‹ Un précurseur du socialisme: Saint-Simon et son œuvreChapitre 21 sur 23 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Saint-Simon appartient au xviii® siècle par sa jeunesse, au xix'' par son âge mûr; il a vu le premier ruiner Tancien régime, il a espéré que le second allait foncier le régime nouveau. Les Encyclopédistes avaient critiqué le passé; l'auteur du Nouveau Christianisme voulut organiser l'avenir et crut présenter une doctrine entièrement originale. Mais les penseurs les plus vigoureux subissent l'influence de leur époque et de l'éducation reçue ; l'élève de d'Alembert n'a pas échappé à la loi commune, et c'est dans le xvm'' siècle que nous devons chercher les origines de son système.

L'Encyclopédie avait été, comme le dit justement Saint-Simon, une antithéologie ; à la théologie succéda la science, qui fut pour les philosophes français l'objet d'un véritable culte. Elle marchait alors à pas de géant, grâce au triomphe dvi n'^tv:-

table esprit critique, c'est-à-dire de l'esprit de patience et de modestie : on sut se borner à Tétude des phénomènes, à la recherche des causes secondes, et Ton cessa d'imaginer des essences mystérieuses qui ne tombaient pas sous les sens ; la chimie devint positive depuis Lavoisier, la physiologie depuis Cabanis. Chacune des sciences particulières comprit ce qui faisait son objet, ses limites, son individualité. De la séparation même sortit le rapprochement : une fois que chaque science eut des contours nettement dessinés, on aperçut les points de contact entre les différentes études, les caractères communs qui permettaient , de les associer ensemble. Comme le disait Cabanis en 1795, « on voit, on sait, on démontre aujourd'hui qu'il n'est rien d'isolé dans les travaux de l'homme ; ils s'entrelacent, pour ainsi dire, comme les peuples dans leurs relations commerciales ; ils s'entr aident comme les individus unis par les liens sociaux* ». On essaya de marquer ces rapports et ces parentés par une classification nouvelle ; c'est ainsi que Saint-Simon, devançant Ampère et Comte, voulut refaire la carte scientifique dressée par Bacon.

Le résultat le plus considél'able de ces découvertes fut de montrer le lien entre la physiologie et la psychologie. Le christianisme avait élevé une

1 Cabanis, Œuvres complèles. Paris, 1823, 8% t. I, p. 359 (écrit en l'aa III).

barrière entre Tesprit et le corps ; la philosophie du xviif siècle la renversa. 11 n'y a pas d'idées innées, toutes les idées viennent des sensations, avaient dit Locke et ses disciples français; donc la sensation et la réflexion se touchent, le physique et le moral sont inséparables. Un élève du xvin" siècle, le chef des idéologues, déclare en 1793 que la science de Thomme se trouve dans le même état que la science des astres cent ans auparavant. Locke en a été le Copernic, Dumarsais le Galilée, Condillac le Kepler \ Tandis que Destutt de Tracy parlait de cette manière, que Burdin proposait à Saint-Simon d'organiser la physiologie, Cabanis et Bichat fondaient la connaissance réelle de l'être humain.

Ayant transformé la psychologie, le xvin® siècle voulut tirer les conséquences de sa découverte et prétendit (frayant ainsi le chemin à Saint-Simon) renouveler la morale ainsi que la politique. La morale religieuse, fondée sur la rémunération future, succombait avec le christianisme ; elle fut remplacée par la morale positive, reposant sur l'intérêt personnel. Les moralistes nouveaux, surtout Helvétius et Bentham, s'attachèrent à prouver que l'accord existe entre l'intérêt individuel et l'intérêt général. « Tous les hommes, dit Helvétius, ne tendent qu'à leur bonheur ; on ne peut les sous-

1 Picdvet, Les Idéologues , p. 301.

traire à cette tendance ; il serait inutile de l'entreprendre et dangereux d'y réussir ; par conséquent, l'on ne peut les rendre vertueux qu'en unissant rintérêt personnel à l'intérêt général. Ce principe posé, il est évident que la morale n'est qu'une ^science frivole si Ton ne la confond avec la politique et la législation *. » Bentham, insistant plus encore sur l'identité entre le bien de chacun et le bien de tous, assigne pour but à la morale de « régulariser Tégoïsme ».

Helvétius désirait que l'on composât d'après ses principes un catéchisme de probité ; c'est ce que firent son ami Saint-Lambert et son disciple Volney. « Qu'est-ce qu'on doit aux hommes ? demande Saint-Lambert. — De contribuer à leur bonheur. — Pourquoi? — Parce que depuis sa naissance jusqu'à sa mort l'homme a toujours besoin des hommes. » Volney pose en principe que la Joi naturelle commande à l'homme une seule chose, la conservation de soi-même, et sur ce principe il fonde les vertus. Les vertus sociales se ramènent toutes à la justice. « La charité n'est que la justice, avec cette

^ HelvétiuS) De l'esprit (Discours II, diap. xv). Comparez Saint- Simon: « La poliliqu6 est une conséquence de la morale. Celle-ci consiste dans la connaissance des règles qui doivent présider aux rapports eutre Tindividu et la société, pour que Tun et Tautre soient le plus heureux qu'il est possible. Or la politique n^est autre chose que la science de celles d'entre ces règles qui sont assez importantes pour quMl soit utile de les organiser, et en même temps assez claires, assez universellement adoptées pour que l'organisation en soit possible. » Œuvres, III, p. 30.

nuance que la stricte justice se borne à dire : « Ne fais pas à autrui le mal que tu ne voudrais pas qu'il te fît, » et que la charité ou Tamour du prochain s'étend jusqu'à dire: « Fais à autrui le bien que tu en voudrais recevoir. » Destutt de Tracy part également de l'intérêt individuel pour justifier

le mot de l'Evangile : « Aimez- vous les uns les autres *. » Mais Volney blâme le précepte de tendre l'autre joue à celui quia frappé la première ; Tracy désapprouve, comme excessif et chimérique, le commandement: « Aimez votre prochain comme v^ous-même. » Voilà les précurseurs de Saint-Simon. Toute la partie scientifique de son système de morale est empruntée auxvni® siècle; et même sa philanthropie s'est résumée dans le verset approuvé par Destutt de Tracy : « Aimez-vous les uns les autres ^ »

La morale touche à la politique; nous venons de voir qu'Helvétius les confond. Mais sur le caractère général des lois il y a divergence entre lui et Bentham ; ce désaccord est dû à la différence des habitudes et des mœurs politiques de l'Angleterre et de la France. Bentham nie l'existence du droit naturel; le délit, voilà l'unique source des idées

* Saint-Lambert, Catéchisme miiversel (Paris, 1798, 8°), t. II. — Volney, La loi naturelle^ ou Catéchisme du citoyen français^ 1793. — Deslutt de Tracy, Traité d*économie politique (inlroduction). Paris, 1823, 12* (paru en 1809).

2 Saint-Simon a particulièrement loué Volney, Œuvres choisies^ I, p. 197; Œuvre^y IV, p. 75.

de droit et d'obligation. Nulle loi ne peut exister sans coercition, donc sans souffrance; toute loi est un mal en elle-même; donc moins le législateur gouverne, mieux il agit: « le despotisme n'est jamais plus funeste que lorsqu'il se produit sous le manteau de la bienveillance. » Voilà un langage qui convient au pays du self-governement; Herbert Spencer a puissamment développé les mêmes conclusions.

Helvétius, au contraire, a pleine confiance dans le gouvernement et les lois. La société politique doit être organisée d'après la raison ; malheureusement les hommes sont imbus des préjugés que leur ont légués les époques d'ignorance et de fanatisme ; ces préjugés, qui ne sont pas innés, peuvent être extirpés. C'est l'œuvre des lois, et surtout de l'éducation, qui devient ainsi l'objet essentiel du gouvernement. Helvétius est partisan du despotisme éclairé, à la façon de Frédéric II ; d'après lui, « les vices d'un peuple sont toujours cachés au fond de sa législation » ; et il ajoute ce mot, qui nous étonne aujourd'hui: « C'est par la réforme des lois qu'il faut commencer la réforme des mœurs. » La plupart des philosophes pensaient comme lui.

Il est vrai qu'une école nouvelle en France combattait leurs vues et revenait à celles de Bentham ; les économistes prêchaient la liberté, l'abstention du gouvernement. Mais combien, dans la pratiqué, retournaient à la tradition de la souveraineté bien-

faisante! Turgot était le défenseur convaincu du laissez faire ^ laissez passer ; pourtant l'intendant du Limousin créa des greniers de réserve et des ateliers de charité; le contrôleur général de Louis XVI se montra aussi autoritaire en imposant la liberté du commerce des grains que le grand ministre de Louis XIV en établissant les tarifs protecteurs. Et la doctrine même de Turgot rencontrait comme ennemis, non seulement de simples littérateurs tels que Linguet ou Galiani,mais devrais hommes d'Etat. Necker opposait l'Etat pourvu de la liberté économique, c'est-à-dire de la liberté pour les riches d'opprimer les pauvres, à celui où le gouvernement veille sur la classe la plus nombreuse et garantit le pain à la masse des misérables. C'est la doctrine courante en France au xviii® siècle. Nous nous laissons éblouir par la réputation des physiocrates, par les noms de Quesnay, de Gournay, de l'Ami des hommes, nous nous imaginons à tort que leur système se répandit comme une traînée de poudre. Le succès, la popularité allaient non pas à leurs gros livres, mais aux railleries de V homme aux quarante écus sur le prétendu ordre économique, aux arguments vigoureux de Galiani contre le libre-échange. M""° de Staël a dit qu'en France la liberté était ancienne et le despotisme récent ; le mot est profond et juste, quand on l'applique à l'histoire des institutions politiques ; il est faux si l'on parle des questions économiques. Tous

les grands rois de France, tous les grands ministres ont voulu jouer le rôle de Providence des pauvres, depuis le Père du peuple jusqu'au roi de la poule au pot^ depuis Sully jusqu'à Necker ; les physiocrates étaient des novateurs, des révolutionnaires. La majorité des philosophes approuvait les mesures socialistes du gouvernement, puisqu'ils voyaient dans les lois l'origine dé tous les progrès. Saint-Simon n'a fait que suivre la tradition française.

La même tendance apparut dans les théories sur l'origine de la propriété. Il fut admis par plusieurs qu'elle était l'œuvre des gouvernements ; ce que les lois avaient fait, ne pouvaient-elles pas le défaire ? Necker déclara que la propriété héréditaire n'a été instituée que pour assurer le bien des hommes, et qu'elle se justifie seulement si cette condition est remplie. Ce qui prouve le succès de cette théorie, c'est qu'à l'Assemblée Constituante elle fut présentée par les deux partis adverses lors de la discussion relative aux biens nationaux. Mirabeau, voulant reprendre au clergé ses domaines, disait : « C'est la loi seule qui constitue la propriété. Il n'y a que la volonté publique qui puisse opérer la renonciation de tous et donner un titrei connu, un garant à la puissance d'Vm seul. » Et Maury, défendant ces mêmes biens d'Eglise, combattait la distinction faite par un de ses adversaires entre les propriétés individuelles et collectives ;

les premières, disait-il, aussi bien que les secondes, tiennent leur existence de la loi et non de la nature *. Saint-Simon a donc trouvé chez ses maîtres les éléments d'une doctrine socialiste ; si pendant quelque temps il subit l'influence d'Adam Smith et de Jean-Baptiste Say, ce fut pour revenir bientôt à Técole opposée, pour demander à l'Etat d'assurer le sort matériel des pauvres et l'instruction de tous. Bentham raconte qu'il a crié Eurêka le jour où il découvrit chez Priestley cette devise : « Le plus grand bonheur du plus grand nombre 2. Saint- Simon adopta cette formule, qui se trouvait également chez Condorcet, mais c'est aux philosophes français qu'il demanda les moyens de la réaliser. Le principaf obstacle au bonheur social est, d'après Saint-Simon, la division de l'humanité en deux classes, les travailleurs et les oisifs. Cette distinction est déjà fréquente chez les encyclopédistes ; luttant contre les privilèges, ils ont refait cent fois le parallèle entre la paresse du noble ou du moine et l'activité du roturier. L'auteur des Ruines^ lorsqu'un Génie lui donne la vision des bouleversements prochains, aperçoit une multitude

i V. Janel, Les origines du socialisme contemporain. Paris, 1883, %\

2 Charles Comte a soulenu en 1834 que les docteurs socialistes n^ont pas «le mérite d'avoir attiré Tatteation des hommes éclairés sur le sort des classes pauvres; ce mérite « appartient à Jérémie Bentham; car c'est lui qui le premier a donné pour règle fondamentale de toutes les institutions l'intérêt général de toutes les classes de la population. > Traité de la propriéléy p. 482.

de pauvres en présence d'un petit groupe de riches : les premiers comprennent tous les vrais travailleurs, les seconds ne sont que des pensionnaires du gouvernement * . Les fondateurs de Téconomie politique moderne, en glorifiant le travail, contribuèrent à fortifier cette réprobation contre les nonproducteurs, sans se douter qu'ils fourniraient ainsi au socialisme son argument le plus puissant.

La doctrine saint-simonienne doit non seulement procurer le bonheur à la France, mais assurer la paix de l'Europe. Chez les philosophes aussi, le sentiment national laisse une large place au cosmopolitisme et quelquefois disparaît devant lui. La guerre leur est odieuse (qu'on se rappelle Candide) et leur paraît devoir prendre fin par une organisation stable des peuples européens. L'abbé de Saint-Pierre en avait tracé le programme ; après lui, au moment où Kant écrivait V Essai sur la paix perpétuelle^ Condorcet, Volney annoncèrent que l'arbitrage allait remplacer les combats. En 1791 chacun répétait encore :« Les peuples sont pour nous des frères.» Ce penchant à l'internationalisme subit une éclipse pendant les luttes ardentes contre la coalition et

1 « Je recoQuus que le grand corps était composé de laboureurs, d'artisans, de marchands, de toutes les professions utiles à la société; et que, dans le petit groupe, il ne se trouvait que des prêtres, des . ministres du culte de tout grade; que des gens de finance, d'armoirie, de livrée, des commandants de troupes; enfin, que des agents civils, militaires ou religieux du gouvernement. > Deatutt de Trncy dit à propos des oisifs: « Ceux-là sont les vrais frelons de la ruche. »

pendant la carrière triomphante de Napoléon.

Ce furent les économistes qui revinrent à la direction du xviii'' siècle ; Jean-Baptiste Say démontra par sa théorie des débouchés que la prospérité d'un peuple est avantageuse à tous les autres. Après 1815 surtout, les apôtres de l'industrie déclarèrent que les hommes n'avaient que deux moyens de s'enrichir, le pillage ou le travail, et que la guerre allait disparaître au profit du commerce. L'auteur du Système industriel n'a cessé de le répéter.

Notre philosophe prétend fonder ses réformes sur l'histoire de la civilisation. Etaient-ce encore ses maîtres qui lui avaient appris cela? Il semble d'abord que non ; l'école historique allemande, en combattant au nom de la tradition l'école rationaliste française, a fait supposer que pour celle-ci le passé n'existait pas. Certes les encyclopédistes faisaient appel plus volontiers à la raison qu'à la coutume ; néanmoins l'idée de progrès, dont la plupart étaient pénétrés, suppose l'étude de l'histoire et l'estime pour les efforts des générations antérieures. Le marquis de Chastellux, par exemple, présenta un tableau de la marche de l'humanité dans son livre De la félicité publique ; exposant avec de nombreuses preuves la théorie de la perfectibilité humaine, il combat l'enthousiasme de Rousseau pour les anciens et parle du moyen âge, sinon avec sympathie, du moins sur un ton impartial. Plus tard Condorcet, le vrai maître de Saint-Simon, enseigne à chercher

dans le passé le secret de Tavenir et, croyant avoir fait de l'histoire une science véritable, essaye des prévisions sur la société future.

Un dernier trait qui rapproche Saint-Simon des philosophes antérieurs, c'est Toptimisme : tous ont une entière confiance dans les effets bienfaisants de la civilisation ; tous croient que ses effets se feront sentir aux peuples dans un avenir prochain. L'abbé de Saint-Pierre l'avait déjà dit ^ ; Chastellux affirmait, d'après les progrès antérieurement accomplis, qu'il n'y avait plus qu'un dernier pas à faire ; Condorcet, caché dans la retraite qui le dérobait à la guillotine, célébrait la Révolution comme l'aurore des temps nouveaux. Saint-Simon croit aussi que deux ou trois ordonnances de Louis XVHI suffiront pour accomplir la transformation sociale. Adam Smith et ses élèves enseignaient de leur côté l'optimisme économique : laissez les hommes s'arranger entre eux, disaient-ils, et tout ira pour le mieux. Si notre philosophe, au contraire, demande l'intervention de l'Etat, ce n'est pas qu'il soit frappé, comme Sismondi, par les misères des travailleurs; seulement il veut hâter le plus possible la formation de la société future. On a soutenu de nos jours que l'optimisme est forcément égoïste et conserva-

A « A l'âge d'airain a succédé l'âge d'argent : c'est Tâge où nous vivons en Europe. Nous touchons, pour ainsi diiej au commencement de l'âge d*or, nous n*avons besoin pour y entrer que de quelques règnes sages. >

teur, que le pessimisme seul, par les sentiments de pitié qu'il inspire, est capable de contribuer au progrès des classes inférieures. Voilà qui est démenti par la conduite des hommes dont nous parlons ici : jamais il n'y eut optimisme plus serein, confiance plus imperturbable dans la bonté de la vie, que celle d'un Condorcet ou d'un Saint-Simon; et jamais il n'y eut ardeur plus grande à faire des réformes, à procurer au peuple une condition plus douce.

Saint-Simon est donc l'élève et le successeur des encyclopédistes, et cependant son originalité demeure très grande. Elle est d'abord dans le caractère systématique donné à son œuvre ; aucun de ses devanciers, pas 'môme d'Holbach, n'avait construit avec les idées de la philosophie régnante un système complet ; Saint-Simon, le premier, s'efforça de présenter une doctrine générale, où tout se tiendrait, depuis les remarques sur le cerveau humain jusqu'aux spéculations sur la politique, où tout serait fondé sur des connaissances positives; cette notion du positif, encore assez confuse chez ses prédécesseurs, devient avec lui claire etprécise. Ensuite il a considéré l'histoire de l'humanité sous un jour nouveau; loin d'y voir, comme Voltaire et Condorcet, un combat de l'esprit de progrès contre l'esprit d'ignorance personnifié parle clergé, il y a montré le développement continu de la civilisation dû à l'influence de ce même clergé. Enfin^ et c'est la suite de ses théories historiques, Saint-

Simon a voulu donner pour couronnement à son édifice une religion. Ici encore le xviii'* siècle lui avait fourni son point de départ; l'ouvrage de Dupuis, De Corigine de tous les cultes^ lui avait enseigné que toute religion repose sur les connaissances scientifiques de Tépoque où elle se forme. Mais leurs conclusions diffèrent complètement : Dupuis faisait de la religion une œuvre purement humaine, forgée à loisir par des prêtres qui usaient de leurs études astronomiques pour duper les peuples; Sainl-Simon la regarde comme une conception spontanée des savants, peut-être inspirés d'en haut, qui veulent instruire les hommes et les animent des sentiments les plus beaux et les plus nobles. Le philosophe est-il revenu jusqu'au déisme véritable? Bien que le nom de Dieu reparaisse quelquefois dans ses derniers ouvrages, il ne semble pas que ce soit autre chose qu'un terme commode pour désigner la grande loi de l'humanité.

Les contemporains de sa jeunesse écartaient dédaigneusement de pareilles théories; l'Institut accueillit Bernardin de Saint-Pierre par des huées quand il parla de faire à la religion sa part dans la genèse de la morale; la raison seule était chargée d'enseigne-r aux hommes les avantages qu'ils trouveraient en faisant du bien aux autres. Saint- Simon à ces démonstrations pratiques ajouta le sentiment de la philanthropie ; le mot se trouvait chez ses maîtres déjà, mais avec quelle différence

d'accent ! Quelle force plus grande a le devoir d'altruisme quand il est dicté par un sentiment véritable et non par les froids calculs de l'intérêt personnel ! Ce même sentiment renouvelle la politique et amène Saint-Simon à donner la formule du socialisme.

. Nous avons vu les prédécesseurs de Saint-Simon; comparons-le avec ses contemporains. Il ne s'agit que de ses contemporains français : bien que la philosophie allemande atteignît alors à son apogée,

notre auteur semble en avoir eu des notions trop vagues pour subir quelque influence d'outre-Rhin. Remarquons d'abord que plusieurs penseurs de l'époque, élevés comme lui à l'école du pur rationalisme, finirent par y ajouter, comme lui, un sentiment religieux. Cabanis, le créateur de l'étude positive de l'homme, ne renia jamais ses idées et n'introduisit aucun élément théologique dans la physiologie; mais, pénétrant dans le domaine qui échappe à la science, il adopta l'hypothèse stoïcienne sur les causes premières. Benjamin Constant, après avoir été le disciple de Condorcet, proclama la grandeur et la toute-puissance de la religion. Quant aux systèmes analogues à celui de Saint-Simon, ils sont peu nombreux ; Ballanche est le seul chez qui l'on puisse trouver quelqiieç» ^^'^-

semblances. Tous deux réclament une étude approfondie de l'histoire prise depuis ses origines, tous deux croient au progrès et constatent que l'ancien régime est bien mort. Ballanche rêve une société où le commerce remplacera la guerre, où les classes demeureront distinctes, mais unies par des rapports amicaux, par une sorte de servitude volontaire. La science, qu'il glorifie, lui parait cependant ne pouvoir suppléer au sentiment moral : « Solidarité et charité, conclut-il, voilà aujourd'hui Ja destinée humaine. » Tout cela, Saint-Simon l'a dit aussi ; mais les deux philosophes se proposent un but diflFérent : Saint-Simon recherche le bonheur terrestre, Ballanche déclare que c'est une pure illusion, que le progrès doit servir seulement à préparer la félicité d'en haut. Saint-Simon veut une religion humaine, qui s'imposera par la force du raisonnement et par l'autorité des lois; Ballanche désire une religion extra-humaine, qui sera la somme de toutes les croyances existantes et qui reposera sur le principe de la tolérance*.

Les principaux philosophes contemporains suivaient des directions contraires à celle de Saint- Simon. Tandis qu'il voulait porter à la théologie le dernier coup, Chateaubriand et Joseph de Maistre essayaient de la restaurer dans son ancienne puissance; notre philosophe loue plus d'une fois le

ï Ballanche, Œuvres. {PeniB et Genève, 1830, 8"), t. II, p. 67, 135, 355-7, 435, 474; III, 386.

talent de ces grands apologistes, peut-être même leur doit-il quelque chose de son estime pour le moyen âge, de son respect à l'égard du christianisme; mais leur tentative lui paraît mauvaise et condamnée par la loi du progrès à un échec certain. Û'autre part, les doctrinaires en politique, les éclectiques en philosophie cherchaient à juxtaposer les doctrines contraires ; Saint-Simon, sans avoir pu assister à leur triomphe, n'éprouva que dédain pour ces prétendus conciliateurs.

Trouverons-nous plus de rapports entre Saint- Simon et Fourier ? Ce sont les pères du socialisme français et, si Ton y joint Owen, les pères du socialisme européen; mais un abîme les sépare, puisque Saint-Simon s'inspire des encyclopédistes, et Fourier de Rousseau. D'après Condorcet, l'homme doit à la civilisation ses qualités et son bonheur ; selon Rousseau, la civilisation a corrompu l'homme et produit l'inégalité, la misère. Plusieurs écrivains pensent comme lui : Mably condamne la propriété ; Brissot justifie le vol comme un retour à la nature; Linguet, par une critique acerbe, montre le néant des prétendus progrès qui émerveillent ses contemporains*. Un grand voyageur, BougainviUe, semble confirmer ces théories par sa description de Taïti, de ce pays où l'amour est libre, où les maisons n'ont pas de clôture. Dans la génération

* V. Lichi en berger, Linguet socialiste {La Révolution française, 14 août 1893).

suivante les adeptes de Rousseau furent nombreux ; ses livres servaient d'Evangile à Babeuf; c'est lui qui dictait sa conduite à Clouet, l'ami de Saint- Simon; c'est lui qui inspira Fourier. Saint-Simon rêve une société régie par la puissance absolue des savants et des industriels; Fourier demande à la liberté seule de faire naître les associations futures. Saint-Simon veut continuer et compléter l'œuvre des philosophes ; son émule conseille de jeter au feu tous les livres de philosophie, tout ce qu'ont produit « vingt siècles d'imbécillité ». Le premier approuve la Révolution d'avoir détruit tout ce qui devait disparaître; le second voit en elle l'avortement du prétendu progrès.

Quant aux disciples de Saint-Simon, ce sont eux qui ont répandu le nom de ce philosophe mort dans l'obscurité. Auguste Comte avait rompu avec son ancien maître; au contraire, toute une école a pris le nom de saint-simonienne et s'est réclamée du Nouveau Christianisme ; Enfantin mettait l'un à côté de l'autre Moïse, Jésus et Saint-Simon; luimême se faisait appeler Saint-Simon II. Les sectaires de Ménilmontant étaient-ils bien les élèves fidèles du penseur mort en 1825?

Il est certain que les saint-simoniens ont marché

dans la direction indiquée par le maître, cherchant comme lui à fonder la société nouvelle qui devait réaliser le paradis dans ce monde. D'après eux, comme d'après lui, cette société devait se composer uniquement de travailleurs, de producteurs, en comprenant sous ce nom les industriels, les savants et les artistes. Saint-Simon avait dit que ces travailleurs seraieïit des sociétaires, recevant une part proportionnée à l'apport, au labeur de chacun. Les saint-simoniens ont préconisé l'association, en disant : « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. » Le maître voulait qu'on fît en France de grands travaux publics, surtout des routes et des canaux; les disciples ont demandé qu'on perçât les isthmes de Suez et de Panama, que l'Europe fût couverte de chemins de fer. Pour tout ce qui touche les questions économiques, l'amélioration matérielle de l'humanité, les saint-simoniens ont suivi leur chef, en ajoutant seulement ce que leur suggéraient les faits accomplis de 1825 à 1830. Il n.'y a doute que sur une question, mais elle est essentielle : Saint- Simon voulait-il, comme eux, la suppression de l'héritage? Cela paraît une conséquence logique de l'aversion qu'il témoigne à la richesse oisive; mais • ce n'est guère conciliable avec son projet de confier le pouvoir politique à une classe industrielle opulente.

Par contre, dans le domaine moral.» \ft.% 'saicc^--

simoniens ont dévié de la voie tracée par lui. Sa morale avait deux bases, la science et la philanthropie. Chez ses disciples, la science existe encore de nom, mais disparaît en fait; la philanthropie devient Tamour, pris dans son sens absolu, appliqué surtout aux rapports entre les sexes. Que Saint-Simon fût peu disposé à maintenir le rigorisme chrétien, c'est probable; mais la femme ne joue chez lui aucun rôle; la réhabilitation de la chair, qui obsède Enfantin, le préoccupe fort peu. La religion des saint-simoniens ne leur vient pas non plus de lui. Enfantin, désireux de créer des dogmes semblables à ceux de TEglise, a prétendu trouver dans le Nouveau Christianisme une Trinité nouvelle : Dieu, l'homme et le monde ; l'infini, le moi et le non-moi ; et il a fait observer que les formules de ce livre sont trinaires (morale, dogme, culte; beaux-arts, science, industrie)*. C'est là une simple invention, fondée sur des rapprochements fortuits de mots ; on ne trouve pas trace d'une Trinité chez Saint-Simon. Il n'a pas eu le temps de formuler le dogriie ni de décrire le culte du Nouveau Christianisme; qu'on lise toutefois le plan d'organisation rédigé l'année même de sa mort% il paraîtra certain que cette religion devait être fondée sur la science, dirigée par l'Institut, et que ce caractère scientifique aurait été complété, adouci

i Œuvres, t. XIV (de Tédilion générale), p. 5 et 15. * Œuvres choisies, III, p. 307 et suiv.

par le sentiment delà philanthropie; on n'y aurait sans doute rien trouvé de pareil au Couple-Prêtre. Le xviii® siècle cherchait une morale fondée sur la science toute seule; Saint-Simon unissait à la science le sentiment; les saint-simoniens ont négligé la première pour ne s'occuper que du sentiment, de Famour. Leur foi, le maître ne l'aurait pas reconnue comme sienne. Nous pouvons en croire le compagnon de ses dernières années, Léon Halévy, quand il reprochait aux amis d'Enfantin de travestir par leurs extravagances les conceptions du philosophe ^

L'ancien régime possédait un système d'idées et de croyances fondé sur la théologie, et un système politique et social reposant sur la féodalité. Saint-

^ « ... D'autres vinrent enfin, dont le zèle coupable Abusa d'une tombe, et d^un nom vénérable !

Ce n'est plus un mortel !

Lui, fléau de l'erreur, que brisait sa parole, Le voilà, dieu nouveau, placé comme une idole

Sur un absurde autel

Il ne se fit point Dieu celui qu*on divinise ; Il fondait une école, et non pas une église !

Homme de vérité^ La chercher, la répandre, était son ministère, Et, pour la prodiguer, accepter la misère,

C'était sa papauté. i>

{Sainl'Simonj ode, 1831.^

Simon, après avoir vu succomber Tun et l'autre, voulut organiser une philosophie et une société nouvelles, puis faire une religion qui serait la synthèse de ses doctrines philosophiques et de ses doctrines sociales ; il a été à la fois le précurseur du positivisme et du socialisme.

Sa philosophie devait être contenue dans une Encyclopédie de toutes les connaissances humaines*. Les sciences mathématiques et physico-chimiques étaient arrivées à l'état positif, la science physiologique y parvint de son vivant; restaient les sciences morales et politiques, celles qu'Auguste Comte a réunies sous le nom de sociologie : Saint- Simon s'y consacra tout entier, avec l'intention de les rendre également certaines. Il prétendit leur donner un fondement solide, la philosophie de l'histoire, et sur cette base édifier la politique nouvelle, la politique socialiste 2.

Les recherches de ce genre étaient déjà fré-

^ II Q'a jamais renoncé entièrement à ce projet ; dans la Conclusion des Opinions liUéraires (1825)» ses disciples annoncent encore une Encyclopédie.

2 Voici comment il définit la philosophie en 1825 : «La philosophie est la science des généralités. La principale occupation des philo- . sophes consiste à concevoir le meilleur système d Wganisation sociale, pour répoque où ils se trouvent, à en déterminer Tadmission par les gouvernés et par les gouvernants, à perfectionner ce système autant qu'il en est susceptible, à le renverser ensuite quan'd il est parvenu aux extrêmes limites de son perfectionnement, pour en construire un nouveau avec les matériaux rassemblés dans toutes les directions particulières par les hommes livrés à des travaux intellectuels spéciaux. > Œuvres choisies^ III, p, 217.

quentes avant lui : Condorcet avait exposé la théorie de la perfectibilité indéfinie, «Turgot celle du progrès. Notre auteur, qui ne parait pas avoir connu les discours de Turgot, emprunta beaucoup à Condorcet ; mais il est le premier qui ait attribué à la philosophie de l'histoire un caractère de certitude absolue, permettant de prévoir les changements futurs de l'humanité. Plus de hasard, plus de petites causes, plus d'incidents inattendus ; grands hommes ou personnages médiocres, tous obéissent à la loi universelle. Cette théorie saintsimonienne fut également plus tard celle de Karl Marx. Il est de règle d'opposer le socialisme utopique du philosophe français au socialisme scientifique de l'économiste allemand. C'est là une erreur matérielle ; l'auteur du Nouveau Christianisme^ comme celui du Capital^ déclare que la méthode d'observation peut seule convenir en politique; l'un et l'autre se sont adressés à l'histoire pour lui demander le secret de l'avenir. L'erreur commune aux deux a été de considérer la philosophie de l'histoire comme une vraie science.

Une science véritable possède des lois qui, parfois discutées et méconnues au début, ne tardent pas à s'imposer à la raison. En est-il de même pour la philosophie de l'histoire? Parmi les contemporains de Saint-Simon, Joseph de Maistre reconnaissait dans la suite des événements la main d'une Providence impérieuse ; Herder y voyait

unies la Providence et la liberté humaine ; Hegel y remarquait le développement continu, irrésistible, de ridée. Il serait facile de grossir la liste. Une seule de ces prétendues lois, celle des trois états, soulève moins d'objections que les autres; et cependant un élève de Comte, Littré, Ta déclarée purement empirique, et divers auteurs y onl signalé d'innombrables exceptions. Depuis lors, les trouvailles ont continué : hier encore, un érudit annonçait que l'histoire est à refaire, que la lutte des races en explique tous les phénomènes*. L'idée même du progrès, si longtemps victorieuse, a dû céder la place au concept de l'évolution. Tôt capita^ tôt sensus. Tocqueville disait qu'il apprenait chaque jour la découverte d'une nouvelle loi historique, destinée à tout expliquer, à tout renouveler. Cette parole railleuse du plus profond de nos historiens demeure toujours vraie.

Supprimer entièrement le hasard et les causes secondes, n'est-ce pas être aussi aveugle que ceux qui expliquent la guerre de la Ligue d'Augsbourg par une erreur sur une croisée de Trianon, ou la paix d'Utrecht par un verre d'eau renversé ? « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » Ces mots demeurent comme un défi à l'adresse de la philosophie de l'histoire. Et ceux qui la préconisent auront

1 Gumplowicz, La luUe des races.

besoin d'arguments bien solides pour faire admettre que les individus ne comptent pas, que l'apparition des grands hommes est sans importance, que la Réforme aurait été la même sans Luther, qu'il est indifférent pour une révolution de voir s'élever un Bonaparte ou bien un Washington;

Le vrai caractère de la science nouvelle comme de toute science, dit Saint-Simon, c'est de permettre des prévisions sûres. Y a-t-il une seule prévision qui s'impose , qui s'appuie sur une base solide ? Utopie et prédiction ne sont-elles pas encore synonymes ? Dernièrement un physiologiste cherchait à montrer ce que le monde sera dans cent ans^. Qui a vu là autre chose qu'un amusement de savant, qu'une matière à d'ingénieuses conjectures ? Elle serait longue à dresser, la liste des prédictions pseudo-scientifiques auxquelles les faits ont sur-le-champ donné un démenti ; Condorcet annonce la fin prochaine des combats, au moment où Bonaparte va entrer en scène; à la veille des grands chocs de 1859 et de 1866, Buckle signale la guerre de Crimée comme la dernière des vraies luttes, possible seulement parce que la Russie et la Turquie sont deux peuples arriérés-.

D'ailleurs les philosophes sont rarement d'accord dans leurs prédictions ; l'histoire, interrogée

.1 Richet, Dans cent ans.

s De môme Léonce de Lavergue annonçait au commencement de 1870 la ctôiure de l'ère des combats^

par eux, leur fait des réponses très différentes, selon leur caractère ou leurs idées préconçues. Saint-Simon et Karl Marx consultent le passé avec une entière bonne foi. Le premier discerne des classes d'hommes distinctes, séparées par la religion plus que par la force matérielle, et se rapprochant peu à peu à travers les siècles : dans l'antiquité, il y a des maîtres et des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs et des serfs ; depuis la nuit du 4 août, rien que des hommes libres ; bientôt patrons et ouvriers, tout en demeurant séparés, s'associeront et deviendront solidaires. Karl Marx nous montre des classes opposées, luttant pour le pain, occupées de la seule vie matérielle, séparées de plus en plus par la formation du capital, jusqu'à devenir des ennemies acharnées entre lesquelles la force seule décidera. Les deux auteurs ne s'accordent que sur un point : chacun des deux affirme que la transformation rêvée par lui va s'accomplir prochainement. Un pas encore, dit Saint-Simon, et le système industriel sera fondé ; une dernière étape suffit, dit Karl Marx, pour que les capitaux reviennent à la collectivité. Les deux novateurs croient suivre une marche scientifique ; tous deux sont des utopistes, parce qu'ils s'appuient sur une science imaginaire, semblable à cette métaphysique tant méprisée par eux. La foi dans la philosophie de l'histoire est dangereuse ; infatués de leurs découvertes, sûrs de marcher au but indi-

que par la nature, les prétendus savants méconnaissent la réalité ; oubliant que la politique est chose complexe, faite de compromis et de demimesures, ils veulent plier le monde à leurs conceptions. Qu'est-ce que le joug de l'Inquisition à côté de la tyrannie scientifique désirée par Saint-Simon? Qu'est-ce que le pouvoir absolu de Louis XIV auprès du despotisme collectiviste imaginé par Karl Marx ?

Voilà le fondement de la politique nouvelle.

Reste à voir les applications de cette politique, les moyens qu'elle emploie, le but qu'elle essaye d'atteindre. Ici encore les deux penseurs dont nous parlons diffèrent complètement. Saint-Simon est beaucoup moins radical que le philosophe allemand. Sa doctrine est démocratique en ce sens qu'il impose à tous la loi du travail*; ce n'est pas lui qui eût réclamé, comme un publiciste de nos jours, le « droit à la paresse ». Mais, à part cela, ses tendances demeurent aristocratiques ; la souveraineté du peuple, l'égalité turque lui déplaisent. Il ne parle pas de supprimer la distinction entre riches et pauvres ; ceux-là comme ceux-ci doivent tirer profit de son système : les riches y trouveront de plus grandes jouissances, et les pauvres sortiront de la misère. Le principal rôle dans la société industrielle revient aux banquiers; ce seront à la fois des administrateurs et des Mécènes, profitant de leur fortune pour le bien de la classe

laborieuse.' La doctrine saint-simonienne a de quoi plaire aux* Laffitte et aux Rothschild aussi bien qu'aux Pierre Leroux et aux Loui^' Blanc ; le philosophe dirait volontiers comme Guizot : « Enrichissez-vous. » Les riches dirigeront l'association dans l'intérêt de tous. Il n'y a rien là qui ressemble au communisme demandé par l'auteur du Capital. Ces divergences peuvent s'expliquer par le temps oii les deux écrivains ont vécu. Saint-Simon, témoin de la Révolution, connaît les périls de l'égalité absolue; citoyen d'une monarchie constitutionnelle et censitaire, où la richesse donne le pouvoir, il confie le gouvernement de la société future aux . industriels ; comme la haute banque débute sous ses yeux, que les Laffitte et les Rodrigues font. bon accueil à toutes les idées généreuses, il compte sur les banquiers pour fonder le régime nouveau. Enfin la guerre du capital et du travail n'est pas encore déclarée de son vivant; l'emploi des machines, le développement de la grande industrie, l'accumu- Jation des ouvriers dans de gigantesques fabriques n'ont pas encore produit leurs effets ; seuls quelques hommes à la vue perçante, comme Sismondi, montrent le danger qui est proche *. Lorsque le penseur allemand écrit son livre, les événements ont marché ; la haute banque, l'industrie sont

1 C'est avec une véritable stupeur que le Journal des Débats parle, le H août 1825, d'une <é. révolte jusqu'alors sans exemple :»; il s*agit d*UQe émeute de grévistes dans une fabrique de Rouen.

triomphantes, mais ne réalisent aucune des espérances fondées sur elles. Les révoltes sociales ont commencé ; la misère des ouvriers dans les vastes manufactures frappe tous les yeux ; en même temps l'esprit démocratique s'est réveillé, le suffrage universel entame ses conquêtes. Mais ce n'est pas seulement le milieu qui a changé, c'est l'éducation qui diffère chez les deux philosophes ; l'esprit de l'élève de Hegel est un esprit de guerre et de violence; celui du disciple de Condorcet, au contraire, est un esprit de conciliation, de progrès pacifique. Les prévisions et les espérances de notre auteur ne se sont réalisées qu'en partie. L'industrie est devenue la reine du monde, elle a conclu avec les savants l'alliance désirée par lui, les banquiers en ont pris la tête; le mouvement économique de notre siècle s'est fait dans le sens indiqué par Saint-Simon. Il n'en est pas de même du mouvement politique, intellectuel et moral. Le régime moitié industriel, moitié militaire de son temps, qui lui semblait purement transitoire, dure encore, et les plus merveilleuses découvertes de l'industrie servent à fortifier les armées. Saint-Simon, croyait qu'aux philosophes critiques du xviii' siècle succéderaient les philosophes organisateurs ; et c'est la critique sous toutes ses formes qui a fait la gloire des Renan et des Taine. Quant au rapprochement des hommes par la philanthropie, nous en sommes bien loin ; le fossé devient sans cesse plus large entre les

riches et les pauvres; la faute en est à cet égoïsme dont il montrait les dangers.

Et cependant Saint-Simon a compris le problème contemporain ; c'est ce qui fait la grandeur et l'intérêt de sa doctrine. Il n'a pas fondé une politique positive, chose impossible à faire, mais ses ouvrages disent quel doit être l'esprit de la politique nouvelle. A une époque où l'individualisme débordait en politique avec les libéraux, en littérature avec les romantiques, l'auteur du système industriel a recommandé la fraternité, l'association; lorsque tous les gens instruits se passionnaient pour ou contre le régime des deux chambres, pour ou contre la liberté de la presse, il a montré quelles étaient les questions vraiment importantes. Et le seul moyen de les résoudre lui a paru être une réforme économique et morale en même temps ; c'est le sentiment de la philanthropie qui doit remplacer la crainte de Dieu. La société qu'il rêve n'assure pas seulement le pain à tous les travailleurs, elle leur donne l'instruction, elle leur permet d'être complètement hommes; et tout cela doit se faire pacifiquement, par l'acCord des bonnes volontés. La question sociale est une question « d'estomac », d'après Lassalle ; Saint-Simon affirme que c'est une question morale : voilà ce qui fait la grande différence entre le socialisme français et le socialisme allemand. Celui-ci fait maintenant des progrès sensibles dans les classes populaires ; cepen-

dant lu tradition française n'est pas encore étouffée. Benoit Malon, par exemple, le publiciste qui vient de mourir, en était à certains égards le représentant ; quand il opposait au socialisme marxiste le socialisme intégral, quand il réclamait une morale fondée sur Valtruisme de Comte et la pitié de Schopenhauer, n'était-ce pas un retour à la ten-dance française, à la tendance saint-simonienne ? Les deux doctrines sont aujourd'hui aux prises ; quel esprit va présider à la transformation sociale que tout le monde prévoit? Sera-ce l'esprit violent du marxisme ou l'esprit pacifique et généreux du saint-simonisme ? Voilà le plus grave problème de l'heure actuelle.

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