‹ Un précurseur: Senancour. Avec des documents inéditsChapitre 46 sur 92 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

une sorte de surprise? Si sa conduite avait toujours été louable, il faudrait s'en étonner davantage. Si on pouvait citer un prince, un guerrier qui eût obtenu les mêmes succès par des moyens irréprochables, il n'aurait certainement aucun égal dans l'histoire du monde....

« Tombé au pouvoir des Anglais, en quittant le sol de la France, et déclaré prisonnier, il arriva le 13 octobre 1815, à Sainte-Hélène, dans les mers du Congo. 11 resta deux mille et trente et un jours sur ces rochers volcaniques et nuageux, où la température est assez douce. Nul encore, après avoir ainsi ébranlé le monde, n'avait vécu, et ne s'était vu mourir dans un tel silence ; c'est le plus mémorable délaissement dont le genre humain ait fourni l'exemple.

« Sa vie se termina le 5 mai. De toutes les nouvelles étrangères au mouvement actuel des choses, c'est la seule qui doive faire une impression profonde depuis le Kremlin, jadis inviolable, jusqu'aux ruines du Saïd redevenu silencieux. L'imagination ébranlée croira voir le génie qu'invoquèrent les Rustem, les Cyrus, les Albuquerque, s'éloigner de nos pâles régions, et, sur les roches de Longwood, inclinant son front immortel, ne plus demander aux siècles que des souvenirs et du repos. B

Ce qu'on pourrait appeler la politique active de Senancour tient dans ce court épisode, du moins sa politique connue. En effet, introduit au Constitutionnel dès la fondation, par l'amilié de M. Jay, l'un des Ermites, aujourd'hui bien oubliés, de la Chaussée cVAntin, notre philosophe prit une part assez active à la rédaction. Malheureusement les articles n"élant pas signés, il est impossible de déterminer avec précision quels sont ceux qui lui peuvent être attribués. M"^ de Senancour

possédait une collection de ces articles, qui a disparu avec elle. Il me semble, d'après la brève communication qui m'en fut faite, il y a longtemps, que Senancour s'était réservé surtout de traiter les questions religieuses, autour desquelles on se passionnait tant sous la Restauration. Du reste, s'il eut toujours des opinions fermes, s'il ne négligea aucune occasion de les manifester, il ne joua jamais aucun rôle, ne s'engagea dans aucun parti. 11 ne voulut, selon son affirmation expresse, « se déclarer hautement pour aucune passion dominante. »

Malgré la sympathie qu'il ne cessa de témoigner à Napoléon, Senancour ne fut point un bonapartiste, même de circonstance, comme Déranger et Paul-Louis Courier. Les républicains ne le comptèrent pas davantage dans leurs rangs. Dès 1814 [Seconde lettre d'un habitant des Vosges), il avait reconnu que les mœurs, la tradition, la constitution sociale de la France se refusaient à la république telle qu'il l'entendait.

« J'ai vu, écrivait-il, quelques républicains des grandes villes : je leur ai proposé d'aller vivre dans l'Unterwalden, où moi-même j'ai vécu ; mais ils craignaient la pauvreté, l'ennui, le travail obscur. J'ai dit à ces hommes libres : Vous n'aimez pas précisément la servitude ; mais ce que vous ne sauriez souffrir, c'est la liberté.

« N'attendons rien d'un pays riche, d'un pays où l'on tient à des jouissances qui, par la nécessité même des choses, sont exclusives. »

Frugalité pour tous, égalité générale dans une condition assurée, mais médiocre : tel eût été son idéal. Il resta jusqu'à la fin le penseur des Premières Rêveries, ne pouvant parvenir à comprendre qu'un citoyen pauvre et un citoyen riche, devant les entraînements et les se-

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