‹ Un portrait russeChapitre 135 sur 143 · SUPPLIQUE DE M" BAGRÉEFF-SPÉRANSKI A L'EMPEREUR NICOLAS · texte numérisé non relu

SUPPLIQUE DE M" BAGRÉEFF-SPÉRANSKI A L'EMPEREUR NICOLAS

Sirel

L'ordre que Tambassade de V. M. I. vient de me transmettre, et qui a pour but de me faire signer une déclaration qui m'obligerait à ne faire aucune dette ni lettre de change, me donne enfin la solution des mesures que le gouvernement de V. M. I. croit devoir employer envers moi.

Prodigalité et dissipation! Voilà donc les prétextes dont la calomnie s'est servie pour faire mettre un interdit sur mon bien; interdit dont je ne pouvais deviner le motif.

Le compte-rendu de ma fortune, que j'ose joindre à cette supplique, est l'unique réponse que je puisse faire à cette dénonciation aussi fausse que perfide.

Dans une lettre adressée à M. le comte Orloff sur une affaire qui ne m'était pas encore personnelle, dans un mémoire présenté à M. le chancellier de l'empire, quand déjà je devins le but de ces attaques, j'ai dévoilé toutes

les trames ourdies contre moi. Et mes prévisions sur les phases de cette intrigue, dont du reste mon gendre me menaçait ouvertement déjà Tannée 1848, se sont vérifiées une à une et à la lettre.

Au risque de mettre le comble aux mesures rigoureuses dont le gouvernement de V. M. I. m'accable, je vous conjure, Sire, de vouloir bien ordonner qu'on ne me force pas à signer une déclaration qui serait de ma part un suicide moral ; cas ce serait me déclarer coupable d'une conduite directement opposée à celle que j'ai tenue depuis que j'existe. De plus, ce serait faire une promesse solennelle qu'il me faudrait tenir à tout prix; et sais-je à quelle extrémité les persécutions qui me poursuivent peuvent me réduire, et à quels moyens elles me forceront d'avoir recours au moins momentanément? L'interdit placé sur mon bien le garantit de reste de tout emprunt considérable.

Prosternée devant le trône de V. M. L, je la supplie au nom de tout ce qu'elle a de cher et de sacré, de vouloir faire cesser enfin ces persécutions auxquelles je succombe. Que V. M. L, dans sa bonté infinie, me permette de passer le reste de mes tristes jours ici, dans cet endroit où, sans cela, ma maladie me retient captive. Que ferais-jedans ma patrie, où le seul lien qui me reste, ma fille unique, appartient par les nœuds indissolubles du mariage à mon plus cruel ennemi? Mon retour ne pourrait être qu'un malheur de plus pour toutes deux.

Si ma pauvre fortune est un obstacle à l'accomplissement de ce désir, que V. M. I. veuille me faire la grâce de me délivrer de ce fardeau; qu'elle veuille bien mettre ma fille en possession de ce bien dont elle hé-

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riterait également un peu plus tard. Mais en même temps qu'elle daigne lui faire signifier l'ordipe positif de m'assigner une rente viagère payée exactement en quelque lieu que je me trouve, et assurée par un acte légal qui, dans tous les cas possibles, me la garantisse. Je laisse le chiffre de cette rente à l'impartiale justice de V. M. L; quel qu'il soit, je l'accepterai sans plainte ni murmure. Si j'avais quelque autre moyen de subsistance, je n'aurais jamais eu la hardiesse d'importuner ainsi V. M. I. Mais si malgré la fortune que mon père a mis tant de soins à m'assurer encore de son vivant, je tombe dans la misère, ce n'est pas à moi. Sire, que cette misère sera imputée. L'existence modeste et retirée que je mène ici, et que j y ai toujours menée depuis mon arrivée, prouvera suffisamment à tout le monde que les accusations de prodigalité et de dissipation ne sont que de faux prétextes pour me priver de ma fortune.

Malheureusement mon nom est de ceux qui appartiennent à l'histoire; et dans ses annales véridiques, ma triste destinée compléterait les malheurs de la vie glorieuse de mon père; de ce père qu'il a plu à V. M. I. elle-même d'illustrer par les témoignages d'estime et les honneurs dont elle l'a comblé.

Que V. M. I. daigne juger avec indulgence le caractère de cette supplique, qui m'est dicté par la situation désespérée qu'on m'a faite, et n'y voir que le plus profond hommage rendu à la magnanimité de sa justice, en lui demandant protection, et réparation du tort qu'on veut me faire.

J'implore le Dieu devant les jugements duquel le plus grand des souverains et la plus humble et infortunée

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(les femmes sont égaux, d'inspirer à V. M. L quelque compassion pour moi. Que ce Dieu devant lequel nous devons tous comparaître un jour, fasse accueillir à V. M. L ma demande, et accéder à mon humble prière.

Je suis de V. M. I.

la plus humble et obéissante sujette

(Signé) É. Bagréeff^ née Sjyéransli,

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