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Rêveries et des Libres Méditations leur échappait complètement. Ils ne pouvaient concevoir que l'on combattit certains dogmes et que l'on conservât invariablement l'esprit intérieur de piété.
Mon orientation s'achevait peu à peu. Confuse au premier aspect, contradictoire en ses apparences, l'œuvre se dessinait désormais devant moi avec une parfaite clarté. J'en sentais la valeur, mais j'en gardais le profit sans songer à en faire bénéficier les autres.
Les choses en seraient sans doute restées là, et mes notes de lecture, mes analyses d'ouvrages dormiraient encore au fond d'un tiroir, à côté d'autres documents qui, probablement, ne seront jamais mis en œuvre, si le hasard ne m'avait fait rencontrer chez mon ami Bucliet de Cublize un vieil original, bon homme au demeurant et très complaisant, le docteur Wanner. La famille Wanner avait été liée avec celle de Senancour, et celui-ci avait bien voulu servir en quelque sorte de correspondant au futur docteur achevant son noviciat à Paris. Wanner m'apprit que les enfants de Senancour existaient encore. M. de Senancour fils, ancien capitaine dans l'infanterie de marine et dans la garde municipale, vivait à Paris, très retiré. Employé longtemps aux colonies, il avait peu connu son père et ne possédait, en fait de documents, qu'une curieuse collection de volumes dont le philosophe s'était servi pour écrire une Histoire de la Chine très abrégée.
Il n'en était pas de même de M"' Eulalie de Senan-
cour, que son camarade d'enfance s'obstinait, je ne sais pourquoi, à nommer Virginie. C'était une forte tête. Non seulement elle avait longtemps servi de secrétaire à son père, mais elle écrivait pour son propre compte des romans, tels que Pauline de Sombreuse, Bertrand ou la Conquétomanie, inoffensive satire contre Napoléon, des fictions assez gaies, avec une pointe de rationalisme qui en corrigeait le ton léger, sans toutefois déceler en rien la fille d'Oberman. M"" Eulalie possédait tous les papiers de son père et même plusieurs manuscrits d'une haute importance. Voyant à quel point m'intéressaient les renseignements qu'il venait de me donner, le docteur s'offrit de très bonne grâce à me servir d'introducteur auprès de M"® de Senancour. Fidèle au souvenir du grand solitaire, elle habitait ce Fontainebleau qu'il a tant aimé, à deux pas de la forêt qui lui doit en partie sa célébrité. C'est là que, muni d'une lettre de recommandation, j'allai la trouver, après avoir toutefois passé par Crosne, où demeurait le docteur Wanner, qui me fit admirer sa galerie de tableaux, laquelle ne contenait, selon lui, que des Rembrandt, des Titien et des Raphaël, innocente manie de collectionneur.
Ma curiosité passionnée sur tout ce qui se rapportait à l'auteur d'Oberman toucha profondément "M"® de Senancour. Elle mit à ma disposition les renseignements dont elle pouvait disposer, et ce qui était encore plus précieux pour moi, elle entra dans un certain nombre de détails sur la vie privée, les habitudes, le caractère du penseur qu'elle n'avait
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jamais quitté et dont elle avait été la collaboratrice par son infatigable dévouement. Ce fut elle qui, dans une de nos causeries, me proposa d'écrire un livre pour lequel elle me fournirait des documents que sa mauvaise vue l'empêchait absolument de consulter et de mettre en œuvre. L'écriture de Senancour est, en effet, très difficile à lire, et c'est toujours une fatigue de la déchiffrer. Sa fille, qui se plaignait d'avoir perdu les yeux à ce travail, écrivait elle-même d'une manière indéchiffrable.
Je viens de relire, non sans tristesse, les longues lettres où elle m'entretenait de l'ouvrage qu'elle ne pouvait faire et qu'elle aurait voulu me voir entreprendre. Je ne songeais pas alors à une monographie étendue, comme celle que je me suis décidé plus tard à composer. Il me semblait que le meilleur parti à prendre était non pas de réimprimer complètement les œuvres de Senancour, ce à quoi nul éditeur n'aurait consenti, mais d'y faire un choix de pensées, classées dans un ordre logique et présentant un véritable miroir de son esprit. L'inconvénient (et il subsiste toujours), c'est que de ces pensées, il y en a trop, qu'un volume les contiendrait difficilement et que deux peut-être effraieraient le lecteur. D'autre part, comment présenter un tel recueil au public sans une notice qui soit pour lui une initiation, et cette notice, si on la fait trop longue, elle devient un ouvrage, si on l'étrangle en quelques pages, elle demeure comme non avenue. La correspondance que j'ai sous les yeux me rappelle toutes les démarches faites à cette époque chez les éditeurs, les vaines ten-
tatives d'arrangement, les offres dérisoires, les déceptions qui, finalement, firent tout échouer. Je dois dire cependant que ni l'obligeance de M"^ de Senancour ni ma bonne volonté ne furent entièrement perdues. Grâce à ses indications et à mon acquisition personnelle, je pus parler assez fréquemment de Senancour dans la Libre conscience, à l'Opinion naêionale, dans les Mémoires d'une forêt, et enfin dans un mémoire lu en 1888, devant l'Académie des Sciences morales et politiques, sous ce titre : Une évolution philosophique au commencement du XIX' siècle.
Pourquoi donc, malgré tant d'obstacles, à travers tant d'occupations et de préoccupations, retenu et entravé par des conseillers qui m'engageaient à délaisser un <i sujet ingrat, » voyant les années se succéder et devant moi se dérober le but, ai-je voulu poursuivre quand même et achever ce travail? — S'agissait-il simplement d'une réhabilitation littéraire, d'un de ces appels à la postérité dont celle-ci, en règle générale, ne tient pas grand compte? Il n'y avait vraiment pas lieu de prendre un pareil souci. Le destin de Senancour littérateur n'a rien de particulièrement intéressant, ni d'assez inquiétant pour qu'on se mette à son égard en frais d'apologie. Tous ceux qui suivent avec attention et avec une pleine liberté d'esprit l'histoire littéraire savent combien les réputations le mieux établies, les œuvres le plus acclamées subissent de fluctuations, passant peu à peu de la lumière à l'ombre, pour revenir, après un cer-
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tain nombre d'années, en plein éclat et en grande faveur. L'écrivain, préconisé par Sainte-Beuve et George Sand, peut attendre patiemment un retour de vogue, et il est inutile de faire la mouche du coche pour hâter ce moment.
S'agissait-il de montrer aux étrangers que nous aussi, sous le prosateur éloquent, sous l'admirable peintre de la Nature, nous savons reconnaître le moraliste et lui rendre justice ? Le motif eût été certes assez légitime, mais n'eùt-ce pas été pousser trop loin la susceptibilité patriotique, et n'avions-nous point quelque raison de penser qu'un nom respecté en Amérique comme en Europe s'imposerait tôt ou tard à notre indifférence?
Je n'ai pas vu de si loin, et ce n'est pas de là que je suis parti. J'ai pris mon inspiration et puisé mon opiniâtreté dans mon expérience personnelle. Il m'a paru que de l'œuvre de Senancour considérée dans son ensemble et surtout dans son esprit, indépendamment de tel ou tel ouvrage, une influence bienfaisante se dégageait. Chez d'autres personnes je rencontrais la même impression '. Pourquoi ne pas
' Parmi les personnes qui, s'intéressant à Senancour, ont porté aussi quelque intérêt à cette étude et m'ont encouragé à la terminer, je dois citer, avec une gratitude toute particulière, M. Arthur Boisseau (de l'Opéra et de la Société des Concerts). Très probablement, avec M. Torniidd et moi et depuis la mort de l'excellent Ferdinand Denis, M. Boisseau est le senancouriste le plus au courant, le mieux renseigné en ce qui touche la vie et l'œuvre du moraliste II a mis une patience infinie et déployé une rare sagacité de bibliophile à poursuivre pendant des années la recherche d'éditions réputées introuvables et dont l'existence même était révoquée en doute. La plus précieuse découverte en ce sens fut certainement celle des Secondes Rêveries, datées de 1809, tirées sans doute à peu
généraliser ce sentiment individuel? Pourquoi ne pas ajouter à la liste des moralistes français un nom de plus, l'un de ceux qui méritent confiance et autorité?
Que fallait-il pour cela ? Écarter résolument les malentendus qui pèsent sur le philosophe. Montrer qu'il fut réellement religieux et non, comme quel-
d'exemplaires. Cette édition passait pour beaucoup comme non avenue. Elle était cependant de la plus grande importance, et c'est grâce à la communication qui m'en fut faite par l'heureux chercheur que je pus rectifier quelques-unes des assertions contenues dans mon Mémoire, lu à l'Académie des Sciences morales en 1888. En plusieurs circonstances et sur ces questions, si délicates, d'une bibliographie toute spéciale, j'ai dû recourir à son inaltérable obligeance. M. Boisseau n'est pas seulement un lecteur curieux et un fin lettré, il connaît aussi à fond son art et le pratique avec distinction. Dans les moments de loisir que lui laissent ses occupations, il a composé plusieurs morceaux d'inégale étendue, mais toujours d'accent original, et notamment une symphonie d'Oberinan. Espérons que nous aurons le plaisir de l'entendre bientôt et que cet hommage rendu par un artiste penseur au modeste philosophe contribuera dans le public à raviver son souvenir.
Félix Pécaut, l'éminent théiste chrétien, et Alfred Dumesnil, le jardinier philosophe, après avoir pris connaissance de mon Mémoire, m'exhortèrent à développer ma pensée et à compléter ma démonstration. Dans une lettre datée de Clarens (22 août 1888), l'auteur de la Loi nouvelle et de V Immortalité me disait :
« Je ne saurais trop vous remercier, pour ma part, d'avoir si bien mis en lumière l'évolution d'une si libre intelligence qui n'a été qu'un approfondissement moral. Je vous devrai d'avoir connu ces paroles définitives : « Notre vie sur la terre n'est qu'un laborieux mouvement d'espérance » et cette définition : « La religion est la morale dans l'infini. »
« Comment Senancour est-il arrivé à ces bonheurs de pensée et d'expression? Vous l'expliquez parfaitement : il était dans sa nature de ne guère croire que ce qu'il avait trouvé lui-même.
« Bien des fois je me suis répété, à part moi, les mêmes paroles, absorbé que je suis à collaborer autant que je puis et toujours plus passionnément avec la Force « qui pénètre et mo4ifie toutes choses. »
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ques-uns l'ont prétendu, incrédule ou sceptique; prouver qu'il ne fut ni un désespéré pour son propre compte, ni pour les autres un apôtre et un prophète du désespoir; enfin préciser en quoi il fut et il restera un moraliste, d'après quels principes et sur quelles conceptions il se guidait.
Le présent volume se propose de satisfaire à ces diverses exigences. C'est à la fois une biographie, un commentaire et, pour tout dire, une préparation. Je ne perds pas de vue le projet que nous agitions, M"^ de Senancour et moi, dans nos conversations à Fontainebleau. C'est sous la forme de Pensées que Senancour doit prendre place définitivement dans notre littérature morale. Mais il importe auparavant de faire sentir la nécessité d'un semblable recueil. J'ai tâché d'en donner l'idée et le désir dans ce livre en procédant par larges analyses, en n'épargnant pas les citations. Pour guiconque me lira jusqu'au bout toute équivoque aura disparu.
Le point délicat qu'il convient d'élucider, c'est ce qu'on a nommé l'irréligion de Senancour. Il faut pour cela remonter à ses débuts mêmes et se rappeler quel était vers 1800 l'état du monde moral. Quoique des idéologues, très distingués- d'ailleurs, comme Destutt de Tracy, Volney, Garât, Cabanis, tinssent encore le haut du pavé, il y avait un courant de réaction contre la philosophie excessive du xviii* siècle. Le spiritualisme de Royer-Gollard n'entrait pas déjà dans la lutte, mais le déisme de Bernardin de Saint-Pierre, la théosophie de Saint-Martin, le philosophe inconnu, le mysticisme poétique de Ballanche
XVIII SENANCOLiR.
créaient un courant religieux qui devait trouver ses interprètes les plus autorisés en Chateaubriand; plus tard, en de Maistre et en de Donald. Nul n'a mieux démêlé que Senancour ce qu'il y avait d'artificiel, de mondain, de voulu et même d'officiel dans ce dernier mouvement. Le christianisme lui apparut chez Donald comme une forme de l'arbitraire, chez Chateaubriand comme une parade profane, qui frisait presque le sacrilège ; de là le pli auquel s'arrêta sa pensée, l'attitude irréconciliable qu'il conserva jusqu'à sa dernière heure.
Plus le sentiment religieux s'accentua chez lui, plus se marqua aussi et se manifesta son antipathie contrôle christianisme. Une religiosité vague d'abord et facile à confondre avec le panthéisme, puis un sentiment profond, trempé et retrempé dans la dure expérience de la vie ; avec les années, une intuition immortaliste et déiste, qui chaque jour se précisera davantage, en dernier lieu une piété tendre, doucement mélancolique et cependant virile : voilà toute une religion, très suffisante, à ce qu'il me semble, pour nombre d'esprits cultivés, impartiaux et dans laquelle il n'entre pas une parcelle de christianisme.
Cette séparation va-t-elle jusqu'à l'hostilité? On a pu le croire, à cause du procès dirigé en 1828 contre le Résumé des traditions morales, procès devenu fameux depuis que Sainte-Deuve, dans un discours au Sénat, défendant la liberté de conscience, en a évoqué le souvenir. Pourtant, si l'on y regarde de près, le Résumé ne paraît pas si coupable. C'est une simple et brève histoire de la sagesse antique, où la part est