‹ Un potentat musical - Papillon de La FertéChapitre 11 sur 12 · DANSEUSES · texte numérisé non relu

DANSEUSES

Dlle Guimard, prennière danseuse de demi -caractère. ~ Tout le monde connoît son talent, elle a l'air encore très-jeune au théâtre, si elle n'a pas une grande exécution pour la danse, elle a en récompense beaucoup de grâce, elle est très-bonne pour les ballets d'action et pantomime ; elle a beaucoup de zèle et travaille beaucoup, mais elle est d'une dépense immense pour l'Opéra, oij ses volontés sont suivies avec autant de respect que si elle en éîoit directrice ; à son exemple les autres danseuses exigent des habits et des renouvellemens fort chers ; Mlle Guimard ayant sru qu'il avoit été accordé un traitement particulier de 4,800 francs au sieur Vestris, a exigé la même chose, il lui a été accordé en faveur de ses anciens services.

Dlle Peslin, première danseuse comique. — Elle est hors de combat, ce n'est que par complaisance pour Mlles Saint-Huberty et Guimard que l'on l'a conservé depuis deux ans, mais elle est prévenue qu'elle doit se retirer à Pasques prochain.

Mlle Dorival, premier remplacement dans le demi-caractère. — Elle a du talent, mais elle l'a beaucoup négligé pour ne s'occuper que de son plaisir, cependant elle a plus travaillé depuis quelque tems; en général c'est une mauvaise tête, elle a beaucoup de caprice ; si elle veut travailler, elle est faite pour reu)placer la demoiselle Guimard, surtout dans la pantomime.

Mlle Dorlé, remplacement dans le genre sérieux. — C'est une danseuse qui est remplie de bonne volonté, qui travaille tous les jours, le s. Vestris est son maître ; mais elle est aujourd'hui tout ce qu'elle sera

jamais ; elle sera toujours utile dans la place de remplacement qu'elle occupe et même l'on croit pouvoir assurer qu'elle y remplira bien son devoir, et même avec quelque agrément vis-à-vis du public, mais il seroit malheureux que, faute d'autre sujet, l'on fût obligé de lui confier la première place de première danseuse du genre sérieux.

Mile Dupré, danseuse de demi-caractère. — L'on a fait venir cette danseuse de Naples, oij elle occupoit la première place, elle a beaucoup réussi à l'Opéra, mais sa taille n'est pas très-avantageuse pour la première place du genre sérieux oîi elle prétend; elle est actuellement absente pour aller remplir un engagement pour le carnaval, qu'elle avoit à Milan et à Turin, elle doit revenir vers le 13 février ; on décidera à Pasques de son sort, mais il seroit à désirer que l'on ne disposa pas encore de la première place, et que l'on attendit à l'année suivante pour voir s'il ne présenteroit pas quelques sujets qui auroient plus de disposition pour remplir cette place.

Mlle Gervais, danseuse comique. — La place de la demoiselle Peslin lui est assurée pour Pasques, et c'est justice; cette danseuse est remplie de zèle, elle est infatigable, ne se refuse à rien et danse au besoin tout ce que l'on veut, et même plusieurs actes dans un opéra.

L'on ne parlera point ici des danseurs et danseuses des ballets, qui sont en grand nombre, il y a des changemens à faire à cet égard à Pasques prochain, soit en dunnant la pension de retraite à ceux qui l'ont gagné par leurs anciens services, et qu'on ne peut leur refuser, soit en congédiant ceux ou celles dont les services, faute de talent, sont inutiles à l'Opéra (1).

(1) Archives nationales. Ancien régime. 0 1, 630.

oO —

L'Opéra était encore, à la fin du siècle dernier, le refuge légal de tontes les filles ou femmes qui voulaient échapper à l'autorité paternelle ou miritale. Filles du magasin^ tel était le nom des demoiselles du chant et de la danse, qui, n'ayant pas encore achevé leurs études, figuraient sur la scène avant d'être engagées. Dès qu'elle était inscrite au magasin, une fille ou une femme, si jeune fùt-elle, ne dépendait plus de sa famille, et l'autorité du père, de la mère, du mari, s'arrêtait au seuil de ce lieu d'immunité d'où la jeune indépendante pouvait sortir sans aucun risque d'être inquiétée, et où elle pouvait se faire admettre par la simple raison qu'elle voulait se rendre libre; ni les moyens, ni le talent, ni même l'espoir d'en acquérir un jour, n'étaient nécessaires pour motiver ces inscriptions tout à fait arbitraires.

Cet asile toujours ouvert au plaisir, cet encouragement perpétuel au libertinage, derniers vestiges des beaux jours de la Régence et du siècle passé, commençaient bien à choquer un peu les esprits moins corrompus de la cour de Louis XVL Le roi lui-même ne voyait pas sans regret cet abus se prolonger, mais telle était la force de ce privilège et de cette tradition, qu'il était presque impossible de les abolir autrement que par un violent cataclysme. Tout au plus l'administration pouvait-elle en atténuer le scandale et l'abus en examinant de près les raisons invoquées par telle ou telle requérante.

Les placets ne diminuaient pas, et sans même parler de celles qui ne venaient chercher à l'Opéra que la liberté du plaisir, bien des lillcs persécutées ou des épouses malheureuses préféraient l'Opéra au cluîtrc et demandaient simplement la grâce de n'être plus maltraitées. La Ferlé écrivait au ministre, le 17 avril 1783: « On a pris des renseignements au sujet de la demoiselle Faure ; M. Quidor, exempt de police, la connoît, et il pourra avoir l'hon-

neur de vous en donner des détails particuliers. Au reste il paroît que c'est une bâtarde d'un ofticier de chez le roy; on prétend que son père qu'elle renie veut la contraindre à vivre chez une maîtresse qui, dit-on, ne fait pas d'ailleurs un trop joli commerce, et que l'on prétendoit aussi tirer parti de la petite demoiselle. Tout cela peut être, faux, mais M. Quidor peut vous donner, monseigneur, de plus grands éclaircissements. Il est vrai qu'elle s'est présentée au magazin ; on m'a ajouté aussi que le père avoit été dans plusieurs maisons faire le pleureur. » A quoi le ministre répondait le lendemain : « Comme j'ai envoyé le mémoire de M. Dufort à M. Lenoir, il me donnera, sans doute, les éclaii'cissemens qu'a pris le sieur Quidor sur sa fille (1). » Il résulte de cette dernière phrase que dans le cas présent, c'était le père qui voulait reconquérir sa fille réfugiée à l'Opéra, ou sur le point d'y être admise : la petite avait du sens puisqu'elle préférait garder pour elle ce qu'elle gagnait plutôt que de le livrer à son père ou à cette honorable dame.

La Ferté dut, à quel([ue temps de là, se prononcer sur une requête du même genre, mais la naissance de la postulante, et d'autres raisons assez sérieuses, la recommandaient très-vivement à la protection du ministre, car c'était la propre fille de la célèbre Sophie Arnould.

Monseigneur,

Alexandrine-Sopliie Arnould vous supplie humblement de lui accorder votre agrément pour être admise, en qualité de chanteuse, dans les chœurs de l'Opéra.

Son état de lemme du sieur de Murville ne peut être un obstacle à l'engagement qu'elle offre de prendre ; mariée à l'âge de treize ans, elle n'a connu depuis cet instant que le malheur. Services (sévices), mauvais traitemens, injures atroces, il n'est rien que le sieur de Murville n'ait épuisé contre elle et il l'a enfin réduite à la triste nécessité de rendre différentes ptaintes contre lui.

Mais le motif prédominant de la suppliante est l'état d'indigence et de misère oii la réduit la conduite de son mari.

il n'a aucuns parens à Paris. Il ne pourroit pas même y nommer un ami. Le peu de fortune qu'il avoit, il Ta consommé dans les tripots de jeu, les meubles saisis ont été vendus; actuellement il vit en hôtel garni oii il force la suppliante, qu'il avoit d'abord chassée de sa maison,

(1) Archives nationales. Ancien régime. 01, C37.

d'habiler avec lui ; on conçoit bien que ce n'est pas par tendresse. C'est pour jouir du peu de revenu de la dot de la suppliante, de manière que, privée de ce modique revenu, elle est réduite à manquer d'habiis, de linge, souvent de pain, et ledit sieur de Murvilie a même la dureté de lui défendre de recevoir les secours que la tendresse de sa mère lui a offert plusieurs fois.

Une telle situation rend tout permis, et la suppliante ose espérer que le ministre auquel elle a l'honneur de s'adresser, sensible à son malheureux sort, ne lui refusera pas la seule ressource qu'elle puisse trouver dans sa position (1).

Le ministre transmit cette requête au directeur de l'Opéra, non sans avoir pris l'avis de La Ferté, et il l'appuya de quelques mots favorables (26 janvier 1786), mais l'honnête Dauvergne admettait difficilement que l'Opéra dût servir d'asile à toutes les femmes qui voulaient « se soustraire aux mauvais traitements de leur mari ». Sans aller contre les intentions du ministre, il lui répondit par les observations suivantes : « Plusieurs femmes se sont présentées depuis Pâques pour être admises à l'Académie royale de musique sans autres raisons que celles de Mme de 3Iurville et elles ont été refusées parce qu'il seroit très-dangereux que l'Académie se prêtât, comme elle le laisoit autrefois, à des facilités faites pour la déshonorer sans aucun avantage; cependant comme Mme de Murvilie est fille de Mlle Arnoult qui a longtemps occupé avec distinction une première place à l'Opéra, pour peu qu'elle ait du talent et de la voix, l'Académie, d'après les intentions du ministre, la recevroit au nombre de ses sujets en qualité de surnuméraire (2). » Mais elle n'avait sans doute ni voix ni talent, car elle ne fut pas reçue à l'Opéra et ne ligure sur aucun état, à moins qu'elle n'ait modifié son nom et qu'elle ne soit cette dame de Marinville, entrée précisément en ■1786 au dernier rang des choristes avec 600 francs d'appointements et qui resta toujours dans les chœurs.

Singulière fille que cette Alexandrine, singulier ménage que le sien et dont les frères de Concourt ont tracé un charmant croquis :

(1) Archives nationales. Ancien régime. 0 i, G34. — Celte pièce est d'autant plus iniportanle qu'elle est la seule preuve indirecte du droit d'asile ouvert à lOpéra. Ce singulier usage, qui remontait aux origines de rOjéra et qui faisait presque loi, était, en etlet, de ceux que la tradition affermit, mais qu'un acte officiel ne saurait consacrer.

(2) Archives nationales. Ancien régime. 0 1, 634.

« 11 n'y avait pour rappeler le monde à Sophie, que la fille, de Lauraguais : celle Alexandrine, la vraie fille des bons mots de Sophie Arnould, mais aigrie, tournée au fiel, la langue cruelle, la verve envieuse, méchante à tous et surtout à sa mère qu'elle jalousait pour sa gloire, et qu'elle méprisait pour sa vie. Laide, sans grâces, blonde jusqu'à être rousse, elle avait mis le feu au cœur d'un petit poëte, dont la fort petite muse, courte d'haleine, s'essoufflait à courir les prix d'Académie. Sa muse promenée de la mère à la fille, André de Murville avait fini par épouser un peu de la célébrité de Sophie en épousant Alexandrine. Le mariage n'avait pas été heureux, mais le divorce avait eu le bon esprit d' advenir, et la citoyenne ci-devant de Murville venait souvent promener jusqu'à Luzarches sa liberté et son veuvage (1). »

C'est dans ce village que la pauvre Sophie Arnould, vieillie, délaissée, ruinée de santé et d'argent, mais toujours riche de cœur et d'esprit, vivait en campagnarde dans une modeste ferme qu'elle appelait « leParaclet Sophie », sans autre compagnie que la venue éventuelle de sa fille ou de son fils, l'officier de cuirassiers Constant Brancas, qui devait mourir colonel à l'île Lobau, sans autre distraction que d'écrire quelques lettres de bonne et franche amitié à son ancien amant, l'architecte Bellanger, alors bien et dûment marié avec une impure, une fille d'Opéra qui avait rivalisé de bruit avec Sophie, Mlle Dervieux. C'est de sa retraite que Sophie écrivait certain jour à cet amoureux du bel âge, devenu le dernier ami de sa vieillesse : «... J'ai tout oublié du beau monde et de ses usages, tu le vois, mon ami ; il y a si longtemps aussi que je vis comme une sauvage qu'à peine puis-je me rappeler le langage des humains. Ah! si je n'avais pas ma fille, qui quelquefois vient me tirer de ma léthargie, je crois que j'aurais oublié à parler ma langue; mais à propos de ma fille, c'est toujours un drôle de corps; toujours de l'esprit, et de tous les esprits; tu sais! elle est divorcée d'avec Murville I elle s'est remariée ici, avec un gros beau jeune homme, le fils du maître de poste de Luzarches. Enfin, c'est fait;

(1) Sopliic Arnould, d'après sa correspondance et ses nicmoii'es inédits, par Edmond el Jules de Concourt, 1 vol. in-i8, 18(îl, p. 88. — Voyez sur les rivalités académiques de Murville et de La Harpie une lettre de Sophie Arnould, insérée dans la Correspondance secrète de Métra, vol. vni, p. 271.

tu sais que pourvu qu'elle soit bien la nuit, elle s'embarrasse peu des formes du jour, ce mari-là devait lui convenir tout aussi peu qu'à moi ; mais elle l'a voulu, elle l'a pris (1). y> Bon chien chasse de race, dit le proverbe, — et bonne lille aussi. Cette brave Alexandrine était vraiment bien avisée de vouloir entrer à l'Opéra; elle avait tout le tempérament de son inflammable mère, et une fois demoiselle des chœurs, elle aurait eu assez de choix pour ne pas s'unir en légitime mariage à l'héritier présomptif d'une poste aux chevaux. »

A la fin de cette même année 1786, La Ferté eut avec Sedaine une vive algarade qui aurait pu tourner mal pour lui, car il paraissait être vraiment dans son tort ; mais Sedaine était trop excellent homme pour vouloir le mal de ce qui que ce tut, et La Ferté put se tirer de l'aventure, un peu humilié, il est vrai, et lardé de brocards, mais non pas diminué de crédit ni de pouvoir: il était de ces gens qui retombent toujours sur leurs pieds.

C'était pendant le séjour de la cour à Fontainebleau, oîi l'opéra comique de Sedaine, Albert, mis en musique par Grétry, venait d'être représenté sans succès. Le poëte attribuait naturellement cet échec à la pauvreté des costumes, de la mise en scène, des décorations, à l'insuffisance des figurants, et exhalait sa mauvaise humeur en arpentant le théâtre : « On n'en fera pas moins payer au roi ces décorations, ces habillements, ces soldats! » dit-il tout à coup. Un subalterne entend ce propos, et court le rapporter à La Ferté; celui-ci arrive furieux en criant : Oit est Sedaine? et le poëte riposte aussi familièrement : La Ferté, tnonsieur Sedaine est ici : que lui voulez-vous ? Le dialogue continua sur ce ton devant de nombreux spectateurs, qui riaient surtout aux dépens de La Ferté et qui colportèrent bien vite les dures vérités que les deux causeurs s'étaient jetées à la tête. Mais autant de narrateurs, autant de versions diverses, car chacun des deux ennemis avait ses partisans déclarés. A en croire ceux de La Ferté, Sedaine avait perdu la tête et s'était senti écrasé par la supériorité de son rival ; il avait reconnu ses torts et fait des excuses au commissaire du roi ; d'après les amis de Sedaine, au contraire, La Ferté, tout interlo(iué, avait fini par dire des injures au poëte, lequel avait

(1) Lettre de Sophie Arnould à Bellanger, du 3 ventôse III (21 février 1795).

répliqué de sang-froid : « Vous avez pris, Monsieur, le vrai langage pour m'empêcher de répondre ; je ne vous entends plus et ces termes ne sont pas dans mon dictionnaire. »

Quoi qu'il en soit, Sedaine, malgré sa réponse si impolie à La Ferté, n'encourut aucune punition, aucun blâme d'en haut, et la cour ne lit que rire de cette querelle. On rapportait même que la reine avait dit en riant : « Je ne sais pas si M. de la Ferté eût porté en compte les décorations, les habillements^ les soldats et tous les accessoires qui, suivant l'auteur, manquaient à sa pièce, mais je suis bien sûr que maintenant il ne le fera pas. » Le roi, disait-on d'autre part, voulait traiter les choses plus sérieusement, en observant que Sedaine avait qualifié La Ferté de voleur et que c'était une atfaire à éclaircir. Les amateurs de scandale annonçaient aussi que les gens de lettres, et surtout les confrères de Sedaine à l'Académie, étaient très-froissés de cette scène et qu'ils ne manqueraient pas, au retour de Fontainebleau, de prendre hautement parti pour un académicien ainsi insulté par un intendant des Menus ; mais la cour revint et l'Académie se tut : elle ne pouvait mieux faire. Les amis de Sedaine se consolèrent en disant que l'Académie le regardait comme suffisamment vengé par le propos de la reine, et pour se mieux réconforter dans leur propre estime, ils racontaient encore que La Ferté ayant voulu s'excuser de cette scène auprès de la reine, celle-ci l'avait laissé dire et lui avait sèchement répondu ; « Monsieur de la Ferté, quand le roi et moi parlons à un homme de lettres, nous l'appelons toujours monsieur. Quant au fond de votre diftérend, il n'est pas fait pour nous intéresser (1). » Les gens de lettres auraient été bien difficiles s'ils ne s'étaient pas montrés satisfaits, qu'elle fût vraie ou supposée, d'une telle réparation d'honneur.

De tous ses projets ou rapports, La Ferté n'en publia qu'un seul sous le titre de Réplique à un écrit intitulé : Mémoire justi-

(1) Mémoires secrets, iS ot 22 novembre et 23 décembre 1786. — L'opéra le Comte d'Albert, cause de tout ce tapage, avait été joué à Fontainebleau le 13 novembre 1786 et fut représenté à la Comédie- Italienne le 8 février 1787. Cet ouvrage, très-singulier comme pièce et assez peu remarquable comme musique, fournit à Mme Dugazon l'une de ses plus admirables créations : c'est elle qui fit tout le succès de l'opéra.

ficatifdes sujets de l'Académie de musique (sans date ni nom de lieu). Cette brochure, publiée à Paris en 1790, était une réponse de l'intendant des Menus aux préventions des principaux artistes de l'Opéra, des chefs du cliant, de la danse et de l'orchestre, qui, cédant à l'esprit d'indépendance éveillé par la Révolution, avaient demandé des réformes dans l'administration de l'Opéra et rédigé ce mémoire pour se justifier du blâme qu'ils avaient encouru : ce dernier détail montre bien qu'on n'était encore qu'au début de la Révolution. La réponse de La Ferté n'est, à beaucoup près, ni le plus curieux, ni le plus instructif de ses écrits, par la simple raison qu'il était destiné à voir le jour. Outre ce mémoire administratif, La Ferté a encore laissé divers ouvrages, mais d'un tout autre genre. Il s'adonnait par goût à l'étude des arts de construction, et il se fit recevoir, à ce titre, membre de l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Châlons-sur- Marne, ainsi que de la Société des antiquaires de Cassel. Son bagage scientifique comprend plusieurs -volumes de poids : d'abord, un Extrait des différents ouvrages publiés sur la vie des peintres, daté de 1776; puis, en 1783, un Système de Copernic, ou Abrégé de l'astronomie, inséré d'abord au Journal des Savants, et ses Éléments de géographie^ avec cette épigraphe d'Horace : Mores hominum mul/orum spectat et urbes; l'année suivante encore, les Leçons élémentaires de mathématiques, en deux volumes, et, pour finir, les Éléments d'architecture, de fortification et de navigation, en 1787. Ces titres suffisent à prouver que les goûts naturels de La Ferté le portaient vers les sciences exactes bien plus que vers les beaux-arts, la musique et les affaires de théâtre.

La Ferté avait vu de trop près la cour et avait occupé un poste trop élevé pour échapper à la Révolution. Après le 10 août Vi^t, il perdit naturellement sa position d'intendant des Menus-Plaisirs; mais, au lieu de chercher son salut dans la fuite, il pensa qu'il pourrait détourner le courroux populaire en prodiguant les gages de patriotisme et de civisme qu'il avait prudemment donnés dès les premiers temps de la Révolution et qu'il énumère d'une façon à la fois si naïve et si plaisamment touchante dans le mémoire qu'il rédigea en prison, â la veille d'être jugé, — c'est-â-dire condamné. En vain accumulc-l-il les moindres faits de son existence; passée (jui pourraient plaider en sa faveur, en vain se

représente-t-il comme un philosophe, épris d'idées d'indépendance, de justice, et fuyant volontiers l'air empesté des cours; en vain se couvre-t-il presque de la mort de sa femme, la première victime frappée par la Révolution dans sa famille : il ne put échapper au sort qui attendait tous les fonctionnaires de l'ancienne cour. Dans la séance du Tribunal révolutionnaire du 19 messidor an II (7 juillet 1794), Papillon de la Ferté, âgé de soixantesept ans, ex-intendant des iMenus-Plaisirs du tyran, fut condamné à la peine de mort, comme étant convaincu « de s'être rendu l'ennemi du Peuple, en conspirant contre sa liberté et sa sûreté, en provoquant, par la révolte des prisons , l'assassinat et la dissolution de la représentation nationale, etc. »

La Ferté tombait sur l'échafaud révolutionnaire, mais son nom ne mourait pas avec lui. Il laissait un fils qui obtint le titre de baron sous l'Empire et qui se trouva juste à point, la Restauration arrivant, pour recueillir l'héritage administratif de son père. Il recouvra alors le titre d'intendant des Menus-Plaisirs, et il eut pendant plusieurs années l'administration supérieure de la chapelle du roi, des spectacles de la cour, du Conservatoire de musique, de l'Opéra français et de l'Opéra italien. Il n'avait peut-être ni l'habileté, ni l'esprit d'entregent de son père : il fit en tout cas beaucoup moins parler de lui et paraît avoir joué un rôle assez etîacé, — il est vrai que cette place avait bien perdu de son lustre après les massacres de la Révolution et les guerres de l'Empire; — mais à un Papillon devait succéder un Papillon. La tradition était ainsi respectée et le droit d'hérédité restait sauf : La Ferté est mort! vive La Ferté!

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