ACTE TROISIÈME
DE TOURNAS
LE COMTE
DE TOURNAS
Ce soir? Oh! ce soir, impossible! Je donne moi-même à dîner à quelqu'un. Cela vous étonne?
LE COMTE
Mais non, c*est tout simple.
Je donne à dîner à madame de la Borde. Je vous offrirais bien de dîner avec nous, mais un homme aussi rangé !
LE COMTE
Vous la voyez toujours ?
DE TOURNAS
Nous ne nous quittons plus... En tout bien, tout honneur! Ccmme vous pensez, elle me donne souvent... (se reprenant.) quelquefois à diuor ; et do temps en temps, à mon tour, quand j'ai un peu d'argent, je la mène au cabaret... Nous dînons ce soir au Café Anglais, ça vous va-t-il ?
Merci.
Merci non ?
Merci non.
LE COMTE
DE TOURNAS
LE COMTE
DE TOURNAS
Je n'insisle pas ; mais, entre nous, vous avez tort.
LE COMTE
Pourquoi ?
D'abord, parce que cela me ferait plaisir, à moi ; puis parce que cela lui ferait plaisir, à elle. C'est une femme intelligente, qui a compris vos raisons et gardé de vous le meilleur souvenir ; aussi, elle vous défend...
LE COMTE
On m'attaque donc ?
DE TOURNAS
On VOUS attaque comme tout le monde ; et il est des occasions.,.
LE COMTE
Mon cher Tournas, j'ai horreur des énigmes ; si vous voulez me dire quelque chose, dites-le-moi, mais dites -lemoi clairement,
DE TOURNAS
Tenez, l'autre jour, justement devant Albertine, on parlait de votre conversion, et l'on plaisantait, et Ton vous comparait à mademoiselle de la Vallière... « Chagrin d'amour !... » a dit quelqu'un.
LE COMTE
Chagrin d'amour ?
DE TOURNAS
Je vous répète ce que j'ai entendu dire, moi... Il paraît que vous avez été amoureux de mademoiselle de Brignac,
ACTK TROISIÈME. 127
que vous avez voulu Tépouser, et qu'elle a mieux aimé voire fils...
Mademoiselle de Brignac n'a jamais eu à préférer l'un à l'autre; elle n'a jamais entendu parler que de l'amour d'André, et c'est moi...
DE TOURNAS
Vous n'empêcherez pas les gens de causer, cher ami, surtout d'un homme aussi en vue que vous. Eh bien, on causait, et il y avait deux camps. Les uns disaient que mademoiselle de Brignac avait eu raison d'épouser le fils; les autres, Albertine était du nombre, soutenaient qu'ils auraient préféré le père... — moi, je suis aussi de cet avis-là... — quand une femme, très jolie, ma foi, se rangeant de notre côté, ajouta que la jeune femme, à force de vivre avec vous deux, reconnaîtrait un jour son erreur, et que tôt ou tard, il y aurait brouille entre le père et le fils... Pour ma part, j'ai soutenu le contraire, parce qu'il faut toujours défendre ses amis; mais, de vous à moi, je la crois dans le vrai ; et, quand vous m'avez dit, tout à l'heure que vous veniez d'avoir une discussion avec votre fils... ma foi!..,
LE COMTE
Mais cette discussion n'avait aucun rapport...
DE TOURNAS
Parbleu! vos discussions n'auront jamais lieu pour la cause véritable; mais tout servira de prétexte... Vous direz ce que vous voudrez... André est jaloux de vous.