Dépêche dr. marquis de Vaudreuil, 8 mai
2. Le Hannah, le Three Friends et le Swan. Un quatrième navire destiné à la Pensylvanie avait péri, paraît-il, en mer. ie des affaires étrangères, Paris ; Mémoire de M. de la
ochette.
On ne croirait pas que ces vulgaires préjugés aient pu s'accréditer auprès des hautes sphères de la société, si on n'en avait des preuves irrécusables, Le gouverneur de la Pensylvanie lui-même s’en est fait l'écho dans une correspondance officielle adressée au gouverneur Shirley.
“ Je suis fort en peine de savoir, écrivait-il, ce que je dois faire de ces Français-Neutres.…., qui sont capables d'ourdir quelque conspiration, de concert avec les catholiques irlandais et allemands de cette province et des provinces voisines. En conséquence, je crois devoir vous demander des instructions particulières pour connaître de quelle manière je dois disposer de ces peuples... En attendant, j'ai fait placer à bord de chacun des navires, une garde que j'ai choisie parmi les recrues qui se trouvent maintenant dans cette ville, et j'ai fait fournir à ces Neutres des provisions qui devront être payées par le gouvernement de Sa Majesté, car il n’y a aucun fonds pour cela dans le trésor de la province.” !
Ces ridicules alarmes qui donnent la mesure de l'ignorance de ces populations n'étaient pas moins répandues dans. les autres colonies. Voici ce que répondait le premier magistrat de New - Jersey,
1. Dépêche du gouverneur Morris au gouverneur du Muassachusetts,
Jonathan Belcher, ! au gouverneur Morris à qui ce dernier avait écrit en même temps qu’au gouverneur du Massachusetts :
“Je suis vraiment surpris qu’il ait pu entrer dans l’idée de ceux qui ont ordonné l’expulsion de ces Français-Neutres, ou plutôt de ces traîtres et rebelles à la couronne d’Angleterre, d'en diriger aucun sur ces provinces, où déjà nous avons un trop grand nombre d'étrangers pour notre avantage et notre sûreté. Je pense qu'ils auraient dû être transportés directement dans la vieille France, et je suis entièrement de l'opinion de Votre Honneur, que ces peuples pourraient, d’un moment à l’autre, se joindre aux papistes irlandais...pour la ruine et la destruction des colonies du roi. Si l’on essaie de faire un débarquement ici (Elizabethtown), je pense que, je dois au roi et au peuple confié à mes soins, de faire tout mon possible pour l'empêcher.”
Aussi bien, on ne voit nulle part que l’état du New-Jersey ait laissé aborder aucune des cargaisons humaines expédiées par Lawrence.
L'excès du fanatisme n’était cependant pas la
1. Il était le père de Jonathan Belcher, Juge en Chef et membre du conseil de la Nouvelle-Ecosse, l’un des plus fanatiques ennemis des Acadiens.
seule cause de ces craintes imaginaires : l'esprit public était encore sous l'impression du désastre de la Monongahéla que continuaient d'entretenir, depuis lors, les incursions des sauvages dirigés par les officiers français et canadiens. Les uns et les autres étaient enveloppés dans les mêmes sentiments de haine et d'horreur par les colonistes. 1
1. Je ne veux citer qu’un exemple de la hardiesse de ces expéditions. Ilest dit dans une attestation signée par Vaudreuil, que les trois frères Baby, ofliciers dans les milices canadiennes, ayant trente hommes sous leur commandement, ont fait dans la Virginie et amené au fort Duquesne vingt-neuf prisonniers.
Ces guerres de partisans étaient de part et d'autre d’une cruauté révoltante ; mais du moment que les blancs admettaient les sauvages comme alliés, il leur devenait à peu près impossible de les empêcher de faire la guerre à leur manière. Voici quelques extraits des ordres donnés à ces mêmes frères Baby, qui montrent jusqu’à quel point les commandants français prenaient soin de sauvegarder autant que possible les droits de l'humanité... ‘ Le sieur Baby emploiera surtout tous ses talents et le crédit qu'il a sur les sauvages qu’il conduit, pour les empêcher d’user d'aucune cruauté sur ceux qui pourront tomber entre leurs mains.
Dumas,
Commandant au fort Duquesne.”
....** Supposé que les sieurs Baby fassent des prisonniers, ils feront tous leurs efforts pour empêcher les sauvages d’exercer à leur égard aucune cruauté.
DESLIGNERIS,
Commandant au fort Duquesne.”
...‘* Si les sieurs Baby font des "prisonniers, ils engagecront, de tcat leur pouvoir, les sauvages à les traiter avec beaucoup d'humanité et à n’exercer à leur égard aucune cruauté.
DESLIGNERIS, Commandant au fort Duquesne,”
“ Dieu veuille, écrivait l’un d'eux, nous donner la victoire contre nos cannibales cuivrés et contre les sauvages français, également cruels et perfides de leur nature.”
Qu'on juge de la position des malheureux Acadiens, jetés à l’improviste au milieu de ces populations fanatiques et effrayées. Quelques citoyens de Philadelphie n’eurent pas honte de proposer de les mettre en vente comme esclaves ; les Acadiens se révoltèrent avec toute la fierté et l’indignation de leur sang français, protestèrent même par des requêtes contre ce criminel projet qui n'eut pas de suite. Heureusement que d'autres citoyens rachetèrent l'honneur de la Pensylvanie, par leur humanité et leurs soins charitables.
La reconnaissance du peuple proscrit a placé le nom du philantrope Benezet à côté de celui du Père Hardy, ce missionnaire compatissant dont la charité fut sans bornes et qui put, grâce à sa qualité de prêtre, offrir aux proscrits, en même temps que ses aumônes, les consolations de son ministère. Le Père Hardy ieur administra les sacrements, leur dit la sainte messe et les assista à leurs derniers instants. Ces cœurs brisés trouvaient aux pieds de ce saint prêtre, la force de pardonner à ceux qui les faisaient mourir loin des leurs, sur une terre étran-
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gère; mais ils étaient devenus semblables à des plantes arrachées du sol; ils ne pouvaient plus se reprendre à la vie. Plus de la moitié moururent peu de temps après leur arrivée. ! La nostalgie les tuait autant que la misère; comme l’exilé antique, ils expiraient en tournant les yeux vers leur patrie :
....et dulces moriens reminiscitur Argos.
Antoine Benezet, dont je viens. de mentionner le nom, était un petit-fils de Huguenots, fixé à Philadelphie avec quelques-uns de ses coreligionnaires. Ces descendants d'exilés n'avaient pu voir les infortunes des Acadiens, sans se rappeler celles de leurs pères chassés comme eux de leur patrie. Ils firent taire leurs rancunes religieuses pour ne laisser parler que leur sang français,et s'employèrent à les assister.
Benezet avait fait, à la demande de quelques membres de l’Assemblée de Pensylvanie, un rapport sur l’état dans lequel il les avait trouvés à bord des navires où ils étaient encore à la fin de novémbre. Le 24 de ce mois, le gouverneur Morris . avait envoyé à la Chambre un message spécial,
1. American. Catholic Quarterly Review ; the Acadian Ct..fessors of the Faith, October 1884, n. 606, Thompson, Westcott, History of Philadelphia.
dans lequel il l’informait qu’il n'avait pas jugé prudent de les faire mottre à terre, mais que, la contagion s'étant déclarée parmi eux, il en avait fait débarquer quelques-uns sur l’île Province.
On lit le passage suivant dans les minutes de l’Assemblée: Antoine Benezet, appelé à comparaître devant la Chambre, déclare qu'il a visité les Français-Neutres dans les navires mouillés actuellement au milieu de la rivière, noi loin de la ville, et qu'il les a trouvés dans un grand état de besoin en fait de couvertures, de chemises, de bas et d’autres objets indispensables.
“ Après qu'il se fut retiré, la Chambre résolut d'autoriser le dit Benezet à faire les dépenses qu'il jugerait raisonnables, pour assister les Français: Neutres de présents dans cette province.”
Ainsi, selon la remarque d’un historien, ! on n’a rien moins que les procédés d’une assemblée législative pour p'ouver que les pauvres exilés de la Nouvelle-Ecosse avaient été embarqués sans qu’on leur eût laissé même les objets les plus nécessaires,
1. Philippe H. Smith, Acadia, À lost chapter in American History. Ce livre est écrit avec une élévation d'idée et une imptutialité qui fait honneur à l'écrivain. Il m'a été très utile * surtout en ce qui à trait aux Acadiens reçus en Pensylvanie et au Massachusetts,
eux qui jasqu'alors n'avaient pas connu le besoin. De plus, que leur long emprisonnement à bord des navires, où ils n'avaient pour nourriture que de la farine et du lard, avait fait éclater parmi eux une maladie alarmante qui exigeait leur débarquement immédiat ; mais que le gouverneur de la province avait eu peur de les laisser descendre à terre. On va voir par les noms et les remarques qui suivent, inscrits sur une liste de souscriptions qu'on fit circuler dans Philadelphie pour obtenir des secours, s’il était bien dangereux de mettie ces malheureux en liberté.
“Veuve Landry, aveugle et malade; sa fille, Bonny ? aveugle; veuve Coprit ? qui a un cancer à la poitrine; veuve Seville, toujours malade ; Anne LeBlanc, vieille et malade ; veuve LeBlanc, folle et malade ; deux jeunes orphelins, enfants de Philippe Melançon; trois orphelins, enfants de Paul Bujauld, l’aîné malade, un garçon fou, et une fille ayant une infirmité à la langue; un enfant de Baptiste Gralerm, fou; Joseph Vincent, consomptif; veuve Gautrau, malade, avec un jeune enfant ; Joseph Benoît, vieux et malade; Picrre Brassy (Brassard), infirme, ayant une rupture; Pierre Vincent, malade ainsi que sa femme; trois enfants, un aveugle, un autre très jeune, etc., etc.”
Après avoir lu ce qui précède, on s'explique pourquoi plus de la moitié des proscrits, amenés en Pensylvanie, moururent en quelques semaines. On les avait laissés languir pendant plus de deux mois dans des prisons flottantes, exposés à toutes les privations, dans une saison rigoureuse.