Un Poete Inconnu
Aussi je n'ai nulle raison de croire que le poète inconnu du Grant garde derrière appartenait à Tentourage immédiat de Villon. Loin de là; je me le figure comme étant arrivé des états du duc de Bourgogne — peut-être de Bois-le-duc, — à Paris, pour f étudier à rUniversité ou pour se préparer à quelque profession; car sans être Parisien de ton, son poème est bien de Paris par le sujet et la localité. Ainsi Molinet et avec lui probablement d'autres grands hommes de ces provinces du Nord avaient passé une partie de leur jeunesse dans la « grand' ville. »
C'était certainement dans ces circonstances que se trouvait noire poète. Timide et fier, croyant à l'avenir que la conscience de ses
talents lui promettait, il se sentait dépaysé au milieu de la société qui s'offrait à ses yeux. Sa foi naïve, sa gaucherie innée ne lui permettaient pas de se débrouiller parmi les liens qu'il avait noués dès son arrivée à Paris. Une femme le tenait et le retenait, une de ces bourgeoises, telles. que nous les connaissons par les XVJoyes du Manage^ épouse d'un bon bourgeois, toujours appelé pour faire le guet et protéger sa chère cité; comme oous dirions garde national et ce qui s'ensuit par vocation. Elle était une de ces bonnes âmes, qui s'intéressent surtout aux jeunes, aux novices, aux nouveaux descendus dans Paris. Elle savait par cœur les petits manèges, les deux ou trois mensonges par lesquels on accapare les cœurs qui ne demandent qu'à se donner. Elle réglait ses faveurs et se formait une petite cour de soupirants, dont aucun n'avait le droit de se croire le préféré. Elle jouissait de sa vanité satisfaite en voyant ses esclaves venir et revenir.
Notre poète, lui, tout en ayant la perspicacité de deviner ces artifices, s'obstinait dans sa vo-
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lonté de conquérir un cœur qui se dérobait. Avec cette arrière-pensée de sensualité qui n'exclut point le sentimentalisme chez ses compatriotes, il s'efforçait de remporter la récompense matérielle de toutes ses peines et de tousses labeurs.
En vain.
Il ne lui restait d'autre ressource que de se moquer dans son for intérieur de son opiniâtreté de sentiments et de retourner chez sa maîtresse, toujours déçu, toujours espérant.
Entre temps, il feuilletait le grand bréviaire des amoureux, le Roman de la Rose^ ou se consolait en parcourant l'Ospital d'Amours.
Dans Tun il trouvait la description savante, précise, de la perversité des femmes; dans Tautre, plus rapproché de son temps, il reconnaissait ses propres traits, ses lubies amoureuses h lui. Et il était aussi loin de guérir de sa blessure que jamais.
Quelle impression dut-il recevoir lorsque l'œuvre de Villon, le Grand Testament surtout, lui tomba entre les mains? Il en ressentit le choc jusqu'au plus profond de son âme.
L'histoire littéraire du xv« siècle est si peu connue, que de prime abord nous sommes inclinés à regarder l'apparition du Grand Testament au milieu de la société de l'époque, comme un fait isolé sans précédent et sans contre-coup. En d'autres termes, nous considérons ce poème comme Téclosion spontanée d'un franc-génie, sans racines et sans conséquences visibles. Bien certainement, ce point de vue est faux. Même en restant strictement dans notre sujet et en limitant nos recherches à la partie de l'œuvre qui concerne l'amour et les femmes, nous apercevrons facilement les traces qu'elle a laissées dans la littérature contemporaine. Le Songe de la Piicelle^ qui n'est qu'une amplification de quelques huitains du Grand Testament consacrés aux folles amours^ est là pour attester cette influence. Ce poème, que l'auteur du Gisant garde derrière a dû connaître, est aussi un des produits de l'école bourguignonne. Et voilà retrouvé un des fils conducteurs qui relient le petit ouvrage de Tinconnu à l'œuvre de Villon.
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C'est bien peu, dira-t-on, et j'en suis volontiers d'accord. Aussi existe-t-il d'autres poèmes comme le Testament de F amant trespassé de deuil^ qui pourraient servir de preuve s'il en fût besoin, mais j'ai hâte d'arriver au point capital. Toutes ces connexions littéraires fondées sur la communauté de phrases et de mots ne forment que le caput mortuum de l'histoire. Il est une influence d'âme à àme, qui, tout en se manifestant par des sympathies aussi bien que par des oppositions du cœur au cœur, de l'esprit à l'esprit, surpasse de loin la filiation extérieure de la forme poétique. Le Gra7id Testament de Villon était un ferment jeté dans le courant spirituel de la société. Il ébranlait et désorientait les timides, qui avaient été nourris d'abstractions morales, par son accent personnel, hardiment faux et cruellement triste mais personnel avant tout. Il faisait parler et crier les choses, qui jusque-là étaient restées enchâssées dans de grandes machines de rhétorique, branlant leur tête inerte d'un mouvement de somnolence perpétuelle. Et cette ballade de Margot,
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que Ton a tant reprochée au poète, qu'est-ellc donc si ce n'est la transformation géniale de la sotte chanson du Moyen âge, rendue vivante et remplie de réalité, autant que le genre le comportait, éclairée aussi par un reflet morne du désespoir, qui est l'absence de l'idéal.
Une fois entendue, cette voix vous laissait autre qu'on était auparavant.
Notre poète inconnu Ta sentie.
La honte des relations de Margot avec son amant infâme était pour quelque chose dans le lien qui l'attachait à sa maîtresse : il retournait toujours chez elle, quoiqu'il se doutât du rôle qu'on lui faisait jouer. Certes, on ne pouvait pas s'exprimer sur le compte de la dame comme le faisait un rondeau célèbre à propos d'une dévergondée :
Vous n'estes pas femme de bien De faire ainsi de la coquarde.
Au lundi prenez un pour garde, L'autre au mardi pour l'entretien ; L'un a un jour, l'autre le sien.
Elle prenait bien soin, la coquette, de ne
pas s'afficher publiquement; mais elle devait avoir un arrière-garde^ un amant secret, qui entrait par quelque porte dérobée ; voilà Texplication de cette froideur apparente, qui ne permettait aux autres soupirants que des jeux innocents. Cette presque certitude d'une infamie cachée dans la vie de celle qu'il poursuivait de son amour, exaspérait et confondait notre poète inconnu. Un jour, excité par l'exemple de Villon, il voulut, lui aussi, crier sa propre honte et celle de sa maîtresse à la face du monde, et bravement il jeta ce titre sur le papier : Le grant garde derrière. Or, ce coup-là porté, il se sent comme retenu par un pouvoir invisible. Il ne sait que préluder en badinant et en se moquant de son infériorité apparente à l'égard des petits fats de la ville, sans trouver une entrée en matière. Puis brusquement il entame son sujet par la sentence, qui ouvre le quatrième sep tain ;
Bien perd sa peine, qnî se môle d'aimer ; Mais il se reprend ; en vrai analyste, il s'inté-
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resse plus au jeu des passions diverses, qui agitent son propre cœur, qu'à Tétat d'âme plus ou moins fictif de sa maîtresse. Il note avec fidélité le cercle de sensations qu'il a éprouvées ; il ne veut rien cacher, ni son manque d'entregent, ni sa lâcheté. Seulement il ne souffre point que les autres le raillent. S'il soupçonne que la dame s'est permise une réflexion sur sa gaucherie, ah, comme alors sa férocité native prend le dessus ! Est-ce qu'elle trouve que j'ai trop peu l'usage du monde, se dit-il; certes je voudrais que je fusse assez mondain pour louer devant elle avec un goût sûr les modes du jour; mais la brute en moi, le gueux, suffira, je pense, quand un jour il la tiendra à part pendant une heure dans un lieu secret :
L'on cognoistra et bien légèrement Qu'il ouvrera assez mondainement.
Et son orgueil lui monte vers la tête ; gare à l'impertinent qui se mêlera de lui contester sa place auprès de sa maîtresse; son imagination s'envole vers les hauteurs du ciel et y plane
comme un noble fau^n qui méprise la vile engeance des oiseaux de proie inférieurs.
« Quand un autour son gibier a marché, Ce n'est raison qu'un busard le lui toile; Arrière escoufle, depuis que l'autour vole.
Jolie fierté vraiment, elle tombe à plat devant un geste de 1*adorée ; pour rentrer dans sa faveur, il fait Thumble et veut croire ce qu^elle lui dit. Sa méfiance pourtant n'en est pas morte; seulement il la renferme au fin fond de son cœur, et là sa rage éclate froidement, avec un bruit mat qui décèle son impuissance. Le mot, qui tremblait au bout de sa plume dès le début de son poème, il le prononce enfin.
Le secret de cette femme est le rustre inavoué qui a su la prendre par les sens, son grant garde derrière. Et ceci est dit plutôt en dérision du sexe tendre, qu'avec haine envers le rival ignoble.
Il n'est pas doux pour celui-ci, au contraire; il lui souhaite une mort terrible, mais comique en même temps, le sort du limaçon des vignes,
écrasé entre les mains d'un vigneron qui sait apprécier les bons vins.
Pour une fin exemplaire du parasite, qui gâte les belles amours, en voilà une.
Cette vengeance assouvie, en idée, le poète reprend sa sérénité, il redevient bon enfant et il se tire d'affaire en fermant son poème par un épilogue aussi vague et déconcertant que son prélude Ta été. Ceci est d*un artiste à la fois et d'un fin compère, qui se connaissait trop bien pour vouloir se livrer en entier à ses lecteurs.
Etrange poème, assurément bien digne d'être connu ne fût-ce que pour l'analyse pénétrante, qui met à nu d'une manière fort imprévue l'état des esprits au milieu du xv® siècle. Ce qu'il nous présente est du Villon bourgeois, à fond ironique plutôt que cruel et optimiste plutôt que pessimiste ; c'est-à-dire qu'il y a des parties dans le poète inconnu, qui, à première vue, semblent plus grandes que ce qu'on trouve dans Villon. Et cependant celui-ci garde sa supériorité par le serré dans le dessin et la morsure de ses coups de dent.
11 me semble aussi, qu'après avoir parcouru le poème de Tinconnu, je comprenne mieux Fâcreté des termes dont se sert Villon à Tégard de sa dame. Car tout en nous prenant pour confidents de ses amours, le grand poète ne se donne pas la peine de nous faire un tableau exact de l'intérieur, où il était reçu,
Et promené de l'huis au poêle,
accueilli d'après les circonstances avec froideur ou chaleur, comme nous dirions. Villon demande que nous l'entendions à demi-mot, comme ses contemporains Font certainement entendu, eux, qui se rendaient bien compte du type de bourgeoise-damoiselle que le poète évoquait. Le Grant garde derrière nous montre cette maison où le poète pauvre est choyé à la fois et tenu à distance, non pas avec des couleurs aussi vives que nous aurions souhaité, mais pourtant bien plus distinctement que Villon ne Ta fait. Et de cette manière, les sentiments qui animaient le poète envers sa chère rose, ses soupçons, ses reproches trouvent leur explication .
Ceci prouve une fois de plus combien intimes sont les relations entre le Grand Testament et le Grant garde derrière.
Il nous resterait encore à mettre ce dernier poème en regard des XV Joies du Mariage pour faire revivre en entier devant nos yeux la bourgeoise de l'époque ; mais alors notre préface risquerait de devenir démesurément longue en comparaison du livre.
Deux mots pour finir sur la provenance du texte, que nous présentons aux amis de Villon. Il est tiré du manuscrit de la bibliothèque de TÀrsenal, coté sous l'ancien numéro 316, Belles Lettres Françaises, actuellement n^ 3523. C'est le même recueil d'œuvres diverses à'Alain Chartier, de Michaut^ de Pierre Chastellain, de Nesson^ où le bibliophile Jacob a trouvé la version originale, suivant lui, des deux Testaments à^Yillon, qu'il a publiée en 1866 (1).
(1) L'indication exacte du contenu du ms. n* 3523 est dans le catalogue imprimé des manuscrits de la Bibliothèque de TArsenal. Nous y ajouterons seule-
Le Grant garde derrière n'a jamais été imprimé, autant que je sache ; et je ne Fai rencontré nulle part sauf dans le manuscrit cité, qui donne heureusement un texte fort pur. Je n'y ai rien changé en dehors de Torthographe que j'ai modifiée légèrement.
Quant au nom de Fauteur du Grant garde derrière^ je dois communiquer une supposition qui n'a qu'une base fort légère. Le dernier septain du poème, où le poète refuse expressément de se nommer, donne en acrostiche Debosco^ ce qui serait peut-être Dubois^ spit un nom patronymique, soit une désignation de localité. Ce nom de Dubois jusqu'ici reste en l'air, il se peut que nous le devons au hasard.
Je dois avouer pourtant qu'au premier abord cet assemblage de lettres me causa une peur assez vive, parce que je me rappelais, queGt«7-
ment ceci, que la signature de MacioU qui est au dernier feuillet du livre, se rencontre aussi sur un recueil analogue de poésies du xv* siècle, conservé à la Bibliothèque du Vatican. Voir Notices et Extraits. Tome XXX HT, 2« partie, p. 241.
laume Crétin, poète renommé du temps de Charles VIII et de Louis XII , de son vrai nom s'appelait Dubois. Quoique Toeuvre de ce rhétoricien, de cette rhétorique en chair et en os, plutôt en os, soit moins mauvaise que la réputation qu'il a gardée auprès de ceux qui ne l'ont pas lue, — et bienheureux ceux-là, — cependant mettre le petit poème de Tinconnu sous l'étiquette d'un nom exécré, que dis-je, d'un nom ridicule, cela ne me plaisait guère. Heureusement ma frayeur n'était pas fondée. Après mûr examen je puis certifier que ni dans la facture des vers, ni dans l'emploi des mots (j'en donnerai un exemple dans la table qui est jointe à cette édition), il n'y a aucune communauté entre le Dubois supposé du Grant garde derrière et le Dubois dont était fait Crétin. Donc hardiment mettons notre petit poème sous la protection du grand nom de Villon. In hoc signo... et reliqtia comme disait le poète que nous aimons.
W.-G.-C. BiJVANCK.
Villa AUegra.
tlilversum.
Hollande.
LE GRANT GARDE! DERRIÈRE
LE GRANT GARDE DERRIÈRE
1. Par une entrée telle quelle de morisque De personnages sur habis compétens AUégez-moy, ou quelque note frisque, Ou haut-le-bois, ainsi que je Tentens.
Un petit jars danse selon le temps, Qui se tricote au stile de la couri; ;
J'en suis ouvrier, mais je tourne trop court.
2. Et, sur mon ame, si danse je aussi bien, — Dea j'entens bien, ainsi comme il me semble, — Que tel ou telle qui s'en vante; — combien Que je ne sçay saillir les piez ensemble.
A quoy tient il que tout le cueur me tremble, Quant il me fault danser les quatre pas ?
A quoy tient il ? car je ne les sçay pas.
Ms. 1. 1 pou.
Notes, i. Fringuer et danser haut-le-bois Tiretarricot je m'en vois Et faire cent mille fredaines.
Confession et testament do Tamant trespassé de deuil.
2. Ils n(3 demandent que les festes Pour aller aux noces dancer, Faire les voultes et sauter, Afin qu*on die : Cest-il, c'est mon, Par la mort bien, il danse bien !
Uonologuc da Puits.
(?/0»«.— La vision de danse que le poète évoqne devant soq esprit pour chasser sa mélancolie, le replonge plus avant dans sa rêverie triste, parce qu^elle lui rappelle ses insuccès de danseur lors de son arrivée dans la grand* ville.
LE GRÀlSr GARDE DERRIÈRE
Glose. — Où saisje. au vals-je?
Allons boire, on plutôt suivons les étudiants qui ont congé de chercher leur maigre pitance chez les bourgeois charitables^ Mais il s*agit bien de cela I L'amour est une chose amère.
Fuyons-le I