‹ Un pays inconnuChapitre 7 sur 8 · HOmiEUR COiniBSS · texte numérisé non relu

HOmiEUR COiniBSS

maintenant, il faut que vous (técancipiez le pr^ mier.

— Adieu I fit Marius incapable de trouver une autre parole dans son âme de plus en plus désespérée.

— Non, pas adieu, tron de l'air! au revoir, et à demain. Ne me vendez pas ; vous avez vu que je manie assez joliment le couteau, et, si vous essayiez de me trahir, fussiez-vous à trente pas de distance, fussiez-vous entre dix gendarmes, je vous jure de faire mouche dans votre cœur.

Navré de douleur. Marins s'éloignait si rapidement, qu'il n'entendit que la moitié des menaces que le mendiant lui adressait en forme de remerdments.

D'ailleurs, une rumeur confuse venait du village; les lueurs des torches et des flambeaux jetaient aux alentours du chalet leurs clartés sombres et fumeuses. Ce spectacle de l'agitation générale rappda Madeleine au coeur du jeune homme, et le souvenir de celle qu'il aimait- lui rendit un peu de courage. Bien que l'entrevue que le fils de MUlette venait d'avoir avec son véritable père eût enlevé de son cœur les vagues espoirs qu'il conservait peut-être encore relativement aux projets d'union si chèrement caressés, ce cœur ne se trouvait pas moins rafraîchi en pa»* sant du spectade de cette abjection à la triste et dernière mission qu'il lui restait à remplir» c'est-à<-

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dire à consoler la femme qu'il aimait avant de la quitter pour toujours.

Il pressa donc le pas.

En approchant, il reconnut avec surprise que ce n'était point dans le jardin du chalet que retentissaient toutes ces clameurs et que s'agitaient toutes ces lumières, mais bien dans la propriété de M. Coumbes.

Il pénétra dans le cabanon, le cœur palpitant d'anxiété, se frayant avec quelque peine un passage à travers les groupes des habitants de Montredon, qui échangeaient force commentaires sur l'assassinat dont leur localité venait d'être le théâtre ; puis enfin il entra dans la maison.

Les deux pièces du rez-de-chaussée étaient remplies d'étrangers et d'agents de la force publique. Sur le bord du divan, M« Coumbes, la tête inclinée, pflle, muet, immobile comme s'il eût été frappé de la foudre, les deux mains emprisonnées dans des menottes, se tenait assis entre deux gendarmes.

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Ob, sans avoir vonlu sauver personne, M. Coumbes n'en accompli pas moins son chemin de la croix

Faisons quelques pas en arrière et expliquons ce qui était arrivé. M. Coumbes avait supposé que Marius, pénétrant dans le jardin des Riouffe et y rencontrant le frère, qu'il ne cherchait pas, au lieu de la sœur qu'il cherchait, il s'ensuivrait des explications, des menaces, des défis qui forceraient bien la situation de reprendre la physionomie belliqueuse qu'elle avait avant que l'amour vint, comme disait l'ex-portefaix, embrouiller les affaires ; il comptait qu'à la suite de la rixe qui ne pouvait manquer d'avoir lieu, les odieuses velléités matrimoniales des deux jeunes gens s'évanouiraient tout naturellement.

Véritable Gapulet, M. Coumbes repoussait toute alliance de l'un des siens avec les Montaigu.

Le dénoûment dramatique qui allait succéder à l'harmonieuse intelligence qui s'était établie malgré lui entre les deux jeunes gens le réjouissait d'avance.

Et, en effet, ce dénoûment servait sa haine invétérée contre la maison Riouffe; puis ce dénoûment chatouillait encore agréablement son amour-propre. Si enfantines que fussent les combinaisons, quelle que fût la part à attribuer au hasard dans leu/ agencement, M. Coumbes n'était pas moins satisfait de la profondeur machiavélique avec laquelle il avait tissu sa trame et dissimulé la lettre de Madeleine ; il s'était cru naguère un matamore, maintenant il se considérait comme un rival des Talleyrand et des Metterûich ; sa vanité, trompée par ses échecs horticoles, faisait flèche de toutes les brindilles qui lui tombaient sous la main.

Mais, comme chacun sait, un triomphe n'est complet qu'à la condition qu'on en jouisse en personne. S'étant formulé à lui-même cet axiome, M. Coumbes avait renoncé, pour ce soir-là, à placer ses engins dans la mer et avait décidé qu'il serait spectateur invisible, sinon désintéressé , de la scène qu'il prévoyait et qu'il avait si habilement provoquée.

Lorsque tout le monde le croyait en mer; il avait, au contraire^ escaladé une .pointe de rocher d'où il pouvait dominer l'enclos de son ennemi, et il avait attendu avec cette patience dont vingt ans d'exercice dans l'art de la pêche à la ligne lui avaient assuré l'heureux privilège.

Ce ne fut cependant pas dans ce poste que com-

mença laptmion de M. Goumbes, annoncée par nous dans le titre du présent chapitre ; les premiers moments qu'il passa bd observation sur la pointe de son rocher lui parurent même assez agréables. Son imagination avait pris le mors aux dents comme le cheval de don Quichotte ; il cheyauchait dans des nuages couleur de rose et d'azur. Une fois l'imagination lancée dans le domaine du rêve, elle ne s'arrête plus: M. Goumbes voyait la destruction du dialet, sa Carthage à lui ; il ne doutait presque pas que M. Jean Hiouffe, lorsqu'il connaîtrait les projets de mésalliance de sa soeur, ne contraignît celle-ci à abandonner son habitation, et il entrevoyait déjà, balancées par le mistral, le^ ronces et les orties qui allaient pousser sur les rumes de ces murs abhorrés.

C'était tandis qu'il jouissait de ces riantes perspectives que Pierre Manas, jusqu'alors caché dans la pinède, débutait par l'escalade qui devait le conduire à l'effraction.

Nous avons entendu le bandit le raconter lui-même à Marius : la porte des bureaux de la maison Riouffe et sœur s'était entr'ouverte pour lui, et, comme, en fait d'imagination, il ne le cédait pas même à M. Goumbes, il avait rêvé des pyramides de billets de banque et des cascades d'or et d'argent. Par malheur, ses renseignements lui avaient appris qu'un commis, dragon farouche, armé de deux pistolets,

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gardait ce jardia des Hespécides, qu'un concierge et un garçon de bureau couchaient à portée de la voix, disposés à prêter main-forte au commis. Pierre^Manas s'était rejeté alors sur le chalet, concluant, à rhonneur de la logique de son esprit, qu'un si large fleuve métallique supposait des affluents. Or, Pierre Manas était {dein de philosophie ! il se résigna donc à boire dans les affluents, ne pouvant boire dans le fleuve. Le bénéfice de l'affaire serait moindre, mais les dangers étaient moindres aussi; le bandit croyait savoir pertinemment que M^^Riouffe était seule avec une servante dans son chalet de Montredon, et il avait spéculé là-dessus.

En effet, les débuts de l'entreprise allèrent à ravir. Pierre Manas ouvrit sans bruit la porte vitrée qui donnait du re^-de-chaussée sur le jardin, se dé» diaussa, prit ses souliers à sa main, monta par le grand escalier et se glissa dans la chambre à la fenêtre de laquelle il avait, la veille, reconnu M^.*^ Madeleine Riouffe, et qu'il avait d'avance supposée être celle de la jeune fille. Une bourse bien garnie sur laquelle il jeta le grappin, dès le premier tiroir qu'il ouvrit, lui prouva qu'il ne s'était pas trompé. Malheureusement, une bonne spéculation étant donnée, on désire toujours la rendre meilleure. 11 en fut ainsi cette fois encore: en tâtonnant, les mains de Pierre Manas renccmtrèrent un secrétaire qui lui parut, au

simple toucher, devoir renfermer le Pérou dans ses flancs ; ses doigts eurent le vertige et le communi- ,quèrentà son cerveau; il avait bien vu à l'angle delà maison une fenêtre éclairée, mais il supposait que cette fenêtre était celle de la chambre oîi couchait la servante; puis Pierre Manas comptait sur s on habileté éprouvée. Si par malheur, d'ailleurs, cette femme se présentait, tant pis pour elle; pourquoi se mêlaitelle de choses qui ne là regardaient pas? Pierre Manas avait, dans ce cas, des moyens sûrs de lui imposer silence : il prit un ciseau dans son arsenal et opéra une forte pesée sur le volet du secrétaire tentateur. Celui-ci n'était pas meuble à se laisser violer sans bruit ; ses ais, en se disjoignant, éclatèrent avec un fracas formidable, et Jean Riouffe, qui lisait en attendant le retour de sa sœur, apparut au lieu de la servante que Pierre Manas croyait voir arriver. Les cris du frère de Madeleine, lorsque le bandit le frappa deux fois de son couteau, n'arrivèrent pas jusqu'à M. Goumbes, dont le poste d'observation était, nous Pavons dit, placé derrière la maison; il entendit seulement un certain remue-ménage indiquant une rixe quelconque. Il criit que la représentation dont il avait voulu se passer la fantaisie était chaude; son intérêt redoubla, ses oreilles se dressèrent plus attentives, et ce fut tout. Mais quelques instants après que Marins se fut élancé sur les traces de l'as-

sassin, le sentiment du danger que courait son frère rendit des forces à Madeleine ; elle s'élança vers la maison, suivie de la servante et du cocher qui les avait amenées.

Uq terrible spectacle les attendait au premier étage. Jean Riouffe était couché nageant au milieu de son sang dans la chambre de Madeleine. La jeune fille ne put supporter un pareil spectacle, elle tomba sans connaissance sur le corps de son frère sans s'apercevoir qu'il respirait encore. La servante et le cocher s'élancèrent sur le balcon, l'un criant au meurtre, l'autre appelant au secours. A ces cris, qui annonçaient que la comédie avait dégénéré en tragédie, M. Goumbes commença à se divertir beaucoup moins qu'il ne l'avait projeté. L'idée ne lui était pas venue que la rencontre des deux jeunes gens pût avoir des conséquences tellement déplorables.

n croyait avoir semé une rixe, un duel tout au plus, et voilà qu'il récoltait un assassinat. 11 espérait pouvoir mettre en relief dans cette rencontre, et avec le rôle de témoin, bien entendu, une crânerie dont il avait parlé si haut et tant de fois, qu'il avait fini par y croire. Mais la bravoure hypothétique de M. Goumbes reçut immédiatement un éclatant démenti, fait pour le dégoûter à jamais de sa jactance marseillaise.

Lorsqu'il entendit la servante crier aux gensdeMont-

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redon qui accouraient : a On a assassiné H. Riouffel » il éprouva la sensation glacée que doit éprouver un voyageur perdu dans les Alpes, lorsqu'une avalanche s'abat sur sa lête; une sueur froide perla sur son front, ses cheveux se hérissèrent, ses dents s'entrechoquèrent avec bruit, ses genoux chafi^eIante se dérobèrent sous lui ; il glissa le long de la pente rapide au sommet de laquelle il était juché et roula jusqu'au bas de l'éminence.

Cette cimte, la secousse qui la sumf, les contusions qu'elle occasionna au précieux épiderme de M. Goumbes en le heurtant aux aspérités de la roche, achevèrent la déroute de ses idées. Saisi d'une terreur panique, il se releva, oubliant de ramasser son chapeau, et s'enfuit dans la direction de son cabanon aussi vite que son émotion put le lui permettre.

Son trouble était si profond, qu'il ne vît pas les douaniers qui passèrent à deux pas de hri, quittant leur poste pour accourir sur le théâtre où venait de se passer la terrible catastrophe. Mais, en revanche, les douaniers qui n'avaient, eux, aucune rafeon d'être troublés, remarquèrent cet homme qui, tête nue, haletant, hors d'haleine, accourait en s'enfuyant du c6té où, selon toute i^obaUlité^ un meurtre venait d'être commis.

Cet homme, ce ne pouvait être que l'assassin : ils 9e mirent donc à sa poiursuite. U. CJamsibes, sesen-

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tant poursuiTi, redoubla d'efforts, et, Tagîtation de sa course augmentait encore son égarement, il toucha sa porte avec cette ivresse du naufragé qui rencontre le salut quand il n'attendait plus que la mort, n en franchit le seuil et la ferma avec violence au nez des douaniers, qui allongeaient déj& la mam pour le saisir. Un coup de pied jeta bas ce trop iSragHe* rempart,* et les agents de la force publique mirent la main sur le cotlet de Tex-portefaix, au moment où cefuî-ci trébuchait en se heurtant au pied de Féchefle que Marhis avait appuyée contre la muraille. Au contact des mains brutales qui l'arrêtaient dans sa course, H. Coumbes perdit fe peu de raison que le vertige lui avait laissé. 11 se jeta aux genoux des douaniers, et, joignant les mains, il s'écria r

— Grâce ! grftce, messieurs! je vous dirai tout et je dénoncerai Fassassin.

n n'en fallait pas davantage. Du doute, ceux qui f arrêtaient passèrent i la certitude. Malgré les cris, tes protestations de M. Goumbes, on fui Ha les mains. Sur ce, tous les voisins accoururent ; parmi eux se trouvaient des fa^rtués du caf^ Bonneveme, où M. Ooumbes avait semé ses plus redondantes forfanteries. Aussi laréponse invariable de ceux-ci, lorsqu'on leor apprenait que M. Gounbes' avait tué M. Jean Riouffè^, était-elle r e Cela ne nous étonne pas; nous savions bien que l'histoire finirait dis la sorte. »

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M. Coumbës s'amusait donc de moins en moins, et, en vérité, ce n'était pas sans motif. Cependant il se releva un peu de ce prodigieux affaissement moral. Uinfluence du foyer domestique sur les organisations semblables à celle que possédait M. Coumbes est considérable. Quelle que soit la faiblesse qui les caractérise, elles trouvent une certaine force lorsqu'elles rentrent dans l'enceinte que la loi et le sentiment consacrent. Les murs dont elles connaissent chaque détail, qui les ont abritées du soleil, de la pluie, de l'orage , leur communiquent cette énergie vivifiante que la terre donnait à Antée : elles déviennent capables de les défendre. Livide, les yeux éteints, la respiration oppressée, M. Coumbes voyait cependant, mais comme à travers un nuage, ce qui se passait autour de lui. Un incident bien misérable auprès des événements dont il venait d'être la victime lui fit retrouver ses sens et la force de se défendre. A travers la porte, que les allants et les venants laissaient entr'ouverte, il aperçut un jeune curieux qui, pour dominer la scène et contempler à son aise le criminel, s'était suspendu à une branche du fameux figuier, laquelle pliait et était près de casser sous le poids du petit drôle.

Cet attentat à sa propriété lui sembla plus monstrueux que la méprise et les mauvais traitements dont il avait é^é victime.

— Ah ! méchant singe I s'écria-t-il, si tu ne descends pas et tout de suite, je te promets une copieuse distribution de calottes I Ote-toi de là, quand je te le dis!

Et, se retournant vers ceux qui le gardaient :

— C'est une infamie, dit-il, de ligaturer comme vous le faites un homme innocent, tandis que toute la racaille du pays dilapide son bien et brise ses arbres.

Cette expression de racaille souleva un gros murmure dans l'assistance .

Quant à lâcher celui qui le prononçait, on n'avait garde, bien que Millette éperdue joignit ses instances aux injonctions de son maître. Cette petite explosion de colère fit sur M. Coumbes l'effet que produit une saignée sur un blessé ; elle rafraîchit son cerveau, et celui-ci commença de percevoir plus sainement la situation. 11 tremblait toujours; il n'était pas plus qu'auparavant le maître de comprimer l'exaspération de son système nerveux. Mais, >au lieu de perdre inutilement ses prières, il commença à donner des raisons plausibles de son innocence, et, pour la première fois', il prononça le nom de Marins. Si Mil^ lette avait été saisie d'épouvante lorsqu'elle avait connu l'accusation terrible qui pesait sur son maître, son désespoir n'eut plus de bornes lorsqu'elle enten-

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dit M. Coumbes rejeter sur le jeune lK»nme toute la responsabilité du crime.

Ce désespoir ne se manifesta pas chez elle par des cris et par des pleurs, comme il eût pu arriver chez une fesame du Nord» Non, sa physionomie calme et douce devint menaçante, ses yeux se chargèrent d'éclairs, et, les narines dilatées, les lèvres frémissantes, oubliant en un instant les vingt ans de respec- • tueuse infériorité dans laquelle elle avait vécu, oubliant sa profonde affection, sa reconnaissance pour BT. Coumbes, elle s'ouvrit un passage à travers la triple haie de curieux qui entouraient ce dernier, et, se plaçant en face de lui an mf3îea.ân cerde :

-«Âa wm de Notre^Seigneur Diea, monsieur, ^écria-VelIe^ eonnne si eile n'eût pu croire à ce que ses omUes enteiidaienr, que dites-rous donc là? Répélei,. je dois avoir mal entendu.

Bf. Goombes baissa la lète èi cette interrogation, tvant-courrière de Ferage qui coramençaît à gronder dans les entrailles maternelles; le re^ct humain, te sens. moral hittèiral un instent contre sos ^oîsme; mais l'iikstincf de b conservation, touHmissant cbei lui, prit {complément le dessus.

— Par ma fies, dit-âv diacuiipoiir soi en ee monde. Qu'il dise qu'il ïst tué dans une riie et qu'il se débrouille aveclâs juges ; cfest son affaire et m)n pasb mienne. Marine hl&A pas mm ffiSr <pv^ tout.

M. Goumbes avait regardé Hillette fixement en prononçant ces derniers mots ; il espérait que la pudeur de la femme imposerait silence à la mère.

— Oh! non, ce n'est pas Totre fils, reprit Millette hors d'elle-même et d'une voix éclatante, et c'est parce que ce n'est pas votre fils que si, innocent» on l'accusait d'un crime, ilne serait pas assez lâche pour rejeter ce crime sur un autre innocent. Non, il n'est pas votre fils, et c'est parce qu'il n'est pas votre fils qu'il a trop de cœur pour assassiner son prochain» soit avec le couteau, soit avec les paroles.

M. Goumbes faisait un mouvement à chaeime de ces interjections» comme si chacune d'elles l'eût frappé au visage. Mais, quand Hillette eut fini :

— Tron de l'air! hurla-t-il, qu'est-ce que j'entends donc là ? C'est la fin du mcHide I .». Tu oses le soutenir et contre moi? Femme, c'est ainsi que tu récompenses flUL bêtise d'avoir élevé ce médiant drôle, de lui avoir donné mon pain à manger, d'avoir souffert que tu portes mon nom quand tu n'étais pas ma femme ; car cette malheureuse n'est pas ma femme, comme vous avez pu le croire» ajouta-t-it en s'adressant à ceux quil'écoutaiant. Ahl tu veux que ma tète tombe au lim de la sienne 1 tu te joins à mes ennemis l/.. Eh bien, pour commencer, je té dibasse ; je te rejette dans lamisèreoùjeVaiprise. Attends, attends^ laisse seo-^

lement arriver monsieur le maire, • et le compte de ton gueux de fils sera vite réglé, va.

' Millette allait répondre avec la même véhémence, mais un des assistants éleva la voix :

— Eh! laissez donc jaser cet homme ; ne voyezvous pas que la peur Ta rendu à moitié fou? J'étais dans le chalet quand le chirurgien est arrivé et a relevé M. Riouffe et j*ai entendu M"' Madeleine raconter, tout en sanglotant, qu'elle avait vu M. Marins poursuivre l'assassin. Vous voyez bien qu'il n'était pas le coupable, puisqu'il poursuivait, au contraire, celui qui avait fait le coup.

— M"« Madeleine! fit M. Coumbes, je le crois bien ; elle est comme celle-ci, elle le défendra contre tous...

M. Coumbes s'arrêta brusquement. 11 venait d'apercevoir la silhouette sévère de Marius, qui, depuis quelques instants, était entré dans la chambre et qui avait entendu la plus grande partie du dialogue précédent. Le jeune homme fit un pas en avant; Millette l'aperçut et se jeta dans ses bras.

— Te voilà. Dieu soit béni ! s'écria-t-elle. Sais-tu ce qui se passe ici, mon pauvre enfant? On t'accuse; on prétend que c*est toi qui as frappé M. Riouffe. Défends-toi, Marius; prouve à ceux qui osent avancer cette calomnie que tu as l'âme trop noble, trop

loyale, trop généreuse pour t'être rendu coupable de ce lâche assassinat.

^ — Ma mère, répondit le jeune homme d'une voix calme, mais en baissant la tète, M. Coumbes avait raison tout à l'heure : chacun pour soi dans ce monde ; c'est pour cela que le sang doit retomber sur la tête de celui qui l'a versé.

— Que dis-tu là, mon Dieu 1 s'écria Millette,

— Je dis que je viens prendre la place de M. Coumbes, faussement et injustement accusé; je dis que je viens présenter mes mains aux liens qui entourent les siennes ; je dis enfin que , si quelqu'un doit répondre du meurtre qui a été commis, c'est moi, Marius Manas, et non pas M. Coumbes.

— Ohl c'est impossible! s'écria Millette; à toi comme à lui tout à l'heure, je répondrai : Tu mens I On peut tromperies hommes, on peut tromper les juges, mais on ne trompe ni Dieu ni sa mère. Est-ce que tu oserais me regarder en face, comme tu l'as fait tout à rheure et comme tu le fais en ce moment si tes mains étaient teintes du sang de ton prochain? Non, non, ce n'est pas le cœur loyal qui, ce matin, aussitôt qu'il a connu la déplorable position que j'avais acceptée pour lui, n'a pas hésité entre la misère et le reproche de sa conscience ; non ce n'est pas cet homme-là qui frappe dans l'ombre avec l'arme d'un traître.

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Puis, voyant que les agents de Tautorité, sans délier cependant M. Coumbes, s'assuraient de la personne de Marins :

— Ne faites pas cela, messieurs, ne faites pas cela! s'écria-t-eHe ; je vous dis qu^ n'est pas coupable, j'en suis certaine. Oh I ne faîtes pas cela, je vous en conjure I

~ Ma mère, ma mère, au nom du ciel, ne me déchirez pas l'âme comme vous le faites. Ne comprenez-vous donc pas que j'ai besoin de tout mon courage?

— Mais, alors, dis-leur donc avec moi que ce n'est pas vrai, reprit la pauvre mère. Ne vois-tu pas à Xom tour que je vais devenir folle, et serai-je la seule dont tu n'auras pas pitié ! Ah ï mon Dieu, Marius miséricorde pour ta mère!

Millette s'affaisa sur le pavé en prononçant ces derniers mots.

Marius tendit ses bras vers die, mais ils étaient déjà liés ; il ne put donc que la relever , et ce furent les voisins qui , violemment émus de cette scène , se cha^èrent de ce soin et l'emportèrent à demi morte dans la chambre voisine.

Pendant ce temps, le magistrat était arrivé. U recueillit les renseignements, il interrogea celui que la voix publique accusait et celui qui se désignait luimême comme étant l'assassin. Marius fut précis dans

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ses affirmations; il déclara que c'était lui qui avait frappé U. Riouffe; seulement, il se refusa obstinément à avouer le but de ce crime et à préciser les circonstances à la suite desquelles il s'en était rendu coupable. Le jeune homme était rentré au cabanon avec une seule résolution arrêtée, celle de ne^pas dénoncer Pierre Manas ; mais, lorsqu'il eut reconnut la méprise dont H. Goumbes était victime, lorsqu'il eut vu, à son abattement, le coup terrible que l'accusation portait à l'ancien portefaix, lorsqu'il eut compris la difficulté que celui-ci éprouvait à se justifier, il n'hésita point à lui payer sa dette de reconnaissance et à assumer sur sa tète la honte et peutêtre même le châtiment.

M. Goumbes fut beaucoup plus explicite que ne l'avait été son fils adoptif ; il raconta tout ce qui s'était passé dans cette journée : comment, le matin même, il avait surpris le secret de Marins ; conmaent il avait conservé la lettre que lui écrivait Madeleine ; conunent, enfin, il avait voulu jouir de la conr fusion de son pupille et de la colère du frère de M" Riouffe. ^

11 y avait , dans les détails que donnait M. Coum* bes, un cachet de sincérité que corroborait encore une émotion qu'il ne pouvait surmonter ; il était impossible à un homme froid et impartial de méconnaître l'accent de la vérité tombant de cette

bouche pâle et de ces lèvres tremblantes. D'ailleurs, M. Coumbes présentait la lettre de Madeleine comme pièce à l'appui de son dire. Le magistrat ordonna de !e relâcher.

Quant à Marins, les explications que venait de donner l'ex-portefaix semblaient ajouter une foule de probabilités à la franchise de ses aveux. Cependant deux choses restaient inexplicables :

Quel était cet homme que la servante et le cpcher avaient vus distinctement, ainsi que Madeleine, et qui avait passé comme une ombre devant eux, poursuivi par le fils de Millette î Comment accorder enfin l'histoire de ce rendez-vous d'amant, avec le vol commis dans la chambre de la jeune fille, vol qui avait été deux fois constaté, d'abord par l'absence de la bourse du tiroir où elle était placée, et ensuite par la trouvaille de cette bourse dans le propre jardin de M. Coumbes.

Le magistrat fit revenir le prévenu et le pressa de questions ; mais Marius, qui voulait bien s'accuser d'un assassinat, ne voulait pas s*accuser d'un vol: il fut inflexible et continua de se refuser à donner aucun renseignement. On lui communiqua la lettre de Madeleine, et, d'abord, elle parut avoir produit sur lui une impression capable de modifier ses sentiments. 11 la relut deux fois en pleurant beaucoup ; puis il supplia le juge de sauv(^r , en anéantissant

cette lettre, Thonneur d'une jeune fille qui, en face de la sincérité de ses aveux, serait inutilement compromise; mais, le magistrat ayant déclaré que la lettre devait figurer à Tinstruction , Marius rentra dans son mutisme et ne répondit plus à aucune des interrogations qu'on lui fit. Une confrontation pouvait tout éclaircir, mais l'état du blessé était si grave, que le chirurgien déclara qu'il n'y fallait pas songer en ce moment ; en conséquence^ le magistrat ordonna de transporter Marius dans la prison de la ville.

On avait entouré MiUette pour l'empêcher d'assister au départ de son malheureux fils.

Peu à peu, tous les étrangers se retirèrent. M. Coumbes, qui épiait le départ de chacun d'eux, suivit le dernier pour fermer soigneusement la porte de la rue, puis il rentra dans le cabanon. Il trouva la pauvre mère immobile à la place où il l'avait laissée ; elle était assise sur le carreau, les genoux rapprochés de sa poitrine, les mains appuyées sur ses genoux, le menton reposant sur ses mains, les yeux fixes et hagards. Quelque épaisse que fût la croûte dont régoïsme avait entouré le cœur de l'ex-portefaix, cette douleur muette paraissait en avoir raison. Ce cœur, jusque-là insensible, semblait pour la première fois se contracter en face de souffrances qui n'étaient pas les siennes , et ses yeux , légèrement humectés.

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paraissaient plus brillants qu'ils ne Tétai^t d'ordinaire.

11 s'approcha de la pauvre mère désespérée et l'appela d'une voix presque affectueuse. MiUette ne parut même pas l'avoir entendu.

— 11 ne faut pas m'en vouloir, femme, continuat-il. Que diable! dans une attaque de nerfs on ne répond pas toujours de ce que l'on fait, et l'on donne quelque fois un coup de poing à la personne que l'on aime le mieux. C'était une fftcheuse.affaire que cette affaire du chalet, et, étant innocent, il était tout naturel que je me débattisse l(»sque j'ai vu que l'on m'accusait.

MiUette demeurait dans son attitude morne et glacée ; on eût dit une statue, tant elle était immobile, tant était peu perceptible sa respbation.

— Voyons, parle-moi donc, fOTime; rien ne dit que nous ne le sauverons pas. On prétend qu'avec de l'argent tout s'arrange dans ce monde; eh bien, quand il devrait m'en coûter quelque cent», quelque chose, on n'est pas on juif avec ceux qu'on aime. Sois tranquille , la mère, nous le félons sortir de là blanc comme neige.

- Mais, voyant que c'était en vain qu'il dépensait son éloquence et qu'il offrait de Caire un sacrifice, M. Cioumbes s'arrêta et poussa un gros soupir. Seu« lement, pour demwrer dans cette exactitude qui

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bit le véritable historieiiy nous devons avou^que ce n'était pas à k pauvre mère que ce soupir s'adressait,* mais bien à une armoire dans laquelle MiUette serrait les provisions dont elle conservait les clefs dans sa poche, et que IL Coumbes, depuis quelques in* stants» regardait avec des yeux pleins de concupiscence.

M. Goumbes n'était ému ni du malheur de Marins, ni de celui de Hillette; M. Goumbes avait faim. 11 demeura pendant quelques instants combattu entre le besoin qui lui tiraillait l'estomac et le sentiment de respect qu'inspire le malheur.

En d'autres circonstances, la lutte n'eût pas été douteuse, et l'appétit de M. Goumbes eût triomphé de toute considération étrangère ; mais sou âme était en voie notoire d'amélioration; il demeura près d'une demi-heure auprès de Millette, attendant qu'elle sortit de œt état de torpeur; mais, enfin, voyant sa patienoe mssi inutile que l'avaient été ses instances, il prit, à son grand r^et, le parti de s'aller coucher sans souper.

Bien lui avait pris, au reste, de se pourvoir de résignation ; car, le l^idemain, lorsqu'il se leva, ce fut en vain qu'il chercha Millette dans le cabanon et dans le voisinage.

La pauvre femme avait di^paruy et, en quittant la maison, elle avait, sans doate par mégarde, -—

240 MONSIEUR COUBfBES

M. Goumbes, malgré sa mauvaise humeur, ne l'accusa pas d'autre crime que de celui d'étourderie, — elle avait, sans doute parmégarde, emporté les clefs; ce qui fit que M. Goumbes, qu'une effraction épouvantait, même dans son propre domicile, se passa de déjeuner comme il s'était passé de souper.

Mère et maîtresse

Dans la prison comme aux premiers moments de son arrestation, Marins demeura ferme et résigné. Son amour passionné pour Madeleine lui fournissait ce calme et ce courage. Plus il y pensait, plus il demeurait convaincu qu'il était impossible, quoi qu'il arrivât, que M"« Riouffe épousât le fils de Pierre Manas.

Ne pouvant épouser celle qu'il aimait, qui, la première, lui avait tendu une main à laquelle il n'avait pas osé aspirer, la mort lui semblait douce, et il

Tappefait de tous ses vœux comme le seul remède à ses peines.

11 pensait à sa mère ; mais sa foi religieuse lui venait en aide pour soutenir Tamertume de ce souvenir. Il se serait dévoué à la fois pour sauver son père et son bienfaiteur. Dieu ne pouvait Tabandonner; il accueillerait la dernière prière qu'il comptait lui adresser, celle de soutenir Millette dans la rude voie que celle-ci aurait encore à parcourir sur la terre.

Il demeura donc inébranlable dans son premier interrogatoire, qui eut lieu le lendemain. Le juge d'instruction venait d'ordonner qu'on le reconduisit dans la cellule où il était au secret, lorsqu'on annonça à ce magistrat qu'une jeune dame demandait avec instance à être introduite auprès de lui.

L'impatience de la personne qui sollicitait cette audience était si extrême, qu'elle n'avait pas attendu le retour de- son envoyé, et qu'à travers la porte enlre-baillée, on apercevait sa silhouette dans la pénombre de l'antichambre.

Le juge d'instruction alla au-devant d'elle, de la main lui désigna un siège, et s'assit en face d'elle.

Elle n'attendit pas que le magistrat lui adressât une question.

— Ma demande va, sans doute, monsieur, vous paraître étrange, inconsidérée, dit-elle d'une voix dont l'émotion n'atténuait pas la fermeté. Peut-être

la condamnerez-vous ; maïs ma conscience, et pour être franche, un autre sentiment encore l'ont légitimée; cela me suffit pour que je Taccomplisse. Je suis mademoiselle Madeleine Riouffe.

Le juge s'inclina. La jeune fille releva le voile qu'elle avait conservé jusqu'alors, et son interlocuteur put admirer ce visage qui, malgré sa pâleur, malgré les traces profondes qu'y avaient laissées les angoisses de la nuit horrible qui venait de s'écouler, excita en lui, par sa noblesse et sa beauté, un intérêt véritable.

— J'ai quitté le lit où agonise mon pauvre frère, continua Madeleine, pour venir remplir auprès de vous un devoir impérieux, en face duquel toute autre considération a dû céder.

— Je crois deviner ce qui vous amène, mademoiselle, reprit le magistrat, et, malheureusement je crois prévoir aussi qu'à mon grand regret je serai forcé de répondre par un refus à votre demande. Comme homme, j'éprouve, sans doute, une vive répugnance à livrer à la malignité publique la réputation d'une femme, surtout lorsque cette femme appartient ainsi que vous, mademoiselle, à une famille honorable ; mais le juge doit rester au-dessus de ces considérations. 11 relève de Dieu bien plutôt que de ses semblables, et, dans sa mission, il doit, ainsi

BIONSIEUR COUMBES 2(|S

que Dieu, regarder comme vaios les privilèges et les compositions de ce monde,

— Je ne vous comprends pas, monsieur, repartit Madeleine.

— Je serai plus précis: vous venez, sans doute, renouveler la prière que ce malheureux — je lui rends cette justice— m'a déjà adressée hier au soir: celle de faire disparaître cette lettre qui prouve que des rapports qu'il ne m'appartient pas d'apprécier existaient entre vous et l'accusé.

— Non, monsieur, non, vous vous trompez, reprit Madeleine avec une fiëre énergie, et je proteste contre cette supposition, parce qu'elle est odieuse. J'aime Marius, je ne rougis pas plus de l'avouer aujourd'hui que je ne rougissais de le lui écrire hier. Je suis venue à vous, non point pour vous demander de oéler la vérité, mais pour la rétablir. Ce n'est que tout à l'heure que j'ai connu son arrestation ; je n'en ai appris que très-imparfaitement les détails; j'ai craint que, dans sa générosité et dans son dévoue* ment, il ne se refusât à avouer ce qui légitimait sa présence dans l'enceinte de ma propriété, et je suis venue pour vous l'apprendre.

— Cette noblesse de sentiments vous honore, mademoiselle, mais elle est inutile; si les aveux de l'accusé avaieiit pu nous laisser des doutes, le rapprochement des circonstances, les déclarations de

M. Coumbes se seraient^hargés de les lever. 11 est avéré, mademoiselle, que celui que vous avez aimé s'est rendu coupable de la tentative d'assassinat qui, peut-être, vous privera d'un frère que, lui aussi, vous devez chérir.

Le juge avait appuyé sur ces derniers mots.

Mais Madeleine resta impassible.

— Je vais vous paraître une jeune fille bien étrange, monsieur; mais, au risque d'encourir votre blâme, je ne courberai pas la tête, certaine que je suis que, plus tard, votre estime m^ dédommagera de l'erreur oti elle pourrait s'égarer en ce moment. En aimant celui dont nous parlons, je n'ai point cédé à un frivole caprice; il ne m'a pas davantage séduite, Dieu merci. Livrée de bonne heure à moi-même, j'avais de bonne heure appris que tout est sérieux dans la vie. Je l'ai choisi librement, volontairement; j'ai longtemps réfléchi à ce que j'allais faire, et, pour que je le regrettasse, il faudrait toute autre chose que les suppositions sur lesquelles, sans doute, se base votre accusation. Quant à votre dernière phrase, je vous dirai que, si j'ai quitté lerlit de douleur où mon devoir m'attache, c'est que mon frère lui-même, s'il eût pu parler, m'eût dit, touchât-il au moment de notre séparation éternelle: a Va sauver un innocent!»

— Un innocent! reprit le magistrat.

MONSIEUR COUMBES 2/i5

— Oui, monsieur, un innocent, répliqua Madeleine avec assurance.

— En vérité, mademoiselle, je déplore votre aveuglement. Rarement, il nous est permis de pouvoir asseoir une opinion sur la culpabilité de Taccusé avant la fin de Tinstruction ; mais, cette fois, en présence des preuves surabondantes que je trouve, à chaque pas que je fais en avant dans cette malheureuse affaire, je puis, tout au contraire, affirmer, dès aujourd'hui, non pas seulement que l'accusé est coupable, mais le suivre pas à pas sur la route du crime et préciser les circonstances de sa perpétration. Il vous cherche dans le jardin, il ne vous trouve pas ; il pénètre dans la maison, il rencontre votre frère ; dans l'impossibilité d'expliquer sa présence chez vous à cette heure, il le frappe. Ehl mon Dieu, cela se voit tous les jours.

— Non, monsieur, les choses ne se sont point passées ainsi, car Marins était dans le jardin, près de moi, aux premiers cris qu'a poussés mon frère. Et ce vol, comment l'admeltez-vous?

— Dans son trouble , songeant à fuir, sans ressources personnelles, il a pris le premier argent qui est tombé sous la main.

— Et ce secrétaire fracturé, ot l'individu que nous entrevoyions et qu'il a poursuivi î

— Vos objections, mademoiselle, ne pourraient

21(6 MONSIEUR GOUMBES

qu'empirer la situation du malheureux ; elles feront supposer une complicité, une préméditation à laquelle nous n'avons pas songé jusqu'à présent ; car, jusqu'à présent, contre lui , nous n'avons pas cherché d'autre témoin que lui-même.

— N'avez-vous donc pas vu, vous, monsieur, auquel rien n'échappe, continua Madeleine avec une animation croissante, qu'il ne s'était avoué coupable que pour détourner les soupçons qui planaient sur ce vieillard, sur son père?

— Ce dévouement serait fort beau, en effet, continua froidement le magistrat, s'il était plausible; mais, hélas I il lui manque sa raison d'être : M. Goum* bes n'est pas le père de l'accusé.

— Que dites-vous? M. Goumbes n'est pas le père de Harius 1

— Les quelques moments d'entr^ea que je viens d'avoir avec vous, mademoiselle, m'ont nos à même d'apprécier votre caractère. Je vous plains; mais vous excitez en moi assez d'intérêt pour que je tente d'arracher le bandeau que vous voulez conaerversui vos yeux, pour que je porte le for et te feu dans la plaie. Non, mademoiselle, Marins n'est point I9 fils de M. Goumbes. Nous vivons dansuusièote oit l'ont fait justice d^s çot^ préjugés dQ Ifli naissance; o^)endant le sentiment de l'équité humaine n'a pas oié s'affranchir de celyii quQ vous rencontreriez, si vous

MONSIEUR œUMBBS îkl

persistiez dans votre volonté de vouloir vous allier avec ce jeune homme.

-Achevez, monsieur; de grâce, achevez! s'écria Madeleine haletante d'émotion.

— Le père de Marins a été justement flétri par la justice. Le père de Marins ne s'appelle pas M. Coumbes, il s'appelle Pierre Manas.

Madeleine s'était levée pour entendre ce que le magistrat allait lui répondre. Lorsqu'il eut fini, elle retomba sur son fauteuil, comme si ces paroles eussent contenu l'arrêt de sa mort. La force qui l'avail soutenue jusque-là l'abandonna tout à coup. Les sanglots l'étouffaient, et elle voila de ses mains son visage chargé de larmes.

Le magistrat se pencha vers elle,

— Prenez courage, mon enfant, lui dit*il $ vous m'appreniez tout è l'heure que vous aviez fait de bonne heure votre apprentissage de la vie sérieuse, c'est le moment d'en profiter. Ce que l'on appelle amour, à votre Age, vient plus encore de l'imagination que du co^r. Ce que vous éprouvez ne doit donc pas vous affliger outre mesure. Figurez-vous que vous avez fait un rôve et que le momtrat du rév^l est venu. Soyez plus prudente, à l'avenir; défiez-vous de cette exaltation de sentiments qui, quelquefois, pour mieux tromper ceux qu'elle abuse, prend le» appa-

rences de la raison. Rappelez-vous que nous ne sommes plus au temps fabuleux des Romains ; que tout est modeste dans notre société actuelle ; que la vertu, pour y être honorée et comprise, ne doit rien exagérer, pas même la grandeur d*âme; qife ce jeûne homme ne fût-il pas coupable, ce que les débats prouveront, vous devez Toublier. Les crimes de son père ne sont pas les siens, c'est vrai ; il n'est pas responsable du hasard qui Ta jeté dans un berceau plutôt que dans un autre, c'est encore vrai ; ce crime originel est injuste, est absurde, je vous le concède, mais enfin le monde a ses lois ; il faut se courber devant elles, si l'on ne veut pas être brisé sous leurs mains de fer. Et nciaintenant, pardonnez cette homélie dont mes cheveui^ blancs et ma qualité de père de famille justifient l'opportunité.

Madeleine avait écouté le magistrat sans essayer de l'interrompre ; à mesure qu'il parlait, les sanglots de la jeune fille diminuaient de violence; lorsqu'il eut fini, elle releva son front noble et fier.

— Je vous remercie, monsieur, lui dit-elle, de la bienveillante sympathie dont vous voulez bien me donner le témoignage. Je compte que vous me la conserverez, parce que plus vous me connaîtrez, plus vous m'en trouverez digne. Je suis certaine que, si vous me condamnez avec le monde, votre cœur du moins m'absoudra.

— Quoi ! s'écria le juge qui croyait avoir convaincu Madeleine ; quoi ! vous pensez encore?...

— Monsieur, vous l'avez dit vous-même : un tel préjugé est injuste et absurde. Or, comme femme et comme chrétienne, je n'admets pas que ce qui est injuste et absurde soit honorable et honnête; je n'admets pas qu'une absurdité, qu'une injustice puissent me délier d'un serment que de ma pleine volonté j'ai donné. Si Marins est innocent, comme je persiste à le croire, je déplorerai avec lui les fautes de son père sans en rougir plus que lui, et je travaillerai à ses côtés à réhabiliter le nom que nous partagerons ensemble.

— Je vous admire, mademoiselle, mais, je l'avoue, sans pouvoir vous approuver.

— Sans préjuger de l'avenir, je veux m'occuper du présent. Je suis la cause première de ces malheurs ; c'est moi qui aurai contribuer à précipiter Marins dans l'abîme, c'est à moi qu'il appartient de faire tout ce qui sera possible pour l'en tirer.

— Je doute que vous y réussissiez, mademoiselle, reprit tristement le magistrat. Toutes les présomptions sont contre lui, et, plus encore que les présomptions, les aveux.

^ — Il y a là un mystère que je ne puis concevoir, mi effet ; mais, avec l'aide de Dieu, nous y réussirons peut-être.

— Une seule personne pourrait Téclaircir, mademoiselle ; ce serait monsieur votre frère, et, malheureusement, d'après ce que me disait le chirurgien ce matin encore, il est douteux que monsieur votre frère recouvre la parole avant de succomber.

— 11 la recouvrera, monsieur ; Dieu la lui rendra pour la punition du coupable et la justification de l'innocent.

W^^ Riouffe salua le juge d'instruction et le laissa tout étourdi de l'énergie virile qu'il avait trouvée chez cette jeune fille.

Le jour n'était pas encore venu lorsque MiUette avait quitté le cabanon de M. Goumbes,

JEn le créant pour la lutte, la Providence a sagement proportionné la sensibilité de l'homme à ses forces. Lorsque le cœur est saturé de douleur, lorsqu'une goutte ajoutée à la coupe d'amertume le briserait, les larmes s'arrêtent, la pensée se paralyse, la perception devient impuissante ; il semblerait que l'âme a quitté le corps, l'abandonnant à un état torpide qui tient le miUeu entre le sommeil et la mort, et que, vaincue par le mal, elle s'est enfuie vers les régions de l'infini, où elle échappe à son action.

C'est là ce qui était arrivé à la mère de Marins. Elle . aimait si passionnément son enfant, que cette catastrophe l'eût tuée, si la violence du coup qui k frappait, et que la raison se refusait à comprendre,

1ION8I80R CÙOVOSSè 2Sl

ne Teût plongée dans cet eogourdissement où nous Favons Tue. Longtemps elle demeura assise sur la pierre , inerte et firoide comme die. Lorsqu'elle faisait un effort pour fixer sa pensée , lorsqu'elle cherdiait à se rappeler les circonstances de cette hor*rible soirée, elle se croyait en proie à un accablant cauchemar» et, cependant, il lui restait assez le sen^ timent de la conservation pour qu'elle redoutât le réveil.

Elle pensait à Marins et rien qu'à Marins ; mais, par un contraste étrange, c'était l'enfant insouciant et joyeux, et non l'accusé d'un meurtre qui passait et repassait devant elle dans ces hallucinations. Parfois, il est vrai, et comme si son esprit eût eu honte dé cette douloureuse Inquiétude, comme s'il eût jugé que ce n'était pas encore un martyre asset. cruel pour M fbî maternelle, elle éprouvait une violente contraction nerveuse; un chaos de poignards, de fers, d'é-* chalands, s'offrait à ses yeux au milieu d'un nuage d'un rouge de sang. Toutes les fibres de son cerveau se tordaient et vibraient à la fois : il lui semblait que son crftne éclaterait du moment que les larmes enfin pourraient jaillir de ses paupières, mais ses paupières restaient sèches et brûlantes. Sa factdté de se souvenir s'éteignait de nouveau, et elle retombait dans son atonie. Cette atonie était si profonde, que, sans chan^ ger de place et de situation, elle s'endormit.

Lorsqu'elle se réveilla, les rayons de Taube, reflétés par les sommets blancs des collines de Marchiez Veyrcy glissaient à travers les carreaux et éclairaient d'une lueur pâle la pièce dans laquelle elle se trouvait. Le premier objet que son regard distingua dans Tombre fut la veste que son fils avait, la veille, emportée à la pêche et qu'en rentrant il avait jetée sur une chaise. Alors elle se rappela.

Elle entendit la voix de M. Goumbes qui accusait son enfant; puis celui-ci s'accusant lui-même. Elle revit les groupes compactes des curieux, le magistrat, les gendarmes; et la réalité, c'est-à-dire l'arrestation de Marins, se présenta pour la première fois nette et lucide à son esprit.

Elle se précipita sur le pauvre vêtement, témoin muet qui lui prouvait que ce drame n'était point un songe. Elle le serra sur sa poitrine ; elle le couvrit de baisers frénétiques, comme si elle eût cherché dans son épais tissu quelques effluves de celui qui l'avait porté. Elle éclata en sanglots convulsifs, saccadés, inarticulés, à la suite desquels quelques lannes rafraîchirent ses prunelles injectées de sang. Tout à coup, la pauvre mère rejeta sa précieuse relique et s'élança au dehors.

Elle avait réfléchi qu'on ne lui refuserait pas, sans doute, d'embrasser son fils, si coupable qu'il fût. Elle mit une demi-heure à peine à franchir le trajet

de Montredon à Marseille. Chemin faisant, elle demanda à ceux qu'elle rencontrait le chemin de la prison, et, en la voyant ainsi pâle, égarée, avec ses cheveux nuancés de mèches grises qui s'échappaienf de son bonnet et flottaient autour de son visage, les passants durent supposer qu'elle avait elle-même commis quelque crime.

La secousse qu'avait reçue Millette, en affaiblissant son cerveau, l'avait disposée à cette espèce de folie douce que Ton appelle la monomaaie, monomanie concentrée tout entière sur son Gis.

Elle s'était demandé d'abord s'il ne lui serait pas possible d'embrasser son enfant, et immédiatement elle était arrivée à la conviction qu'elle allait le voir. Aussi, lorsqu'elle eut sonné à la porte de la maison de détention, lorsque cette porte se fut ouverte devant elle, elle en franchit le seuil avec tant d'assurance, que le concierge, qui était accouru, dut empioyer la force pour la repousser au dehors. Il lui apprit qu'avec un laisser-passer du procureur général, il étai* permis de visiter les prisonniers, mais que, Marins étant au secret, celte laveur ne pouvait lui être accordée.

Millette ne l'écoutait pas; elle était absorbée par la contemplation de ces murs noirs et épais, de ces portes de fer, de ces grilles, de ces chaînes, de ces verrous, de ces hommes armés qui veillaient à la

25k MONSIEUa COUMBES

porte; elle ne pouvait comprendre que ce luxe de précautions fût pris contre son doux et paisible Marius; cette masse de pierre lui semblait un tombeau qui pesait sur le corps de son pauvre enfant : elle frissonnait en la regardant.

Le geôlier répéta ce qu'il venait de lui dire; elle ne s'arrêta point, mais elle ne se découragea pas.

— J'attendrai, fit-elle.

Et elle traversa la rue et alla s'asseoir sur le pavé en face de la porte.

Millette passa la journée à cette place, insensible aux moqueries des passants, aussi bien qu'à la pluie qui, du toit surplombant l'endroit où elle était assise, ruisselait sur son corps; ne répondant pas aux observations qui lui étaient faites sur l'inutilité de son espérance ; attentive, anxieuse au moindre bruit qui se faisait derrière l'énorme porte noire; palpitante lorsqu'elle l'entendait rouler sur ses gonds, croyant toujours voir son fils apparaître et prête à lui tendre les bras au milieu de ce cadre de fer.

Tant de constance et de douloureuse résignation touchèrent enfin le concierge de la prison lui-même, si bronzé que fût son cœur par le spectacle quotidien des misères humaines.

Vers le soir, il sortit de sa geôle et se dirigea vers la pauvre femme»

Celle-ci crut qu'il venait la chercher et poussa un cri de joie.

— Ma bonne dame, dit le geôlier, vous ne pouvez rester ici.

— Pourquoi? répondit Millette d'une voix douce et triste. Je ne fais de mal à personne»

— Sans doute ; mais, trmnpée comme vous Tètes, vous ne sauriez passer la nuit ddiors sans tomber malade.

— Tant mieux ! Dieu lui tiendra compte de mes souffrances.

— Et puis, si la patrouille vous rencontre, on vous arrêtera et on vous mettra en prison.

— Avec lui? Tant mieux!

— Non, pas avec lui; bien au contraire, lorsque son secret sera levé, vous ne pourrez pas le voir, car vous-même serez retenue comme vagabonde.

— Oh I je m'en vais, mon bon monsieur, je m'en vais ; mais, dites-moi> sera-ce bientôt que je pourrai le serrer contre mon cœur? Mon Dieu, il me semble qu'il y a un siècle que nous sommes séparés ; mais, oe n'est pas pour bien longtemps, n'est-ce pas, mon bon mcmsieor ? D'abord, ce n'est pas lui qui a tué. 11 n'est pas capable d'un crime ; si vous l'avez va, vous avez bien dû le penser tout de suite. N'esirce pas qu'il est beau, mon fils? Mais œ n'est rien maintenant; c'est quand il était petit qu'il était gentil I et si pieux!

Tenez, un jour de Fête-Dieu, je l'avais habillé en saint Jean-Baptiste ; il me semble que c'était hier : si vous saviez comme il était joli sous sa peau de mouton et avec la petite croix de bois qu'il portait sur son épaule! Vous eussiez juré un ange du bon Dieu qui s'était échappé du paradis. Le soir, en revenant de la procession, nous rencontrâmes un pauvre qui nous lendit la main; l'enfant n'avait rien à y mettre; il n'osait pas me demander; M. Coumbes me donnait le bras. Quand je me retounrai, le pauvre chéri avait le visage baigné de larmes I Et c'est lui qu'on accuse d'avoir fait couler le sang de son semblable ! Voyons, est-ce possible? Je m'en rapporte à vous... D'abord, si on le condamne, je ne pourrai pas survivre à sa mort. Vous comprenez bien, n'est-ce pas? une mère ne peut vivre après son enfant. Les juges sont justes, puisqu'ils sont juges; ils ne voudront pas frapper du même coup la mère et le fils. Ils me le rendront... N'est-ce pas, monsieur, qu'ils me le rendront?

Pendant qu'elle parlait ainsi par phrases que son accent saccadé rendait plus incohérentes encore, le geôlier secouait à grand bruit le formidable trousseau de clefs qu'il portait à sa ceinture, et plusieurs fois il passa sa main sur ses yeux.

— Vous avez raison d'espérer, ma brave femme ; l'espérance est aussi nécessaire à notre cœur que l'air

à notre poitrine; mais il faut regagner votre logis; votre fils se porte bien...

— VousTavez-vu? s*écria Millette avec vivacité.

— Sans doute.

— Et vous le reverrez encore ?

— Probablement.

— Ohl que vous êtes heureux, vous! Mais vous pouvez lui dire que je suis là, le plus près de lui qu'il m*a été possible. Oh ! dites-le-lui, je vous en conjure ; vous soulagerez deux malheureux, car il m*aime, monsieur ; il m'aime, mon pauvre enfant, autant que je le chéris moi-même. Je suis sûre que son plus grand désespoir c'est d'être séparé de moi. Vous lui direz que je suis venue, que tous les jours je reviendrai, jusqu'à ce que vous me permettiez d'entrer là où il est... Mon Dieu, vous le lui direz B'est-cepas?

— Je vous le promets, à la condition que vous allez vous retirer bien tranquillement, bien raisonnablement.

— Oh I je m'en vais, mon bon monsieur ; je m'en vais à l'instant même ; mais vous lui direz qu'aujourd'hui j'étais àla porte de sa prison, et tous les jours je répéterai votre nom dans mes prières.

Millette saisit la main du guichetier, et, malgré les efforts que fit cet homme pour la retirer, elle la porta à ses lèvres et s'éloigna rapidement, après avoir jeté

^58 BIONSIEtm GOUMBES

un regard sur les sombres murs cpii renfermaient ce qu'elle avait de plus cher en ce monde.

Elle erra longtemps dans la dédale des rues du vieux Marseille ; elle parcourut ainsi toute la presqu'île qui s'étend entre le port vieux et l'emplacement où l'on a construit aujourd'hui les nouveaux bassins. y£Be ne cherchait ni gtte ni abri ; elle marchait pour user les heures qui la séparaient de ce lendemain tant souhaité où elle ne doutait pas qu'elle ne vit réaliser ses espérances. Au moment où^ après avoir tourné la vieille halle, elle allait entrardans une des ruelles qui l'^tourent, un homme à Mlure inquiète et sombre passa à ses côtés*

La vue de cet homme produisit surMiUette un effet extraordmaire. Sa physionomie perdit tout à coup le caractère d'égarement mélancolique dont die portait l'empreinte depuis le malheur delà veille; sonTis^e s'anima; ses yeux brillèrent dans l'ombre, et, en même temps, ma corps resta agité par un tremblement convulsif. Elle hâta le pas de façon à devancer cet homme. Lorsque tous deux passteent sous un réverbère, Millette se retourna brusquement et se trouva face à face avec œ promeneor attardé,

— Pierre Haoasi s'écria-t-elte en le saisissant par le poignet.

Bien que la ruelle fût complètement déserte, la ooQscienoe de Pie^ Manas n'était p(Hnt assez toan-»

MONSIEUR C0UMBE8 259

quille pour qu'il fût satisfait d'entendre soanom prononcé ainsi à haute voix; d'un mouvement violent, il essaya de dégager son bras pour s'enfuir ; mais on eût dit que les doigts de Millette avaient la puissance d'un étau. Quelque effort que fit le bandit, il ne put arracher sa main à cette main de fer, et la mère de Marins avança son visage sur celui de son mari, jusqu'à ce qu'ils fussent à deux lignes l'un de l'autre.

— Me reconnais-tu, Pierre Manas? fit Millette frémissante.

Pierre Manas pâlit et rejeta sa tête en arrière avec épouvante.

— Ah! tu me reconnais! reprit la pauvre femme. Eh bien, maintenant rends-moi mon enfant.

— Ton enfant? dit Pierre Manas avec une stupeur réelle.

— Oui, mon enfant, Marius, mon fils ; rends-moi mon enfant, qu'ils ont emmené à ta place, rends-moi Harius, qui va porter la peine de ton crime. Il faut me le rendre, entends-tu, Pierre Manas?

-^ Ah I coquin de sort, tu vas te taire, ou bien...

— Me taire, mais tu n'y penses pas, reprit Millette avec une énergie nouvelle ; me taire ! quand ses mains sont chargées de chaînes qui devraient être aux tiennes ; quand il est captif et que tu es libre! Me taire!... Mais crois-tu donc que j'ignore que meurtre

et vol, c'est toi qui les a commis ? Dieu te place une seconde fois sur mon passage pour que je comprenne que le coupable, c'est toi. Je t'avais vu, le soir même, rôder comme un loup autour de nos maisons, et, à l'odeur du sang, aux traces de la rapine, je ne me suis pas écriée : a C'est lui qui a passé par-là 1 » J'étais folle.

— Je ne te comprends pas ; je ne sais ce que tu veux dire.

— Que m'importe I pouvu que les juges soient bien convaincus que c'est toi qui as tué M. Riouffe.

— M. Riouffe ! ^

— Et queMariusne s'est dénoncé, continua Millette à laquelle ses instincts maternels donnaient, en ce moment, une lucidité d'intuition merveilleuse, que parce qu'il ne voulait pas laisser accuser un innocent, et qu'il ne pouvait pas livrer son père à la hache du bourreau...

— Marius ? dit Pierre Manas, qui commençait à comprendre. N'est-il pas brun, élancé, des moustaches noires ?

— C'est lui qui était avec moi lorsque, hier, tu t'es présenté à notra porte.

— Eh, tron de l'air ! reprit le bandit, auquel l'assurance ne faisait jamais défaut pendant bien longtemps, voilà un garçon qui fera honneur à son nom I

— Médite sur l'exemple qu'il te donne, Pierre.

MONSIEUR GOUMBES 261

— Pécaïre! je crois bien! je me sens tout fiçr d'être son père.

— Ou plutôt suis cet etenople ; c'est ton fils comme c'est le mien : ne te laisse pas vaincre par lui en courage et en générosité. Le ciel t'offre là une expiation qui rachètera toutes tes fautes. Va trouver les juges ; va délivrer notre fils, et, moi aussi, j'oublierai tout ce que tu m'as fait souffrir, et, si Dieu me laisse sur la terre, ce sera pour prier pour ton âme et pour bénir ta mémoire.

Pierre Manas se grattait la tête, mais ne manifestait aucun enthousiasme pour la proposition que Millette venait de lui faire.

— Té I dit-il, tu me donnes la chair de poule avec tes prières. Il faut réfléchir avant de se décider ; je ne fais rien à la légère, moi.

— Songe donc qu'il est menacé de l'échafaud 1 songe donc que, pour se dérober à cette honte, il peut attenter à ses jours 1

— Le petit g onze *, il aurait tort, répliqua froidement Pierre Manas, qui mêlait à son langage quelques mots du vocabulaire immonde des malfaiteurs; ça a toutes les formes d'un monsieur^ continua-t-il avec une sorte de supériorité méprisante, et ça ne connaît pas son Gode. Il a l'escalade, c'est vrai ; mais,

* Imbécile.

262 Bn>NSIEGfl COUMBES

quoi que fasse le bêcheur *, la préméditation sera écartée, il aura les circonstances atténuantes ; on l'enverra faucher le pré^, Yoilàtout.

— Faucher le pré ! dit Millette, qui démêlait quelque chose d'horrible dans les expressions mystérieuses qui frappaient son oreille.

— Ou, situ aimes mieux, àToulon,répliqua.Pîerre Manas; ou, si tu ne comprends pas encore, aux travaux forcés, comme disent les pantes *.

— Aux galères! s'écria Millette.

— Eh biea, oui, ça se dit encore comme ça : aux galères.

— Mais les galères, c'est pis que la mort !

— Allons donci quelle bélise; les refroidis ne se réchauffent pas, tandis que ceux qui portent la manicle...

— Oh I fit Millette en se cachant le visage entre les mains.

— La jettent un jour à la vieille ferraille; et la preuve, c'est que je suis ici, moi.

— Oh! dit encore la pauvre femme en mettant dans son interjection plus d'accentuation et plus d'horreur que dans la première.

* Procureur du roi.

* Au bagne.

* Bourgeois.

MONSIEUR COUMBÇS 263

— Sans compter, ajouta l'ex-forçat, qu'une fois là-bas, sa qualité de mon fils sera loin de lui nuire ; je lui enverrai le mot de passe, et il n'aura qu'à choisir pour trouver un camarade qui lui fasse la courte échelle : on a des amis dans la pègre. Sois donc tranquille, il n'y pourrira pas.

— Au bagne I mon fils au bagne I s'écria Millette; mais tu ne sais donc pas, Pierre, que, si grand que soit mon amour pour lui, j'aime mieux le pleurer mort que rougir de lui?... Aux galèresl Marins forçat! mais tu es devenu fou, Pierre I

— Écoute, reviens me voiy demain, à la même heure; tu me rencontreras dans cette rue, nous verrons ce que nous pourrons faire.

-^ Non, répondit résolument Millette, je n'ai pas confiance en toi, Pierre ; si tu avais des entrailles de père, est-ce que tu remettrais à demain ce que tu peux faire aujourd'hui quand il souffre, quand il arrose de ses larmes la paille sur laquelle on l'a jeté? Non, non; je ne te quitte pas.

Millette allongea la main pour saisir la blouse de Pierre Manas; mais celui-ci, se courbant, passa sous le bras qu'elle étendait, et, d'un boûd, franchit la ruê.

— Suis-moî donc ! s*écrta-f-4ï.

Si prompt et si brusque qu'eilt été la fuite du bandit, Millette ne tenonça pas à Patteîndre : elle tra-

versa la rue avec autant de vigueur qu'il en avait déployé, et ses fureuTS maternelles lui prêtant une force surnaturelle, elle le suivit à quelques pas de dislance.

Tout en courant, elle appelait au secours.

Pierre Manas fit volte-face.

— Ah! je te tiens 1 s'écria Millette en se cramponnant à ses vêtements ; ne crois pas m'échapper, je ne te quitte plus, je m'attache à toi comme ton ombre.

Et, remarquant que le misérable avait levé la main sur elle :

— Frappe-moi, continua-t-elle en lui présentant sa poitrine ; frappe-moi, je ne te crains plus ; tue-moi si tu veux ! Dieu ne voudra pas que l'innocent périsse au lieu du coupable, et, de mon corps pantelant et inanimé, une voix s'élèvera qui répétera, comme je te le répète : C'est Pierre Manas, le forçat qui est un voleur et un assassin; c'est Pierre Manas qui a volé et assassiné M. Riouffe ; ce n'est pas mon enfant.

La situation de Pierre Manas devenait critique. ^ Il se trouvait vis-à-vis d'une des maisons les plus noires et les plus sordides des ruelles ignobles qui sont la honte du vieux Marseille, dans un de ces égouts à ciel ouvert oîi, parmi les plus dégoûtantes ordures, grouille et pullule un cinquième de la po-

MONSIEUR GOUMBES 265

pulation de la cité phocéenne, antres horribles devant lesquels le voyageur recule avec épouvante en se demandant, malgré le vivant témoignage que reçoivent ses yeux, si des hommes consentent à végé* ter dans de pareils bouges.

Ces foyers d'immondices pestilentielssonten même temps le pandémonium de tous les vices ; ils servent de théâtre aux saturnales des matelots; les hurlements de rivresse, le bruit des coups, le râle des blessés y sont traditionnels; aussi aucune croisée ne s'ouvrait, aucun habitant ne paraissait sur sa porte, malgré les cris de Millette.

Mais la police exerce une active surveillance sur ces quartiers, et une ronde pouvait venir.

Pierre Manas comprit qu'il fallait, pour son salut, que cette scène ne se prolongeât pas; sa large* main s'abattit, et, enveloppant le bas du visage de sa femme, comprima la bouche de celle-ci.

Millette enfonça ses dents dans la chair et mordit avec une rage furieuse.

Malgré l'atroce douleur qu'il éprouva, Pierre Manas ne retira pas sa main ; seulement, de l'autre, il serra si vigoureusement la gorge de la mère de Marins, que la suffocation ne tarda pas à s'ensuivre.

Alors, continuant de lui comprimer son bâillon sanglant sur la bouche, il souleva Millette du bras qui lui restait libre, et s'enfonça avec son fardeau dans

266 MONSXECR COnUBES

l'allée noire et infecte d*une des niaifeiBÉ«ikH&t nous parlions tout à l'heure. ^ t.: :: ?

11 arriva à une cour si sombre, si1Stre>ilef, qu'elle ressemblait à un puits. Se trouvant là, sans doute, dans un asile où il n'avait rien à redouter, saM se soucier du bruit qu'il allait faire, il lança sa femme à travers un châssis à moitié brisé, pla<îé ait niveau du pavé.

^ Ce qui restait de carreaux vola en éèlats^, et le corps inanimé de Millette, effondrant quelques ais pourris, tomba dans une espèce de cellier qui , vu sa situation au-dessous du sol, pouvait, à Marseille, passer pour une cave.

Pierre Manas disparut pendant cinq mmutes; lorsqu'il revmt, il portait une lanterne et une clef.

H ouvrit le cellier et en descendit les marches, fit jouer l§i serrure et les verrous d'une porte qui se trouvait dans un angle de ce cellier, et, prenant le corps de Millette par-dessous les épaules , il le traîna jusque dans la seconde excavation que fermait cette porte.

Millette ne faisait aucun mouvement; Pierre Manas lui mit sa main sur sa poitrine; il sentit le cœur qui sautait encore.

Eh, tron de l'airl dit-il, je savais bien que je

n'avais pas oublié l'exercice; je n'en avais voulu exécuter que deux temps; j'étais bien sûr de n'avoir

MONSIEUll C0UMBE8 267

pas été jusqu'au eoup de ptmce. Diable! on ne tue pas sa femme quand on la retrouve après vingt ans de séparation : voyons si, pendant ces vingt ans, elle a soigné les intérêts du ménage.

Alors il plaça sa lanterne auprès du visage de Mil* lette et se mit à retourner les poches de la pauvre femme avec une habileté qui témoignait de sa vieille expérience.

Il y trouva des clefs et quelque monnaie, n jeta dédaigneusement les defs à terre, mit l'argent dans sa poche, verrouilla soigneusement la porte du réduit où il laissait sa victime et celle du cellier, plaça, par surcroît de précaution, quelques barriques devant le chAssis brisé, et s'en alla achever sa nuit dans une maison de débauche.-

Oh Pierre Hamas paratt décidé % faire & son amour paterneel le sacrifiée de sa terne Bttale

Kous ne suivrons point Pierra Mm^ dans les tains-francs vers lesquds ;ioi]S l'avons m s'a^ber

miner. Notre plume a rarement essayé, sinon dans quelque situation extrême, de décrire ces sortes de localités, et ce n'est qu'avec une profonde répugnance que nous tirons des ténèbres, qui semblent leur refuge naturel, quelques-uns de ces êtres dégradés qui ont entrepris contre la société une lutte coupable ou ennemie. Comme on a pu le voir , nous y avons été contraint par la nécessité de notre récit. Mais, au risque de perdre l'attrait du pittoresque et le bénéfice de la couleur, nous n'exploiterons pas une curiosité irréfléchie en évoquant , dans les pages qui vont suivre, les tableaux de mœurs des modernes truands ; nous ne souillerons pas la table anatomique, sur laquelle nous essayons d'exposer quelques secrets de rame humaine, par le contact de la fange immonde qui croupit dans les bas-fonds sociaux.

Abandonnons donc Pierre Manas et revenons à Millette.

Pierre Manas ne s'était point trompé; elle n'était point morte ; mais un assez long espace de temps s'écoula avant qu'elle revînt à elle.

Lorsque la pauvre femme rouvrit les yeux, elle se trouva dans une obscurité profonde.

Par un mouvement naturel, elle se dressa sur ses pieds et toucha la voûte de sa tête.

Sa première pensée ne fut point qu'elle était elle-, même enseveli© vivante dans une espèce de sépiilcre;

sa première pensée fut que Marius était en prison.

Peut-être Theure était-elle venue où cette prison se fût ouverte pour elle ; peut-être cette heure-là l'appelai t-elle sans qu'elle pût en profiter.

Malgré les ténèbres qui Tentouraient, son instinct la conduisit à la porte ; elle essaya d'en ébranler les ais massifs , elle meurtrit ses mains et ses pieds sur le bois, elle y déchira ses ongles, appelant Marius d'une voix désespérée.

Mais Pierre Manas n'avait point en vain compté sur la solidité et la discrétion du caveau, qui lui répondait de celle dont un mot pouvait le perdre.

La porte tint bon contre les efforts furieux de la pauvre femme, et ses cris se perdirent dans le silence de mort qui régnait autour d'elle.

Alors elle tomba dans un de ces accès de rage qui côtoient la folie. Elle se roula sur la terre, elle s'arracha les cheveux, elle se meurtrit la poitrine, elle se heurta la tête à la muraille. Tantôt elle prononçait le nom de Manus, prenant le ciel à témoin que ce n'était pomt sa faute si elle n'était pas auprès de lui, tantôt implorant son bourreau avec un accent lamentable et le conjurant de lui rendre son fils.

Enfin, épuisée, brisée, anéantie, elle resta étendue sur la terre, son désespoir ne se révélant plus que par ses sanglots, qui eux-mêmes se perdurent dans un hoquet douloureux.

Elle en était arrivée à cet état d'affaissement lorsqu'un guichet pratiqué dans la partie supérieure de la porte, et auquel Millette n'avait pas pris garde, s'ouvrit brusquement. Les yeux de Millette, habitués à l'obscurité, distinguèrent une tête inconnue qui se colla contre le grillage de fer doublant la partie intérieure du guichet.

— Ah çàl est-ce que tu ne vas pas bientôt te taire, drôlesse 1 fit yne voix rude. A-t-elle des poumonsl c'est pis qu'un soufflet de fprge; ça vous crierait du matin au soir sans se lasser.

— Ahl monsieur, monsieur! s'écria-t-elle en joigDant les mains.

— Voyons, que veux-tuî Parle 1

— Je veux voir Mari us, je veux voir Marins; par grâce, laissez-moi voir Marins 1

— En voilà un drôle qui est heureux d'être désiré de la sorte ; mais, comme ce n'est pas moi qui suis chargé de te faire voir Marius, Je ne puis t'inviler qu'à une chose, c'est à te taire, ou sinon, quand le camarade va venir t'apporter ta pitance , je l'engagerai à t'apprendre comment on endort ici les enfants qui ne sont pas sages.

Sur quoi, le guichet se referma. Cette apparition et ces paroles sinistres calmèrent un peu la pauvre femme, sans toutefois l'intimider. Au contraire, par ces paroles, elle avait acquis la certitude qu'elle

n'était point ce qu'elle avait pu craindre un instant, séparée à jamais du monde des vivants , et que cet enfant pour lequel elle était prête à donner sa vie, elle pourrait encore le retrouver. D'ailleurs, celui queThomme inconnu nommait le .camarade, ce ne pouvait être que Pierre Manas ; elle le reverrait donc, il lui apporterait de là nourriture , il ne voulait donc pas qu'elle mourût.

Or, s'il lui restait ainsi au coBur un reste de pitié pour sa malheureuse femme, n'était-il pas possible qu'elle parvînt à le toucher? Les réflexions surgirent dès lors en foule dans son cerveau à la suite de celles qu'elle venait de faire et dont, depuis quelques heures, elle était incapable. ËUe pensa d'abord à une évasion; elle chercha à se rendre compte de l'endroit où elle se trouvait; elle le parcoiurut en entier, rem* plaçant le sens de la vue par celui du toucher.

Cet endroit était un caveau qui pouvait avoir une dizaine de pieds de long sur six ou huit de large, sans soupirail pour donner du jour, sans autre issue pour donner de l'air que le guichet dont nous avons parlé. Sur quelque face que se promenassent les mains de la prisonnière, elles ne rencontrèrent que le mur tout gluant d'humidité, ce qui indiquait suffisamment qu'elle était placée au-dessous du sol. En oupre, les pierres qui composaient ce mur étaient si larges, qu'en calculant leur épaisseur d'après leur

largeur, il Q'était point probable que, parvîiit-elle à en desceller une, ses forces fussent suffisantes pour la tirer de son alvéole.

Elle s'assit donc, profondément émue et découragée; une seule chance lui restait, non pas de vivre — que lui importait la vie I — mais de retrouver son enfant; cette chance roulait tout entière sur Pierre Manas : c'était lui qui tenait les destinées de Marins entre ses mains. Alors et peu à peu, malgré les vertueux instincts de Millette, les choses se présentèrent à elle sous un nouveau jour. Le bagne, dont Pierre Manas lui avait présenté la perspective pour Marins, du moment où le bagne faisait de Marins innocent un martyr, le bagne lui semblait moins horrible ; au moins, c'était encore la vie : au bagne, elle pourrait le revoir; la casaque rouge du galérien recouvrant ce cœur dévoué qui s'était sacrifié pour son père lui semblait moins hideuse et moins repoussante. Elle se reprocha d'avoir confondu le père avec le fils, en proposant au premier le dévouement sublime dont l'âme du second avait été capable, et peu à peu les fautes qu'elle avait commises pendant la soirée se représentèrent les unes après les autres à son esprit.

Elle résolut de faire tout son possible pour attendrir le bandit au lieu de le menacer comme elle avait fait; elle se mit à préparer d'avance ce qu'elle allait lui dire lorsqu'elle le verrait. Elle fouilla tous les

coins et les recoins de son cœur pour y chercher ce qui pourrait amollir cette âme endurcie ; mais les mots qu'elle se prononçait à elle-même tout bas ne rendaient pas ce cri puissant de la maternité qui s'était échappé de ses lèvres et qui était près de s'en échapper encore. Ce cri résonnait dans ses entrailles et ne pouvait arriver jusqu'à sa bouche; elle se désespérait de cette insufflsance de la langue humaine. Elle s'écriait : a Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela ! » et elle recommençait le même thème en essayant de lui donner une nouvelle forme.

Enfin, des pas alourdis résonnèrent dans le cellier; tout le sang de Millette reflua vers son cœur ; la respiration lui manqua : le condamné qui entend venir le bourreau n'est pas plus tranquille que ne l'était la pauvre femme.

Pierre Manas, de son côté, — car c'était lui, — Pierre Manas, si elle eût pu le voir, lui eût paru inquiet et soucieux. Et, en effet, cette inquiétude et ce souci avaient leur raison d'être. Le propriétaire du coupe-gorge dans lequel il logeait et dont dépendait le caveau où il avait déposé sa victime, lui avait nettement déclaré qu'il ne voulait pas la garder plus longtemps chez lui ; le crime de séquestration était prévu par le Code pénal. 11 avait ajouté qu'à plus forte raison il n'entendait point qu'un assassinat fût commis dans sa maison. Pierre Manas en était à re-

274 MONSIEUR GOUMBES

gretter de ne pas avoir été jusqu'au troisième mouvement delà strangulation et d'avoir montré ce que, vis-à-vis de lui-même, il caractérisait de faiblesse. 11 enti^ donc, fort pensif, dans le caveau, ferma soigneusement la porte, déposa dans un angle une cruche d'eau et un morceau de pain noir qu'il avait à tout hasard, et pour téjaoïoigner de ses bonnes intentions, apportés avec lui, et se tint debout adossé à la muraille.

— Eh bienl dit-il, tu t'es enfln décidée à te taire, à ce qu'il paraît? 11 va sans dire que tu as bien fait, tron de l'air I

La pauvre femme se traîna vers l'endroit d'où partait la voix et embrassa les genoux de son mari.

— Pierre, lui dit-elle avec un accent de doux reproche et comme si elle eût oublié le caractère de ,celui auquel elle s'adressait, Pierre, tu m'as bien maltraitée cett^ nuit, et cela pourquoi? Parce que j'aime autant que ma vie le pauvre enfant que je tiens de toi,

— Mais, coquin de sort, ce n'est point de l'aimer autant que ta vie que je te reproche, c'est de l'aimer plus que la mienne I répondit Pierre Manas en ricanant, visiblement enchanté,"^ au reste, de la révolution qui s'était opérée chez la malheureuse femme, révolution qui allait lui permettre d'exécuter les in* jonctions du maître de cet épouvantable logis.

« BiONSIEOR C0UMBE8 275

— Je ne te parlerai plus du sacrifice de ta vie, Pierre ; ces choses-là, une mère les rêve. Non, j'étais folle, vois-tu; cette arrestation,' ce cachot où est enfermé Marins, tout cela m'a fait perdre la tête. Je pensais que, comme je le ferais, moi, à ta place, tu serais heureux de sauver ton fils au prix de ton sang. U ne faut pas m'en vouloir; j'avais oubUé qu'une mère aime à sa façon et un père à la sienne; mais à ton tour promets-moi une chose, Pierre, c'^st que tu ne m'enterras pas dans ce caveau, c'est que j'en sortirai vivante î

— Ahl tu as peur, il me semble ; tu faisais tant la brave tantôt I

— Oh ! oui, j'ai peur ; mais pas pour moi, je te le jure ; j'ai peur pour lui, pauvre enfant. Pense donc, Pierre, si j'étais morte, il ne lui resterait personne pour le consoler, pour partager ses douleurs, pour lui aider à porter le poids de ses chaînes. Oh! je t'en conjure, Pierre, ne prive pas notre enfant de la tendresse de sa mère, dont il a grand besoin maintenant* Laisse-moi retourner près de lui.

— Te laisser aller, toi, pour que tu me dénonces et qu'une fois que l'on tiendra Pierre Manas, dont tu ne dois pas être fâchée de te débarrasser, tu te moques de lui avec le petit? Allons donc, tu me prends pour un autre, ma bonne.

— Par la croix de notre Sauveur, sur la tête de

notre enfant, je te jure de ne pas te dénoncer, Pierre, je t'en fais le serment sacré.

— Ahl oui, a\ec cela que tu les tiens bien, tes serments, dit impudemment le bandit, témoin tes serments conjugaux.

Millette courba la tête et ne répondit point.

— Non, tu ne me quitteras plus que de l'autre côté de la frontière. Au fait, c'est bête comme tout d'avoir une femme et d'en perdre le bénéfice. La loi veut que tu me suives, la belle, et il faut obéir à la loi. Je veux bien ne pas me montrer trop sévère pour le passé, mais pour l'avenir, c'est différent.

Puis, montrant du doigt les murs du cachot : — Te voilà réintégrée au domicile conjugal, ajoutat-il, et j'entends que tu y restes.

— Et Marins ! et Marias ! s'écria la pauvre mère, je ne reverrai donc plus Marius ! Oh ! Pierre, aie pitié de moi; souviens-loi que tu m'as aimée autrefois, que tu te traînais à mes genoux pour que je résistasse à la volonté de mes parents qui me voulaient donner à un autre mari et que j'ai répondu en me jetant dans tes bras. Eh bien, en souvenir de ce jour, pierre, ne me repousse pas ; Pierre, ne me sépare pas de mon fils.

— Écoute, dit le bandit, qui commençait évidemment à ébaucher un projet ; écoute, je ne suis pas plus frileux qu'un autre; l'enfant est brave, et,

pourvu qu'il ne m'en coûte pas ma peau, je suis disposé à faire quelque chose pour lui.

— Oh ! mon Dieu, fit Millette haletante d'espérance.

— Oui, ajouta-t-il après avoir fait semblant de réfléchir, je suis tout décidé, non pas à le sauver moimême, mais à te laisser le sauver.

— Et que faut il faire pour cela?

' — Tu comprends, ce n'est pas aujourd'hui, ce n'est pas demain que le petit va paraître devant ses Juges et que le jugement va être prononcé ; la justice n'est pas si pressée que cela; j'ai donc le temps de gagner au large et de passer de l'autre côté du Var. Une fois de l'autre côté du Var, jusqu'où tu auras la bonté de m'accompagner, je te dis : « Bien le bonsoir, Millette ; maintenant, tu peux faire et dire ce que tu voudras, Pierre Manas s'en moque : il dit adieu à son ingrate patrie pour n'y jamais rentrer. »

— Oh ! Pierre, Pierre, je t'accompagnerai où tu voudras sans dire un mot ; je te défendrai même au besoin. Niaise que j« suis de n'avoir pas compris qu'il y avait ce moyen-là !

— Sans doute, il y a ce moyen-là ; mais...

— Mais quoi?

— On ne s'expatrie pas ainsi sans^^mi sou dans sa poche, et Pierre Manas n'est pas ur^nfant pour faire de ces écoles-là. Voyons, cherché bien, queUe

278 MONSIEUR COUBfRES

somme peux-tu réaliser au profit d'un époux malheureux et persécuté ? Le petit m'ayait bien promis de faire quelque petite chose pour moi, mais ils Tont pris avant qu'il ait eu le temps de réaliser sa pieuse intention.

Puis, prenant des airs de loup devenu berger :

— Cherche, ma petite femme, cherche, lui dit-il en s'asseyant près d'elle.

—Mais je n'ai rien, absolument rien, lui dit-elle.

— Rien?

— Pas une obole.

— Et le petit, combien crois-tu qu'il m'eût donné!

— Ah ! tout ce qu'il possédait, j'en suis sûre.

— Et ce qu'il possédait, à combien cela pouvait-il monter?

— A six ou sept cents francs peut-être.

• —Ce n'est pas grand'chose, ajouta Pierre Manas; mais enfin.. • Puis après un instant de silence :

— Et où sont-ils, ces six ou sept cents francs du petit?

—Ils sont dans sa chambre, chez M. Coumbes.

— Eh bien, tu me donneras ces six ou sept cents francs, et, avec cela, je passerai au large. Au reste, continua Pierre Manas, on a un état, on n'est em* barrasse nulle part.

MOlfSIEnR COUMBBS 279

— Mais l'argent, murmura Millette, ce n'est pas à moi, Pierre.

—Ne voilà-t-il pas que, pour sauver ton enfant, tu vas avoir scrupule de disposer de l'argent de ton enfant et d'un argent qu'il allait me donner, encore?

— Au fait, dit Millette, eh bien, oui, j'irai te cbei^ cher cet argent et je te le remettrai.

— Femme, tu sais ce que je t'ai dit.

. — Que 'm'as-tu dit, Pierre? car tu m'as dit beaucoup de choses.

— Je t'ai dit que, jusqu'à ce que je sois de l'autre côté du Var, nous ne nous quitterons pas.

— Si nous ne nous quittons pas, comment veuxtu que j'aille te chercher cet argent dsuis la chambre de Martus ?

— Nous irons ensemble.

— Ensemble?

— Ah ! c'est à prendre ou à laisser, dit Pierre Manas «i reprenant son ton brutal.

—7 Et quand irons-nous?

— Ce soir, pas plus tard que cela ; et, d'ici là, soyons sage, buvons notre eau, mangeons notre pain et ne faisons pas de bruit.

Et Pierre Manas se leva après avoir mis, adroitement et sans bruits dans sa poche les deux ou trois clefs qui étaient restées gisantes depuis la veillej^ sur le sol, auxquelles Millette n'avaient point pensé, et

282 MONSIEUR €OnMBES

— Eh bien, répondit Millette, je suis prête \ te suivre et à faire ce que tu m'as demandé.

Pierre Manas fit un mouyement de surprise : il croyait avoir à vaincre une dernière résistance. Gom- Daent Millette, sous sa demande à peu près innocente, ^'avait-elle pas deviné le véritable projet, qui n'avait rien d'innocent ? Le bandit, ne pouvant croire à la iimpliciié, croyait à la dissimulation.

Millette lui inspira donc une profonde méfiance.

— Ah I ah ! dit-il, la girouette a tourné, à ce qu'il paraît ?

— Mais non, répondit simplement Millette; ne t'ai-je pas dit que j'étais prête à faire ce que tu me demandais ?

— Alors, partons, dit brutalement Pierre Manas. D'un seul élan la pauvre femme fut hors du ca-

teau. Au transport qu'elle mettait à fuir sa prison, on comprenait combien était puissant en elle le souvenir des dangers qu'elle y avait courus. Pierre Vanas l'arrêta brusquement en saisissant sa robe. La secousse fut si violente, que Millette tomba sur ses genoux.

— Oh I pas si vile, pas si vile, dit-il; voilà xme précipitation de mauvais augure, par ma foi : tu me ferais croire que tu as hâte d'être dehors pour crier : « A la garde I » afin que quatre hommes et un caporal te débarrassent de ton cher époux. Kh ! eh I j« ne

«MONSIEUR ooumiES 283

sais, mais tu me demies euyie de me passer de ta société, si agréable qu'elle soit

— Je te jure, Pierre !..^ s'empressa de dire la pau- Yfé femme.

— Ne jure pas, interrompit Pierre Manas: voici qui me répond mieux de toi que tous tes serments.

Et Millette sentit la pointe froide et aiguë d'un oouteau-poigoard que le misérable appuyait sur sa poitrine.

— Vois-tu, dit Pierre Manas^ moi, je ne fais pas de traîtrise; mais il faut que tu saches aussi que je n'«i souffre pas. Lorsque bous serons dans la rue, pousse un cri, dis un mot, fais un geste qui ne me convienne pas, et voici Sadgne-éHnori qui fera ii l'instant même sa besogne. Ça vaut la peijne qu'on y pense, n'est-ce pas? Penses-y donc, ^e t'y invite, et, pour mieux te prouver tout le prix que j'attadie à ce que tu suives mes avis, je vais prendre une petite précaution qui ne te laissera point exposée aux tentations aux-* quelles, en ta qualité de femme, tu ne saurais peut* être pas résâst^*

^ Pierre Manas éteignit sa lanterne et la mit dans sa poche ; puis il assujettit fortement un bandeau sur les yeux de sa femme, en ayant soin de rabats les brides de son bonnet de manière à masquer la partie supérieure de son visage ; ensuite, il plaça le bras da

iih MONSIEOR COUMBES

celle-ci sous son bras et la serra fortement contre sa poitrine. Enfin, pour plus de sûreté, il enferma la main de Millette dans la sienne.

— Et maintenant, lui dit-il, ne crains point de t'appuyer sur ton soutien naturel et légitime, chère amie. Tron de Tairl je sûr que, de loin et dans la nuit, on va nous prendre pour deux fiancés bien amoureux Fun de l'autre.

Tout en parlant et en agissant, Pierre Manas avait marché, et Millette, se sentant frapper au visage par Tair frais de la rue, comprit qu'ils étaient sortis de l'allée.

Elle respira avec plus de facilité.

— Oui, oui, dit Pierre Manas, à qui rien n'échappait, voilà la respiration qui nous revient; au reste, nous en avons besoin, nous avons une trotte à faire.

Ils avancèrent ; mais, quoique le bandeau qui couvrait ses yeux empêchât la pauvre femme de rien distinguer autour d'elle, elle reconnut que son mari usait des plus grandes précautions pour traverser la ville. 11 ne s'engageait jamais dans une rue nouvelle avant de l'avoir attentivement explorée du regard ; les haltes étaient fréquentes ; souvent le bandit tournait brusquement, faisant volte-face et revenant sur ses pas comme si quelque danger inattendu se fût dressé sur sa route. Quant à Millette, commençant à

craindre que son mari n'eût rintentiou de se débarrasser d'elle, elle paraissait en proie à des angoisses terribles; lorsqu'il s'arrêtait, eHe fOiôtait l'oreille avec cette anxiété profonde du guerrier indien qui, au milieu de ses forêts, écoute le pas de l'ennemi qui s'avance ; mais, soit que Pierre Manas manœuvrât avec une habileté extraordinaire, soit qu'à cette heure de nuit les passants fussent rares dans les rues, elle eut beau écouter : elle n'entendit que le bruit de ses propres pas et de ceux de son conducteur qui retentissaient sur la dalle sonore.

Bientôt ils escaladèrent une pente rapide et escarpée, le long de laquelle les cailloux roulaient sous leurs pieds, tandis que le bruit sourd et monotone de la mer se brisant contre les rochers commençait d'éveiller l'attention de Millette et de lui indiquer le chemin qu'elle faisait. Elle se rendait bien à Montredon.

On continua de marcher. Tout à coup, au moment où l'air frais de la mer et le bruissement des vagues lui apprenaient que l'on était arrivé au rivage, elle sentit que son mari l'enlevait entre ses bras, entrait dans l'eau tout en lui enjoignant de ne pas toucher au bandeau qui lui cachait les yeux, faisait quelques pas devant lui malgré la résistance des lames, s'accrocliait à un bateau qui se balançait doucement à son amarre, y déposait son fardeau, grimpait à son

286 ucmensm coumbes

tour auprès d'efle, coupait le câble et, saisissait les aTirons, poussait tu large. Alors seulement il permit i Millette de relever le mouchoir dont il lui avait bandé les yeux. Millette profita de la permission et regarda autour d'elle : elle était bien seule dans le bateau en face de Pierre Manas et perdue avec lui dans cette immensité que doublai^t les ténèbres. Le forçat ne disait rien et se courbait sur les rames avec impatience. Millette comprit qu'il avait bâte de s'écarter de la côte, dont, du reste, ils étaient déjà trop éloignés pour que le son de la voix humaiae pût dominer le bruit des vagues et parvenir jusqu'au rivage ; du côté du large, elle n'apercevait rien que les feux du phare de Planier, gigantesque étoile brillant et s'éteignant tour à tour sur le rideau noir que formaient le ciel et Thorizon.

Au bout de quelques instants, Pierre Manas rentra ses avirons ; il décoiffa Tantenne autour de laquelle la voile était enroulée et en livra la toile à la brise; mais le vent était au sud-est, et cette direction fut loin d'accélérer leur marche. Ce n'était qu'en tirant des bordées que l'embarcation pouvait s'approcher de Montredon, sur lequel le forçat avait mis le cap. 11 perdit ainsi deux bonnes heures à louvoyer, et, lorsque l'embarcation se trouva à la hauteur du Prado, il ferla la voile et borda de nouveau les avirons.

MONSIEUR COUMBBS 287

On commençait à distinguer les pitons de Marchia- Veyre. A mesure qu'ils af^ochaient, comme si Milleite eût deviné qu'ils marchaient vers Tinconnu, elle sentait redoubler les battements de ^n cœur; par moment, ces battements étaient si rapides et si violents, qu'il lui semblait que ce cœur allait déchirer son envdoppe. Jusque-là, Pierre Manas était demeuré silencieux ; en voyant le but vers lequel se concentraient ses pensées de rapine, il prit la loquacité railleuse qui lui était habituelle.

— Coquin de sort! s'écria-t-il, tu ne peux pas dire, MiUette, que tu n'as pas le meilleur mari de toute la Provence. Regarde, non-seulement je te conduis à la campagne, mais encore }e compromets mes affaires et je perds une heure de chemin pour te donner l'agrément d'une promenade en mer. Et maintenant, ajouta-t-il en débarquait, tu comprends bien qu'il faut que tant de galanterie soit récom* pensée.

— Pierre, dit Millette^ pourvu que la délivrance de nôtre pauvre entant soit au bout de ce que tu me demanderas, je ferai tout ce qui te sera agréable.

— Eh bien, à la bonne heure, voilà qui est parlé. Et Piene Manas, prenant le bras de sa femme,

s*achemina vers le cabanon, dont la masse noire se détachait dans l'obscurité par sa silhouette, plussombre encore que la nuit

288 MONSIEUR C0T3MBES

Arrivée à la porte du cabanon, Millette, comme si la mémoire lui revenait alors seulement, fouilla vivement à sa poche et poussa une exclamation.

— Qu'y a-t-ilî demanda Pierre Manas.

— 11 y a que j'ai perdu les clefs de la maison.

— Par bonheur, je les ai retrouvées, moi, dit le bandit en faisant sonner le petit trousseau qu'il avait réuni par une ficelle.

Et, du premier coup, avec une adresse qui prouvait Texpérience que Pierre Manas avait de ces sortes d'affaires, il trouva la clef de la porte du jardin.

La porte s'ouvrit en criant légèrement. M. Coumbes était trop économe pour employer son huile d'olive i graisser les gonds de ses portes.

— Là, maintenant, dit Millette en posant sa main sur le bras de Pierre Manas, laisse-moi entrer seule.

— Gomment! seule?

— Oui, et je te rapporterai ce que je t'ai promis.

— Ahl bagasse, la bonne histoire! ce sont des menottes que tu m'apporterais ; et puis, il m'est venu une foule de réflexions en route; comme on dit, tu sais, la nuit porte conseil.

La pauvre femme commença à trembler.

— Quelles réflexions te sont donc venues? demanda-t-elle. Je croyais que tout était arrêté entre nous.

— Combien y a-t-il d'années que tu es avec monsieur Couiiibes?

MONSIEUR GOUMBES 289

— Dix-huit à dix-neuf ans à peu près, répondit* Mi^^ette en baissant les yeux.

— Alors tu dois avoir une jolie pelote.

— Gomment! une pelote?

— Oui ; je le connais, tu es économe ; à deux cents francs par an, pour tes gages, si grigou que soit le vieux drôle, c'est bien le moins qu'il devait te donner; à deux cents francs par an, avec les intérêts, cela fait bien près de dix ou douze mille francs, saistu? Or, comme chef de la communauté, c'est à moi qu'appartient la disposition de l'argent. Où sont les dix ou douze mille francs?

— Mais, malheureux, répohdit Millette, je n'ai jamais pensé à rien demander à M. Goumbes, de même qu'il n'a jamais pensé à me rien donner. Je soignais les intérêts de la maison. 11 m'habillait, me nourrissait ; il habillait et nourrissait Marins. Il a fait, en outre la dépense de son éducation.

— Oui, je comprends, de sorte qu'il y a un compte à faire entre toi et M. Goumbes. G'est bien, conduismoi à sa chambre; ce compte, nous le réglerons, et, une fois réglé, je lui donnerai décharge définitive, afin que personne ne lui réclame rien après moi.

— Mais, malheureux, que dis- tu donc là?

— Je dis qu'il s'agit de me conduire droit à la chambre du vieux cancre, et cela sans barguigner,

SM VOMBnSUR COUVMS

et, une fois dans sa chambre, de me dire oh te scélérat cache notre argent.

— Notre argent I

— Ëh! oui, notre argent; puisque tu n'avais pas de gages, puisque tu soignais ses intérêts, puisque tu faisais fructifier le capital, la moitié des économies faites pendant la durée de l'association t'appartient. Je te promets de ne prendre que la moitié, juste notre compte; donc, plus de scrupules et marchons.

— Jamais I jamais! s'écria MiUette.

Mais au second jamais, elle poussa un cri de douleur : elle avait senti la pointe du couteau du bandit s'enfoncer dans les chairs de son épaule.

— Pierre! Pierrel dit-elle, je ferai tout ce que tu voudras ; mais tu me jures que pas un cheveu ne tombera de la tête de celui que tu veux dépouiller?

— Sois donc tranquille, je sais trop ce que nous lui devons pour avoir pris soin de toi depuis vingt ans, et nous avoir ménagé de petites ressources pour notre vîeiUesse. Mais ne perdons pas le temps : le temps, c'est de l'argent, comme disent les Américains.

— Mon Dieuî monBîeuI lu m'avais fait espérer que quand tu aurais la bourse de Marins, tu quitterais la France.

— Que veux4u{ l'appétit yient en mangeant ; puis i'e me fais vieux, et, surtout h l'étranger, je ne serais

MOIfSIXUR COUMBES 291

pas fîiché de Titre un peu de mes rentes. D'ailleurs, comme je n'ai d'autre héritier légitime que Marins, tout lui reviendra un jour. Pauvre petit I c'est donc pour lui, en réalité, que nous allons travailler. Aussi j'ai hâte de me mettre à la besogne. Allons, conduismoi, fainéante! ^

Et il lui fit sentir de nouveau la pointe du couteau.

Millette poussa un soupir, marcha la première, et s'arrêtant devant une porte :

— C'est ici, balbutia-t-elle.

Le bandit appuya son oreille contre la porte; on entendait, malgré Tobstada, la bruyante respiration de M. Coumbes, indiquant que le ronfleur dormait d'un profond sommeil.

Pierre Manas chercha de la main la serrure, la clef y était; la porte du jardin fermée, M. Coumbes se tenait pour en sûreté chez lui«

Le bandit fit douoanent jouer le pêne; comme celle du jardin, la serrure cria bien un peu, mais là ronflement du dormeur éteignit son grincement.

Pierre Manas entra, tirant derrière lui MUlette plus morte que vive, et referma la porte derrière lui.

Pois, cette précaution prise :

— Allons, murmura-t-il, comme s'il était chez lui,

292 MONSIEaR COUMBES

allumons la chandelle maintenant; quand on y voit, la besogne est meilleure.

Millette balbutiait une prière; la terreur lui ôtait presque le sentiment.

L'allumette pétilla, la flamme s'attacha à la mèche de la chandelle, et la lueur blafarde du maigre suif se répandit dans la chambre.

Cette lueur, si faible qu'elle fût, permit de voir M. Goumbes, couché tranquillement dans son lit et reposant comme un juste. •

Pierre Manas alla à lui et le toucha du bout du doigt.

M. Goumbes s'éveilla.

Rien ne saurait peindre la surprise, mieux que cela, la terreur de l'ex- portefaix, lorsque, en ouvrant les yeux, il aperçut la figure sinistre du bandit.

11 voulut crier, mais Pierre Hanas lui mit le couteau sur la gorge.

— Pas de bruit, s'il vous plaît, mon bon monsieur, dit le forçat ; c'est dans le silence que se fait le meilleur travail, et vous voyez que j'ai en main de quoi vous fermer la bouche si vous l'ouvriez trop grande et surtout trop bruyamment.

M. Goumbes roulait des yeux effarés autour de lui.

11 aperçut Millette, que, daûs son trouble, il n'avait pas encore vue.

— Millettel Millettel s'écria-t-il , quel est cet homme?

— Vous ne me reconnaissez pas, dit Pierre Manas ; eh bien, c'est drôle, moi, je vous ai reconnu tout de suite en vous retrouvant aussi laid que quand je suis parti. C'est la bonne chance des vilains visages de rester les mêmes, et vous aviez tout ce qu'il fallait pour ne pas changer; mais, moi, que madame a épousé par amour, parce que j'étais joli garçon, je n'ai pu me servir de cet heureux privilège, ce qui fait que vous ne me reconnaissez pas. Millette, dites donc mon nom à M. Coumbes.

— Pierre Manas! s'écria ce dernier, qui venait de recueillir le souvenir que lui avait laissé la nuit où le bandit avait voulu pendre sa femme.

— Eh ! oui, sans doute, Pierre Manas, mon bon monsieur, qui vient, en compagnie de son épouse, régler avec vous certains comptes que vous avez laissés trop longtemps en souffrance.

— Oh! Millettel Millette !• fil l'ex-portefaix, qui, dans son trouble, ne remarquait pas que les yeux de la pauvre femme lui indiquaient son fusil, dont le canon jetait un éclair dans un des coins de la chambre et' à portée de sa main.

— Il ne s'agit pas de Millette, mon cher monsieur, reprit Pierre Manas; tron de l'air ! à votre âge, il est honteux d'ignorer que c'est le mari qui surveille les

29& MOICSnEUR COtntfDES

intérêts de la coramuDauté. Aussi Be vous adressez pas à ma femme, adressez-vous à moi.

— Alors, que voulez-vous? balbutia M. Coumbes.

— Pardieu! ce que je veui ? De l'argent, riposta impudemment le forçat; ce qu'il vous plaira de donner à madame pour payer les bons services qu'elle vous a rendus pendant dix-neuf ans.

H. Coumbesy de livide qu'il était, devint verdâtre.

— Mais de l'argent, dit-il» je n'en ai pas-

^ Swr vous, je te crois, à m<Ma6 que vous n'ayez votre magot dans votre paillasse; et alors il serait êous vous. Mais,, là ou ailleurs, en cherchant bien, je suis sûr que vous trouverez quelques billets de mille francs qui flânent dans quelque oÂn de votre diambre.

— Mais, alors, vous voulez doBC me volerl demanda M. Coumbes avec un étonn^nent qui fût de* venu comique si la situation n'avaU pas été si grave,

— Ehl coquin de sorti répliqua Pierre Menas, je ne chicane pas sur les mots, et, pourvu que vous abouliez au plus vite, tout ira bien; sinon, damei j'ai mauvaise tête, je vous en préviens.

— De l'argent 1 reprit M. Coumbes, auquel sa profonde avarice rendait quelque courage, tfj comptez pas, vous n'aurez pas un traître sou ; si je dois quelque chose à votre femme, qu'elle revienne demain.

MONSIEUR GOUIIBES 205

11 fera jour^ et nous y verrons chacun de notre côté pour régler nos comptes.

-— Par malheur, dit Pierre Manas se montrant de plus en plus menaçant, ma femme est devenue comme moi un oiseau de nuit : réglons tout de suite.

— Ah! Miliette! Millettel répéta le pauvre monsieur Coumbes.

Celle-ci, profondément remuée par Taccent douloureux avec lequel M. Coumbes avait prononcé cet appel, fit un mouvement pour échapper au bandit; mais celui-ci, pliant de la main gauche Miliette comme un roseau, la renversa sous lui et la contint avec son pied, qu'il posa sur sa poitrine.

— Tron derairl s'écça-tn^, tu as déjà oublié ce que je t'avais dit, toi f Ah ! tu as voulu venir I ah ! tu n'as pas voulu m'apprendre oîi il cachait son argent, le chéri de ton cœur! Eh bien! saîs-lu ce que je vais faire, moi ? Je vais vous tuer tous les deux, vous coucher côte à côte dans le même lit, et je me promènerai le front levé ; la loi est pour moi.

Et, tout en parlant, le bandit meurtrissait de son lourd soulier la poitrine de Miliette.

M. Coumbes ne put soutenir ce spectacle, il oublia son or, il oublia la disproportion des forces, il oublia qu'il était presque nu et sans armes, il s'oublia luimême, el se rua sur cette bête féroce.

L'horreur et le désespoir communiquaient une telle énergie au bonhomme, que Pierre chancela sous la secousse, et, obligé de faire un pas en arrière, souleva malgré lui le pied avec lequel il maintenait Millette couchée à terre.

Celle-ci, toute meurtrie et à moitié étouffée qu'elle était, en profita pour se redresser avec l'agilité d'une panthère et courir à la fenêtre.

Mais Pierre Manas avait deviné son dessein. 11 fit un effort suprême, se débarrassa de M. Coumbes, qui, violemment repoussé, alla tomber à la renverse sur son lit, et il s'élança sur Millette le couteau à la main.

L'arme traça un éclair dans la demi-obscurité de la chambre et s'abattit cessant de luire.

Millette tomba sur le carreau sans même répondre par un cri au cri poussé par M. Coumbes.

La terreur semblait avoir paralysé Tex-portefaix; il cachait son visage entre ses mains.

— Ton argent 1 ton argent I hurlait le forçat en le secouant rudement.

M. Coumbes indiquait déjà du doigt son secrétaire, quand il lui sembla voir glisser dans l'ombre une forme humaine qui s'approchait de l'assassin.

C'était Millette, qui, pâle j , mourante , perdant son sang par une profonde blessure, avait rassem-

blé ses dernières forces pour venir au secours de H. Coumbes.

Pierre Manas ne l'entendait ni ne la voyait ; un bruit venu du dehors absorbait eil ce moment toute son attention.

— Ahl c'est là qu'est ton or? dit enfin Pierre Manas.

— Oui, répondit M. Coumbes dont les dents claquaient d'épouvante ; par tout ce que j'ai de plus sacré, je vous le jure.

— Eh bien, tron de l'air I je le mangerai et le boirai à votre santé, à vous deux. Je me venge et je m'enrichis, deux bonnes affaires en une seule.

Et, levant son couteau dont la lame ruisselait de "^ sang:

— Allons, dit-il, va rejoindre ta maîtresse. ^

11 leva le terrible couteau ; mais, juste en ce moment, Millette se jeta sur lui à corps perdu et l'entoura de ses bras.

— Votre fusil! votre fusil! cria la pauvre femme d'une voix éteinte, ou il va vous tuer comme il m'a tuée.

Reconnaissant à qui il avait affaire, Pierre Manas crut qu'il lui serait facile de se débarrasser de MiUette.

Mais Millette s'était cramponnée à lui avec toute la puissance qui caractérise ceux que la vie va aban-

298 MONSIEUR COUMBKS

donner» et qui est remarquable surtout chez les noyés; ses bras avaient pris la forée de deux cercles de fer que l'on eût soudés entre eux.

Pierre Manas eut beau se tordre, secouer la mou> rante, là frapper de nouveau de son poignard, il ne put parvenir à lui faire lâcher prise»

Cependant la voix de Millette, le cri désespéré poussé par elle avait éveillé chez H. Goumbes l'instinct de la conservation que les affres de la mort lui avaient fait perdre. Son fusil se trouva entre ses mains tout armé, avec une spontanéité que, plus tard, lorsqu'il racontait cette scène, il attribuait à un miracle de sang-froid ^ il le tendit en avant, fit fea sons épauler et sans viser, comme c'était, au reste, dans ses habitudes, et Pierre Manas, atteint en pleine poitrine de deux cents grains de plomb qui firent balle, tomba foudroyé aux pôeds du mattre du cabanon.

Suffoqué d'émotion, H. Goumbes allait s'évanouir à son tour, lorsqu'il entendit heurter violemment à la porte et une voix de femme qui criait:

— Que faites-vous donc, M. Goumbes T... mon firère a padé, ce n'est point Marius qui est Tassassin!

MONSUEUE confine» 299

La martyr*

M. Coumbes avait jeté son fusil pour secourir Millette» En étendant cette voix ^rangère, il se cnil menacé par une légion de bandits; maiâson triomphe l'avait animé; il tressaillit comme un cheval au sob de la trompette, ressaisit son arme et courut à la fenêtre dans l'attitude da soldat qui s'apprête à faire feu.

Cependant, et malgré les incitations de sa brar voure, il n'oublia pas que la prudence est une des vertus du guerrier; ft prit qudquesprécautionspour ouvrir la croisée et se garda bien de se pencher as dd!tors.

-*- Que d^sian(iesHrou9? fit-il de Paeœnt le plus eavemem qu'il pût trouver dans les profondeurs de ses bronches;

*— Que TOUS partiez sur-to-^hamp pour Mafseille. non frère est sauvé, il parle; il « déjà déelaié qui

St)9 MONSIEUR COUMBES

Marius n'était pas un assassin. Allez solliciter une confrontalion.

A Faccent féminin de cette voix, M. Coumbes avait reconnu que c'était inutilement qu'il venait de faire une nouvelle provision d'héroïsme.

— Eh I mille couffins de bagasse, dit-il en retournant à Millette, qu'il essayait de débarrasser du corps de son misérable mari, qui était tombé sur elle, il s'agit bien de Marius, et je me fiche pas mal de lui, de votre commission et de votre frère. Que me chantez-vous là, quand je viens de combattrp comme un véritable Spartiate, que j'ai du sang jusqu'à la ceinture et que la pauvre Millette réclame tous mes soins! Allez vous promener à Marseille si bon vous semble, ou plutôt venez m'aider, car ce vilain gueux est aussi lourd qu'il était méchant.

M. Coumbes avait effectivement besoin d'aide.

Son système nerveux avait été si violemment ébranlé, qu'en même temps que ses genoux flageolaient sous son corps, ses bras paralysés avaient perdu toute force. C'était en vain qu'il essayait de remuer la lourde masse qui pesait sur le corps de la mère de Marius. La vue de Millette dont la tête dépassait ta poitrine du bandit, cette face livide et sanglante, celte bouche béante, ces yeux entr'ouverts, l'impossibilité où il se voyait de la secourir, le jetaient dans des accès successifs de désespoir et de fureur, n

adressait à la pauvre femme les premiers mots de endresse qu'il lui eût dits depuis qu'il la connaissait, tandis qu'éclatant en imprécations féroces contre son bourreau, il déplorait son sort avec des accents vraiment pathétiques et, ivre de rage, criblait de coups de pied le cadavre de l'assassin.

La réponse de M. Coumbes, les cris, les sanglots, !es coups sourds qui venaient de l'appartement, jetèrent Madeleine — c'était elle qui avait appelé le maître du cabanon — dans une étrange perplexité. Celui-ci avait fait, et le jour et la nuit, une guerre si acharnée aux oisillons, que le coup de feu que la jeun^ fille avait entendu en entrant dans le jardin ne l'avait pas étonnée ; mais, aux paroles étranges que son voisin lui avait adressées, aux bruits sinistres qu'elle entendait, elle supposait une alternative de malheur: elle pensait, ou que M. Coumbes était devenu fou, ou qu'une nouvelle catastrophe était arrivée.

£De appela au secours et, à tout risque, elle essaya d'ouvrir la porte.

Mais, comme nous l'avons dit, Pierre Manas connaissait trop bien son métier pour ne l'avoir point refermée derrière lui.

— Si vous voulez que j'aille à vous, il faut m'ouvrir. Ouvrez-moi, M. Coumbes I criait Madeleine,

302 MONSIEUR COUUBES

qui meurtrissait ses doigts en essayant d'ébranler le pêne.

— J'ai bien le temps, répondait Coumbes ; cassezla, brisez-la, cette porte, si elle ue veut pas s'ouvrir; j'ai les moyens de la renouveler. Je me moque d'une porte, je me moque de tout, pourvu que ma pauvre Millette vive.,. Ahl mon Dieul abl mon Dieul

Et de ses mains convulsives, agitées M. Coumbes essayait de nouveau d'alléger le fardeau qui oppressait le corps inanimé de son amie.

Cependant, du chalet on avait entendu la voix de Mïï« RiouCfe. On donna Falarme dans les environs, on accourut et on pénétra sur le thé&tre de cette scène de carnage.

Madeleine qui était entrée la première, recula d'épouvante à la vue de ces deux cadavres; mais, reconnaissant HlUette, avec Ténergie que nous lui avons vu déployer, elle sut dominer son émotion et son horreur et aida & transporter la mère de son amant sur le lit de H. Coumbes.

Gelui-d semblait avoir complètement perdu la raison ; il prenait entre ses mains les mains déjà glacées de Millette, et il s'écriait d'une voix lam^table:

— Un médecin I un médecin I Oh 1 je ne suis qu'un portefaii, c'est vrai, mais je puis le payer comme un négociant.

Madeleine plaça ses doigts sur la poitrine de Millette, et, à une pulsation du cœur, elle sentit que le principe de la vie n'était pas encore complètement éteint chez elle«

Effectivement, quelques minutes après, la blessée rouvrit les yeux»

'Le premier mot qu'elle prononça, fut le nom de son fils. En l'entendant, Madeleine éclata en sanglots, et, se penchant sur le lit, elle entoura de ses bras la pauvre femme, et, la pressant sur son cœur :

—11 est sauver s'écria-t-elle. Vivez, vivez, ma mère, pour partager notre bonheur 1

Millette écarta doucement la jeune fille et la considéra pendant quelques instants avec un attendrissement qui révélait tout ce qui se passait dans son âme. Puis deux larmes roulèrent silencieusement le long de ses joues pâles.

— Vous l'aimez, dit-elle, je puis mourir. Ce n'est pas lui qui a frappé votre frère : l'assassin, le voilà. Témoignez-en, s'il est besoin. Prête à paraître devant Dieu, je le jure.

Et, soulevant sa maiu par un pénible effort, d'un geste elle indiqua Pierre Manas, dont on relevait le cadavre,

— C'est inutile, ma mèie^ xe^xiX Madeleine; son innocence pouvait se passer de votre témoignage; en

SOb MONSIEUR COUMBES

sortant dé son (évanouissement, mon frère a déclaré que Marius n'était point le coupable.

Millette leva les yeux au ciel, joignit les mains, et le mouvement de ses lèvres, l'expression de son regard, indiquèrent qu'elle remerciait Dieu.

— Seigneur! dit-elle en finissant, faites-moi la grâce que ce soit lui qui me ferme les yeux.

— Ne pensez pas à cela, ma mère I vous ne mourrez pas, vous vivrez pour être heureuse de son bonheur.

— Oui, qu'elle vivra, interrompit M. Goumbes d'une voix jjue ses pleurs entrecoupaient: dût-il m'en coûter les yeux de la tête, je veux qu'elle vive. Tu vivras, ma pauvre Millette, tu vivras, comme le dit cette bonne demoiselle, qui vaut considérablement mieux que le reste de sa famille; tu vivras pour être heureuse. Vois-tu, ajouta-t-il en se baissant et en approchant la bouche de l'oreiile de la blessée, maintenant que nous voilà débarrassés de cette charogne, je puis t'épouser, je t'épouserai, je donnerai mon nom à ton fils, tu auras tout... non, la moitié de tout ce que je possède ; et, quoique je porte toujours la même lévite, ajouta-t-il en concentrant la voix de façon à n'être entendu que de celle à laquelle il s'adressait, je suis riche, moi, plus riche peut-être, contiuua-t-il avec une sorte d'amertume, que ces gens qui gaspillent la terre du bon .

UONSIEDR CODMBES 305

Dieu pour y faire pousser un tas de méchants parfums. Tiens, dans le bas de ce secrétaire, que le scélérat allait effondrer si tu ne t'étais pas si bravement jetée sur lui, il y a, en or, soixante mille francs; et ce n'est pas tout, val il y a les rentes, il y a la maison de Marseille et le cabanon. Eh bien, tu partageras tout cela avec moil Tu vois bien que tu ne peux pas mourir 1

A cet argument, de l'efficacité duquel M. Goumbes ne doutait pas, Hillette répondit par un funèbre sourire.

Les richesses de [H. Goumbes étaient bien peu de chose auprès des éternelles splendeurs dont le ciel, en ^s'entr'ouvant pour elle, lui découvrait déjà les horizons. Cependant elle approcha ses lèvres du visage du bonhomme et déposa sur le front de celui-ci un baiser à la fois chaste et tendre ; puis elle se retourna du côté de Madeleine.

— Soyez mille fois bénie, lui dit-elle, de votre amour pour lui... Une dernière consolation que je vous demande : tâchez que je l'embrasse une fois encore I ^

Madeleine fit un signe de tête et sortit de Tappartement.

Le commissaire de police était arrivé ; il attendait la présence de Madeleine pour recevoir les dépositions de Millelte et celle de M. Goumbes sur les évé-

806 MONSIEUR GOUMBES

nements de la nuiU Madeleine le conduisit dans le chalet auprès de son frère.

Le coutdas de Pierre Manas avail frappé M. totn Riouffe à la poitrine et p^étré dans ses cavités ea touchant les parois du cœur ; la blessure était dangereuse, mais non mortdle. L'arme^ àasis som contact avec le plus essentiel de nos organes, avail produit une hémorrhagie pulmonaire et amené cette longue syncope qui» pendant plus de trente li^tures, avait privé le Uessé de s(»timent»

U répéta au magistrat ce qu'il avait dit à sa sceur, et le signalement qu'il donnait de son assassin s'accordant parfaitement avec celui du meurtrie de^ Uillette, commençait à éclaircir cette lugubre histoire. Il r^QQit un mot à Madeleine pour le juge d'instruction, afin de supplier celui-d— ens'appuyant sur le vœu de la mourante — d*ordonner, provisoirement du moins, l'élargissement de Marius.

Cependant Millette faiblissait d'instants en instants.

Elle fit des efforts surhumains pour donner au magistrat des détails sur ce qui s'était passé entre son mari et elle; elle y parvint, mais ces efforts achevèrent de l'épuiser. On avait débridé et élargi la plaie ; seulement la contraction des muscles, lor^ qu'elle avait contenu Pierre Manas, pour donner le temps à M. Goumbes de se mettre en défense , avait amené un épanchement interne considérable; la

HOUSfEUR COUMCES 807

respiration devenait \Aus difficile, s(m bruit fdus strident. Une écume roi^fttre paraissail sur ses lèvres à chaque hoquet que lui arradiait la douleur ; le cercle bleuâtre de ses yeux s'étendait ; ceux-ci devenaient atones; des gouttes d'une sueur glacée perlaient sur son front, et sa peau si blanche et si satinée, paraissait rugueuse.

Le triste spectacle de eette agonie avait achevé de faire tourner la tête ^ M. Goumbes. Il semblait qu'au moinent de perdre cette compagne, il sentit tout le prix du trésor que, pendant vingt années^ il avait si longtemps méconnu, et qu'il eipiàt son ingrate indifférence. Son désespoir s'exprimait par une sorte de rage ; il ne voulait pas admettre qu'un sacrifice d'argent ne pût pas lui conserver Millette, et sa dou* leur, vaniteuse encore, exaltait ce qu'il était disposé à faire. 11 maltraitait le médecin ; il troublait les derniers momrats de la mourante ; il fallut l'éloigner d'elle.

Millette, au contraire, conservait toute sa sérénité et tout son calme. Lorsque le prêtre succéda à l'homme de l'art, elle écouta ses exhortations avec le recueillement de la foi sincère. Cependant, et malgré sa ferveur rdigieuse, de temps en temps, elle paraissait inquiète ; elle soulevait péniblement la tête audessus de l'oreiller ; elle écoutait attentive ; ses lèvres s'éclairaient d'un sourire; une vague lueur

308 HOlfSEEDR OOUMBIS

faisait étinoder ses yeux, qu'eUe tournait vers le ciel, et, quand elle reconnaissait que ce n'était pas encoje celui qu'elle attendait, elle murmurait :

— lilon Dieu, mon Dieu^ que votre volonté soit faite !

Bientôt elle parut toucher à ses derniers moments; ses yeux se fixèrent; on ne reconnaissait plus qu'elle existait qu'au frémissement de ses lèvres, dont l'écume devenait de plus en plus décolorée. Elle avait perdu son sang ; elle allait expirer.

Tout à coup, et au moment où le médecin cherchait dans ses artères leur dernière pulsation, elle se dressa sur son séant avec une spontanéité qui épouvanta les assistants. Alors on entendit un pas qui gravissait précipitamment l'escalier ; ce bruit avait jniraculeusement renoué le fil près de se rompre, et auquel était suspendue cette existence.

— C'est lui I... Merci, mon Dieu, merci I s'écria distinctement Millette. *

En effet, la figure bouleversée de Marins apparaissait dans l'encadrement de la porte; mais, avant que, si rapide que fût son mouvement, il eût franchi le seuil de cette porte, les bras que la pauvre femme tendait vers lui étaient retombés pesamment sur le lit. Elle avait poussé un faible soupir, et ce ne fut plus que sur le cadavre de sa mère que le jeune homme se jeta éperdu.

MONSIEUR CODMBES 309

Dieu, sans doute , avait réservé d'autres consolations à rhumble et méritante créature , puisqu'il lui refusait celle de sentir encore une fois sur ses lèvres celles de son enfant.

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