ACTE TROISIÈME
DE TOURNAS
Voilà qui est parler, à la bonne heure!
Il tape dans la main du comte.
JOSEPH, annonçant.
DE TOURNAS
Je vous quitte. (Madame Godefroy entre.) Votre Saûté CSt bonnC,
madame?
MADAME GODEFROY
Très bonne, monsieur... Mais...
DE TOURNAS
Vous ne me reconnaissez pas, madame? Moi, je vous reconnais; j'ai eu l'honneur de me trouver un matin, avec vous, chez le vicomte de la Rivonnière.
MADAME GODEFROY
Ah! c'est vrai, monsieur... Je vous demande pardon.
Ils se saluent, DE TOURNAS, ou comte.
Au revoir, cher!... au revoir!...
Il sort.
SCl'NE IX LE COMTE, MADAME GODEFROY,
MADAME GODEFROY
Je venais voir les enfants... Ils sont sortis, à ce qu'il paraît?...
LE COMTE
Oui.
Comment allez-vous ?
LE COMTE
Très bien; je \ous remercie.
MADAME GODEFROY
Vous paraissez préoccupé.
LE COMTE
Oui, je sais très troublé...
MADAME GODEFROY, avec intérêt.
Qu'avez- vous ?
LE COMTE
Suis-je un honnête homme?
MADAME GODEFROY
Vous plaisantez?
LE COMTE
Même au milieu de mes désordres passés, avez- vous entendu dire que j'eusse commis une infamie, une lâcheté, une indélicatesse; et vous, m'en croyez- vous capable?
MADAME GODEFROY
Une infamie, une lâcheté, une indélicatesse : quels sont ces mots-là ?
LE COMTE
Ce sont les seuls, et le dernier est trop doux.
Mais enfin?
ACTi: TUOISIÉME. 131
LE COMTE
Devinez ce dont on m'accuse?
MADAME GOUEFROY.
Je l'ignore, mon ami.
LE COMTE
Cet homme que vous venez de voir, qui me connaît depuis vingt-cinq ans, cet homme se figure, et il trouve cela tout simple, que mon fils est jaloux de moi au sujet de sa femme, et qu'André serait enchanté de me voir partir. Qu'en dites-vous?
MADAME GODEFROY
Rien.
LE COMTE
Comment ! rien ?
MADAME GODEFROY
Tout cela est possible, mon pauvre amil
LE COMTE
Possible! Vous aussi, alors?
MADAME GODEFROY
Oh ! mon avis, à moi, est que les gens qui vous connaissent ne sauraient se tromper sur votre compte; mais l'opinion est faite par le plus grand nombre, et elle n'a pas de terme moyen. Certes, il est original et amusant de traiter son fils en ami, en camarade, en compagnon, ^et de lui laisser voir tout ce qu'on fait. Êtes-vous bien sûr que toutes vos actions pouvaient et devaient être connues de votre fils?... Vous vous êtes donc trompé, mon ami. Suivez l'opinion depuis volrc jeunesse, écoutez ses flatteries, ses hési-
tatioQS, son arrêt... « Connaissez-vous ce jeune comte Fernand de la Rivonnière qui vient d'arriver à Paris avec sa femme?... Il est charmant, il a un enfant adorable, ils sont heureux... ils le méritent bien. — Madame de la Rivonnière est morte. — Comment! cette ravissante femme?... Quel malheur! — Au bout de deux ans, il reparaît dans le monde. — Ah ! il se console. — Il ne peut pourtant pas pleurer toute sa vie! — A vingt-quatre ans! — Comme il reçoit bien! — Les beaux chevaux!... les belles chasses!... les excellents dîners !... la bonne maison!... Il est donc bien riche? — Cinq ou six fois millionnaire. — Oh! oh! c'est beaucoup dire. — Il mange un peu du capital. — On dit qu'il est l'amant de la baronne de... de la comtesse de... de la duchesse de... — Son fils a quinze ans; l'avez- vous vu?... Son père le conduit partout. — Il a tort. — Il a raison. — Qu'il prenne garde! le jeune homme a une maitresse. — Ah! ah! — Une fille de théâtre. — Que dit son père?... — Le père trouve cela tout naturel; comment voulez-vous que le père, qui a été un viveur, empêche son fils d'en être un?... Bon chien chasse de race. — Vous savez que les la Rivonnière sont ruinés ou peu s'en faut. — Cela devait finir ainsi ; mais le père va se marier avec mademoiselle de Brignac. — Est-ce possible? — C'est certain. — Vous connaissez la nouvelle? C'est le fils qui a épousé mademoiselle de Brignac, et c'est le père qui a fait le mariage. — Et le père?... — Il vit avec les jeunes époux; et il est rangé. — Allons donci il y a quelque chose là-dessous... Lui, rangé?... c'est impossible!... Il est amoureux, bien sûr. — De qui?... — De mademoiselle de Brignac. — Mais,., mais mademoiselle de Brignac est la femme de son fils. — Qu'importe? oh! vous ne le connaissez pas! un débauché! un libertin. — - Au fait, pourquoi pas? Il conduit sa bru au bal... au spectacle... pendant que son fils est absent. Il ne laisse approcher personne. Il est jaloux, il la couvre de présents, il achève de se ruiner pour elle... C'est