Un parrain de malheur
C'était dans les grandes chaleurs de l'été. J'avais justement deux semaines de congé devant moi, et je résolus d'en profiter pour aller passer quelques jours
à M ,voir un ancien ami d'enfance
que je n'avais pas vu depuis des années. Mon ami éprouva une grande joie en me
voyant. Il était heureux de me faire connaître sa femme, ses enfants, qu'il me nomma les uns après les autres avec une orgueilleuse satisfaction.
En voyant cet ami, cependant, je fus frappé du grand changement qui s'était opéré en sa personne. Lui, que j'avais connu si gai, qui aimait tant à rire, il était tout autre à présent. J'attribuai cela à ses nombreuses occupations, aux soucis de pourvoir aux soins de sa famille, car, comme je l'ai dit, il était père de plusieurs enfants, tous encore trop jeunes pour pouvoir lui venir en aide.
Il avait bien, par-ci, par-là, quelques exclamations joyeuses et des velléités de rire, mais pour retomber l'instant d'après dans un mutisme déconcertant.
A la fin, je crus, en badinant, lui faire
Une petite remarque, en lui faisant entendre qu'il avait beaucoup perdu de sa gaieté d'autrefois. Je crois que notre longue amitié, de vieille date, m'autorisait jusqu'à un certain point à lui demander avec beaucoup d'égards les raisons qui avaient pu amener ce changement.
Je n'aurais pas aime voir mon vieil ami malheureux.
Je n'ai rien, commenca-t-il par me
dire, si ce n'est que le travail journalier et assidu me rends las et fatigué. Le milieu où je travaille, aussi, a une certaine influence sur moi. Et puis, ajouta-t-il, le souci de l'avenir de mes enfants doit y être pour beaucoup, car je pense toujours revoir, un jour ou l'autre, la terre du Canada.
Et à propos de soucis de famille, repritil, après une pause que je ne voulais pas interrompre, j'ai une petite histoire à te conter qui pourra peut-être t' intéresser.
Mon ami commença alors le récit suivant, dont je puis vous assurer l'authenticité, puisqu'il me fut donné de vérifier moi-même en dernier lieu. Mais laissons parler mon ami.
Depuis que j'ai quitté le Canada, ditil, pour venir aux Etats-Unis, j'ai tou-
jours demeuré à M A l'époque où
commence le fait dont je veux t' entretenir, j'avais pour voisin de porte une brave famille d'Acadiens, dont le chef avait pour nom Jean C. Dans les environs on l'appelait tout simplement le père Jean.
C'était un homme qui dépassait la soixantaine, bon vieux, grand et robuste pour son âge. Presque chaque soir, nous faisions la veillée ensemble. Le père Jean était d'une jovialité remarquable; d'ordinaire, il aimait à rire. Souvent j'avais remarqué sur sa figure une nuance de tristesse, un malaise passager, cela surtout lorsqu'on en venait à parler des petits enfants.
Les beaux jours du printemps étaient revenus remplacer les jours sombres et
froids de l'hiver. Les rivières et les lacs étaient de nouveau débarrassés de leurs épaisses couches de glace. Les bourgeons partout verdissaient aux arbres.
Dans ma maison aussi, on goûtait la joie du renouveau. Quoique déjà le père de six enfants, un septième n'était pas de trop. C'était un garçon.
Le soir de cet heureux jour arrivé, rien de plus pressé pour moi que d'aller demander le père Jean de bien vouloir servir de parrain à l'enfant. Malgré que parmi nous ce soit un honneur d'être demandé pour être parrain, le père Jean refusa, à ma grande surprise.
J'insistai tellement, toutefois, qu'à la fin, il ne put refuser plus longtemps, mais il me dit:
"J'accepte.... mais ton enfant ne vivra
Le père Jean refusa, à ma grande surprise.
pas au-delà de deux ans ... car je suis un parrain de malheur. Tous mes filleuls sont morts. Je t'avertis: pas de reproches de toi plus tard."
Tu sais, ajouta mon ami, que je suis incrédule à l'extrême sur cette question que Ton nomme superstition de nos vieux. Ce n'est pas cela qui me préoccupe le plus. Pourtant c'est singulier tout de même ce qui m'est arrivé.
Mon enfant est mort à treize mois, La mort d'un enfant, cela arrive communément dans les familles nombreuses. Pour d'autres cela ne serait qu'une chose très ordinaire. Pour moi, vu que c'est le seul que j'ai perdu, je ne puis m' empêcher d'y penser souvent. Dans le temps, je n'ai pas porté grande attention aux paroles quasi prophétiques du père Jean, mais
depuis que la mort est venue poser son aile sur cet enfant que je chérissais entre tous, je ne puis m'empêcher d'y revenir.
A mesure que mon ami avançait dans son récit, l'air chagrin remarqué sur sa figure s'accentuait davantage. Les traits de son visage portaient l'empreinte de. la vraie tristesse, et disaient amplement combien la perte de cet enfant l'avait affecté.
Moi-même, en l'écoutant, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver cette sorte d'oppression que l'on ressent, dit-on, quand un malheur passe près de nous.
— Et, dis-je, ne t'es-tu jamais informé a,u père Jean de ce qui le faisait parler ainsi? Il devait y avoir une cause, puisqu'il avait une raison de refuser d'être
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parrain.
—Non, me répondit-il. Je n'avais pas
porté attention à ces paroles dans le temps, et à l'époque de la mort de mon enfant, le père Jean, qui avait éprouvé différents malheurs avaitquitté M depuis longtemps. Il était parti sans nous dire où i\ allait.
— C'est bien dommage, dis-je, car je sentais qu'il y avait là-dessous quelque tradition, comme seuls nos vieux parents savaient nous en raconter, et j'aurais bien
aimer rencontrer celui-là.
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Le lendemain, qui était un dimanche, levé à bonne heure, je me promenais seul dans la rue, tout en exhalant dans l'air les bouffées d'une cigarette que j'avais allumée. Le temps était lourd et chaud.
De gros nuages apparaissaient de temps
à autre, et semblaient raréfier l'air que j'aurais tant aimé respirer. Depuis peu on avait construit une ligne de tramways qui reliait M à S , petite ville voisine, distance de dix milles tout au plus.
Voilà bien le temps d'aller voir S...
me dis-je, et tout de suite je pensai à mon ami. Je rentrai à la maison, et j'eus bientôt fait de lui proposer le voyage, qu'il accepta avec empressement.
Après avoir déjeûné à la hâte, avoir assisté à une première basse-messe, nous étions prêts à partir.
Je ne m'arrêterai pas à décrire le paysage que nous traversâmes. Le trajet se fit assez gaiement, et mon ami et moi nous doutions bien peu de la petite surprise qui nous attendait à S..... En effet, en descendant du tramway, le premier
homme que nous rencontrâmes fut Jean
C , l'ancien voisin de mon ami, à
M , le parrain de malheur enfin, celui
que nous aurions tant aimé à rencontrer.
Les premiers moments de surprise passés, et après avoir témoigné sa joie de revoir son ancien voisin, le père Jean nous invita à nous rendre chez lui, distance de quelques pas seulement. Il va sans dire que nous acceptâmes l'invitation avec
empressement. Pour moi, je me promettais bien d'avoir le mot de l'énigme des étranges paroles du père Je m, racontées par mon vieil ami.
La réception à la maison fu; des plus chaleureuses. On s'empressa autour de mon vieil ami, puis Ton commença à l'informer de sa santé, de sa femme et de ses petits enfants. Quelques années s'étaient écoulées depuis la séparation.
La mère dit: ' ' Combien avez-vous d'enfants? Quel âge aurait notre filleul?"
Je me réjouissais déjà, car c'était justement le sujet désiré que Ton abordait.
A l'écart, observant ce qui se passait, je crus à ses mots voir une ombre passer sur la figure du vieux.
Mon ami répondit: La famille est bien mais elle a diminué d'un, car le petit, vo-
tre filleul, est mort voilà bientôt trois ans
— Je m'en doutais, ou plutôt j'en étais sûr, dit le père Jean. C'était écrit et cela devait arriver ainsi, acheva-t-il d'un air tout à fait convaincu.
Alors, croyant le moment arrivé, je m'avançai vers le groupe, et faisant l'étonné, je m'adressai au père Jean:
— Alors, père, lui dis-je, qui peut vous faire parler ainsi?
— C'est vrai, me répondit-il, vous ne savez pas que je porte malheur aux enfants quand je suis leur parrain.
— Eh, lui dis-je encore, mon ami n'est pas le seul qui ait éprouvé ce malheur, on voit cela tous les jours.
— Le parrain est pour quelque chose là-dedans, me répondit-il encore d'un air contrarié, Ma mère, continua-t-il, en
me mettant au courant de ce qui était arrivé à mon parrain, m'avait pourtant bien averti de ne pas accepter d'être parrain pour aucune considération, car, avaitelle ajouté, tous tes filleuls mourront avant d'avoir atteint l'âge de deux ans.
J'étais jeune alors, je ne pouvais saisir toute la justesse de cette recommandation. Ce n'est qu'en vieillissant que j'ai
fini par constater que ma mère avait dit
s ... r, r^ ^qrgj mj vivrai.
Puis s' adressant à mon ami: "Je vous avais dit de ne pas m' avoir pour parrain.
Vous m'avez forcé, j'ai été faible, j'ai accepté et votre enfant est mort,"
En parlant ainsi, le pauvre vieux souffrait, car les larmes qu'il voulait retenir roulaient sur ses joues ridées, et nous disaient combien le vieillard était malheu-
DE M AL H El R
reux en pensant à tout cela.
— Etrange! étrange! tout de même, murmura-t-il. Cinq fois j'ai été parrain, et cinq petites victimes innocentes dorment aujourd'hui dans le cimetière.
Etrange! ces cinq petites victimes sont mortes avant d'avoir atteint leur deuxième année.
— Allons, allons, lui dit mon ami, il ne faut pas vous chagriner à ce point. Vous n'êtes pour rien dans tout cela. C'est Dieu qui arrange tout, et c'est lui qui Ta voulu ainsi.
— Mais, Monsieur, hasardais-je de nouveau, quelle raison avait votre mère de vous parler ainsi, et pourquoi vos filleuls devaient-ils mourir avant deux ans, plutôt qu'après?
— Jeune homme, me répondit-il, en
me montrant des signes évidents d'impatience, jeune homme, c'est parce que mon parrain, dans un acte 'de désespoir, trancha le fil de ses jours, par la mort la plus violente et la plus honteuse, la pendaison, et parce que moi, alors je n'avais pas deux ans.
Il y avait tant de conviction dans ses paroles, et tant de chagrin pour la mort de son dernier filleul, que mon ami et moi ne savions que penser.
N'importe, je savais ce que je voulais savoir, et après avoir parlé encore quelques instants avec cet intéressant vieillard, je fis savoir à mon ami que je voulais m'en retourner.
Après avoir pris congé du père Jean et de sa famille, nous prîmes le tramway
pour revenir à M J'étais satis-
fait, ma journée n'était pas perdue.