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blement conservé le souvenir. Publiquement ou intimement, Senancourn'y fait jamais la moindre allusion. De tout cela il est permis d'inférer que celte union ne fut pas très heureuse. En se mariant, l'homme avait réalisé une des idées de l'écrivain, une idée qui lui était particulièrement chère, que nous trouvons ainsi exprimée dans la quatrième édition de Y Amour :
« Si un homme qui se trouve à l'abri de l'indigence préfère une femme devenue pauvre, afin d'être l'unique cause de sa félicité, cet homme se conduit aussi raisonnablement que noblement. C'est une probabilité de plus pour un attachement vrai toujours préférable aux autres avantages que prodigue la fortune. Il existe des femmes dont l'affection doit dédommager de tout.... Mais il faut éviter avec attention de mettre au nombre de ces femmes si dignes d'être exclusivement aimées, celles qui ont pour tout mérite une amabilité vulgaire, ou l'art de séduire : cette séduction finira, et le joug n'aura point de terme, s
Or, nous savons que Mlle de Daguel était pauvre, et que Senancour, lorsqu'il l'épousa, pouvait se croire en passe de devenir très riche. Peut-être trouva-t-il chez sa femme un manque de bonne grâce et de gratitude qui le blessa.
Et maintenant, puisque j'ai promis l'opinion décisive sur le mariage, je la prends, comme le précédent passage, dans l'édition définitive de 1834.
« En formant cette union, promettez de n'avoir jamais de procédés contraires à l'affection muLuelle ; mais ne jurez pas de rester toujours en proie à des ardeurs dont le lien conjugal n'exige pas la constance, et qui pourraient lui manquer toujours, sans qu'il fût moins positif, moins sacré, moins favorable au bonheur. Faire consister la force du mariage dans celle de Va-
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mour, c'est aller jusqu'à méconnaître V esprit de cette institution. Ce que le sort ne produit ou ne permet que très rarement ne peut pas être la condition d'un contrat proposé à tout le monde. Déférence ou protection, prévenances réciproques, concours des volontés pour l'avantage des enfants, libres rapports et confiance domestique : voilà ce qui reste inséparable de l'idée de l'union prolongée, de l'union obligatoire. »
Je pourrais détacher encore de cette quatrième édition quelques pages fort belles, mais trop énigmatiques, sur le partage qu'il semble ne pas désapprouver en de certaines circonstances exceptionnelles. C'est du meilleur Senancour comme forme, mais la singularité est si grande et l'indication si obscure, que j'aime mieux n'y point insister.
On conçoit qu'avec sa conception du mariage Senancour ne devait pas être un adversaire du divorce, loin de là. Nous voyons en effet une réclamation en faveur du divorce se produire sous forme de note dans la troisième édition de Y Amour, 1828-29, donnée par M. de Boisjoslin. Elle reparaîtra plus étendue dans la quatrième édition. Mais voici qui est curieux. Cette note déjà se trouve à l'état d'appendice dans les Observations sur le Génie du christianisme, publiées en 1816, bien qu'elles eussent été écrites plusieurs années auparavant. C'est une polémique contre les opinions de M. de Bonald relatives à cette matière. Elle est vigoureuse, d'une élévation réelle, d'une logique soutenue. Toutefois elle ne nous apprend rien de particulier sur les idées de l'écrivain quant à l'amour et au mariage ; elle ne fait que les résumer.
Après un début dogmatique, il aurait fallu une conclusion également dogmatique. Mais ici l'auteur a reculé devant ce qu'il pourrait y avoir de trop absolu
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dans une formule qui prétendrait contenir tant de nuances diverses, elles-mêmes si diversement traitées dans ce livre. En ce sens on peut dire que Y Amour appartient comme les Pensées de Pascal, comme Y Esprit des lois, à ces sortes d'ouvrages qui donnent et laissent à la fois le sentiment du vaste et de l'indéterminé. L'écrivain ne s'est pas dissimulé quelle était, en face de la lâche entreprise et de son étendue, la vanité de ses efforts, de tout effort humain. Là-dessus il ne s'est jamais fait la moindre illusion. Les dernières pages de chaque édition peuvent varier et varient en effet comme forme; le sentiment douloureux persiste identique. Le refrain mélancolique revient toujours le même : « Nous ne verrons pas changer le monde. » Ce qui revient à cette autre vérité : nous ne le ferons pas changer. Je donne la dernière de ces versions, non pas qu'elle soit la plus belle, mais parce qu'elle apparaît comme la plus décisive et en même temps la plus mesurée.
« L'orage parcourt tous les lieux ; à chaque instant il fait des victimes. Nous sommes nés sur d'innombrables ossements, et le sol qui nous porte en est composé. Une fermentation dévorante, un mouvement sinistre laboure ce chaos où chacun de nous surnage durant quelques minutes. Unissez-vous, hommes vrais; vous dont les penchants sont purs et les vues équitables, unissez-vous, aimez-vous. Le faste des esprits superbes est resté sans excuse; on a vu que l'audace n'avait pas de fondement, et que toute science rencontrait des abîmes. Chérissons la tranquillité intime : en se consolant ainsi, en allégeant ce qu'on ne réformerait pas, on s'approche sans désespoir du moment où l'enthousiasme même finit, où la poussière vivante s'éteint. Là se perdent nos larmes comme notre gloire, comme
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nos travaux sans but et nos opinions téméraires. Tandis qu'un mortel déjà célèbre s'agrandit avec éclat, des mortels malheureux s'agitent dans leur carrière silencieuse. Ce qui triomphe, ce qui succombe, sera également dissipé. L'industrie, la frugalité, la mollesse, l'imposture qu'on méprise, comme celle qu'on adore, les fidèles des divers dogmes, et les agents des factions contraires, tout passe, tout s'oublie. Le luxe des villes, la splendeur des peuples, l'espoir des héros, se consument. Environnés de ce trouble, soyons paisibles ; témoins de ce délire, descendons avec prudence la pente universelle. Aimons la justice, afin que des jouissances irréprochables nous aident à soutenir nos années, confusément pressées entre le premier jour dont l'aurore n'a pas été vue, et le temps où il ne restera rien à l'homme de la terre. »
C'est une fin à la Lucrèce, avec moins d'éclat sans doute et plus de stoïcisme. Après avoir dit que l'amour est un voile sur le néant, Senancour déchire trop le voile et laisse trop apparaître l'idée du néant.
L'édition de 183i contient en forme d'épilogue un Fragment sur l'amitié, publié en 1811, dans le Mercure de France. Ce Fragment est de la plus grande beauté, et c'est certainement, avec le fameux chapitre de Montaigne, ce que l'on a écrit de mieux sur l'amitié dans notre littérature (i). L'auteur a été aussi bien inspiré comme exécution que comme composition. 11 semble que ce sujet lui convenait mieux et qu'il s'y trouve plus à l'aise que dans celui de l'amour. Sa vocation était sans doute d'être plutôt un ami qu'un amant; mais là encore la note attristée reparaît; l'idéal n'est
Il serait injuste de ne pas rappeler les pages si judicieuses et si fermes de Mme de Lambert.
CBAHTKE V. li.'»
pas atteint, et c'est sur une expression de regret que se termine le Fragment.
« Il est dans le malheur d'innombrables combinaisons, et nul ne saurait affirmer que rien ne l'empêchera de jouir pleinement de l'amitié. Qui oserait marquer des bornes à l'infortune, et sonder les abimes de notre détresse? Ce serait même une témérité de se dire : rien ne pourra m'arrèler dans la pratique de la sagesse. Vainement vous avez en vous ce qui fait l'homme; si le sort le veut, tout sera inutile. Sans doute il ne vous rendra ni vil ni criminel ; mais vos qualités mêmes seront éludées pour ainsi dire, et il vous accablera sans bruit. Vous aurez des amis, mais un ami ne vous sera pas donné. Ce sera beaucoup si du moins vous vivez un jour avec un compagnon de la même peine. »