‹ Un précurseur: Senancour. Avec des documents inéditsChapitre 49 sur 92 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

cielle. Et quand je dis sous la royauté, je pourrais parler également de l'empire. En 1811 ou 1812, époque à laquelle ces notes furent rédigées, la publication n'en eût pas été davantage favorisée. L'empereur pouvait n'aimer pas Clialeaubriand, mais le Génie du christianisme était un « instrument de règne » dont il avait apprécié l'importance, dont il sentait l'utilité et sur lequel il n'aurait pas permis que vint se poser une main irrévérente.

Comment les Observations ont-elles été conçues ? Comment exécutées et dans quel but ? A quelle date précisément ? Ces questions donnent lieu à plusieurs remarques de détail, dont on comprendra plus loin la nécessité. Voyons d'abord le témoignage de l'auteur.

« Après avoir lu René qh 1811, j'ouvris un autre volume du Génie du christianisme, et quelques passages que je rencontrai me rappelèrent combien, en parcourant cet ouvrage deux ou trois ans auparavant, j'avais été frappé de la confiance avec laquelle on y abuse de la légèreté du commun des lecteurs. C'est alors que, plus curieux de voir le reste du livre, j'écrivis ces remarques. »

11 faut l'avouer, cette date de 1811 assignée à la lecture de René m'a toujours dérouté. Bien que Senancour vécût très indépendant, très solitaire, très en dehors du monde ordinaire des lettres, ni le nom de Chateaubriand ni ses œuvres ne pouvaient avoir tant lardé à se faire connaître de lui. 11 laisse échapper l'aveu d'une lecture antérieure remontant à deux ou trois ans, c'està-dire à 1808 ou 1809 : voilà qui est encore bien tardif. Les notes intimes nous permettront peut-être de serrer de plus près la vérité.

Senancour y établit fort bien que lorsqu'il écrivit les Premières Rêveries en 1797, il ne connaissait pas le nom

de Chateaubriand (qu'il eût pu connaître toutefois, car VEssai sur les révolutions, dont il parlera dans les Observations, date de cette même année). 11 confesse, et seulement sous forme dubitative, une lecture (ÏAlala en 1801.

« Non seulement, lorsque j'ai écrit les Rêoeries, en 1797, à Villemétrie, j'ignorais l'existence même de M. de Chateaubriand, mais lorsque, en 1801 et 1802 (hôtel Beauvau à Paris et à Agis près Fribourg en Suisse), j'ai fait les lettres d'Oberman, je crois que je connaissais Atala, mais il est certain que je ne connaissais aucune autre page de M. de Chateaubriand. Après l'impression d'Oberman, je vis quelque part que le Génie du christianisme contenait une puissante note métaphysique. Je crus peu à la puissance métaphysique de l'auteur 6.' Atala. J'achelai une petite édition du Génie du chriÈtianisme i. Ce fut alors qu'en lisant celte note métaphysique tirée de Clarke, j'aperçus René et je vis dans le Génie du christianisme de si drôles de raisonnements que je me mis à le réfuter. »

Ce sujet lui tenait certainement au cœur, car sur un autre petit papier, je retrouve ces quelques lignes qui attestent une même préoccupation :

« Ee)ié n'était pas connu de l'auteur d'Oberman. Le Génie du christianisme a paru en Auguste, en 1802. Oberman a été fait en 1801 à Paris et en 1802-1803 en Suisse. Dès mon arrivée à Paris en 1803, il a été donné à l'impression. »

Reprenons maintenant ces diverses indications et tâchons d'en tirer quelques conséquences. En premier lieu, le Génie du christianisme n'a point paru en

' Je l'ai vue encore, à Fontainebleau, dans la modeste bibliothèque de M"° de Senancour.

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août 1802, mais en avril. C'est le jour de Pâques, le 28 germinal an X (dimanche 18 avril), que le Génie du christianisme a été solennellement annoncé par Fontanes dans le Moniteur i, le jour même où l'église Notre-Dame était officiellement rendue au culte catholique par la célébration d'un Te Deum d'action de grâces. Donc Senancour a dû forcément en entendre parler pendant la composition d'Oberman, en lire probablement des extraits ou des fragments dans les journaux. En tous cas, si c'est après l'impression d'Oberman, autrement dit en 1804, qu'il a lu le Génie du christianisme et qu'il a conçu la pensée de le réfuter, cela nous reporte bien plus loin que deux ou trois ans avant 1811, à huit ans au moins.

Il était nécessaire de débrouiller toute cette chronologie pour bien établir la genèse des Observations et pour montrer, à l'avantage même de l'auteur, qu'elles ont été beaucoup moins tardives et beaucoup plus contemporaines qu'elles n'en ont la prétention. Quant à la question (et ce n'en est pas une pour nous) de savoir si Oberman procède de René, il sera temps d'y revenir lorsque, à la fin de ce volume, nous examinerons la destinée d'Oberman au point de vue du succès littéraire. On verra que les éclaircissements qui précèdent et qui seront complétés n'auront pas été inutiles.

Quel est aujourd'hui pour nous, — j'entends par là les lettrés qui lisent encore le Génie du christianisme , — le caractère réel, spécifique de cet ouvrage ?

Est-ce, comme le dit Senancour dans son avant-propos, un ouvrage d'agrément, un ouvrage d'effet, quel-

• C'était la reproduction d'un article inséré le 15 avril au Mer cure de France.

que chose d'essentiellement frivole, ou faut-il y voir une démonstration scientifique? Est-ce une preuve par la beauté ? Est-ce une preuve par la vérité ? Est-ce une équation entre le vrai et le beau ? A parler franchement, poser de pareilles questions est pure politesse. S'il subsiste parmi nous des lecteurs, des admirateurs et des clients de ce livre, ils ne s'attachent plus qu'à la partie esthétique. Le christianisme prouvé par sa beauté, voilà ce qu'ils en admettent ou du moins ce qu'ils en conservent. Quant à la partie dialectique et dogmatique, elle est depuis longtemps abandonnée de tous. Des adversaires plus redoutables que les polémistes du xvni^ siècle ont nécessité des apologistes meilleurs logiciens ou plus érudits. A l'apparition du livre, on n'en était pas là; on ne se rendait compte ni de sa portée ni des intentions de l'écrivain. De là, dans la critique de Sehancour, une inévitable hésitation. Répondra-t-il au coloriste ou au théologien ? Au fond, c'est bien celui-ci que volontiers il viserait. Lui-même nous l'a dit, ce qui Fa mis en goût et en appétit de réfutation, c'est la fameuse note métaphysique sur l'existence de Dieu.

Chènedollé, s'aventurant sur un terrain qui n'était pas le sien, avait, en louant l'ouvrage de Chateaubriand, reproché aux critiques d'avoir passé sous silence la quatrième partie de l'ouvrage qui paraissait désagréable et embarrassante aux esprits philosophiques 1.

« Quant à moi, réplique Senancour, j'examinerai cette quatrième partie comme les trois autres, et même plus particulièrement que la seconde ou la troisième.

' Mercure de France du 26 février 1803. en réponse à une critique du Génie du christianisme qu'on attribuait au chevalier de Bouffiers.

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