‹ Un précurseur: Senancour. Avec des documents inéditsChapitre 5 sur 92 · INTRODUCTION. XXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXI

e On ne possède que ce qu'on a pour l'éternité; le reste échappe et se perd. » Ces paroles auraient pu servir de devise aux écrits de Senancour. Il a la passion de l'immuable, du fixe, du permanent. Dans sa jeunesse, il en a été accablé, longtemps il est resté courbé sous la grandeur de cette écrasante vision. Dans sa maturité, il a essayé de s'émanciper; sa personnalité a commencé à se dessiner; l'éternité l'a moins troublé parce qu'il tendait à se croire lui-même éternel; la vieillesse venue, l'éternité pour lui a

l'éternité des êtres. On ne peut pas dire de lui qu'il eût peur de la métaphysique ; mais, d'une part, il craignait dQ verser dans la théorie de la matière éternelle, si chère aux sensualistes du xviii* siècle; et, d'autre part, il était arrêté par l'idée de création que les tendances chrétiennes de son esprit l'inclinaient à respecter. Son Moi manque donc d'extension comme le Moi de Senancour manque de consistance.

Le grand problème de l'individu moral reste encore intact, à l'heure qu'il est. Dans un récent ouvrage intitulé : le Moi éternel, un écrivain, très soigneusement informé des dernières recherches philosophiques, J. Laurence, s'est appliqué à démontrer l'étroit rapport qui existe entre la notion de l'individu indéfectible et celle d'une force spontanée. On pourrait toutefois faire observer à l'ingénieux philosophe qu'entre le phénomène de l'individuation et le fait de la personnalité, il j' aurait probablement lieu d'établir une distinction ou de déterminer la nature du lien mvstéi'ieux. Entre aucun être il n'y a parité ou identité. Donc chaque être a sa force propre. C'est ce que l'Antiquité avec les atomes d'Épicure, et le xvii= siècle avec les monades de Leibniz, avaient entrevu. Reste à prouver que chaque être, distingué par le fait, se distingue aussi par la conscience de ce fait. 11 n'y a aucune molécule qui ne soit un ntoi; il y en a une multitude qui ne peuvent pas dire >uoi. Réservons aux forces qui peuvent s'atErmer par le langage l'attribut de la personnalité, et concédons simplement aux autres le fait de l'individuation. C'est ce dont J. Laurence pourra se convaincre en atteignant, dans un prochain ouvrage, par delà l'étude des phénomènes, la notion métaphy.sique de l'être. Sans ontologie point de philosophie. C'est une vérité que ne doit pas méconnaître un écrivain d'une si honorable probité intellectuelle.

cliangé de face : ce n'a plus été la lourde atmosphère de plomb, pesant de tout son poids sur une individualité isolée; ce n'a plus été le brouillard irritant que l'homme mûr s'acharnait à percer et à déchirer; l'air est devenu plus léger, plus respirable ; une lueur a pénétré le brouillard et l'a coloré; l'éternité n'est plus l'opaque ni l'illusoire; elle s'est vivifiée et résumée dans l'idée de Dieu. Les témoignages déistes abondent dans les derniers écrits de Senancour. On n'a que l'embarras du choix. Voici un passage bien significatif :

« Une source lumineuse vivifie sans cesse la matière inactive ou indifférente, et artistement rebelle. Plus de manifestation, plus d'intelligence, si le principe de lumière, si l'ordonnateur suprême n'était pas. S'il n'était pas, les sensations, les perceptions, la réflexion ne pourraient être, nous ne serions point. On ne suppose pas, on n'apprend pas l'existence du pouvoir perpétuel et irrésistible. On le voit puisqu'on existe : cette vue n'échappe qu'à l'enfance, parce que son œil n'est pas ouvert, ou peut-être à la vieillesse, quand sa paupière est appesantie. »

Ce qui est très particulier et très curieux chez Senancour, c'est le procédé successif de sa pensée, cette continue et lente élaboration que nous rencontrons presque au même degré chez Maine de Biran, avec lequel notre philosophe (qu'il n'a pas connu et qui ne l'a pas connu) offre tant d'analogie :

« II faut, dit M. de Biran, que les vérités s'incorporent à nous et nous pénètrent longtemps, comme la teinture s'imbibe peu à peu dans la laine qu'on

ÎNTRODtCTION. XXIlI

veut teindre. Il y a une pénétration lente de chaque jour, une intus-susception delà vérité, qui doit nous conduire dans toute la vie, qui fait que cette vérité devient à notre àme ce que la lumière du soleil est à nos yeux, qu'elle éclaire sans qu'ils la cherchent '.

La métaphysique, la logique sont familières avec cette idée d'éternité. Il ne semble pas qu'il en doive être de même de la morale. C'est ici que se manifeste la conception originale du moraliste religieux. Il laissera de côté les raisonnements subtils et la dialectique transcendante, il prendra sa base dans l'être même :

« Il faut douter; il faut se garder de dire aux autres, d'une manière affirmative, ce qu'on ne peut savoir soi-même. Il en sera autrement lorsque nous nous attacherons à la seule science humaine, à la morale.... On ne peut rien distinguer dans l'essence des êtres, mais on pourra se faire quelque idée juste des relations qui doivent exister entre les hommes. C'est là que nous rencontrons une lumière disposée pour nos organes; c'est là qu'il nous est donné, du moins en partie, de découvrir, de raisonner, de prononcer. »

Entre les ho^nmes n'est pas assez dire et rend imparfaitement l'idée du penseur. C'est entre les êtres qu'il faut entendre, et alors se révèle la beauté de cette défmition magistrale : « La religion est la morale dans l'Infini, j) Il ne s'agit plus d'individus pé-

* Maine de Biran, Sa vie et ses pensées (Librairie académique). Ce volume est précédé d'une très intéressante Notice, due à l'un des meilleurs esj)rits de ce temps, M. Ernest Naville.

XXIV SENANCOUH.

rissables , de rapports précaires et passagers. La morale s'établit entre des êtres dont les relations participeront de l'éternité. La vie présente, fugitive et bornée, s'illumine d'une splendeur indéfectible et universelle. La morale s'absorbe dans la religion. Elle ne fait plus qu'un avec elle, et s'y transfigure.

Tels sont les titres de Senancour ; telles les conceptions qui honorent son intelligence et recommandent sa mémoire. Après les années écoulées, il se retrouve en communication avec les hommes de notre temps par son inquiétude religieuse, exempte de toute dogmatique, indépendante de toute théologie, et aussi par sa probité philosophique, qui ne veut pas d'un acquiescement sans liberté ni d'une croyance sans lumière. Senancour est un ancêtre, un précurseur et, par ses côtés durables, par son action efficace, un contemporain.

Paris, mars 1897.

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