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CHAPITRE V

honnêtes, c'est un engagement d'être exclusivement l'un à l'autre tant que ce lien durera, de ne se jamais tromper, et dès lors de faire connaître avec franchise le moment où ces dispositions viendraient à cesser. Celte promesse mutuelle devrait être faite expressément: elle est nécessaire au repos, elle donne une sécurité entière à quiconque mérite le nom d'homme. Ce n'est que dans la confiance de l'estime, dans celle noble certitude, qu'on jouit d'une intimité digne des âmes honnêtes.

« Si ce lien peut durer autant que nous, il fera notre bonheur ou noire consolation : mais n'oublions point les lois du sort, n'allons pas jurer d'aimer toujours; nul n'est cerlain d'aimer le lendemain. L'on altesle la sensation présente ou l'événement passé ; le reste, l'homme l'ignore. »

Ce passage n'est pas rigoureusement d'accord avec celui qui traite de l'adultère, et dont voici les premières lignes :

« L'adultère, dans l'acception commune du mot, suppose le mariage, mais j'entends par adultère toute violation de la foi promise, ne sachant trop quelle différence essentielle peut exister entre une parole donnée et une autre parole donnée sur des objets semblables. Les suites, il est vrai, sont grandes dans le mariage; mais il en est de même de toute liaison suivie où les enfants sont reconnus. Cependant, puisque l'adultère hors du mariage est compté pour peu de chose, malgré tout, ce qui peut en résulter, et que l'adultère dans le mariage parait un crime plus grand, même lorsqu'il n'arrive rien de plus, puisque ce lien est le seul qu'on trouve quelquefois respectable, considérons principalement l'adultère dans le mariage. »

Ce n'en est pas moins, sous forme d'incidence et de parenthèse, la dénonciation dans l'amour libre d'un

adultère où il est bien délicat de discerner les torts et les responsabilités.

Introduire le devoir dans la passion est une conception essentiellement périlleuse. Que le fait se soit produit, que même chaque jour encore il se produise, je n'hésite pas à le croire; mais ce sont là des faits personnels, relevant uniquement des individus, dépendant de leur dignilié, de leur puissance d'affection, de leur moralité native et instinctive. Déduire de là une loi est impossible. Senancour n'y a pas plus réussi que les autres, et si je m'en rapporte à tous les renseignements que j'ai recueillis dans sa famille, dans son milieu, dans ses papiers, je ne pense pas qu'en sa vie privée il ait tenté de résoudre le problème. Pour le mariage, pour le sien personnellement, j'aurai divers détails à noter tout à l'heure, mais de la passion proprement dite je ne découvre pas de trace. Deux ou trois passages fugitifs ù."Oberman ne suffisent même pas à autoriser les conjectures.

11 fallait cependant épuiser tous les points de vue. Le livre de V Amour ne pouvait être complet qu'en traitant du mariage. Comme je l'ai fait observer plus haut, Wichelet n'y a guère vu que cela, tandis que Stendhal ne l'a pas vu du tout. Si la nature passionnée de Senancour l'entraînait vers l'amour libre, la rigidité de sa pensée devait l'incliner vers le mariage. Là, le problème va-t-il se retourner? La passion entrera-t-elle dans le devoir ou bien sera-l-elle sévèrement tenue à l'écart, arrêtée sur le seuil de la maison conjugale ? Avant de donner la réponse positive de Senancour à cet égard (car il y en a une), montrons, en empruntant son propre témoignage, sa double conception du mariage heureux et du mariage malheureux.

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