CHAPITRE YI
I. Bernardin, déchargé, en 1442, du vicariat de l'Observance, reprend ses prédications. Il prêche, à Padoue, le carême Séraphin. Vénération croissante dont l'entourent les peuples. —
II. Séjour à la Capriola, où il complète la rédaction de ses sermons. Sa lamentation sur la mort du Frère Vincent. —
III. Prédications à Massa et à Sienne. Bien que sentant sa fin prochaine, il se met en route pour aller évangéliser le royaume de Naples. Incidents de son voyage. Son dernier sermon à Citta-ducale. Il arrive à Aquila et y meurt, le 20 mai 1444. — IV. Manifestations et miracles qui se produisent après sa mort. Un cri général s'élève, demandant sa canonisation. Elle est prononcée, le 24 mai 1450. Honneurs rendus à saint Bernardin.
Pendant les quatre années de son vicariat, de 1438 à 1442, Bernardin, absorbé par le gouvernement de l'Observance , avait dû renoncer à toute prédication suivie. A peine, de temps à autre, prononçait-il quelque sermon isolé. En 1439, il avait prêché, en grec, devant les Pères du Concile de Florence qui paraissait alors devoir mettre
fin au schisme d'Orient. En 1440, c'est encore à Florence qu'il avait été amené, par une circonstance extraordinaire , à prendre la parole : cette ville, alliée du Pape, était menacée par les redoutables bandes de Piccinino, condottiere au service du duc de Milan; les habitants effarés, démoralisés, divisés, s'agitant, dit un vieux chroniqueur, « comme des poissons dans une mer empoisonnée » , semblaient sans défense contre les assaillants. Tout apôtre de paix qu'il fût d'ordinaire, Bernardin comprenait les devoirs d'une guerre légitime. Du haut de la chaire, il excita les Florentins à implorer l'aide de Dieu et à s'aider eux-mêmes, combattit les divisions, ranima les courages, rehaussa les cœurs et contribua ainsi, avec quelques bons citoyens tels que Gino Capponi, à l'éclatante et inespérée victoire remportée, le 29 juin, sur l'armée de Piccinino.
Bernardin, toutefois, souffrait d'être réduit à ces discours de circonstance. Quand, en 1442, il demanda au Pape la permission de déposer ses fonctions de vicaire de l'Observance, il argua, entre autres motifs, de la liberté qui lui était nécessaire pour la prédication (1). Aussi, cette liberté re-
(1) « Causas exponens gravis senectutis, liberœ predicalionis et morlis propinquœ. »
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trouvée, ne perdit-il pas un instant pour en user ; il reprit aussitôt cette vie errante de missionnaire, qu'il avait menée presque constamment, de 1417 à 1438, et qu'il ne devait plus interrompre jusqu'à sa mort. Ni son âge, ni sa fatigue, ni les infirmités pénibles dont il était affligé (1) ne lui paraissaient une raison de repos. Il était plus que jamais convaincu que la prédication était sa principale et même son unique vocation. « Autrefois, disait-il peu après aux habitants de Padoue, j'avais choisi l'office de confesseur, et j'entendais les hommes et les femmes; ensuite, j'ai été chargé de gouverner mes Frères ; plus tard, j'ai laissé cette charge et l'office de confesseur. Je vois que ce n'est pas encore assez. Le temps viendra où nul homme ne conversera avec moi... Ma conscience me dit qu'il faut abandonner les affairés particulières et m'attacher à la prédication pour le plus grand bien de tous (2). »
Cette fois encore, c'est par Milan que Bernardin commence ses prédications. Il y est à l'autoinne de 1442 et y combat l'hérésie d'un certain Amédée,
(1) ^< Arenulis diu vexatus est, podagrà aliquando ; hemorrhoidarum fluxum gravent guatuordecim annis continué passus est, sed eà œquanimitate, ut ab annunliando verbo Dci nunquam ob id tamen cessaverit. » (Maph.eus Vegius.)
(2) Sandi Bernardini Opéra, t. III, p. 379. - Cf. plus haut, p. 218.
professeur de mathématiques. Delà, il parcourt les villes de la Lombardie. Les appels lui viennent de tous côtés. Réclamé à la fois par le duc de Milan et le marquis de Ferrare, pour le carême de 1443, il est obligé de leur répondre par un refus; il a promis de prêcher cette station à Padoue (1).
Le compte rendu des soixante sermons prononcés à Padoue, en cette circonstance, fait partie des OEuvres de notre saint, publiées par le Père de la Haye (2). Ils sont présentés comme ayant été recueillis par un auditeur. On sait, par d'autres témoignages, que cet auditeur était un jurisconsulte de la ville, nommé Daniel de Porcilia. Son compte rendu, écrit en latin, n'a rien de comparable à celui du tondeur de drap de Sienne; il est loin d'être aussi complet et aussi vivant ; c'est un résumé un peu sec, inégal, en certaines parties visiblement écourté (3), mais qui doit reproduire assez exacte-
(1) Voir les lettres qu'Albert de Sarziano, alors vicaire général de l'Ordre des Frères mineurs, écrivit, en cette occasion, aux deux princes. (Alberti Sarth. Liiterœ, litt. 75 et 76.)
(2) Sancli Bernardini Opéra, t. III, p. 168 à 394. On trouve là non seulement les sermons formant le carême, mais un certain nombre de sermons qualifiés d'exiraordinarii. En effet, Bernardin prolongea son séjour à Padoue, après le carême, à cause du chapitre réuni pour l'élection du ministre général des Frères mineurs ; il en profita pour reprendre plusieurs fois la parole.
(3) Voir, par exemple, la fin du sermon XXXII, celle du sermon XXXIII, la seconde partie du sermon XXXVl.
ment la substance des discours. Le scribe a, du reste, fait de son mieux; il a imploré le secours d'en haut et demande modestement au lecteur de s'en prendre à lui, et non à 1' « homme de Dieu », des erreurs qui pourraient être relevées dans sa rédaction (1).
Séraphin quadragesimale, tel est le titre un peu bizarre de ce carême. L'orateur prétend étudier l'amour dans tous ses caractères et ses effets ; par une allégorie qui est dans le goût du temps, il le considère sous la figure d'un séraphin ayant deux diadèmes et six ailes : chaque pierre des diadèmes, chaque plume des ailes représente un attribut particulier de l'amour et forme le sujet d'un sermon. En réalité, sous ces étiquettes subtiles et artificielles, le prédicateur fait rentrer les divers sujets qu'il a l'habitude de traiter et dont plusieurs ne se rattachent pas particulièrement à l'amour , par exemple le commerce, l'usure, les vanités féminines, le mariage, les vices infâmes, la dévotion au nom de Jésus, etc. Dans une ville d'université, il devait parler de l'étude : il se plaint que les hommes des hautes classes ne s'occupent plus, comme autrefois, de science et d'arts libéraux, et
(1) Sancti Bernardini Opéra, t. III, p. 394.
fait un tableau satirique de ces jeunes hommes qu'on voit oisifs sur la place publique , raillant les gens de bien, ou perdant leur temps à jouer, à monter à cheval, à chasser; il les presse d'étudier quelque science, de ne pas se confondre avec « ces idiots, qui s'imaginent devenir nobles parce qu'ils ne font rien, et- négligent d'étudier parce qu'ils ont des maisons et des domaines » ; il montre de quel avantage un écolier, devenu un homme instruit, est pour sa patrie. « Vous êtes appelés, ajoute-t-il, à vous gouverner vous-mêmes, à gouverner votre famille, à aider la république de vos conseils. Une vie ennoblie par la science et la vertu est une vie délectable, une vie utile à tout le monde (1). » Ces enseignements étaient bien accueillis et compris par les habitants de Padoue. L'orateur lui-même le constatait et s'en félicitait :
Jamais, en aucune ville, je n'ai traité des sujets aussi délicats ni exposé autant de vérités que dans la vôtre; je ne l'eusse pas osé ailleurs. J'ai agi ainsi, parce que j'ai vu venir à mes discours, non seulement des hommes d'une vie très intègre, mais d'éloquents et de saints docteurs de toutes les facultés. Ailleurs, je n'eusse pas été ainsi compris; on se fût moqué de moi; on m'au-
(1) S. Bern. Op., t. III, p. 379 et sq.
rait accusé d'avoir dit beaucoup d'hérésies et de me poser en savant, alors que je ne savais rien. Je crois que c'est votre protecteur saint Antoine qui a obtenu de Dieu que je vinsse à vous. Ce que j'ai dit n'est pas de moi, mais de Dieu; c'est pourquoi, si quelqu'un vient contredire mes discours, ne l'écoutez pas : car ce sera proprement œuvre du démon (1). .
Vint le jour où Bernardin devait parler pour la dernière fois. La foule était plus nombreuse, plus émue que jamais. L'orateur résuma ce qu'il avait dit sur l'amour, puis il fît ses adieux à l'auditoire :
Je rends tout d'abord grâces à Dieu et à notre Père séraphique de tant de grâces qu'il nous a faites, de ce que nous avons toujours eu un temps propice, sans pluie, excepté le seul jour où nous avons parlé de la luxure, et où il y a eu de la pluie, sans doute pour conformer le temps au sujet. Je rends grâces aussi à Dieu pour les fruits recueillis par les âmes, car nulle part je n'ai souvenir d'en avoir vu d'aussi abondants. Je rends grâces encore de votre patience; vous ne vous êtes jamais lassés; tout au contraire, vous êtes venus de jour en jour plus nombreux, plus fervents, plus avides d'entendre, avec une grande charité, la parole divine. Que les louanges, que d'infinies actions de grâces éclatent donc devant la majesté de Celui d'où viennent tout bien et toute perfection, qui a
(1) S. Bern. Op., t. III, p. 340.
donné à moi la grâce de parler, à vous la grâce d'écouter... Grâces infinies soient aussi rendues, pour tous ces bienfaits, à la Vierge glorieuse, objet de ma dévotion, à saint Antoine qui a voulu que son culte fût renouvelé. J'ai aussi à rendre grâces aux Recteurs et Officiers de votre auguste cité, â ses éminents docteurs, aux honorables citoyens, aux étudiants, qui ont bien voulu m'écouter avec persévérance, et auxquels je demeurerai à jamais obligé dans le Christ Jésus, et aux autres gens de bien, aux femmes qui ont prié pour moi. Maintenant je veux agir à la façon d'un bon père qui va se séparer de ses fils; je veux vous laisser mon testament. Je vous laisse d'abord la chose la plus précieuse que je puisse vous laisser, c'est-à-dire le très dévot nom de Jésus, qui est le nom au-dessus de tout nom...
Le prédicateur continuai L en recommandant de pieuses pratiques, puis il terminait ainsi :
Je vous laisse aussi la charité que je vous ai prêchée envers Dieu, envers le prochain, envers vousmêmes. Je vous prie ensuite de vous souvenir de moi dans vos prières. Enfin je vous prie que nous soyons liés, moi avec vous, vous avec moi, par la chaîne d'une charité sincère en Jésus-Christ, de telle sorte que nous nous retrouvions en paradis, auquel daigne nous conduire, par sa miséricorde, le Dieu qui est la vie des vivants dans les siècles des siècles. Amen (1).
(1) S.Bern. Op., t. III, p. 393.
Les Padouans ne se faisaient pas à la pensée de voir riiomnie de Dieu les quitter; ils le supplièrent avec larmes de retarder son départ, au moins de quelques jours. Bernardin refusa; il se sentait appelé à évangéliser d'autres contrées, et il avait décidé, après s'être éclairé par la prière, de se rendre à Yicence. Pour échapper aux démonstrations, il laissa croire qu'il allait à Venise, et, pendant que la foule l'attendait sur la route de cette ville, il prit le chemin de Vicence. Il ne put cependant sortir si secrètement qu'il ne fût accompagné de plus de cinq cents personnes qui avaient aussitôt laissé leurs occupations. Parvenu à quelque distance de la ville, il les pria de ne pas aller plus loin et leur donna une bénédiction paternelle. « Tous, rapporte Daniel de Porcilia, accouraient pour lui baiser les mains : je le vis à ce point pressé, qu'il pouvait à peine avancer. A la pensée que nôtre père spirituel nous abandonnait, les cœurs se fondaient, et tous pleuraient. Je vis un illustre docteur en l'un et l'autre droit, Prosdocimo Gonti, avoir peine à lâcher sa main qu'il avait saisie et ne pouvoir retenir ses larmes. Beaucoup d'autres en firent autant, savants docteurs, étudiants, citoyens notables. Bien peu se décidèrent à s'en retourner; plusieurs prirent les devants
pour l'attendre au pont de la Brentella ; beaucoup le suivirent, ne pouvant s'éloigner de son ombre. Deux de ses frères, voyant que le saint homme était chagriné de ces manifestations, hâtèrent le pas et allèrent prier le maître du pont de le relever aussitôt que Bernardin serait passé. Quelques-uns seulement traversèrent donc avec lui la rivière, et tous les autres durent s'en retourner tristement à Padoue. Arrivé à Relesega, avec le petit nombre de ceux qui avaient pu le suivre, Bernardin prit un peu de repos. Les paysans, avertis de sa présence, accoururent en foule, apportant du pain, du vin, de la viande (1). »
Reçu avec grand honneur à Vicence, Bernardin y apaisa les discordes. De là, et comme pour parcourir une dernière fois toutes les contrées témoins de ses premiers apostolats, il se fit entendre successivement à Vérone, à Venise, à Ferrare, à Bologne, à Florence. A cette même époque, une bulle d'Eugène IV, datée de Sienne, le 26 mai 1443, le chargea de prêcher les indulgences pour la croisade contre les Turcs (2), mais on ne voit pas qu'il y ait été donné suite. Partout les popula-
(1) S. Bern. Op., t. III, p. 393.
(2) BuUetino Senese di Storia Patria, anno II, fasc. I-II, p. 13Ûetsq.
lions l'accueillaient avec une vénération, une dévotion croissante : de plus en plus, il était aux yeux de tous, non pas seulement le prédicateur fameux, mais le saint.
A la fin de 1443 et au commencement de 1444, Bernardin paraît avoir séjourné quelques mois à la Gapriola, pour compléter et reviser une dernière fois la rédaction des sermons qu'il publiait en latin. C'est probablement en cette occasion qu'il écrivit la série des discours sur les Béatitudes, qui fait partie de l'Avent De christianâ vitâ (1) ; il y parle en effet de la mort de frère Vincent, le fidèle compagnon de ses courses apostoliques : or on sait que cette mort était survenue peu auparavant. Depuis plus de vingt-deux ans, Vincent n'avait pas quitté Bernardin^ veillant à tous ses besoins, associé à toutes ses œuvres, à ses pensées les plus intimes et les plus secrètes ; il avait même reçu de lui confidence de certaines grâces insignes dont Dieu
(1) Sancli Bernardini Opéra, t. III.
l'avait comblé, mais avec interdiction d'en rien divulguer. Aussi, sur son lit de mort, disait-il tristement à quelques-uns de ses frères : « Je ne crains pas la mort, mais je gémis d'ensevelir avec moi les vertus de Bernardin et les faveurs divines qu'il avait reçues avec une telle abondance. Si j'avais survécu tant soit peu à cet homme de Dieu, libéré du serment par lequel il m'a lié, j'eusse publié des faits tels que le monde entier en eût été dans l'admiration et la stupeur (1). »
La perte d'un tel ami déchira le cœur tendre de Bernardin. Comme, en rédigeant ses sermons sur les Béatitudes, il était arrivé au Beati qui lugent, il interrompit le développement logique de son sujet, pour crier sa propre douleur qu'il ne pouvait plus contenir, et, au milieu de la dissertation théologique, on rencontre un long chapitre, intitulé : Pia deploratio pro morte fratris Vincentii, fidelissimi ac dilectissimi socii mei (2). Ainsi, trois siècles auparavant, saint Bernard s'était arrêté au milieu de ses sermons sur le Cantique des cantiques, pour déplorer la mort de son jeune frère Gérard (3).
(1) Waddixg, Annales Minorum, t. XI, p. 169.
(2) « Pieuse lamentation sur la mort du Frère Vincent, mon très fidèle et très chnr compagnon. » {Sancti Bernardini Opéra, t. III, p. 37 et sq.)
(3) Sancti Bernardini Opéra. Cant. cant., serm. 26.
Même inspiration, même accent dans les (]eux lamentations. On me saura gré de faire de celle de Bernardin une citation de quelque étendue :
Chaque fois que je médite attentivement ce que disent les Écritures de la sympathie et delà tendresse fraternelles, le glaive de douleur, qui transperce mon âme, se fait plus vivement sentir, et c'est en vain qu'en écrivant, j'essaye de contenir mes larmes... Celui grâce auquel je pouvais, en tous lieux, m'adonner au Seigneur, celui-là m'a été ravi, et mon cœur s'en est allé... Je m'efforce de maîtriser mon émotion..., mais j'avoue ma défaite. Il faut que j'exhale le chagrin qui me ronge. Il faut que je dise ma peine, afin que des cœurs compatissants y apportent du moins quelque adoucissement.
Vous savez, 6 mes frères bien-aimés, combien juste est ma plainte et combien pitoyable ma blessure. Vous savez combien fidèle était le compagnon qui m'a délaissé dans la voie de mon pèlerinage, combien vigilant il était dans ses soins, combien empressé au travail, combien doux de caractère. Il m'était étroitement uni et m'aimait de toute son âme. Par la religion, il était pour moi un frère aimé, et par la charité il était un autre moi-même. Plaignez-moi, je vous en supplie, et considérez mon sort. Débile de corps, souvent j'ai été malade. Alors il me soutenait, alors il me conduisait. Faible de cœur, il m'encourageait. J'étais indolent, négligent dans la voie de Dieu, et il m'excitait. J'étais imprévoyant, oublieux, et il m'avertissait.
Gomment m'as-tu été enlevé, ô Vincent? Comment m'as-tu été ravi, toi qui ne faisais qu'un avec moi, toi qui étais selon mon cœur?... Quel est celui qui n'aurait pas été attendri à la vue du lien si doux qui nous unissait en un même amour? En dehors de la mort, ennemie de tout bonheur, est-il quelqu'un qui ne nous eût pas épargnés?...
Pourquoi, je le demande, nous sommes-nous aimés, ou pourquoi alors nous sommes-nous quittés? Dure extrémité, non pour toi, mais pour moi. Car, ô mon frère, si tu as quitté de chers amis, tu en as, comme je le crois, trouvé de plus chers encore... Au lieu de moi, pauvre et chétif, tu jouis de la présence du Christ, et, mêlé au chœur des Anges, tu n'éprouves aucun chagrin de mon absence. Mais moi, à ta place que trouvé-je? Que je serais heureux de savoir si maintenant tu penses à moi, ton ami fidèle, aujourd'hui chancelant au milieu des épreuves et sevré de ton appui, bâton de ma faiblesse! Je serais heureux de le savoir, si toutefois il t'est permis, au sein d'un abîme de lumière et plongé dans l'éternelle félicité, de songer encore aux misères de ce monde. Ton amour, je le sais, n'a point diminué. Il n'a fait que changer, car la vue de Dieu ne peut t' avoir rendu insouciant à notre égard. Dieu lui-même, en effet, prend soin de nous. Ce qui est entaché de faiblesse, tu l'as rejeté; mais jamais la charité n'a rien anéanti de ce qui est saint. Ah! ne m'oublie pas à jamais, ne te sépare pas de moi. Tu sais où je rampe, en quel lieu je gis, et tu te souviens de l'endroit où tu m'as laissé.
Il n'est plus personne pour me tendre la main. Au cours de la vie, ainsi que j'en avais l'habitude, je tourne les yeux vers mon frère Vincent, et il n'est plus. Dans ma misère, je gémis comme un homme dénué de secours. Qui consulterai-je dans mes doutes? A qui, dans l'adversité, donnerai-je ma confiance? Qui m'aidera à porter mon fardeau? Qui éloignera de moi le danger? En tous lieux, les regards de Vincent n'avaient-ils pas coutume de précéder mes pas? Vous qui l'avez connu, vous savez combien vraies sont mes paroles. Ton cœur, ô Vincent, n'était-il pas plus au courant de mes soucis que je ne l'étais moi-même? Ne soufîrait-il pas plus de mes chagrins et ne ressentait-il pas plus vivement mes peines? De ta parole aimable et pleine de modestie, ne corrigeais-tu pas souvent l'âpreté de mes sermons, et, dans ton amitié, n'en tempérais-tu pas le feu? Le Seigneur lui avait donné un langage si riche de pensées, qu'il était capable de prêcher sans préparation. Il émerveillait par la sagesse de ses avis et la grâce de ses conseils, tant sur ïes affaires domestiques que sur les autres. Il accourait au-devant des visiteurs pour les empêcher de troubler mon repos. A ceux qu'il pensait pouvoir satisfaire, il permettait mon accès, et il renvoyait les autres... Jamais il ne s'inquiétait de ses affaires, lui qui entrait dans mes moindres soucis et s'occupait de tout ce qui me regardait, afin de me donner plus de loisirs. Il pensait, dans sa modestie, que mes loisirs portaient des fruits plus abondants que les siens n'en auraient produit. Plus il travaillait pour les autres.
moins il en recevait. Lui qui gérait les affaires des autres, il manquait du nécessaire, de nourriture, de vêtement et d'un endroit pour se reposer. Je te remercie du fond de mon cœur, ô doux ami, des fruits de mes prédications et de mes travaux, durant le cours de mes voyages en Italie. Si j'ai été utile en quelque chose, si mes enseignements ont été salutaires, c'est à toi que je le dois. Tandis que tu vaquais aux soins domestiques, je me reposais, grâce à toi, ou bien je prononçais mes sermons. Pourquoi n'aurais-je pas été en toute sécurité, alors que je te savais à ma place, toi, ma main droite, la prunelle de mes yeux, mon cœur et ma langue tout à la fois?... Combien de fautes j'eusse commises dans mes prédications, si sa droite intelligence, son esprit éclairé et son grand discernement ne m'eussent formé avec autant de zèle et de sollicitude! Dans mon Ordre, je l'avoue, je n'eus aucun autre maître pour m'apprendre à prêcher la parole de Dieu... Si quelque qualité est en moi, c'est de toi que je la tiens...
Sortez, mes larmes; que de mon front misérable elles s'échappent en torrents, qu'elles se répandent comme d'une source abondante; peut-être suffiront-elles à laver la souillure de mes crimes, de ces crimes qui ont allumé contre moi la fureur divine... Beaucoup de ceux qui étaient présents aux funérailles de mon frère aimé s'étonnaient de voir les larmes jaillir de mes yeux, larmes sorties du fond de mon cœur. En vain je m'efforçais de dissimuler mon chagrin. Contenu, le feu, qui consumait mon cœur, s'avivait et ravageait
mon àme. Il sinsinuait avec d'autant plus de souplesse, mordait d'autant plus cruellement et réussissait, en fm de compte, à épancher mes pleurs. Dans mes plaintes, je ne déplore rien de ce que le monde regrette. Je pleure un conseiller salutaire, un auxiliaire fidèle dans les choses de Dieu, je pleure Vincent, Vincent mon fidèle compagnon, durant vingt-deux années et plus, dans la prédication de l'Évangile... Combien je suis malheureux! Amputé de la meilleure partie de moi-môme, je rampe dans la fange, et on me demande si je pleure! J'ai les entrailles arrachées, et on me demande si je ressens quelque douleur! Je pleure, et j'ai du chagrin, parce que ma force n'est pas celle du rocher et parce que ma chair n'est pas d'airain. Je souffre et je me plains, « et toujours ma douleur est présente à mon esprit ». Je ne puis avoir l'insensibilité de ceux dont parle Jérémie : « Tu les as frappés , et ils n'ont laissé échapper aucune plainte. »
Si longue que soit cette citation , j'y ai fait de nombreuses coupures. On dirait que Bernardin ne pouvait pas plus retenir ses plaintes que ses larmes : il s'y abandonne, comme vaincu par sa douleur, sans s'inquiéter s'il se répète. Rien de plus sincère, de plus profond, qui sente moins le rhéteur. On aime à le voir dans cette faiblesse et à constater ce que, dans une vertu surhumaine, son cœur avait gardé, jusqu'en ses vieux jours,
d'humaine tendresse. Le saint n'en est pas diminué ; l'homme en est plus touchant et plus aimable.
Par ses infirmités croissantes, peut-être aussi par d'intimes révélations. Bernardin sentait qu'il n'avait plus que peu de temps à vivre. Est-ce pour cela qu'il voulut prêcher son dernier carême, celui de 1444, dans la petite ville qui l'avait vu naître, à Massa? Il y parla cinquante jours de suite, sans tenir aucun compte de sa fatigue, prêchant avec fruit cette paix qui lui avait toujours tenu tant à cœur. L'éclatante guérison d'un lépreux, délivré subitement de ses plaies en chaussant les sandales du saint, ne fut pas sans aider encore à l'effet de sa parole. De Massa, il revint à Sienne, où son cœur de patriote avait aussi des adieux à faire; son dernier sermon, prononcé sur la place du Dôme, entre le porche de la cathédrale et l'hôpital de la Scala, traita, avec une ferveur remarquée, — ferventer, dit le biographe, — de la justice et du bon gouvernement de la république.
De la perspective d'une mort prochaine, Ber-
nardin ne concluait pas à se reposer. Bien au contraire, il semblait que, dans un corps plus vieux, son âme fût devenue plus jeune, plus vaillante, plus ardente à se dépenser pour le bien des autres (1). Il se crut appelé à étendre son apostolat à une contrée nouvelle, et décida d'aller évàngéliser le royaume de Naples ; il ne voulait pas qu'il y eût une partie de l'Italie où sa parole n'eût pas pénétré (2). Vainement ses parents et ses amis, effrayés d'un dessein qui paraissait au-dessus de ses forces, le conjuraient-ils d'y renoncer et de passer dans sa patrie les dernières années de sa vieillesse : (( Je n'ignore pas, leur répondait-il, que je suis vieux et peu propre à supporter la fatigue ; mais l'amour qui me presse m'oblige, aussi longtemps que je pourrai remuer la langue, à ne jamais cesser d'annoncer la parole de Dieu, d'exhorter les peuples, et d'entreprendre, pour cette œuvre, des voyages, fût-ce en lointain pays. » Comme ses chers frères de la Capriola, tout en larmes, le serraient dans leurs bras pour le retenir, il les consolait par
(i) « Magno caritatis incendio, sensit in senili corpore animum excitari juvenilem ingensque desiderium proximis benefaciendi. »
(2) 11 n'avait, jusqu'alors, franchi qu'une fois la frontière du royaume de Naples. En 1438, appelé à Aquila par les affaires de l'Observance, ii avait prononcé un sermon sur la Vierge, devant le roi de Naples. C'est en cette occasion que, au dire des biographes, une étoile aurait brillé sur sa tête.
de douces paroles, mais leur ordonnait de laisser la tristesse, de peur de contrarier ainsi la volonté divine. « Priez plutôt, leur disait-il, le Seigneur de la moisson qui m'envoie, moi indigne, pour travailler à cette moisson, qu'il daigne, pour la gloire de son nom, diriger mes pieds dans le droit chemin, et donner à ma voix la voix de la vertu, afin que je puisse dignement annoncer aux peuples ses merveilles. » Ainsi Vincent Ferrier, vieux et malade, s'était-il, lui aussi, senti pressé de porter la parole de Dieu en de plus lointaines contrées, et s'était-il mis en route pour la Bretagne où il devait mourir.
Dans la nuit du 30 avril 1444, Bernardin quitté secrètement Sienne, pour éviter les démonstrations par lesquelles ses compatriotes voulaient honorer son départ. Il est monté sur un âne, car sa faiblesse ne lui permet pas de marcher. Quatre religieux l'accompagnent. Le premier soir, il couche au monastère conventuel d'Asciano, dont il gagne le gardien à l'Observance. La seconde étape est au couvent de l'île du lac Trasimène, lieu sanctifié par François d'Assise ; il y rencontre un de ses plus illustres disciples, Jacques de la Marche, passe trois jours avec lui en pieux colloques et lui fait ses dernières recommanda-
lions (1); le dimanche, il prêche aux populations environnantes, puis se met en route pour Pérouse.
Cette ville , l'une de celles où sa prédication a autrefois porté le plus de fruits, désirait vivement le posséder de nouveau. Dans cette pensée, elle a fait élever, devant la cathédrale, une chaire de marhre dont nul ne devait se servir avant Bernardin. Celui-ci consent à y monter. A la vue de cette foule empressée à lui témoigner son affection, le hon Père sourit, dit le vieux biographe, a ascendit et risit pariter bonus pater, tantam videns diligentissimorum hominiim erga se affectionem » . Mais il ne consent pas à prendre la parole. Était-ce, comme le dit un des narrateurs, qu'il craignait qu'un tel concours de peuple ne causât des accidents? N'était-ce pas plutôt qu'il se sentait trop faible pour se faire entendre d'un si nombreux auditoire? Il descend donc aussitôt de la chaire, se bornant à dire du ton plaisant qui lui était habituel : « Le jour qui me Ta donnée, me l'a aussi enlevée. »
De Pérouse, il se rend à Assise, et demeure quelques jours au couvent de l'Observance , à Sainte- Marie des Anges, exhortant les moines et consolé par leur ferveur. Il poursuit sa route par Foligno
(1) D'après quelques historiens, Jean de Capistran aurait pris part également à cette conférence. Le fait ne me paraît pas établi.
et Spolète, où il prêche et accomplit des guérisons miraculeuses. Plus il avance, plus, en tous lieux, peuple, magistrats, clergé témoignent de leur vénération émue. C'est que de la personne de ce pauvre vieux moine, si humble, si misérable d'aspect, si ruiné de corps, la sainteté rayonne, de jour en jour plus visible et plus sensible.
Il quitte Spolète le 11 mai. Il a peine à sortir de la ville, tant la foule le presse. La dysenterie dont il est atteint, aggravée par la fatigue, lui rend le voyage de plus en plus pénible ; toutefois, il ne veut pas s'arrêter. Le lendemain, il trouve encore la force de parler au bourg de Pedelugo, et arrive de nuit à Rieti, en pays sabin. Le peuple et les magistrats, venus au-devant de lui avec des torches, le conduisent au couvent de Saint-François, où un banquet a été préparé. Entre tant de mets, il n'accepte guère qu'un peu de pain trempé dans l'eau froide ; du moins cause-t-il avec une si aimable gaieté que ses hôtes charmés ont déclaré depuis n'avoir jamais fait, même chez les princes, de repas plus agréable. Le jour suivant, pour ne pas contrister un peuple qui lui témoigne tant d'amitié et qui autrefois avait bien écouté sa parole, il consent à prêcher : il n'a pas la force de développer de savantes pensées, mais, usant de paroles simples, il reprend les
péchés OÙ beaucoup se laissent entraîner. « Il y a dix-huit ans, dit-il en terminant, lorsque je me séparai de vous, je vous appelai mes enfants. Après tant d'années, je retrouve non seulement les enfants que j'ai laissés, mais aussi les enfants de ces enfants. Eh l)ien, en ce jour, qu'il n'y, ait aucune distinction : je vous adopte tous pour mes enfants ; vous porterez tous ce nom, et toujours je vous conserverai mon amour. » La guérison soudaine d'une petite fille atteinte de plaies ajoute encore à rémotion universelle.
De Rieti, Bernardin gagne la petite ville de Cittaducale, sur la frontière du royaume de Naples. Accueilli avec les mêmes marques de vénération, il ne peut refuser, malgré sa faiblesse, de parler sur la place publique. Jamais son éloquence n'a été plus touchante, plus pénétrante. Il fait, à la fin, un retour sur lui-même, et invite le peuple à demander pour lui la mort des justes et le pardon de ses fautes. En descendant de cette chaire improvisée. Bernardin savait qu'il ne remonterait dans aucune; il se sentait arrivé au bout de cet apostolat populaire auquel il avait voué sa vie. Du moins pouvait-il se rendre cette justice qu'il l'avait prolongé jusqu'à son dernier souffle et qu'il avait fait tout le bien en son pouvoir. Ce bien était con-
sidérable, et d'autant plus extraordinaire qu'il était l'œuvre propre d'un seul homme qui a eu des disciples, mais qui n'avait pas eu de maître. Non, sans doute, qu'il pût se flatter d'avoir à tout jamais transformé les peuples que ses sermons avaient remués. Ne sait-on pas, hélas! ce que devait être, à la fm du siècle, l'Italie des Borgia? Il n'est pas, du reste, dans la destinée de l'Église militante que, même sous l'action des plus grands saints, les sociétés se convertissent de telle façon qu'elles soient garanties contre toute rechute. C'est beaucoup déjà de produire une amélioration temporaire, de faire reculer le mal pour quelques années, de sauver sur le moment un certain nombre d'âmes. Plus que personne, Bernardin l'a fait, à lui seul et en un temps oii tous les souffles régnants étaient contraires. Aussi, au terme de sa persévérante et bienfaisante prédication, répéterai-je volontiers l'éloge que faisait de lui un de ses contemporains : « Non satis possiwi mirari et magnifacere iinum hominem tôt popiilis saliiti fuisse (1). »
Le sermon de Gitta-ducale a épuisé Ce qui restait de forces à Bernardin. Le soir, la dysenterie augmente, avec accompagnement de fièvre et de défail-
(1) « Je ne puis assez admirer et glorifier un homme d'avoir été à lui seul le salut de tant de peuples. » Maph^us Vegius.
lance. Malgré tout, le lendemain, il veut continuer son voyage et arrive péniblement au bourg d'Antrodoco : toujours gai, il plaisante aimablement avec ses compagnons sur sa façon de cbevaucber à àne. Le jour suivant, il a encore plus de peine à avancer : plusieurs fois, l'excès de la souffrance l'oblige à s'arrêter et à se couclier à terre. Ses compagnons, émus du contraste des populations enthousiastes qui se pressent, tout le long de la route, pour rendre hommage à leur père, et de la maladie qui, chaque jour, s'empare davantage de ce pauvre corps, se rappelaient de combien peu les hosannas des Rameaux avaient précédé la passion . Bernardin est contraint de s'arrêter au village de Saint-Silvestre, à sept milles d'Aquila. La nuit est mauvaise. Le lendemain, il est si faible qu'il ne peut presque plus se remuer ; ses compagnons le décident à se laisser mettre sur une litière, et ils le portent ainsi, (( tristes et gémissant », dit la vieille chronique, jusqu'à Aquila. C'était le dimanche avant l'Ascension.
Voilà donc enfin Bernardin dans ce rovaume de Naples vers lequel l'avait poussé sa charité. Mais en quel état ! Ses frères l'ont déposé dans le grand monastère des Conventuels, où il paraissait pouvoir être mieux soigné que dans le couvent plus
éloigne et plus dénué de l'Observance; on a eu d'ailleurs l'attention de le mettre dans la cellule qu'avait coutume d'occuper son ami Jean de Capistran, quand il venait à Aquila pour les affaires de l'Ordre; il était d'usage que les maisons conventuelles, plus considérables et mieux pourvues, exerçassent ainsi l'hospitalité à l'égard de leurs frères de l'Observance. Les magistrats envoient aussitôt les plus habiles médecins de la ville. Notables et gens du peuple attendent les nouvelles avec anxiété. Mais les remèdes sont impuissants sur ce corps qui, au rapport d'un contemporain, « se liquéfiait comme la cire auprès du feu ». Le mercredi, le malade demande les derniers sacrements. Un peu plus tard, sentant l'heure venue et ne pouvant plus parler, il fait signe à ses frères qu'il désire être déposé sur le pavé de la cellule (1) . Les bras croisés, les yeux levés au ciel, la figure joyeuse, dit son biographe, comme de quelqu'un qui vient de remporter une victoire sur l'ennemi, semblable à un homme qui rit, « ridenti similis »,
(1) D'après un autre récit fait par un témoin, Bernardin aurait, malgré les Frères qui cherchèrent à deux reprises à l'en empêcher, sorti de lui-même ses jambes du lit pour les mettre sur le pavé de la chambre. (Lettre écrite par Fra Giuliano, Mineur alors à Aquila, et publiée, d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Florence, par M. Donati, Bulletino Senese di Storia Palria, anno I, fasc. I-II, 1894.)
il rend sa très sainte âme à Dieu. C'était le 20 mai 1444, veille de l'Ascension, à l'heure des vêpres, pendant que les Frères chantaient, au chœur, l'antienne du Magnificat: « Pater, manifestavi nomen tiiitm hominibiis quos dedisti mihi : nunc autem pro eis rogo, non pro mundOj, quia ad te venio. Alléluia (1). » Bernardin avait soixante-quatre ans, dont quarante-deux de vie monastique et au moins vingt de prédication.
Aussitôt la mort connue, la population accourut au monastère et en força les portes pour vénérer les restes du saint. Les compagnons de Bernardin eussent désiré rapporter son corps à la Capriola, et, dans ce dessein, ils avaient commencé sans hruit certains préparatifs. Mais la ville d'Aquila n'entendait pas laisser échapper une si précieuse relique; ses magistrats prirent, sans tarder, des mesures pour s'en emparer. Par leurs soins, les
(1) « Mon Père, j'ai fait connaître ton nom aux hommes que tu m'as donnés; el maintenant je prie pour eux, non pour le monde, car je viens à toi. Alléluia. »
obsèques furent célébrées avec un éclat tel, dit un témoin, que jamais roi ou reine n'en eut de pareilles (1). Ce qui frappa plus encore les esprits, ce furent les miracles qui éclatèrent coup sur coup, autour du cercueil (2). Pendant vingt jours, celui-ci demeura déposé à l'entrée de l'église des Franciscains. Les habitants de la ville et des contrées voisines, qui venaient en foule le visiter, formaient comme une procession ininterrompue; parmi eux, beaucoup de malades et d'infirmes, dont plusieurs sortaient guéris. La population, témoin de ces merveilles, était dans un état extraordinaire d'exaltation; les cloches étaient presque constamment en branle; ouvriers et paysans avaient suspendu leur travail. Un moment, le réveil de récentes discordes entre les nobles et le peuple menaça de troubler ce deuil transformé en fête : on allait en venir aux armes, quand, sur l'appel d'un enfant, tous courent au cercueil; ils le trouvent rougi du sang qui s'échappe des narines du mort; effrayés et attendris par ce qui leur paraît une protestation d'outre-tombe contre leurs haines, ils se réconcilient aussitôt. Ainsi, Bernardin mort
(1) Lettre précitée de Fra Giuliano, Bulleiino Senese di Storia Patria, anno I, fasc. I-II, p. 70.
(2) Les biographies contemporaines sont remplies de l'énumération détaillée de ces miracles.
prêchait encore cette paix pour laquelle il avait tant fait pendant sa vie.
Cependant la nouvelle s'était répandue en Italie Les moines, témoins de la mort et des prodiges qui l'ont suivie, en avaient adressé à leurs frères des relations détaillées qui avaient aussitôt circulé (1). Dans toutes les villes où avait prêché Bernardin, rémotion fut extrême; on y célébra des services solennels auxquels assistèrent les magistrats, le clergé, la population entière. A Sienne, l'affluence fut telle qu'il fallut offlcier sur la Piazza del Campo. Un poète de cette ville, Giovanni di Ser Francesco, se fit, dans une sorte de complainte (2), l'interprète de la douleur et de la dévotion de ses com-
(1) Telle est la lettre déjà citée de Fra Giuliano. {Bull. Sen. de Storia Patria.) L'auteur, qui est probablement de Milan, adresse sa relation à un couvent de cette ville. Écrite au courant de la plume, avec un certain désordre de composition, cette lettre trahit bien l'émotion du moment. Giuliano énumère plusieurs des miracles accomplis, en citant les noms. Dans la naïveté passionnée de ses sentiments, il se réjouit non seulement de la consolation qui en résultera pour les amis, du saint, mais aussi de la confusion qu'en ressentiront ses adversaires; après avoir invité ses correspondants à ne paPs garder pour eux les faits qu'il leur rapporte, il ajoute : « Falene a sapere per tutto Milano se none vi farà schuminicare da Fraie Lodovicho e dalli compagni. E anche sarà buono a trovare quello porco Bufaccio cholla setta, e lavargli il eapo sanza sapone, e cosi a tutti quanti n'àno detlo maie : se none fate questo, dira maie di voi. >'
(2) Bulletino Senese di Storia Patria, anno I, fasc. I-II, p. 66,
patriotes. A Milan, le duc Philippe-Marie Visconti, si peu chrétien qu'il fût, demanda qu'on lui envoyât les lunettes du mort, dans l'espérance de guérir ainsi un mal d'yeux dont il souffrait.
On ne se horna pas à ces démonstrations. De toutes parts, un cri s'éleva, réclamant la canonisation immédiate. Jean de Capistran accourut du fond du royaume de Naples, pour prendre cette cause en main, aussi ardent à poursuivre la glorification de son maître mort, qu'il l'avait été à le défendre vivant contre ses accusateurs. Il retrouva à Aquila Jacques de la Marche, venu dans le même dessein. Ce dernier prêchait sur la place de Todi, à l'heure même où expirait Bernardin ; tout à coup, il s'arrête au milieu de son discours, demeure quelques minutes immobile, puis reprend : « Oh ! mon cher peuple, pleurons! A cet instant, vient de disparaître une grande colonne de la sainte Eglise; l'étoile la plus brillante de l'Italie s'est éteinte. » Les Siennois, qui prenaient plus à cœur que tous autres l'exaltation de leur compatriote, firent recueillir sur place, à Aquila, les preuves des miracles accomplis (1). Les habitants d'Aquila
Cl) Sur toutes les démarches faites par la république de Sienne en vue de la canonisation de Bernardin, la Bibliothèque communale et les Archives de cette ville renferment beaucoup de documents. Plusieurs sont mentionnés dans la notice déjà
entreprirent, de leur côte, une enquête analogue. Dès le mois dejuillet, la république de Sienne était en mesure d'envoyer à Eugène IV une ambassade ayant mission de demander officiellement la canonisation. Le roi de Naples, Alphonse d'Aragon, écrivit dans le même sens au Pape. Celui-ci manifesta les dispositions les plus favorables ; il s'estimait, dit-il, « très heureux qu'un tel homme eût été envoyé de son vivant par Dieu, et qu'il fût mort à temps pour être canonisé par lui ».
Toutefois, il n'était pas dans les habitudes du Saint-Siège de rien faire avec précipitation. Des commissions furent chargées de recueiUir et de contrôler les miracles allégués. Le changement, la mort, la négligence des com.missaires amenèrent des retards. Les anciens adversaires de Bernardin tentèrent d'en profiter pour remettre en question son orthodoxie; le Pape se chargea lui-même de les confondre. Néanmoins, l'affaire traînait en longueur. Sur ces entrefaites, Eugène IV mourut, en 1447, et fut remplacé par Nicolas V. Celui-ci parut un moment troublé par certaines oppositions plus ou moins sourdes ; mais, de beaucoup de côtés,
citée de M. Donati, Bulletino Senese di Storia Patria, anno I, fasc. I-Il, ou dans les notes de l'Histoire des Papes, de Pastor, trad. F. Raynaud, t. II, p. 72 et sq. — Voir aussi Spoglio délie deliberazioni del consiglio delta Campana, passim.
lui arrivaient des suppliques qui témoignaient de l'impatience avec laquelle l'Italie attendait la canonisation : Sienne notamment se plaignait par ses ambassadeurs. Jean de Capistran. pour dissiper tout doute dans Fesprit du Pape, lui offrit, avec sa fougue habituelle, de subir l'épreuve du feu; qu'on allumât un bûcher où l'on jetterait le corps de Bernardin et où il entrerait lui-même ; si la flamme les respectait, la sainteté du mort serait prouvée; il demandait seulement qu'au cas où il périrait, le fait fût imputé à ses propres péchés et laissât intact le renom de son maître. Nicolas V refusa de permettre l'épreuve, mais, ému de cet excès d'amour fraternel, il pressa plus vivement l'instruction de la cause.
Le 26 février 1450, moins de six ans après la mort de Bernardin, le Souverain Pontife, jugeant enfin que pleine lumière était faite, annonça aux ambassadeurs de Sienne que la canonisation aurait lieu à la Pentecôte. Tout concourait alors à rendre plus éclatante la glorification de l'humble Mineur. Les causes qu'il avait entrepris de servir quand elles étaient en péril semblaient, pour le moment, avoir triomphé. Une paix relative régnait en Italie. La prodigieuse affluence des pèlerins attirés à Rome par le jubilé rappelait la ferveur des siècles
plus chrétiens. L'unité de l'Eglise était raffermie par l'échec définilif du synode de Bàle, et l'on se flattait même que le concile de Florence avait fait rentrer les Grecs dans cette unité. Le grand renom littéraire du pape Nicolas V, son goût éclairé des arts grandissaient encore le prestige de la papauté. Rarement l'Eglise avait autant paru présider à la marche du monde. Entre les humiliations récentes du grand schisme et le scandale prochain d'Alexandre VI, le moment était unique pour le catholicisme.
Aujour fixé pour la canonisation, le 24 mai 1450, on vit partir du couvent de l'Araceli, pour se diriger vers Saint-Pierre, une longue procession de près de quatre mille Mineurs de rOhservance, parmi lesquels trois devaient être aussi élevés sur les autels (1). La cérémonie fut célébrée, avec grand appareil, dans la basilique pontificale, et le Pape prit la parole pour louer magnifiquement les vertus et les services du nouveau saint.
L'exaltation de Bernardin fut saluée, en Italie, par de pieuses et joyeuses manifestations. A Sienne, les fêtes durèrent deux jours; l'évêque chanta la messe sur la place oîj le saint avait prê-
(1) Jean de Gapistran, Jacques de la Marche et Diego d'Alcala,
ché; « toute la ville était en liesse, disait un vieux chroniqueur^ et chacun donnait à hoire et à manger à qui voulait (1) ». Dans beaucoup de villes, des églises et des couvents furent dédiés à saint Bernardin. Peintres, sculpteurs, médailleurs, orfèvres reproduisirent à l'envi son image. Les écrivains célébrèrent ses vertus et son éloquence. Dans la seconde moitié du quinzième siècle, nul saint n'était, en Italie, plus populaire et plus honoré. Son culte, propagé par ses disciples, s'étendit au delà des Alpes. Depuis lors, la poussière apportée et accumulée par le temps a voilé cette figure. C'est la raison de l'efFort que j'ai tenté pour lui rendre un peu de son éclat et de sa fraîcheur primitive. J'ai cru que les qualités aimables et généreuses de ce pauvre moine, sa vertu sans aucune ombre, son amour des âmes, sa soif de paix et de justice étaient de nature à lui attirer, de notre temps, quelque chose des sympathies et des admirations qu'il avait conquises au quinzième siècle.
(1) On trouve des renseignements détaillés sur ces fêtes dans la Storia Senese, de Dati, et dans le Diario Senese, d'ÀLLEGRETTi.