ACTE II
MADAME MERCIER
C’est mon garçon,
Mais je puis affirmer qu’il est fait de façon A ce que sans rougir on puisse en êlre éprise.
LAURENCE
Albert!
MADAME MERCIER
Oui, mon enfant. Je conçois ta surprise :
Tu n’as pas de fortune, — il en a pour vous deux,
Et si vous vous aimez, vous pouvez être heureux.
Tu vois que maintenant la chose est assez nette ;
Dis oui, dis non, mais parle à la bonne franquette l Eh bien ?
Vous l’exigez?
> MERÔlER.
Oui, parle à cœur ouvert.
Ne crains rien, mon enfant.
LAURENCE
Je n’aime pas Albert!
MERCIER
Comment! tu n’aimes pas?..
MADAME MERCIER
C’est inimaginable !
Tu n’aimes pas mon fils! Voyons, c’est une fable Que tu nous contes là ! Parle plus franchement, Nous sommes entre nous.
LAURENCE
Je l’aime saintement...
MADAME MERCIER
Ali ! je le savais bien !
LAURENCE
D’une amour fraternelle,
Et cette affection, complète et pure, est telle Que je voudrais pouvoir, par un renoncement.
Lui prouver la grandeur de tout mon dévouement ! Je voudrais m’exalter dans un fier sacrifice !
Mais je prendrais plutôt la bure et le cilice, J’attacherais le voile à mon front pâlissant.
Plutôt que de mentir à mon cœur impuissant!
Car cette parenté de l’âme, si profonde
Qu’il n’en existe pas une semblable au monde,
Qui fait que l’univers se trouve renfermé
Pour chaque cœur aimant dans l’autre cœur aimé,
Et qu’on souffre et qu’on rit, et qu’on meurt avec joie Rien que pour un regard où notre âme se noie ;
Ce sentiment étrange, impérieux et doux,
Dont le rêve, depuis le berceau, flotte en nous,
N’est pas en moi. — Mon cœur morne n’a rien qu’il aime, Et comme ces enfants qui meurent sans baptême,
Dont l’âme habite loin de l’ombre et loin du jour,
La mienne est condamnée aux limbes de l’amour!
MADAME MERCIER
En un mot, comme en dix, sans arrière-pensée.
Tu refuses mon fils?
(Laurence baisse la lêtc.)
J’en suis bouleversée !
Ma tante, pardonnez!..
MADAME MERCIER
Quand on en trouvera Des garçons mieux tournés, on te les enverra!
On en fera cbercher jusqu’au fond de la Chine,
Et s’il en vient jamais qui, pliant leur échine.
Déposent à tes pieds leur cœur et leurs lingots.
Ils te plairont peut-être étant de vrais magots.
Exposer mon Albert, qui vaut-dix fois mieux qu’elle.
Aux refus insolents de cette péronnelle !
(Elle sort. Laurence baisse la tête et pleure.) MERCIER, lui prenaut la maiu.
Elle est mère, Laurence, excuse son dépit;
Pour moi, je crois encor que tu n’us pas tout dit...
LAURENCE
Mon cher oncle!...
(Se jetant & son cou.)
Ah! tenez, je suis bien malheureuse!
M ERCIER.
On vient !.. Essuie au moiDs tes yeux gonflés, pleureuse!