‹ Un précurseur: Senancour. Avec des documents inéditsChapitre 70 sur 92 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

sive et suprême épreuve, Senancour ne prenait pas à plaisir une altitude, et ne cherchait point à se placer sur un piédestal. Il était, nous en sommes persuadé, rigoureusement de bonne foi. Uniquement voué au culte du vrai, il aurait envisagé sans effroi, et peut-être même avec une certaine satisfaction intime, la perspective du martyre. Les temps de transaction et d'hypocrisie qu'il traversait pesaient étrangement à cet ami de la sincérité absolue.

Ces fragments de son apologie viennent à l'appui de de nos remarques. Le ton de cette défense est calme, modéré, mais dans son élévation constante et passablement dédaigneuse, d'une invincible fermeté. Dans le cours de son plaidoyer, il eut occasion de parler de lui-même ; il le fit avec beaucoup de convenance et de noblesse, sans fausse modestie comme sans ostentation, aussi peu enclin à se diminuer qu'à s'exagérer.

a L'auteur (des Traditions), demandait-il en répondant à ses accusateurs tout en faisant avec une candeur bien spirituelle son examen de conscience, l'auteur écril-il en général avec passion, désirerait-il agiter les esprits? Il n'en sera pas accusé. Autant qu'il l'a pu, il a vécu à la campagne, et on sait qu'il ne prenait aucun soin pour faire parler de ses livres. Adoptera-t-il des moyens équivoques pour le triomphe de ses opinions, voudrat-il jamais que d'autres hommes soient troublés dans les leurs? Nullement; il ne s'adresse en général qu'aux esprits éclairés, et, dans le livre même des Traditions, il dit à ceux qui sont disposés à écarter les idées religieuses comme une servitude de la pensée, il leur dit du commencement à la fin : Remarquez combien il est faux que la partie élevée des peuples n'ait pas reconnu le règne de la Divinité et les sages conséquences de cette notion impérissable.

« Quand on ne sépare pas de l'idée de l'ordre l'idée de la vérité, si l'on se propose d'avoir de l'influence par ses écrits, c'est dans l'avenir. Celle disposition pacifique et silencieuse en quelque sorte méritait peu d'animadversion. Écrire sur des objets importants sans amour de la vérité, ce serait trop descendre. »

Notre philosophe n'était pas de ceux qui descendent volontiers et contribuent avec un triste zèle à faire descendre les autres; il aimait au contraire à s'élever et, dans son ascension ininterrompue, il eût voulu entraîner à sa suite tous les esprits dignes de chercher le vrai et de goûter le bien. Cet homme qu'on a trop souvent représenté comme un désespéré, d'après une œuvre isolée et d'une interprétation difficile, Oberman, se réfugiait vers la fin de sa vie et se complaisait dans la plus haute espérance.

L'acquittement s'imposait. 11 fut prononcé avec une certaine solennité le 2:2 janvier 1828. Le premier président, Séguier, avait tenu à présider lui-même la Cour. Le 26 janvier, Dubois (de la Loire-Inférieure), rendant compte de ce procès dans le Globe, écrivait : « Le prévenu et l'avocat ont apporté dans leur défense une fermeté si modeste, une tranquillité d'esprit si parfaite, que cette séance d'un tribunal avait l'air d'une conférence paisible. » L'arrêt fut presque unanimement approuvé par la presse libérale, le Courrier, les Débats (23 janvier), la Gazette des tribunaux (même date), la Pandore (24 janvier), le Constitutionnel (23 et 24 janvier). Je relève ces indications sur les notes mêmes de Senancour. J'y vois aussi qu'il fit une visite au président Dupaty et une autre à M. Séguier, sans rencontrer ce dernier. Le surlendemain du jugement, il lui écrivit pour le remercier. Parmi les personnes qui, selon son expression, prirent beaucoup de part à son

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