‹ Un Poète nationalChapitre 13 sur 20 · LES FOUS · texte numérisé non relu

LES FOUS

Vieux soldats de plomb que nous sommes,

Au cordeau nous alignant tous,

Si des rangs sortent quelques hommes ,

Tous nous crions : A bas les fous !

On les persécute, on les tue,

Sauf, après un lent examen,

A leur dresser une statue,

Pour la gloire du genre humain.

Combien de temps une pensée, Vierge obscure, atlend son époux!

Les sots la traitent d'insensée ; Le sage lui dit : Cachez-vous.

Mais , la rencontrant loin du monde , Un fou qui croit au lendemain L'épouse; elle devient féconde Pour le bonheur du genre humain.

J'ai vu Saint-Simon le prophète, Riche d'abord, puis endetté,

oO un poète national

Qui des fondements jusqu'au faite Refaisait la société.

Plein de son œuvre commencée, Vieux, pour elle il tendait la main, Sûr qu'il embrassait la pensée Qui doit sauver le genre humain.

Fourier nous dit : Sors de la fange, Peuple en proie aux déceptions.

Travaille, groupé par phalange, Dans un cercle d'attractions.

La terre, après tant de désastres, Forme avec le ciel un hymen, Et la loi qui régit les astres Donne la paix au genre humain !

Enfantin affranchit la femme, L'appelle à partager nos droits.

Fi! dites-vous; sous l'épigramme Ces fous rêveurs tombent tous trois.

Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère Du bonheur cherche le chemin, Honneur au fou qui ferait faire Un rêve heureux au genre humain !

Qui découvrit un nouveau monde?

Un fou qu'on raillait en tout lieu.

Sur la croix que son sang inonde Un fou qui meurt nous lègue un Dieu.

Si demain, oubliant d'éclore,

Le jour manquait, eh bien! demain,

Quelque fou trouverait encore

Un flambeau pour le genre humain.

Ce flambeau, ce serait Farnour : c'est la fin qu'il rêve, qu'il veut, qu'il prédit dans cette autre méditation, Les Quatre Ages historiques, résumé à grand vol du passé de la terre... Oh! s'écrie-t-il :

Que par l'amour les hommes soient unis, Plus près des cieux qu'ils replacent le monde!

Et cette tâche sublime, c'est à la France qu'elle incombe : c'est elle qui en aura l'honneur :

Pour éveiller le monde à ta lumière Dieu t'a dit : Brille, étoile du matin !

Seulement, — et par là, il rentre dans la politique, — il faut à ses yeux que la France soit républicaine : et malgré les doutes, les colères et les ironies qui traversent cà et là sa pensée (dans le Suicide, par exemple, cette tragique lamentation), il a la confiance que cela sera, il l'a ludanslesastresetvoicice que,

revêtant la robe de Xostradamus, il nous prédit pour l'an deux mil :

PRÉDICTION DE XOSTRADAMUS

pour l'an deux mil

Nostradamus qui vit naître Henri-Quatre, Grand astrologue, a prédit dans ses vers, Que l'an deux mil, date qu'on peut débattre, De la médaille on verrait le revers.

Alors, dit-il, Paris dans l'allégresse, Au pied du Louvre ouïra cette voix :

« Heureux Français, soulagez ma détresse; « Faites l'aumône au dernier de nos rois ».

Or cette voix sera celle d'un homme Pauvre, à scrofule, en haillons, sans souliers, Qui, né proscrit, vieux, arrivant de Rome, Fera spectacle aux petits écoliers.

Du sénateur crîra : « L'homme à besace! « Les mendiants sont bannis par nos lois ».

— « Hélas! monsieur, je suis seul de ma race! « Faites l'aumône au dernier de vos rois! »

« Es-tu vraiment de la race royale? »

— « Oui, répondra cet homme fier encor.

« J'ai vu dans Rome, alors ville papale, « A mon aïeul, couronne et sceptre d'or. « Il les vendit pour nourrir le courage « De faux agents, d'écrivains maladroits. « Moi, j'ai pour sceptre un bâton de voyage. « Faites l'aumône au dernier de vos rois.

k Mon père âgé, mort en prison pour dettes, « D'un bon métier n'osa point me pourvoir. « Je tends la main; riches, partout vous êtes, « Bien durs au pauvre, et Dieu me l'a fait voir. « Je foule enfin cette plage féconde « Qui repoussa mes aïeux tant de fois. « Ah! par pitié pour les grandeurs du monde, « Faites l'aumône au dernier de vos rois. »

Le sénateur dira : « Viens; je t'emmème « Dans mon palais; vis heureux parmi nous. « Contre les rois nous n'avons plus de haine : « Ce qu'il en reste embrasse nos genoux. « En attendant que le Sénat décide « A ses bienfaits si ton sort à des droits, « Moi, qui suis né d'un vieux sang régicide, « Je fais l'aumône au dernier de nos rois. »

Nostradamus ajoute en son vieux style :

La république au prince accordera

Cent louis de rente, et, citoyen utile,

Pour maire, un jour, Saint-Cloud le choisira.

Sur l'an deux mil on dira, dans l'histoire, Qu'assise au trône et des arts et des lois, La France en paix, reposant sous sa gloire, A fait l'aumône au dernier de ses rois.

Telle était l'œuvre que Béranger donnait pour son testament poétique.

« Quoi ! vous ne ferez plus de chansons? »

— «Jenepromets pas cela, entendons-nous, de grâce; je promets de n'en pas publier davantage.. . » Il lui en vint encore quelques-unes, en effet; une centaine ou un peu plus, en vingt-quatre ans qu'il vécut encore : c'est peu; mais il avait toujours eu le travail difficile, lui-même l'avoue, et dans ses plusbeaux temps, des mois entiers passaient parfois sans qu'il écrivît un vers.

A partir de 1833, nous le voyons tantôt s'éloigner, tantôt se rapprocher de Paris, suivant que l'emporte ou la crainte qu'il a de devenir misanthrope en se mêlant aux hommes, ou le plaisir qu'il sent à revoir ses amis et lafumée des toits de lagrande ville. Il quitte Paris pour Passy, Passy pour Fontainebleau, Fontainebleau pour Tours, où de son jardin de la Grenadièrê, plus tard aussi célébré par Balzac, il écrit ces jolis vers :

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