CHAPITRE IV
L'Amour.
A la monodie à'Oberman, placé à titre de problème plus encore que d'exemple dans des conditions exceptionnelles d'indépendance et d'isolement, devait s'ajouter dans la pensée de l'écrivain, correctif nécessaire et parallèle, un exposé de la loi qui rattache l'homme aux autres hommes, loi morale, loi naturelle, loi des mondes : l'amour. Le livre de V Amour, publié presque en même temps qxiOberman (I8O0), a constamment préoccupé Senancour. On peut dire qu'il a été la grande affaire de sa vie. 11 en a donné quatre éditions; aucune semblable, quelques-unes fort différentes. Le public sans doute lui apportait un concours assez favorable, car l'auteur n'était pas assez riche pour faire tant de remaniements à ses frais. La critique y avait peu servi, quelques louanges fades dans le style de V Almanach des Muses, ou quelques observations hypocritement chastes de la presse religieuse, voilà tout ce que nous pouvons relever, et c'est bien insignifiant. Marie-Joseph Chénier ne dit rien, Joubert ignore, M""" de Staël dédaigne et passe à côté. Les romantiques, même dans leur grande ferveur se7ia7icoui'ie7ine, parlent à peine de ce livre. George Sand, qui eût dû l'admirer, ne l'avait certes pas lu. 11 faut aller jusqu'à Michelet pour trouver quelqu'un d'ému, de juste, quoique sévère encore.
Entre les diverses éditions, Michelet a fait son choix. Il recommande les deux premières, plus expressément celle de 180S. Je ne crois pas qu'il y ait lieu de se ranger à cette préférence, et j'en vais dire la raison.
La nature de Senancour, telle que nous l'avons définie dans les pages précédentes, était réfraclaire au dogmatisme. 11 avait des idées, des principes, des doctrines même, point de système conçu d'ensemble et se tenant d'une pièce. Ce que l'on a pu dire des Méditations, des Rêveries, il le faut répéter à plus forte raison de V Amour. Les quatre éditions, malgré leurs changements de format, de distribution, d'étendue, ne forment en réalité qu'un même ouvrage. Contrairement à l'asserlion de Michelet, je serais plutôt tenté de voir la véritable pensée de l'auteur dans la quatrième édition que dans les précédentes. Pour moi, sans encombrer mon texte de discussions bibliographiques i, je procéderai comme si l'ouvrage était un, empruntant, non pas inditféremment, mais librement, mes citations tantôt à une édition, tantôt à une autre. Pour autoriser celte manière d'agir, la seule qui soit possible en celte circonstance, il me suffira de montrer l'unité dépensée sous les hésitations et les fluctuations de la forme.
Qui eût écrit un livre de V Amour au milieu du xvni'' siècle, avant la Nouvelle Hélo'ise, serait tombé forcément dans le liberlinage, dans le Piron et le Crébillon fils. En dépit même de Rousseau et de sa très réelle influence, nous voyons cette veine se continuer jusqu'à la Révolution par Diderot, Laclos et Louvet. La séduction et les séducteurs, la légèreté avec un grain
' Voir à l'Appendice la bibliographie de Senancour et la chrono- )s;ie de son œuvre.