CHAPITRE PREMIER. O
va-t-elle flottant de plus en plus entre la langueur et la fureur, les convulsions et l'atonie ? De ce que l'homme a désiré plus que ne permet sa nature, de ce qu'il a visé plus haut que son intelligence ne le comporte. L'humanité s'est dépravée en exagérant la recherche de la puissance, de la richesse, de la jouissance; elle s'est égarée en poursuivant dans le monde intellectuel des certitudes impossibles et des félicités chimériques. Voilà le mal. Où trouver le remède ? 11 n'y en a qu'un et d'emploi héroïque; Rousseau l'a indiqué sans y insister, sans le considérer probablement comme très efficace. Senancour, au contraire, s'y confie. 11 le veut absolu, complet, sans aucune des atténuations ou des perspectives ménagées par .lean- Jacques :
Revenir en arrière. Tout d'abord, jeter au fond de l'abime « l'amour du gigantesque, et l'habilude des passions ostensibles, et l'orgueil des vertus austères, et la manie des abstractions, et la vanité de l'intellectuel, et la crédulité pour l'invisible, et le préjugé universel de la perfectibilité. Lire avec impartialité dans le grand livre des désastres du monde. Écarter les fatigantes puérilités des études, des négociations et des arts, les prestiges de la gloire, l'apathie de la servitude, dédaigner l'opinion si facile aux novateurs, si puissante sur la foule prévenue, et les spectres célestes, et le rêve d'un autre monde.... «
A l'humanité ainsi allégée, d'aucuns diraient appauvrie, le jeune philosophe offre, en échange des faux biens sacrifiés, la plus satisfaisante des compensations, le bonheur. Remarquons dès à présent que Senancour donne et donnera toujours pour but à sa recherche, quelles qu'en soient les vicissitudes, le bonheur individuel et social. En cela, il est bien de son siècle, et son
siècle lui-même se rapprochait de l'Anliquité. En effet, le problème par excellence de la philosophie antique est la poursuite et la réalisation du souverain bien, tandis que la philosophie contemporaine incline de plus en plus à chercher le vrai quand même, indépendamment de ses conséquences dernières, fussent-elles le néant ou le souverain mal.
La recette indiquée par l'auteur des Rêveries pour atteindre au bonheur est simple. 11 suffit de vouloir dans la mesure de son pouvoir, ni en deçà ni au delà, et à la condition de savoir ce que l'on veut. La féUcité consistera donc dans une vie circonscrite. « C'est en limitant son être qu'on le possède tout entier; l'extension n'est que misère et dépendance. On souffre, on s'épuise au loin ; l'on ne jouit, l'on ne vit véritablement qu'au centre. » Réduire le champ de la sensation pour la rendre plus forte et plus agréable, pour mieux savourer la fugitive existence : tel est le point capital.
« L'art de jouir est le seul art de l'être qui sent et modifie son existence. Tout commande le plaisir.... Homme d'un jour, placé par l'éternelle nécessité sous la loi de la douleur et du plaisir, ta seule fin morale est le bonheur, et ton seul devoir le moyen convenu pour le bonheur de tous. Ton existence tout entière est dans celte alternative, jouir ou souffrir.... Jouis, il n'est pas d'autre sagesse ; fais jouir, il n'est pas d'autre vertu; mais jouis avec choix, avec réserve; sans cette prudence, il n'est pas de félicite réelle. »
L'épicurisme ici nettement avoué s'allie parfaitement avec le sentiment de la solidarité, de la charité. On a reproché aux Rêveries et à Oberman de prêcher Yorbitas, la séparation, l'isolement absolu. Chez des esprits vulgaires, la doctrine épicurienne entraine .quelquefois celte conséquence. Il n'en est rien chez Senancour.
CUAriTRE PREMIER. 7
Écoutez-le plutôt, continuant de s'adresser à l'homme de la nature :
« Partage tes plaisirs; le méchant veut jouir seul, mais le méchant ne sait point jouir. La jouissance consume elle-même sa mobile illusion.... Souffrant, confie tes peines si tu ne veux le désespoir; jouissant, communique les joies, si lu veux en connaître d'indicibles. Dans l'enthousiasme de la volupté comme sous le poids du malheur, toujours entraîné, faible et dépendant, ù homme, appuie-toi sur ton frère. La nature vous unit dans la conformité de vos sensations, elle vous protège l'un par l'autre.... Elle vous disait à tous : aime, console, jouis et fais jouir ; jouis dans toi-même et dans tout ce qui ressemble à loi. Elles passeront, les lois atroces et les superstitions sanguinaires ; ils passeront, les stériles efforts des vertus austères et les écarts effrénés, plaisirs de la servitude; mais la loi primitive ne périra jamais. »
Ces dernières lignes visent le côté répressif des anciennes et surtout des nouvelles théories religieuses. L'une des principales objections de Senancour contre le christianisme, c'est la tendance de cette religion à ne considérer la vie que comme une vallée de larmes, à la rendre plus triste encore en y multipliant les mortifications, les pénitences, les jeûnes, à gâter jusqu'à l'avenir en l'assombrissant des tourments de l'Enfer. Les diverses citations répandues dans ses ouvrages nous montrent qu'il avait été initié aux doctrines chrétiennes par la lecture d'écrivains jansénistes. Ce n'était pas un moyen de se familiariser, ou du moins de s'apprivoiser avec elles. Du reste, il ne fait point meilleure mine au Paradis qu'à l'Enfer. Ce qui le blesse dans la conception religieuse, c'est l'aspiration même plutôt que telle ou telle forme particulière, l'aspiration
vers l'au delà, la vie future, la perpétuité de l'être, une puissance souveraine. 11 blànie, il déplore celte vaine extension vers des domaines inconnus, probablement chimériques.
« Nos besoins réels, et dès lors nos besoins sentis étaient bornés : c'est en les étendant imprudemment dans l'indéfini, qu'on a faitnaitre cette attente illimitée que maintenant l'on affecte de donner pour preuve d'une domination supérieure à la vie terrestre. D'où viendrait à l'habitant de la terre le besoin de ce que la terre ne contient point, et à des organes éphémères des conceptions éternelles? »
La rigoureuse précision de celte nuance d'athéisme est très curieuse, il importe doublement de la noter. En premier lieu, elle distingue Senancour de la foule des athées qui, justement vers cette époque, de 1795 à 1802, tenaient le haut du pavé dans le monde des lettres, de la philosophie, et que Jules Simon nous a si bien fait connaître dans son livre. Une Académie sous le Directoire. Ces athées-là continuaient contre toute rehgion l'implacable campagne des encyclopédistes. Senancour n'adresse au fond qu'un reproche au sentiment religieux, c'est de constituer une aspiration trop indéfinie pour un être forcément limité et nécessairement limilable. D'où il suit que le jour où se modifiera son opinion sur la valeur de l'àme humaine, sa conviction philosophique se modifiera aussi.
Un athéisme sans polémique offrait peu d'attrait à 'des générations qui applaudissaient, non seulement aux continuateurs de Voltaire et de Diderot, mais aux fanatiques de La Metirie, de d'Holbach, de Kaynal. 11 aurait fallu qu'au moins, puisque la philosophie fermait le ciel, il ouvrit en ce monde une ère de promission et d'espérance. Ainsi l'avaient entendu les matérialistes de la fin