CHAPITRE X
jusqu'aux moindres phrases. C'est ce qui rend ici plus difficile qu'ailleurs le choix des passages caractéristiques. La mâle expression de celte piété sereine forme un tissu qui vaut par son ensemble bien plus que par telle ou telle parole détachée. Ne nous attendons point à l'appareil des démonstrations, à de rigoureuses constructions logiques. Si l'auteur s'est piqué de dialectique dans sa jeunesse; si, plus lard, il s'est complu à des observations minutieuses, à des analyses parfois sub. liles, ce n'est plus sur de tels moyens qu'il s'appuie pour établir son sentiment ou faire pénétrer ses convictions dans l'âme de ses lecteurs. Ce qu'on peut appeler l'expérience spirituelle a remplacé l'expérience psychologique qui, elle-même, avait succédé à une sorte de notation matérielle des sensations. Une première mesure fournie par les sens s'est trouvée défectueuse; elle a été mise de côté. Le philosophe s'est adressé alors à la conscience, au moi; là encore, la mesure s'est trouvée imparfaite, non satisfaisante. Il a donc fallu chercher dans une sphère supérieure. Quelle est celte sphère ? Trois ou quatre lignes significatives vont nous le dire :
« Comment celui qui admire les œuvres de Dieu se lasserait-il de vivre? Exister, n'est-ce pas admirer et aimer? Si l'on jugeait que Dieu n'est pas, n'ayant alors rien de grand à prévoir, on prendrait peu dïnlérèt au cours des heures irrévocables. »
Voilà Dieu devenu pour le philosophe l'indispensable moteur moral, la raison de l'intérêt qui préside à la vie, la source intarissable de l'admiration et de l'amour, bref, la mesure de toutes choses.
Remarquons en passant que Dieu ici et en plusieurs autres endroits des Libres Méditations est expressément nommé. Jusqu'alors l'écrivain, en sa probité cir-
SENAXCOUR. 11
conspecte et même méticuleuse, ne voulant rien dire qui dépassai sa pensée, s'était contenté d'appellations vagues, telles que l'intelligence infinie ou la suprême bonté. Maintenant un pas décisif est franchi. Nous sommes loin du Fatum des Premières Rêveries. La contradiction néanmoins nous frappe assez peu, parce qu'elle a été comme ébauchée dans les fluctuations précédentes. 11 en est do même pour l'immortalité. Le solitaire n'hésite pas à faire de la persistance personnelle dans le temps indéfini une condition essentielle de l'économie morale et sociale. Le désaccord avec le passé est sur ce point plus accentué qu'au sujet de l'action divine, car, on s'en souvient, Senancour au début a traité dédaigneusement l'immortalité de chimère et, à la page 31 des Libres Méditations, il fait dans le sens contraire celle déclaration très nette : « Si je partageais le malheur de ceux qui regardent comme chimérique notre immortalité.... j'aurais perdu la seule attente qui puisse donner beaucoup de prix à l'existence. »
Ces contradictions assez fortes, qu'une étude assidue et une atlentive confrontation des œuvres successives nous rendent sensibles, n'apparaissaient peut-être pas à l'auteur avec la même netteté. Son procédé de correction, qui se rattachait étroitement à la nature même de son esprit, ne lui permettait pas d'embrasser aisément l'ensemble de ses travaux. Avec un scrupule et une patience que rien ne décourageait, l'écrivain prodiguait des retouches de détail, retouches de sens plutôt que de style, et qui, portant sur des points parfois très opposés, s'accordaient assez mal entre elles, et souvent plus mal encore avec les vues générales que le philosophe voulait exprimer. Les Rêveries, ainsi que nous l'avons fait remarquer au chapitre VII, se sont presque com-