‹ Un précurseur: Senancour. Avec des documents inéditsChapitre 81 sur 92 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

sieurs peut-être ne le traverseront pas i. Ce qu'il eût été tout à fait équitable dédire, c'est que l'auteur l'avait traversé et qu'il était arrivé sur un terrain plus lumineux, dans des régions plus sereines. 11 n'est que temps de placer ici cette conclusion rassérénée qui se trouve comme cachée dans une des notes des troisièmes Rêveries.

« Il n'est pas surprenant que l'on se soit trompé sur quelque différence qui existe entre Oherman et le solitaire des Libres Méditations. Celte sorte d'inadvertance provient de ce que l'éditeur de l'un et de l'autre n'a pu suivre son idée première, et de la difficulté que plusieurs personnes éprouvent à considérer les notions religieuses fondamentales comme indépendantes des croyances accidentelles de chaque pays. Oberman, diton, se permet quelques sarcasmes relativement aux objets de la foi. Cela est possible quant aux superstitions. A l'égard des idées religieuses plus simples et plus pures, Oberman peut douter, mais assurément sans dédain. Le solilaire des Libres Méditations est moins jeune, il est dans toute la force de l'âge. Ayant fait des réflexions qui lui paraissent plus profondes, il doute aussi ; mais il insiste beaucoup plus sur la vraisemblance des idées religieuses auxquelles conduit l'étendue de la pensée. Sans doute Oberman aurait jugé de même un peu plus tard. Supposons que ces deux personnages n'en soient qu'un sous deux noms différents. Après avoir renoncé au téméraire enseignement des sectes, il ne trouve d'abord que le doute; mais ensuite il croit sentir fortement que le monde vrai, le monde caché, est l'expression d'une pensée divine. Telle peut être la marche de l'esprit de l'homme dans

Voir à l'appendice D.

son indépendance. Quant à l'éditeur à'Oberman et des Libres Méditations, en cas que sa profession de foi devienne nécessaire, il dira ici, comme auteur des Rêveries, qu'il s'attache aux idées religieuses, soutien du génie ou du cœur de l'homme, et qu'il les croit vraies, s'il est quelque vérité qui se dévoile à demi pour notre faible intelligence; mais on ne le verra pas descendre de ces hauteurs divines jusqu'aux petites croyances dogmatiques des sectes passionnées. »

Les quelques mots soulignés ck et là me dispensent de commentaire. Les réserves y sont toutes, très convenablement, mais très fermement marquées. Si Vinet a lu ce morceau si rempli de candeur et d'élévation, il y aura senti quelque venin subtil, quelque restriction doucement opiniâtre, et il n'en aura pas encore été content.

Si modeste que fût réellement Senancour et bien plus préoccupé de l'efficacité morale que de l'éclat littéraire, il ne laissa pas d'être touché, flatté des hommages qui lui venaient et que sanctionnaient des noms autorisés. Après s'être défendu d'abord de toute prétention artistique, il finit par se laisser gagner quelque peu. La préoccupation d'art est très sensible dans les Troisièmes Rêveries, publiées en 1833. Elles en avaient subi des changements, ces pauvres Rêveries, si durement logiques en 1799, si flottantes et si complexes en 1809, et maintenant si bien parées d'images, de beau style et de poésie! Le jour où, comme je l'espère, on nous donnera un choix des pensées de Senancour, après avoir recueilli dans ses divers ouvrages la substance même du livre, on y pourra joindre, en guise d'anthologie, un certain nombre de pages tirées des Rêveries de 1833. On se demandera peut-être quelle dif-

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férence l'écrivain pouvait établir entre toutes ces Méditations et toutes ces Rêveries, qu'il reprenait, corrigeait, transformait sans cesse. A vrai dire, la nuance est bien délicate, je crois cependant qu'à la fin surtout, il mettait plus de raisonnement dans les Méditations et plus de fantaisie dans les Rêveries. A la fin de cette troisième édition, il a placé une sorte d'appendice, dans lequel il expose ses goûts et ses préférences littéraires. On y voit très clairement qu'il n"a jamais été un classique pur, que Bernardin, dont il parle plusieurs fois, et Jean-Jacques, dont il parle trop peu, ont eu sur sa manière d'écrire une influence positive. C'est vers les modernes et même vers les romantiques que son penchant le guiderait, il les trouve seulement trop tranchants et trop excentriques. Il cite, avec complaisance, Lamartine et mentionne M"'- de Staël. A d'autres noms il paie plutôt une dette de reconnaissance qu'un tribut d'admiration. Sa facture pourtant s'élargit, sa touche devient plus ferme, le charme sévère s'achève et se transfigure en grandeur. J'en donnerai pour preuve l'admirable page sur Prométhée , digne d'être applaudie également des artistes et des philosophes.

« Prométhée est la figure la plus grande, la plus vraie qui ait été admise par les anciens sages. Celle-là du moins fut tracée pour toutes les nations, pour tous les âges, pour la terre instruite et malheureuse. Prométhée est le génie de la science et des arts poétiques, le génie de la civilisation déjà tourmentée de ses songes, de ses merveilles, de ses douleurs. La destinée arrête le téméraire qu'elle inspira ; elle le jette étonné auprès de la cime aride qu'il voulait gravir, la croyant éclairée d'une plus suave lumière. Sur ces pentes sombres et dévastées, chaque fois il verra finir la clarté du jour, et ne verra pas comment elle doit renaître. Contraint, souf-

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frant, mais le front élevé, il interroge du regard l'étendue des deux. Entre la nécessité impénétrable et une espérance reculée, il peut sourire encore, parce que les tribus grossières, parce que les plaines et les nuages sont au-dessous de lui. De ces pesants brouillards sortent des vautours. Un d'eux s'approche, les serres acharnées et l'œil inexorable. Cependant Prométhée vivra. Durant ses souffrances, les heures, les années, les générations surviennent et s'oublient. Mais ensuite, affranchi de la loi présente, le génie aura vaincu : c'est sa pensée ! Elle le soutient plus haut que les abîmes où il laisse se perdre par intervalles ce soupir d'une âme forte, cette parole inquiète et courageuse : Peut-être ! Et sans cesse le vautour revient, et le bruit de son aile livide est la seule réponse qui retentisse dans l'espace ! »

Sur une petite bande de papier que j'ai entre les mains, je lis cette noie manuscrite : « Le morceau de Prométhée a été fait en dernier, au moment même de l'impression, i Qu'elle soil improvisée ou non, Senancour dans cette page atteint, comme prosateur et comme penseur, son plus haut degré de perfection.

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