‹ Un pèlerinage au pays d'Evangéline [microforme] (volume 2)Chapitre 34 sur 92 · Mémoire Pensylvania Hist. Society · texte numérisé non relu

Mémoire Pensylvania Hist. Society

Parlement, obligeant les parents à céder leurs enfants pour leur apprendre à gagner leur vie, afin que la province n’eût à sa charge que les vieillards et les malades. De toutes les mesures prises à l'égard des Acadiens, cet acte de rigueur fut celui qui leur parut le plus odieux et qui souleva leurs plus énergiques protestations. Aussi les remontrances qu'ils adressèrent à cette occasion, sontelles ce qu'on trouve de mieux élaboré et de plus pressant dans toutes leurs requêtes. Cette requête se terminait, comme toutes les précédentes, par une prière, où ils demandaient la délivrance de leur captivité, prière qui, hélas ! ne devait être entendue que par l’ange de la mort.

Les événements, même favorables en apparence, se tournaient contre eux, et semblaivnt conspirer à leur perte. La guerre, qui se continuait depuis leur expulsion et qui devait se terminer par l’écroulement de la puissance française en Amérique, fut loin de réussir, dans les commencements, aux armes anglaises. On n’a pas oublié la défaite de Monongahéla, en 1755. Chacune des trois campagnes qui suivit, fut signalée par une victoire frarçaise : celles d'Oswégo, de William Henry et de Carillon. Le contre-coup de ces événements, si fâcheux pour les Anglo-Américains, se faisait

180 UN PÈLERINAGE ressentir sur les pauvres Acadiens, dont le sort s’aggravait de toute l’exaspération de leurs maîtres.

Üe qui restait de ces Neutres à Philadelphie, occupait sur la rue des Pins (Pine street) une rangée de petites chaumières en bois, connue pendant longtemps sous le nom de Neutral Huts. C'est là qu'ils s'éteignaient lentement, lorsque, au printemps de 1757, arriva à Philadelphie un des plus hauts dignitaires que la Grande-Bretagne eût envoyés dans cette colonie, Lord Loudun, commandant en chef des armées anglaises en Amérique. Lord Loudun ne &’arrêta que peu de jours à Philadelphie, où son passage donna lieu à des fêtes et à des démonstrations publiques ; toutefois il y séjourna assez longtemps pour montrer que sa haute position ne le mettait pas à l'abri des préjugés les plus vulgaires de son temps. Il se fit donner le chiffre exact de la population catholique de la Pensylvanie, afin de prévenir les terribles dangers qui pouvaient résulter d’une conspiration papiste ! Au rapport du P. Hardy, il s'élevait à peine à deux mille âmes réparties entre Axglais, Irlandais et Allemands.

Les Acadiens comptaient dès lors pour si peu, que le missionnaire ne crut pas qu’il valût la peine de mentionner leurs noms dans son rapport.

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Il semble qu'il ne restait »lus de place que pour la pitié vis-à-vis de ces tristes débris, dont la misère était si extrême en ce moment, que l’Assemblée elle-même, qui s'était montrée si dure à leur égard, s'en était émue, et avait passé un acte pour les recommander aux off :icrs publics, ‘ afin, y disaiton, de les empêcher de périr de faim. ”

Il ne manquait plus à ces malheureux qu'une dernière indignité, avant de disparaitre de cette terre de malédiction ; et il était réservé à un pair d'Angleterre de la leur infliger.

On trouve, dans les archives coloniales de 1757, un mandat du shérif, émané par le gouverneur, à la demande de Lord Loudun, ordonnant l'arrestation de Charles LeBlanc, Jean Baptiste Galerm, Philippe Melançon, Paul Bujauld et Jean Landry, comme étant des individus suspects et mal intentionnés, ayant proféré des discours menaçants contre Sa Majesté et ses loyaux sujets.

Il faut lire la lettre de Lord Loudun à William Pitt, alors premier ministre. Rien dans les annales de la Pensylvanie n'égale la brutalité de cette pièce. Il n’y demande, ni plus ni moins, que la mise en esclayage de ces prisonniers.

‘95 avril 1758.

“ Sir,

‘# Lors de mon voyage en Pensylvanie, j'ai trouvé que les Français-Neutres s'étaient montrés très révoltés, et avaient menacé d'abandonner leurs femmes et leurs enfants pour aller rejoindre les Français sur les frontières ; ils m'ont envoyé un mémoire écrit en français, où ils énuméraient leurs plaintes. Je le leur ai renvoyé, disant que je ne pouvais recevoir aucun mémoire des sujets de Sa Majesté, si ce n’est en anglais. Sur quoi, ils se sont réunis en assemblée générale et ont résolu de n'envoyer aucune requête, sinon en français. Ils en sont venus, m'a-t-on dit, à cette résolution, parce qu'ils se regardent comme sujets français.

‘“ Le capitaine Cotterell, secrétaire pour la province de la Nouvelle-Ecosse, actuellement ici pour le rétablissement de sa santé, a trouvé au nombre de ces Neutres, un individu qui avait été espion de Cornwallis et ensuite du gouverneur Lawrence. Cet espion, m’a-t-il assuré, s'était bien conduit, soit

en rendant compte de ce qui se passait au milieu des Neutres, soit en tenant les gouverneurs au courant des armements dans les forts et particulièrement à Beauséjour. J'ai appris par cet espion qu'il y avait parmi eux cinq chefs principaux, auteurs de tous les troubles que ce peuple cause en Pensyl-

vanie. Ils tâchent de leur persuader d'aller se joindre à l'ennemi, de les empêcher de se soumettre aux règlements qui ont été faits dans la province, et de permettre que leurs enfants soient employés à travailler.

‘“ M'étant assuré du fait, j'ai cru qu'il était nécessaire de prévenir, autant qu'il m'était possible, une telle jonction avec l'ennemi. Sur quoi, j'ai fait saisir ces cinq chefs et les ai fait monter sur le vaisseau du capitaine Talkingham, afin qu'il les conduise en Angleterre et qu'on en dispose selon que les officiers de Sa Majesté le jugeront à propos. Je dois toutefois vous informer que si vous les laissez en liberté, ils vont revenir immédiatement et continuer à causer tout le trouble qu'ils pourront ; en conséquence, je crois que le meilleur moyen de les garder serait de les employer comme matelots sur les vaisseaux de guerre. ”

On ignore quel fut, dans la suite, le sort de ces inforturés, coupables d’avoir élevé la voix au nom de leurs compagnons d’exil et d’avoir osé s’exprimer en langue française.

Dès lors, toute plainte devenait un crimeetil ne restait plus qu'à mourir en silence. En effet, à partir de ce moment, on ne trouve plus aucune trace de réclamations de la part des Acadiens.

Le dernier écrit officiel qui les concerne, a toute la tristesse d’une épitaphe ; c’est une requête d’un entrepreneur de cercueils, adressée, en 1766, à la Chambre d'Assemblée, et conçue en ces termes :

“ Pétition de John Hill, charpentier, de la ville de Philadelphie, à l’Assemblée, exposant que le pétitionnaire a été employé, de temps en temps, à fabriquer des cercueils pour les Français-Neutres qui sont morts dans et aux environs de la ville, et que ses comptes out été régulièrement reconnus et payés par le gouvernement jusqu’à ces dérniers temps; qu'il est informé, par les commissaires qui avaient coutume de le payer, qu'ils n’ont plus de fonds entre leurs mains pour l’acquittement de tels comptes; que, n'ayant reçu aucun contre-ordre depuis le dernier règlement, il a fait seize nouveaux cercueils. En conséquence, il prie l'Assemblée de donner des ordres pour que ces matériaux et son travail lui soient payés.”

Avec cette pétition de l'entrepreneur de cercueils, se termine l’histoire authentique des Français- Neutres en Pensylvanie. Le reste ne se compose plus que de traditions. ! :

1. William Read. The American exiles or the French in Pensycvunta ; v. VI., 1858.

À peine quinze ans s'étaient écoulés depuis cette date, que les Quakers de Philadelphie, rebelles à leur tour à l'Angleterre, appelaient à leur secours et acclamaient, comme des sauveurs, les régiments français de La Fayette, parmi lesquels se trouvaient des amis, peut-être des parents, de ces mêmes Français-Neutres qui dormaient dans le cimetière de Potter’s Field. En passant le long de ce cimetière, plus d’un soldat de France a dû demander quels étaient ces catholiques dont les tombes étaient indiquées par des rangées de pelites croix. Que n’eût-on pas donné alors pour effacer la page d’histoire qu'elles redisaient ! |

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