NOTICE
Dans le cas oàquelques envieux ou quelque ennemi (car qui, malheureusement n'en a pas, même en faisant le bien?) voulussent me nuire dans les circonstances présentes où je n'ai cessé de former les vœux pour le rétablissement de la concorde, du bon ordre et le bonheur de mes compatriotes, je crois devoir (en cas de malheur) tracer ici-même, pour l'instruction de mes enfants, un précis de la conduite que j'ai tenue depuis mon entrée dans le monde, et surtout depuis que j'ai été attaché à la cour par une charge qui m'a fait bien des envieux, par les plaisirs qu'ils croyoient qu'elle devoit me procurer sans cesse, joints à un grand crédit, mais ils ignoroicnt que celui qui, par état, est forcé d'en procurer [des plaisirs] aux autres, en jouit peu par lui-même, puisque ce n'est
(1) Par un coup du hasard et grâce aux enchères poussées très-haut par M. Jules Cousin, cette pièce capitale et absolument inconnue, n'appartient ni aux archives de l'État ni ù celles de l'Opéra, mais bien à la Bibliothèque de la ville di; Paris. (N" G804, in-folio.)
qu'à force de travaux, de soins et de fatigues qu'il peut y parvenir, et que lorsque l'on veut remplir de pareilles places avec honneur et probité, elles exigent presque entièrement le sacrifice de sa liberté, et qu'à la cour les grands recueillent presque l'honneur des travaux de ceux qui leur sont ou qu'ils croyent devoir leur être subordonnés, et qu'ils rejettent sur eux le peu de succès des choses qu'eux-mêmes ordonnoient ; (î'est cependant ce que moi et mes pareils, dans d'autres charges, avons souvent éprouvés, d'où l'on peut conclure que ne paroissant jamais sous les yeux du maître qu'en seconde ou troisième ligne, nos traveaux intérieurs et nôtre zèle étoient souvent inconnus et que quelques lueurs de faveurs étoient bien compensées par des dégoûts mortifiants pour des âmes sensibles et un peu fières.
Je suis né à Chaslons en Champagne en 1727(1) d'un père qui a exercé dans cette province, pendant plus de quarante ans, les places de confiance les plus honorables à la satisfaction du feu Roi et de ses ministres, et même de la province entière, qui a bien voulu partager les regrets de sa perte arrivée en 1733 ; il avoit préféré aux places les plus importantes et les plus lucratives de la finance à Paris, dont les ministres avoient voulu plusieurs fois récompenser ses travaux et son zèle, l'avantage précieux d'être utile aux habitants de la province, et surtout à ceux de la campagne, dont il cherchoit à alléger le sort sans surcharger cependant les privilégiés, sacrifiant même les jours de festes et dimanches à recevoir les habitants de la campagne, pour ne pas les détourner les jours ouvrables de leurs traveaux; et il s'est cru suffisamment récompensé en obtenant l'honneur d'une modique pension de 1,200 livres sur la fin de sa carrière ; ma mère ne survécut que peu de mois à son mari, elle avoit eu 200,000 livres de ses parens, somme considérable alors, surtout en province, et qu'ils ont augmenté par leur économie, ce qu'ils préféroient l'un et l'autre à une fortune plus brillante et plus rapide, qui ne s'accorduit pas avec leurs principes ; c'est aussi une des raisons qui leurs avoit fait préférer la province aux places lucratives de la capitale.
Après avoir reçu en province toute l'éducation qu'il étoit possible d'y donner, mon père me fit voyager pendant quelque temps pour vaincre, s'il étoit possible, une excessive timidité dont lui-même n'étoit pas exempt ; quoique alors très-jeune, il crut pouvoir s'en rapporter à moi ; je rempli de mon mieux ses intentions ; de retour à Paris, il me mit en pension chez un avocat au conseil en réputation pour y prendre connaissance des affaires et voir si je pourrois y prendre du goût pour le barcau, et m'achetter, par la suilte, une place de maître des requêtes ; mais la circonstance d'un mariage sortable qui se présenta et qui ouvroit en
(1) Donis-Pierre-Jean Papillon, dit La Ferté, fut inscrit à la paroisse de Notre-Dame de Chàlons le 18 février J727, ainsi qu'il résulte des copies de son acte de naissance et de son acte de décès (l'^'' thermidor II) conservées aux archives de l'Opéra.
même temps le chemin de la fortune à un de ses neveux qu'il aimoit beaucoup, le détermina à y consentir, étant bien aise, vu son âge alors très-avancé, de me voir établi, quoique je n'eusse alors que 22 ans; à la faveur de ce mariage, mon parent et moi nous obtînmes des intérêts assez considérables dans les fermes; j'eus le malheur de perdre mon épouse et trois enfants à la fin de la troisième année de mon mariage, mon père et ma mère peu de mois après ; ils nous laissèrent, à mon frère, à mes sœurs et à moi, environ chacun deux cent mille livres; mais nous eûmes en partage beaucoup de petits contrats de constitution pour prêts que mon père avoit fait à des familles peu fortunées ou pour établir des gens en métier; préférant (selon les principes qui étoient communs entre mon père et ma mère) de prêter plutôt son argent sans intérêts que par obhgation, mais bien de l'alienner, d'où il est résulté quelque déficit dans leur succession, ce qui a paru respectable à leurs enfants.
Je me trouvai jouir, à 23 ans environ, de près de -40,000 livres de rente, tant de mon patrimoine que de mes intérêts dans les fermes, où je tâchois de me rendre utile par mon travail ; les sous-fermes ayant été supprimées en 17oo par M. de Sécheiles, j'obtins l'agrément d'une des trois places d'intendant contrôleur général de l'Argenterie, menus-plaisirs et affaires de la Chambre du Roi, que j'achettai de M. de Curis 201,000 livres (1); j'entrai tout de suitte en exercice, mais ce ne fut pas sans peine, n'ayant pas cru devoir solliciter l'agrément des premiers gentilshommes de la Cliambre, dont je devois moi-même être le contrôleur des dépenses; ma paix se fit cependant par l'entremise de M. de Saint- Florentin qui m'avoit procuré cette place et qui engagea le feu Roi à s'expliquer en ma faveur (2). Ce premier début à la cour ne fut pas trop favorable à ma timidité naturelle, et c'est même ce caractère que j'ai toujours conservé, malgré mes efforts, qui m'a éloigné des liaisons particulières que ma place donnoit communément avec les personnes de
(1) Les collègues de La Ferté étaient Pierre-Etienne le Noir de Cindré, reçu en 1748, et Louis -Charles-Michel de Bonneval, reçu en 1749. Quant à M. de Cury, que remplaçait La Ferté, il était auteur à ses moments perdus : il avait composé pour le théâtre particulier de Mme de Pompadour une petite pièce en un acte, Zélie, qui fut jouée en 1749 par la marquise, Mme de Marchais et le duc d'Ayen. La musique était de M. Ferrand, claveciniste attitré du théâtre de Mme de Pompadour, et le tout eut assez de succès pour être rejoué quatre ou cinq fois. (Voir, pour plus de détails, notre Histoire du théâtre de Mme de Pompadour, p. 46, grand in-8", chez Baur.)
(2) Les premiers gentilshommes de la Chambre étaient alors le duc de Gesvres, reçu en 1717; le duc d'Aumont, depuis 1723; le duc de Fleury, depuis 1741, et le maréchal duc de Richelieu, depuis 1744. Le comte de Saint-Florentin était ministre de la maison du Roi.
la cour ; je me bornai donc à remplir de mon mieux les fonctions de ma place et à ne voir les premiers gentilshommes de la Chambre que pour traitter avec eux des affaires qui y étoient relatives ; cette réserve de ma part, loing de me nuire auprès d'eux, me gagna peu à peu leur estime et leur confiance, et ils furent les premiers à rendre justice à mon travail, mais sans cependant perdre l'habitude de me faire sentir la supériorité de leur place et de leur naissance ; malgré cela, je n'en devins pas moins leur médiateur dans les démêlés vifs qu'ils avoient souvent ensemble, ayant chacun leurs prétentions ou leur jalousie, quoique exerçant la même charge; et j'ai joué ce rôle très-embarrassant jusqu'en 1780.
Comme M. de Curis ne m'avoit cédé sa charge que par uae suitte de dégoûts que ces messieurs lui avoient fait éprouver et qui compromirent même son honneur, je cru devoir me mettre à l'abbry de pareils événements dès le commencement de ma gestion en faisant régulièrement le journal de mes opérations, des ordres que je recevois, ainsi que des contrariétés que j'éprouvois, ne dissimulant pas même les torts que je pouvois avoir, à fin qu'à tout événement je pusse dans tous les tems me rappeler les faits, et mettre à jour ma conduilte (peut-être tout administrateur eût dû en faire autant), je n'ai pas même laissé ignorer depuis aux premiers gentilshommes de la Chambre cette précaution de ma part ; ils en ont paru badiné eu me disant quelquefois, surtout en sortant de leurs assemblées, que mon journal devoit renfermer de belles contradictions entre eux, ce que je leur avoués de bonne foy, mais en leur disant aussi sur le môme ton que ce journal pouvoii être un préservatif contre la Bastille, mais qu'il ne verroit jamais le jour ni pour eux, ni pour personne que dans ce cas ; ces messieurs en rioient, ou du moins le feignoient; au reste, pas un d'eux ne m'a demandé à le voir, et je ne l'ai montré à personne, et j'ai continué ce travail jusqu'à la nouvelle forme d'administration pour la maison du Roi que M. Necker fit adopter à Sa Majesté en 1779; ce que je dois dire avec vérité, tous MM. les premiers gentilshommes delà Chambre d'alors étant morts, j'ai cru devoir souvent défendre leur cause contre les inculpations du public sur leur probité ; jamais aucun d'eux ne s'est approprié des choses qui ne lui appartenoient pas ; ils pouvoient faire des dépenses à l'envie des uns des autres pour donner des festes et spectacles dans leurs années, dépenses souvent trop considérables, mais bien au-dessous de ce que l'on les annonçoit dans le public, et sur lesquelles j'ai fait souvent des représentations, d'autant qu'elles m'occasionnoient à moi beaucoup de fatigues, mais le Roi les approuvoit, ainsi que des dons et gratifications un peu trop réitérés qu'ils accordoient, mais rien de tout cela ne tournoit à l'augmentation de leur fortune, mais seulement à leur agrément pour captiver les faveurs du prince, et souvent avec rivalité entre eux; leur faveur tomboit en général plus particulièrement sur les gens de spectacles, sur lesquels ils avoient pris l'empire le plus despo-
tique ; tandis que c'étoit dans ma gestion ce qui me déplaisoit le plus ; il me paroissoit naturel que je me mêlasse de ceux qui se donnoient à la Cour, puisque cela fesoit une partie des fonctions de ma place, mais non de ceux, de Paris, regardant les comédiens comme des entrepreneurs intéressés à faire valoir le plus avantugeusement pour eux leur spectacle, en y donnant ce qui pouvoit le plus plaire et attirer le public, et n'ayant à cet égard à répondre qu'aux magi>lrats de la Police.
En 1762, les ministres et les premiers gentilshommes de la Chambre (1) firent réunir sur ma tête les trois exercices des places d'intendants, dits par abréviation des Menus, et pour cela même me firent acquérir une seconde charge sur la démission d'un de mes caramades ; dès lors mes chaînes augmentèrent, puisqu'au lieu de servir de trois années l'une, je me trouvai continuellement en exercice, sans cesse à Paiis, à Versailles, sur les chemins ou dans mon cabinet, pour tenir les états de dépenses au courant, lesquels étoient précédemment arriérés de plusieurs années, d'où il résultoit qu'il n'y avoit point de liaisons des dépenses d'une année à la précédente, et c'est en effet ce qui avoit déterminé le plus à n'avoir qu'un seul intendant pour tous les exercices.
C'est à cette époque que le travail des Menus s'est multiplié plus que jamais par les dépenses tant en bâtiments qu'en grand nombre de catafalques, grands deuils, pompes funèbres, festes extraordinaires, mariages, sacre, etc., ainsi que le tout est détaillé dans un mémoire imprimé que j'ai remis en 1790 à l'Assemblée nationale, laquelle a paru d'autant plus satisfaite de la précision de ce grand travail, que je n'avois d'abord fait que pour ma propre sati-factioa, qu'il l'éclairoit encore sur la difterence énorme qui se trouvoit entre la dépense réelle arrettée à la Chambre des comptes et celle supposée par les envieux ou les calomniateurs ; ayant eu le bonheur de détruire par ce travail fait d'après plus de 3 à G,Oi'0 pièces justificatives les préventions de l'Assemblée, si elle en avoit, je me crus pleinemeht dédommagé des peines que j'avois pris pour ce travail et qui se trouvoit d'ailleurs conforme à ce que le Roi et ses ministres savoient sur le montant des dépenses annuelles de celle administration, et. dont on a bien voulu dans différons tems me marquer satisfaction, ainsi que sur les sacrifices considérables que j'ai été assez heureux de faire, notannnent au sacre, pour n'être pas à charge aux finances; c'est dans le cours de ces années que j'ai été aussi chargé, à titre de confiance, de tout ce qui étoit relatif à l'établissement de la formation de la maison des Princes et Princesses, lors de leur mariage; ce travail m'a occupé plusieurs années, et le compte que j'en ai rendu à M. de Saint-Priest, avec la remise de toutes les | iècesjustilicatives, a été
(1) A celte époque, il y avait eu quelques cliangements parmi les gentilshommes de la Cliambre. Le duc de Gesvres, mort, avait été remplacé en 17o7 par le duc de Duras, et le duc de Fronsac avait été reçu, en 1730, en survivance de son père, le duc de llicheUeu.
arrêté par le Roi ; il n'a encore rien été statué sur les frais que cette administration m'a occasionné et dont je n'avois été chargé que pour débarrassé le Trésor royal de ces détails journaliers.
En 1780, M. Necker réunit tous les administrateurs particuliers des dépenses de la maison du Hoi en bureau sous le litre de commissaires et dont le ministre de la maison du Roi et lui, connue chefs des linances, furent les présidents ; ledit bureau fut en outre composé de deux magistrats de la Chambre des comptes, du trésorier général de la maison du Roi et d'un secrétaire greffier pour la garde ries archives et pièces justificatives des différents comptes rendus; indépendamment dos assemblées du bureau, où toutes les dépenses faites et à faire étoienl discutées, chaque commissaire avoit, lorsqu'il le désiroit, un travail particulier avec le ministre de la Maison pour prendre ses décisions ou recevoir les ordres que le Roi avoit pu donner. Dès lors, les grands officiers de la couronne, ou ceux, qui prétendoient l'être, perdirent le droit qu'ils s'éloient arrogés de donner des ordres directs sur les dépenses et d'en arrêter les comptes (1).
En 1780, je fus encore chargé, et à mon grand regret, de surveiller l'administration do l'Opéra qui avoit coûté plusieurs milHons à la Ville, et dont on craignoit l'anéantissement total; M. Neci<er, qui regardoil la conservation de ce spectacle connue une des choses les plus intéressantes pour les arts et le commerce de Paris, et jiar contre-coup pour les linances, ce spectacle attirant et prolongeant souvent le séjour des étrangers dans la capitale, avoit pensé que je pouvois d'autant plus concourir à ses vues, qu'en i77(i, par un essai momentané que j'avois fait à la prière de M, de Malzerbes, alors ministre, et de M. le Prévôt des marchands, j'étois parvenu à remetlre les (h'-penses de l'Opéra au pair de sa recette, et même avec un bénélice de iO.OOO livres (jue j'engageai le bureau de la Ville à abandonner aux sujets comme un encouragement et une récompense de leurs bons services, car, en eflFet, je fis
(1) Voici la composition hiérarchique des Menus-Plaisirs et Affaires de la Chambre du Hoi, quel [Ues années seulement avant la Révolution, d'après ['Almanach royal :
M. de la Ferlé, commissaire général.
M. des Knlelles, intendant général et adjoint au commissaire.
M. Houdon, ganle-maga^in général.
M. Bo(iuet, iiispe(;leur général pour les hahils et décorations.
M. Pari<, des!<inaU'ur du cahinel du Roi et des Menus.
M. du Itamrau, peiidrc du cabinet du Roi et des Menus.
M. Mari|uand, secrétaire de lii Chambre.
M. Arnoidt, inspecicur-maehiniste.
M. Rallard, iniprinunn' du Roi, rue des Malhurins.
M. Vente, libraire, rue des Anglois.
M. Roullel, l'aîné, machinisie du Roi et de l'Opéra.
M. Roullet, jeune, aide-machinislc du Roi, ù Versailles.
donner dans le cours de cette année 10 opéras au lieu de i ou o que l'on donnoit auparavant par année; celte variété étonna autant le public qu'elle lui plût (1); après cet heureux essai, je crus devoir laisser ce spectacle en d'autres mains ; la Ville, après m'avoir remercié, le confia à deux personnes qui, ayant adoptées mes mêmes erremens, soutinrent pen'Iant les deux années suivantes TOpéra au pair, mais sans excédent de bénéfices (2j; à Pasques 1778, le bureau de la Ville ayant écouté les propositions d'un entrepreneur qui s'engageoit à donner à la Ville un prix de ferme, il se laissa séduire par cet appas (3); l'entrepreneur nonseulement ne paya pas son prix de ferme à la fin de l'année, mais il demanda encore à compter de clerc à maître; on y consentit, il eut encore le crédit d'obtenir que Ton lui cnutiniit l'Opéra à titre de régie pour le
(1) Depuis le 18 avril 1769, l'Opéra était dirigé pour le compte de la Ville par Berton, Trial (mnrt subilement le 23 juin 1771), Dauvergne et Joliveau. Ces quatre auteurs administrèrent en hommes désire'::x de produire leurs œuvres, et, au bout de dix ans, ils avaient produit un déficit de oOO 000 livres, malgré le succès d' I plwjénie cnAulidc et d'Orphée, joués durant cette période : ils ré.^ihaient leur contrat en 1773. Rebel leur succéda en qualiti; d'administrati'ur général, puis, à sa mort, arrivé? en noven)bre 1775, ce fut Brton. Le 30 mars 177G, le conseil fit pubMer un nouveau règlement en quarante-deux articles, pour l'adininislration du Ihé.ilre, et, le 18 avril, il en confia la direction, avec le titre de commissaires du roi « pour gouverner l'Opéra avec l'autorité la plus étendue », à Papillon de la Ferté, des Entelles, Delatouche, Bourboulon, BulTault, ancien marchand de soies et receveur de la Ville, Hébert, qui reçut le titre de trésorier, et Mesnard de Chousy, qui avait suivi i)lus particulièrement les affaires de l'Opéra au temps du duc de la Vi il 1ère. Cette administration, déjà assez complexe, fut encore compliquée d'un directeur gênerai, de deux inspecteurs, d'un agent et d'un caissier; elle eut une excellente idée, celle d'accorder des feux aux premiers sujets pour exciter leur zèle et leur assiduité. La Ferté était bien le chef efleciif de cette vaste machine, et il pouvait s'atiribuer sans vanité le mérite de cette heureuse gestion, illustrée par Alccste. Cependant cette nouvelle administration, dite des Connnissaires du Roi, étant en butte à mille trac^isseries, crut devoir se retirer au bout de quelques mois, à Pâ(|ues 1777. — Ces renseignements . et d'autres qui suivront, sont extraits du Précis sur les différcnUs entreprises, régies et administratiuns de r Académie de musique, dans les Registres des Menus plaisirs (Archives de lOpéra).
(2) Ces deux directeurs, qui entrèrent en fonctions à Pâques 1777, étaient le compositeur Berton et le nrirchaiid de siies Bullault : ils se retirèrent au coinmenccuient de 1778, après avoir donné deux ouvrages intéressants : Armide et le Ruland, de Piccimii, pour le début de ce musicien en France.
(3) De Vismes du Valgay, sous-direclcurdes fermes, entra en fonctions directoriales le l'"'' avril 1778 : ce fut le premier directeur de l'Opéra à ses risques et périls. La compagnie au nom de laquelle il agissait
compte de la Ville ; il en résulta pour elle à la fin des deux années une perte de plus de 700,000 livres (1) ; ce fut alors qu'à Pasques 1780, M. Necker engagea le Roi à réunir l'Opéra à son domaine et à me charger de son administration. D'après la connoissance que j'avois depuis longues années de la difficulté de conduire des gens à talens, pleins de prétentions et souvent de mauvaise volonté, je ne consentis qu'avec peine à prendre une telle surcharge, qui devoit absorber entièrement le peu de liberté dont je jouissois; mais enfin, n'ayant pu me refuser aux vives instances qui m'étoient faites par les ministres de donner dans cette occasion une nouvelle preuve de mon zèle, j'y consentis, nonseulement en refusant tous traitemens à cet égard, mais encore à condition que je ne serois point nommé d?ns l'arrêt qui réuniroit ce spectacle au domaine du Roi, voulant me réserver la liberté de me retirer sans éclat si les choses ne répondoient pas âmes soins et à mes désirs; je refusai de même l'abonnement de 140,000 livres que le ministre proposoit de faire verser annuellement dans la caisse de l'Opéra pour le soutien de la magnificence de ce spectacle, lui représentant qu'il seroit toujours à même de donner des secours, si l'on en avoit besoin, et que même l'assurance d'un pareil fond, qui seroit à charge aux finances, pourroit ralentir le zèle et le travail des sujets, d'autant mieux que [je] croyois qu'il falloit au contraire les intéresser à l'amélioration des receltes et à la diminution des dépenses, en leur faisant espérer que le Roi, qui n'avoit en viie de soutenir ce spectacle que pour la conservation de leurs talens et l'agrément de Paris, leur abandonneroit tous les bénéfices qu'ils pourroient procurer de leurs traveaux ; mes raisons
déposa d'abord entre les mains de la Ville une caution de 500,000 livres, dont celle-ci dut lui servir la rente ; la Ville accordait austi au nouveau directeur une subvention de 80,000 livres: toutes ces conventions avoient été sanctionnées par un arrêt du con.^eil du 18 octobre 1777. De Vismes avait la protection de la cour, par suite de ses relations d'amitié avec Campan, valet de chambre de la reine, et c'est ainsi qu'il put lutter avec succès contre les intrigues et les cabales de Vougny, Delaborde et Beaumarchais, sans arriver cependant à déraciner mille abus. C'était, d'ailleurs, un homme actif qui fit venir une troupe de chanteurs bouffes italiens pour jouer les jours où l'Opéra restait fermé, et qui géra d'abord ;)ssez heureusement les affaires du théâtre ; mais au bout d'un an, il trouva la charge trop lourde et la Ville dut reprendre alors à son compte la direction de l'Opéra.
(1) L'arrêt du conseil ordonnant que l'Opéra serait régi par de Vismes du Valgay pour le compte de la Ville et f^ous la surveillance de Bufiault, e.>l du 19 février 1779 : celte gestion dura tout juste un an, jusqu'en mars 1780. C'est tout à la tin de cette seconde année que de Vismes donna coup sur coup les seuls ouvrages saillants de sa direction : Jpltijjénie e?i Tauridc, Echo et Narcisse, le dernier opéra de Gluck, et AtySy le second de Piccinni.
ayant été approuvées, je travaillai à de nouveaux règlements conjointement avec les premiers sujets, et ils furent adoptés avec d'autant plus de plaisirs par tous les autres, qu'ils se virent pour la première lois admis dans cette administration au moyen d'un comité que je fis créer des premiers sujets, pour qu'ils surveillassent eux-mêmes les recettes et dépenses, et que les comptes en fussent arrêttés en leurs assemblées chaque mois ; le sort des sujets du second ordre et autres fut augmenté en proportion de celui des premiers (1).
Le début de l'année 1780 à Pasques 1781 fut un bénéfice de 39,000 livres, que le Roi abandonna aux sujets; j'avois lieu d'espérer un succès encore plus avantageux pour les années suivantes ; mais l'incendie de l'Opéra, arrivé au mois de juin 1781, détruisit mon espoir, puisqu'il fallut remonter ce spectacle de décorations, d'habits et machines en tous genres, indépendament de l'ordre que j'eu de donner tout ce qui appartenoit au Roi dans ces genres; le spectacle ne cessa cependant pas aussi longtems que Ton avoit lieu de craindre, puisqu'il rouvrit au mois d'octobre suivant, dans une salle faite au grand étonnement du public en 63 jours et qui dureroit encore cent ans, s'il n'y avoit pas des intérêts cachés pour en faire construire une autre (2).
Cependant le déficit des années suivantes ne fut pas aussi considérable que je l'avois craint, surtout par l'insubordination des sujets, qui devint à ï-on comble, ainsi que j'ai été forcé de le démontrer dans un mémoire imprimé pour démentir l'assertion de quelques sujets qui vouloient s'emparer de l'entreprise de l'Opéra, répondoient que ce spectacle coùtoit au Roi plusieurs millions et qu'il existoit un brigandage
(1) L'administration de l'Académie fut retirée à la ville de Paris, qui n'en devait pas moins payer toutes les dettes précédentes, par arrêt du 19 mars 1780, et Berton, qui avait déjà été par deux fois associé, fut nommé directeur en titre de l'Opéra. Il ne jouit pas loni(temps de son privilège, car, moins de deux mois après, il mourait subitement, le 14 mai, d'une maladie inflammatoire gagnée en dirigeant lui-même la reprise de Castor et Pollux {1 mai), et qui l'emporta en sept jours. Dauvergne fut désigné pour lui succéder, avec Gossec pour sous-directeur, et il entra en fonctions le 27 mai : le comité avait tenu sa première séance le 22 avril. La Ferté avait le tilre de Commissaire royal près l'Académie de musique. On trouvera des renseignements plus détaillés sur cette vaste machine administrative dans ma brochure : VOpéra en 4188, rédigée avec des documents inédits extraits des archives de l'Etat.
(2) L'événement a donné raison à La Ferté, puisque cette salle, si rapidement construite et qui devint plus tard le Théâtre de la Porte- Saini-Marlin, a duré jusqu'en mai 1871 : encore a-t-il fillu l'incendier pour la détruire. Voir notre historique complet des Salles de l'OpcrUy publié à la lievue de France de novembre 1873, après l'incendie de la salle de la rue Le Peletier.
horrible dans cette administration, sans faire attention que c'étoit euxmêmes qui administroient et arrêtoient tous les mois leur compte de recettes et dépenses, et assistoient tous les jours au compte de la recette et la contrôloient même à la porte ; il me fut donc très-facile de détruire la calomnie et de prouver que pendant les dix années que l'Opéra a été au Roi, le déficit, année commune, ne se seroit pas élevé à plus de 25 à 30,000 livres, y compris les dépenses extraordinaires, suittes de l'incendie et tout ce qui avoit été fait pour l'établissement et la magnificence de ce spectacle, s'il y eût eu plus de subordination et moins de mauvaise volonté.
Si ce déficit s'est élevé cependant à 60,000 livres environ, année commune sur les 10, l'on sçoit les événements des années 4788 et 1789 jusqu'à Pasques 1790, qui firent languir la recette de tous les spectacles, laquelle ne suffisoit pas môme à payer les appoinlemens; l'Opéra perdit alors près de la moitié du loyer de ses petites loges, ainsi que les redevances que je lui avois procuré sur les autres spectacles, enfin le résultat du compte général rendu au Koi à Pasques 1790 et mis sous les yeux de l'Assemblée nationale, fut un déficit pour les 10 années de 600,000 livres, c'est-à-dire qu'il coûta 900,000 livres de moins que ce que vouloit sacrifier pendant la même époque de tems M. Necker à la splendeur de ce spectacle (1).
Tel a été le surcroît de mes occupations pendant dix ans, et la seule récompense que j'ai tiré de tant de traveaux, du sacrifice entier de ma liberté et de l'abandon presque total de mes affaires personnelles ont été des tracasseries odieuses, ourdies par la méchanceté et la jalousie, et qui m'ont enfin privé du plus grand bien que je pouvois jamais posséder en m'enlevaiit par une mort prématurée l'épouse la plus vertueuse et la plus estimable, et dont la perte a excité les regrets sincères, non-seulement de toutes les personnes auxquelles elle faisoit du bien, qu'elle soulageoit dans leur misère, mais encore décolles qui ne la connoissoient que de réputation ; voilà l'épouse estimable que j'ai eu le malheur de perdre, qui étoit ma consolation dans mes peines et dont la vertu soutenoit mon courage, en veillant sans cesse à ce que je n'abuse pas par un travail trop assidu de mes forces, et dont enfin l'existence étoit si néces-aire pour l'éducation des jeunes enfants qu'elle m'a laissé, et qu'elle eu formé à la vertu par son exemple et en faisant naître en eux ses sentiments.
Le coup fatal qui devoit me priver de ce que j'avois de plus cher au monde me fut porté par un de ceux dont j'avois procuré l'avancement,
(1) La toute-puissance de La Ferté à l'Opéra dura juste dix ans : du 19 mars 1780 au 8 avril 1790. La direction fut reprise alors par la ville de Paris, qui nomma, pour commissaires nuinicipaux, IbMiriot, Leroux, Chaumette, Hébert. Peu de temps après, le décret du 13-19 janvier 1791 proclamait la liberté des théâtres.
mais dont j'arrêtois en même tems tous les projets ambitieux, les croyant nuisibles au bien de l'administration ; il chercha à m'en éloigner en tâchant de m'inspirer des craintes, en m'écrivant au commencement de la Révolution une lettre anoniiue, ou prenant l'air de s'interresser à ma sûreté, il me conseilloit de quitter pendant quelque [temps] Paris et de me retirer à Bruxelles, oij il sa voit que de ses amis me receveroientbien ; mais voyant que je n'avois fait aucun cas de son conseil anonime, il fit répendre le bruit, au mois de juillet 1789, que je recelois à ma campagne de l'isle Saint-Denis des armes, grains et munitions de guerre, et que plusieurs personnes de la cour s'y tenoient cachées en attendant l'occasion de pouvoir s'évader; il ne lalloitque connoître la petitesse de ce local, d'ailleurs trop en évidence, ne pouvant y parvenir ou en sortir qu'en bateau, pour ne pas croire à une pareille calomnie, mais le comité provisoire du bureau de la Ville crut apparament devoir faire faire des perquisitions pour s'assurer des faits dénoncés. En conséquence, M. Desaudray, commendant en second de la garde nationale de Paris, accompagné de cavaliers de la maréchaussée, vint faire une descente chez moi à 10 heures du soir, il trouva Mme de La Ferté et moi avec un ami faisant une partie; cette apparition subite et le sujet de cette visitte firent un effet terrible sur mon épouse qui relevoil à peine de couches et qui se trouvoit dans un moment critique, la contrainte qu'elle se fit pour me cacher sa peine agrava encore le coup qu'elle venoit d'éprouver et depuis rien ne fut possible de rappeller le cours de la nature, elle succomba enfin à cette atrocité, en me faisant éprouver le plus grand des malheurs et qui m'ont rendu insensible à tous ceux que j'ai essuyés depuis et que j'éprouve encore journellement dans ma fortune ; ainsi elle a été, pour ainsi dire, une des premières victimes de la Révolution et moi, par contre-coup, pour avoir cédé à me charger d'une administration dont je semblois pressentir les sinistres suittes.
Le résultat enfin de cette perquisition que mon épouse et moi exigèrent être faites avec la plus scrupuleuse exactitude, jusque dans les moindres recoins, se réduisit à ne pas trouver le moindre indii'c qui put donner lieu à la calomnie; dans le procès-verbal qui fut dressé, je fis même la déclaration du peu de personnes qui étoient venues nous voir depuis que nous étions à la campagne; les habitants de l'isle Saint- Denis, informés de ce qui s'étoit passé et connoissant notre manière de vivre et nos sentiments, partagèrent notre peine; le procès-verbal et son résultat du 3 août 1789 furent imprimés par ordre du conseil provisoire de la ville et affiché à Paris, à Saint-Denis et dans l'isle Saint- Denis ; la calomnie confondue n'en perdit pas néanmoins l'espérance de me nuire, ainsi qu'il sera dit cy-après.
Dès le commencement de la Révolution, j'ai cherché à donner autant qu'il étoiten moi des preuves de bon citoyen, étant un des premiers à prêter à mon district de Paris mon serment civique le 4 février 1790; et m'engageai le 15 juin suivant (quoique dispensé par mon âge) comme volontaire
dans le iO« bataillon de la 4« division, district de Saint-Joseph (1), où j'ai satisfait à toutes mes gardes en payant mon remplacement, et je ne me suis même jamais absenté de Paris pour aller vacquer aux affaires de mon domaine près Compiègne sans un congé du commandant de la garde naiicnale de mon district, et même du commissaire.
Au mois de juillet 179Q, les habitans de l'isle Saint-Denis me firent l'honneur de me nommer connnendant de leur bataillon; je leur fis en conséquence présent du plus beau drapeau qui existoit dans les environs, et mon épouse fit présent au mair de l'écharpe. Le 14 juillet nous avons pretté dans l'église paroissiale entre les mains du maire, à l'issue de la messe, le serment; j'ai cherché à inspirer, dans le petit discours que je fis, les sentiments dont j'étois pénétré. Cette cérémonie s'est terminée par un grand dîné que nous avons donné aux habitants des deux villages, et dont Mme de la Ferté et moi avons fait les honneurs de notre mieux, et à leur satisfaction : ils s'y sont comportés, ainsi qu'à la petite fe.ste qui a suivi, avec une gaité descente que l'on auroit désiré en pareil cas à la ville; c'est aujourd'hui mon concierge qu'ils ont choisi pour leur capitaine ; il s'acquitte de cette place, quoique pénible pour lui, avec autant de zèle que d'intelligence, en maintenant le bon ordre et la discipline, et sachant en même tems ménager le temps de ses soldats, pour ne pas faire de tort à leurs traveaux, aussi est-il fort estimé à la municipalité de Saint-Denis, qui auroit désiré l'employer encore plus utilement, s'il eût voulu accepter; pour soulager les habitants de l'isle, les personnes qui sont avec moi montent aussi la garde; l'on dit que la municipalité de Saint-Denis, qui m'honnorent de quelque bienveillance, avoit pensé à moi pour une des places de chef de division du canton, mais mon âge, ma santé et quelques infirmités, indépendanient du grand nombre de mes affaires, m'eussent empêché d'accepter cet honneur.
Enfin, j'ai fait en toute occasion de mon mieux pour donner des preuves de mon zèle pour la chose publique, ayant été des premiers, comme y. l'avois fait quelques années avant, à porter à la Monoye le peu d'argenterie platte que j'avois, en payant, comme on sçait, un don patriotique énorme (38,900 livres, indépendament du sacrifice de répartition de bénéfice aux postes) et bien au-dessus de mon revenu, en aidant d'ailleurs autant ([u'il ctoit en mon pouvoir aux secours demandés par mon district de Paris, en engageant même le ministre à y faire concourir le Roi sur la liste civile. Sa Majesté lit donner en conséquence à mon district un affût de canon que je fis faire, j'obtins de même dans les Menus, tout le local nécessaire pour la garde nationale, les salles d'a'rsemblées et logements pour les juge de paix et commissaire, et mon district a bien voulu paroître sensible à ces attentions et à
(1) L'hôtel des Menus-Plaisirs, où demeurait La Ferté, était situé rue Bergère.
mon zèle, ainsi que plusieurs autres sections de Paris auxquelles j'ai pu être de quelque utilité, j'en ai fait de même pour Versailles, et j'en ai reçu des remerciements flateurs par écrit, et je les conserve comme des titres honnorables pour moi.
Quelqu'ait été ma conduitte, cela n'a pas empêché mes ennemis, ou plutôt mes envieux, de chercher à me nuire en répendant le bruit que j'étois l'agent des Polignacs, avec lesquels cependant je n'ai jamais eu de liaisons, et dont je crois que mon nom leur étoit peut-être presque inconnu, si ce n'étoit sous celui d'un homme ayant une charge à la cour; je me vis même obligé de chercher à prévenir M. Bailly, alors maire (1), de ce nouveau moyen que Ion tentoit pour me susciter des tracasseries, il m'engagea à mépriser toutes ces menées, et continuer à mener le même genre de vie; elle ne pouvoit être plus retirée, car d'après la perte que j'ai fait, ma société, quoique peu étendue, s'est encore restreinte à ma famille, à un petit nombre d'amis ; depuis longtems i'avois renoncé au spectacle, vu même l'état fâcheux de Mme de la Ferté, je ne suis affilié à aucune société, sinon à celle de la Philanthropie, me bornant même d'y envoyer mon offrande et Mme de la Ferté l'éioit de celle de la Maternité, qui faisoit son occupation la plus chère, puisque cela la mettoit à même, malgré sa mauvaise santé, d'aller visiter les pauvres et de leur porter elle-même des secours; elle les a visitté tant qu'elle a pu sortir, et n'a cessé de s'en occuper jusqu'au dernier moment; aussi a-t-elle été honnorée des regrets de la société, des pauvres et même des personnes qui ne la connoissoient que de réputation ; je n'ai jamais été d'aucun club, mais seulement un moment de la société de sallon de la Comédie italienne, mais mon peu de goût pour le grand monde, l'état de mon épouse et mes affaires me l'ont fait quitter depuis deux ans, n'y ayant jamais été, je crois, douze fois. A l'égard de mes apparitions à la cour, elles ont toujours été relatives aux devoirs, de ma place; dans aucun tems, comme je l'ai dit cydevant, les fonctions de cette place si enviée par ceux qui n'en connoissoient pas les détails, le travail et les dégoûts, ne m'ont mis en liaison de société ni d'intimiti! avec les grands seigneurs avec lesquels j'avois à trait-^T d'affaires, et moins, à plus forte raison, avec les autres, soit par timidité, soit peut-être par un peu de hauteur de ma part pour ne pas m'expo^er aux humiliations que l'on n'épargne guerres dans ce pays-là aux gens que l'on croit d'une naissance moins relevée, surtout lorsqu'ils sont trop entrants et trop familiers; mes liaisons, même avec les ministres, se bornoient de même à mes relations d'affaires avec eux ; et tels étoient mes amis, avant de parvenir à ces grandes places, et que je ne voyois plus alors que très-peu ; je les ai recherché avec le plus grand plaisir dans leur disgrâce, surtout lorsque j'ai pensé qu'ils n'é-
(1) Tous ces événements sont antérieurs à 1792, puisque Bailly quitta son poste de maire en novembre 1791.
toient sacrifiés qu'à l'intrigue. Je dois cependant reconnoissance aux ministres avec lesquels j'ai eu des relations d'affaires; ils ont bien voulu, dans toutes les occasions un peu importantes, rendre un témoignage favorable de mon travail et de mon zèle au Roi, et de m'en marquer verbalement ou par écrits que j'ai conservés, sa satisfaction ; car le Roi a peu eu la bonté de me la témoigner lui-même, et je ne crois pas qu'il m'ait fait l'honneur, non plus que la Reine, de m'adresser la parole trente fois depuis leur avènement au trône, encore n'étoit-ce que relativement aux spectacles (1). J'avoue de bonne foy queje m'en suis trouvé quelque fois humilié, surtout lorsque je voyois que l'on étoit pas dans une aussi grande réserve avec d'autres, dont le travail se bornoit à. bien chasser ou à bien coure à cheval ; les seules occasions ont été relatives à l'Opéra, au succès duquel il s'intérressoit véritablement, et au sacre, me marquant à Reims dans le moment où il étoit entouré de toute sa cour, après la cérémonie, combien il étoit content de la magnificence et de l'économie surtout que j'avois mis dans les dépenses et dont M. Turgot lui avoit rendu compte; voilà cependant cette position qui m'a fait tant d'envieux, lesquels ne connoissant pas la cour et l'esprit des grands, imaginoient que j'étois, pour ainsi dire, de pair et compagnon avec eux, et que c'étoit une source intarissable de grâces pour moi; j'en ai obtenue, en effet, mais sans me rendre importun ni solliciter la place de personne à sa mort ou à sa retraite, lorsqu'il y avoit des enfants ou des parents qui pouvoient y avoir des prétentions ; ces grâces que j'ai acquis par de grands sacrifices pour n'être point à charge aux finances de l'État, et enfin par des traveaux continuels qui exigeoient le sacrifice presque totale de ma libertr", et dont le détail seroit ici trop long, ces grâces, dis-je, étant suprimées aujourd'hui, détruisent les projets que j'avois formé pour mes enfants, en cherchant à leur procurer les connoissances nécessaires pour me succéder un jour dans mes places et y faire encore mieux; mais, au reste, ils seront heureux si, avec moins de fortune, ils sont honnêtes gens, bons citoyens et en
(1) Pour le coup, La Ferté s'amoindrit au-delà de toute vraisemblance: il éUiit, au contraire, fort bien en cour et jouissait d'un sérieux crédit. Protégeant volontiers les siens et les casant le mieux possible, La Ferté avait fait obtenir à son parent Désentelies la place de trésorier du marc d'or, et il avait fourni caution pour lui. Celui-ci se trouva, par suite de la suppression de cette place et des malversations de son caissier, engagé dans une passe difficile, mais La Ferlé se renuia beaucoup et parvint à l'en tirer, grâce à la protection personnelle et très-aclive de la reine. Le dossier coiuplet de celte affaire privée se trouve aux archives de l'Opéra, et l'on y rencontre notamment le brouillon d'un long mémoire, avec une note de La P'erté à l'adresse du copiste : « // faut écrire en gros caractères ROI, RFLNE, un peu moins gros monseigneur, enfin tous les endroits soulignés. » Les maîtres peuvent changer, mais non les courtisans ni leurs marques exagérées de respect.
état de remplir avec honneur et probité les places qu'ils pourront obtenir un jour par leur bonne conduitte, leur connoissance et leur travail, et je désire sincèrement pour eux qu'ils ne recherchent que celles où ils se croiront en état de se rendre véritablement utiles à la patrie; s'ils n'en ont pas les talens, ils doivent se rendre à eux-mêmes justice et se borner à une vie privée, où ils pourront toujours trouver les moyens de se rendre utiles en secourant, autant qu'ils le pourront, les infortunés.
Avant même d'être chargé de la direction de l'Opéra, La Ferté, qui avait su prendre assez vite le premier rang parmi les intendants des 3Ienus pour que le ministre et les gentilshommes de la Chambre aient voulu, comme il s'en vante, réunir les trois charges sur lui seul, La Ferté voyait déjà onduler autour de lui une cour nombreuse de flatteurs, de ces gens à l'œil exercé, au flair subtil, qui savent discerner entre mille le puissant du lendemain, le maître futur, et qui s'attachent dès lors à sa destinée avec une obstination d'autant moins touchante qu'elle est plus tôt récompensée.
Poinsinet, l'illustre, l'unique Poinsinet, Poinsinet le mystifié, était un des counisans les plus empressés de La Ferté, et lorsque sa comédie du Cercle fut représentée à la Comédie-Française, il s'empressa de la dédier à son protecteur (1). Cette flatterie lui valut aussitôt une dure leçon :
On s'étonne et même on s'irrite
De voir encenser un butor;
N'a-l-on pas vu l'Israélite
Jadis adorer le veau d'or ?
Un auteur peut, sans être cruche,
Emniécéner un La Ferté ;
C'est un sculpteur qui d'une bûche,
Sait faire une divinité (-2).
(I) Cette petite comédie, le Cercle, ou la Soirée à la mode, renfermait parait-il, plusieurs scènes de la comédie de Palissot jouée à Nancy et imprimée dans ses œuvres sous ce même litre du Cercle. Comme on demandait à Palissot pourquoi il n'avait pas revendiqué cette comédie : « Serait-il décent, dit-il, que Géronte revendiquât sa robe de chambre sur le corps de Crispin? » Cette petite pièce, en forme de mosaïque, renfermant quelques peintures assez vraies de ce qui se passait parmi
les gens d'un certain monde, le duc de disait à l'auteur : « Il faut,
monsieur Poinsinet, que vous ayez bien écouté aux portes. » ^ (2) Mémoires secrets, 2 octobre 1764.
Cette injurieuse facétie n'empêcha pas Poinsinet de tomber en récidive pour mieux s'assurer les bonnes grâces de son illustre patron, car moins d'un an après il composait une pièce de vers bien élogieuse et bien fade pour célébrer la fête de Mme Razetti. « Qu'est-ce que c'est que cette dame ? demande Bachaumont. C'est la maîtresse de M. de la Ferté. Qu'on juge de là avec quelle infamie 31. Poinsinet prostitue sa muse. A quelle bassesse ne se dégrade-t-on pas, quand on a perdu les mœurs (4)? »
La Ferlé se fait plus sévère et plus rigide qu'il n'était lorsqu'il se pique dans son mémoire d'avoir dirigé cette gent intraitable des artistes avec une équité parfaite, de s'être écarté d'eux, autant que possible et de n'avoir jamais eu ni faiblesse ni tendresse pour aucune de ses charmantes sujettes. Cette indépendance de cœur est toujours bien difficile à conserver pour un homme placé dans une position où mille occasions le sollicitent de faillir, et M. de la Ferté succomba tout comme un autre. Cet homme qui se tai'gue d'une rigidité inattaquable eut au moins, sans parler des bonnes fortunes passagères, deux liaisons sérieuses : l'une dans la danse, l'autre dans le chant. Il va sans dire que celles qu'il avait distinguées n'étaient ni les plus mal vues ni les plus maltraitées de l'Opéra. Il honora d'abord de ses faveurs cette charmante Cécile Dumesnil, demeurée célèbre sous son prénom et qui brillait à l'Opéra par ses talents autant que par ses grâces juvéniles. Elle avait débuté en 1776, sous fadministralion de Berton, et avait obtenu du premier coup le plus vif succès : c'était Gardel l'aîné qui lui avait enseigné la danse. Il eut aussi le bonheur envié de toucher le premier son cœur novice, au grand désespoir des nombreux paillards qui s'étaient mis sur les rangs, comme le ténor Legros, et qui enrageaient de ne pouvoir plus posséder ce trésor que de seconde main, — au plus tôt (2). La tendre Cécile avait décidément un faible pour ses camarades de la danse, car moins d'un an après, alors qu'elle était déjà la plus courtisée, elle se refusait aux adorateurs les plus distingués et les plus riches pour reporter ses préférences sur le danseur iNivelon « qui possédait en homme tout ce qu'elle avait en femme ». Mais, par une de ces bizarreries
(1) Mémoires secrets, 2.j janvier 1763.
(2) Ibid., 18 mars 1777.
— yo —
trop communes en amour, le beau danseur ne répondait pas aux soupirs de Cécile, tout épris qu'il était d'une danseuse figurante, Mlle 31ichelot, honorée des faveurs du comte d'Artois, mais dont les appas n'étaient pas comparables à ceux de sa toute jeune rivale. Dans un accès de jalousie exaspérée, celle-ci s'était laissée aller à toute sa fureur contre la demoiselle Michelot, qu'elle maltraita tort : il fallut bien des efforts et des conseils pour calmer cette tigresse, dont le mérite personnel pouvait seul faire excuser la fougue et les écarts (l).
Mlle Cécile avait eu certain jour des velléités de cantatrice et elle avait imaginé de joutr Colette du Devin dit village avec sa camarade de la danse, Mlle Dorival, pour Colin. Le public se porta en foule à ces représentations inattendues, mais il fit clairement comprendre aux chanteuses improvisées qu'il préférait leur plumage à leur ramage, — l'une avait la voix aigre et l'autre chantait faux, — et elles se contentèrent dès lors de danser (2). Trèspeu de temps après ce caprice vocal, Mlle Cécile se faisait renvoyer du théâtre pour un coup de tête. Elle avait refusé de paraître en scène parce qu'on ne voulait pas lui donner un costume aussi brillant que celui de la Guimard, et Amelot, qui se trouvait précisément au spectacle ce soir-là, l'avait fait conduire au For-l'Évêque en prononçant son exclusion de l'Opéra. Mais la rebelle avait un protecteur tout-puissant dans la personne du prince de Conti, et celui-ci n'eut pas de peine à taire réintégrer la danseuse, au grand plaisir des amateurs de spectacle, que cet événement imprévu avait jetés dans la consternation (3).
Après une nouvelle absence inexpliquée, Mlle Cécile était rentrée au lliéàtre comme maîtresse en titre de La Ferlé, qui l'avait mise dans la plus grande opulence. Elle avait reparu dans le prologue de Sylvie el avait obtenu des applaudissements enthousiastes, car cette retraite semblait avoir encore augmenté son talent aux yeux de ses admirateurs, mais les prétérences que lui valait la protection de La Forte la faisaient mal voir de ses camarades, jalouses déjà de sa figure et de ses charmes. Six mois
(1) Mémoires secrets, 17 février 1778.
(2) Ibid., 18 mai 1778.
(3) Ibid., i et 2 juiu 1778.
n'étaient pas écoulés depuis cette rentrée triomphale que la jolie enfant mourait subitement en couches, à peine âgée de vingt-deux ans. Cette perte cruelle plongea dans une affreuse douleur le financier qui pensait alors, paraît-il, à l'épouser en reconnaissant ses enfants, mais le confesseur appelé au lit de mort de la danseuse exigea qu'elle éloignât d'elle son amant et qu'elle déclarât que les enfants nés durant le temps de leur union n'étaient pas de lui. Cet aveu public, fait en présence de toute la maison appelée en témoignage, humilia au dernier point le pauvre intendant : il aurait pourtant dû s'en douter (1).
La Ferté, qui avait perdu sa femme depuis longtemps, était bien libre de courtiser les tilles d'Opéra dont il avait la direction supérieure, mais l'âge venant, il éprouva le besoin d'avoir des affections plus solides et il crut les retrouver dans les liens légitimes d'un nouveau mariage. Il convola en secondes noces, au commencement de 1782, et parut se ranger de plus en plus dans son intérieur ; il se voua même très -ostensiblement aux pratiques religieuses, et c'est alors surtout qu'il se rapporta des soins profanes de l'Opéra à son ancien caissier, cet intrigant Morel, devenu son beau-frère et qui, après avoir contrôlé les voitures publiques sur la grande route, se mêlait d'avoir de l'esprit et de faire des verS; — en attendant mieux, — grâce au concours discret de l'abbé Le Beau de Schosne {^).
Tout dévot et marié qu'il fût, La Ferté ne tarda pas de retourner à son vomissement, pour employer l'énergique expression des Mémoires secrets : il devint amoureux de Mlle Maillard, et pour faire valoir sa jeune protégée, il imagina de lui donner en chef
(1) Mémoires secrets, Il janvier, 21 et 22 août 1781. — Mlle Cécile, dont la carrière l'ut si courte, avait été reçue danseuse en double en 1777, aux ga;,'es de l,oUO livres. Au bout de deux ans, elle était arrivée au rang de « remplacement » à 2,000 livres d'appointements: elle était la deuxième de celte classe et n'avait devant elle que Mlle Dorival, lorsqu'elle vint à tiiourir. 11 ne la faut pus coutbndre avec une autre Mlle Dumesnil, reçue comme danseuse en double en 1772 et qui se retira ea 1777, l'année même de la réception de Cécile. {Registres des Archives de l'Opéra.)
(2) Mémoires secrets, 14 avril 1782.
— Sale personnage de Didon, dans le chef-d'œuvre de Piccinni (1). Mais 3Ime Saint-Huberty tenait ce rôle avec un succès éclatant, et le difficile était de l'évincer. La Ferté crut avoir trouvé un biais : il lui écrivit qu'elle devait éviter de se fatiguer et se réserver pour des ouvrages plus nouveaux; mais la grande tragédienne, qui entendait bien ne pas céder ainsi un de ses plus beaux succès, répondit aussitôt que sa santé lui permettait de jouer tous ses rôles, et elle joignit à sa lettre un certificat du médecin attestant sa parfaite santé. Repoussé de ce côté, La Ferté se retourna vers le ministre, et lui démontra si bien l'utilité qu'il y avait à produire une nouvelle chanteuse dans Didon, que celui-ci envoya au comité l'ordre exprès de confier ce rôle à 3111e Maillard. Très-froissée de ce passe-droit, Mme Saint-Huberty écrivit au comité qu'une indisposition subite l'empêchait de paraître en scène, que ce malaise durerait probablement très-longtemps et que cette révolution subite arrivée dans sa santé l'obligeait de demander son congé définitif pour Pâques prochain. Cette pique d'amour-propre mit en émoi tout le iripot lyrique, et l'on assurait que M. de Breteuil et La Ferté, irrités d'être teims en échec par une chanteuse, lui avaient certifié qu'elle avait tout juste huit jours pour se déterminer et revenir de sa bouderie, mais qu'après ce délai passé, ses velléités de retraite seraient jugées définitives.
Le rédacteur des Mémoires secrets retarde sensiblement en ne racontant cette querelle que le 23 février, car elle datait du commencement du mois. Les lettres échangées à ce propos entre le
(1) Mlle Maillard, qui devait tenir le premier rang à rAcadémic de musique durant toute la période révolutionnaire, depuis le départ de Mme Saint- Huberty jusqu'à Tarrivée de Mme Branchu, venait dêlre enlevée de droit par l'Opéra au théâtre des PetiLs-Comédiens du buis de Boulogne. Elle avait débuté, le 17 mai 1782, par le rôle de Colette dans/c Decin du vi.Vo^e, puis par celui d'Aline dans la Heine de Golcondc ; le 13 mai 1783, elle jtiiia pour la première lois le rôle d'Ariane, que Mme Saint-Huberty lui céda avec une obligeance bien mal réconq)ensée par la suite, et le ■13 juillet elle représenta Armide daiis /{c/iaud. Elle n'était encore que dans les « doubles » avec 2,000 livres d'appointi-ments, dont 200 variables, mais, au courant de 1784, elle devenait « remplacement pour les rôles de princesses » avec un traitement de 7,000 1.; enfin dans le courant de i78G, elle passait premier sujet, l'égale de Mme Saint-Huberly, à raison de 9,000 livres La marche était assez rapide et l'on voit que La Ferté avait dû passer par là. {Hcgislres des Archives de l'Opéra.)
minisire, l'intendant des Menus et la chanteuse, sont conservées aux Archives nationales (1) et elles sont presque toutes du 5 février 1784. Elles ne nous apprennent d'ailleurs rien de nouveau ni de piquant, sinon que La Ferté était à peu près dans son droit en voulant faire jouer Mlle Maihard, car les règlements ordonnaient que les doubles joueraient tous les rôles, après la dixième représentation, sans que les acteurs en premier pussent s'y opposer. Quant à la prétention soulevée par Marmontel, à l'instigation de la Saint-Huberty, de faire répéter sa nouvelle interprète en particulier, elle était tout à fait insoutenable, non-seulement parce que jamais auteur n'avait eu cette prérogative, mais aussi parce que Mlle Maillard, ayant répété trois ou quatre fois en place de la Saint-Huberly et l'ayant vue jouer une vingtaine de soirs, était tout à fait en état de tenir le rôle. Une de ces lettres est pourtant bien curieuse en ce qu'elle montre combien la cour, voire la reine, prenait de part à ces rivalités de coulisses, et comment La Ferté se voyait obligé de défendre sa nouvelle favorite jusqu'au pied du trône.
Pour mettre sous vos yeux, Monseijïneur, toutes les prétentions ridicules de cette actrice et que j'ose assurer destructives de l'Opéra, je les réunis cy-joinl avec les articles à côté des règlements qui peuvent faire le fondement de votre décision ; car il est indispensable, vu l'état des choses, que vous en donniez une. J'ay imaginé que cette forme de vous présenter cette affaire seroit plus précise et qu'elle vous mettroit peut-être, Monseigneur, dans le cas d'en conférer avec la Reine, car il paroîteroit très important que Sa Majesté put être véritablement instruite des ditTicullés toujours renaissantes qui s'opposent au bien que l'on voudroit faire; cela détermineroit peut-être à nous écouter et moinsgâter ces sortes de sujets ; je ne vous cacherai pas même, Monseigneur, qu'il paroît, suivant ce que le S"" Gardel prétend, que la Reine lui a fait l'honneur de lui dire, qu'elle n'a pas grande opinion de la D^^*' Maillard. Vous seul. Monseigneur, pouvez (sans paruitre instruit de cela) faire sentir que cette jeune actrice est dans ce moment-cy le seul sujet d'espérance en femme pour l'Opéra, et que c'est ce qui excite la jalousie de la D"^ St-Huberti, et qu'il seroit très-lâcheux qu'on ne lui procura pas les moyens de se former, vu les difiicultés de cette première actrice, sur laquelle on ne peut même trop compter, ainsi que vous aviez pu le remarquer par quelques termes assez équivoques de sa lettre et par les
(1) Ancien régime. 0 1, G34.
mots année de grâce qui sont très soulignés. J'avois prévu. Monseigneur, tout ce qui arrive, quand j'ai vu que l'on s'empressoit de la gâter à Fontainebleau ; j'ose croire qu'il n'y a point de sacrifice auquel on ne doive se déterminer pour prévenir la destruction totale de la machine, plutôt que de céder ainsi aux fantaisies de la D'"" Sl-Huberti, qni doit suivre les règlemens, comme les autres, et remplir ses engagemens ; elle scroit fort embarassée de trouver ailleurs ce qu'elle a à Paris, et le public, instruit de ses mauvaises difficultés, ne seroit pas pour elle ; et il ouMie bientôt ceux qui le quittent ou qu'il perd, nous l'avons vu à la retraite des grands sujets ; aujourd'hui il ne pense pas au sieur Yestris (J).
Le ministre, adoptant l'avis de La Ferlé, répondit quatre jours après « qu'il ne fallait rien changer au règlement ». Cet arrêt laconique portait le coup de grâce aux tentatives de révolte de Mme Saint-Huberty, qui dut effectivement céder le rôle de Didon à son ancienne protégée devenue sa plus redoutable rivale. Tout marchait donc au gré de La Ferté, lorsqu'un accident vulgaire, un faux pas, vint arrêter pour quelque temps le cours des succès de 3111e Maillard. « Je vous prie, écrit-il au secrétaire du ministre, de vouloir bien prévenir M. le baron de Breteuil, que malheureusement on ne donne pas aujourd'hui Cliimène, ce qui est très-malheureux pour M. Sacchini, Mme Saint-Huberty se disant enrouée. On ne peut pas non plus donner Didon, M. de Vcrmonde ayant défendu à la Dlle Maillard qui est tombée et qui a été saignée, de jouer.. (2) » Un rhume d'un côté, une chute de l'autre, excellentes conditions pour équilibrer les chances contraires de Sacchini et de Piccinni.
Questions de discipline ou questions d'argent, telles étaient les deux préoccupations constantes de La Ferté, car si plusieurs des sujets étaient incorrigibles, comme Aille Dorival, d'autres étaient insatiables, comme Mlles Levasseur et Guimard, et ce n'était pas une petite affaire de toujours punir ou gronder, de toujours donner ou marchander. Voici, par exemple, Mlle Dorival qui arrive un soir pour danser en état d'ébriété complète. On eut toutes les peines du monde à combiner le spectacle d'autre façon pour se
(1) Archives nationales. Ancien régime. 0 1, G;2G. Lettre de La Ferté au ministre, du 0 février 178 i.
(2) Archives nationales. Ancien régime. 0 1, 62G. Lettre de La Ferté k M. Comyii, du 20 lévrier 1784.
passer d'elle, et La Fertc la lit immédiatement conduire en prison, puis il appela l'attention du ministre sur ce scandale et lui conseilla de faire un exemple. « Vous avez fort bien fait de prendre des mesures nécessaires pour faire punir la demoiselle Dorival de sa crapule et de son manquement à ses devoirs, lui répond M. de Bnteuil le 16 janvier 1784. Je la ferai retenir au moins huit jours en prison et je chargerai M. Lenoir de lui faire sentir tout le mécontentement que j'ai de sa conduite (1) ». Pour le « lui faire mieux sentir », Lenoir la mit au secret avec seule faculté de voir sa mère, sa tante et ses principaux parents, mais « sans qu'elle pût se divertir avec des étrangers (2) ». Précaution judicieuse en un temps où les actrices ainsi incarcérées faisaient bonne chère et menaient joyeuse vie en prison avec leurs amis, gens de lettres ou riches seigneurs, qu'elles conviaient à ces fêtes entre quatre murs pour narguer les sévérités de l'administration.
Quelques années auparavant, la même danseuse s'était déjà fait enfermer pour avoir manqué de respect en plein théâtre au maître de ballet, au glorieux Diou de la danse, ù l'incomparable Vestris. Celui-ci avait obtenu une lettre de cachet contre elle, mais la rebelle s'était cachée pour n'être pas prise, puis elle avait procédé judiciairement contre son supérieur. Lasse enfin de garder la retraite, elle s'était constituée prisonnière, tout en promettant d'exposer son persécuteur aux risées du public dans un mémoire rédigé tout exprès : celui-ci était déjà en butte au mécontentement des spectateurs qui le couvraient de huées dès qu'il entrait en scène. Mlle Dorival ne resta en prison que deux heures ; elle reparut le dimanche 18 août au milieu d'applaudissements sans fin, tandis que Vesîris tenait tête à l'orage avec sa vanité imperturbable et dansait comme un dieu (3).
Danseuse aimée et applaudie, mais très-décidée et fort éprise de
(1-2) Archives nationales. Ancien régime. 0 1, G2G et 63 i.
(3) Mémoires secrets, 17 et 21 août 177G. Cette aventure a été absolument défigurée par les inventions romanesques de Custil-Blaze. — Aussi peu convenable à l'église qu'au th»';âtre, Mlle Dorival, et aussi Vestris, comme la plupart des artistes de l'Opéra, se fit remarquer par l'inconvenance de sa tenue et par ses agaceries au service pour le repos de l'ûme de Carlin, organisé en grande pompe par les comédiens italiens dans l'église des Petits-Pères. Les artistes de la Comédie française, au
boisson, 3111e Dorival était une des tilles de l'Opéra qui causaient le plus de tracas à l'intendant par son caractère insoumis et malicieux. Trois mois auparavant, La Ferté, se trouvant à Fontainebleau avec une partie des artistes de l'Opéra, dont Mlle Dorival, pendant le séjour de la cour, écrivait au ministre Amelot, resté jusqu'alors à Paris, le 24 octobre 1783 : « Autre discussion, Monseigneur, la demoiselle Dorival est venue samedi dernier me subtiliser un billet de voiture avec relais, en me disant qu'elle devoit se trouver à une répétition. Xon-seulement 31. Gardel vient de me dire qu'il n'en avoit point annoncé, mais même qu'elle n'avoit pas voulu faire son service à l'Opéra ; elle a maltraité fort le commis du bureau des voitures, ainsi que les gens des Menus, voulant exiger des distributions de gazes et rubans, dont elle n'avoit pas besoin ; elle a manqué empêcher un ballet ici : c'est une mauvaise tête et qui, de plus, dit-on, étoit yvre... (1). «
Insubordination d'une part, course à l'argent de l'autre, chacun voulant s'amuser autant que son camarade et gagner davantage. Mlle Rosalie Levasseur, par exemple, qui était alors au déclin de sa brillante carrière, mais qui faisait encore la pluie et le beau temps à l'Opéra, grâce à la protection du comte de Mcrcy- Argenteau, ambassadeur de l'Empire, prétendait qu'il fût fait exception en sa faveur aux règlements sur les traitements des artistes et qu'on lui accordât des prix exceptionnels. Elle allait pourtant déclinant d'une façon assez sensible, tandis que Mme Saint-Huberty gagnait en faveur et en talent, et La Ferté écrivait certain jour au ministre : « Je ne puis vous cacher, monseigneur, que le public malmène beaucoup Mlle Levasseur; elle a reparu dans Jphiyénic, et, en elTct, l'on ne lui trouve plus de voix, et M. l'ambassadeur... deveroit bien lui ilonner un conseil. »
L'ambassadour donna, en elfet, le conseil, mais dans un sens contraire aux vues de La Ferté, qui écrivit au ministre le 14 jan-
contralre, se tenaient avec une convenance parfaiti! et les dames ne dêlournaient pas les yeux de grands livres tout neufs achetés pour la cérémonie. Quant à messieurs et dames de la Comédie italienne, représentant le deuil, ils étaient troji accoutumés à aller à l'église pour ne s'y \Kvs comporter en bons callijliques, ajoute le chroniqueur avec une pointe de raillerie dédaigneuse. {Mémoires secrets, 28 septembre 1783.) (I) Arcliives nationales. Ancien régime. 0 1, 634.
vier 1784: « Monseigneur, Mlle Levasseur m'a envoyé demander ce malin à huit heures un rendez-vous ; je l'ai en conséquence attendue, ne doutant pas que M. l'ambassadeur ne lui eût dit qu'il m'avoit rencontré hier chez vous ; en effet, elle m'a dit qu'elle a\ oit appris que M. l'ambassadeur (qui, a-t-elle ajouté, étoit de tous les tems votre ami) vous avoit l'ait une demande pour elle et remis un mémoire, mais qu'elle ignoroit absolument ce que contenoit le mémoire et l'objet de la demande, que sans cela elle m'auroit prié de l'appuyer auprès de vous; j'ay crû devoir feindre d'ignorer ce qu'elle désiroit, et pour ne pas la mettre dans le cas de me faire connoître ses prêtent. ons, je me suis retranché en compliments vagues, en lui disant que j'avois été hier à Versailles uniquement pour m'informer de votre santé , que j'avois rencontré chez vous M. l'ambassadeur qui vous avoit même trouvé fort occupé à travailler, et que j'avois saisi le moment où il sortoit pour avoir l'honneur de vous faire ma cour un instant ; c'est ainsi que j'ai crû devoir répondre à sa petite supercherie, et nous nous sommes séparés après avoir parlé beaucoup de l'Opéra et de la vie retirée qu'elle m'a dit mener (1). »
Il était impossible de refuser quoi que ce fût, même un passe-droit flagrant, à un homme de l'importance de iMercy- Argenteau. M. de Breteuil le comprit sans peine et répondit aussitôt à La Ferté : « Je suis dans la nécessité et le désir de faire ce qui plaira à M. le comte de Mercy dans l'objet qui intéresse la demoiselle Levasseur. » Donc, marché conclu entre le ministre et la chanteuse, qui obtint un traitement particulier sous promesse de le tenir secret^afin de ne pas donner à quelque autre artiste envie d'en demander autant. La Ferté écrivait à ce propos au ministre, le 0 février : « Dans la position actuelle des choses, fort fâcheuse pour l'Opéra, et foi't ennuyeuse pour vous, Monseigneur, je crois que vous penserez qu'il est très-important que les arrangements à faire pour la demoiselle Levasseur soient absolument ignorez ; et que les 1,000 livres soient sur le trésor royal. M*** exigeant la parole d'honneur de cette actrice de n'en jamais parler à personne; car non-seulement la dame Saint-Huberti demanderoit
(I) Archives nationales. Ancicsn n''i,'ime. 0 1, CIJG.
peut-être le quadruple , mais encore tous les autres sujets qui se regardent comme nécessaires en feroient autant. Cette afiaire donc, pour éviter de dangereuses conséquences, et affligeantes peut-être pour vous-même, Monseigneur, exige beaucoup de discrétion de la part de la demoiselle Levasseur. J'espère que vous me pardonnerez ces conseils, comme une suite de mon respectueux attachement pour vous et du désir que j'ai que vous puissiez jouir, s'il est possible, de quelque tranquillité dans une pareille administration (1). »
Mlle Levasseur une fois satisfaite, il semblait qu'on pût vivre en paix et que cette première atteinte aux règlements ne dût pas tirer à conséquence. Mais l'argent n'était pas tout ce que désirait Mlle Levasseur dans cette augmentation, c'était aussi la satisfaction de se dire et de faire comprendre à autrui qu'elle était bien la première par le talent comme par les émoluments. Et comment le faire deviner sans laisser à entendre qu'elle était traitée sur un pied exceptionnel et que les règlements de l'Opéra n'étaient pas faits pour une chanteuse de sa valeur?
Moins de deux mois après, Mlle Guimard, qui devait bien avoir appris ou deviné la chose, faisait une demande analogue, et La Ferté écrivait au ministre le 3 avril 1784 : « Monseigneur, j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint la copie d'une lettre que j'ai reçue de Mlle Guimard et qu'il seroit à désirer (]ue vous eussiez la bonté de parcourir, pour que je puisse recevoir vos derniers ordres avant votre départ. Tl paroît que tout le monde est allarmé de la crainte de perdre 3111e Guimard. M. Lenoir, chez lequel je viens de dîner, m'en a même parlé, et il lui sembleroit juste qu'on lui donnât quelque satisfaction, en lui promettant de lui accorder les 4,000 livres de plus de pension qu'elle demande pour le tems de sa retraite; mais h condition toutefois qu'elle n'en parleroil pas, pour (pie cela ne tirât pas à conséquence. Ainsi il faudrait (prelle gardât le môme secret que Mlle Levasseur ('2). o Une; fois entamée, cette série de passe-droits mal cachés ne devait pas s'arrêter de sitôt : une injustice en amenait une autre, et l'on dut accorder bientôt ù Vcslris, à Mme Sainl-IIuberty, à maint autre ce qu'on avait accoidé d'abord â Rosalie Levasseur et â la
(1, 2) Ai'chives nationales. Ancien régime. 0 1, 030.
Guimard. Le règlement n'existait plus que pour être éludé ou violé, toujours sous le sceau du secret et avec des précautions infinies qui ne trompaient personne et n'empêchaient personne de réclamer bientôt la même faveur.
Du reste, la position de la Ferté était assez délicate et il avait parfois des choses peu flatteuses à transmettre au ministre. Dans telle affaire qui causa une grande fermentation à l'Opéra, pour la retraite de Legros par exemple, il se passait dans le comité des scènes assez irrévérencieuses que La Ferté se voyait forcé de raconter au ministre, en lui conseillant même de faire comme s'il n'en savait rien. Lorsqu'il s'agit de la retraite de Legros, Amelot et La Ferté se trouvaient en opposition violente avec le comité, parce qu'ils voulaient décider le célèbre ténor à rester encore un an à l'Opéra. La Ferté avait même été assez adroit pour faire écrire une lettre par laquelle quelques membres du comité, dont Gardel, demandaient à Legros de vouloir bien continuer ses services à l'Opéra, et une autre à Morel, par laquelle les mêmes personnes priaient cet intrigant de vouloir bien assister non plus à une séance du comité, mais à une assemblée générale de tous les artistes copartageants, convoquée par ordre du ministre pour s'occuper de cette importante afiaire : le départ ou la rentrée de Legros. C'est là l'origine du pouvoir de Morel ; les artistes avaient introduit le loup dans la bergerie en le priant de venir les espionner. Il n'avait pas en effet d'autre tâche à remplir, comme il appert de cette phrase d'une lettre adressée à La Ferté par le ministre, le 20 avril 1783 : « Remerciés, je vous prie M. Morel du narré ([u'il a pris la peine de me faire de ce qui s'est passé à l'assemblée et de la complaisance qu'il a eu de s'y trouver et de pérorer tant de mauvaises têtes. »
En priant Legros de rester encore un an à l'Opéra, La Ferlé semblait donc accéder aux vœux exprimés par une partie du comité, vœux qu'il avait eu soin de faire rédiger par la plume experte de Lasalle. Aussi écrivait-il aux artistes le \6 avril 1783: « Je vous annonce, messieurs, que d'après la lettre fjue vous avés écrite à M. Legros et que le minislri'- n'a pu qu'approuver vis-à-vis un des plus anciens de vos camarades, 31. Amelot l'a enfin déterminé hier à faire encor l'essai de ses forces et de son zèle pendant cette année, en lui accordant néanmoins un congé pour aller aux Boues
de Sainl-Amand. M. Amelot espère que sa santé lui permettra de chanter quelquefois cette année, ce qui assurera d'autant plus le service pendant le voyage de Fontainebleau. » Au reçu de cette nouvelle, les membres les plus ardents du comité, qui jouaient au directeur depuis un an qu'ils étaient parvenus à faire partir Dauvergne, et qui se montraient très-jaloux de leurs prérogatives directoriales, imaginèrent ou firent semblant de croire qu'en décidant Legros à rester au-delà du temps normal, le ministre et l'intendant des Menus avaient pour but caché de l'élever peu à peu à la place de directeur avec le susdit Morel. Cette idée seule causa un indicible émoi parmi les artistes du comité; ils entrèrent en révolte ouverte contre leurs supérieurs, et la Guimard, qui était une des mauvaises tètes de la troupe, alla jusqu'à écrire à La Ferté une lettre presque injurieuse, qu'elle terminait en le sommant de lui faire réponse immédiate : « D'api es cela, monsieur, je vous prie de vouloir bien me donner vos dernières intentions, et si elles sont telles qu'on me les a assurés, recevés ma parole d'honneur que je ne rentrerai pas et que rien dans le monde ne me fera changer de façon de penser; ayés autant de confiance que j'en ai toujours eu à la vôtre. » La fermentation devint bientôt telle, que La Ferté pria le ministre d'y couper court en parlant ferme, c'est-à-dire en donnant un ordre absolu. Celui-ci fit donc signifier au comité sa volonté expresse en faveur de Legros. Mais l'effet produit par la lecture de cette lettre fut tout autre qu'on ne pouvait l'attendre; La Ferté dut pourtant le signaler à Amelot en atténuant autant que possible l'accueil dérisoire fait à ses ordres.
« Monseigneur, lui écrit-il le 22 avril, vos réponses ont été lues ce matin à l'assemblée. Mlle Guimard, Saint-Huberty, Nivelon et (juclques autres se sont levés, ont fait une grande révérence sans proférer un seul mot, et successivement tout le monde s'en est allé; Mlle Guimard a accaparé Mme de Saint-Huberty qui n'a pas besoin de cela pour être une mauvaise tête; elle a eu même la malhonnêteté de proposer au S"" La Salle de faire une délibération pour chasser M. Morel du comité, en prétendant qu'il était cause que le sieur Legros restoit; heureusement qu'elle ne l'avoit (lit (|u'à La Salle et bas, et il lui a répondu de même en lui faisant .sentir l'inconséquence de sa conduite, c'est sur cela qu'elle
s'est retirée sans expliquer rien et qu'elle a emmenée avec elle Mme de Saint-Huberty et les autres ; mais il faut que vous paroissiez ignorer ce nouveau trait d'audace. 3Iorel a bien t'ait de ne pas aller à cette assemblée, dont d'ailleurs on ne l'avoit pas prévenu. Sçavoir si le petit comité qui doit probablement se rassembler ce soir à l'ordinaire chez 3111e Guimard, quand il s'agit de s'ameuter, ne nous fera pas paroître quel([ues nouveautés pour demain, car il faut s'attendre à tout. » Voir ses ordres ainsi tournés en ridicule, puis acceptés avec une soumission ironique pire que l'insoumission, et se sentir contraint de ne manifester aucune impatience contre ces insolents sujets : tel était le prudent avis de La Ferté, avis auquel le ministre se rangea non sans humiliation, mais parce qu'il était impossible de punir une irrévérence qui se traduisait par excès de politesse. « La conduite et les propos de Mlle Guimard à l'assemblée du 22, répond-il à La Ferté quatre jours après, ont continués d'être ridicules, je crois que le meilleur parti à prendre est de n'avoir pas l'air d'y faire attention (1). » Le minisire et l'intendant en étaient venus à leurs fins et avaient eu le dessus, mais de quelle pauvre façon et au prix de quelles mortifications !
(1) Lettre du ministre à LaFerlé du 26 avrill783. Archives nationales. Ancien régime. 0 1,637. — C'est dans le même registre que se trouvent les nombreuses pièces concernant toute celte affaire, qu'il suffisait de résumer et dans laquelle se trouvait aussi mêlé Dauberval, que le ministre et l'intendant voulaient maintenir à l'Opéra comme maître de ballets, malgré le désir par lui manifesté de s'en aller, à la grande joie de tout le clan chorégraphique, que son départ allait faire monter d'un rang. C'est surtout contre lui que s'escrimait la Guimard, parce qu'il s'était plusieurs luis montré favorable aux prétentions excessives de sa rivale, Mlle Peslin.
Parmi les nombreux manascrits de La Ferté, lettres, rapports projets, règlements, qui sont conservés aux. Archives nationales, il est une pièce d'un intérêt capital, d'abord parce qu'elle offre un tableau complet de la troupe de l'Opéra à cette époque, ensuite parce que les observations ajoutées après chaque nom et qui sont de la main de La Ferté, montrent qu'il savait très-bien discerner et constater les mérites et les défauts de ses subordonnés, lorsqu'il n'était pas en butte à des taquineries ou à des révoltes incessantes, lorsque, toute contrariété cessant, il avait à rendre un compte sérieux, de ce qu'il fallait espérer ou craindre de chaque artiste. Cette pièce est intitulée : État de tous les sujets du chant et des chœurs de l'Académie royale de musique, avec un précis sur leurs talents et leurs services. Ce rapport n'est ni signé, ni daté, mais l'écriture de La Ferté est bien reconnaissable. De plus, il est facile d'en déterminer la date, d'aborden comparant la liste des sujets éimmérés aux listes publiées chaque année par les Spectacles de Paris, et ensuite parce que La Ferté avait fondé beaucoup d'espoir sur l'établissement prochain d'une École de musique |)uur améliorer l'état de l'Opéra et en faciliter l'administration. Or, c'est par un arrêt du conseil d'État, en date du 3 janvier 4784, que le roi, accédant aux vues du baron de Breteuil et de M. de la Ferté, établit dans l'hôtel des Menus-Plaisirs l'Ecole royale de chant et de déclamation, qui devint plus tard le Conservatoire. Double preuve que ce rapport date de la fui de 1783 (1).
La Ferté dut le rédiger pour mettre au courant des alfaires et
(1) Fétis se trompe dans le peu de lignes qu'il consacre à La Ferlé (luaiul il tlil que celui-ci eut d'abord, en ([ualilé d'iiilciidant dos Mciuis, la direction de l'Ecole royale do chant rondétî par le baron ilo Brclouil, puis()iril administra l'Opéra pour le coniplodu roi. 11 avait depuis trois ans et plus l'Opéra sous ses ordres lorsque l'École l'ut l'ondée, précisé-
des artistes de TOpéra le baron de Breteuil, qui venait d'être nommé ministre de la maison du roi, et il le divisa méthodiquement en deux, parties : Chant et Danse. La seconde partie est écrite tout entière de sa main. Quant à la première, il a fait dresser par un autre la liste de tous les artistes avec un jugement sommaire, mais il y a joint après coup des détails plus précis qu'il voulait transmettre en secret au ministre : ce sont ses notes qui forment les seconds paragraphes ajoutés à la plupart des artistes de chant. Ce rapport est de quatre à cinq ans antérieur à celui que Dauvergne adressa, en août 1788, à M. de Villedeuil, qui venait de remplacer le baron de Breteuil (1) : il y a donc, entre ces deux états, un intervalle suffisant pour que les choses aient pu changer à l'Opéra et qu'il y ait intérêt à les comparer. Ils sont, d'ailleurs, fort différents l'un de l'autre; et si celui de Dauvergne est plus rapide, plus amusant, plus incisif, celui de La Ferté est plus précis et plus instructif.
Chant.