AMÉDÉE ROLLAND
S’il ne savait qu’on ne peut être bon juge dans sa propre cause, l’auteur de cette pièce aurait un assez grand nombre d’explications à donner sur les diverses critiques dont son œuvre a été l’objet. S’il a l’orgueil de ce qu’il a voulu faire , il a du moins la modestie de ce qu’il a fait. Quoiqu’il ne so t pas convaincu de la justesse de toutes les objections qu’on lui a présentées, il les laissera sans réponse, de parti pris. Il essayera de préciser d’une façon plus nette le but qu’il a poursuivi, dans une nouvelle comédie qui sera, pour ainsi dire, le complément de celle-ci : Les Bourgeois fainéants. Peut-être alors s’apercevra-t-on qu’il n’a pas recherché son succès dans l’antagonisme de deux castes, et qu’il n’a tendu qu’à la vérité, dédaignant les artilices étrangers à l’art. Il remercie du reste la critique de sa sévérité même : lorsque les mélodrames les plus bizarres sont acclamés par le public et par la presse, il lui plaît singulièrement de trouver des jugements sérieux, des blâmes ou des louanges discutés, là où il pouvait redouter de trop banales indulgences.
Et, avant de terminer, il saisira l’occasion de remercier une fois encore la vaillante troupe de l’Odéon.
Tisserant a été magnifique dans le rôle de Mercier: costume, gestes, diction, tout en lui est complet ; un semblable interprète est un précieux collaborateur. Pierron, par sa haute allure et par l’autorité de son talent, a sauvé ce que le rôle de Mosca pouvait avoir de trop odieux aux yeux des spectateurs superficiels; Ariste a fait du personnage d’Albert le type du gandin, trop peu rare de nos jours, que l’auteur avait cherché; Thiron et Febvre, deux artistes promis à la Comédie-Française, ont créé deux types vivants avec deux personnages se-
comlaires ; Emmanuel, Étienne et Riga ont contribué par la conscience de leur jeu au succès de la pièce.
Mademoiselle Debay, nature line et artistique par excellence, a prêté au rôle de Laurence un cachet de rare distinction ; elle a élé passionnée et chaste, simple et vraie : la vérité dans la simplicité, voilà bien la grandeur, voilà tout l’art. Mademoiselle Arrène, dont le talent rehausse encore la beauté, a su trouver le joint précis qui sépare Carmen de toutes les tilles de marbre mises au théâtre dans ces derniers temps : elle a été la fantaisie, j’allais presque dire la poésie, d’un caractère dont on ne nous avait montré jusqu’ici que la laideur. Madame Lemaire, par l’exacte vérité avec laquelle elle a composé son rôle, lui a créé une importance réelle.
Et, pour la troisième fois depuis dix-huit mois, l’auteur sera heureux de donner à monsieur de La Rounat, le directeur dévoué aux intérêts de l’art, un témoignage public de reconnaissance.
Amédée Rolland.