CHAPITRE YIIl
paroles, dùt-on les regretter plus tard, on est mal venu, non pas à les désavouer, mais à se retourner durement, aigrement, d'un ton superbe, contre ceux qui pensent aujourd'hui, et qui ont pensé de tout temps ce que vous pensiez hier encore. Voyez-vous Xaigeon se faisant capucin et anathématisant les athées ! Voyez-vous Saint-Lambert transformant son Catéchisme naturel en Catéchisme chrétien ! On laisse ces fluctuations à La Harpe; on ne s'y abandonne pas. Sans doute on a le droit de changer d'opinion, de passer de la foi à l'incrédulité, et réciproquement. Ces sortes de changements doivent être au moins accompagnés d'humilité, et ce n'est pas quand on vient à peine de sortir de Terreur qu'on a le droit d'accabler ceux qui, la veille, étaient vos compagnons.
Mis en demeure d'expliquer cette transformation subite, Chateaubriand a écrit :
« Ma mère, après avoir été jetée, à soixante-douze ans, dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un lieu obscur, sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs (M™* de Farcy) de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère ; quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort, qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé : je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru. »
Voilà qui est bien aisé à dire et surtout à écrire, car
le papier souffre tout ; mais comment une douleur familiale, essentiellement personnelle, motif d'ordre purement intime, a-t-elle pu se transformer en un traité de théologie, orné de métaphores? Comment cette dialectique est-elle sortie de cette émotion, cette érudition de ce désespoir ? Comment les pleurs se sontils changés en arguments? Voilà ce que nous ne voyons pas et ce qu'il aurait fallu nous montrer. La douleur peut être la source d'une conversion individuelle, non pas d'une œuvre de propagande.
Toute cette sentimentalité n'était point, d'ailleurs, pour éblouir ou déconcerter Senancour. Les motifs de cœur, pompeusement invoqués, le touchent peu. La sensibilité lui parait un mauvais guide en matière d'état ou de religion : « Je voudrais que le cœur ne fût pas le seul guide de Thomme, parce que les mouvements du cœur étant passionnés, orageux, fanatiques, il ne resterait aucun espoir de rétablir l'ordre dans les sociétés humaines. » Ce qui fait pour nous le principal, ou même l'unique élément du livre de Chateaubriand, demeure pour lui secondaire et accessoire. 11 ne se laisse pas attirer sur le terrain esthétique. C'est, au fond, le combat d'un logicien contre un artiste, et le logicien n'est pas commode. Ce qui l'irrite surtout, c'est le ton dédaigneux avec lequel Chateaubriand traite ses adversaires. Aussi ne manque-t-il pas une occasion de le prendre en défaut sur quelques points de dialectique, ce qui n'est pas difficile. 11 le suit pied à pied, page à page, avec la plus rigoureuse attention. « Ces remarques, dit-il, ont été écrites avec précipitation, comme on en fait à la marge d'un livre en le parcourant. » C'était, du reste, l'habitude de Senancour de noter ses impressions sur la marge de ses livres, et j'ai à ma disposition un Petit Carême, dé Massillon,
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agrémenté de commenlaires qui pourraient donner lieu à une édition fort piquante i.
Dans lin passage à effet, où l'auteur, après avoir accumulé les noms de Bossuet, de Fénelon, de Bourdaloue, ajoute que ces noms seuls embarrassent beaucoup certaines gens, une sorte de défi est jeté aux incrédules de diverses nuances. La page où le commentateur relève le gant esl très caractéristique et très nette.
« Je déclare que Bossuet, qui foudroie, et Bourdaloue, force et victoire, ne raisonnent pas, à mon avis, d'une manière e^nbarrassante. Si, de plus, M. de Chateaubriand veut, en s'appuyant sur Bossuet, sur Bourdaloue, et même sur Leibnitz (et en appelant à lui M. Fr.... et M. de Bo.... -), soutenir une discussion, non de mots, mais de choses, je serai seul, je tâcherai de lui prouver que Vobstination ne sera pas mon dernier refuge, et je l'inviterai à employer toutes ses armes. J'y mets une condition, pour que ceci ne se réduise pas à une verbeuse dispute d'érudition, et qu'on ne se perde pas dans des détails de controverse, comme dans ces anciennes conférences après lesquelles on a pu, des deux côtés, prétendre également avoir conservé l'avantage. La discussion dont je parle aurait lieu par écrit; on l'imprimerait ensuite, et on l'enverrait dans toutes les villes et dans tous les bourgs des diverses communions chrétiennes. Celui qui a fait une proposition semblable, il y a sept ou huit ans, désire sincèrement être convaincu, et s'attache peu, comme l'on sait, à d'autres succès. Dès qu'il sera convaincu, sa conversion le fera voir. »
' Voir à l'appendice quelques détails sur cet exemplaire du Petit Carême.
* Frayssinous et de Bonald.
120 SENANGOUR.
Chateaubriand, cela va de soi, n'accepta point le défi. Notons même que, par une coïncidence fâcheuse, l'auteur critiqué étant ministre d'État lorsque parurent les Observations, défense fut faite aux journaux de les annoncer. Si le ministre d'État l'a su, il aurait été chevaleresque de sa part de faire lever l'interdiction. J'aime à croire qu'au moins il ne l'a pas ordonnée. Jamais, dit Sainte-Beuve, Chateaubriand n'a prononcé ni écrit le nom de Senancour. Celui-ci expliquait plaisamment cette antipathie par la réflexion suivante : « Cela tient à ce que j'aime les montagnes autant qu'il les déteste. » La discussion aurait été curieuse à suivre, et le champion du catholicisme aurait pu en sortir quelque peu meurtri, si l'on en juge par le ton serré, pressant des Observations.
Parmi tant de remarques, il faut faire un choix et se tenir à l'essentiel. Résumons la note suivante, trop longue pour être donnée dans toute son étendue.
L'auteur y examine cette série de questions : Peut-on donner officiellement une religion au peuple? Cela est-il nécessaire? Pareille tentative doit-elle être faite, étant donné l'état des esprits en Occident (janvier 1811-1816) ? Enfin, l'expérience de Tlncrédulité a-t-elle été réellement faite sous la Révolution?
Sur le premier point, la réponse ne comporte aucune ambiguïté : « Si, dans un État, la classe supérieure ne croit pas, comment la classe inférieure croira-t-elle? » Chez un peuple où la vanité joue un grand rôle, il y . aura forcément ce qu'on pourrait appeler une cascade d'incrédulité. La ville ne voudra pas être croyante» puisque la cour ne l'est point ; les campagnards imiteront la ville, et l'on en arrivera à celte fiction ridicule et dangereuse d'une religion sans foi. Ce sera une dissimulation universelle, et qui, par ce cara'ctère même