PARIS
28, Rue Vauquelin
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Sainte-Beuve a ainsi quintessencié, dans ses Causeries du lundi, le vrai philosophe social :
« Selon moi, le philosophe social n'est véritablement formé et complet que lorsque, dans son évolution intérieure, il s'est successivement détaché de toutes les choses de la chair et du sang, de toutes les données du destin et du hasard, que lorsqu'il a rompu ou délié un à un tous les anneaux qui rivent une intelligence à une secte, à un pays, à une famille, à une condition, à un parti, à un canton, pour tout dire, et à une glèbe ; et lorsqu'après avoir déplacé maintes fois en tous sens ses horizons, avoir visité et comparé les institutions, les mœurs variées des cités et des peuples, avoir fait plus d'une fois le tour des idées et du monde en s'éclairant toujours sans se blaser ni se corrompre, il revient sur chacun des objets qui sont le culte ou l'exécration des autres, avec une impartialité clairvoyante et suprême, animée d'un souffle de sympathie universelle. Ce philosophe complet a-t-il jamais existé ? Je l'ignore. On doit essayer, du moins, d'en approcher et d'en reproduire la moins imparfaite image ; car autrement, si l'on entre dans le jeu, dans le débat social avec une veine trop âpre de sentiments passionnés, intéressés, irrésistibles, on n'est plus un philosophe, on est un combattant. »
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La plupart des économistes n'ont pu réaliser le modèle tracé par le célèbre critique, car bien peu ont su se défaire de leurs préjugés d'éducation, et ont mêlé par trop évidemment la passion et l'intérêt à la défense de ce qu'ils présentaient comme la vérité. Le philosophe complet, que définissait Sainte-Beuve, ne s'est-il donc pas encore montré ?
Il s'est rencontré un homme d'une érudition inégalée, qui a heurté de front tous les préjugés et tous les fétichismes, qui a écrit presque autant que Voltaire, et dont une partie des ouvrages, publiés de i85i à 1861, ont été envoyés dans toutes les directions, adressés aux sommités intellectuelles et déposés dans les principales bibliothèques de France et aux librairies étrangères. Et ce philosophe social, Colins, est mort, en i85g, ignoré de Sainte-Beuve. Des disciples, pleins de talent et d'ardeur, ont propagé ses doctrines, ont écrit des livres, ont publié des revues et des journaux, sans pouvoir à peine, jusqu'en ces derniers temps, rompre le silence qui entoure sa tombe :
« Toutes les grandes choses, a dit J. de Maistre, ont des commencements obscurs. »
Né à Bruxelles (1) le 24 décembre 1783, le baron Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte de Colins était fils du chevalier de Colins de Ham, chambellan de l'empereur Joseph IL Enrôlé à dix-huit ans dans l'armée française, il parvint au grade de colonel de hussards ; il fut un des héros de la grande épopée et commanda une charge célèbre à Waterloo.
(1) Son acte de décès, comme nous le verrons, dit cependant qu'il est né à Ham (?).
Il avait été élevé exclusivement par sa mère jusqu'à sept ans et demi ; mais son père confia alors son instruction à un vieil ami, ancien jésuite et vicaire à Dison.
Envoyé à l'Ecole d'Alfort par son régiment, en 1810, il y étudia l'hippiatrique, l'agriculture, l'économie rurale, et suivit en même temps, à Paris, les cours de médecine.
En 1817, il se retrouve à Bruxelles, exilé par la Restauration. Il aurait pu être général en Belgique; mais, dit-il, «je n'ai jamais aimé à retourner ma casaque ».
Il était déjà républicain, mais à sa manière, avoue-t-il. Et cette manière était assez originale. Resté grand admirateur de Napoléon, c'est à cette époque qu'il conçut le projet, passablement romantique et aventureux, d'aller chercher l'Empereur à Sainte-Hélène... en ballon. Il inventa, dans ce but, une machine qui devait résoudre le problème de la direction des aérostats, et mérita d'être ainsi classé parmi les précurseurs de cette grande découverte, qui promet de révolutionner la vie moderne. Ses plans soumis à plusieurs mathématiciens notoires et approuvés par eux, il s'embarqua pour l'Amérique, muni des lettres de La Fayette pour le roi Joseph, en ce moment à Philadelphie.
— Gredin, lui avait dit, avant son départ, son ami le républicain Rensonnet, ancien aide-de-camp de Carnot, tu veux donc remettre le feu aux étoupes ?
Son projet reçut l'approbation du général Bernard, ancien aide-de-camp de Napoléon, plus tard ministre de la guerre sous Louis-Philippe, et du général Lallemand ; mais lorsqu'il le présenta à Joseph Bonaparte, à qui l'avait également recom-
mandé le comte de Galvez, fils de l'ancien vice-roi du Mexique, le frère de Napoléon lui signifia qu'il avait reçu ordre de l'Empereur de ne faire absolument aucune tentative pour le faire échapper. Quelle était la raison de cet ordre ? Probablement, connaissant l'acharnement de ses ennemis, le vaincu craignait-il d'être assassiné, en cas d'échec; ou avait-il la conviction que son règne était bien fini, et peut-être, ainsi que le dit Victor Hugo, ce grand fataliste savait-il que lui et le destin n'étaient plus d'accord.
Colins avait traversé inutilement l'Atlantique.
Il en prit vite son parti. Accompagné seulement de deux compagnons, il essaya de rejoindre le camp d'Asyleum (i), établi sur les frontières du Texas par quelques officiers français proscrits, dans le but probable d'envahir le Mexique et de s'y tailler un royaume avec leurs épées, à l'instar du César dont ils avaient suivi l'épopée. Nos trois aventuriers se mirent à l'œuvre. Ils construisirent un chariot, achetèrent un cheval et se disposaient, avec quarante dollars en poche, à faire à pied les quelque mille lieues qui les séparaient d'Asyleum, lorsqu'ils apprirent la dispersion du camp par les Espagnols.
Colins s'était fait recevoir membre de l'Académie des Sciences de Philadelphie. Il se décida à partir pour les
(i) Ce camp était commandé par le général Lallemand. L 'Encyclopédie du XXe siècle attribue à ce dernier le projet d'enlèvement de Napoléon à Sainte- Hélène. Il joua en Amérique, à l'égard des proscrits, un rôle assez louche : Colins le traite militairement de menteur. Il n'avait pas, semble-t-il, les mêmes scrupules que celui-ci à retourner sa casaque, car, après 1830, il fut créé pair de France et réintégré dans son grade par Louis-Philippe.
Antilles, où il resta treize ans, acquit des plantations et se maria.
En i83o, voyant dans le port de la Havane le drapeau tricolore flotter sur un vaisseau français, il partit pour la France, après avoir affranchi ses esclaves, pour qui il était un père.
Plus tard, il écrivait à son fils, resté à la Havane : « Bénissez mes esclaves : ils étaient aussi mes enfants. Je n'ai à me reprocher, vis-à-vis d'eux, ni cruauté ni faiblesse. Et je dormais aussi en sûreté au milieu d'eux qu'au milieu de mon escadron. »
En i83i, désillusionné sans doute par l'avènement de Louis- Philippe, qui consacrait encore une fois l'avortement de la Révolution, il songea, semble-t-il, à une restauration napoléonienne. Il se rendit, en effet, à Vienne, comme envoyé du comte de Survilliers (i), auprès de Napoléon II, l'Aiglon. Celui-ci, l'a3rant nommé son premier aide-de-camp, Colins accepta, tout en protestant qu'il n'était pas venu braver les prisons du Spielberg par une ambition quelconque. Il savait que, si l'Empereur recouvrait un jour son trône, il ne resterait pas six mois près de lui, à cause de sa franchise toute militaire.
Celle-ci, du reste, le brouilla avec Joseph Bonaparte luimême, qui lui écrivait de Londres, à propos de ses ouvrages qu'il avait reçus :
(i) Joseph Bonaparte, exilé en Angleterre, avait pris ce titre, du nom d'un château qu'il possédait, en Seine-et-Oise, près de Pontoise, au bourg de Survilliers.
« Londres, le 30 novembre 1834.
« Monsieur,
«J'ai lu tout ce que vous avez chargé M... et M... de me remettre. Vos écrits décèlent, certainement, beaucoup d'instruction et de talent. Vous avez une constante habitude de réfléchir sur ce qui influe si essentiellement sur le bonheur des nations. Toutefois, nos opinions ne sont pas les mêmes : vous partez de la réflexion et de la théorie ; je pars de l'expérience du passé et de mes passions particulières. Oui, Monsieur, je suis aujourd'hui partisan du vote universel. — De ce qu'une chose a été jadis, il ne s'ensuit pas qu'elle doive être encore sans doute. La nation d'aujourd'hui est la maîtresse de son sort, tel qu'elle le conçoit.
« En mon particulier, je ne voudrais pas être appelé à remplir les fonctions politiques telles que vous les déterminez.
« Je rends justice à vos bonnes intentions et à vos talents.
« Je voudrais bien que l'état de persécution et de confiscation, dans lequel nous vivons, me permît de vous revoir un jour dans cette belle France que Napoléon avait ouverte à tous les proscrits, de toutes les factions, et que l'on ferme si injustement à sa famille depuis vingt années. Tant que cet état durera, nous ne pouvons rien pour nos amis. C'est un vif regret pour moi, mais je suis habitué désormais à me plier à toutes les nécessités.
« Adieu, Monsieur, ne doutez pas de mon estime et de mon attachement.
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« Pensez-vous que votre ami, le général X..., accueillera un souvenir de moi, après m'en avoir accordé un à la Chambre des pairs de Louis-Philippe ? Ne m'oubliez pas non plus auprès de l'invariable M... Ils sont l'un et l'autre, pour le malheur de la France, dans une trop extrême minorité. « Tout à vous.
« Votre affectionné, « Joseph, « Comte de Survilliers.
« A Monsieur le baron de Colins. »
- A cette missive, Colins répondit par la belle et loyale lettre suivante :
« Monsieur le Comte,
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Elle m'a causé un mal que vous apprécierez.
« La liberté politique est le choix de ma raison. Votre famille, celui de mon cœur. Mon bonheur eût consisté à trouver ces deux choix justifiés par ma conscience. Etre obligé de considérer maintenant votre famille : comme ennemie de la liberté politique, en général ; et, de celle de la France, en particulier ; détruit pour moi des illusions bien chères.
« Ma première intention était de ne point répondre à votre lettre. La passion me dirigeait à mon insu, et c'est un mauvais guide. Aussi c'est avec beaucoup de peine que j'ai vu que, pour me répondre, vous partiez de vos passions particulières ; et, que vous en partiez, le sachant. Moi, j'ai réfléchi et j'ai trouvé :
que, votre probité et ma délicatesse exigeaient que vous connussiez toute ma pensée. En vous l'exprimant, je remplis un triste devoir.
« Dans ce renouvellement d'année, je n'ai qu'un seul vœu à vous adresser, Monsieur le Comte : c'est que votre conviction change, ou que la mienne varie. Personne mieux que vous ne sait : qu'une identité de conviction est indispensable, pour que des rapports politiques honorables puissent continuer ; et, vous m'estimez assez pour être certain : que, toujours, je sacrifierai l'impulsion de mon cœur à celle de ma conscience.
« Un seul mot de plus. Vous m'exprimez le regret de ne
pouvoir rien faire pour vos amis. C'est une proposition générale.
Permettez-moi, Monsieur le Comte, d'énoncer une proposition
générale aussi : je n'ai rien demandé ; et n'ai autorisé personne
à rien demander en mon nom.
« Agréez, etc.
« Colins. »
Cet homme, comme on le voit, mettait le triomphe de ses idées et la paix de sa conscience au-dessus des honneurs et de l'argent ; tout le monde ne pourrait pas en dire autant.
A partir de i833, Colins se consacra exclusivement à l'élaboration de cette œuvre prodigieuse dont les flancs sont lourds d'un monde nouveau de justice et de vérité et à laquelle il devait consacrer vingt-six années de sa vie.
C'est dans Le Pacte social, publié à cette époque, que se rencontre pour la première fois l'idée de la collectivité du sol.
Cependant Colins n'avait pas encore découvert la vérité morale. Pendant dix ans, de 1834 à 1844, il suivit les cours des
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cinq Facultés, du Jardin des Plantes, etc. On a retrouvé sur ses cahiers des notes très curieuses où déjà il démolissait, avec son ironie coutumière et son implacable logique, les diverses philosophies enseignées alors.
Ces études l'amenèrent à cette conclusion que la science actuelle est matérialiste, qu'elle ne peut servir de base sociale et conduit, au contraire, à l'anarchie et à la dissolution de la société. Le but de sa vie devint dès lors de travailler à l'exposition et à l'intronisation de la religion scientifique et de toutes ses conséquences, relatives à l'organisation sociale.
La République de 1848 le condamna à la déportation. De sa prison, il collabora à plusieurs journaux : La Révolution démocratique et sociale, La Tribune des Peuples, La Presse.
Colins connut à ce moment une certaine notoriété. En relation intellectuelle avec la plupart des hommes en vue de son temps, il engagea de très vives polémiques avec Proudhon, Thiers, Pierre Leroux, et surtout avec son grand ami Emile de Girardin, qui avait pour lui une très haute estime, bien qu'il ne le ménageât guère.
La mort, survenue le 12 novembre i85g, l'empêcha de terminer son grand ouvrage, qui a été publié en 1861, sous le titre : La Justice dans la Science, hors l'Eglise et hors la Révolution, en réponse au livre fameux de Proudhon.
C'est à ce propos que celui-ci écrivait : « Ce diable d'homme, on ne sait comment le prendre. »
Voici son testament :
«Je lègue à ma fille Caroline Colins de Ham, née à Paris, en mil huit cent dix-sept, la seule propriété que je possède en
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France, mes manuscrits et imprimés relatifs à la Science sociale. J'ai permis à mes disciples, Messieurs de Potter et De la Sagra, d'en prendre des copies pour leur instruction. Ils ne seront libres de les publier qu'après la mort de ma fille ou que dix ans après ma mort, si déjà ils n'ont été publiés.
« Je charge ma fille de faire tout ce qui dépendra d'elle pour accélérer la publication de ce qui seul peut unir l'humanité dans la connaissance de la vérité.
« Je nomme Monsieur Emile de Girardin, mon ami, exécuteur de mes dernières volontés. Je compte sur lui pour accélérer la publication de vies travaux. En reconnaissance de ce qu'il fera à cet égard, je lui lègue la charge de protéger ma fille.
« Je ne recommande point à ma fille d'honorer le nom qu'elle porte : les soins qu'elle a eus de son vieux père pendant sa captivité, sa complète abnégation et son dévouement à toute épreuve me sont garants que toujours elle en sera digne.
« Fait à Paris, le dix-huit mai mil huit cent cinquante.
« Jean-Guillaume-César-Alexandre-Hippolyte