‹ Un prêtre en familleChapitre 2 sur 2 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Quiconque a visité le musée de sculpture française, au Louvre, connaît l'Amour antique de Lemire.

Qu'il est donc joli cet amour, et avec quel air malicieux il fait le geste de passer le bout de la corde de son arc dans rorifice qu'elle offre au nœud !

Grand charme ! Certes, si le vieil arc pouvait s'ajuster toujours si gentiment et de la main d'un tel maître! Mais aujourd'hui que Plutus seul se mêle de rajuster, les honnêtes gens souhaiteraient presque qu'il fût hors de service.

Quelqu'un me dit qu'il l'est en eflfet; de sorte que

4 tN PRÊTÉE EN IPAMÎLLË.

s'il prend fantaisie aux sculpteurs actuels de réprésenter TAmoiu* contemporain, ils doivent le faire sous la forme d'un balourd asseyant sur l'affût son canon bourré de pièces d'or.

En 1819, lorsque Saint-Leu de Jardol, jeune gentilhomme poitevin, se rendit à Paris pour y achever ses études, l'on était déjà depuis longtemps sous le règne de ce que j'appelle l'Amour contemporain, qui a peut-être été le véritable Amour antique, ajoute mon faiseur d'épigrammes, à l'unique différence qu'il manœuvrait une baliste au lieu qu'il pointe un canon — balourd devant comme après.

Oh! que voilà une sottise prétentieuse I L'Amour a toujours eu et toujours aura sa forme élégante et divine ; et dans la théarchie chrétienne , sous la royauté tripartite du Père, du fils et du Saint-Esprit, avec les nobles ailes qu'il continue de porter, c'est im ange, le prince des anges.

Mais, semblable aux comètes, on le voit rarement, n apparaîtra pourtant dans ce Uvre.

D'habitude, un stupide intrigant se donne pour lui. Qu'on le bafoue celui-là I qu'on le maltraite I je ne m'en plains pas.

L'oncle maternel de Saint-Leu, M. de Christoval, lui avait dit :

— Mon neveu, ton père était un joueur qui a mangé

sa fortune et celle de ma pauvre sœur sur le tapis vert. Bien lui a pris de mourir quand il est mort; car s'il avait vécu encore une année, tu n'aurais plus le sou. Il te reste deux mille francs de rente. Avec cela tu peux marcher quoique petitement. D'ailleurs j'ai des relations à Paris, et il ne tiendra qu'à toi, pourvu que tu les cultives, d'obtenir une place dans un ministère. Que diable ! le gouvernement de Louis XVIII, dont je n'ai rien sollicité, me doit bien cela. Pendant qu'on émigrait en foule, je suis demeuré paisible à ma terre du Vergnais. Je n'ai ni perdu ni gagné à la Révolution : il. est juste que j'y gagne comme la majorité de la noblesse.

Puis, ayant retourné douloureusement sa jambe goutteuse sur la chaise où elle était appuyée :

— Est-ce que tu aimes les femmes, Saint-Leu?

— Moi, mon oncle, mais... je ne sais pas, répondit tiuiidement le jeune homme.

— Comment, tu ne sais pas ! Et qui donc le saura, malheureux enfant?

Saint-Leu se tut.

— Du moins, reprit M. de Ghristoval, te sens-tu des dispositions à les aimer?

— Oui, mon oncle.

— A la bonne heure, mon cher ami, tu procéderas de ton oncle. Crois-moi, cela vaut mieux que de

jouer. C'est une passion qui se comprend, celle des femmes. Aïe I oh I oh là !... mais il ne faut ptis trop les aimer, aïe !... st... hul hu I ma fichue jambe!...

— Vous souffrez, mon oncle, dit le jeune homme qui, d'un caractère modeste, eût été satisfait d'échap^ per à la conversation que son oncle semblait vouloir engager.

— Non, il ne faut pas trop les aimer, car, toi aussi, tu aurais la goutte un vilain jour que tune serais plus jeune. Ahl les coquines. - — Glisse-moi ce coussin sous la jambe. Bien. Maintenant parlons raison. Puisque, Dieu merci, tu aimes les fenmies, il faut te défier d'elles. Ne prends jamais au sérieux que celle que tu épouseras, tu m'entends ; et je t'engage à te marier quand tu auras eu seulement dix maîtresses, cela suffit. A ce compte, il est en ton pouvoir de te marier jeune, ce qui vaut toujours mieux ; mais choisis bien tes maîtresses ; qu'elles te coûtent peu ; qu'el* les soient d'une bonne santé ; qu'elles aient le moins de cœur possible. Ne va pas surtout faire la sottise de t'y attacher. Romps un engagement dès que tu verras qu'il dure trop. Il arrive souvent que des hommes bonasses s'affublent de créatures qui leur restent sur les bras, parfois avec des enfants. Ainsi gare à la grisette sentimentale! cherche tes maîtresses dans le monde. Outre que la conquête des femmes du monde

est plus agréable, ton avenir n'en sera point entravé, tout au contraire.

— Comment, mon oncle, des femmes mariées ! dit Saint-Leu.

— Précisément, mon neveu.

— Eh I quel bonheur pensez-vous que cela me donne?

. — Celui que cela m'a donné, mou neveu, im bonheur amer, comme tous les bonheurs réalisables. Voilà l'amour tel que tu dois l'envisager ; s'il t'apparaît autrement, ce sont des chimères dangereuses.

Toutes les idées grandioses sur l'amour que se peut faire un jeune homme neuf, Saint-Leu les avait.

Aussi fut-il profondément blessé dé voir son oncle ravaler l'amour jusqu'à le confondre avec la volupté banale.

Et cependant M* de Christoval s'applaudissait de ce qu'il disait, et il songeait oomplaisamment à son tact rare de donner lui, oncle, lui, tuteur, au jeune homme qui échappait à sa garde, plutôt que des conseils en l'air, les conseils les plus urgents; car l'occupation dominante pour un garçon de vingt ans, sain de corps et d'âme, c'est Tamoiu*, de quelque façon qu'il le conçoive.

— Dussé-jeme tromper, mon oncle, dit Saint-Leu,

d'un certain air outragé, je ne puis admettre que l'amour soit une chose si misérable que vous la supposez.

— Eh bien, je le répète, ce sont des chimères dangereuses. Voyons, comment t'apparait-il?

— Gomme ce qu'il y a au monde de plus beau, de plus grand, de plus pur. La fusion de deux âmes en une seule; un enivrement de chaque minute; des paroles tendres; de doux regards ; des baisers savoureux. L'amour, l'amour — mon Dieu, mon Dieu, je sens bien ce que ce mot renferme, mais qu'il est difficile de l'exprimer. La première femme que j'aimerai, je l'aimerai toujours, et n'en voudrai point connaître d'autre.

— Peste ! fit le goutteux.

— Elle absorbera ma vie.

— Diable !

— Et je croirai ne jamais lui montrer assez d'adoration et ne jamais me mettre assez sous le joug de ses désirs.

— Pauvre petit I soupira M. de Christoval d'une façon railleuse.

Puis il ajouta gravement :

— Si tu ne changes point, je te plains. Mais tu changeras pour sûr, à moins que tu ne sois un imbécile, ce (jue je ne crois pas. Figure-toi donc, malheu-

reux, qu'il n'y a peut-être pas deux femmes sur la terre méritant une idolâtrie pareille à celle dont tu semblés prêt à gratifier la première venue.

— Oh ! mon oncle, vous vous moquez.

— Apparemment il te faut Texpérience personnelle. Tu l'auras; et je souhaite que tu l'achètes bon marché.

Gonde, qui était depuis dix ans dans la maison de Christoval , en quaUté de servante, très-bonne. fille, très-pieuse, toute remphe d'amour maternel, avait conseillé Saint-Leu d'ime tout autre manière.

— Soyez sage, mon bon ami. Ne faites pas de mauvaises connaissances. Les mauvaises connaissances vous perdraient.

Elle lui donna une médaille, et fit dire, le jour qu'il partit, une messe de vingt sous.

n faut croire que le curé eut des distractions pendant cette messe, par laquelle Gonde avait surtout en vue de sauvegarder les mœurs de son jeune maire, car à peine fut-il arrivé à Paris qu'elles devinrent licencieuses.

Non pas d'ailleurs comme l'entendait M. de Christoval. Il lui en coûtait beaucoup, et l'on avait une santé douteuse ; par exemple, le cœur faisait généralement défaut.

Quelques mots de lui, écrits un soir d'efiervescence,

iO UN PRÊTRE SN FAMILLE.

peignent mieux que je ne le pourrais faire ce qu'il y avait d'admiraLle délicatesse dans son âme, à la fois, et de feu dans ses veines :

« Ce que voici, bon ou mauvais, mai» sincère, il s'en est fallu de l'épaisseur d'un cheveu ou de celle d'un sentiment humain que cela ne fût jamais écrit.

» La sirène était sur mon passage ; la sirène enrouée qu'ils ont apprise à fumer im cigare et à boire un verre d'eau-dè-vie entre deux baisers immondes,

» Elle m'a dit : Voulez-vous venir chez moi? — Et j'ai frémi. Et ce* n'était point seulement d'horreur ^ Et j'ai regardé cette créature, et je Tai trouvée belle.

» Et j'ai pensé que c'était le vase d'amour consacré par la génération actuelle. Je suis resté un instant fixe, inerte, hébété sur le trottoir — pendant que mon âme se sauvait à tire-d'ailes. Enfin l'âme a eu pitié de moi; elle est revenue. J'ai répondu : — Non; et je suis rentré dans ma chambre.

» Qu'elle vienne jusqu'à moi maintenant, drapée dans un pan du ciel bleu, ma Rêverie amoureuse! J'ai besoin de tordre avec mes mains ses longs cheveux noirs tout pleins de lueurs phosphorescentes. Elle me dira des mots dorés que je retiendrai ; car elle est, à proprement parler, comme le verbe féminin de l'Amour, un verbe qui ne se fera jamai3 chair, hélas I

» Savez-vous que je goûterais de grondes voluptés

avec elle, si ce vilain corps ne nous obsédait de ses réclamations misérables.

» Qu'elle vienne, ma cbimère ! qu'elle se fasse litière de mes sens et reçoive mon coeur dans ses bras toujours vierges.

» Je veux aimer! Je veux aimer, vous dis- je. Ohl que les feuilles sont beureuses ! les feuilles qui poussent Tune près de l'autre aux grands marronniers et qui se caressent toute la nuit par le vent printanier, en se répétant tout bas les parfums que le soleil du jour a fait naître en elles. Oh I que les feuilles sont heureuses!

» Aujourd'hui, si vous m'aviez vu sauter à un arbre, arracher une pauvre feuille et la porter passionnément à mes lèvres, vous m'auriez cru fou.

» C'était comme une lèvre verte qui pâmait la mienne ; une lèvre de dryade, et je sentais sa douce jÉraicheur pénétrer mon haleine... Et je pensais que les lèvres de femmes, toutes roses qu'elles sont, me donnent une volupté dérisoire — à moi qui la voudrais sainte — une volupté gagnée à la honte de mon âme... car elles n'ont été pour moi que d^ petites épiceries borgnes, où l'on m'a pesé les baisers comme des amandes sèches, des baisers à tous les prix. Et Ton m'en a mis de rances dans le nombre*.. Il faut bien que tout se débite, tant pis pour les a^bueteurs.

» Inutilement voudrait-on se passer de ces choseslà. L'âme a beau s'étendre, elle est toujours limitée par les épiciers et les frelateuses d'amour.

» Mais n'y a-t-il point des femmes qu'on appelle honnêtes, et d'où se détachent au moindre souffle leurs baisers sur l'homme qui les enlace d'habitude, comme l'acacia laisse tomber ses fleurs à son eutour?

» Hélas 1 dans quelle région humaine fleurissentils ces baisers — odeur d'acacia? Je crains bien que les meilleurs ne sentent les châles de l'Inde, la batterie de cuisine ou le confessionnal. »

En nouant et dénouant des Uaisons furtives, Saint- Leu sortait, comme on sait, de son caractère ; maig c'était pour entrer dans son tempérament. Dès qu'il s'imagina pouvoir demeurer dans les deux à la fois, il s'y empressa. Ce fut un désaveu complet des pr^-r ceptes de son oncle.

Ici commence son histoire avec mademoiselle Julie Berloquin, histoire touchante et crueUe sur laquelle je passerai vite, parce que j'ai l'espérance de voir pubUer tôt ou tard le manuscrit gull en a laissé luimême bien des années après. Le lecteur le plus impatient de connaître cette histoire m'approuvera, je pense, de ne pas déflorer, par la version que i'en, pourrais faire, un récit autobiographique qui a IV

vantage de n'avoir pas été composé en vue de la publicité.

Ce que je promets du moins au lecteur, c'est d'employer tous les moyens honnêtes pour obtenir de la famille son consentement à une publication qu'elle n'autorise pas encore à ce qu'il parait. Pourquoidonc s'y refuse-t-elle ?

Est-ce parce que ce sont là des souvenirs trop intimes ? mais il y en a bien d'autres tout aussi intimes que je dévoilerai — à la vérité, sans qu'elle m'en ait donné la permission et au risque de la mécontenter.

Est-ce parce que Saint-Leu, étant devenu prêtre par la suite, et austère, elle trouve qu'un amour profane commence mal le tableau de sa vie? — • Scrupule frivole I

n ne fait que la rendre plus intéressante et plui^ sympathique ; et de cette transposition brusque de Tâme, se dégage un noble exemple de ce que peut sur une nature élevée le souci de la dignité humaiue joint aux déceptions.

Quoi qu'il en arrive, que le manuscrit de Saint- Leu soit publié ou ne le soit pas, il est nécessaire à Tintelligence des choses qui suivront, que je raconte en gros son histoire avec Juhe. Elle est simple, très-peu incidentée, semblable à toutes les histoires de ce genre, sauf peut-être la conclusion — et elle

14 Vn PRBTRS EN PAMILLE,

ne se soutiendrait, racontée en détail, que par ks observations sur le vif de l'autobiographie.

Qu'était cette Julie Berloquia ? — C'était une belle fille de vingt ans, ni bonne ni mauvaise, dépourvue tout à fait de ce qu'on appelle le sentiment. A défaut de sentiment, n'ayant même point de conscience \ ne se doutant guère de ces grandes choses I se gouvernant par le caprice; incapable d'aimer autaat que de haor et, malgré cela, dont l'indifférence foncière se revêtait naturellement de telles chatteries que cette indifférence avait l'aspect de l'amoiu', et, si je puis dire, la carnation. SinguUer type î quoiqu'il ne soit pas rare. Les seuls devoirs qu'elle reconnût étaient de s'attifer et de s'an\,user. La seule affection qu'elle éprouvât, était pour des bagatelles. A quinze ans, une paire de bas à jour était le prix qu'elle mettait à ses premières faveurs. Que lui importait ce qu'elle donnait? Rien. Elle eût, à partir de cet âge, amant sur amant; charmante vis-à-vis de tous, s'inquiétant beaucoup moins de leur amour, que des plaisirs. Quittant l'im, quittée par l'autre ; tantôt satisfaisant ses goûtç d'éeervelée, tantôt cherchant à les satisfaire.

Lorsque Saint-Leu fit sa connaissauce pour son malheur, un malheur heureux sans doute si l'on regarde haut, elle avait besoin de quelqu'un^

Vm PRÊTRE EN FAMILLE. 15

Douée d'une distinction traîtresse, elle prévenait fort en sa faveur, grâce à des manières nobles où Ton se figurait aisément une femme au-dessus de sa conduite; dupe de trop de sensibilité et n'ayant jamais recueilli l'amour qu'elle avait semé.

Saint-Leu tomba dans le panneau qu'elle lui tendait, d'ailleurs innocemment; car il est à remarquer que la plupart des femmes ne calculent point de nous eu faire accroire, mais le font, comme le ver à soie file, par instinct. Et quel instinct I

La façon la plus habile de prendre un jeune homme tel que Saint-Leu, était d'avoir avec lui la franchise du moment ; de lui dire qu'on venait d'être abandonnée; qu'on s'ennuyait; qu'on était lasse d'une existence si précaire ; qu'on voudrait bien sortir de cette voie, s'il était possible I Voilà ce qu'il fallait lui dire, et elle n'y manqua pas.

Sa figure plaisait beaucoup à Saint-Leu; mieux que cela, elle l'impressionnait. En effet, par une mystification à laquelle la nature est encline chez les femmes, elle affichait je ne sais quel idéal cher à Saint-Leu, mais qui n'était là qu'un vain mirage physionomique.

L'intérêt que Julie lui inspirait acheva d'en faire un amoureux enthousiaste.

n lui dit des choses qui impliquaient tant d'estime

déplacée pour elle ; il apprécia si faussement son caractère; il la prit tellement au sérieux, qu'elle ne pût s'empêcher de lui répondre :

— Oh I comme vous y allez, je ne suis pas ce que vous pensez ; je suis tout simplement une bonne enfant.

Mais Saint-Leu vit dans ce refus d'être admirable un surcroit d'admirabilité.

Elle consentit volontiers à être sa maîtresse ; d'abord, parce qu'elle attendait après un amant; ensuite, parce que celui-là lui paraissait joli garçon, maniable et capable de céder à ses fantaisies : nullement parce qu'il avait puisé dans son cœur trop riche les qualités imaginaires qu'il lui supposait. Elle qui ne savait point s'attacher, se sentait plutôt embarrassée d'inspirer une affection sohde en retoiu* d'un caprice éphémère.

Pourtant ils commencèrent de vivre ensemble et quoique Saint-Leu s'aperçût vite qu'il l'avait surfaite, la première impression était tenace; de sorte que si raisonnablement il avait à lui adresser de gros reproches, son cœur les réduisait à rien.

A la vérité, quand elle interrompait brusquement les gentillesses les plus suaves de Saint-Leu : — Tu sais, j'ai envie d'une robe que j'ai vue aujourd'hui à tel étalage; ou : ce soir il faudra que tu me mènes

à rOpéra-Comique ; ou : dimanche nous irons aux courses. — Surpris, il dressait bien un peu l'oreille, mais rinstant d'après elle était si câline, cette Julie!

A l'argent qu'elle lui gaspillait, le petit patrimoine du jeune homme s'évaporait comme l'éther.

Elle devint enceinte sans que cela lui donnât d'autre gravité qu'aux entrailles.

Quelquefois Saint-Leu se hasardait à lui dire entre deux caresses :

— Je ne voudrais rien te refuser, mais je dépense beaucoup plus que je ne puis ; il y a des frais que tu devrais m'épargner, sois-donc raisonnable, Lilie.

Elle répondait, et nulle réponse n'eut été plus habUe :

— Oh! je ne veux pas t'étre à charge... si je te gêne... dis-le... je m'en irai... jnets-moi à la porte.

Et voilà Saint-Leu attendri.

— Que tu es sotte ! Est-ce que je parle de cela. Je t'aime bien trop, vilaine. C'est toi, qui ne m'aimes point, puisque cela te serait égal de me quitter.

— Non, c'est toi qui ne m'aimes point puisque tu me fais des reproches.

Saint-Leu qui jusque-là, vivant avec son modique revenu dans un inteUigent far-niente parmi des gens de lettres et des artistes, avait eu peur d'un eacl^^

vage bureaucratique salarié par l'État, se résolut à faire des démarches pour l'obtenir. Il l'obtint à grand'peine au ministère de l'intérieur, et non sans avoir essuyé d'humiliantes rebuffades. — Tout cela afin que Julie eût plus à dépenser.

Julie avait des amies qui valaient encore moins qu'elle, et quin'étaientpas fâchées delà mal conseiller.

Elles furent d'avis que tout en aimant bien Saint- Leu, eUe se pourvût en sus d'un amant plus riche qui contribuerait à payer nombre de choses que Saint- Leu croirait payer seul*et pas cher. Ces bonnes amies se chargèrent même de la pourvoir. Les heures du jour, pendant lesquelles Saini>^Leu était à son ministère, trouvèrent ainsi leur emploi.

Saint-Leu aurait juré qu'elle lui était fidèle. Pauvres hommes !

Cependant M. de Christoval vint à faire une grave maladie, et Saint-Leu fut mandé près de lui. Bon temps pour Julie I M. de Christoval mourut. Et ce fut une très- vive peine pour Saint-Leu, mais balancée jusqu'à un certain pointpar la joie de bientôt revoir Julie I

H était seul héritier d'une fortime territoriale évaluable à 4,000 francs de rente de ce temps-lâ.

Le vieux célibataire n'avait disposé de rien en faveur de Gonde ; seulement il avait dit à son neveu :

— Je te recommande Gonde ; si tu ne la gardes pas avec toi, assure-lui de quoi vivre.

Avant de repartir du Vergnais, où il maintint son logement à Gonde et le droit de percevoir des faisances selon ses besoins, Saint-Leu lui garantit, en outre, une pension annuelle de cinq cents francs.

— n ne me faut pas tout ça, monsieur Saint-Leu^ disait la bonne fille en pleurant. Que pensez-vous que je fasse de tout cet argent ? Si vous vouliez seulement ne pas retourner à Paris, je continuerais de vous servir comme je servais défunt votre pauvre oncle ; cela vaudrait bien mieux, je tiendrais votre ménage, et, quand vous seriez marié, si je ne déplaisais point à votre fenune, elle me prendrait pour sa cuisinière.

Profondément touché de cet attachement sincère qu'il connaissait d'avance, Saint-Leu lui répondait que sa place le rappelait à Paris.

— Ahl mon Dieu, est-il possible I... reprenait Gonde... Vous ne pourriez pas la quitter, votre place... et venir vivre tranquille ici.», puisque vous avez du bien... maintenant.

n mettait une double pudeur à ne pas lui avouer le vrai motif qui Téloignait du Vergnais ; d'abord, parce que sa conduite irrégulière aurait affligé Gonde ;

ensuite pour sa maîtresse, que Gonde aurait sans doute jugée durement.

— C'est que je m'ennuierai bien ici, toute seule, continuait Gonde.

— Pauvre amie I disait Saint-Leu. Mais du vivant de mon oncle vous avez été recherchée en mariage plusieurs fois, vous avez toujours refusé pour ne pas le quitter, maintenant, il est peut-être encore temps de vous marier.

Gonde fondit en larmes.

— Pourquoi voulez-vous que je me marie ? monsieur Saint-Leu, vous me faites de la peine... vous croyez donc que je ne vous suis pas aussi attachée que je l'étais à votre oncle. Je préfère bien rester à votre service, allez. Me marier ce serait vous quitter d* hasard.., et je ne vous quitterai jamais de mon bon gré... Olî ! ça non I

— Puisque je suis à cent lieues de vous, ma bonne Gonde.

— Eh bien, que voulez-vous? sait-on I quand vous serez dégoûté de ce que vous faites, là-bas : vous reviendrez et moi je serai ici pour vous recevoir.

Elle lui gUssa dans sa malle un pâté et des confitures, dont se moqua bien, au déballage mademoiselle Berloquin.

La prompte survenance d'une grossesse chez sa maîtresse avait fort contristé Saint-Leu ; car très-décidé à prendre toute la responsabilité de l'enfant qui naîtrait, il voyait ainsi son avenir aliéné. De plus, la fausse position qu'il avait déjà dans le monde s'aggravait. Pour la rendre normale épouseraiWl Julie ? Non. Avant de le connaître elle avait appartenu à d'autres qu'à lui, à bien d'autres. Il le savait; et à cause de cela seulement il ne l'épouserait jamais. Il resterait comme il était. Du moins il agirait vis-à-vis de son enfant à la façon d'un père légitime, comme vis-à-vis de Julie à la façon d'un époux.

Ce n'était point un de ces hommes qui traitent légèrement leurs devoirs. Lui, il respectait les siens, et la seule idée qu'un homme pût ne point se soucier d'un être qu'il avait procréé le remplissait d'horreur. Cependant, je dois le dire, la sincérité m'étant plus chère que tout au monde, il sentait au fond de son cœur je ne sais quel désir confus que l'accouchement de JuUe ne réussit pas.

Par exemple, dès qu'il essayait de s'affirmer ce désir-là, il se révoltait contre. Il s'empressait même, chaque fois qu'il y aurait eu danger pour la grossesse, de la protéger.

JuUe en semblait beaucoup moins inquiète que lui ; elle n'y avait nulle garde, et ce qui la préoccu-

paît le plus était que ces robes en allaient mal et que cela lui tirait les traits à l'enlaidir.

Saint-Leu lui dit :

— Il est bien entendu, n'est-ce pas, que tu nourriras ton enfant ?

— Mais ce n'est pas entendu du tout, répondi^elle ; c'est assez ennuyeux d'être enceinte, nourrir serait assommant; tu ne sais pas ce que c'est, toi, l'on ne dort pas de la nuit,..

— Eh bien, nous dormirons un peu moins, qu'importe 1 L'on croirait qu'il s'agit d'un autre enfant que du tien ?

^^ Et puis cela déforme.. i

«<- Mais non, et quand bien même, petite maman, je ne t*en aimerais que plus.

•^ Ah I bien, merci, jolie raison.

Évidemment, Saint-Leu eût été indigné s'il ne l'avait pas idolâtrée; il se bornait à en soufl&ir.

Trop étourdie pour s'occuper de chercher une nourrice, elle accoucha qu'elle n'en avait pas de retenue.

Force lui fut de donner d'abord le sein à l'enfant. C'est là que l'attendait Saint-Leu ; et il insista tellement, qu'elle continua, quoique de mauvaise grâce.

Saint-Leu espérait ainsi la convertir aux soins maternels ; la métamorphoser. Elle n'avait non phis pensé à faire la layette.

J'ai assez pauvre opinon d'une femme, fût-elle duchesse, qui n'a pas confectionné elle-même la layette de son enfant. On l'acheta ; oh 1 une belle I parce qu'elle y mit de la vanité conmie en tout.

Le nouveau-né était un garçon bien venu. Il fut enregistré et baptisé sous les noms de Jules-Camille. Le nom de Jules avait été choisi par Saint-Leu pour rappeler celui de sa maîtresse. Mais on ne saurait imaginer pourquoi JuUe avait désigné le nom de Camille, comme celui de son choix, celui qui devrait être porté*.. Son promis amant, un drôle de la pire es)[kèce, s'appelait ainâ I

Saint<-Leu, Dieu merd^ ne s'en douta jamais*

L'espoir qu'il avait conçu de voir Julie ^'amender avorta complètement. Elle continua d'être dissipée et dissipatrice comme devant. £t, quant à son enfant, le soigaer fut sa moindre affaire. L'amour de Saint* Leu pour son enfant se renforça de tout ce qui manquait à celui de Julie. S'apercevaat qu'elle le nour* rissait mal, et le laissait crier, et s'emportait outre mesure contre ce pauvre petit être, il voulut qu'on prit une nourrice ; mais elle, par esprit de contradiction ou froissée qu'on la jugeât incapable, voire même indigne, allégua des droits qui n'étaient que trop prescrits par sa faute.

Les remontrances les plus justes et à la fois les plus

nuancées d'amour, que Saint-Leu était souvent obligé de lui faire aigrirent cette fille, en ce qu'elles troublaient sa calme vanité. Elle se disait à elle-même et répétait à ses amies, qu'elle avait assez de tout ça; que Saint-Leu était un brave garçon, mais insupportable, d'une exigence ridicule et tyrannique ; qu'à son âge, si elle l'écoutait, elle vivrait retirée des plaisirs. Ses amies, jalouses de lui ôter jusqu'au semblant de l'honnêteté, renchérissaient sur ces prétendus griefs et lui montaient le peu de tête qu'elle avait.

L'amant secondaire qui l'entretenait alors et pour lequel elle avait sevré trop tôt son petit, était un fashionable bête ; quelque chose comme un gandin d'aujourd'hui; im homme aussi vain qu'elle, aussi incapable d'aimer, aussi avide du faux éclat.

Quoiqu'il fût flatté, ce don Juan grotesque (il est de fait que presque tous les don Juan sont grotesques) quoiqu'il fût enchanté de posséder Juhe à la dérobée d'un autre, il reprochait à cette combinaison qu'elle ne lui permettait point d'afficher Juhe, de la produire, siui;out aux soupers, enfin d'avoir maîtresse sur rue.

L'existence prodigue qu'il aurait voulu mener avec elle était l'existence rêvée par Juhe. L'accord fut bientôt fait. Elle abandonnerait Saint-Leu qui habitait le quartier latin, et elle irait demeurer dans un

appartement rue Saint-Lazare. Mais avant qu*elle y fût installée, le jour même qu'elle sortirait de chez Saint-Leu, ils paûrtiraient pour le Midi de la France, afin de dévoyer toutes recherches.

Un soir que Saint-Leu revenait de son ministère à l'heure habituelle, il ne trouva que la bonne; Julie avait voulu qu'on prit une bonne depuis l'héritage de M. de Christoyal.

' — Où est madame ? demanda-t-il à la bonne.

Plus bête que malévole, celle-ci se mit à rire d'une manière agaçante, en disant :

— Madame est sortie, elle vous a laissé une lettre là, sur la cheminée.

— Une lettre ! mxumura Saint-Leu, qu'est-ce que cela signifie ?

n eut un pressentiment.

La lettre ouverte, il lut ce qui suit :

« Mon cher Saint-Leu,

» Je te quitte, c'est décidé. Tu diras que je suis ingrate ; car tu as été bon pour moi, j'en conviens. Mais, vois-tu, nous n'aurions jamais dû habiter ensemble ; ton caractère est trop sérieux. Tu parles trop comme un curé — moi, ça ne me va pas. Je ne comprends même point que je sois restée si longtemps

avec toi; il m'a fallu bien t'aimer, mon chéri. Je t'aime encore beaucoup ; seulement je me fais une raison. Nous ne sommes pas comme des 'gens mariés, nous : il arrive un moment où Ton se sépare.

B Toi qui es rigoureux, tu diras encore que je suis mauvaise mère. Non, mon chéri, je ne suis point mauvaise mère. Est-ce ma faute à moi, si je ne sais pas soigner les enfants? Je t'ai assez répété que je n'en voulais pas. Enfin, c'est un malheur ! au moins, je compte sur toi pour faire élever Camille. Je suis convaincue qu'il ne manquera de rien. Une vieille tatasse comme toi, prévoit tout, pourvoit à tout. Tu poiuras le placer en nourrice à la campagne tant qu'il sera petit, car il ne faut pas que cela te gène pour avoir une autre maîtresse ou pour te marier.

» Si tu fais bien, tu te marieras, et en province surtout.

» Tu seras toujours mal à l'aise à Paris.

)) Dans le cas où lu essayerais de t'accommoder à cette existence parisienne, je ne cesserais pas tout à fait d'être ta maîtresse, et puisque nous nous aimons encore, nous nous verrions quelquefois.

fi Adieu, ta petite Lille t'embrasse de tout son

cœur. »

Oui, un cœur qu'à l'origine il avait cru d'or, et qui

n'était que d'or en doublé, pas même! Et de ce

UN préthk en famille, 27

placage trompeur déjà bien exfolié il ne restait plus rien.

Cette lettre, aux yeux du lecteur, est empreinte d'une ironie cynique qui jette encore plus d'odieux sur Julie. Le lecteur se méprend. Julie ne raillait point. Elle était franche et disait naturellement ce qu'elle pensait. Aussi, Saint-Leuqui la connaissait, la reconnut tout entière.

A la lecture sa physionomie avait *pris sans doute un air étrange, avait eu je ne sais quelle grimace comique ( hélas ! le désespoir offre de ces grimaces-là) de sorte que la bonne ne put s'empêcher de rire en lui répondant sur sa demande effarée :

— Oui madame est partie avec toutes ses affaires.

— Tenez, voici votre compte, dit Saint-Leu, em^ portez vos affaires, vous aussi, et que je ne vous voie plus.

— Et le petit, qui est-ce qui le soignera I

— Cela ne vous regarde point ; allez au diable. Quand il l'eut mise à la porte et qu'il se trouva seul

avec son enfant, il eut un serrement de cœur indicible.

n relut un grand nombre de fois la lettre qu'il ne lâchait pas.

Les soins que réclamait Camille le divertirent heureusement. Mais, la nuit venue, quelle angoisse I II

n*entendait point un pas dans Tescalier qu'il ne se dit :

— C'est elle. Elle se repent.Il est impossible qu'elle nous abandonne. Cela ne se voit jamais...

Depuis près de quatre ans, c'était la première nuit qu'il couchait sans elle, hormis le temps où il était allé au Vergnais.

n faillit entreprendre une folie : au milieu de la nuit courir à la recherche de sa maîtresse à travers Paris.

Il se leva même, mais son enfant éveillé cria; il le berça et se remit au lit.

— Si je n'avais pas chassé cette sotte de bonne, se disait-il, elle m'apprendrait peut-être le numéro du fiacre, et par le cocher je saurais où il a mené Juhe.

Puis il haussait les épaules en se moquant de sa naïveté : comme si l'on prenait garde au numéro d'un fiacre I

La veille, il avait interrogé vainement le portier à cet égard, et à bien d'autres.

Il se serait traîné aux pieds de cette misérable JuUe ; l'aurait priée de revenir, suppliée : l'amour rend si lâche.

L'idée qu'à cette heure elle était sans doute aux brasd'un autre, le rempKssait d'une jalousie forcenée ; de rage, il en mordait ses couvertures.

Il voulait fe provoquer en duel, le tuer, cet hommelà, quel qu'il fût... Puis, son exaltation cédait devant le sentiment de son devoir :

— Et si j'étais tué, mon enfant que deviendrait-il ? ne suis-je pas son seul protecteur ?

Le lendemain matin, il méprisait Julie presqu'autant qu'il l'aimait. Une nuit la lui rendait méprisable, une seule nuit, mais gorgée de trahisons.

Son esprit allait mieux. Il écrivit deux lettres; l'une à son chef de bureau, pour l'avertir qu'une maladie le retenait chez lui,ime maladie, c'est-à-dire Camille, l'autre à Gonde, pour la mander en poste.

Dans la lettre à Gonde, il la prévenait au contraire qu'il n'était point malade, de peur d'inquiéter cette excellente femme.

Il lui disait qu'il avait le plus grand besoin d'elle, et le plus pressant; qu'aussitôt qu'elle pourrait, elle prit la malle à Poitiers après avoir mis au roulage ses effets indispensables; qu'arrivée à Paris au bureau des messageries (il calculait qu'elle pouvait arriver au bout de cmq jours) elle trouverait quelqu'un chargé de la conduire rue des Poirées, n° 3 ; qu'elle demandât en son nom, pour les frais de son voyage, au moins cent francs, soit aux fermiers du Vergnais, soit à M. Gorjus, notaire à Gençais.

Si Gonde fut étonnée, on le pense. EUe avait reçu

la semaine précédente une lettre de Saint-Leu qui ne présageait rien de tout cela.

— Partir pour Paris, elle! ah! Jésus-Maria! Et comment pouvail^elle être immédiatement utile à M. Saint-Leu, s'il n'était pas malade?

Elle se perdait en conjectures sans approcher de la vraie. Toutefois, elle hâta ses préparatifs. Saint-Leu la réclamait. En fallait-il plus I

Quant à Saint-Leu, ne sortant pas de chez lui, ne quittant pas d'une minute son enfant, auquel il donnait des soins de nourrice , il attendait Gonde avec une vive impatience, et pourtant, je ne sais quelle honte déUcate que cette femme, sévère de mœiu's, si respectable, si respectée de lui, le jugeât coupable d'une grave inconduite.

Il y avait cinq jours que Saint-Leu lui avait écrit lorsqu'elle arriva. Le portier de la maison où habitait Saint-Leu était allé à la descente de la malleposte, rue Saint-Honoré". Il se la désigna tout de suite à la coiffe campagnarde dont l'avait averti Saint-Leu; à son vêtement de drap bleu, à son panier d'osier, à son parapluie rouge.

D'ailleurs, il ne voyageait point alors beaucoup de paysannes par la malle-poste.

— C'est vous qui vous appelez Gonde, lui dit le

portier, que l'air ahuri de cette pauvre paysanne rendait tout fier d'être Parisien.

— Oui, monsieur ; c'est vous que M. SainIrLeu m'a envoyé, d'hasard?

— Qu'est-ce que M. Saint-Leu, dit le portier, je ne connais pas.

— Alors ce n'est pas vous...

— Mais si, c'est moi... Je viens de la part de M. de Jardol.

— Ah ! mon bon monsieur, n'y a pas de différence. Conduisez-moi chez M. de Jardol, tout ce que je vous prie. Vous êtes un de ses amis?

— Oui, oui, dit le portier; je suis à la tête de la maison oùs qu'il demeure; comme qui dirait le propriétaire.

— Ah I oui dà, ma grand'foi !

Ils passèrent devant le Louvre en fiacre.

— Oh I lai la! lai lai mes amisl s'écria Gonde; c'est ça un beau logis... le logis du roi, pas vrai?

— Non, dit le portier, on y met des tableaux. ^ — Des tableaux? des images?

— Oui, dit le portier avec un sourire de suffisance.

— Par exemple !... répondit Gonde; c'est bien trop beau pour des images, ça.

Cependant Gonde, malgré l'assurance que lui avait

donnée Saint-Leu qu'il se portait bien, appréhendait de le trouver malade.

— Tenez, mon bon monsieur, il vaut mieux me l'avouer tout de suite, reprit Gonde en tirant son mouchoir de poche pour essuyer de grosses larmes, M. Saint-Leu est malade, car s'il était bien portant, il serait venu lui-même au-devant de moi...

— Et le petit? qui estKîe que vous voulez qui le garde?

— Comment, le petit?

— Oui, son petit garçon...

— Son petit garçon? Jésus-Maria! le petit garçon de M. Saint-Leu? est-ce possible?

— Vous ne savez donc point alors?...

— Son petit garçon I... répétait Gonde... Il s'est donc marié sans m'en parler?... Ahl ce n'est pas bien, toujours. Je n'aurais pas cru ça de M^ Saint- Leu... Comme si j'étais une étrangère pour lui, moi. Je l'ai élevé... oui, monsieur, quand défunt sa mère a été morte, il n'avait que dix ans ; je l'ai élevé...

Ici redoublaient les pleurs de Gonde. »

— VT)us ignorez tout? là, vrai, dit le portier. Il ne vous a donc pas écrit ça? c'te femme avec quoi il vivait, censément son épouse... Je ne sais pas oùs qu'il l'avait dénichée... c'était ime gueuse... n'y a pas huit jours qu'elle a fichu son camp... le laissant

dans la peine et un enfant de quinze mois sur les bras... pauvre jeune homme ! pour sûr, il a du cœur, celui-là!

Gonde Técoutait stupéfaite, et ces révélations lui semblaient tellement énormes qu'elle croyait rêver.

— Je vous réponds qu'elle lui en a fait des tours, c'te poison, continua le portier; que même ça nous faisait mal au cœur à moi et à mon épouse; car on n'est pas sans s'apercevoir de ça, vous entendez. Du temps que le parent de M. de Jardol... ■— qu'était-il? un oncle, un cousin? — a tourné de l'œil, en province, elle était enceinte du petit... comme M. de Jardol était absent, elle a découché toutes les nuits.

— La saloperie! s'écria Gonde... Ah! mon cher bon Dieu... J'ai t'y du malheur! j'ai t'y du malheur!

Et elle se saisissait la tête d'une telle force que son caillon en déviait.

— Ah! votre casque va tomber, dit en riant le portier.

— Je lui avais bien recommandé pourtant d'être sage, reprit Gonde avec véhémence... Ah! faut-il, faut-il! Cà ne vous écoute pas ces jeunes gens... çà fait de mauvaises connaissances, et... et puis... voilà.

Pourtant on ne peut pas empêcher un jeune homme de faire l'amour, c'est de son âge, riposta narquoisement le portier.

— Taisez-vous donc, taisez-vous donc... à (pioi çà sert cette bêtise? Il vaut mieux prier le bon Dieu!

Ils arrivèrent rue des Poirées. Elle, à rappartement de Saint-Leu. Saint-Leu lui ouvrit... Elle se jeta à son cou en pleurant :

— Mon pauvre ami, mon pauvre ami... sans pouvoir articuler autre chose.

— Ma bonne Gonde, disait-il.

Et les larmes à lui aussi lui venaient aux yeux.

L'émotion de Gonde ne Tétonna point; chaque fois qu'elle le revoyait, c'était ainsi. Cependant il crut remarquer dans cet accueil une nuance nouvelle... Le portier aurait-il parlé? — Il le souhaitait, cela le débarrassait d'un aveu humiliant.

Dès qu'elle le put elle ajouta :

— Le bon Dieu vous pardonnera... Et le petit où est-il? que je l'embrasse, puisque c'est à vous. Ahl ma chère bonne Vierge, qui est-ce qui aurait cru ça?

Saint-Leu la mena dans la chambre où était le berceau. Il prit Camille et le présenta à Gonde. Aussitôt le petit se mit à crier en se cachant la tète sur l'épaule de son père» Gonde lui faisait peur.

— C'est votre parapluie rouge qui l'effraye, ma bonne Gonde, dit en somiant Saint-Leu.

Bientôt il fut apprivoisé à la vue de Gonde, et lui

passant ses miguonnes mains sur la bouche... il balbutia :

— Mam... mam... maki...

— Oui, je serai ta maman, cher fils, et je ne t'abandonnerai pas, va... ce n'est pas ta faute à toi...

! pauvre ratl Esiril gentil I — Si vous l'aviez tant seu-

lement eu d'une vraie femme... (elle voulait dire d'une femme légitime).

L'idée que Saint-Leu avait vécu dans tm commerce défendu par la religion, avec une fiUe vicieuse, et que l'enfant né de ce commerce était ce qu'elle appelait un champi, — cette idée ne cessait de l'importuner. . . et de lui étendre comme une tache sur l'âme ; car dans son affection pour Saint-Leu, elle se sentait

[ solidaire de ses désordres.

Je prie le lecteur d'observer que Gonde n'est point une philosophe, mais tout simplement une excellente fille, ayant tous les préjugés et, si je puis dire, toutes les étroitesses de la vertu routinière, ,

Néanmoins, comme elle était encore bien plus généreuse qu'austère, sa tendresse chaiitable étouffait la répugnance qu'elle aVait de prendre part à une situation équivoque*

Saint-Leu, dégagé par Gonde d'une sollicitude im-

' médiate pour Camille, se repUa sur lui-même et fit

en quelque sorte Tinventaire de ses sentiments actuels <. Voici ce qu'il trouva dans son âme :

Un grand dégoût de l'amour et des femmes; un vif besoin de vivre par la pensée et les œuvres ; de substituer à la passion le devoir; de s'oublier au profit d'autrui ; ime tendance à purifier sa vie le plus possible ; ime exultation vers Dieu !

Julie était désormais une figure du passé servant d'effigie à sa jeunesse; mais comme les rois morts ou dépossédés dont les pièces de monnaie en cours reproduisent le visage, elle avait fini de régner. A cette royauté tyrannique succédait en lui une république où gouvernaient les idées les plus saintes et les plus élevées.

Outre la juste défiance qu'il aurait eue des femmes, après s'être trompé si cruellement sur le compte de Julie, son souci préséant de Camille lui eût interdit, soit de prendre une nouvelle maîtresse, soit de se marier.

Quant à marauder des femmes, ou à les ramasser tombées, il n'aurait voulu disputer ni l'un ni l'autre mérite aux commis voyageiu's.

n s'apercevait qu'absorbé jusque-là par sa sensibilité, il n'avait point réfléchi, point agi ; qu'il avait laissé inerte la meilleure partie de lui-même. Et il en était confus.

n se promettait donc d'appliquer son âme sur les choses humaines pour en prendre la mesure, et d'avoir ime volonté quelconque et de la pratiquer.

Ce qu'il devait à Camille de protection efficace éclaira cj'une manière bien plus vive dans son esprit l'idée générale du devoir. H y découvrit cette loi dont l'ignorance cause tous les crimes et toutes les fautes :

« Le bonheur est en raison directe des devoirs; et en raison inverse des passions, qu'on satisfait. »

D'où la conséquence que l'accumulation et la gravité des devoirs accompUs rendent d'autant plus heureux.

C'est sans doute moins d'un bonheur matériel qu'il s'agit que du bonheur intime, le vrai I

S'oubher au profit des autres I quel bon calcul I c'était le moyen de ne plus sentir ses peines; à la vérité, il sentirait les leurs à la place, mais comme celles-ci (la nature le veut) le toucheraient moins que les siennes propres, U gagnerait à ce troc une baisse de douleur.

Purifier sa viel — Il prenait conscience que l'homme devait surpasser le plus possible les sens et les vulgaires appétits.

Et cela le menait tout droit à Dieu I

Six mois il balança dans sa tête ces opinions qui se

prêtaient un mutuel concours et se fortifiaient Tune l'autre.

Lorsquelles furent devenues des convictions, il se demanda l'état qu'il pourrait avoir cadrant le mieux avec elles ; et il se répondit : celui de prêtre.

Prêtre catholique? oui, puisqu'il était né catholique. Et tout imparfaite que lui semblât sa religion dans les dehors, toute choquante, toute pompeusement mesquine^ il jugeait néanmoins préférable de la bien i'eptésenter comme prêtre^ que de la mal servir comme simple affilié P eut-être eût-il aimé mieux se Voir ministre de la rehgion protestante ; mais sa naissance l'y avait fait étranger, et ime abjuration, quelle qu'elle fût en cette matière^ était au moins inutile à ses yeux.

Il voyait, du reste, sous ses grands aspects la mission qu'il aurait à remplir, convaincu que s'il n'augmentait point par sa propre indignité les petitesses qui y sont Uées, elles ne seraient pas sensibles*

Sans doute, il y a bien des choses à railler dans l'état ecclésiastique, mais où n'y a-t-il pas à railler?

Cela empêche-t-il que ce ne soit de beaucoup le premier état, et le plus noble, et l'incomparable 1

SaÎQt-Leu, depuis l'arrivée de Gonde, avait pu sortir au moins pour aller à son ministère, et, quoiqu'il eût une certaine appréhension de rencontrer sa maî-

tJl9 l^ftÉ^Rfi EN l'AMlLlÉ. 99

twsse, il ne Tavait jamais rencontrée. Leur* genres de vie étaient si différents !

A la maison, quand il ne poursuivait point tout en jouant fciveb Camille le rêve favori de b'améliorer, il puisait dans les livres la àemeticë féconde d'une amélioration.

Gondé s'habituait à passer pour la sauveteuse de ces deux débris de l'amour libertin, 8aint*Leu et Catnille!

Et ;1A ptidétir timorée de là bonne Allé ne s'offensait plus d'ùïië situation qu'elle ac^ptait à plein cœuTi

Elle était inême flattée dans sa dilection pour Saint-Leu de lui être enfin utile, indispensable l et d'avoir en maiti ses Intérêts les plus chère.

Gela la consolait de ce que leé événements eussent pris ce tour. Et elle ne disait plus 5 — J'ai-t'y du malheur I j'ai4'y dti malheur* Seulement, à ce quelle prétendait, les gens de Parlé ne lui plaisaient guères. C'étaient des pas grand'ehoses, pour la plupart» Elle regrettait le Vergnaiâ, ttiais comprenait bien qu'on n'y pouvait retourner à cause dti peëti

Lorsque Saint-Leu, décidé à se faire prêtre, lui apprit sa résolution ^ elle faillit en tomber à la renverse.

— Vous, monsieur Saint-Leu, il ne faudrait pas ça, toujoiu-s ! Et qu'est-ce que le monde dirait?

— Le monde dira ce qu'il voudra, répondit Saint- Leu, mais que voyez-vous d'extraordinaire, Gonde?

— Ce que je vois,.. Et votre enfant, donc? ah ! vous feriez un joli prêtre I mon grand Jésus !... vous n'avez pas été élevé à ça... Est-ce qu'on peut, d'ailleurs?...

— Cette pauvre Gonde ! dit en souriant Saint-Leu.

— Dans le temps quand vous étiez tout jeune, que vous n'aviez pas encore fauté, je ne dis pas... ça vous aurait retenu, et hasard,,. La la, monsieur Saint- Leu, n'ayez point cette idée là, croyez-moi....

— Je l'ai pourtant, ma bonne Gonde, et vous ne me l'ôterez pas. C'est justement parce que je me repens d'avoir eu une mauvaise conduite, que je veux me faire prêtre aujourd'hui. Autrement je n'y aurais jamais pensé. Vous croyez que je ne serai point bon prêtre... Eh bien, vous verrez...

— Oh I que non, je ne verrai pas ça, c'est pas possible... vous voulez badiner..,

— Je veux si peu badiner, que dans trois semaines je serai au séminaire de Poitiers si monseigneur de Bouille le permet.

— Au séminaire de Poitiers?

— Oui, c'est le moment de la rentrée, et j'entrerai avec les autres séminaristes.

— Ah? par exemple... Et Camille?

• — Camille? vous le garderez ma bomie Gonde, dans mie petite maison que je louerai à Poitiers.

— D'hasard^ monseigneur ne permettra point une chose pareille... Lui direz-vous que vous êtes papa?

— Sans doute.

— Et vous croyez qu'il vous acceptera tout de même? ^

— Je Tespêre... Puis quand je serai curé dans une petit campagne... Camille viçndra au presbytère avec vous.

— Ce n'est pas possible, ma grand'foi... Et qu'estce que dira le monde de voir un curé qui a im enfant?

— Le monde dira ce qu'il voudra pourvu que je n'aie rien à me reprocher.

Gonde avait une préoccupation plus personnelle qu'elle n'osait point avouer. Elle craignait d'être atteinte elle-même par les méchantes langues.

Saint-Leu donna sa démission au ministère, vendit son mobilier, et dix jours après cet entretien il partait pour Poitiers, emmenant Gonde et Camille, ses dieux lares.

Si je suis bien informé, le manuscrit de M. de Jardol dont le lecteur vient d'avoir le sommaire trèsinsuffisant, ne va pas plus loin dans sa vie. Il s'arrête ^ à l'époque où M. de Jardol arrive à Poitiers.

Puisque nous n'avons point l'espoir que les événe-

42 Cïï PIl^TïlE BN yAHIÏ^LE.

ments ultérieurs &e Irouveut jamais cousigné^ de la main de Saint-LeUi uous ne dévoua uou plus avoir la, crainte d'émougser par un récit biographique Tiutérêt que nous réserverait une autobiographie, Je commence donc ici, pour ainsi dire, à raconter selop mes forces la vie de M, de Jardol,

Durant rannée 1819, qui est celle de son départ pour Paris, Saint-Leu avadt été présenté par son oncle au nouvel évêque du diocèse de Poitiers, monseigneur de Bouille.

La bonhomie sauvage de ce prélat avait un charme très-grand; son long exil, ses soufîrances, son ancienne qualité d'aumônier de Marie-Antoinette, imposaient le respect et la sympathie.

Aussi, quand Saint-Leu voulut se consacrer au sacerdoce, plein de la bonne impression que lui avait faite monseigneur de Bouille, avait-il pensé tout de suite à implorer imi appui.

Il lui i^acouta son iiifortuue amoureuse, et le bon évêque y fut sensible.

Après qu'il eut fait à Saint-Leu des observations sur la gravité du parti qu'il allait prendre, voyant qu'il n'en démordait point, il le conduisit lui-même au séminaire qui, à cette époque, était dans la rue Come-de-Bouc; car ce ne fut qu'en 1824 que l'ancien couvent des Carmélites, bâti sous Louis XIV, en 1660 et devenu, depuis la Révolution, un dépôt de mendicité, se transforma définitivement en séminaire.

Le séminaire de Poitiers était alors dirigé par l'excellent abbé Meschain, qui enseignait l'Ecriture sainte, tandis que M. Samoyaud, actuellement grand vicaire, et le regrettable abbé Taury, depuis curé de Niort, étaient, l'un professeur de morale, l'autre de dogme.

Monseigneur de Bouille avait recommandé d'mie façon toute particulière Saint-Leu à l'abbé Mescbain.

Fort dévoué à monseigneur, fort bienveillant, l'abbé Meschain, eu égard à la position exceptionnelle de son nouvel élève, voulut bien lui accorder la faveur d'aller tous les jeudis, pendant que ses camarades étaient en promenade à Montrée, embrasser son enfant qui habitait avec Gonde une petite maison iiiystcricuse rue des Fillcs-Saint-François.

Les camarades furent très-intrigués du motif qui

empêchait Saint-Leu de les accompagner, mais ils ne purent jamais le découvrir. Us pensaient qu'il allait à rèvêché, ce qui était ime supposition vraisemblable, puisque Tévêque lui-même l'avait amené au séminaire et lui avait témoigné maintes fois devant les autres séminaristes un intérêt singulier. Et d'ailleurs, il était de quelques années plus âgé qu'eux. N'y avaitt-il pas dans cette différence d'âge de quoi justifier des privilèges; car je ne parle point du nom de Jardol, qui est un nom patricien.

Quand ses camarades lui disaient : Avoue un peu que tu vas chez l'évêque? il ne répondait ni oui ni non, mais plutôt om?, mensonge innocent.

L'abbé Meschain l'avait lui-même prié, quoique la recommandation fût inutile, de ne point lem* parler de son ancienne passion. Cela, disait-il, troublerait l'esprit de ces jeunes gens.

L'un d'eux, l'abbé X... aujourd'hui aumônier d'une communauté de femmes à Poitiers, me disait qu'U n'avait su que longtemps après sa sortie du séminaire l'histoire du curé de Jardol. Je dois à l'abbé X... quelques détails, qu'en ma qualité de biographe je suis très-heureux de reproduire.

Saint-Leu était de haute taille. Il portait de longs cheveux noirs et avait le regard excessivement doux. Le fond de son caractère était ime bienveillance triste.

46 UN PEETRE |:N FAMILLE.

Il avait la tête très-belle par le haut, mows fcieQ par le bafi, à cause de 3es deux mâchoires qui chevau-' chqient im peu. Quand il souriait, de grands plia per-» pendieulaii'es à ^a boucbe se creusaient de chaque côté.

Mais le sourire était une rareté de sa physionomie. D'habitude ses sourcils rapprochés formaieut trois entailles parallèles au-dessus de la raoine du nez.

Et cela est remarquable, je n'en ai jamais vu, pour ma part, plus de deux, si ce n'est au musée Gampana 9ur un buste du fameux dictateur Sylla.

Ce fut l'abbé X. , . qui, pour Ift Trinité de la première année, l'année J83â, après que monseigneur eût fait le simulacre de la tonsure, tonsura régulièrement Saint-Leu avec son rasoir,

A Noël suivant, Saint-Leu reçut les ordres mineurs, c'est-à-dire qu'il devint portier, lecteur, acolyte e^ exorciste,

A l'autre Trinité, le sous-diaconat avec le droit d^ porter le manipule.

A l'autre Noël, le diaconat, avec le droit de porter la dalmatique.

Enfin, à la Trinité de 1824, il fut ordonné prêtre.

MM. lea séminaristes ont ordinairement deux moi^o et 4e»U dç v§<î^ç§s, depuis l'Msomption juscju'à l^

Toussaint. Ces deux mois et demi, Saint^Leu les passait avec son fils.

Lorsque Saint-Leu entra au séminaire, Camille avait deux ans, et cinq lorsqu'il en sortit. Lui, il avait alors vingt-huit ans.

Monseigneur de Bouille, qui lui portait le plus grand intérêt, le nomma tout de suite vicaire à l'église de Montiemeuf, à Poitiers,

Comme il possédait un peu de fortune, il loua une petite maison rue Saint-Cibard. Dès lors il prit son fils avec lui, et Gonde deviut naturellement la gouvernante du nouveau ménage.

Cependant Saint-Leu rêvait une cure de campagne. L'évêque lui reprochait là-dessus sa modestie excessive.

— Quand on a votre mérite, lui disait-il, on doit appartenir au clergé des viUes.

— Monseigneur, répondait Saint-Leu, moi je n'ai pas d'ambition et je vous supphe de me nommer à la première petite cure vacante de votre diocèse.

Quatorze mois après son ordination, la cure de Saint-Pompain, petit bourg des Deux-Sèvres à quatre lieues de Niort, étant vacante, l'évêque la lui donna, quoique à grand regret. Il représenta à Saint-Leu qu'en outre de son mérite sa fortune et son nom le désignaient au haut clergé, que s'il restait à Poitiers U

deviendrait grand vicaire à la première vacance et marcherait sur la route de l'épiscopat. Saint-Leu fut inébranlable.

— Alors je vous tirerai promptement de cette injBme commune.

— Je prie Votre Grandem* de n'en rien faire; mon vœu le plus cher est d*y passer ma vie.

— Mais vous ne savez pas si vous vous y plairez, qu'au moins je puisse vous en donner une autre.

— Je m'y plairai, monseigneur.

— Eh bien, que le boù Dieu vous emporte, dit en riant l'évêque; partez, et qu'il ne soit plus question de vous.

Puis se ravisant :

— Ah ça! vous emmenez votre fils?

— Oui, monseigneur.

— Je vous engage, mon ami, à le faire passer dans le pays pour un neveu orphelin.

— Votre Grandeur me conseille un mensonge.

— Sans doute, il ne faut pas que les sots épiloguent sur votre passé, ils n'am^aient qu'à brouiller les dates; qu'à croire, par exemple, que vous avez eu votre fils depuis l'entrée dans les ordres : c'est una chose si inusitée que de voir un prêtre père de famille à la face du ciel. Ménageons les susceptibilités même injustes. Evitons le scandale, quand bien même le

scandale porte à faux; vous comprenez, mon bon ami, je ne veux pas qu'on puisse seulement douter de votre vertu, et vous avez d'autant plus à craindre qu'on en doute qu'elle est plus certaine. Vous ne pouvez pas dire au monde :

a Voici : Au lieu de m'ètre fait prêtre comme les autres avant de connaître la vie, je l'ai éprouvée dans ce qu'elle a de plus essentiel; l'amour.

» Les jeunes hommes, d'habitude, corrompent les fenunes, puis les abandonnent corrompues avec les enfants qu'ils en ont eus; moi, j'ai aimé une femme parce que j'ai cru la racheter du vice, et dès qu'elle m*a appartenu, surtout lorsqu'elle est devenue mère, j'aurais considéré comme un crime de l'abandonner.

» Chose inouïe et qui n'a de motif que l'aberration féminine, c'est elle qui m'a quitté.

jo Je concentrais sm* cette créature tout ce que j'avais de force vitale. Mon fils me reste, et j'en remercie Dieu, mais rien ne pourra me remplacer l'amour auquel j'étais habitué que mon dévouement au service divin. Et je sais pom'quoi je suis prêtre, ce que beaucoup ne savent pas. »

— Ce langage, continua l'évêque, vous pouvez le tenir à Dieu, mais pas au monde. Le monde s'étonnerait que vous n'ayez pas mis votre enfant à Thô-

50 UN FBÊTRE £11 FAMILLE.

pital, et que vous ne vous soyez pas consolé de votre première maîtresse par de nouvelles. Il vous trouverait même éhonté d'enfermer aujourd'hui sous votre robe sévère de prêtre le souvenir d'un ancien amour. Souvenez-vous, mon cher Saint-Leu, que les nobles cœurs ont mille précautions à prendre pour ne pas se montrer sous leur vrai jour; et s'ils ne vont point jusqu'à singer les natures basses^ ce qui leur serait infiniment profitable, du moins il leur importe de s'efiacer le plus possible et qu'on les juge insignifiaats.

L'abbé SainMeu avait envoyé déjà quelques meubles à SaintrPompain, les meubles nécessaires à une première installation; il mit le reste au roulage, et, quand la maison de Poitiers fut vidée, il prit lui-même la diligence avec Camille et Gonde. Mais la diligence n'allait qu'à Niort; à Niort il fallut se procurer une patache de louage jusqu'à Saint-Pompain.

Il avait écrit au sacristain, nommé Bemuchon, afin de le prier de recevoir les meubles. Bemuchon avait la clef du presbytère depuis la mort du précédent curé, de sorte que dame Gonde ne fut pas trop au dépoxuvu.

Bientôt une nouvelle charretée de meubles arriva; grâce à l'autorité de Gonde et à l'aide de Bemupbon, l'emménagement se fit vite et bien,

Bemucbop était à peu près du même âge que Tàbbé Saint-Leu, un peu moins jeuue. Il avait servi une couple d'aimées sous TEmpire; mais, par une faveur ou xme défaveur rare à cette époque , il n'avait jamais été au feu, Son métier de tailleur l'en dispensait. L'Empire tombé, il réussit à se faire réformer. Puis, revenu à Saint-Pompain, son lieu natal, à se faire agréer quelques années plus tard par lo curé Déloy comme sacristaiu à la place de spn père.

Tout peu martial qu'il eut été, pas un vieux de la vieille n'avait des allures plus victorieuses. On trouvait généralement qu'il faisait ses embarras. Le fond de sa gloire était qu'à Waterloo, le 17 juin, par conséquent la veille de la grande bataille, il avait cousu un bouton à Tbabit vert de l'empereur. Il s'en vantait terriblement et cela manqua plusieurs fois de lui causer du tort.

n avait poussé l'imprudence jusqu'à encadrer l'aiguille qui lui avait servi à coudre ce bouton, et qu'il conservait religieusement. A l'encadrer! devinez où? sous le verre qui couvrait un portrait de Louis XVm.

Pour la maintenir, il l'avait fichée dans le cœur de papier de Sa Majesté, ce qui fit qu'on l'arrètî^ comme

Heureusement madame la duchesse d'Excideuil, qui était venu voir sa terre de Saint-Pompain, écrivit en faveur de ce pauvre diable au procureur du roi qui le fit immédiatement relâcher.

Mais ceci était déjà de l'histoire ancienne quand Tabbé Samt-Leu vint s'établir à Saint-Pompain.

A cette époque, Saint-Pompain avait pour maire apparent un certain M. Lestour, fermier de la duchesse; mais pour maire véritable madame Lestour.

Ils habitaient tous les deux le château. Un château assez mal en point; d'ailleurs fort joliment situé, bâti sur de hauts rochers à pic qui renferment une source s'épanchant d'elle-même au milieu d'un fouillis] de chênes, de ronces et d'épines. La rivière est en dessous, sur la gauche, elle longe un bois planté au flanc du coteau. Des fenêtres du rez-de-chaussée on domine toute la campagne à trois Ueues à la ronde.

Du côté de la cour ce n'est point aussi beau, et n'était le paviQon qui reste encore, et en haut duquel se trouve une fuie, on dirait quasi la première maison venue. C'était de là que madame Lestour dictait ses ordres à la commime et faisait marcher le conseil municipal ; c'était là qu'elle tenait une officine d'élections. Elle ne se plaisait qu'à la vie politi-

que, son mari ne lui faisant que médiocrement goûter les charmes de ramom*.

n eut semblé que sa petite fille aurait dû retenir au moins un peu de sa soUicitude. Mais non, ce n'était point elle qui s'en occupait, c'était son mari.

Demander à cette pythonisse du vote électoral quels étaient dans la commune les hommes les plus têtus de l'opposition bonapartiste, c'eut été provoquer une réponse faite de verve.

Que si vous eussiez voulu savoir combien la petite avait de chemises, il aurait fallu s'adresser à M. Lestour.

Comme de juste, l'abbé Saint-Leu alla dès son arrivée faire une visite à M. le maire ; et il plut beaucoup à madame, qui, quoiqu'elle ne fût guère femme, l'était assez pour ne pas dédaigner précisément les beaux hommes. Elle lui fit mille prévenances, l'assura que le conseil municipal ne s'opposerait point aux réparations nécessaires de la cure, et le pria de diner avec elle le lendemain. (Elle disait toujours : moi comptant son mari pour rien.)

Elle ne tarda point à s'éprendre tout à fait de Saint-Leu qui était un homme très-séduisant.

La piété n'était pas le fort de madame Lestour. Il le devint. Elle se confessa deux fois par semaine, et ses confessions étaient fort drôles. Elle disait nette-

54 ru PRÊTRE EN FAMILLE.

ment que soo mari n'était bon à quoi que ce fût ; et que sans une grâce particulière du ciel, elle n'aurait point eu sa petite fille, etc», etc.

Quand Tabbé Saint-Leu venait cUez elle et que son mari y était, elle disait ;

•*— Augustin, mon ami, monsieur le curé t'excusera, va donc à la Barbaudière, ou à la folie, ou au moulin de Marais, selon qu'un nom ou l'autre de c^ trois métairies lui yenait à l'esprit.

Et comme M. Lestour avait Tbabitude d'aller tous les jours ici ou là pour surveiUer le travail de ses métayers, il ne s'étonnait nullement du congé que lui donnait sa femme^

Augustin parti, »— elle affectait des mines provocatrices, mais l'abbé Saiut-Leu n'avait pas l'air de s'en apercevoir, et il ramenait sans ce^se la cQuversft*tion à des choses indifférentes.

Souveut elle allait chez lui; U l'accueillait avec une réserve excessive.

Enfin un jour qu'elle se confessait, elle s'accusa d'être amoureuse... d'un prêtre, ajouta-t-elle, ïUen de plus précis que ne l'était cette déclaration.

Saint-Leu lui fit honte de son amour et lui donna délicatement à entendre que le prêtre resterait inébranlable à son devoir, d'ailleurs sans peine, car il n'était pas le moins du monde amoureux d'elle.

Elle revint au cbfiteau cruellement mortiliée^ et fut des mois aans retoiumer à confesse.

Le curé continua d'aller chez elle comme si de rien n'était, jusqu'à ce ijue, voyant <ju'on le recevait de mal en pis, il cessât ses visites.

Devinez comment madame Lestour se vengea de la vertu dédaigneuse de Saint-Leu? Elle empêcha le conseil municipal de voter les réparations de la cure, quoiqu'elle se fût oiBferte à les faire voter.

Ceux qui gont de bonne foi avoueront, s'il^ sentent combien l'observance de la chasteté est difficile, qu'il fallut beaucoup de com^age à Saint-Leu pour repousser madame Lestour qui, intruse à la politique, n'en était pas moins une femme appétissante, jeune, fraîche, charnue; de beaux yeux noirs émerillonés et des cheveux à la chinoise I Tout cela à la discrétion d'un homme qui se souvient de I4 volupté, qui depuis six ans est resté chaste et qui n'a que trente ans. \ous me direz : cet horurne est prêtre? D'accord, mais qu'est>-ce que cela prouve? qu'il doive vaincre la chair, non qu'il soit pbrité contre ses irritations.

Cependant chez lui, l'âme était la plus forte, et il n'hésita point un seul instant.

Ce ne fut même qu'après sa demi-brouUle avec madame Lestour qu'il envisagea péniblement son

vœu de chasteté. Il reconnut, au peu d'estime qu'il avait pour cette femme, qu'en dehors de Tamoiu» il y a dans la vie un plaisir fort consistant auquel il avait renoncé pour toujom*s ; et il soufl&it de sa détermination irrémédiable.

Je ne crois pas qu'il, existe im seul prêtre, parmi les plus saints, qui n'ait éprouvé à de certains intervalles l'aiguillon féroce de la nature et n'ait maudit la loi barbare du célibat.

Je dis la loi. En est-ce bien une? Oui, humaine, étroitement humaine, abrogeable par conséquent.

Les Evangiles ne renferment nul passage qui impose ou même conseille généralement aux apôtres d'être chastes.

Dans ce passage de l'Evangile selon saint Matthieu. « n y a des eunuques qui se sont faits eux-mêmes eunuques pour le royaume du ciel ; que celui qui est capable de cela l'entreprenne... Quiconque aura quitté sa famille, son épouse, ses enfants, ses possessions à cause de mon nom recevra le centuple et aura la vie étemelle (Matth., xix, 12). » il est clair que Jésus-Christ présente la chasteté non comme ime vertu absolue, mais comme une vertu relative, ou même comme \m mode de la vertu relative du renoncement.

Cela signifie que les apôtres doivent plutôt renoncer au plaisir d*habiter avec leur femme, à la satisfaction d'élever leurs enfants, à la possession de leurs biens terrestres, s'ils en sont entravés pour répandre la doctrine nouvelle.

Et il promet, à ceux qui sacrifieront ainsi leur bonheur propre à l'éducation de l'humanité, des dédommagements célestes ; mais contre ceux qui n'auraient point la force d'un pareil sacrifice, il n'a pas même d'amertume. Que celui qui est capable de cela t entreprenne^ dit-il simplement.

Ainsi le Christ qui ne fait pas une loi de sacrifier les joies conjugales, paternelles et de fortune, quand bien même le sacrifice importerait à la mission évangéhque, fait encore bien moins une loi de ce triple sacrifice, à le supposer inutile 1

Jésus demandait à rhonune pour l'humanité ce que la conscience universelle veut du citoyen pour la patrie.

La patrie est menacée? Qu'aussitôt le citoyen ne songeant qu'à la défendre immole tous ses intérêts particuhers.

n faut enseigner l'humanité? Qu'aussitôt l'apôtre se dépouille de toutes ses affections égoïstes.

Mais ce ne sont là que des moments de crise.

La paix reviendra. La lumière se fera dans le

monde par rétablissement du christianisme. Alors la conscience universelle permettra au citoyen de retrouver son amour et sa fortune.

Alors Jésus-Christ ne verra nul motif à ce que l'ancien apôtre, devenu prêtre, se prive des choses les plus légitimes de la vie.

De sorte que si, par obéissance à une discipline hérétique qui apparaît d'abord en occident atl concile d'Elvire (fin du iii« siècle) et que consacre Une nombreuse série d'autres conciles, deâ gens incapables de soutenir l'eunuchat volontaire ont la témérité de l'entreprendre, à des époques où l'apostolat he les absorbe point, il est presque fatal qu'ils succombent sous le faix.

Saint Paul, dans la première Epltre aux Corinthiens, après avoir montré combien pour le temps de persécution où il parlait, le mariage liant votre existence précaire à celle d'autrui, était moins désirable que le céUbat, — saint Paul concluait pourtant de la sorte : // vaut mieux se marier que de brûler d'un feu impur (I Corinth., c. vu, v. 9); c'était appuyer le mot du Christ : Que celui qui est capable de cela t entreprenne I c'est-à-dire celui-là seul.

Il a fallu que trois siècles après la mort du Christ, des hommes imprudents, des évéques réunis en concile, proclamassent absolu ce qui était relatif^ et obU-

Vm PRÊTRE EN t'ÂMILIE. 59

gatoire ce qui était à la discrétion de chaque ministre de là foi chrétienne.

Et voilà comment de cette pensée du Christ, heuî^eusement interprêtée par le^ apôtres et d'ailleurs si admirablement conforme à la dignité de la nature humaine, les conciles ont tité une règle qui porte en ioi le germe de sa Tiolatioti scandaleuseé

Du moins les premiers èonciles^ celui de Néo-CéiaJ^e (aimée 315) et de Nidée (325), en respectant tout mariage conclu avant l'ordination, ne firent-ils qu'une légère bravade â l'impérieuse nature dans un temps où les hommes ne se consumaient à Dieu qu'une fois éteint le feû de la jeunesse et à litt âge où ils étaient ttiâliés^ Voil« inême lassés de l'être*

Quant â ceux (surtout les jeunes gens) qui n'étaient point encore mariés lorsqu'ils décidaient d'être ptètres, que faisaient-ils? Ils se mariaient d'abord et tuanifestaieût ensuite leur volonté d'entrer dans les ordres»

Le cohcile d'Ancyrë (année 313) donnait encore licence aux diacres de se marier, pourvu qu'en entrant dans les ordres ils eussent protesté contre l'obligation dû célibat;

Il y eut même des évèques, à ce que l'apporte Vossitts, qui conseillaient aux diacres le mariage pendant qu'il leur était encore possible.

Saint Jérôme s'en indignait. — Ce pauvre saint Jérôme I — Tâme que la chasteté du corps encombra le plus de vapeurs sensuelles. C'est lui qui l'avoue. « Il avait beau jeûner, prier, pleurer et se mortifier de toutes les manières dans un désert où les scorpions et les bêtes farouches étaient ses seules compagnes, le désir de la chair bouillant encore dans son cœur le transportait par l'imagination au milieu des danses de jeunes filles. » (Barbeyrac, Traité de la morale des Pères).

Et quand le temps de ces mortifications extraordinaires sera passé ; quand des prêtres jeûneront pour rire et déjeuneront sérieusement; quand ils prieront peu; quand ils ne pleureront pas du tout; quand au heu de scorpions et de bêtes farouches dans un désert, ils feront dans un confessionnal leur société intime de jeunes femmes, ces simples prêtres, fort au-dessous de la sainteté de Jérôme, seraient libres de toute concupiscence? Allons donci puisque la tentation infirmait l'esprit d'un Jérôme, le leur en sera perclus.

C'est un très-grand malheur que des Pères de l'Eglise aient donné l'exemple de ce célibat déraisonnable dont les apôtres s'étaient bien gardés, comme saint Basile et saint Ambrçise le reconnaissent euxmêmes.

Ainsi saint Pierre, le fondateur de la catholicité, le premier pape, était marié. (Matth,, viii, 14 et suiv.)

Saint Paul disait en parlant des apôtres :

« N'avons-nous pas le pouvoir de mener avec nous une femme sœur? (I Corinth., ix, 4 et suiv.) »

C'est-à-dire une femme sœur en Jésus-Christ ou chrétienne.

Siu* la fin du iv® siècle, on trouve encore des évoques mariés : — un Grégoire, père de Grégoire de Nazianze;. — un Grégoire de Nysse.

Saint Jérôme parle lui-même du mariage des ecclésiastiques comme d'ime chose assez commune de son temps : Qxiasi non hodiè quoque plurimi sacer dotes habeant matrimonia (adv. Jovinian).

Le concile de Gangres en Paphlagonie, tenu l'an 370, anathématisa ceux qui feraient difficulté de communier de la main de prêtres mariés (Canon, iv).

Quel concile alla jusqu'à interdire au prêtre la continuation d'un mariage antérieur?

Le concile général de Nicée avait failli le faire dès l'année 325, et il ne tint qu'à l'éloquente protestation d'un évêque céhbataire et d'une chasteté reconnue, — l'évêque Paphnuce que cela ne fût point décrété.

Ce parait être sous le pontificat de Grégoire Vil que le célibat commen<}a d'être exigé de tout homme

62 tW PRÊTRE KN PAMILLÈ.

voulant recevoir Fordination. Mais il est probable que jusqu'au concile de Trente ce point de discipline fut mal observé, — car autrement pourquoi Tinsiatance des conciles?

Au concile de Trente lé mariage des prêtres avait été proposé sur les représentations de TEmpereiU'^ du duc de Bavière et inême du roi de France qUe dégoûtaient les mœurs relâchées du clergé*

Le concile, par la voix de jeimes évêques peut-être dissolus ou seulement aveuglés d'un zèle téméraire, — ne trouva point, à des représentations si justes, — meilleure réponse que de lancer des anathèmes; tandis que les vieux évêques, édifiés sur les souffrances stériles où les fautes graves dont le célibat avait flétri leur vie, — soutinrent hardiment, alors qu'ils n'y avaient d'autre intérêt que celui de la vérité, — la cause plus morale du mariage ecclésiastique.

Toutes les personnes d*une hotinêteté claii^vôyante qui sont attachées à la foi chrétienne doivent souhaiter la réunion d*Uti Concile, où l'on interprète enfin Comme elle doit être interprétée la pensée du Christ.

Et si au degi*é de travestissement où lé christianistnè est arrivé, c'est trop eiiger dé l'Eglise qu'elle appelle d'elle-même â son divin instituteur, puisqu'elle se croit infaiUible dans ses jugements, nous la prions d'en àppelét- dé l'Eglise â l'EgUse, -^ de

UN PI^^TRE £N FAIfULS* 63

statuer sur cette que^tioii du mariage compiç l^s prqmiers conciles.

Et alors des hommes de pœur et de foi qui redouteraient sous la discipline actuelle de faillir à leur vœu de chasteté, — mariés et pères de famille, — prendront heureusement dans le clergé la place laisséei aujourd'hui à des jeimes gens de vingt ans, dont la vocation à la chasteté est souvent artificielle et toujours un peu gimiesque, semblable à celle de beaucoup de jeunes gens pour la poésie, — mais du moins chez ces dernierg ifieu n'est irréparable. Ils ont fait des vers par singerie dans leur efflorescence, — » à trente ans ils font déjà de la prose de notairç^ — et très-inspirés 1

Saint-Leu divertit son âme et son corps de la tentation qui les assailUt dès les premiers temps de son ministère — par le travail, la prière et la charité.

H ne restait jamais oisif. Tantôt il allait de son pied à travers la campagne porter secours aux malades ; tantôt il vaquait aux cérémonies reUgieuses ; tantôt il enseignait Camille; tantôt il s'enseignait lui-même par la lecture des philosophes et des Pères de l'EgUse; tantôt U piochait, sarclait, plantait ou arrosait son jardin.

Outre cette activité, — comme renfort il était extrêmement austère dans l'ordonnance de sa vie, man-

géant peu, couchant sur une paillasse et ne prenant que cinq heures de sommeil.

Les gens de la commune l'aimaient beaucoup. Et quand ils disaient notre curé, ils avaient tout dit. C'est que Saint-Leu ne leur rendait pas seulement des services de pasteur à brebis (par exemple de ne pas les tondre avec le casuel), mais encore des services d'homme à homme : — aux gens tout à fait pauvres, il donnait de l'argent ; aux gens malaisés, il en prêtait sans intérêt. On citait plusieurs joumahers qu'il avait sauvés d'une saisie. Il payait autant de sa personne que de sa bourse. Lorsqu'il faisait ses tournées, si l'on avait besoin d'un coup de main dans les fermes où il passait, — l'on pouvait compter sur M. le curé.

Serrer le foin, battre le grain, le monter au grenier, ' décharger des barriques de vin, s'atteler à l'arbre pour tourner la vis du pressoir, — U était prêt à tout. Cela émerveillait les paysans.

Plus tard, quand il eut appris la valeur courante des terres et des bestiaux, il se chargea gratuitement de leurs expertises et de leurs partages, et ils avaient en lui une confiance telle qu'ils ne soulevaient aucune objection conti'e son dire.

De poUtique, par exemple, il ne s'occupait nullement ; mais s'il avait eu la fantaisie de se mettre en

opposition avec madame Lestom», son influence lui aurait bâillé la partie belle.

Madame Lestour le comprit vite. Aussi cherchât-elle à se réconciher. Elle avait dissuadé son mari* d*aller au presbytère sans que le pauvre Augustin sût pour quel motif.

Elle Ty ramena de même sans qu*il se doutât ni poTU'quoi ni comment.

Cette visite étonna fort Saint-Leu qui, d'ailleurs, en homme d'esprit, reçut madame le maire et M. la mairesse comme s'ils n'avaient point interrompu leurs relations avec lui. Dès lors ils continuèrent à se voir, et jamais il ne fut question entre madame LestoVu* et Saint-Leu de rien qui ressemblât à de ramour.

Camille ne se souvenait point de sa mère. U était si jeune lorsqu'elle l'avait quitté.

Depuis cinq ans Gonde l'entourait de soins maternels. En conséquence, il la traitait comme s'il était son fils.

Se faisait-il mal en tombant, avait-H été grondé par son père, voulaiUl quelque friandise, tout de suite il se jetait dans les jupes de Gonde ; — Gonde l'aimait à en être folle. Elle le câlinait sur ses genoux dès qu'elle avait un moment ; car le petit était très-câlin, peu remuant et déjà mélancolique. D'ail-

66 UN PHÉTRE £N FAMIiLE,

leurs Gonde craignant qu'il n'attrapât chaud l'habi-r tuait à se tenir tranquille.

En récompense, elle lui prépcirait une omelettç à la mie de pain sucrée pour son goûter.

Comme il ressemblait beaucoup à sa mère, quel^ quefois Saint-Leu lui prenait la tète et le regardait avec une fixité qui effrayait le pauvre enfant.

Quand le curé pleurait (car il n'était pas entière^ ment guéri de cœur) :

— Pourquoi pleures-tu, Monleu? disait Tenfantî et il tirait son petit mouchoir de poche afin d'essuyer les yeu:^ de son père.

Le prêtre attendri pressait son fils entre ses bras et le mangeait de caresses.

— Tu me fais mal, Monleu, disait Camille, Alors le prêtre le lâchait, retombant dans sa morne rêverie, tandis que Camille allait retrouver Gonde qui Tinti* midait moins. Lui qui avait un refuge féminin, cette boiuie Gonde, il n'imaginait point quelles angoisses c'était pour son père de n'avoir point aussi le sien, -— JuUe. Et Dieu sait pourtant que certaines natures d'hommes ont peut-être plus besoin des douceurs de la femmç que les enfants.

Le sacristain Bemuchon était ce qu'on appelle uu brave garçon. Le curé l'aimait beaucoup, et lui, il idolâtrait le curé qui en homme de bonne naissance le traitait avec une charmante famiharité. Rieu ne flattait autant son amom*-propre que de voir M. le curé lui parler comme à un égal. Et il avait assez d'esprit pour ne pas répondre sur. le même ton., Bernuchon s'était marié jeune, — dès vingt-deux ans. Il y avait huit ans qu'il était marié, et il n'avait point eu d'enfants. C'était un malheur dont il se plaignait souvent à Saint-Leu. Il avait même recommandé sérieusement à ses prières les entrailles de madame Bemuchon,— Si cela pouvait amender ce sol, ajoutaitij ç» riant j — bélaô! il resta stérile, Mais h Provi-^

dence, qui est une grande arraiigeuse, donna au sacristain et à sa femme, pour les dédommager de ces huit années d'attente, une petite fille toute faite depuis huit ans.

Un soir du mois de juillet 1828 (il y avait alors trois ans que Saint-Leu était curé de Saint-Pompain) Ton entendit sur la place devant la cure, — im bruit confus de tambourin et de castagnettes.

— Ah I mon bon Camille, dit Gonde. Eh ! qu'estce que c'est que ça, — allons voir I '

Gonde tenant le petit par la mam le conduisit jusqu'au seuil de la porte. L'on s'imagine que dans nue bourgade de quelques maisons, et qui n'est pas située sur une route royale, le passage dés saltimbanques est très-rare, et doit, par conséquent, mettre tout le monde aux portes.

Or, qu'était-ce ?

Une femme jeune encore et qui avait dû être jolie, mais que la misère et la maladie rendaient laide.

Dépenaillée, — les cheveux sales sous un mouchoir de poche ployé en deux, les ponunettes saillantes, les yeux caves. A son dos un paquet contenant pêlemêle du pain, une vieille paire de souUers, im gobelet, sa chemise horriblement souillée et trouée qu'elle avait ôtée parce qu'il faisait trop chaud ; enfin une bouteille à moitié bue, une robe d'enfant digne

de la chemise, et un chapeau de paille d*homme. Cette femme jouait du tambourin pendant qu'ime petite fille dansait sur des échasses en agitant des castagnettes.

Pour la circonstance, la petite avait une robe de barège rose décolletée, — de sorte que ses pauvres bras et son cou tout nus étaient brûlés par le soleil.

En sautoir, elle portait un galon jaune, et sur la tête une couronne de fleurs artificielles toutes fanées, toutes recroquevillées, des fleurs artificielles dans cette belle saison où il y a tant de fleurs vraies I Elle avait les cheveux châtains avec les yeux noirs.

Durant la route qu'elle avait faite à pied avec sa mère ( sa défroque d'apparat empaquetée), eUe était couverte de sa vieille robe et coiffée du chapeau de paille.

Mais là au milieu de cette place, par le fort de la chaleur, la chère petite était nu-tête et presque nucorps. Et pourtant elle dansait avec un entrain

La sueur ruisselait le long de ses joues où elle traçait des sillons dans la poussière.

La mère frappait toujours contre le tambourin avec ses phalanges amaigries. Bientôt elle s'arrêta. L'enfant comprit. Elle s'arrêta de même ; et mettant ses

70 Ulf PA]STR£ £N FAMILLE,

castagnettes dans une main, de Tftutre elle foçk de s^ poche une tirelire en fer-blanc,

Camille, pour qui les échasses étaiept un spectacle nouveau, l'avait suivie avidement du regard dans ses moindres mouveinents. De son côté, tout ep d^tnsant, elle avait ^remarqué le petit monsieur; wssi, dès qu'elle eut fini, se dirigea-t-eUe vers lui.

Camille, tirant alors Gonde par son tablier : '— Gonde, ma bonne, donne-moi deux soup,

— Pourquoi deux sous ? dit Gonde, qui était une femme trèsréconome; un 30Uf c'est bien assç?. Tiens, te voilà un sou.

Mais l'enfant, qui d'instinct était fort généreux, eç voulut absolument un autre pour le moins.

— Et encore, disait-il, ce n'est guère,

Gonde ne lui refusait rien. Quaud la petite, se baissant jusqu'à lui avec uue aisance incroyable eu dépit de ses échasses, lui tendit la tirelire, Canaille y mit triomphalemeut les dçux sous l'im après l'autre.

Gonde, dont l'àme était compatissante malgré tout, s'approcha de la mèrQ et lui demanda si elle m voudrait point \m peu de pain et de fricot,

— Pour la petite, si vous voulez, dit la jeune femme, cw moi| je ne mange point, j'ai la fièvre; mais j'accepterai à boire un verre d'eau fraîche.

Le petit Camille tira Gonde par sa jupe,

tJN PRÊTRE EN tÀMlLLfi. 71

— Tu liii donneras un veil*e de TÎn à tette pauvre femme, n'est-ce pas ?

Et il suivit Gonde, et fevlnt bientôt portant dans ses deux petites mains le vetre de boisson mitigée et si fraifche qu'elle transpii'ait au dehors.

— Merci, monsieiu», dit la bohémienne aVeé tiii sourire émti.

Alors, quoiqu'elle eût Une soif dévorante, elle ofMt le verre â sa fille.

La petite prit le verre, et but quelques gorgéeâ. Elle sentait qu'il fallait en laisser â sa mère, mais elle ne pouvait se détacher du verre tant elle était altérée.

— Bois toujours, motl eUfaUt^ lui disait la mère. Lorsque Cainille vit cela, de lui-tnêtaé il courut

chercher un autre verre et lé remit â là bohétùienné.

**-^ Oh! monsiemr, s'écria-t-elle, vous avez un bien bon cœm».

La petite iâVfidt fait une très-mince fcollecte. A la campagne^ Un soU est Un sou *-»■ c'est-à-dire une soînmè Importatite. Elles s'en allèrent touteë deux, — \a petite toujours montée sùi* Bèé échasses — dans Une autre ruelle du boUrg afin de quêter encore des jpièces de monnaie. Elles tëUcontrêreUt le turé qui revenait eii lisant son livre quotidien ï t Imitation de JésuS'Christ,

72 tJN PRÊTRE EN FAMILLE.

Saint-Leu remit à la mère cinquante centimes. Epuisée de fatigue, rongée par la fièvre, n'en pouvant, plus, la pauvre femme qui se sentait de quoi payer un gite, Talla demander dans im bouchon de mince apparence, au dessus duquel on lisait en lettres noires sur fond blanc : Ici on loge à pied.

Il fallut montrer ses papiers; mais Taubergiste ne sachant pas lire les porta chez madame Lestour, qui ne les trouva point très en règle. Le passe-port datait d'un peu plus d'une année, et il n'avait point été renouvelé. Cependant l'aubergiste, femme bonasse, consentit à recevoir les deux bohémiennes, pourvu qu'elles payassent d'avance le coucher. La mère se mit sur son grabat, et de plus en plus assoifée, elle buvait de l'eau toute pure, faute d'argent pour avoir du sucre, lorsque la petite, qui mangeait près d'elle, *eut l'idée de faire tremper la moitié de son pain dans l'eau, afin de la rendre moins âpre.

Quant au médecin, il n'y fallait point penser. D'abord, il n'y en avait pas un seul dans le boiu'g. — Et ceux de Coulonges se dérangeraient-ils poiu» ime aussi mauvaise pratique ? ce n'était pas probable. La nuit venue, la petite se coucha près de sa mère, et, cédant à un besoin de dormir irrésistible, ne s'aperçut toute la nuit ni du déhre de sa mère, ni de ses angoisses.

Le lendemain, comme la bohémienne voulait se lever et partir, ses forces la trahirent; elle fut prise d'une hémorrhagie.

La petite se mit à fondre en larmes.

— Va chercher ce bon curé qui nous a donné de l'argent hier, dit-elle, va vite.

L'enfant se fit montrer la cure, et la reconnut tout de suite pour la maison au seuil de laquelle elle avait vu la veille le petit monsieur. — Au miUeu de ses sanglots, elle eut peine à faire comprendre au prêtre ce' qu'elle voulait de lui.

Saint-Leu la suivit aussitôt et se fit accompagner par Gonde qui était une femme inteUigente, experte et dévouée.

Camille resté seul, et vivement frappé de la douleur qu'avait montrée la petite, sanglota la tête enfoncée dans un fauteuil, sans trop savoir ce qu'il y avait, sinon que quelqu'un était malheureux.

La première chose que fit Saint-Leu, quand il vit l'état de la malade, — ce fut d'envoyer Gonde prier Bemuchon de partir immédiatement pour Coulonges et d'en ramener le docteur Largeau.

Pendant ce temps-là, il essayait de tamponner la pauvre femme, mais le sang échappait toujours quoiqu'il fit.

Bientôt, la bohémienne perdit connaissance.

L'aubergiste, tout en donnant au prêtre de l'huile et du coton, ce qu'il fallait pour l'extrême onction, ne cessait de répéter :

— Ah ! mon Dieu I j'ai t'y du malheur, cette femme ▼a mourir chez moi, bien sûr.

Et la petite qui entendait cela hurlait à se fendre le cœur.

— Taisez-vous de grâce, disait SaintrLeu à l'aubergiste, n'ayez peur de rien; je vous paierai ce que vous voudrez, je me charge de tous les frais.

— Ehl monsieur le curé, répondait l'aubergiste, çà n'empêchera pas que cette femme ne meure chez moi.

— Taisez-vous, je vous en supplie, ayez pitié de cette enfant, vous allez la faire étouffer. Si l'on pouvait transporter cette malheureuse à la ciu'e, je vous en délivrerais; mais comment voulez-vous qu'on la transporte?... Puisque je vous dis que je vous payerai ce que vous voudrez.

L'aubergiste marmotta encore quelque chose et le prêtre sentit que la colère lui montait au visage ; une de ces nobles colères qu*excite l'aspect des âmes misérables.

Il pâlit extrêmement, son regard prit une expression terrible, et d'un gdste viril il saisit l'aubergiste par le bras et la mit à la porte de la chambre. Elle fut

aliiirie par cet air de magnifique autorité que déploya le prêtre, et où il y avait certainement du gentilhonmie.

Lui se jeta à genoux, demanda pardon à Dieu de son mouvement de colère, et administra la bohémienne pendant que Gonde la tamponnait. Elle avait rouvert les yeux et semblait avoir une demi-conscience de ce qui se passait autour d'elle.

Quand le prêtre lui passa sur les mains l'étoupe consacrée, elle lui serra la main, puis lui montra sa petite fille.

Le prêtre fit un signe qui voulait dire : soyez tranquille, je :ne Tabandonnerai pas. Puis, pour rassurer tout àfait la moribonde, il attira Tenfant dans ses bras etla pressa sur sa poitrine avec beaucoup d'émotion. Les larmes de la petite s'arrêtèrent, tant elle était étonnée. Lafigure de lamoribonde s'épanouit pour ainsi dire dans l'agGnie. Son âme, prête à s'envoler, éprouvait alors l'impression la plus considérable qu'elle eût jamais éprouvée. Ce fut comme un baiser de Dieu.

Saint-Leu, déposant la petite, lui dit de se mettre à genoux près du lit de sa mère, dont la main ensanglantée pendait hors des draps. La petite couvrait cette main de baisers et de larmes. — La mère la dégagea doucement et la tendit au prêtre, puis attira la sienne jusqu'à ses lèvres de plus en plus blêmies.

Saint-Leu avait eu Tidée de mettre ou de faire mettre par Gonde des compresses d*eau froide ; mais l'eau froide n'arrêtait pas le sang qui fluait sans cesse par saccades.

Quand le médecin arriva (et pourtant il avait mis toute la diligence possible) eUe ne donnait plus signe de vie. Il arriva juste à point pour constater qu'elle était morte.

Gonde emmena la petite qui se cramponnait au lit de sa mère et disait qu'elle ne voulait pas la quitter. Saint-Leu resta. La nuit ce furent Gonde et Bemuchon qui veillèrent la morte. Le lendemain soir, on l'enterra. Le curé se chargea de tout et mit ses soins à ce que l'enterrement fût convenable.

Pour dresser l'acte de décès, on consulta le passeport. Elle s'appelait Louise-Victoire-Adélaïde Bourdon. C'est tout ce qu'on savait d'elle — et il fallut bien que madame Lestour s'en contentât. Quelques jours plus tard, le curé jût placer sur la terre où elle reposait une croix qu'il avait construite et peinte luimême avec le nom et les prénoms dessus.

Il recueillit avec soin les hardes, le tambour de basque et les échasses, afin que cela restât pour la petite comme un monument de son orphelinage.

— Comment t'appelles-tu, mon enfant, demanda le curé à la fiUe de la bohémienne ?

— Petite, monsieur.

— Mais, petite n'est pas un nom.

— Maman m'appelait ainsi.

— Eh bien, dit le curé qui réfléchit que le nom de la mère était Bourbon, l'on t'appellera Bourdonnette.

Tu n'as donc pas été baptisée?

•— Je ne sais pas.

— L'on te baptisera sou§ les noms d'Adélaïde et de Bourdonnette.

Ce nom de Bourdonnette fut celui qu'elle porta toute sa vie.

La Bemuchon fut chargée de lui faire une robe de demi. En lui prenant mesm^e de la robe, en la lui essayant, elle remarqua la petite et la trouva très-gentille.

— Il faudra en faire une couturière comme vous, madame Bemuchon, dit le curé.

— Ma foi, monsieiu* le ciu*é, dit la Bernuchon, si vous voulez me la donner, je la prends en apprentissage, et pour rien encore. J'avais envie d'une fille eh bien, j'en aurai une, le voulez-vous?

Le curé y consentit.

— Mais il faudra, dit la femme, que j'en parle à Bemuchon.

Bemuchon accueillit cette idée avec beaucoup de plaisir, en sorte que Bourdonnette alla demeurer chez

lui. Elle eut un grand chagrin de quitter Camille dont les jouets Tamusaient, qui faisait la dinette avec elle, et qu'elle dressait à monter sur les échasses. Camille l'entoura de ses deux petits bras,

— Ne pleiu'ez pas, lui dit-il, vous viendrez me voir et moi aussi j'irai vous voir. Voulez -vous emporter quelques uns de mes joujoux, mon cheval, mon sabre, mon arbalète. — Et le généreux enfant, par une bonté d'âme rare à son âge, citait tout ce qu'il préférait.

— Non, répondait Bourdonnette, je ne veux rien.

Pourtant, les yeux rougis de larmes, eUe guignait un mouton de carton qui se trouvait dans un coin de la salle et dont eUe aimait beaucoup caresser la toison.

— Voulez-vous ce mouton? lui dit Camille,

Elle fit signe que oui, et- quand Camille lui eut mit le mouton sous le bras, eUe s'en alla gaiement chez la Bernuchon.

Il était convenu qu'elle viendrait tous les jours à la cure pour que M. le curé lui donnât une leçon de lecture et d'écriture, car la Bernuchon, adoptant Bourdonnette, désirait qu'elle eût ime certaine éducation.

Peu à peu, elle lui apprendrait à coudre; mais elle

ne voulait pas la presser de besogne comme on fait ordinairement les apprenties. Et d'ailleurs, à cet âgelà, ne fallait-il point la laisser jouer un peu, ne fût-ce que pour être agréable à M. Camille.

Madame Lestour,'qui non-seulement ne faisait pas de bonnes actions, mais qui redisait encore à ce que les autres en fissent, se moqua beaucoup du curé et de son sacristain.

Elle avait été scandalisée qu'un prêtre soignât une femme dans une maladie où, ses yeux et ses mains devaient s'interdire toute compétence.

Quelqu'un, un simple paysan lui avait objecté :

— Mais madame, est-ce que M. le curé aurait mieux fait de laisser mourir cette pauvre feumie sans secours? ne devait-il pas chercher à la sauver?

— n n'est pas du reste neuf à ce spectacle, reprit méchanunent la Lestour-Putiphar. U parait qu'il a mené une vie d'enragé.

— Oh ! madame, lui^ M. le curé ?

— Jen'ai pas grande confiance enlui, moi toujours.

Il y aurait de quoi s'étbnner qu'une femme tenant une des mairies du royaume sous Charles X, fût aussi mauvaise langue contre un prêtre, si on ne lui connaissait un motif personnel de haine féminine. Sa réconciliation avec Saint-Leu n'était qu'apparente. Au fond elle ne lui pardonnait pas.

80 tN PRÊTRE EN FAMILLE.

Elle lui pardonnait d'autant moins qu'elle s'était conduite plus lâchement à son égard.

Elle avait dans le temps rédigé contre le curé une

dénonciation en forme tii^ée de Vétrange effet que

faisait à la cure la présence d'une femme encore

jeime ( Gonde 40 ans ) et d'un enfant qui était tout

e portrait de l'abbé de Jardol.

Elle voulait que son mari signât cette dénonciation. M. Lestour, qui était un homme très-inférieur sans être méchant, eut le courage de refuser. Alors que fit-elle? Elle envoya la lettre anonymement. Mgr. de Bouille qui savait à quoi s'en tenir sur le compte de Saint-Leu déchira la lettre avec mépris. Il avait trop de charité pour chercher à découvrir le misérable dont cette lettre émanait. Mais monseigneur étant venu à Saint-Pompain dans une tournée pastorale, madame Lestour lui parla de Saint-Leu d'une manière si désobligeante qu'il ne put s'en taire vis-à- ^is du curé.

— Mon cher Saint-Leu, lui dit-il; il y a ici une femme qui ne vous aime guère.

— Ah I dit Samt-Leu, madame Lestour ?

— Oui, qu'est-ce que vous lui avez donc fait ?

— Mais rien..., c'est que je ne lui ai rien fait, je vous assure, monseigneur.

Sa Grandeur ne put s'empêcher de rire.

Le baptême de Bourdonnette avait eu lieu un matin. Bemuchon et sa femme étaient parrain et marraine selon leur désir exprès. Car d'eux à la petite cela formait un lien de plus. Bourdonnette proprement vêtue, peignée avec soin, fraîche de peau, n'était plus reconnaissable. On lui avait mis sur la tête une couronne de roses blanches qui s'harmoninisait singuhèrement avec sa robe noire, Camille la tenait par la main.

Camille et elle ne passaient guère de temps l'un sans l'autre. Il était plus avancé qu'elle et commençait déjà d'apprendre le latin. Bourdonnette écrivait sa page pendant que M. le curé faisait la leçon à Camille. Quand la leçon de Camille était finie; c'était le petit

qui était chargé de lui montrer à lire sous la surveillance de Sain1>-Leu. Rien n'était plus curieux que de voir Camille singeant le professeur. Il disait à Bourdonnette écorchant les syllabes :

— Mademoiselle Bonnette, ce n'est pas cela; voyons, cherchez.

Il imitait vis-à-vis d'elle les manières du curé vis-àvis de lui.

— Ta, ta, faisait-il en claquant de la langue si la petite continuait à se tromper.

Pour elle son grand moyen de rentrer en grâce était d'embrasser son petit professeur. Elle aimait incroyablement à embrasser, la pauvre enfant.

Son étourderie lui nuisait beaucoup et l'empêchait de bien lire, mais elle prenait sa revanche et battait même Camille dans les récitations, car elle avait une mémoire d'ange.

Saint-Leu leur faisait répéter ensemble le catéchisme.

— Camille, pourquoi Dieu t'a-t-il créé, demandaitt-il par exemple, et pourquoi te conserve-t-il ?

Camille rendait à peu près le sens de la réponse ; mais presque jamais la réponse textuelle.

— Ce n'est pas cela, disait l'abbé. Et toi Donnette?

— Pour le connaître, l'aimer, le servir, et par ce

moyen acquérir la vie étemelle, répondait Bourdonnette sans broncher.

Alors malicieusement Saint-Leu passait à une contre-épreuve.

— Mais qu'est-ce que la vie étemelle?

— La vie étemelle, s'écriait vivement Camille, c esx« • •

— Chut! disait le curé ; ce n'est pas à toi que je le demande; c'est à Bourdonnette,

Bourdonnette roulait les yeux et se grattait la joue ; se tirait les doigts et finissait par dire :

— Je ne sais pas.

— Et toi, Camille?

Alors Camille triomphant répondait :

— C'est la vie qui ne finit pas.

— Ah ! oui que je suis sotte, ajoutait la petite ; la vie qu'a ma pauvre maman.

Le catéchisme définit pourtant bien la vie éternelle •.. Le bonheur dont les saints jouissent dans le ciel. Mais la petite ne connaissait point encore ce douzième article.

n arrivait souvent qu'après la leçon, siui:out si Ton avait été content d'elle, la petite allait dire à sa marraine qu'elle dînerait chez M. le curé avec Camille. ,

Ce soir là Gonde préparait une friandise, des œufs

au lait, du riz au sucre, du tourteau fromage, de la tarte aux prunes, ou simplement de la grimolée.

La grimolée est, si je ne me trompe, un gâteau poitevin où Ton met entre deux couches de pâte des pommes morcelées et que Ton fait vivement cuire au four.

Bourdonnette aidait à Gonde et Camille aussi. L'un, je suppose, battait les œufs tandis que l'autre avait les mains* dans la pâte. Ils lui aidaient même jusqu'à l'impatienter.

Ces enfans me font tourner la tête, répétait-elle souvent en manière de monologue.

— Oh ! mon dieu, mon dieu, mon dieu — vous ne finirez pas — les vilains drôles 1

Quoi donc? voici.

Celui qui battait les œufs y trempait le doigt et poursuivait celui qui remuait la pâte pour lui jaimir la figure. Et celui qui remuait la pâte jetait ime poignée de farine contre celui qui battait les œufs. Alors c'étaient des rires !

— Je le dirai à M. le cm^, s'écriait Gonde, et vous n'aurez de dessert ni l'un ni l'autre, vous verrez.

Emportés par l'espièglerie, ils n'entendaient seulement pas ce que Gonde disait et ils continuaient de chamailler.

^lors Gonde, prenant le diapason le plus élevé

de sa voix, répétait en les secouant tous les deux :

— Vous êtes sûrs que je raconterai à M. le curé la I vie que vous me faites et il n'invitera plus jamais

Bourdonnette à dîner, non jamais. Entendez vous, petite peste?

— Oh I ma bonne Gonde, disait Camille ; et il se pendait après elle — tu ne le diras point à Monleu,

I n'est-ce pas? promets-moi que tu ne le diras point!

I Bourdonnette, voyant Camille d'un côté, allait de

l'autre se pendre aux jupes de Gonde.

— Oui, disait-elle, ma bonne petite Gonde, vous I qui êtes si mignonne, ne le dites pas.

I Gonde ne pouvait s'empêcher de les embrasser l'un

et l'autre, et la paix était conclue.

' — Vous me promettez d'être raisonnables ?

— Oui, oui répondaient les deux enfans.

— Eh bien, vous avez assez fait de cuisine ; et leur versant de l'eau dans une écuelle qu'elle mettait sur l'évier : Lavez-vous les mains , mes enfants ,

' allons, relevez vos manches.

Ds se précipitaient surl'écuelle à qui mieux mieux.

— Non, l'un après l'autre, s'écriait Gonde. Toi d'abord, Bourdonnette, tu as les mains moins sales.

Ensuite ils passaient à un nouvel amusement.

' Etait-ce l'hiver? Gonde leur disait :

— Allez dans le salon et amusez-vous tranquille-

ment à votre loto. Il y a longtemps que vous n'avez joué au loto.

C'était un loto imagé fort curieux que monseigneur de Bouille avait donné à Camille. Toute sorte de personnages : — des dieux, un apothicaire, deux bos-' sus, une balayeuse, la mère Michel, une dame couperosée, Arlequin, Pierrot, le Diable, im avocat, un monsieur dont l'œil est poché, une revendeuse à la toilette, don Quichotte, etc., etc., etc. Lestâtes sont mobiles et portent un numéro correspondant à celui qui est aux pieds. Pour jouer à ce jeu, il faut commencer pas décapiter les personnages, et à l'appel de leurs numéros il s'agit de les récapiter. Il y a six séries de personnages distinguées les unes des autres par une couleur particulière.

La règle est d'être six joueurs. Quand on n*est que deux, il faut alors prendre chacun trois séries ; et, dans tous les cas la partie est gagnée par celui qui le premier a récapité tous ses personnages.

Le dimanche, Bemuchon, sa femme et Gonde jouaient quelquefois avec les petits après vêpres. Les jours ordinaires, Bourdonnette etCamille jouaienttout seuls. Mais comme les enfans se lassent vite (et en cela les grandes personnes ne diffèrent pas trop d'eux) ils ne s'en tenaient guère à ce loto, tout divertissant qu'il fût.

Outre les jeux connus — la cligne-musette , le

cache-ranguiUe, la mérelle — ils inventaient fréquemment certaines distractions qu'ils préféraient à ces jeux tout faits. Entre autres :

— Camille , sais-tu , disait Bourdonnette , nous allons bien nous amuser. Moi je serai une couturière et je demeurerai ici ( en même temps eUe simulait une chambre en alignant des chaises); toi tu seras un monsieur et tu demeureras là sous la table; ce sera ta maison. Tu viendras frapper à ma porte ( cette chaise) ; je t'ouvrirai, — alors tu me diras comme ça que ta femme a besoia d'une robe tout de suite, tout de suite, flniin que ça presse,

— Mais qui est-ce qui sera ma femme ? répondait Camille.

— Ah! bien dame; puis, se cognant dans, les mains... J'aurais bien dû apporter ma poupée... tant pis, ce sera ce cheval qui sera ta femme.

Et elle lui montrait un cheval de bois dont la tête branlait singulièrement dans le manche.

— Penh I repondait Camille d'un air dédaigneux. . . ce cheval...

— Oui, oui, reprenait-elle, en lui mettant ce tapis sur le dos et mon boimet sur la tête, ça ira. Porte-le sous la table.

Camille trouvant qu'ainsi le cheval avait plus l'air d'une femme, se laissait persuader.

— Alors, continuait Bourdonnette, je te suivrai jusque chez toi pour prendre mesure à ta fename de sa robe. Je voudrai causer avec elle, mais eUe ne me répondra pas. Toi tu parleras à sa place, tu me diras:

— Je vous demande bien pardon, madame (et Bourdonnette faisait des mines adorables), mais il y a quelques jours ma femme a été gravement malade. , Depuis ce temps là, elle ne parle plus. Tu trouveras! la robe trop chère. Je m'en irai mécontente. Tu re- 1 viendras encore chez moi et nous finirons par nous entendre. N'est-ce pas, Camille, ce sera bien amu sant. Ah I quel bonheur.

Je n'indique, misérable reproducteur, que le programme d'une de ces comédies enfantines qui m'eussent ravi de joie. Ce que je devrais montrer, c'est la représentation, mais je sens que cela est au-dessus de mes forces.

De la petite bohémienne qui avait parcouru les villes et les campagnes avec sa mère — quémandaiit sa subsistance — hâve, sombre, chétive, il ne restait plus rien, sinon quelques gestes encore un peu | décidés. Elle oubliait que jusque-là elle avait travaillé durement pour gagner quelques sous en égayant les autres, surtout les enfans'des riches. Rien ne li manquait aujourd'hui, et elle s'habituait à cette

UN PKÉTRE E^N FAMILLE. 89

d'aise comme si elle Teût-toujours menée. De temps

en temps, parceque le curé l'en priait, elle agitait les

castagnettes et montait sur des échasses. Camille

avait appris d'elle l'un et l'autre talent. Et Saint-Leu

à ce dessein leur avait fait fabriquer à chacun une

paire d'échasses et une paire de castagnettes, car

celles qui avaient servi à Bourdonnette du vivant

de sa mère, il les tenait serrées avec le tambour de

basque, la couronne de roses et les nippes, aJBn

que Bourdonnette devenue grande les pût revoir intactes.

Cette attention de Saint-Leu est bien délicate et tout à fait digne d'une belle âme. D aimait la petite presqu'autaut que Camille, et parfois les contemplant tous les deux dans le frais épanouissement de leur turbulence et surtout dans le charme de leurs innocentes caresses, il bâtissait des rêves pour l'avenir. 11 calculait même — mais à sa façon, non point à celle du siècle. CamUle, pensait-il, aura ma fortune ( environ 130,000 francs en terre qu'il lui avait assurés par testament à la charge de servir à Gonde une rente viagère de 800 francs ). Quoiqu'elle ne soit pas considérable, elle l'est assez pour qu'il puisse épouser une femme sans dot.

Pourquoi ne serait-ce pas Bourdonnette ? si Bourdonnette l'aime. Et comment ne l'aimerait-elle pas ?

90 1}N PRSTR£ EN FAMILLE.

J'entends que mon pauvre enfant soit heureux et ma petite Bourdonnette aussi.

Un amour préparé de longue date, fondé sur la connaissaace intime Tun de l'autre , lié à petits brins ne peut manquer d'être solide. Us feront leur première commvmion ensemble à la table suinte; à cette même table, je veux les marier, moi leur père, et appeler sur eux, ô mon dieu, toutes vos bénédictions*

Ils donnaient les meilleurs signes d'une union] parfaite parcequ'ils étaient de bons camarades; et chacun sait que les époux sont plus souvent camarades qu'amants.

Les qualités de l'un se retrouvaient chez l'autre au même degré, soit naturellement, soit grâce à l'éducation du curé qu'ils recevaient identique.

Ainsi ils avalent une commisération excessive pour les animaux et jusque pour les insectes. Il est pourtant instinctif chez les enfans d'être cruels à l'égard des bestioles ; mais Saint-Leu avait eu soin de re dresser les premières barbaries de son fils, et son fils avait corrigé delà même manière celles de Bourdonnette.

Un jour qu'Us étaient dans le jardin Camille accroupi examinait un travail de fourmis. Bourdonnette courait après un papillon.

— Je le tiens, vint-elle dire à Camille, d'un air de triomphe; je le tiens.

— Ah ! Bourdonnette, dit Camille, si Monleu te voyait, il ne serait pas content.

— Monleu? reprit la petite, étonnée.

— Oui, Monleu; il m'a beaucoup grondé parceque j'avais fait du mal à un papillon.

— Mais je ne lui fais pas de mal, moi.

— Bon I est-ce que cela ne te fait pas de mal à toi ? et serrant le bras de Bourdonnette entre ses deux mains, il la força de crier : holà, holà, holà I

— Eh bien, tu causes plus de douleur à ce papillon en pressant ses ailes du bout des doigts.

C'était de cette manière que l'abbé l'avait corrigé lui-même. Bourdonnette, qui avait lâché le papillon sous la pression de Camille, se mit à sangloter par chagrin que ce pauvre papillon eût souffert, et elle ne recommença jamais plus.

Même depuis elle sauva nombre de malheureux insectes d'accidents fortuits.

Elle avait aussi, comme Camille, une générosité spontanée.

Saint-Leu donnait tous les huit jours quelques sous à son fils pour qu'il les distribuât aux mendiants.

Frappait-on à la porte?*—' Camille courait ou-

viir. Et si Bourdonnette était à la cure elle y courait avec lui. Alors si le frappant était un pauvre, il est impossible de se faire idée de l'affliction qu'avait Bourdonnette, quand elle voyait Camille tirer un sou de sa poche, de n'en» pouvoir aussi tirer im de la sienne. Car sa marraine, qui la traitait fort bien du reste, ne lui donnait pas de sous poiu* les distribuer aux mendiants. Elle en pleurait. Camille, voyantcela, lui remit tous les dimanches la moitié de ses sous.

S'il arrivait qu'on demandât à Camille quelle position il voulait avoir quand il serait grand :

— Je veux être curé comme Monleu, répondait-il toujours.

L'esprit d'imitation, très-vif à cet âge, le poussait souvent à dire la messe et à chanter les vêpres pour rire, et Bourdonnette lui tenait lieu de sacristain ou d'enfant de chœur.

Elle avait même cousu bout à bout plusieurs numéros du Drapeau blanc que le curé recevait avec M. Lestour, poiu* faire une chape à l'abbé Camille. Mais ce n'est pas tout. *

Un jour, Camille lui dit : — Bonnette, je n'ai pas de tonsure; ça n'a pas l'air sérieux.

— C'est vrai, dit Bourdonnette ; je m'en vais t'en faire une.

Et elle alla demander à Gonde ses ciseaux. — Bien

tN PRÊTRE EN FAMILLE. 93

entendu sans lui dire ce qu'elle voulait en faire. Gonde ne songea point à la questionner là-dessus parce qu'elle les lui prêtait souvent pour des choses innocentes.

— Est-ce fini, disait Camille, pendant que Bourdonnette opérait.

— Non; pas encore. Je l'arrange.

n se trouva, qu'en définitive, la tonsiu-e était carrée au lieu d'être ronde, et avec des inégalités effroyables,

GamUle, revêtu de sa chape en papier et suivi de son sacristain Bourdonnette, qui agitait les ciseaux conune un encensoir, n'eut rîen de plus pressé que de montrer ce bel ouvrage à Gonde. Celle-ci failUt se trouver mal en voyant les cheveux de Camille ainsi tailladés. CamiQe riait de toutes ses forces, et Bourdonnette riait par contagion.

Outrée, furieuse, ne se connaissant plus, Gonde souffleta Bourdonnette, qui s'en alla pleurer dans un coin. Alors, Camille s'accusa de l'avoir commandé à Boindonnette. Ce fut son tour, il reçut une giffle qui l'envoya pleurer ailleurs.

Gonde, se repentit vite de sa brutalité ; mais c'était fait. EUe déchargea toute sa bile pendant qu'elle y était, j — Vous voyez bien qu'il faut que vous soyez bêtes

comme trente-six dindons. Quand on n'est pas sur vos talons vous ne faites que des sottises. Oh I les vilains drôles. Vous me ferez damner, ainsi, vous me ferez damner. Que va dire M. le curé, quand il verra ça? Demandez-moi un peu ce qu'il a de l'air 2 Si ça ne fait pas pitié I on dirait d*un chien tondu. Et cette petite sotte qui est venue me chercher mes ciseaux.

Gonde, ma bonne Gonde (et elle contrefaisait la voix de Bourdonnette) vos ciseaux, s'il. vous plaît. Je te les prêterai une autre fois, mes ciseaux — n'aie pas peur.

Et tout en poursuivant cette catiUnaire, eUe pelait des oignons, des carottes, des poireaux pour les mettre au pot.

Les deux enfants laL boudaient — chacun accroupi contre une chaise ; et leurs petites âmes étaient en proie à une profonde indignation. A leur point de vue, la correction que Gonde leur avait administrée n'avait pas sa raison d'être. Ils ne comprenaient pas qu'ils fussent en faute pour avoir cherché à s'amuser. La coquetterie naturelle chez un jeune homme n'était point encore née chez CamiUe. Que lui importait que sa chevelure fût gâtée I Et niême elle ne l'était en rien à ses yeux — non plus qu'à ceux de|Bourdonnette, qui trouvait cela charmant. De quoi se mêlait

Gonde? Et quelle brutalité! Comment nous jouions, nous venions gaiement nous montrer à Gonde dans notre équipage sacerdotal — nous allions dire la messe, et d'un revers de main qui nous meurtrit la joue, elle renverse notre bonheur.

C'est infâme; si elle n'est foUe^ elle est bien coupable ; — criminelle I

Camille et Bourdomiette ne formulent pas ces gros mots qu'ils ignorent peut-être, mais ils sentent l'équivalent.

Et si, tout à l'heure, Gonde, fâchée de leur avoir donné une giroflée à cinq feuilles^ s'approche et désire les consoler, ils répondront à l'unanimité î tu es ime méchante^.» Y&-t'en« Laisse-nous tran« quilles.

Que cela est bien selon la nature, la mauvaise nature de l'homme!

Quelqu'im me dit : « Je me souviens encore, moi, et je n'oublierai de ma vie, qu'un matin, pendant que ma pauvre mère tn'habillait (je devais avoir alors six ou sept ans) elle me tapa d'importance. Je n'avais rien fait qui me semblât le mériter; mais assurément je le méritais à ses yeux. Quel était le prétexte? Je ne le sais plus. Ce que je sais, c'est que ma pauvre mère me devint, sur la minute, si odieuse — que du fond de ma conscience

d'ciifant, je criai : je voudrais que tu fusses morte. Ma mère me montra la suprême horreur de ce vœu ; et ma colère étant apaisée; je lui embrassai les genoux en pleiurant de repentir.

« Deux ou trois ans plus tard, ma pauvre mère moiurait me laissant tout petit. Aujourd'hui que j'ai atteint l'âge d'homme, mon affection pour ma mère est encore si vive, et s'il était possible de l'embrasser, le bonheur que j'en aurais, si grand, que je conclurais volontiers ce marché avec Dieu : | revoir ma mère et mourir. ,

« Et c'est pourtant à cette femme, la plus noble ' que je sache — à cette femme dont je rachèterais j la vie aux dépens de la mienne, que j'ai dit : Je vou- > drais que tu fusses morte. » j

Combien triste est une dissonance même passa- ^ gère au foyer de la famille, où du moins l'harmonie devrait avoir cette perfection qu'elle n'a point dans le cercle trop large du monde I 1

Quel malheur qu'il n'y ait pas plus de cohésion entre les diverses molécules morales que nous ^ formons tous 1 Ce sont partout des interstices remplis de mésinteUigence , des pores suant l'égoïsme , des cellules à travers lesquelles la discorde fait sa ronde perpétuelle. Aussi l'humanité gauchit et ne s'adapte pas plus à l'idéal qui l'entoure, qu'une porte de rue

dont le bois se gonfle ne s'adapte à son chambranle

pendant Thiver.

Pour revenir — Camille et Bourdonnette jouaient f volontiers aux cérémonies religieuses. Ils y jouaient

pieusement^ ai-je besoin de le dire , et avec une

gravité respectueuse.

Souvent ils plaçaient leur chapelle sm* le banc de

la tonnelle. Un mouchoir de poche tenait lieu de l nappe d'autel. Et dessus — un Christ ou une Yierge

de plâtre entre deux vases qu'ils remplissaient en

cueillant les fleurs du jardin. Joignez à cela les I deux chandeliers du salon qu'ils prenaient au grand

ennui de Gonde.

— Vous allez m'abimer mes chandeUers. Ah! mon : Dieu, vous ne pouvez donc vous dispenser de chan-

dehers.

Les Parisiens se feront une idée facile de ce que i pouvait être la petite chapelle de Camille. Ils en ont

vu de pareilles le jour de la fête-Dieu au coin des

rues dans quelques quartiers de Paris — disposées ^ sur une chaise, sur un taboiœet, sur une boite -par

des enfants qui courent après vous en s'écriant :

— N'oubliez pas la petite chapelle, s'il vous plait. Ce sont des enfants très-jeimes, mais qui sont déjà

très-habiles, comme vous voyez, à tourner autom* ) d'une pièce de monnaie. Ils sont dignes de grandir

au plus vite. Ils sauront le rôle de la vie à merveille et travestiront parfaitement Tidée sous le mot (c. q. f, p. r. —(ce qu'il faut pour réussir).

Il y a des phrases que vous n'entendrez plus sans vous représenter ces petites chapelles.

Par'exemple, un ami, venant vous voir à l'heure de votre dîner, vous dira-tril en regardant à la pendule : 11 est six heures, je vais te laisser mettre à table. — Pensez à sa petite chapelle ou oubhez-la suivant votre humeur; mais ce qu'il y a de certain c'est que sa phrase revient à ceci : N'oubHez pas ma petite chapelle, s'il vous plait.

Une jeune et jolie femme un peu triste vous prîéra-t-elle de venir passer la soirée avec elle, parce qu'elle doit être seule et qu'elle a peur de s'ennuyer.

N'ayez garde, mon bon monsieur, d'oublier la petite chapelle. Consacrez-lui tout ce que vous aurez. Videz le sac... ou si non, malheur à vous. Le sein de la chapelle se fâchera — L'oïi ne vous demandera plus d'ofirande, et c'est un si grand plaisir de faire l'aumône !

Quelqu'im qui a besoin dé vous viendra-t-il vous dire avec effusion i vous êtes le plus charmant des hommes.

Défiez-vous; il construit sa petite chapelle* Bien-

tôt a ajoutera : N'oubliez pas la petite chapelle s'il vous plait. Puis il courra après vous comme la fillette de la rue d'Assas après moi; et il vous harcèlera tellement que vous ne pourrez en être quitte sans déUer votre bourse ou votre conscience ou vos occupations à son profit. •

Que si vous refusez de déUer quoi que ce soit, il dira que vous êtes un pohsson. Car le jugement que nous faisons d'un homme n'a le plus souvent d'autre base que les services qu'il nous rend.

Sont-ils bons? pour peu que nous soyons ce qu'on appelle d'honnêtes gens, il n'y a pas d'épithètes flatteuses que nous ne donnions à cet homme.

Sont-ils mauvais? Alors même qu'il nous nuirait sans le vouloir et sans le savoir, il n'y a pas de choses désagréables que nous ne disions de lui.

Nous traite-t-il d'une manière indifférente?

Nous n'avons alors nul motif de le juger soit en bien, soit en mal, mais nous le jugeons plutôt en mal parce qu'il ne daigne point s'occuper de nous.

Quelqu'un fait-il son devoir contre notre intérêt?

Nous nous persuadons qu'il manque à son devoir,

Y manque-t-il en notre faveur?

Nous nous persuadons qu'il le rempUt.

Yoilà notre justice!

Et comme les ressorts de l'opinion humaine fonc-

tionnent unifonnémeut, et d'après une loi immuable, qu'il s'agisse de décider d'une grande ou d'une petite affaire, lorsqu'au lieu de notre intérêt, c'est notre amour-propre qui est enjeu, l'opinion tourne encore comme une girouette par où la pousse le souffle de l'égoïsme.

Naturellement, Camille devint enfant de chœur; quelle joie! être revêtu d'un siuplis blanc, avoir ime calotte rouge, sonner à l'élévation, et surtout encenser.

Rien ne l'amusait comme l'encensoir; et rien ne rendait Boiurdonnette plus fâchée de n'être point un petit garçon, ni plus jalouse.

Tous les dimanches, quand il avait fini, pour son malheiu', d'agiter l'encensoir, et qu'il le reportait à la sacristie — Bourdonnette, se faufilant après lui, le lui prenait des mains.

De la porte ouverte de la sacristie on pouvait alors la voir qui se donnait du bon temps, si Camille le permettait.

Quant à Bemuchon, il ne permettait ni à l'un ni à l'autre cette sorte de jeu. Aussi choisissaient-ils le moment où il était occupé près de l'autel.

Ce n'était point assez pour l'ambition de Camille qu'il fût dans ses attributions de faire tinter une misérable clochette. C'était la cloche, la grosse

cloche qu*il se flattait de mettre en branle. Et Bourdonnette, qui n'avait même point le dédommagement de clocheter, n'en était que plus enragée à tirer la corde. Ils s'y pendaient tous les deux avant la messe et avant vêpres, arrachant à grand'peine une sonnerie incohérente jusqu'à ce que Bernuchon, sur l'autorité du quel ils empiétaient, vint leur intimer Tordre de déguerpir et les remplacer.

Le premier dimanche du mois, avec sa messe chantée, ne plaisait guère à Saint-Leu; mais, avec son pain bénit, il plaisait fort aux deux enfants.

Saint-Leu qui jugeait une déplorable routine qu'on dit la messe en latin, déplorait encore qu'on chantât ce latin ou plutôt qu'on Fannonât, comme si c'était un parti pris d'imposer des prières imnteUigibles et abrutissantes par dessus le marché.

n éprouvait une véritable honte à trainer un chant grotesque siu* les sublimes paroles de l'Evangile , dans une langue que lui seul comprenait de toute l'assistance ; — et cette absurdité séculaire dont les règlements ecclésiastiques lui faisaient ime loi, comptait au premier rang, selon lui, parmi les ridicules du cathoUcisme, ou, si l'on veut, ses déviations les plus flagrantes de l'esprit chrétien.

Au moins il usait du droit qu'il avait de répéter l'évangUe du jour en français, et d'en traduire en-

siiite, par des exemples appropriés à son auditoire, les idées admirablement substantielles.

Voilà le seul profit que les paysans tiraient de la messe bon profit, certes.

De vêpres, ils n'en tiraient jamais aucun, puisqu'on chantait toujours du latin. . . c'est-à-dire des berceuses, pour ces épais dévots. Et qui chantait ce latin? qui chantait ces berceuses? trois chantres qui y allaient à pleins poumons ; ne se doutant nullement de ce qu'ils criaient si fort — comme de juste ; trois machines I Cependant d'une cacophonie pareille, Saint- Leu dégageait les rêveries géantes du psalmiste, et il s'humihait devant leur magnificence.

Le doyen des trois chantres, le père Goudreau, était un bonhomme de quatre-vingts ans qui avait la manie du lutrin comme Perrin Dandin avait celle du tribunal; im des richards du pays. Et il fallait voir le feu qu'il mettait à entonner le plain-chant.

La mâchoire inférieure en avant, le nez croutelevé , les cheveux tombant jusqu'aux sourcils , il réunissait à lui seul les éléments d'une vénérable caricature, si l'on se figure, en outre, les manches de sa blouse bleue passant sous le surpUs et son mouchoir de cotonnade tout prêt à recevoir la roupie de tabac.

Il était clair, à l'attitude du bonhomme, que le plainchant était à la fois l'exercice le plus solennel et la

TJN pré'tre en famille. 103

distraction la pins récréative de son existence campagnarde. Y renoncer jamais eût dépassé ses forces. — Il en serait mort. Aussi, quand bien même Téglise eût permis à Saiut-Leu de remplacer par des prières ou des exhortations fécondes cette stérile cacophonie, il y aurait regardé à deux fois pour ôt&* à ce bon père Coudreau la consolation de ses dernières années.

C'était Bourdonnette qu'on chargeait d'habitude, les premiers dimanches du mois, de présenter le pain à bénir que Camille, avec un petit paysan de sa taille, apportait au pied de l'autel sur un pavois blauc. Bourdonnette ouvrait le cortège en tenant un cierge à la maÎQ. Elle était triomphante. Le ciu-é bénissait le pain. Bourdonnette baisait la patène; et selon l'usage, y mettait ensuite quelque argent, plus ou moins, selon les moyens de celui qui offrait le pain; un pour-boire, si l'on ose dire, mais Saint-Leu en faisait un pour-donner.

Il y avait à Saiii1>-Pompain un personnage dont je n*ai point encore parlé et auquel il faut venir, — M. Ponteau, que Ton appelait, par corruption, M. Peteau. C'était madame Lestoiu* qui avait trouvé ce surnom épigrammatique , d'ailleurs fort juste; car M. Ponteau, ancien vétérinaire de l'armée, était d'une impolitesse, excusable seulement chez les chevaux, ses malades.

Ce qui le distinguait encore, c'était la manie de se faire portraiturer et de chansonner ses connaissances.

Je n'ai point dit son âge? — quarante ans. Ni donné son signalement? — cinq pieds , trois pouces ; les cheveux ras ; la moustache grise et en brosse ; mar-

que de petite vérole ; les yeux vrillés ; le nez en équerre.

Signes particuliers : Au coin gauche dudit nez, un bouton velu.

A la chute de l'Empire, il était venu à Saint-Pompain, chez sa mère, morte quelques années plus tard. Sa mère avait une certaine aisance, et, la retraite du fils aidant, le pot-au-feu, comme on dit, pouvait bouillir. Mais il l'augmentait encore avec ce qu'il gagnait dans la pratique de la vétérinairie civile.

M. Ponteau se flattait d'être indépendant. Il n'aimait guère la Restauration et le criait bien haut. Madame Lestour le craignait comme le feu; car U tenait maintes fois son influence en échec. Ils étaient à couteaux tirés et, dès qu'Us se rencontraient dans le village, il chantonnait l'air de la Boulangère a des écus^ qui était celui d'une chansonnette contre madame Lestour ; et elle lui faisait une grimace épouvantable. Elle avait appelé son chien : Peteau, pour faire enrager le vétérinaire et eUe ne manquait point, quand il passait, de dire : Peteau, Peteau, Peteau.

M. Ponteau, pour se venger, se fit donner par quelqu'un une petite chienne qu'il nomma Listourette.

Madame Lestour en eut une attaque de nerfs.

Mais, chose risible au dernier point, la première fois qu'on se rencontra, — l'une avec son chien,

l'autre avec sa chienne, les deîix animaux, qui n'avaient aucune raison personnelle de s'en vouloir, se firent tout à fait bon accueil.

— Listourette, s'écriait M. Ponteau, d'une forte voix.

— Peteau, Peteau, glapissait madame Lestoiir.

En vain. Listourette et tréteau, refusaient d'eîitendre.

Furieux, le vétérinaire, sous prétexte de corriger sa chienne, donna un coup» de pied à Peteau qui* hurla lamentablement.

Cependant madame Lestour, indignée (^ue M. Ponteau eut osé battre son chien, prit à témoin de cette brutalité im membre du conseil mimicipal qui faisait collation sur le devant de sa porte, et elle envoya le jour même, à l'huissier de Coulonges, Tordre d'assigner M. Ponteau. Celui-ci, voyant qu'elle avait pris à témoin le membre du conseil, flaira quelque chose de grave et rentra chez lui, sans se soucier de cette infâme Listourette,

L'audience du juge de paix de Coulonges où cette affaire se débattit, fut d'un comique achevé. Le souvenir n'en est point encore perdu dans la localité. Le juge de paix condamna M. Ponteau à 1 franc d'amende et ne fit aucun droit à la demande de madame Lestour qui réclamait 100 francs de dommages et intérêts.

108 tN PRETRE EN FAMILLE.

Il n'était point de malices qu'ils ne se fissent.

Gomme il n'y avait pas de médecin à Saint-Pompain, M. Ponteau, qui ne doutait de rien moins que de sa science, s'était ingéré à soigner les chrétiens.

Lorsqu'im campagnard avait son bœuf légèrement indisposé, il mandait le vétérinaire, et si par hasard la femme, ou le père, ou l'enfant du campagnard se moiu'ait, le vétérinaire y voyait en même temps.

Madame Lestour, à peine informée de cet exercice illégal de la médecine, dénonça M. Ponteau au procureur du roi. Mais, heureusement pour Ponteau, le procureur du roi était, à cette époque, un homme très-indulgent, qui aimait mieux avertir les délinquants que les poursuivre. M. Ponteau fut averti sévèrement et ne recommença plus. Sur ces entrefaites, il cita madame Lestour devant le juge de paix de Coulonges, afin d'obtenir des dommages et intérêts, parce qu'un poulain échappé, appartenant à madame Lestour, lui avait gâté, disait-il, un champ d'avoine.

Madame Lestour plaida elle-même. La salle d'audience était remplie de monde. Ils s'apostrophèrent de la façon la plus regrettable tous les deux. Le juge de paix fut plusieiu's fois obhgé de les rappeler à l'ordre. Elle fut condamnée.

Devenue plus furieuse encore de voir que le procureur du roi ne poursuivait pas M. Ponteau, elle en

référa directement, par lettre, au procureur général.

Il était trop tard. La révolution de juillet éclatait alors. Madame Lestoiu* fut immédiatement destituée des fonctions de maire dans la personne de son mari, et Ponteau fut nommé maire à sa place. Quelques jours plus tard, madame Lestour mourait de chagrin que l'autorité lui eût échappé pour aller à son mortel ennemi. Elle avait fait amende honorable de ses nombreuses vilenies entre les mains rédemptrices du vénérable curé. — Que le bon Dieu sauve son âme !

Je n*âi fait qu'esquisser la vie de cette malheureuse. — Et pourtant la voilà entière; dans toute la consistance de son ridicule. Hélas ! Peu de vies sont mieux rempUes que celle-là ; peu sont empreintes de plus de noblesse ! de sorte qu'on peut dire de l'existence humame : Le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ce qui signifie que le bon Dieu perd son temps (l'éternité) à allumer tous les matins son soleil pour éclairer nos misérables afiaires ; — et tous les soirs sa lune pour veiller sur nos piteuses amours I

Si ce fut une joie très-grande pour M. Ponteau d'être désigné mabe, ce fut un très-grand ennui pour lui que ces fonctions ne lui permissent point d'être capitaine de la garde nationale qui se forma à Saint-Pompain, comme dans tous les autres bourgs de France. L'on fut obligé d'élire Bernuchon.

Quel malheur! songeait M. Ponteau.

n m serait fadt peindre deux fois ; Tune en écharpe, l'autre avec de» épaulettes de capitaine, — ces épaulettes brillantes qu'il n'avait jamais portées au régiment, -* tandis qu'il fallait se contenter d'un seul portrait en sous-ventrlène tricolore.

n se rendit à Niort pour le faire exécuter.

C'était alors le temps des fêtes patriotiques. Il y eut un grand banquet sur la place de Coulonges où se trouvaient réunis les maires et des représentants des quatorze communes du canton.

M. Ponteau tint à honneur de prononcer un discours, et ses proches voisins remorquèrent aux exclamations ulti'a-dorsales dont il Témailla, qu'il n'avait pas plus do respect pour la patrie que poiur les simples pai'tiouliers.

M« le oun^ do Saiut-Pompain n'était pas mal avec lui* II ï^V^Uut mis depuis longtemps dans ses bonnes gràivs on le oousulUmt sur sa santé, — tactique habile ot À laqxiollo il dut re^time d'un honmie qui faisait luxJ^'^ssiou de détester les prêtres.

M« Ptmteau ue mauipiait jamais de faire observer qxH^ Ih mt^leeiuo viHèrinaire avait cette supêiionté sur l^nutn^ quVUe luetlait s^>$ di^^iples à même de guérir ^Vt^ iH^iUttH^^ taiHU$ qiK^ k UMSlectue propraoeiit dite

tN PHÊTRÊ EN FÂMÎLLfe. lîl

n'entendait rien et ne faisait riéii ëntéridtè àU ttaitement des bêtes.

Saint-Leu, pendant la crise, reçut des ordres du roi Peteau :

« Citoyen curé,

» Je vous invite a chanter un Te D^)H feh ITibnneur de la République tine et indivisible . »

~0r, il se trouva qiie lorsqiie lé Te Deurrl ftlt chanté, la RépubUque une et indivisible n'éXistiBdt plus. Le duc d'Orléans l'avait âvâlèe CômiUé titiô pilule. Mais les télégraphes aériens faisaient si lentement leurs signaux, qu'on n'en savait encore iiéîi â SâiîltJ'bttipain. ^

La préfecture de fîiort avait rèniis à M. le tûâire, avec son mandat, un drapeau surmonté du coq gaulois, et quelques fusils pour la garde nationale, des fusils que l^on ne chargeait point et qu'il eût été très-dangereux dé charger. Comme il y avait plus d'hommes que dé fusils dans la garde nationale de Saint-Pompain, les xms apportèrent des canardières, les autres des pistolets sans chiéh ni gâchette; quelques-uns même n'avaient que de longues bûches dtégrossies.

Tout cela faisait un tapage terrible dans l'égUse.

bemucbon tantôt assistait Saint-Léu comme sacris-

112 tN PRÊTRE EN FAMILLE.

tain; tantôt commandait son monde comme capitaine.

— Dominas vobiscum ! disait le prêtre.

— Et cum spiritu tuo, répondait le capitaine. Puis tout à coup, à l'élévation, tout en agitant la

clochette:

— Portez armes, présentez armes, genou terre!...

Mais M. le maire trouva qu'il n'était point digne d'un capitaine de la garde nationale de servir -la messe. Et il intima à Bemuchon l'ordre d'opter.

Bemuchon résigna ses fonctions de capitaine quoiqu'à regret. Au reste, il n'avait point fait de grands frais pour son costume.

n avait cousu une cocarde à son chapeau de feutre noir, et des boutons près du collet de sa veste bleue afin d'y suspendre ses vieilles épaulettes de laine rouge. Par-dessus tout cela, — le sabre dont il s'était servi, ou plutôt dont il ne s'était pas servi pendant qu'il taillait les vêtements du 96^ de ligne.

La piètrerie de ce costume révoltait M. Ponteau. Il en avait souvent exprimé son mécontentement à Bemuchon qui lui répondait : ma foi, monsieur Ponteau, si vous voulez m'en payer un, je ne demande pas mieux que de le porter ; mais ça coûte trop cher.

Ponteau, ne résistaat point à la démangeaison qu'il

avait de se sentir des épaulettes d'argent, donna une entorse à la loi ; il se fit nommer capitaine.

— Après tout, disait-il , personne ici qui puisse commander ; ce fut prétexte à un nouveau portrait ; mais le plaisant est qu'il fut exécuté, longtemps après que la garde nationale eut été dissoute.

Camille et Bourdonnette écarquillaient de grands yeux aux évolutions de la garde nationale. Madame Bemuchon leur avait fabriqué un petit drapeau. Saint-Leu, dans un voyage à Niort, leur avait acheté un tambour, un sabre et un fusil. Avec cela, ils faisaient l'exercice comme des anciens. Camille commandait son unique soldat qui était Bourdonnette.

Pourtant quelquefois la petite Lestour, de quelques années plus jeune qu'eux, venait les trouver, et elle augmentait le corps d'armée au grand ennui de son père, parce qu'il y avait un drapeau tricolore et qu'on avait l'air de fêter la révolution de juillet.

Mais les enfants n'ont point d'opinions politiques, en cela plus sages que les hommes faits, plus sincères, plus désintéressés.

Ils avouent très-bien que drapeau, tambour, sabre et fusil sont de pure comédie, ce que nous autres nous avons l'entêtement de n'avouer jamais.

Bourdonnette battait du tambour à merveille et

114 un PRBTRS EU FAMILLE.

elle remuait un fusil aussi bien que Bemuc^^oi^ qui te lui avait enseigué,

La petite Ju^tiue (piademoiselle Lestour) portait fièrement le 4rapeçiu, et Camille, d'unç voix <ju*il cherchait à rendre rude, criçiit ;

— Par file à droite, droite, etCf t etc.

(jQUde çn était assourdie, car la manœuvre se passait à la maison tout aussi bien qu'au jardin.

L'on n'est jamais content de son sort. Vieux, cçls^ est éternellement vrai,

Justine qui était préposée au drapeau, y aurait renoncé vingt fois pour frapper quelques coups de ba^ guette sur la peau d'ânei, EUe eu grillait d'envie,

— Ah I bien, Bonnette, il n'y a pas de plaisir : c'est toujours toi qui tambourines.

— Tu ne sais pas faire, répondait BourdQUAette ; d'ailleurs, demande à Camille. N'est-ce pas, Camille, c'est moi qui suis tambour ?

— Oui, oui, disait Camille.

Justine qui ne se le tenait pas pour dit, battait avec les doigts sur le tambour.

— Veux-tu finir, Justine, criait Bourdonnette. Justine continuait de plus belle, par malice.

— Camille, fais la donc finir.

Justine n'en continua pas moins jusqu'à ce qu'un roulement de baguette lui att^igult l^s àf^Sf^i 49^s

lïi É elle se mit à pleurer. Et comme Gonde prenait un peu son parti, disant : Elle est plus jeune que vous, vous

rtaii devez lui céder.

Tu'ii — Dame, répondait Bourdonnette, pourquoi vientelle nous empêcher de jouer?

— N'y fais donc pas attention, cloutait Camille ^as-» d'un air plein de gravité. Cette petite est assommante.

Puis : — En avant, marche.

Et l'on poursuivait l'exercice.

Justine, à demi consolée, mais encore boudeuse et \r [ les mains sur le visage, les regardait à travers ses doigts écartés. Et elle aurait bien voulu reprendre le drapeau. Seulement elle croyait de son petit honneur de ne pas céder. Que ne venaient-ils l'en suppUer? — Voilà ce qu'elle attendait avec impatience. Enfin, de désespoir, elle se leva et se dirigea vers la porte.

— Où vas-tu, dit Bourdonnette?

— Chez nous.

Bourdonnette, qui avait un excellent cœur, courut

à elle, l'embrassa et lui dit : — Tiens, tape sur mon tambour.

— Trois coups, pas plus ; tu entends, Justine, dit Camille.

Elle fit signe que non.

— Tape, ma petite Justine, répétait Bourdonnette ;

et elle lui mettait les baguettes dans les mains.

Elle fit un léger roulement, et rendit les baguettes à Bourdonnette, avec un sourire de reconnaissance.

Le nuage crevé, — il fit beau dans Justine. L'on s'amusa le mieux du monde.

Justine, très-fière, était coiffée du bonnet de police que Bernuchon avait prêté à Bourdonnette.

Je ne connais que les hommes qui soient plus versatiles que les enfants.

Précisément le jour où la révolution avait éclaté à Paris, le 27 juillet, Camille et Boiu'donnette avaient fait leur première communion, parmi quelques autres enfants de la commune. Ce fut Saint-Leu qui leiu* offrit à l'un et à l'autre l'hostie consacrée; à Camille, son fils; à Bourdonnette, qu'il considérait comme sa fille. On peut juger de son émotion.

n fallait voir Bourdonnette à blanc, tenant un cierge entre ses mains croisées et gantées un peu long, brillante, recueiUie, angélique, n'osant lever les yeux de peur qu'une distraction ne rendit son âme indigne du Dieu qui l'allait habiter ; et de l'autre côté, dans la ligne des garçons, Camille avec son pantalon blanc, sa veste noire, et son air contrit.

Il fallait entendre ces bouches si vierges chanter des cantiques.

M. le curé, le soir avait réuni à sa table tous les

premiers communiants, ce qui ne donna pas mal de besogne à Gonde, car il s'agissait de bien traiter ce petit monde, et qu'il s'en allât content.

Pour la circonstance on avait béni deux gâteaux, Tun offert par les enfants, l'autre par M. le curé. Après diner, les parents vinrent. Les enfants dansèrent des rondes et jouèrent aux jeux innocents.

Un peu plus tard, Saint-Leu tira sur la place quelques pièces d'artifice qu'il avait apportées de Niort. Madame Lestour y était avec son mari et leur ennemi intime, M. Ponteau, qui mettait à profit le bruit des fusées et des pétards.

La journée fut charmante à Saint-Pompain. L'on ne s'y doutait guère qu'à Paris les insurgés étaient fusillés sur leurs barricades.

Madame Lestour ne croyait point son pouvoir si près de finir. Monsieur Ponteau, le sien si près de commencer. Quinze jours après, madame Lestour était morte, et le vétérinaire recevait sa nomination du nouveau préfet des Deux-Sèvres ; application bien mesquine de cette antique vérité que la fortune est capricieuse.

J'ai parlé de Justine, la fille que laissait madame Lestour. Elle ne devait guère ressembler à sa mère ; elle devait même êta*e tout l'opposé d'elle ; et penser ou sentir par contre-pied. Cela me fait songer à une

lourde fleur jaune et à'\m nom approprié, le pi&senlit, qui a la plus jolie graine du monde : un globe do petits panaches blancs si nûnces, si ailés, si fragiles que le moindre souffle \es emporte. On dirait d'une tête de loup à balayer leis plafonds d'aïur dans le palais de la reine Mah.

Madame Bemuchon, que beaucoup de gens appelaient tout court Zéline, était couturière, comme on sait; mais l'état de couturière ne Toccupait qu'à demi. Et elle était en outre culottière, giletière, lingère, — à la volonté du public.

Ainsi, l'on ne faisait point une lessive importante qu'on ne demandât Zéline pour raccommoder le linge, ' repasser les chemises d'hommes, les jupons, les cols et les bonnets de femmes.

Entr'autres pratiques, elle avait celle de M. Lestour et ceUe de M. Ponteau. Je n'ai pas besoin de dire qu'elle avait celle du curé. Il y avait des moments où l'on se la disputait.

Fort aimée à cause de sa gaieté, de son adresse et de son cœur au travail, elle avait le talent de plaire

également aux personnes les plus antipathiques, par exemple, à madame Lestour et à M. Ponteau, — talent difficile, car elle entendait proférer bien des injures par celui chez qui elle était aujourd'hui, contre celui chez qui elle irait demain.

Dès que Bourdonnette eut fait sa première communion, elle accompagna sa mère adoptive en journées.

Il fallait bien qu'elle apprît à gagner sa vie. Du reste, quoiqu'elle fût encore bien jeune, son caractère était devenu fort sérieux.

Et elle trouvait dans ce sérieux même, qui lui était nouveau, la satisfaction de jouer à la grande personne, ce qui est le suprême Jeu de l'enfance, triste pour celui qui le joue et très-amusant pour les autres.

Quelqu'un me dit : a Comme je raille aujourd'hui le moi de quatorze ou quinze ans, ce petit bonhomme qui fumait le cigare ou même la pipe par respect de sa dignité; qui, de sa main droite, agitait une canne trop longue et tenait la main gauche campée au revers de son paletot ; celui surtout qui, n'ayant point de chapeau à haute forme, objet de ses convoitises, sortait le soir entre cliien et loup avec im des chapeaux de son père, afin d'essayer un effet.

!> C'était le temps où quelqu'un que je rencontrais dans un escalier et à qui je disais poliment : Bonjour monsieur^ m'ayant répondu : Bonjour mon ami^ comme à un enfant, j'eus contre lui une colère noire peu à peu transformée en une répulsion qui dure toujours.

» Pauvres enfants! s'ils connaissaient les sujétions de toute sorte attachées à la qualité de grandes personnes, ils ne seraient point si pressés de l'avoir. Je suis homme à peine, et je voudrais bien qu'il me fût possible de ne l'être pas encore, et de ne l'être jamais; de rabaisser ma taille, d'ôter ma barbe, et de folâtrer innocemment autour du cotillon des femmes; d'être câliné sur leurs genoux; d'appuyer ma tête sur leur gorge élastique, et de m'endormir . entre leurç bras.

» Je sais bien qu'à mon âge d'aujourd'hui l'on a de secondes douceurs à tirer des femmes, mais tout éprouvé, elles valent moins que les premières, parce qu'elles manquent de sérénité.

» C'est une terrible chose que d'avoir à conduire sa vie; à réfléchir sur ce qu'on fait, à s'en rendre compte ; surtout lorsqu'on n'a d'autre vocation que celle d'aimer. Et pour ceux qui, par faiblesse d'esprit ou par force de cœur, parquent leur existence tout entière dans l'amour, c'est une terrible chose

que le calcul dont partout ailleurs ils dédaignent l'usage, leur soit nécessaire là-dedans.

» Ainsi, moi, singulièrement organisé pour Ta* mour, dans toute sa plénitude, dans toute sa franchise, daQs tout son monopole de Tâme, je me défierai toujours de mes relations amoureuses, regardant de côté ces petitesses, ces misères, ou ces hontes qui bordent inévitablement la plus noble passion, comme un cheval ombrageux regarde les buissons plantés sur la lisière du phamin, et je par^trai ne point aimer, précisément parce que je suis capable de trop d'amour. »

Pour revenir à Bourdonnette (le lecteur s'impatiente peut-être de ces digressions qui me font tant plaisir), elle travaillait comme une petite femme. Et Zéline prévoyait déjà que ce serait une excellente ouvrière.

Elle était aussi adroite aux ouvrages de mains qu'elle l'avait été à monter sur des écbasses et à jouer des castagnettes.

Cependant le curé ne perdait point de vue son instruction et il lui apprenait l'orthographe, un peu d'histoire et de géographie, — les soirs quand elle pouvait, à tout le moins le dimanche.

Madame Bemuchon craignait qu'elle ne fût trop instruite pour une simple ouvrière et que cela ne lui

iit prendre en pitié son humble état. Mais Saint-Leu la rassurait d'une façon mystérieuse par sa parole d'honneur qu'il n'agissait point à la légère. Camille, de son côté, travaillait ferme. Il annonçait une grande intelligence très-affinée et un peu rêveuse. Tout ce qui avait un cachet poétique lui allait à l'âme.

Son sensornum était exquis, Saint-Leu le surprenait à faire des rapprochements profonds ou ingénieux. Les élégances de style le touchaient particuhèrement. Le goût du beau une fois éveillé chez lui par son père se développait de plus en plus, chaque jour.

De ce qu'on lui enseignait il n'y avait que deux choses auxquelles il ne mordit point: Les mathématiques qui lui répugnaient comme elles répugnèrent à Lamartine, et l'histoire pour laquelle il n'avait pas plus de goût que Mallebrandie.

Les mathématiques sont exclusives du sentiment; l'histoire, quoiqu'elle le comporte parfois, ne le montre jamais dans son naturel comme la vie intime ; mais posé, drapé, charlatanesque.

Voilà ce qui affectait l'instinct de Camille avant qu'en possession de son esprit, il pût s'analyser et se juger.

L'on avait étabU, sous le hangar dans la cour du presbytère, un trapèze où Camille venait développer ses forces physiques.

Cette double gymnastique de l'esprit et du corps ne pouvait manquer de faire de Camille un honmie robuste, en dépit de Gonde qui craignait sans cesse qu'il ne se fatiguât le cerveau, ou ne se brisât les reins.

Elle en faisait de longs sermons au curé.

— Est-il possible, s'écriait-elle, qu'un enfant soit presque toujours sm» les livres et ne les quitte que pour grimper siu» une macbine qui peut le faire tuer. Abl je ne vous comprends, ma foi, pas.

— Vous n'avez pas besoin de me comprendre, ré- ' pondait Saint-Leu.

Et elle continuait de plus belle.

— Ma bonne, disait Saint-Leu avec un petit sourire d'impatience, doucement malLu, quand vous commencez de Gonder^ vous n'en finissez plus.

Et ce jeu de mots dosait la discussion, jusqu'à ce qu'elle renaquit; car dame Gonde était tenace à ses idées.

Saint-Leu emmenait de temps en temps son fils chez les malades qu'il allait visiter, afin de lui enseigner, par son exemple, l'art le plus beau de tous, celui de la charité.

Sa bienveillance enfantine, sa petite politesse, sa mignonne cordiahté séduisaient on ne peut plus les campagnards.

Aussi, quand ils parlaient de M. Camille, ce n'était

qii'avec une considération très-grande, comme s'il se fût agi d'mi personnage important. Il avait — inné, ce moelleux de formes que les ambitieux, s'ils l'ont par hasard, font tourner au profit de leur fortune et que lui, futur poëte, devait gaspiller toute sa vie. Son père lui répétait souvent ce beau précepte de Montaigne : Toute aultre science est dommageable à celuy qui na la science de la bonté.

Un jour, à propos d'histoire sainte, Saint-Leu lut à Camille quelques vers d'Athalie. Camille n'avait pas douze ans.

— Oh ! que c'est beau, s'écriait-il.

Puis, comme le curé voulut fermer le volume :

— Encore, Monleu, encore.

Quoique sa mémoire fût un peu rebelle, il en apprit par cœur une longue tirade qu'il récita au curé sans broncher.

n ébaucha lui-même, sur Joseph vendu par ses frères j ime tragédie où il y avait, parmi des fautes de prosodie sans] nombre, des quahtés surprenantes. Le premier acte, qui ne fut même pas achevé (inconstance d'enfant et peut-être d'artiste), le premier acte se passait à Bethel, dans la maison du patriarche Jacob.

Rachel y avait un rôle. Il la réprésentait habillant le petit Joseph et causant tendrement avec lui. Joseph

lui répondait des choses exquises de simplicité, d'émotion vraie.

Et il y avait d'autant plus de mérite de la part de Camille à rendre cet amour d'un fils pour sa mère que lui, le pauvre enfant I il avait été cniellement abandonné par la sienne qui lui était d'ailleurs inconnue.

Ainsi, lorsque Saint-Leu rencontra ces vers :

M^mai), pauvre maman, toujours sur tes genoux Je veux rester — toujours ! et sous tes yeux si doux. Je ne veux pas grandir comme ont grandi mes frères» Puisqu'à leur âge on ose abandonner sa mère...

il ne put retenir ses larmes.

— Qu'as-tu Monleu? dit Camille.

— Rien, cbeï* enÇaint, tes veys me font plaisir, et il le couvrit de baiseT's.

Son goût pour la poésie grandissait avec lui, et nous verrons pli;s tard CamUle parler en maître cette langue immortelle qu'il bégayait alors.

Comme si le génie poétique n'était pas ?|,ssez, la nature avait mis en lui le génie de la musique. Et cette union-là n'est guère commune.

M. Ponteau, le vétérinaire, jouait un peu de la flûte ; mais il n'était pas plus musicien pom* cela qu'il n'était poète, pour faire de mauvaises chansons. Cependant ce fut à lui qi^e Camille dut de connaître les

ju^emiers éléments du solfège. Il allait quelquefois chez le maire. Il le priait de jouer devant lui ; puis il prenait la page de musique et se faisait expliquer, la valeur de tous les signes qui s'y trouvaientt

Infatué d*être passé professeur, M. Ponteau n'attendait pas toujours les questions de Camille. Il Ivû en faisait lui-même et demandeût au pauvre petit des choses qu'on ne lui avait pas enseignées, afin d'^ivoir la plaisir facile de le coller. Par exemple : quelle est la clef la plus usitée en musique ?

— Je ne sais pas, disait le petit.

— Voyons, est-ce la clef de sol, la clef de fa ou la clef d'ut?

— Je ne sais pas, répétait l'enfant.

— Dis toujours ce que tu crois.

— Eh bien , la clef de fa.

— Eh non, hourriquQ , s'écriait le vétérinaire en tirant l'oreiUe de Camille. C'est la clef de sol.

L'épithète de bourrique était fréquente dans sa bouche. Camille ne s'en fâchait point,

M. Ponteau, qui avouait lui-même être un peu rouillé, ne se tirait pas de ses expUcations à son honneur, n avait déterré un vieux traité sur la matière. Camille Tétudia, et bientôt, sachant à peu près la musique eu théorie -^ il n'eut qu'un vif 4ésir, celui de la pratiquer,

Saint-Leu le mena, par hasard, à Niort, un jour qu'il y avait affaire, et lui fit visiter Notre-Dame. En ce moment Torganiste s'exerçait, et les sons admirables de l'orgue se repercutaient dans la nef sonore.

Camille s'arrêta, plein d'admiration, devant ce magnifique appareil, aussi majestueux qu'il est éloquent.

— Est-ce que tu n'as pas vu d'orgues à Poitiers, lui dit le curé?

— Oh I oui, Monleu, quand j'étais petit.

n n'y a pas d'enfant, âgé d'une douzaine d'années, qui ne dise en parlant de deux ou trois ans plus tôt : quand j'étais petit.

Puis il ajouta timidement :

— Connais-tu ce monsieur, Monleu ?

— Quel monsieur?

— Le musicien.

— Non, pourquoi?

— Parce que je voudrais bien voir comment il fait.

Saint-Leu ne trouvant aucun inconvénient à contenter cette fantaisie, ils montèrent tous les deux à la tribune des grandes orgues. L'organiste, pour qui tme soutane valait une lettre de recommandation, les reçut avec beaucoup de courtoisie.

n salua Saint-Leu, en baissant deux fois sa longue tête empemiquée, et, comme celle de Panurge, agrémentée d'un nez faict à manche de rasoir^ puis donnant un léger revers dé main sur la joue de Camille :

— Bonjour, mon petit ami, ah I vous aimez la musique. Est-ce que vous apprenez quelque instrument?

— Non, monsieur, dit Camille ; mais j'ai grande envie d'apprendre l'orgue.

— 11 connaît toutes ses notes, dit Saint-Leu.

— Ahl vraiment. Qu'est-ce que cette note ?

— Mi.

— Bon, et quelle valeur a-t-elle?

— C'est une croche

— Bon! Et qu'est-ce que ce signe?

— C'est un soupir.

— Et cet autre?

— Un dièze. •

— Et cette note?

— C'est un do.

— Et quelle valeur a-t-elle?

— C'est une blanche.

— Combien la blanche vaut-elle de croches ?

— Quatre.

— Comment marque-t-on le silence d'ime blanche?

— Par une demi-pause.

130 UN PftÉTRE EN FAMILLE.

Il lui fit encore des questions plus compliquées, par exemple :

— Dans quel ton est un morceau avec un bémol à la clef? — Où connalt-on lorsqu'un mode est majeur? — Que faut-il faire pour passer de la mineur à son majeur^ etc.^ etc.? toutes questions auxquelles^ moi je serais très-en peine de répondre et auxquelles le petit Camille répondit parfaitement^ et en enfant qui ne perruchait points mais qui comprenait les choses.

Ensuite il lui fit monter sa gamme sur les touches de l'orgue et oubUant apparemment la sainteté du lieu, il joua lui-même Au clair de la Lune que Camille reproduisit du premier coup.

— Monsieur le curé^ dit-il à Saint-Leu : voici un enfant qui a de grandes dispositions pour la musique. Il serait dommage qu'il ne l'apprit pas.

— Monsieur, je voudrais bien qu'il l'apprit, répondit Saint-Leu, mais nous n'avons pas de niaif3*e à Saint-Pompain.

— Eh bien , monsieur le curé, avec l'intelligence qu'il a, je crois qu'il peut apprendre tout seul. Achetez-lui im orgue, puisqu'il préfère l'orgue, et quand vous viendrez, à Niort, amenez-le chez moi* Je me ferai un plaisir de lui donner une leçon de temps en temps.

Deiix ans plus tard, Camille, auquel Saint-Leu avait acheté un petit orgue était assez fort pour en jouer à l'église de Saint-Pompain, durant les offices. Je n'ai pas besoin de dire que les gens de la paroisse furent très contents de cette innovation dont ils goûtèrent tout le charme ; caria musique, à la différence des autres arts, ne laisse personne absolument insensible.

Cet art est populaire, et a pour lui le suffrage imiversel. Si inculte qu'on soit, l'on aime la musique. Je connais des personnes très-bornées qu'elle émeut. Est-elle par-là d'une nature supérieure ou inférieure aux autres arts? — Voilà ime question déhcate.

Les raffinés lui reprocheront toujours, l'admiration des masses, et la trouveront un peu encanaillée. Ils voudraient qu'elle n'existât que pour eux. Mais en soi son amphtude d'action est un mérite incomparable qui lui assure le premier pas sur la poésie, la peinture, et l'architecture.

Gomme pour tout le monde le soleil luit, — elle chante. C'est en elle que Dieu a mis le plus de sa générosité débordante.

Un dimanche matin du mois de juillet, avant la messe, Camille était allé chercher Bourdonnette.

— Viens t'amuser avec moi, Bonnette ?

— Où?

— Dans le chemin brun.

Le chemin brun est im chemin qui passe sous le château de Saint-Pompain, entre un coteau à gauche et la rivière de l'Autize, à droite. On rappelle brun parce qu'en plein soleil il se trouve ombragé par les chênes du bois et les vergues du bord de Teau.

— A quoi nous amuserons-nous?

•—Tu verras. C'est un jeu que Louis m'a montré hier.

(Louis était le domestique de M. Lestour.) Elle était en train de repasser un col pour elle.

— Eh bien, j'y irai, attends que mon col soit repassé.

— Surtout ne vous échauffez pas, dit Zéline, quand ils partirent. Et toi, Bourdonnette, sois de retour dans une heure, pour aller â la messe. — Que tu aies le temps de t'habiller.

Ils partirent tous les deux courant.

— Ne courez donc pas, leur cria Zéline.

Mais c'était à qui serait le plus tôt au bas de la descente. Us ne s'arrêtèrent point. A cette époque ils étaient déjà grandets ; Us avaient treize ans.

— Qu'est-ce donc que ton jeu, dit Bourdonnette?

— Tu verras. D'abord il faut couper de petits bûchats.

Les petits bûchats coupés, il les étendit gravement sur la longueur du chemin à quelque distance les uns des autres ; puis, répondant à la question de Bourdonnette :

-^ Maintenant, il faut sauter à cloche pied le plus loin qu'on pourra entre les bûchats. Mais si l'on tou-* che un des bûchats, l'on a perdu.

— L'on a perdu... quoi? dit* Bourdonnette.

— Bien, c'est pour rire^ tu vois bien, Bonnette. Celui qui manquera son coup embrassera l'autre*

Camille ouvrit le saut et réussit dès la première fois.

UN PRÈTRB £N FAMILLE. 13S

Bourdonnette, mettant sa robe entre ses jambes, s'élança et tomba droit sur ua bûcbat. Elle rit beaucoup et embrassa Camille.

Comme elle manquait bien souvent, bien souvent aussi elle l'embrassait.

Depuis quelques jours elle se sentait un malaise général qu'elle ne se définissait point; des maux dei tète, de la pesanteur aux reins, des duretés sur la poitrine, etc., etc.

Tandis qu'elle était à même sauter la crise eut Ueu. Ce fut une sorte de déchirement de tout son corps.

Eflfrayée, elle pâlit, cria, pleura. Cela mit terme au jeu.

— Qu'as-tu, Bonnette, ma pauvre Bonnette, dit Camille se précipitant vers elle ? T'es-tu fait mal en sautant ?

— Non.

•— Obi si; tu t'es fait mal. Où t'es-tu fait mal? Elle sanglotait, assise sur un grand chêne, que M. Lestour avait fait coucher sur la lisière du chemin et que les ouvriers avaient déjà équarri.

— Non, répéta Bourdonnette, au milieu de ses sanglots. C'est quelque chose qui m'a pris comme ça : Je ne sais pas, moi.

— Où souflfres-tu?

Pour la première fois de sa vie peut-être, elle

rougit jusqu'au blanc des yeux et montrant son front : — Là, dit-elle.

— A la tête?

— Oui; reste, toi. Je vais retourner à la maison dire ce que j'ai à ma marraine.

— Elle croira que je t'ai fait arriver un accident, répliqua naïvement Camille.

— Non, non, je t'assure ; je lui expliquerai bien que non. Puis elle s'en retoiuna aussi lentement qu'elle était venue vite, marchant d'une manière embarrassée, et son petit mouchoir sur les yeux.

Camille abasourdi ne comprenant rien à la douleur subite de Bourdonnette, eflfrayé autant qu'elle, restait assis sur la poutre.

Enfin, il se leva pour partir, lui aussi ; et comme tout en allant, il regardait à terre, ce qu'il y vit le mit au comble de l'anxiété. Et il courut chez la Bemuchon, étouffé par les larmes.

Bourdonnette était couchée sur son ht. Elle rougit:

— Pourquoi n'as-tu pas continué à t'amuser, ditelle, ce n'est rien.

— Ce n'est rien, répéta Camille ; je sais bien que tu as beaucoup de mal, moi. Tu as saigné. Le chemin est tout pleiQ de sang.

Zéline crut devoir prendre la parole.

— Monsieur Camille, dit-elle, ne vous tourmentez pas. Elle s'est un peu écorché la jambe, voilà tout. N'est-ce pas que tu ne souffres plus, Bourdonnette ?

— Non, marraine.

— Vous croyez peut-être que c'est de ma faute, s'écriait Camille, redoutant ses plaintes.

-— Non, monsieur Camille, c'est une branche d'épines probablement qui l'aura piquée.

Camille qui se souvenait très-bien de n'avoir pas vu d'épines sur le chemin trouva cela louche. 11 le trouva bien plus louche encore lorsqu'on lui refusa de lui monirer la jambe blessée.

— Elle est enveloppée, lui dit Zéline.

Comme il était fort inteUigent, il s'aperçut qu'on prenait des défaites; mais il ne se douta ni pourquoi on en prenait, ni encore moins ce qu'il y avait au fond. 11 fut froissé de cette manière d'agir. Son petit cœur se souleva d'un certain mouvement de haine contre la Bemuchon qui, à ce qu'il pensait , aimait moins Bourdonnette qu'il ne l'aimait, et s'avisait pourtant de lui cacher le véritable état d'une santé si chère.

n gardait rancune à Bourdonnette elle-même,

s'imagLuant qu'elle l'aimait bien peu pour ne pas lui

dire la vérité,

Se défiait-on de lui? et lorsqu'enfin il crut deviner par où souffrait Bourdonnette :

— Eh bien, se disait-il, pourquoi ne me parlet-on pas de cela? me traite-t-on en enfant?

Voilà surtout ce qui Tindignait : être traité en enfant, lui qui approchait de ses quatorze ans.

nature humaine 1 dans la multiplicité de tes aspects tu ne varies guères. Il me semble qu'à Tàge de Camille et à sa place j'aurais été impressionné de la même manière que lui.

Il quitta la maison de Bemuchon, sombre, hagard, angoisseux, et s'en alla s'habiller, puis à la messe où il tint son orgue beaucoup moins bien que d'habitude.

Chose étrange, la révolution physique opérée en Bourdonnette par l'avènement de sa puberté détermina chez Camille une révolution morale qui hâta l'avènement de la sienne.

Dans l'après-midi, Bourdonnette vînt à la cure comme d'habitude. Elle était pâle et avfiiit les yeux cernés. Sa contenance, vis-à-vis de Camille qu'elle évitait de regarder en face, trahissait la jeune fille fraîchement émoulue et qui n'a point encore son aplomb.

n y eut de l'eanbarcas entre ces deu^ e»&ats jusque-là si entraînés l'un vers Tautre.

DN PBÊTRE £N FAMILLE. 139

Saint-Leu les examinait d'un œil scrutateur et il pourléchait de Tâme, lui philosophe et à moitié poëte, chaque signe de cette mue adorable qui allait faire de Camille un honune et de Bourdonnette une fenune. Il n'était point question de l'affaire du matin. CaniiUe ayant prononcé par hasard le mot : ce matin ^ Bourdonnette n'avait pu s'empêcher de rougir.

Mais ils parlèrent à la manière des grandes personnes. — Elle, des gens chez qui elle allait en journée — lui de ses travaux classiques.

SaintrLeu se rappelait le jour où il l'avait rencontrée sur ses échasses, sa mère marchant ou plutôt se traînant demi-morte à côté d'elle; puis il revoyait Canûille dans son petit berceau de la rue des Poirées; ' et le souvenir lui faisant violence, il revoyait aussi sa Julie, la JuUe de ses années d'or, celle qui lui disait : J'ai trois seins, mon sein droit, mon sein gauche et mon Saint-Leu. Devine celui que j'aime le plus des trois?

— Le gauche, répondait-U pas malice ?

— Non,

— Alors le droit?

— Non plus ; et eUe étouffait un soiuire qui signifiait : tu vas y arriver.

— Oh 1 ce n'est pas le Leu par hasard?

— Tu y es.

Et elle se jetait dans ses bras.

Enfantillages. Lecteur, je vous en souhaite de pareils, n n'y a pas de beaux discours à ma connaissance qui vaillent ces enfantillages-là

Mais qu'elle est donc vraie la maxime de Pr©perce : nullis tutum credere blanditiis I

n n'y avait pas trois jours que Julie répétait encore cette gentillesse quand elle s'enfuit.

Le dimanche suivant, Bourdonnette n'était déjà plus reconnaissable. A la place des tresses, un chignon où s'attachaient des bandeaux de cheveux; une robe pincée à la taille; sa poitrine bombée de plate qu'elle était ; une démarche lente ; les bras pendants. Camille était froissé qu'elle ne fût plus la même. Il ne se sentait point à son niveau. Des mois se passèrent et jusqu'à des années sans qu'ime sorte de gêne cessât de régner entre eux.

A qui ne connait le dessous du cœur humain, il eût semblé qu'ils devaient finir par s'oubher. Tel n'était pas l'avis de Saint-Leu.

Ces enfants, pensait-il, s'aimeront terriblement un jour.

Cependant, Camille grandissait, et du milieu des Uvres qui garnissaient la table où il étudiait, de toute part autour de lui, jusque du sanctuaire, quand

UN PRETRE EN FAMILLE. Ul

à l'autre extrémité de l'église, il touchait de Torgue, se dégageait brillante, splendide, sidérale la figure de Bourdonnette. Il ne la voyait jamais mieux qu'ab- ' sente.

Dorénavant il n'était plus question de tragédie.

Camille, qui avait lu les Méditations de Lamartine à

l'insu de son père, séduit par les pièces d'amour, en

j faisait des imitations assez bien réussies, où Ton ne

voyait que le nom de Bourdonnette.

Mais il n'eut point osé les remettre à la jeune fille.

, n les gardait poiu» lui. Elle ne s'en doutait même pas.

De son côté, Bourdonnette, soit qu'elle fût occupée

' à coudre, soit qu'elle repassât, songeait toujours à

j Camille, malgré elle; car dès qu'elle se prenait y

, songeant : Mon Dieu, je fais mal, se disait-elle.

I A chaque confession, elle accusait ce péché devant

' Saint-Leu : d'avoir fréquemment songé à quelqu'un.

i Saint-Leu devinait ce que cela signifiait ; et certain

qu'aucune pensée indécente ne pouvait souiller cette

hermine qu'on appelait Bourdonnette, il était charmé

qu'elle rêvât de son fils.

Camille, qui n'avait point les scrupules exagérés de Bourdonnette, n'avouait pas avoir fréquenmient songé à quelqu'une :

Il n'y avait là nuUe faute à ses yeux.

Par une de ces taquineries auxquelles se plait la

442 UN PRÊTRB EN FAHILLE.

destinée, Camille etBourdonnette dont le besoin d'aimer faisait toute la froideur apparente, se défiaient Tun de l'autre et chacun se figurait qu'il ne serait point aimé . C'est au fond ce qui causait leur plus grande anxiété.

Hais ils seraient morts plutôt que de la résoudre par une explication.

Ils ne s'embrassaient plus si ce n'est le jour de l'an et le jour de leur fête *-^ encore, du bout des lèvres, quoique à plein cœur.

Un jour (ils avaient alors une quinzaine d'années ) Bourdcxmette, qui était restée une semaine sans le voir, lui dit vous et même monsieur. Sa marraine lui avait représenté que cela était convenable vu leur âge et la différence de leur rang.

— Peut-être, monsieurjle curé trouverait cela mau^ vais si tu- continuais de tutoyer Canùlle.

— Peut-être bien, marraine ; la première fois que je verrai Camille, je lui dirai : vous.

Elle n'y manqua point. Camille était dans le jar^ din sur un banc à l'ombre d'un noisetier. H griffooi^ nait justement une élégie pour elle. Il devint trèsrouge en la voyant venir, et serra vite dans sa poche papier et crayon.

— Je vous dérange, monsieur Camille.

A ces mots, Camille pâlit tout à coup, regarda surpris Bourdonnette ; et, les larmes aux yeux :

lïM PRÊTRE EN FÂMILLS. 143

— Non, mademoiselle, vous ne me déranges pas Ils se promenèrent dans l'allée. Camille avait cueilli

. une rosé et il Tefifeuillait machinalement) tout oppressé de ce démenti cruel que la réalité donnait à seÀ rêves dd t>oêtek Je dis ce qu'il lui senlblait, car au fond, plus heureux que bien d'iautres^ il n'était point BÛT que la i^alité grimaçât et se moquât de lui.

— Votre oncle n'est point ici, demanda Bourdonnetteé

— Non ; il est bien étonnant que vous nô disiez pad I

— Mcmsieur votre oncle, ce serait plus poli. Autrefoi^v quand vous étiez petite^ vous disiez c Monleti — comme moi.

—• Mon bon Camille 1

-**- Tenez, laissez moi, je ne suis pas vôtre bon Cattiille ; si vous m'aimiez^ vous ne me feriez pas la peine que vous me faites.

Et, n'y pouvant plus tenir, il éclata en sanglots.

Alors, honteux de sa faiblesse, il quitta brusquement l'allée et se rassit sous la tonnelle. Bourdonnette demeura im moment interdite ; ne sachant que faire ; doutant si elle irait à lui, ou retournerait chez sa marraine. Enfin elle le rejoignit, s'assit près dé lui, et lui posant son petit bras sur l'épaule :

— Camille, dit-elle, en quoi t'ai-je fait de la peine?

ne pleure pas ; je t'en prie. Et en disant cela, elle pleurait elle-même.

— Pourquoi m'as-tu dit : vous^ murmurait Camille ; m'en veux-tu ?

— Non, c'est ma marraine qui m'a dit que maintenant il est convenable que je te dise vous.

— n faut que ta marraine soit bien bête, s'écriat-il.

— Allons, Camille, ne dis point de mal de ma marraine.

Et deux fois elle voulut attirer contre son épaule la tête du jeune garçon afin de le consoler. Deux fois il eut la sottise de se débattre ; la troisième, Bourdonnette fut la plus forte.

11 avait cédé au charme ; et il trouva dans les frais baisers de cette angélique enfant, qui tombaient pêle-mêle sur son front et sur ses yeux, une béatitude que ceux de Gonde ne lui avaient jamais donnée. Et tout en le baisant si tendrement, elle lui disait :

— Comment ne t'aimerais-je pas? Je serais bien ÎQgrate, toi qui as été si bon pour moi. Et Monleu? ajoutait-elle ; ma marraine m'a souvent repété que c'était à lui que je devais d'avoir été recueillie, soignée et élevée comme je le suis.

Camille n'avait pas la force de parler; il Técoutait extatique.

■ — Mais, vois-tu, mon bon Camille^ je ne suis qu'une ouvrière, moi; et toi, tu es le neveu de M- le curé. Crois-tu, continua-t-elle timidement, que je n'aurais pas raison de me tenir à ma place ?

Camille se dégagea vite.

' — Ta place, Bourdonnette, dit-il, ta place, elle sera toujours où sera la mienne, si tu as vraiment quelque amitié pour moi.

Puis il murmura entre ses dents, de façon que Bourdonnette l'entendit à peine :

— Laisse moi seulement finir mes études.

De même que Camille avait craint de dire toute sa pensée, Bourdonnette craignit de paraître l'avoir saisie, mais son cœur battit de joie. A partir de ce jour, elle eut ime confiance intime dans l'amour de Camille, quoiqu'elle s'objectât souvent à elle-même que Camille de Jardol, devenu homme, la trouverait de trop petite condition, trop pauvre, et peut-être trop âgée pour lui. Elle goûtait un acre plaisir à se faire ces objections pénibles ; d'autant que par ime superstition que j'avoue partager un peu, elle était d'avis que rien ne conjurait plus un tnalheur que de s'y attendre, et que rien ne rendait un bonheur plus probable que de n'y pas compter.

Emancipés l'un et l'autre de leiu* timidité, ils en arrivaient à se parler librement de leur amour. C'é-

tait le soir,» d'habitude, quand Zéline et Bourdonnette revenaient de la campagne où elles avaient passé la journée à travailler.

Il allait au-devant d'elles après dîner, quelquefois jusqu'à une demi-lieue ou trois quarts de lieue. Comme Bourdonnette avait un petit panier, il l'en déchargeait; comme elle avait beaucoup de choses à lui dire, il l'en déchargeait aussi.

Il arrivait que madame Bernuchon, impatiente qu'ils marchassent si lentement, et toujours les yeux dans les yeux, leur disait: — mon Dieu... ce que c'est pourtant... Elle n'achevait pas, puis reprenait : Allons, pauvre jetmesse, soyez sage. Je m'en vais devant, voir au dîner de mon homme. Monsieur Camille, je vous confie Bourdonnette.

Et elle s'adressait bien. Bourdonnette était avec Camille, peut-être plus en sûreté qu'avec elle.

Restés seuls, elle lui donnait le bras, et ils allaient doucement, doucement, point pressés d'arriver; car l'arrivée, c'était la séparation. A chaque instant Camille baissait les lèvres au niveau de cette main qui reposait sur la manche de sa redingote. Il suffisait d'xm rien pour cela. Une petite réflexion de Bourdonnette, un gentil éclat de rire, ime menue tendresse. Et ses lèvres cherchaient ce qu'il appelait son doigt à lui, le doigt criblé de pointes d'aiguille. Il

causait avec ce doigt comme avec uu être raisonnable. Bourdomiette se chargeait de transmettre les réponses.

— pauvre chat, comme vous aveu travaillé aujourd'hui, disait-il en le sentant, sur sa bouche, âpre et raboteux. Qu'est-ce que vous avez donc fait?

— Vous êtes un curieux, monsieur, répondait le doigt.

— Vous avez fait une robe ?

— Peut-être.

— Une chemise?

— Cela est possible.

— Votre compère, disait Camille en parlant de son propre doigt, s'est johment taché d'encre. Voyez I

— Etqu'a-t-ilfait?

— n a écrit une version latine, un discours français et des vers, des vers pour une certaine personne de votre connaissance, qui s'appelle...

Bourdonnette souriait.

— Ohl mon Dieu, aidez-moi.

Id, Bourdonnette, répondant pour le doigt, nommait toutes les filles du village, et à chaque nom Camille hochait la tète en signe de dénégation, mordillant le doigt comme pour le punir de chercher tous ces détoiurs et le déterminer à nonuner Bourdonnette.

n y avait une pique adorable de la part de Camille à ce que sa fiancée se nommât ; de la part de Bourdonnette à ne pas se nommer. Ce n'était que vaincue par la douleur joyeuse qyi tenait à ces morsures progressives qu'elle s'écriait :

— Non, non. Bourdonnette, Bourdonnette.

— A la bonne heure, à la bonne heiu^e, disait Camille, et il lui maugeait la main de baisers.

Je dis que cette scène-là et d'autres analogues, toutes puériles qu'elles sont, valent au moias pour ceux qui les jouent la lecture d'une oraison funèbre de Bossuét. Et pour ceux qui les lisent, que valentelles? Rien, je le crains, si l'on n'est un peu poète et très-amoureux.

— Eh bien, quels vers as-tu fait pour moi, demandait Bourdonnette?

Un soir il lui récita la pièce suivante :

Quand j'attends l'heure, Bourdonnette, L'heure où tu reviens chaque soir, La nature à moi te reflète Comme le ferait un miroir.

Un pan de ciel sous la ramure

Marque ta forme à mon regard ;

Taille, yeux, front, cou, mains — je murmure :

C'est bien elle de toute part.

Pendant que le soleil se couche, Si quelque oiseau lui chante adieu, Je crois entendre de ta bouche Les notes d'un cantique à Dieu.

S'il s'échappe une odeur que j'aime Du calice de quelque fleur, Je me dis alors en moi-même :

De Bourdonnette c'est l'odeur.

Elle a le goût fin de ta joue Si délectable à mon baiser, La rose dont ma lèvre joue Et que mes dents aiment briser.

Le choc des branches par Forage Me donne le bruit de tes pas ; Dans l'éclair brille ton image.

En vain je cherche où tu n'es pas.

Mais quand Donnette est revenue, C'est à son tour d'ôtre pour moi Ciel, oiseau, parfum, rose et nue...

Tout. — La nature rentre en toi.

Tu m'en es la quintessence, Le dernier mot et Tabrégé.

En toi cette nature immense, Netta, je l'aime eu enragé.

— Tu Taimes donc beaucoup cette pauvre petite Bourdonnette, lui dit-elle quand il eut fini de dire ses vers. Et elle tendait son front aux lèvres du jeune homme. Il fallait voir son air câlin. Puis elle lui parlait de la robe qu'elle prendrait dimanche.

Camille, ahuri qu'elle ne causât point de ses vers plutôt que d'une robe, l'écoutait à moitié, comme nous faisons tous, nous autres hommes, lorsque les femmes tiennent ce langage à elles qui n'est ni celui du cœur, ni celui de l'esprit; langage désagréable à entendre, à moins que par-ci par-là. Ton ne puisse distraire ses lèvres.

— Tu ne sais pas, dimanche j'aurai une robe neuve que ma marraine m'a apportée de Niort : une robe fond bleu avec des pois blancs. Mais, je suis bien ennuyée, va, il n'y a que huit mètres et j'ai peur que ce ne soit pas assez. L'on poi-te les robes si larges aujourd'hui.

— Tiens, tiens, on porte les robes larges.

— Tu ne t'en es pas aperçu? est-ce possible? Rien que dans la jupe, il doit entrer plus de cinq mètres.

— Cinq mètres I répéta machinalement Camille. •^ C'est que ma marraine a pris le reste de la

pièce, et l'on ne trouverait pas aisément â l'assortir... Boni... ajouta-t-elle avec une moue déUcieuse... Je sais bien ce que je ferai s'il me manque de l'étoffe.

— Qu'est-ce que tu feras, dit Camille,

— Je mettrai une bande de velours et avec cette bande j'élargirai ma robe de deux doigts,

— De deux doigts 1 reprit Camille, peste I etc., etc. Ce n'est point un mal que Dieu ait pétri les femmes

de telle sorte qu'à leurs charmes si puissants, se trouve un léger contre-poids. Que" deviendrions-nous si elles étaient toujours charmantes? Leur imperfection, c'est notre Uberté.

Qu'on me donne une femme dont la bouche ne tienne que des propos d'amour et je me fixe à cette bouche-là sans plus vouloir en démarrer.

n y a entre l'homme et la femme un champ indivis où il est chez lui et où elle est chez elle, et qu'ils sont faits pour cultiver ensemble. Es ne devraient se voir que là le plus souvent possible, afin de travailler à la récolte du plaisir; puis chacun dç son côté devrait aller à ses propres bagatelles.

Dans la belle saison, le dimanche, entre la messe et vêpres, ils avaient coutume de se balancer à une escarpolette étabUe entre deux ormeaux dans le bois de M. Lestour.

Justine y jouait avec eux.

Quand Camille était sur l'escarpolette, elle aidait Bourdonnette à le pousser. C'était un grand amusement pour la petite Lestour; mais pour Bourdon-

nette, je ne sais quoi de plus qu'un simple amusement. Ses mains étaient comme joyeuses de rencontrer sans cesse le dos de Camille. Ou bien Bourdonnette se trouvait sur l'escarpolette avec mademoiselle Justine (elle appelait Justine, mademoiselle) et elle recevait rieuse et frémissante la poussée de Camille. Cela durait des heures. On ne s'en lassait point. Quelquefois les paysans qui passaient pour aller à vêpres s'arrêtaient devant eux.

Rentrés à la cure, quand ils avaient trop chaud, Gonde les faisait asseoir le dos au feu, contre la cheminée de la cuisine, et elle leur donnait à chacun un doigt de cassis.

Après avoir commencé de boire, Camille et Bourdonnette s'entendaient d'un coup d'œil à changer de verres. Ils étaient contents de boire l'un dans le verre de l'autre. La petite Justine, qui était là, en voulait faire autant ; naïvement et par imitation. EUe n'avait point de paix que Bourdonnette n'eût bu quelques gouttes dans son verre ; et quelle n'eût trempé ses lèvres dans celui de Bourdonnette.

Alors Bourdonnette regardait CamiUe d'un air qui signifiait a cette mioche ne voit pas que nous échangeons nos verres parce que nous nous aimons. A cet âge-là peut-on rien comprendre à l'amour ? »

Bourdonnette arrivait à l'âge où l'on joue à la

maternité. Aussi, disait-elle souvent à Camille quand ils se promenaLeQt ensemble et qu'elle tenait Justine par la main :

— L'on jurerait que c'est notre petite à nous. Ne trouves-tu pas?

S'ils s'asseyaient quelque part dans une touffe d'herbes, elle la prenait sur ses genoux, lui caressait les cheveux comme fait une mère à sa fille, et elle disait à Camille :

— Regarde donc conune elle est mignonne, notre fanfan?

Camille se penchait et son baiser s'éparpillait sur la tête de Justine et sur la main de Bourdonnette.

Ordinairement ZéUne et Bourdonnette restaient à la maison, xm ou deux jours de la semaine, afin de s'occuper de leurs propres affaires ou de contenter celles de leurs pratiques qui ne les appelaient point en journées.

Ces jours-là presque tout entiers, Camille les passait avec elles. Il venait s'installer chez la Bemuchon où il fumait, à Tinsu de l'abbé-Saint-Leu, des cigarettes que lui donnait M. Ponteau.

— Corne du pied ! s'écriait le vétérinaire, quand il voyait fumer Camille ; tu fumes comme un ancien. Laisse bêler le mouton : bientôt tu grilleras plus de pipes que je n'en brûle.

D'habitude Bourdonnette repassait au fer pendant que Zéline cousait. C'est Camille qui allait au foyer reporter le fer froidi, et remporter le fer chaud. Elle lui donnait, pour sa peine, un baiser devant sa marraine, sans se gêner.

La candeur est pleine d'audace.

Elle avait à côté d'elle, sur la table, dans une tasse, de Teau dont elle arrosait le linge... et parfois M. Camille qui venait alors à elle toute riante, la menaçant d'une bouffée de tabac dans le nez. L'on se faisait des niches. Et Zéline criait :

— Bourdonnette, as-tu fini? Monsieur Camille, je vous en prie, laissez-la; puis comme ils n'en continuaient pas moins : — Sont-ils enfants, mon Dieu, sont-ils enfants I

Bourdonnette avait-elle repassé un bonnet de femme, elle s'amusait à en coiffer Camille qui, tenant son pantalon du bout des doigts, faisait toute sorte de gyries et de révérences.

L'été, ils s'échappaient xm instant tous les deux, et ils allaient dans le jardin de la cure, manger des groseilles sous les groseillers.

Camille voulait que Bourdonnette lui mit la grappe aux dents et tirât la râpe une fois égrenée dans sa bouche.

Une chose à laquelle Bourdonnette ne manquait

jamais en marchant le long des treilles, c'était d'arracher un courant de vigne et de le mordiller. Elle aimait cette acre saveur. Le plus souvent ces courants forment une fourche. Quand elle tenait Fun des brin» de la foiu*che, Camille avançait les lèvres pour avoir l'autre. Alors elle se pressait de faire disparaître le tout, mais elle était prévenue par la célérité de Cai^ mille, et Ton éclatait de rire. Les lèvres se rencontraient, et déjà bien rouges, elles en rougissaient encore plus.

Un jour du mois de mai, ils avaient été dans le bois de M. Lestoiu*, avec Justine, chercher de l'aubépine, de la pervenche et des coucous pour mettre à la chapelle de la Vierge. Tout en rôdant ici et là, Camille visa un nid entre les branches d'un cerisier sauvage.

— Ahl cria-t-il, un nid, un nid...

— Où donc? demandèrent les jeunes filles.

— Venez voir.

Et il le leur montra. Mais on voulut regarder dedans, sans toucher d'ailleurs, uniquement par curiosité de connaître les œufs ou les petits. L'intérieur du nid n'était point à portée des yeux. Camille souleva d'abord Justine, en passant les mains sous ses petits bras. Il la mit debout sur son épaule.

Aussitôt les oisillons qui peuplaient le nid, levèrent la tête et ouvrirent un bec énorme et tout jaune. Ils

étaient à peine duvetés. C'étaient de petits chardonnerets. La mère absente pourvoyait sans doute à la subsistance de sa famille. Justine tendit le doigt, et voilà toute la nichée qui fait un remue-ménage du diable.

— Qu'ils sont donc joUsI disait Justine. Si tu les voyais, Bourdonnette !

— Allons, au tour de Bourdonnette, dit Camille ; et il déposa Justine, prit sur ses bras Bourdonnette qui se laissa faire, moitié riante, moitié craintive. Il la hissa d'une secousse sur son épaule droite, lui embrassant la taille dii bras droit tandis que de la main gauche, il tenait l'une de ses mains.

Cependant, depuis quelques instants, la pauvre mère voletait autour de l'arbre, assez peu rassurée.

— Descends, dit CamiQe, laisse leur mère venir à eux, et il la fit glisser dans ses bras.

— Ils sont cinq, dit Bourdonnette, nous reviendrons les voir, n'est-ce pas?

— Oui, dit Camille.

Ils cueillirent leurs fleurs, les apportèrent ,à l'autel de Marie ; et le soir, ils chantaient des cantiques avant que l'abbé ^aint-Leu donnât sa bénédiction : par exemple. Esprit saint descendez en nous.

Le dimanche, après dincr, dans la belle saison, il n'était pas rare qu'ils allassent tous à la pêche des écrevisses.

Camille et Bourdonnette portaient les poëlettes. L'aLbé Saint-Leu, les bâtons adaptables aux poëlettes ; Bemuchon les rebuts de viandes amoncelés dans un vieil arrosoir^

L'on tendait, d'habitude, les poëlettes au bas du château des Loubettes, dont il sera parlé dans la suite de ce hvre et qui, pour lors, était inhabité. C'est Tendroit de l'Autizé où les écrevisses sont le plus abondantes. Un peu plus loin la rivière se rétrécit et devient presque guéable.

Les fermiers des Loubettes qui ont des prés sur l'autre bord, ont jeté une planche qui y conduit, — une planche? non, r- un chevron fort étroit, sans rampe ni garde-fou.

Depuis qu'on péchait, l'on n'avait jamais tendu les poëlettes que d'un côté,

— Si j'allais tendre des poëlettes de l'autre côté, Monleu, dit Camille ; je suis sûr que les écrevisses y abondent.

— Tu tomberas de la passerelle, dit le curé. C'est à peine si l'on voit par cette obscurité.

— n n'y a pas de danger, Monleu.

— Je vais aller avec Camille, dit Bourdonnette.

— Non, restez tous les deux, reprit le curé ; vous tomberiez.

Us insistèrent. Camille franchit le premier; et s'en

tira bien. Mais mademoiselle Bourdomiette fit mi faux {

pas, perdit l'équilibre, se retint des bras au chevron, et se trouva dans l'eau tout debout.

Elle ♦était mouillée jusqu'aux mollets. CamiUe s'exclama d'instinct.

— Tais-toi, dit-elle, et elle riait comme une folle. Bemuchon et le curé restés sur l'autre bord voulurent savoir ce qu'il y avait.

— n y a, dit Bourdonnette, que j'ai manqué de tomber dans l'eau.

Puisqu'elle y était eu plein, elle traversa le gué à pied mouillé sans que son parrain ni Saint-Leu pussent la voir ; parce que la rivière faisait un coude et d'aiUem's était bordée de peupUers et de vergues. Lorsqu'elle aborda, CamiUe la reçut dans ses bras.

— Tu es toute trempée ; tu vas attraper du mal; U faut que j'aille te chercher des bas et des souUers.

— Non, non, répondit Bourdonnette, ma marraine se fâcherait après moi.

Elle s'était assise sur une mei^e de foin que les fermiers des Loubettes avaient élevée parmi beaucoup d'autres; car l'on était à l'époque de la fanaison. Camille, assis près d'elle, touchait ses souliers, puis ses bas, puis ses jupes, et il répétait qu'elle ne pouvait point rester comme cela.

La lune les éclairait à demi sous son maillot de nuages.

Boiu*donnette se laissa convaincre. Mais avant de partir, Camille pensa qu'il fallait qu'elle ôtât ses souliers et ses bas (il se chargea lui-même de les lui tirer), qu'elle s'essuyât les jambes avec du foin et s'entourât les pieds de leurs deux mouchoirs de poche.

Les petites jambes découvertes, il ne put s'empêcher de les baiser un peu. Et cela lui produisait ime sensation étrange et à elle aussi. EUe se rappelait un rêve où CamiUe était pour beaucoup et qui, commençant par une sensation pareille, avait JBni par exciter en elle des suavités inconnues.

Camille, dont la curiosité n'était qu'augmentée par des révélations de M. Ponteau, en proie à une émotion poignante, pâle, le cœur serré, restait comme suspendu entre la fougue et la timidité de la jeunesse. La fougue Fallait peut-être entraîner, lorsque la voix de Bemuchon se fit entendre.

— Eh bien, prenez-vous des écrevisses?

Cela sauva Bourdonnette. Camille quitta la place et ps^it. n avait déjà passé la planche, quand il réfléchit qu'à la distance où l'on était de Saint-Pompain, l'aller et le retour demanderaient trop de temps pour qu'on ne s'aperçût point de son absencç, et

qu'on n'en voulût point connaître la cause. Aussi revint-il vers Bourdonnette l'engager à confesser sa maladresse ou son imprudence.

— Ils me verront passer. Ils me questionneront. Veiux-tu que je leur dise pourquoi je vais à Saint- Pompain.

— Comme tu voudras, fit Bourdonnette.

Moins d'une heure après, Camille apportait un

jupon, des souliers et des bas, mais il obligeait Bourdonnette à ne s'habiller que la planche franchie, et sur la rive où péchaient le curé et son sacristain.

Si je parle de cette journée, c'est que ce fut la première qui troubla les sens de Camille et de Bourdonnette.

L'air était lourd. Il y avait un grillon qui chantait dans le creux d'un arbre, et ce foin répandait des senteurs... moins enivrantes pourtant à l'odorat du jeune homme que les senteurs exhalées par le corps printanier de la jeime fille.

Il y eut entre ces deux êtres pleins de sève, un mouvement d'attraction tout naturel, que Bourdonnette n'exphquait pas comme le pouvait faire Camille; mais sous lequel elle tressaiUit à son insu. L'amour qu'ils avaient l'un pour l'autre n'échappait point à Saint-Leu. Il l'épiait du coin de l'œU avec une

certaine joie mêlée d'inquiétude. Il avait peur que la nature ne fît des siennes. Souvent il avait remarqué chez son fils une morosité brusque qu'en observateur habile, il avait jugé tenir à de vifs désirs réprimés. Pour Camille, il ne s'ouvrait de rien. Presque jamais il ne parlait de Bourdonnette devant Saint- Leu. Et si le ciu^é en parlait, par je ne sais quelle sauvagerie, Camille changeait de conversation. De Camille à Bom'donnette il n'était nullement question d'amour ; on se contentait de s'aimer.

L'amour était dans le ton, dans le regard, dans les caresses; mais très-peu dans les mots. Cependant \m jour qu'ils étaient assis sous la tonnelle, tandis que Camille lui caressait les petits cheveux du cou avec une fleur de chèvre feuille, et qu'elle baissait les yeux sm* une fourmiUère qui grouillait à quelques pas :

— Bonnette, lui dit-il, je ne suis heiu'eux que le dimanche, parce que le dimanche tu es avec moi.

— Moi, aussi, répondit la jeune fille.

— Tout ce qui n'est pas toi, m'ennuie.

— C'est comme moi, tout ce qui n'est pas toi.

— C'est mal peut-être; mais je sens que je t'aime plus que mon oncle.

— Et moi plus que mon parrain et ma marraine.

— Le bonheur serait de ne pas vivre l'un sans l'autre, un seul instant.

— C'est, vrai. Suppose que nous soyons ensemble tous les deux. Pendant que tu eouserais, je lirais ou j'écrirais à tes côtés; et souvent tu quitterais l'aiguille pour me donner ta main ; et souvent je quitterais mon livre pour te regarder.

— Je serais trop heureuse I

— Tu n'irais plus en journées ; tu resterais toujours chez moi, chez toi. Tu déjeunerais et tu dînerais avec Monleu, comme moi; tu dirigerais la maison; tu ferai^ toutes les aumônes toi-même. Le soir, l'hiver, nous serions tous trois au coin du feu. L'été, nous nous asseyerions comme aujom'd'hui sous latomielle. Et puis... Ah I vois-tu, je ne puis pas tout te dire; si tu savais combien je t'aime I

Et le pauvre garçon alaugui, les yeux troubles, les lèvres frémissantes posait doucement son front pâle contre le sein de la jeime fille.

Sur ces entrefaites Gonde passa au bout de l'allée qui mène à la tonnelle. Elle allait cueillir des fraises pour le dessert. L'attitude de Camille eflraya sa vieille chasteté. Et elle se promit d'éveiller l'attention de M. le curé sur ces enfants. Camille et Boiu'donnette qui ne l'avaient point aperçue d'abord, ne la virent qu'au second passage, lorsqu'elle rentrait avec son assiette de fraises. Camille se dégagea vite de sa position indolente, ou plutôt dolentement voluptueuse;

non pas qu'il crût faire mal ; mais parce que les caresses les plus innocentes ont leur pudeur.

Bourdonnette lui disait, tout en lui levant chaque doigt de sa main fermée :

— Camille, est-il possible qu'un jour je sois ta femme I J'y ai songé, jusque-là, comme à im projet irréalisable, et qu'il faut imaginer si l'on en veut teçàir quelque chose. C'est donc vrai, mon ami, tu m'aimes à ce point, de vouloir m'épouser moi qui ne suis qu'une pauvre fille. Et elle pleurait de joie»

— Dès que mes études seront finies, dès que je serai reçu bachelier, j'avouerai à Monleu mon amour pour toi. n faudra bien qu'il consente à notre mariage. Pourquoi n'y consentirait-il pas?

Bourdonnette fit uû signe de doute.

— Non, Bonnette; ne crois pas qu'il refuse. Il est bon. Il m'aime et U t'aime aussi, toi. C'est que j'ai

. besoin de t'avoir tout entière, ajouta-t-il d'im ton qui fit rougir Bourdonnette. Ohl que nous serons heureux 1

Camille dont le caractère n'était point encore trèsnettement dessiné, annonçait devoir être un de ces hommes forts dans leur pensée, faibles dans la pratique de la^ vie, cfui ne trouvent rien au monde de sérieux qu'un beau vers et qu'une caresse de femme; dont l'esprit dégage tout d'abord des choses leur

essence poétique, et jette le reste comme marc de café pour servir à des gens moins délicats ; un de ces hommes que leur organisation très-sensible éloigne de tout ce qui est tumulte ou tracas puéril, auxquels il faut vivre d'une vie contemplative et légèrement sensuelle.

Son père, l'abbé Saint-Leu, qui lui avait ressemblé par quelques côtés, diflerait de lui en deux points principaux : depuis sa conversion il était stoïque et actif à force de vouloir.

n voyait avec peine que son fils fût poëte, et surtout de la famille des poètes tristes.

Les rares pièces qu'il connaissait de Camille (non les pièces d'amour sur Bourdonnette) avaient révélé au prêtre im pressentiment efifroyable chez un si jeune homme du néant humain. Ainsi même à travers son amour, Camille voyait noir.

Puisqu'il semblait certainement poëte et uniquement poëte, Saint-Leu n'avait point l'idée de contrarier sa vocation. Ses études finies, la petite fortune qu'il avait lui permettrait de vivre sans métier. Eh bien, il n'en prendrait pas. Serait-il célèbre? son talent se ferait-iljour? qu'importe ! cela est secondaire. Le principal était qu'il eût le loisir de penser et d'écrire. Il y a toujours un lecteur qui apprécie les belles œuvres incomprises ou iaconnues... Dieu! Et è'est

rN PRETRE EN FAMILLE. 165

une très-grande erreur du public que de croire qu'on j est artiste en vue de son suffrage. Son suffrage est la

. moindre des considérations. Il n'intéresse en première ligne que les faiseurs.

Gonde, effrayée du tendre spectacle qu'elle avait

entrevu sous la tonnelle (car elle ne se doutait point

que les choses allassent si loin) Gonde accourut dans

le cabinet de Saint-Leu. Saint-Leu lisait paisiblement

f un article de la Somme de Saint-Thomas.

— Monsieu» le curé, s'écria Gonde.

Elle était si hagarde, que le ciu-é lui dit :

— Qu'y a-t-n? Est-ce que le feu est à la cheminée?

— Non, non, ce n'est point à la cheminée.

Le curé qui la raillait par cette question : Est-ce que le feu est à la cheminée, commença de croire sérieusement sur la réponse de Gonde que le feu était quelque part. Il se leva, et avec une précipitation facile à comprendre :

' — Mais, où est-il? parlez.

;► — n est, monsieur le curé, après Ganûlle et Bour-

donnette.

— Qu'est-ce que cela signifie, Gonde, on ne vous comprend jamais, soyez donc claire ime fois dans votre vie.

y — Eh bien, monsieur le ciui'é, je crois qu'ils sont

amoureux l'un de l'autre.

Saint-Leu se mit à rire.

— Qu'est-ce que vous m'apprenez là, Gonde? La grande nouvelle ! Il y a cinq ans que je le sais ; et j'en suis enchanté.

— Vous en êtes enchanté?

— Parfaitement.

— - Hxmi I fit-elle, et s'il arrivait un malheur?

— Quel malheiu* voulez-vous qu'U arrive? Je les marierai un de ces jours.

— Trop tard peuWtre ; vous avez grand besoin de les surveiller. C'est moi qui vous le dis.

Le lendemain matin, M. le curé, avant de donner à Canûlle la leçon qu'il avait coutume de lui donner :

— GamiUe, dit-il, j'ai à te parler d'une chose sérieuse.

— Quoi? Monleu.

— Tu aimes Bourdonnette?

— Oh I oui.

— Tu désires l'épouser. J

— Beaucoup. I

— Éh bien, mon enfant, je t'appouve. Bourdonnette est digne d'être ta femme ; mais jusqu'à ce que votre tmion soit bénie par moi, tu me promets, n'estce pas, d'arrêter cet amour où il est convenable qu'il s'arrête, me comprends-tu? i

— Oiii, fit Camille d'une voix étoujffée et le rouge aux pommettes.

— Songe que tu respectes en elle la femme qui sera ton épouse devant Dieu, et la mère de tes enfants. J'étais bien sûr à l'avance de ton honneur et de ta fermeté, mais je serai plus sûr que tu ne failliras point à tes devoirs quand tu m'en auras donné ta parole. Ton pauvre père, ajouta-t-il, avec des larmes dans les yeux (puis effrayé de cette expansion dont il ne jugeait pas le moment venu, il la corrigea ainsi) ne suis-je pas comme ton père? — ton pauvre père dormira plus tranquille, si tu lui dis : Bom'donnette m'est sacrée.

— Elle m'est sacrée, Monleu, je te le jure.

— Merci, mon enfant.

— Que tu es bon de permettre que je l'épouse.

— Eh I mon Dieu, dès que tu seras reçu bachelier ; dans trois mois.

La vie de famille pour Saint-Leu, c'était en quelque sorte l'application exemplaire des vertus qu'il enseignait à ses paroissiens. Il ne prescrivait rien d'édifiant qu'il ne réalisât autant qu'il en était à même. Sur beaucoup de points délicats de la morale intime, de la vraie, celle qui maintient en droiture les relations de père à enfant, il avait de compétence en plus que le cénobite ce qu'en a le praticien de la médecine auprès du jeune médecin sortant des bancs; et bien mieux encore, car il étudiait en lui-même l'accomplissement de la destinée; tandis que le praticien étudie la maladie dans les autres. Pour avoir la sérénité grave et si persuasive du ministre protestant, il ne lui manquait que cette douce compa-

giiie de l'épouse qui loin de le stériliser, féconde un apostolat.

Lui-même Saint-Leu avait conscience qu'avec une femme vertueuse, il eût été im prêtre plus puissant pour le bien. Du moins, veuf pour ainsi dire d'une méchante créature, avait-il connu l'union conjugale de manière à savoir quel tour il est à souhaiter qu'elle prenne.

Et il tirait de sa propre déconvenue, des préceptes utiles.

La confession, qui est une chose si instructive lorsque les pénitents sont capables de péchés raffinés ou seulement montrent une âme sujette à toutes les délicatesses de la tentation, la confession ne lui offi^ait qu'un médiocre intérêt faite à la campagne vis à vis de rustres inhabiles à varier le mal.

Et quant à son effet qui est de rendre plus attentif à l'observation des devoirs, Saint-Leu le jugeait médiocre en général et très-heureusement suppléé par une exhortation pubUque dont la morale faisait tous les jfrais.

De dogmes, de mystères qui tomnent trop aisément en superstition et ne sont d'ailleurs qu'un habit de parade dont on revêt plus souvent ime fausse morale que la vraie morale chrétienne, de ces choses secondaires il n'embarrassait nullement des auditeurs

inéclairés. Il avait trop peur qu'ils ne s'abritassent derrière des simagrées religieuses pour vivre selon leur intérêt, comme on en use volontiers, et que dans leur corruption naïve ils ne se crussent en règle avec Dieu parce qu'ils feraient à lui et à ses saints des salutations et des compliments.

Il est surprenant combien de dévots voient dans les pratiques religieuses un sauf-conduit pour leurs iniquités.

C'est une chimère que Saint-Leu ne laissait pas subsister.

Dans un langage familier il prévenait contre elle ses humbles paroissiens.

— Supposez, fhes amis, leur disait-il, que l'un de vous, fermier ou métayer par exemple, soit plein de politesse en présence de son maître : Monsieur notre maître, par ci: Notre monsieur, par là; et tienne le chapeau bas ; et montre beaucoup d'obéissance à toutes ses volontés ; et lui marque beaucoup de respect; mais quand le maître est loin, fasse juste le contraire de ce qu'il veut ; et gronde même contre lui ; et le vole sans scrupule. — Croyez-vous, mes amis, que le maître venant à savoir cette conduite doive être très-satisfait de son fermier ou métayer?

» Eh bien , mes amis. Dieu est pour vous xm maître qui sait toujours si aux flatteries que vous lui

venez faire à Téglise, répondent vos actions, si vous obéissez effectivement à sa loi; par exemple, en étant charitables les uns pour les autres ; en ne vous laissant point aller à boire; en soignant vos vieux parents.

» Si vous ne médisez point de lui; par exemple, en vous plaignant de la sécheresse ou de la pluie. Si ^ vous ne le volez point — en refusant, je suppose, de donner aux pauvres ce qui lem* est dû.

» Or, quand vos actions sont blâmables, vous auriez beau vous agenouiller au pied de cette croix, que vous voyez-là devant ma chaire, et chanter à Dieu qu'il est bon, et appeler ^arie votre bonne Vierge, et suppUer saint Joseph avec tous les autres saints ; vous auriez beau faire brûler des cierges; et faire dire des messes ; et donner des fleurs pour Tautel, et donner des sous, pour la réparation de Téglise... Et ne jamais manquer les offices, ni vos prières du matin et du soir; ne point manger de viande le vendredi; et chômer le dimanche, — tout cela ne vous rendrait pas meilleurs aux yeux de ce Maître divin.

» Il vous jugerait seulement sur vos actions ordinaires, sur celles que vous feriez sans penser à lui. Et les trouvant injustes, il se soucierait peu que vous le flattiez par de vaines démonstratioas.

» Remarquez-le bien, mes amis, mi maître ordinaire peut souhaiter que son métayer ou son fermier lui témoigne par ses manières qu'il le respecte. Le maître des maîtres, Dieu n'en est pas là. Que lui importe!

» Ce n'est pas poiu* lui qu'il veut des louanges, c'est pour vous; et le seul moyen que vous ayez de l'honorer, c'est que vous méritiez d'être honorés des autres hommes.

» Ainsi quelqu'un pourrait ne jamais mettre les pieds à l'éghse, et être très-agréable à Dieu. Il suffirait pour cela qu'il observât ses commandements; et quelque autre lui être très-désagréable, en y allant souvent, pourvu que sorti de là, il agît mal.

» Les pratiques de piété ne sont certes point inutiles, mes amis, à ceux dont l'âme renferme la semence d'actions vertueuses. Elles font alors sur l'âme comme la herse sur la terre ensemencée. Elles les préparent à pousser... Mais supposez que l'un de vous promène la herse dans un champ où le blé n'est pas encore semé, c'est comme s'il ne faisait rien. De jnême celui qui vient ici réciter son chapelet ou hre ses heures ne fait absolument rien qui vaille , si en dehors de l'éghse il ment, s'il trompe quelqu'un, par exemple, l'acheteur de ses bestiaux, s'il refuse de rendre service à celui qu'U peut obhger, s'il n'est

174 UN PRÊTRE ï:n famille.

point dévoué pour ses vieux parents, s'il ne fait point

l'aumône selon ses moyens.

Il tâchait toujours en parlant aux paysans de leurs devoirs, que les images de son discours leur fussent familières. Le lecteur a déjà pu le remarquer. Du reste, il pensait qi^'il n'y avait pas, fut-ce pour les esprits les plus cultivés, de sermou efficace, lorsqu'il était pompeux. Il détestait même le mot sermon, justement parce qu'il suppose des phrases tombant de haut. Lui, il aimait s'exprimer de plain-pied, si je puis dire, avec le cœur de ses paroissiens; et les conseiller amicalement sur les choses de la vie journa- Uère. En cela, il suivait l'exemple du Christ, ou du moins il s'en rapprochait dans la même proportion que les ministres protestants; et l'on ne dormait point quand il parlait, tant ce qu'il disait était humain et accessible à ces consciences rustiques.

A l'époque des vendanges il ne manquait jamais de les entretenir sm* le vin. Il commençait par le chanter dans un langage simple mais poétique comme im prêtre de Bacchus l'aurait pu faire; puis il venait à critiquer l'ivrognerie avec une tendre fermeté très-impressionnante .

Malheureusement le long de l'année, il était obhgé de renouveler maintes fois cet entretien soit de biais, soit de droit fil.

— ' Vous voici contents, mes amis; vous êtes en pleines vendanges; hier vous avez vendangé; demain vous vendangerez, après demain... toute la semaine. C'est un bon moment. On travaille plus que jamais, et, pourtant ce travail est une fête qu'aiment à partager les plus paresseux d'habitude.

» Demain j'irai vous voir dans les vignes ; et j'emplirai mon panier comme les autres, et je boirai du vin doux; de ce bon jus trouble du raisin qui va bientôt bouillir et prendre de la force.

» Ah I le vin, mes amis, quelle excellente chose ! Et qu'il faut bénir Dieu de nous l'avoir donné I

» Nous autres de ce pays nous ne l'avons point si bon que dans bien des endroits, mais dans bien d'autres endroits aussi l'on n'en boit pas.

» L'été quand vous rentrez, tout en sueur, pour faire collation, la maison est fraîche. Qu'est-ce qui vous remet? qu'est-ce qui vous empêche d'attraper une échauffure? qu'est-ce qui accompagne heureusement dans votre estomac le pain et le fromage? une chopine.

» L'hiver! qu'est-ce qui vous donne des forces pour endurer le froid, justement lorsque vous êtes en train de préparer la vigne? qu'est-ce qui vous fait paraître le ciel moins noir sous les nuages, la terre moins blanche sous la neige ? une chopine.

» Mais, si je dis une chopine, mes bons amis, je ne dis pas deux ; je ne dis pas trois. Je parle encore moins d'un litre et encore moins de plusieurs litres.

» Prenez-y garde. Boire plus que nous n'avons soif, boire plus qu'il ne nous en faut pour nous soutenir, boire jusqu'à perdre notre raison, c'est d'abord offensant pour Dieu,, et pour son fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont un peu de ce même vin que nous souillons par notre intempérance, figure le sang dans le calice. Ensuite c'est très-nuisible à nousmêmes.

» N'avons-nous pas reçu de Dieu une âme qui en nous élevant au-dessus des bêtes les place comme à notre discrétion. Or, l'abus du vin nous abaisse au-dessous d'elles, puisqu'il ne nous laisse même point leur instinct.

» Que sommes-nous, mes bons amis, lorsque sous le poids de l'ivresse, revenant péniblement de la foire, nous tombons dans les fossés de la route I

(Ce nous est admirable de la part d'un prêtre qui veut ainsi par une adroite délicatesse, sembler complice des plus grossiers péchés de ses frères.)

» Que sommes-nous, je vous le demande ? Qui a pu sortir jamais de cet ignoble état sans un sentiment profond de son tadignité ?

» Et si notre âme était surprise par la mort au mo-

ment que nous sommes ivres, de quel air paraîtraitelle devant Dieu ? Nous resterait-il seulement quelque chose d'elle? Anéantie déjà, étouffée sous le vin... elle continuerait plutôt d'être morte.

» Pensez, mes bons amis, à tout le tort que l'ivrognerie peut vous causer. Outre que vous dissipez en im jour, en quelques heures, un argent qu'il serait plus sain de répartir dans la semaine entière, vous vous exposez à être volés. Souvent il arrive qu'on vole des ivrognes.

» Outre que vous compromettez votre estomac en buvant trop, vous vous exposez à ce qu'une voiture vous passe sur le corps.

» Et votre femme? et vos enfants? qu'ètes-vous pour eux, sinon un objet de dégoût ou de mépris?

» L'ivrogne le plus endurci lorsqu'il n'est pas pris de vin, et qu'il en voit un autre pris, s'indigne contre cette dégradation. Comment se fait-il donc qu'il retombe encore dans la même faute ? Je vous en supphe, mes bons amis, ne buvons pas trop.

Tant que durait l'éloge de la vigne, Bemuchon était là qui écoutait comme les autres de toutes ses oreilles et de tout son cœur. Et le vin lui en venait à la bouche.

n regardait monsieur le curé de cet air satisfait que nous avons lorsque quelqu'un de plus autorisé

que nous exprime notre opinion. Mais dès que Saint- Leu se mettait à gourmander les ivrognes, le sacristain qui tâtait un peu du goulot, prenait ce que disait le curé pour une personnalité.

Mal à Taise, il jetait alors un regard vague autour de lui, puis, n'y tenant plus, se coulait dans la sacristie, sous Tapparence d'y avoir besoin. Il aurait mieux fait de demeurer et de soutenir bravement la condamnation de ses principes; car Saint-Leu, quiTobservait tout en parlant, n'était point la dupe de ses retraites inopinées.

Bernuchon ne souhaitait point de s'amender. Il en avait peiu*. La seule idée que le curé voulait lui faire descendre le coude jusqu'à une honnête moyenne, le remplissait de tristesse.

Et beaucoup de paysans aussi déraisonnables que lui n'étaient pas plutôt sortis de la messe qu'ils allaient chez la mère Desangle contre-carrer naïvement les instructions du curé. Pourtant ils arrivaient au cabaret, résolus d'y obéir; mais la mère Desangle, dont cela n'arrangeait pas les affaires... lançait contre eux une forte compagnie de bouteilles qui les avait promptement mis hors de combat.

Une chose à laquelle Saint-Leu tenait encore, c'est à ce qu'il n'y eût pas, dans sa commune, de gens brouillés. Il avait fait l'impossible pour rapprocher

t)N PRETRE EN ï-AMtLLE. 179

M. Ponteau de M. Lestour. En chaire il agitait la question d'une manière générale... Et comme la précédente, elle touchait de près nombre de gens*

— Mes bons amis, disait-il, j« suis profondément affligé quand je pense qu'ici même, dans ce lieu de prière et d'adoration où tous les cœurs devraient être unis, il y a des fibres parmi vous qui pensent mal l'un de l'autre et se tiennent en inimitié, peut-être sans motif sérieux.

» Quand est-ce donc que nous obéirons à cette iadmirable parole : aimez votre prochain coiome vousmême... Et Notre-Seignem» n'a pas distingué entre le prochain qui sert nos intérêts et le prochain qui les gêne, n a dit : le prochain, en général; quiconque porte le nom d'homme*

» Voyons, mes bons amis^ parce que quelqu'un nous fait obstacle, s'ensuit-il que nous devions le haïr? A sa place, qui sait, si nous n'agirions pas comme lui? Nous cherchons notre utiHté; de même il cherche la sienne ; et s'il y a méchanceté de sa part, sommes-nous donc si assurés, nous autres, de n'être point méchants? Il faut pardonner aux hommes parce que nous avons beaucoup à nous faire pardonner, non-seulement de Dieu; mais des hommes. IL faut leur pardonner les torts les plus graves, à plus forte raison, les moindres.

» D'où naît rinimitié entre deux voisins? Le plus souvent d'une niaiserie.

Et le curé, qui savait tous les démêlés de ses paroissiens, citait un exemple, sans nonmier personne; il n'avait que l'embarras du choix.

— Par exemple, deux braves gens cultivent, l'un un champ, l'autre un pré. Les deux pièces de terre sont contiguës ; seulement trois bornes indiquent que i le propriétaire du champ n'est pas celui du pré.

» En labourant, le propriétaire du champ n'arrête point sa charrue assez tôt, et le soc entame le pré d'un pouce... Voici le cultivateur du pré, furieux. Il se plaint aigrement. Le cultivateur du champ riposte ; on s'entête ; on se brouille ; on cherche à se nuire ; au moindre prétexte on se fait un procès ; et celui qui perd est exaspéré Contre celui qui gagne ; quoique celui qui gagne perde lui aussi fort mal à propos de l'argent et du temps. La haine est alors de toute La vie, non-seulement entre deux hommes, mais entre leurs enfants. N'est-ce pas absurde, mes bons amis? Et combien c'est désagréable I combien toute la vie en est péniblement affectée! Je vous le demande, lorsque vous vous trouvez, par hasard, face à face avec un de vos ennemis, si vous n'êtes pas aveuglés par la colère, ne regrettez-vous point de ne plus lui parler. La vie est courte, mes bons amis; pourquoi

Tattrister par des inimitiés qui n'ont point de bon sens. Il y a bien d'autres sujets forcés de tristesse.

» Détester quelqu'un, cela peut le faire soufl&îr; mais c'est, avant tout, soufl&ir soi-même.

» n est temps que les ennemis soient réconciliés dans la conunune. Je le veux; et vous tous qui aimez votre curé, vous le voudrez comme lui, j'en suis sûr. Je vous en supplie, au nom du Christ, dont vous voyez ici l'image et qui vous en bénira, que tous les gens brouillés commencent, à partir d'aujourd'hui, à vivre en bonne intelligence. Ils. n'ont qu'à se rendre à la cure aussitôt après la messe, s'ils veulent me faire plaisir. A chacun, je prendrai une main; et je la mettrai dans celle de l'autre. Est-ce entendu? oui. Allons! mes bons amis, je vous attends.

Et là-dessus il descendait de chaire.

La messe finie, les amis de Penot lui disaient :

— Toi qui es brouillé avec Babin, Penot, va donc à la curCk

— Oui, répondait Penot, si Babin y va.

Babin faisait la même réponse aux siens. Et les deux ennemis commençaient à se regarder du coin de l'œil, afin d'épier qui ferait le premier pas.

On les poussait chacun de son côté. Insensiblement ils se trouvaient chez le curé qui se levait de table et allait à leur rencontre en les voyant venir.

18â UN PRÉtRE EN FAMILLE.

— Bonjour, Penot; bonjour, Babin. Je suis content de vous, mes enfants. Entrez. Venez vous asseoir. Nom d'un petit bonhomme, est-ce que des braves gens comme vous (car, je vous connais, moi, vous êtes des braves gens) est-ce que des bons enfants conune vous devraient s^en vouloir.

Us essayaient de revenir sur leurs griefe ; niais le èuré les arrêtait^

— Encore I Ne parlons plus de cela. Voici ma main; tapez-y. Et pas Tun après l'autre, tous les deust en. même temps.

Les paysans n^osaient point refuser, et la paix était faite. Pour la sceller, il était de toute nécessité de trinquer.

— Gonde, allez nous chercher, dans le cellier, tmc bouteille de vin vieux et apportez deux verres.

Saint-Leu n'avait pas plutôt dit cela, que Camille s'empressait d'apporter les verres.

Et quand Gonde, revenue du cellier et les verres pleins, le curé disait :

— Allons 1 mes amis, trinquons.

Le petit Camille tendait tout de suite soti verre.

— A votre santé, m'sieu le curé, disaient les paysans; à celle de m'sieu Camille.

Saint-Leu ne trouvait jamais son vîn si bon que dans ces moments-là.

— Tiau vi» n'est pas tout mauvais, disait i'uix des paysans eu regardant l'autre.

— Cré biii; tieu-là qu'en amiont tant seulement vingt futaîBes, l'pourriont en faire ed l'argent, ta.

C'était une vieille querelle vidée avec la bouteille ; on s'en retournait ensemble et toujours eausant.

Certes, les âmes sur lesquelles opérait la charité de Saint-Leu étaient trop grossières pour la bien sentir. J'oserai dire qu'elles la méritaient peu; mais un prêtre vraiment évangélique ne regarde point à cela. n suffit qu'on soit homme, on l'intéresse, on l'émeut. jQue dis-je, homme 1 animal. Il réconcilierait un chien fi^ec un chat.

Éclairer d'une luetu* de raison de pauvres êtres plongés dans l'égoïsme stupide; à défaut de lumière, (tous les yeux n'en supportent pas) les apprivoiser à Tivre côte à côte, ce lui paraissait être une mission utile.

n contribuait, pour sa part, à nettoyer, autant qu'il était possible, le cœur humain dans ses basfonds.

L'abbé de Jardol qui ne voulait pas qu'il y eût dans sa commune des gens brouillés, voulait encore moins qu'il y eût des fripons. Et beaucoup de paysans ne se faisaient pas faute de l'être, hélas I

Le curé connaissait toutes leurs eocpuneries comme

s'il y eût trempé lui-même. Il les avait devinées du coin de rœU, et quelquefois, il en morigénait ses paroissiens.

— Vous êtes tous, j'en suis sûr, mes enfants, d'honnêtes gens, qui ne prendraient pas deux sous dans la poche d'autrui. Mais vous n'avez pas de scrupule, lorsque vous vendez ime mule, un bœuf ou im cheval, d'induire, par fraude, votre acheteur à payer la bête plus qu'elle ne vaut. Ce n'est pas défendu d'avoir le meilleur prix qu'on peut de sa marchandise ; ce qui est défendu, c'est de cacher les vices qui la déprécient. Cacher! vous ne le pouvez point, grâce à Dieu, vous essayez en vain; vous avez l'intention de faire mal, et la honte de ne pas y réussir. Vous ne nuisez qu'à vous.

» Par exemple, vous avez une mule atteinte de la jDiuxion périodique. Vous voulez la vendre, et aussi cher que si elle était saine, quel est votre expédient? je ne dis pas celui de tous, mais de quelques-uns, vous lui bassinez les yeux aVec une drogue, je ne sais quelle préparation ammoniacale qu'on vous enseigne, afin de dissimuler cette couleur feuilles-mortes qui effrayerait l'acheteur.

» Si un bœuf est méchant, vous lui faites prendre de l'opium, je crois, j; » Si un cheval est boiteux, vous lui échauflPez tel-

lement la jambe par la course avant d'entrer en foire, que sa boiterie ne paraît plus.

» Et le gingembre que vous lui glissez sous la queue pour lui donner Fair vif quand il est le plus calme et le plus affaissé du monde... Croyez-vous que je ne sais pas tout cela.

» Eh bien, je le déplore. Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Ne trompez personne, de peur d'être trompés à votre tour. Vendez ce que vous avez à vendre pour ce qu'il est. Et si votre mule a la fluxion périodique, vous ne vous exposerez point à ce qu'on vous la remette ignominieusement dans les trente jours. Et si votre bœuf est méchant, vous n'aurez pas sur la conscience qu'une fraude de vous ait causé la mort de quelqu'un. Et ainsi des autres.

» Tenez, je connais un brave homme qui a manqué, une fois dans sa vie, d'avoir de l'honnêteté et du bon sens.

» n était métayer, et devait sortir à la fin de l'année de la métairie qu'il cultivait.

» En vue d'augmenter la valeur du cheptel et par conséquent sa part de bénéfice dans l'estimation, il s'est risqué à placer parmi le tas de fumier des couches de mauvaise terre qui l'ayant desséché, nonseulement n'en n'ont point augmenté le prix aux yeux

des experts, avisés de la fraude, mais Tout réduit.

2> Voilà, mes bons amis, comment tournent presque toujours les tentatives de gain injuste, sans parler de la honte qu'elles causent à leur auteur.

» Donc, quand bien même vous ne seriez pas loyaux par haine de la fraude, soyez-le par crainte d'être victimes de votre déloyauté.

Toutes 'les fois qu'il s'agissait de maquignonner mx peu, les paysans fort inexperts, s'en rapportaient làdessus au savoir de M. Ponteau; et c'était lui qui droguait leurs bêtes en vue d'une vente meilleure.

La moralité de son intervention ne l'occupait guère. Tout ce qu'il voulait, c'était de passer, auprès des paysans, pour un homme habile et serviable.

Les paysans lui parlèrent (car il n'allait point à l'église) du sermon où le curé les avait engagés à plus de franchise dans les affaires. M. Ponteau en fut mécontent contre Saint-Leu qu'il excusa néanmoins en disant :

— Le curé est im bon homme ; mais c'est un esprit dans les nuages. Il n'entend rien au commerce. Pourquoi s'en mêle-t-il? Il ferait bien mieux de dire sa messe et de chanter ses vêpres ; à chacun son métier.

Et autres sottises pareilles qui ralliaient bien des gens pour deux raisons : parce que c'était leur intérêt, et parce que c'étaient des sottises.

Enfin, il arriva, ce moment A attenciu de GamiUe, et de !Bourdomiette. L'abbé Saini-Leu conduisit sqïi fils à Poitiers, devant une commission composée du proviseur du eoUége royal, du censeur et des profes-r seurs de rhétorique, philosophie, mathématiques, et physique; commission investie, h défaut de Faculté réguUère, du pouvoir de délivrer le grade de bachelier.

Les excellentes études que CanqdUd avait Mtes sous la direction de l'abbé Saint-Leu, lui rendirent facile et même brillante cette épreuve qu'il redoutait beaucoup, comme tous les jeunes gens vierges d'examens, n fut reçu avec la mention très-bien.

Le soir il dînait avec son père au palais épiscopal

chez l'excellent évêque de Bouille qui avait alors un grand âge.

Deux personnes, à Saint-Pompain , attendaient impatiemment le résultat de l'examen; Gonde, la presque mère de Camille et Bourdonnette, sa presque femme.

n avait dit à Bourdonnette quel jour il reviendrait et à quelle heure.

— Si Je suis reçu, avait-il ajouté, tu le reconnaîtras de loin. Je t'apporterai une petite vierge que j'élèverai au bout de ma canne. Tâche d'aller au-devant de nous jusqu'à Villiers et emmène Gonde avec toi.

Pendant que Camille et son père étaient à Poitiers, un matm, Gonde rencontra M. Ponteau qui, selon son habitude, allait faire le tour de son champ, sa pipe à la bouche et listourette à ses côtés.

— Bonjour, Gonde.

— Bonjour, monsieur Ponteau.

— Ces messieurs sont à Poitiers?

— Oui, monsieur Ponteau.

— Quand reviendront-ils?

— Aujourd'hui ; je suis bien inquiète, tenez.

— Bahl n'ayez donc pas peur. Camille sera reçu, c'est un gaillard qui est ferré. Vous verrez qu'il ira 1 oin, laissez bêler le mouton!

Le vétérinaire pensait beaucoup de bien de Camille,

parce que Camille flattait ses manies. Entre autres, il en avait une bien innocente et fort comique, celle d'admirer tout ce qui lui appartenait et de le faire admirer aux autres.

— Fine-oreille, disait-il à Camille (Fine-oreille était im nom tendre dont il baptisait tantôt Camille, tantôt sa servante, tantôt quelque autre personne), sois franc, y a-t-il une maison à Saint-Pompain qui ait meilleiu*e physionomie que la mienne?

— Pour ça non, monsieur Ponteau.

Sur la façade de ladite maison, il y avait un cadran solaire, peint en noir et muni de son aiguille, avec cette suscjiption latine que le défunt curé avait fournie à M. Ponteau : Sine sole nihil sum.

M. Ponteau qui n'avait pas fait ses humanités, savait pourtant, au fond, le sens de ces mots, depuis que le ciu*é le lui avait exphqué; mais pour se donner, près des paysans, le vernis de connaître le latin, il ne manquait jamais, quand un nouveau pèlerin venait chez lui, de dire :

— Tu vois, au bas de mon cadran, il y a sine sole nihil sunij ce qui veut dire sine sole^ sans soleil; nihil ^ j<i ne marque pas; 5wm, les heures.

Et le pèlerin s'en retournait disant à ses connaissances :

— Nout maire est diantrement savant, da !

i90 UN PRÊTRE EN FAMILLE.

Dans son salon, avec Camille, il ajoutait :

— Assieds-toi là, et il le poussait sur le canapéé

— Vois-tu le jardin?

— Oui, monsieur Ponteau.

— Tu regardes en Tair, imbécile ; couche-toi tout de ton long.

(Camille veut s'étendre.)

— Eh bien, eh bien, j'espère que tu vas ôter tes souUers et t'entourer la tête d'un mouchoir pour ne pas salir mon canapé ; vois-tu la pompe?

— Oui, monsieiu» Ponteau.

— Et le timbre à côté?

— Oui, monsieur Ponteau. .

— Vois-tu la clématite?

— Oui, monsieur Ponteau.

— Maintenant jette un coup d'œil sur mes tableaux.

Ce qu'il appelait ses tableaux, c'étaient de méchantes gravures anglaises entourées de cadres dé-: dorés et sahs par les mouches.

Ces gravures représentaient la Bataille (TAusterlitZj les Adietix de Fontainebleau^ le Retour de l'Ile d'Elbe et la Mort de Napoléon /".

n y avait, en outre, au-dessus de la cheminée, plus haut que la glace, une petite toile peinte à l'huile.

hélas! — dont le sujet était un vétériuaire saignant im pauvre diable de cheval.

En face, un des portraits de M. Ponteau, celui qui le montrait sous l'habit de vétérinaire d'année.

— Que dis-tu de ce vis-à-vis, Fine-oreille? Ici, le portrait du vétérinaire, grave, sévère, la tête haute, la main sur la garde de son épée : là une scène de notre profession.

— C'est une très-bonne idée que vous avez eue !&> monsieur Ponteau.

— Je n'en ai pas d'autred. Seulement, tu vois, ce portrait ne me ressemble plus (il y avait vingt-<inq ans qu'il était fait). Aussi j'amènerai de Niort im peintre pour changer la tète. J'ai trop de cheveux sur ce portrait.

— Vous ferez bien, monsieur Ponteau.

Et pourtant Camille risqua une légère objeor tion...

— Mais vous n'êtes plus vétérinaire d'urmée...

— Chirurgien-vétérinaire, reprit M. Ponteau.

— Ouijchirurgien-vétérinaire, fit Camille; et la nouvelle tète qu'on ajustera sur cette toile ne sera pas celle d'un chirurgien- vétérinaire d'armée ; ce sera pas celle d'un médecin-vétérinaire civil.

— Ta, ta, ta 1 Fine-oreille... Je suis chirurgien- vétérinaire en retraite..» voilà tout.

D'autres fois il entraînait Camille pour lui faire visiter son bûcher ou sa cave.

— Ici ce sont les bûches de marais ; là celles de taillis ; là-bas les mottes en pile. Vois de quelle manière tout ça est échafaudé.

— Vous me l'avez déjà fait voir, monsieur Ponteau.

— Ehl non, imbécile, tu as vu le bois de l'an dernier, non celui de cette année. — Tu vois cette bar^ rique?

— Oui, monsieur Ponteau.

— EUe est pleine de vin de Saîntonge ; et ces cruches ? ... tu vois ces cruches ?

En même temps il faisait pirouetter Camille, afin de lui mettre les yeux dans la direction où il voulait les mettre.

— Elles sont pleines de vin de Saint-Nicolas de BourgueU. Et ces bouteilles ? c'est du vin de Saint- Georges du Poitou, de 1825.

— Vous m'avez déjà montré cela, monsiem* Ponteau.

— Tais-toi donc. Et ce petit tas de bouteilles ? Il n'y en a pas beaucoup. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf. Neuf en tout I C'est de l'eau-devie de 1811, de la comète. Quand tu te marieras, je t'en donnerai une bouteiQe pour tes noces.

— Merci, monsieur Ponteau.

— Chût, à la condition que tu m'invites.

Ce fut une grand fête que Tarrivée du nouveau bachelier.

n circulait partout à Saint-Pompain que M. Camille était bachelier; et il semblait aux bonnes gens que ce fût un titre mirifique. Au fait, à l'époque dont il est question, il n'y avait peut-être pas quatre bacheliers dans tout le canton.

M. Ponteau lui-même, voyait le mot de bachelier en gros.

Quand Bourdonnette, qui avait suivi les instructions de Camille, aperçut de loin, sur la route de Villiers la vierge au bout du bâton, elle entra dans une joie folle ; d'autant que cette vierge ne signifiait pas seulement baccalauréat, mais encore mariage.

La voiture ramenant le curé et son fils était une sorte de cabriolet à quatre places, six places à la rigueur, et si incommodément fabriqué que pour s'asseoir aux places de derrière, il fallait enjamber celles de devant. Gonde et Bourdonnette montèrent dans le cabriolet aussitôt qu'on les eût jointes. CamiUe, qui était sur le siège de devant à côté du conducteur, les embrassa au passage, comme elles allaient se mettre derrière, à côté de M. le curé.

L'entrée à Saint-Pompain fut triomphale. M. Ponteau était siu* le pas de sa porte.

— Eh bien?, cria-t-il.

— P-eçu, reçu, reçu, cria Camille.

— Voulez- vous venir manger de mon gigot? reprit le maire.

Personne ne répondit. La voiture filait toujours. En ce moment, et comme il allait se mettre à table, une pauvre vieille femme de la commune, le bissac au dos, se glissant près de M. Ponteau, lui demanda l'aumône, à quoi il fit cette réponse superbe tandis qu'il fermait sa porte :

— On n'a pas le temps de s'occuper de vous, je vais fliner.

Zéline était au presbytère en journée ; Bemucbom, dès qu'il entendit le cabriolet, accourut. Sur la nouvelle, il n'aurait pas demandé mieux que de carillonner. On le retint à diner avec sa femme et Bourdonnette qui étaient là comme ouvrières*

Boiu*donnette était près de Camille à table^ et de temps en temps ils se serraient la main sous la serviette. Ces serrementsde mains voulaient dire biei^ des choses, par exemple :

— M'aimes-tu toujours, Bourdonnette ?

— Si tu savais comme je suis heureuse, Camille.

— Et notre mariage?

L'on vivait sobrement chez le curé, qui lui-même poussait la sobriété jusqu'à ses dernières limites. Il

n'y avait que du vin de Tannée. Bemucbon Taurait souhaité plus vieux; mais pour jeune qu'il fût, il

L n'en laissait point chômer son verre. C'était im buveur déterminé que Bemuchon et sur lui l'exemple du Guré n'avait point prise. Gonde servit des extra en l'honneur du bachelier, des œufs au lait aromatisés de vanUle et une tarte aux amandes. Le bon curé

. coupait la tarte lorsqu'on frappa à la porte.

t — Je parie que c'est M. Lestour qui vient te faire compliment, dit-il à Camille.

— Oh I non, Monleu, ce p'est point là son coup de maillet.

— C'est peut-être Françoise, la servante deM. Ponteau, dit Zéline.

Cependant Gonde avait ouvert et U se trouva que c'était un paysan des environs. 11 avait mis pied à terre, et il tenait son cheval par la bride d'une main, tandis qu'il portait de l'autre main le bâton dont il avait heurté la porte.

— M'sieu le curé est-eille là ? demanda-t-il à Gonde ♦

— Oui, que lui voulez-vous ?

— C'est mon bonhomme de père que ça l'étouflfe et que l'en a pas pour deux heures.

— Avez-vous été chez le médecin?

— Ma fri non, le bonhomme est si vieux que je n'avons plus rin à faire, y cré.

— C'est égal, reprit Gonde, vous deviez aller quérir j le médecin.

— Oh ! ma M, que qui ferait le médecin puisque o faut bin qu'eille moure.

Gonde prévint l'abbé Saint-Leu qui se leva de table et dépêcha Bernuchon à la sacristie afii^ d'y prendre | les objets nécessaires à l'extrême-onction.

Avant de quitter le dîner, Bernuchon se résuma le mieux possible dans son coup de l'étrier. Je dis de j l'étrier pour parler d'après l'usage, et quoique Bernuchon dût marcher à pied à côté du paysan qui ' avait voulu que M. le curé montât sur le cheval.

Au moment où le paysan frappait, Saint-Leu allait dire une grande chose qui eût rempli tout le monde de joie.

Il allait demander positivement à Bernuchon la main de Bourdonnette pour son fils. Mais, réclamé par i son devoir sacerdotal, il était parti sans faire devant la famille réunie cette ouverture dont il savourait ^ d'avance le bon effet.

Camille et Bourdonnette restaient seuls avec Zéline. Et là, pendant qu'une Ueue plus loin, un homme ago- j nisait, trop l'un à l'autre pour songer douloureusement à ce contraste, ils se faisaient tous les deux mille petites gentillesses, toutes farcies d'amour. Entre autres, elle mordait au gâteau de Camille, tandis I

qu'elle lui tendait le sien, en l'agitant devant sa bouche comme on fait pour appâter les petits oiseaux. Et elle riait ! oh I elle riait. Jamais elle n'aurait osé faire cela devant M. le curé. Elle Taimait beaucoup, mais il lui imposait bien plus que son parrain, et surtout bien plus que sa marraine.

— J'ai travaillé pour Millot aujourd'hui dit-elle. (Elle l'appelait souvent Millot par amitié).

— Et qu'est-ce que tu as fait?

— Je t'ai fait une chemise.

Et elle s'était levée de table et avait coiuii à l'embrasure de la croisée où l'ouvrage se trouvait empilé sur des chaises, puis elle était venue la lui montrer.

— Tiens, regarde comme elle sera joUe quand elle sera achevée, les boutons ne paraîtront pas.

Camille fasciné par ces petits airs si féminins et pourtant si naturels, était pris de cette rage de caresses qui affectent les jeunes gens tendres à l'excès.

— Tiens, tiens, s'écria-t-il, entre ses dents serrées ; je vais te manger. Zéline, faut-il que je lui emporte un morceau de la joue?

Mademoiselle Justine Lestour, conduite par sa servante parce qu'il faisait nuit et qu'elle avait peur, vînt savoir si M. Camille était reçu.

— Papa, dit-elle, m'envoie demander si vous êtes reçu.

— n est reçu, cria Bourdomiette.

— Angélique, allez le dire à papa, reprit Jùstme. Justine était déjà grandette. Elle avait treize ans,

rage où la petite fille tourne à la femme et elle cqjifir mençait d'avoir pour Camille, qui la traitait en enfant, quelque chose de plus que de l'amitié, un amour en germe. Non, même pas cela. Que notre laiigue est pauvre ou plutôt que je suis un pauvre écrivain 1

Seulement, elle trouvait M. Camille bien de sa personne. EUe était contente lorsqu'il lui disait :

— Eh bien, petite Titine.

Et lorsqu'il lui chatouillait le nez çïvec ses tresses,

Que Bourdounette en fit autant, elle n'avait pas 1q quart de satisfaction.

La preuve que ce n'était point encore de l'amour . qu'elle avait pour Camille, c'est qu'elle n'était nullement jalouse de Bourdounette.

La preuve que c'était plus que de rimûtié ; c'est que si on lui eût demandé : qui aimez-vous le mieux de ÇamiUe et de Bouydonnette, elle eût dit nçuvement t

— Je les aime beaucoup l'un etl'autre, mais ee n'est pas la même chose.

Justine savait devoir trouver à la cure Zéliue et sa filleule ; et comme elle faisait déjà sa petite maîtresse de maison, elle voulait les presser de venir en journée chez elle afin de mettre en état son linge de lessive.

£t puis, mademoiselle avait une robe à $e faire faire.

Pendaut pe bavardage entre femmes, Camille s'amusait à rouler autour de son doigt Tune des tresses de la petite Lestour qui de temps en temps se retournait et le regardait en souriant.

— Est-il ennuyeux, s'écriait Bourdonnette en lui tapant sur les doigts I II nous empêche de causer.

De la part de Bourdonnette, il y avait dans ce mouvement une jalousie latente.

— Titine est presque aussi grande que toi, disait Camille à Bourdonnette, à travers leur conversation qu'il coupait sans le moindre scrupule.

— Oh I non pas encore, disait Justine que flattaient les moindres prévenances de Camille.

— Je vais vous mesurer.

— Non, s'écriait Bourdonnette, tu nous ennuies. Enfin comme on ne travaillait point après diner,

car les veillées ne commencent que plus tard, Bourdonnette eut l'idée d'organiser un petit jeu entre Justine, Camille et elle.

Zéline serait spectatrice, à moins qu'elle n'aimât mieux coudre ou repasser.

Il s'agissait simplement, quatre mots étant donnés, de deviner le mot que l'un des joueurs disait à l'oreille de l'autre. Ils tirèrent au sort à qui serait pot de

chambre le premier. Le hazard voulut que ce fût Justine.

Les quatre mots donnés étaient : chien, louis, jacinthe, blouse. C'était Bourdomiette qui les avait choisis.

Maintenant qui d'elle ou de Camille dirait à l'autre le mot à deviner par Justine ? Il y eut conflit.

— Donne ton oreille, disait Camille à Bourdonnette.

— Non, donne la tienne, répondait Bourdonnette, Camille céda. Il tendit son oreille...

— Je t'aime, lui dit Bom-donnette, et elle se retira. Voilà justement ce que voulait lui dire Camille.

n se mit à rire ; et tout haut :

— Eh bien, nous avons eu la même idée. Je voulais dire ce mot-là. Voyons, Titine, quel est-il?

Justine réfléchit un peu.

— Jacinthe^ dit-elle.

— Non, fit gravement Camille.

— Non, refit Bourdonnette, mais elle éclata de rire.

Camille, qui avait la main derrière elle sur le canapé, la touchait légèrement du bout du doigt, signifiant qu'il ne fallait pas qu'elle rit.

— Qu'avez vous à rire, Bourdonnette, disait Justine? Eh bien, si ce n'est pas Jacinthe, c'est chien I

— Ah ! s'écria Camille, on ne dit qu'un mot, tant

pis; VOUS avez perdu, Titine, C*est^à-dire que vous restez pot de chambre. Voyons, à moi de dire quatre autres mots : victoire, couture, malade, chaise. Ton oreille, Bonnette ?

Et il lui dit tout bas :

— Je t'adore. Bonnette, mon pauvre ange, et j'attends avec impatience le moment où tu seras ma petite femme.

Justine, qui le regardait parler sans l'entendre, s'écria :

^— Ohl monsiem'Cajnille,voustrichez. Vousnedites pas seulement un mot. Vous en dites bien trente-six.

— Raison de plus pour que vous deviniez, repartit Camille d'un grand sang-froid.

Sans trop scruter cette réponse fallacieuse, Justine dit, voyant que- Zéline cousait :

— C'est couture,

— Non, fit Bourdonnette.

— Ah I mon Bien, je n'ai guère de chance.

Zéline, de très-bonne foi, ajouta :

— Pauvre demoiselle Justine! c'estaussi très-difficile, votre jeu, continua-t-elle en s'adressant à Bourdonnette. Beviner un mot sur quatre 1 si la première fois, mademoiselle ne devine point, tu te mettras à sa place, Bourdonnette ; et nous verrons si tu t'en tireras mieux.

— Oh I non, Zéline, laissez, répUqua Justine pi-

quée d'honneur; jusqu'à ce que je devine, je resterai pot de chambre.

A moi de dire les quatre mots, dit Bourdonnette.

Voyons! cheminée, ciseaux, Camille, bonheur...

Alors se penchant vers Camille elle fut prise d'un fou rire, à cause de l'idée où elle était de continuer sa supercherie. Mais Camille la pinça pour la faire taire, et elle dit à demi-voix : Holà ! Camille.

Puis elle ajouta plus bas : Je ne pense qu'à toi, mon chéri; quand parleras-tu à Monleu de notre mariage?

— C'est Camille^ dit Justine.

Bourdonnette fit signe que non. Camille se souvint qu'elle avait dit : Holà ! Camille.

— Si fait, s'écria-t41; tu as dit : holà ! Camille.

— C'est vrai, dit Bourdonnette, je suis prise.

Aussi bien, il était temps que la plaisanterie finît.

Le jeu continua, Bourdonnette étant pot de chambre; seulement comme il n'y avait pas de compérage entre Camille et Justine, Bourdonnette devina promptement le mot ; et elle revint au jeu avec Camille. Car la pauvre Justine avait été débusquée une seconde fois. Sur les neuf heures, Zéline et Bourdonnette s'en allèrent et conduisirent jusqu'à sa porte mademoiselle Justine. Camille sortit avec elles.

Il allait au-devant de Saint-Leu et du sacristain.

Si quelque lecteur s'intéresse au moribond, il mè sera reconnaissant de lui annoncer que le pauvre diable rendit le dernier soupir avant que le curé fût arrivé chez lui, de sorte que le curé ne pouvant plus Teindre, remplaça Tonction par une longue prière à laquelle Benmchon resta tout à fait étranger.

Prier n'était point dans les attributions du sacristain. Son affaire consistait à sonner les cloches, ptéjsenter les burettes, agiter Tencensoir, et chanter en latin des prières qu'il ne comprenait ni ne se souciait de comprendre. Ponc, à l'heure où le curé priait bas près du ht mortuaire, — dans la chambre voisine, Bemuchon n'avak point le courage de refuser tm Verre de vin des eafeàits du défunt qui so«paient du

meilleur appétit comme s'U se fût agi du grand turc.

Mais laissons là le paysan. Puisque sa mort ne jfit pas pleurer ses enfants, ne soyons pas plus royalistes que le roi. Ne pleurons pas, sourions plutôt à nos deux amoureux.

Le curé demanda positivement la main de mademoiselle Bourdonnette. Bemuchon et sa femme, qui avaient nourri cette idée, furent bien heureux de la voir venue à point ; et il va sans dire qu'il n'opposèrent au mariage nulle difficulté.

On prit seulement un mois pour les préparatifs* Bourdonnette tenait à se faire un trousseau. Camille lui disait :

— Tu le feras après, qu'importe ?

Mais elle le voulait auparavant : maoie de fenmie»

H fut convenu qu'elle n'irait plus en journées;! qu'elle ne travaillerait que pour elle, et qu'elle demeurerait à la cure avec son mari. Camille et le cuïé le voulaient ainsi. Bourdonnette ne souhaitait pa^ mieux. Mais cela contrariait im peu le parrain et la marraine en ce qu'ils perdaient de vieilles habitudes.

Il fallut s'occuper des pubUcations. Ainsi M. Ponteau fut averti du mariage ; et les bras lui tombèrent.

c( Ce p'est pas lui qui aurait commis la sottise d'épou* ser Bourdonnette, une simple ouvrière, fi donc ! Estce qu'on se mésaUie? » Voilà pourtant où se niche la

Itir morgue aristocratique, dans Tâme d'un vétérinaire I) ne c( Et encore, ajoutait-il, une fille qui n'a pas seuleiK ment trois sous de dot. »

Jet — . Tu t'en repentiras, disait-il à Camille, aujour-

d'hui l'on n'épouse pas les femmes pour ce qu'elles là sont, mais pour ce qu'elles ont.

(]C n lui débita im long discours sur la fugacité de

:el l'amour et la constance des besoins matériels, long é discours entièrement perdu, car Camille qui jusque-là approuvait toujours M. Ponteau, ou du moins feignait $ de l'approuver, répondit qu'il était sûr d'agir très-raiille sonnablement, et d'ailleurs que c'était l'avis de l'abbé Saint-Leu.

Aussi de quoi se mêlait, je vous prie, cet endiablé le, vétérinaire ! ce qui lui fit tomber les bras bien autre- .j; ment, ce fut quand il vit sur le projet d'acte de publiiez . cation que lui remit Camille, que Canûlle était fils ^ ; naturel.

t i — Corne du pied , s'écria-t-il , j'aidais dû m'en

j douter. Alors je comprends, mon ami, pourquoi tu

:.. épouses Bourdonnette. Les deux font la paire.

i — Quelle paire? dit en pâlissant le jeune homme,

que commençait d'impatienter la sottise de M. Ponteau.

— Eh I la paire, quoi I je ne dis pas cela pour t'être désagréable.

Camille le laissa tout en proie à sa stupéfaction; et revenu chez lui fort ému, il monta dans sa chambre, et pleura, la tête entre ses cotides.

Le mot du vétérinaire, où il voyait miè intention méprisante, lui pesait terriblement sur le eœur. n avait beau se dire : C'est un sot. Que m'importe l'opinioa d'un sot, pourvu que j'aie Bourdonnette et que je sois heureux?

n n'en rencontrait pas moms sm». sa route quelqu'un ou quelque chose qui cahotait son bonheur.

Saimt-Leu, jugeant que Camille était à peu près homme à dix-neuf ans, et d'ailleurs prei^sé par cette circonstance qu'il se mariait, avait songé à déclarer sa paternité devant la famille assemblée.

Deux considérations l'inclinaient à la taire : Premièrement, il craignait que les personnes mal intentionnées ou peu intelligentes ne la trouvassent scandaleuse à cause de son état présent ;

Secondem^t, il s'enlevait la possibilité de disposer ouvertement de tous ses biens en faveur de Camille, n faudrait prendre im biais, réaliser sa fortune et faire des dons manuels.

S'il avait deux raisons pour ne rien dire, il en avait deux autres poiu* parler :

Le besoin d'être aimé comme père par celui qui était son fils ; besoin impérieux qu'il avait comprimé

à grand'peine, jusque-là; et le désir que son fils portât le nom de Jardol et le transmît à ses propres

^ enfants.

Incertain sur la parti qu'il devait prendre, il était

', venu à Poitiers invoquer l'oracle du barreau d'alors,

M. Boncenne.

M. Boncenne lui conseilla de marier son fils sous

! le nom de CamiUe et comme enfant natureL simple ;

puis, lorsqu'il aurait atteint cinquante ans et son fils vingt et un (âges obligés) de l'adopter.

— En l'adoptant, lui dit M. Boncenne, vous lui donnerez votre nom et vous le rendrez habile à vous succéder pour la totalité de votre fortune; tandis qu'en le reconnaissant, vous ne lui donneriez que votre nom et les trois quarts de votre fortune. L'autre quart écherrait à vos collatéraux jusqu'à con-

^ currence du douzième degré. Ainsi, croyez-moi, adop-

j tez-le.

» D'ailleurs, sans attendre qu'il soit majeur et que vous ayez cinquante ans, vous pouvez l'adopter par une clause de votre testament ; de façon que si vous

^ mourez, il hérite à la fois de vous nom et fortune.

» L'adoption a sur la reconnaissance, outre l'avantage que je vous indique, celui de vous soustraire, non peut-être aux suppositions, mais aux assertions malignes.

208 UN PRÊTRE EPf FAMILLE.

» n se peut, ajouta le jurisconsulte, que l'acte d'adoption que vous ferez dresser par le juge de paix et où figurera votre consentement et celui de votre fils ne soit pas homologué par le tribunal de première instance ; mais il y a un autre degré de juridiction, la cour royale. Et je ne crois pas d'ailleurs qu'on puisse rejeter l'homologation en se fondant précisément sur votre caractère sacerdotal, car si la loi ne prescrit pas le cas fort rare où im prêtre veut adopter, conséquemment elle ne fait aucune défense à cet égard ; et c'est un axiome de droit que ce qui n'est pas défendu est permis.

» Que si la corn*, après le tribunal, refuse d'homologuer, vous aurez toujours la ressource d'une reconnaissance par acte authentique.

Le curé se laissa convaincre et suivit la voie que lui avait tracée le jurisconsulte. Il commença par constituer à Camille cinquante mille francs de dot dans un contrat dressé par maître Sabouret, notaire à Coulonges. Il fallait les actes de naissance de Camille et de Bourdonnette, on fit venir de Paris celui de Camille ; il portait : Jules Camille né le 23 décembre 1822, de père et mère inconnus.

Quant à Bourdonnette, l'on ne savait oi\ prendre son acte de naissance et l'on se contenta de demander au juge de paix de Coulonges, im acte de noto-

riété où sept témoins : le curé, Bernuchon, Zéline, M. Ponteau, M. Lestour, l'aubergiste chez qui la femme Bourdon était morte, et enfin l'instituteur primaire consignèrent ce qu'ils savaient.

L'acte de notoriété fut homologué par le tribunal de Niort.

Pour le consentement à leur mariage, il fallut assembler des conseils d'amis. Car ni Sain1>-Leu qui ne s'avouait point le père de Camille, n'avait le droit de donner seul ce consentement, ni Bernuchon et sa femme ne le pouvaient non plus tout seuls , parce qu'ils n'avaient point encore adopté Bourdonnette.

Toutes choses étant en règle, le mariage eut lieu. À lamairife ce futM. Ponteau quile célébra, à Téghse Saint-Leu,

M. Ponteau avait son écharpe, et l'instituteur, qui était en même temps secrétaire de la mairie, tenait la plume.

n y avait quelques spectateurs, surtout des femmes du bourg, qui se disaient l'une à l'autre :

— Ehl ma grand'foi ol est un champili étout.

Qu'est ou qu'ol est son père ? M'sieu le curé d'hasard.

Et comme il n'y a pas de cancans que l'on ne fasse dans les petits bourgs, une femme du bourg, la Thomassin, prétendait être sûre que M. Camille était le

fils d'une grande dame et de son domestique, et qu'il avait été confié à M. le curé de Saint-Pompain.

Pendant que Ton murmurait ces sottises et bien d'autres, dans la salle de la mairie, M. Ponteau, après avoir donné connaissance des pièces et lu aux futm's conjoints les art. 212, 213 et 214 du code civil, posait les questions obligées :

— Jîiles CamiUe, consens-tu à prendre pour légitime épouse la fiUe Adélaïde Bourdon, connue sous le nom de Bom'donnette ?

. — Oui, monsieur.

— Et vous Adélaïde Bourdon, consentez-vous à prendre pour légitime époux Jules Camille ici présent,

— Oui, monsieur.

— Au nom de la loi. Je vous déclare mariés.

M. Ponteau ne doutait pas que Camille ne fût le fils de Saint-Leu ; mais il n'en avait point, comme il disait, une certitude mathématique ; et il voulait avoir cette certitude-là.M ème connaître les tenants etaboutissants.

— Laissez bêler le mouton, s'écriait-ii, quand on lui parlait de ce mariage. Je saurai bien ce que c'est que tout ça. {Il était froissé que le curé ne se fût point ouvert à Itd de son secret.)

— Moi que diable, je suis lem^ ainî?

Mais point asëez froissé pour refuser une invitation au diner de noces. 11 apporta même la bouteille

d*eau-de-vie qu'il avait promise à Camille^ et alla jusqu'à lire une pièce de vers en manière d'Épithalame. C'est à l'hymen qu'il s'adressait et il lui débitait des choses qu'il est bienséant de taire.

Par exemple, l'aurore aux doigts de rose (pauvre aurore! que ses doigts sont fanés) appelée par cet indiscret hymen, devait surprendre Camille et Bourdonnette... Comment? M. Ponteau le disait positivement ou du moins avec des circonlocutions mythologiques transparentes ;

L'un à l'autre enlacés comme Mars et Vénus.

Canaille trouva ces vers ridicules. Bourdonnette en rougit. Tout le monde en fut confus, excepté l'antipoëte qui se frotta les mains d'aise, et porta de luimême sa sauté.

M. Lestour était invité. Mais il n'avait pas voulu venir parce qu'il y avait quelqu'im qui ne lui allait pas, M. Ponteau. A part lui, ou devant ses domestiques et ses affidés, il ne disait jamais que cette canaille de vétérinaire ; tandis que, de son côté, le vétérinaire disait : cet imbécile de Lestour ou encore : ce gas de Lestour.

Dans le cours du dîner, M. Ponteau, dont le moindre défaut était de manquer de tact, parla sans qu'on l'en priât de ce gas de Lestour.

2i2 UN PRETRE EN FAMILLE.

Il dit que le métayer de la Barbaudière, voulait lui donner une pile parce qu'il faisait la cour à sa femme, et je ne sais quoi encore.

Or, la petite Justine était là chez le curé, à table, près de Boiu*donnette. La pauvre enfant, qui avait déjà le coeiu* gros du bonheur de Bourdonnette, rougit profondément et les larmes lui vinrent aux yeux.

Bourdonnette, qui était un bon ange, lui serra la main sous la table comme pour lui dire :

— Ne faites point attention aux paroles de cet homme ; moi, je vous protège et je vous aime.

Ce témoignage d'aflfection la fit fondre en larmes. Elle s'enveloppa la figure de sa serviette et sortit.

Bourdonnette, en costume de mariée, la rejoignit sous la tonnelle. Justine se jeta à son cou.

— Voyons, Justiae, je vous en prie, séchez vos yeux. Et rentrons dans le salon. Nous allons les bassiner d'eau froide, vos yeux. Il ne paraîtra pas que vous ayez pleuré.

» Ne faites donc point attention à ce que dit ce vilain homme.

» Qu'est-ce que cela vous fait qu'a dise ce qu'il voudra ; je regrette bien qu'on l'ait invité. Si c'était à refaire I Mais pourtant on ne pouvait guère s'en dispenser, puisque c'est lui qui nous a mariés, Camille et moi.

Justine, la voix entrecoupée de sanglots, disait poiu* toute réponse :

— Ah I je s... uis... bi... en... mal... heu...reuse! Pour quérir de Teau Bourdonnette avait couru à la

cuisine, où Gonde était, cela va sans dire, bien affairée. Elle revint portant une écuelle pleine d'eau, et elle se mit en besogne avec la serviette que tenait encore Justine de lui baigner les yeux et de les lui dérougir.

— Moi, je vous aime bien, Justine, disait Bourdonnette. Je vous aime, comme si vous étiez ma sœur. Venez avec moi, je vous en prie. Nous nous assiérons à nos places, et il ne sera plus question de rien, vous verrez.

Justine avait dit qu'elle voulait retourner chez elle, pour ne plus voir M. Ponteau. Mais les prières de Bourdonnette furent si tendres qu'elle céda.

D'abord qu'elles furent sorties toutes deux, Zéline, qui était voisine de M. Ponteau, lui avait représenté poliment qu'il avait eu tort de parler de M. Lestour, comme il l'avait fait devant sa fille.

— Ehl mon Dieu ! qu'elle le lui répète. Je ne m'en moque pas mal, avait-il répondu.

11 y a des hommes pour qui les délicatesses les plus banales sont lettres closes.

Ainsi ce Ponteau ne prenait pas garde qu'en disant :

ce gas de Lestour, il avait blessé Justine, contre laquelle il ne devait avoir aucune inimitié, dans raflfection et le respect qu'elle avait naturellement pour son père]; et qu'en racontant l'histoire de la Barbaudière, il l'avait blessée dans sa pudeur, d'une part, et d'autre part, eiïcajée à cause des menaces que faisait le métayer.

Le curé ne put se retenir de montrer à M. Ponteau la double ou triple sottise qu'il avait commise.

— Ah bah I Est-ce quelle comprend, cette drôlière?

— La preuve qu'elle comprend, reprit le curé, c'est qu'elle s'est en allée suffoquée par les larmes. Bourdonnette est à la chercher. Elles vont revenir. Vous ne parlerez plus de son père, je vous en prie, monsieur Ponteau, ajoutait le curé, qui, tout indigné qu'il était, déguisait son indignation par politesse d'hôte.

Le vétérinaire promit et il tint parole. Seulement, comme il était ce qu'en province on appelle un original, c'est-à-dire d'un caractère désagréable, il bouda toute la soirée et ne dit presque mot.

Le curé lui avait donné une leçon, et lui, monsieur le maire ne voulait point en recevoir. Pour comble, il la lui avait donnée d'une façon très-polie, si polie qu'il s'en trouvait insulté. Les gens mal élevés sont comme cela. Ils croient voir des épigrammes dans la poUtesse qu'on a avec eux.

Lui-même s'était offert à jouer de la flûte pour faire danser.

Quand on lui en parla il répondit qu'il avait mal à la tête, qu'il n'était point en train. Bref, il refusa. L'instituteur qui jouait un peu du violon, sans principes, en ménétrier, proposa son coup d'archet si imparfait qu'il fût.

A mesure que sa niaise bouderie gagnait M. Ponteau, Justine revenait à la gaieté. Il semblait qu'elle prit sa revanche. Camille la fit danser et ce fut pour elle une joie extrême.

Elle oubliait tout, même le mariage de Camille avec Bourdonnette, ce mariage qui semblait devoir le lui enlever pour toujours.

M» Ponteau s'en alla de bonne heure, tout pognon, malgré les instances que fit Camille pour le retenir.

ïl y avait, à la noce, une demi-douzaine de paysans fet de paysannes qui avaient fait letkr première communion en même temps que Camille et Bourdonnette.

Le bon curé, assis dans un coin du salon, regardait mélancoliquement cette jeunesse rieuse. 11 songeait à sa propre jeunesse, à Julie, à Paris, etc., etc. Mais sa tristesse était tout miel et sans aigreur. H était heiu?eux du bonheur de ses enfants, ne crai-

gnant qu'une chose, c'est qu'il ne passât trop vite.

L'exemple de sa vie qui, à im moment donné, avait été si pleine d'illusions, et qui, tout à coup, s'était sentie brisée, n'était guère capable de le rassurer. Il priait dans son coin, quoiqu'il n'en eût pas l'air. De temps en temps Bourdonnette venait l'embrasser. Justine lui fit rattacher sa robe, dont une patte s'était défaite du bouton.

S'il priait même le soir pendant le bal, combien n'avait-il pas prié le matin, quand il les avait bénis tous deux.

Certes, c'était une chose admirable que ce prêtre donnât à communier à son propre fils, ou le mariât devant Dieu. Jamais il n'avait ressenti une pareille émotion. Il pleura quand il leur fit baiser la patène. Il les exhorta en dès termes tels qu'on n'en a pas ouï de pareils.

— Mes enfants, leur dit-il, vous allez être l'un à l'autre ; vous allez réaliser la vie dans ce qu'elle a de plus essentiel; vous allez vivre comme Dieu souhaite qu'on vive, par l'amour. Votre bonheur est immense, admirez-le. Mais n'oubliez point qu'il est fragile et que d'un souffle Dieu peut le briser. C'est comme une bulle de savon lumineuse. Et cependant je ne vous dirai point : n'en jouissez qu'à demi, car il va disparaître. Non, je vous dirai plu-

tôt : Tâchez de n'en rien perdre, gonflez-en Theure qui sonne. C'est une erreur de croire que Dieu veut qu'on se sacrifie pour se sacrifier.

« L'idéal n'est point le sacrifice. L'idéal est la joie pure et sans remords. Si le sacrifice est la grandeur près de l'assouvissement des mauvaises passions; c'est la petitesse près de la joie inoiOfensive. Soyez bons, généreux, dévoués pour ceux dont vous pourrez être l'appui; mais aimez-vous, aimez-vous beaucoup. L'amour, voilà votre récompense terrestre. ,Et cet amour, n'en doutez point, ce sera Dieu, Dieu lui-même entre vous.

M. Ponteau, qui était présent à cette exhortation, en fut scandalisé. Il trouvait que ce langage était indigne d'un prêtre, et il ne se fit point faute, après la messe, de le téifioignerà Saint-Leu.

Il ne manque point de gens comme M. Ponteau qui sont charmés d'entendre prêcher une morale excessive et ultra-humaine, à condition qu'ils ne la suivent pas ; et qui, dans Jeiu* ineptie, veulent qu'un prêtre parlant à des hommes (souvent des hommes assez misérables, témoin M. Ponteau), leur parle comme s*il s'adressait à des anges.

D'ailleurs, personne n'est plus bêtement scrupuleux, plus intolérant des Ucences chrétiennes que les

êtres totalement dépourvus de religion, ou qui, du

moins ne considèrent la religion comme bonne qu'au moment de mourir.

« n n'y a rien de si humiliant , dit Montesquieu dans les Lettres persanes^ que de penser qu'on scandalise les impies mêmes. »

Dès qu'ils furent Tim à l'autre, dans leur petite chambre, Camille effeuilla des roses entre les draps.

Bourdonnette, franchement innocente, ne fît point les singeries pudiques auxquelles il parait que les demoiselles se croient obligées ; par exemple, de se tourner du côté du mur et de fermer à demi les yeux. Non. Comme la mère-grand du petit Chaperon-Rouge, elle ouvrit grands les yeux pour le mieux voir, et grands les bras, pour le mieux embrasser.

- Et voilà le miracle de l'amour, il supprime toutes les hypocrisies.

Avec lui, l'on est naturel, noble, pur à cette première rencontre. Sans lui, l'on y est diplomatique, misérable, et honteux de soi-même.

Tandis que ces deux êtres vierges se fondaient en un seul sous la toute puissance de l'amoiu? et éprouvaient tous les deux pour la première fois cette exanimation savoureusement préparée qui est le plus admirable don que la créature ait reçu du Créateur, le prêtre, le père, quelques pas plus loin, l'imagination troublée malgré lui par le souvenir de sa

jeunesse, s'imposait à genoiix et priait de toutes ses forces pour écarter le fautôiue de Julie, dç Julie Rimante, de Julie enchanteresse.

Et pourquoi le révoquer, se disait-il au milieu 4? son anxiété. Suis-je coupa}>le en sopgjçant à elle?... la mère de ipon fils I Mon fils 1 oui, à çpn touf d'êtrp heureux! moi^ je pe m'appartipîis plus. Jq mq suis donné à DJeu; pt je resterai à lui. Si j'avais d'ail|pufs à prêter jnon sprment, je le prêterais encore, p p'^tait plu^ possible, pour moi, que d'être jce que jp suis.

Et, în^lgré topt, la réflexion j'empoirtait loin. Il se deuxandait s'il n'aur^i|; pas agj d'unp mapière plus sage, en ne tenant çoint sa vie pour î)risée jay l'infidélité de Julie ; en recommençant l'ampur avec unp autre femme; car toutes ne sont pas traîtresses et corrompues. La vertueuse Bourdonnette en était un pxemple. Qui sait? plus tard, il en aurait peut-être trouvé une au^si parfaite et comme sa précurseuse. Doit-on se décourager après un essai malheureux? Il p'y a pas qu'une femme dans le p}onde, il y en a des millions. H n'y a pas qu'une nuance d'amour, il y pn a cejit.

I)u tas, pn cherchant bien, il aurait pu tirer son bonheur, pt voilà l'expérience! Elle n'a point les yei|x sp la face, mais suy le (Jerrière de la tête. Elle

voit à reculons ; c'est-à-dire qu'elle juge le passé, incapable de rien conclure touchant l'avenir.

Elle dit à chacun de nous : Comme tu as eu tort dans telle conjoncture I comme on t'a trompé I comme tu te garderais bien d'avoir tort et de te laisser tromper si la même conjoncture se représentait I

Or, quand la même se représente, vêtue de neuf, l'expérience qui passe à côté ne la reconnaît seulement pas. Et à nous qui l'interrogeons : Cette fois, aurons-nous tort... cette fois, serons-nous trompés?

•^ Ah ! bahl répond-elle, c'est bien dififérent.

L'expérience aurait évidemment tenu ce langage à Saint-Leu, peu de temps après l'infidélité de sa maîtresse, s'il avait voulu se marier; et aujourd'hui qu'il regrettait presque de ne s'être pas marié, l'expérience ne lui adressait nulle critique.

Je dis qu'il regrettait presque de ne s'être pas marié, cela ne signifie pas qu'il regrettât d'être prêtre.

A l'époque où il le devint, il avait deux vocations également impérieuses, mais qui se soutenaient et ne pouvaient se séparer dans son cœur : La vocation du célibat; la vocation du ministère chrétien. La première avait certainement décidé de la seconde. Pour vivre chaste, il lui fallait un appui, et cet appui, il le

trouvait dans la mission ecclésiastique. Plus tard, les devoirs pieux du prêtre firent le charme de sa vie, et lui devinrent comme une nécessité dans le déploiement de sa force morale. Il put juger que nulle autre position ne lui eût convenu. Il put juger aussi que ceUe-là lui conviendrait bien mieux s'il y avait avec lui une femme, et même la plus médiocre qui serait alors comme le tamis de son cœur, gardant tout le grossier de Thomme, et laissant tomber ce qu'il a de meilleur sur l'humanité I

n passa la nuit à lire Y Imitation^ le livre du sacrifice.

Le lendemain, M. Ponteau ne manqua point de dire à Camille des, choses saugrenues. Bourdonnette était gaie; Camille triste. Il aurait voulu être seul avec sa femme ; et Bernuchon et ZéUne étaient là ; et il fallait faire visite à M. Lestoiu* ; et il n'y avait nul moyen d'échapper au vétérinaire.

Heureusement, les noces finirent.

Singuhère invention, que les noces I Vous croyez qu'elles ont lieu pour le plaisir de ceux qui se marient? pas du tout. Pour le plaisir de qui? des Cousins, des cousines et des prétendus amis.

J'y vois quelque chose comme le baptême maritime : suppUce pour les patients ; partie joyeuse pour les spectateurs. ^

Si le mariage doit être heureux, il semblé qu'on veuille se venger d'avance contre les époui dii bonheur qli'ilà aurëiii ; s'il doit être iHalheureux, qii'on ait ridée charitable de les aguerrir.

Tout le monde sait que les poètes traînent lentement leurs rêveries. Il y a, à cela une raison péremptoire ; c'est que la première lyre fut faite avec la carapace d'une tortue ramassée par Mercure sur les bords du Nil; d'où les Latins ont conservé à la lyre le nom de Testudo.

Nous avons donc été entortués dès l'origine et par héritage, nous le serons toujoiu^s. Fous que nous sommes, nous portons avec nous notre petite maison et d'une allure si flâneuse, que cela nous donne un faux air de paresse.

Aussi un bourgeois à qui l'on eût demandé : savezvous ce que fait M. Camille, aurait infailliblement répondu : il ne lait rien.

Que voulez-vous? Camille n'avait même point cette occupation rurale qui consiste à talonner des domestiques.

Son père et sa femme seuls savaient bien qu'il travaillait. Il n'y avait pas de chef-d'œuvre littéraire, ancien ou moderne, français ou étranger, qu'il n'étu^ diât dans ses moindres détails.

Il n'y avait pas d'ouvrage philosophique en crédit qui ne fût l'objet de sa méditation. Et comme la nature l'avait créé poëte (je prie le lecteur de ne pas confondre ce que j'appelle un poëte avec un vétérinaire qui a la manie de rimer), les cordes de sa pensée étaient toujours tendues au doigt de l'ange inspirateur.

Il écrivait peu de vers parce qu'il avait vraiment le feu sacré; c'est-à-dire des façons de sentir inédites, inédites d'exprimer.

Or, de même que rien n'est plus facile que de travailler sur un patron ; rien ne l'est moins que d'engendrer quelque chose d'entièrement personnel. L'inspiration est insufQsante, après elle il faut la patience. Camille mûrissait une pièce dans sa tête longtemps avant de l'écrire; car l'écrire comme il la voulait, c'était faire un tour de force. Et il était besoin qu'il prit haleine d'abord. — Puis quand il l'écrivait, il allait lentement à l'instar du clown qui se disloque. Somme

toute, il travaillait beaucoup de ce maître travail de l'esprit qui sera toujours impalpable aux sots.

Les nouvelles de Paris lui arrivaient par le Journal des Débats auquel Saint-Leu l'avait abonné. Il connaissait les faits et gestes de l'école romantique qui manœuvrait alors d'estoc et de taille contre la vieille école classique. Et il aimait voir cette mêlée parisienne, mais de loin et du bout de sa lorgnette.

Saint-Leu avait contribué puissamment à lui enlever ses illusions sur la gent littéraire qu'il avait approchée dans sa jeunesse ; et sur la fumée de la gloire qu'un vent debout refoule presque toujours vers notre cœur au point de nous asphyxier.

Lui-même se sentait un caractère trop élevé pour donner cette flexion de reins, à laquelle doit se résoudre l'ambitieux qui prend son élan, omnia serviliterpro dominatione.

D'instinct, il méprisait la renommée, et par calcul il la méprisait encore plus. Un jour qu'un exemple mémorable était venu l'avertir que tout passe jusqu'aux noms les plus célèbres, il avait jeté sur une feuille de papier ces quelques mots :

« Cette pauvre Renommée I comme elle me fait rire I comme je me moque d'elle I Elle ne doit pas être prise plus au sérieux que les grandes coquettes. Les gens de talent qui se mettent à genoux devant

elle poiir implorer ses faveurs sont vraimeîit trop dadais dans cette posture. D'autant qu'après avoir fait semblant de les écouter, la renommée se lève, les salue et sonne Toubil, son valet dé cHambre, qui, trouvant messeigneurs à genoux, les yeux tournés vers la porte par où vient de sortir la renommée, leur demande ce qu'ils font là.

» Eh I eh ! peut-être, vaudrait-il mieux jotier au bilboquet que d'écrire, n'était que la littérature est une manière de pharmacie morale où l'on trouve des médicaments contre les affections de l'âme; »

tamille avait raison.

Ce n'est plus la peine qu'un poète s'adresse aii public.

Qu'il meure bravement, génie inconnu ! Et suivant un niot de Montesquieu, sans déplier. D'ailleurs, il y a chez nous tant de Midas qui préfèrent la musique de Pan à celle d'Apolloii sans qu'il leur pousse pour cela des oreilles d'âne, comme à l'ancien I Apollon aurait trop de peîhe aujourd'hui à fabriquer lesdites oreilles, cela lui prendrait tout son temps: Il aiitie bien mieux continuer à jouer de la lyre pour sa propre satisfaction que de s'arrêter â redresset le mauvais goût universel. *

Jadis Midas était seul dé son avis. À présent, il y à bien péù de gens qiii h'èn soieiit pas; Aussi le tenips

a marclié, c'est affaire de progrès. Vivo la fliite aux sept roseaux I

Que Pan conduise son troupeau d'imbéciles aux accords vulgaires de sa syrinx I ApoUon est vaincu. Et la montagne de Tmole proteste en vain. Pan bat le dieu de Delphes sur tous les airs.

Par Plutonl qui pourrait résister si ce n'est la montagne de Tmole, une entêtée de poésie, aux arpèges des premiers-Paris; puis des seconds-Paris; puis des troisième-Paris; aux trilles de l'éloquence politique ; aux cantilènes sociales, bureaucratiques et boursières; à l'allégro de messieurs les feuilletonistes, à l'andante de messieurs les pédants ?

Presque toujours il composait ou lisait dans sa chambre et Bourdonnette cousait près de lui , ne soufflant mot; mais Camille venait fréquemment à elle, la regarder et l'embrasser comme pour prendre des forces.

Avait-il écrit une pièce de vers, il la lui débitait, et elle aimait tant son poète qu'elle comprenait ses intentions poétiques les plus raffinées.

Quand il avait dit, elle lui tendait les lèvres. C'était là pour Camille une récompense au-dessus de tout.

Camille l'appelait rarement Bourdonnette , plus souvent Bonnette, et même Netta par abréviation.

Gomme tous les poètes de fine trempe, il éprouvait dans la confrontation mélancolique des aspects de la nature avec les destinées humaines, une souffrance voluptueuse et attirante. Il n'y avait rien dont il ne tâchât de s'impressionner ; et il collectionnait ses impressions les plus rapides au fur et à mesure qu'elles s'arrêtaient sous la forme idéale avec autant de soin, qu'en met un imbécile érudit à collectionner des médailles ou des coquillages.

Or, si pendant qu'il opérait, cet alchimiste de l'esprit, ce vivificateur du sentiment abstrait, cet ouvrier des mines célestes, Bourdonnette essayait de l'interrompre même par des caresses, il lui disait :

— Attends un peu, Netta, que je me hâte de noter une idée, parce que tantôt je l'aurais perdue à jamais.

En effet, ces précieuses fumées de l'âme qu'on appelle des impressions, se dissipent vite à moins qu'on ne les, condensé*

Quand, la note prise, il arrivait que Camille trop préoccupé de tailler un vêtement à son idée laissait plus d'une demi-heure Netta chômer de caresses, elle avait le secret par un mot, par un geste, par un regard de l'attirer près d'elle où il s'oubliait déUcieusement.

Mais rien de ce qui frappe les sens d'un poëte ne

lui est inutile. Il trouve son compte à ce qui divertirait un autre de sa besogne. Un poëte ne perd pas son temps où son voisin le perdrait sans compensation. Sa besogne à lui est disséminée dans toutes ses flâneries. C'est là qu'il la récolte. 11 travaille, si Ton peut dire, sous le plaisir, qui tue le travail des autres. Quel charmant privilège I

Qu'un savant soit installé à sa table et compile volumes sur volumes, l'ami qui viendra lui proposer un tour de promenade, la femme le lutiner, l'enfant le tirer par son habit, lui fermeront l'esprit.

Son esprit n'a qu'une porte, quelque grande qu'elle soit.

Qu'un poëte se trouve à sa place, si on lui ferme une porte, on lui en ouvre une autre, et peut-être y gagne-t-il.

Bourdonnette, un jour qu'elle avait lancé son amour à travers les idées de Camille et les avait mises en désarroi, l'inspirapar là-même, bien certainement sans y viser. U la surprit le lendemain par la pièce suivante heureusement intitulée l'Intermède :

Sar mes genoux» Netta, viens. . . que je te câline.

Car je suis toujours amoureux.

Que la femme est adroite t Oh! certes, qu'elle est une! Sans que tu dises rien, je vois ce que lu veux.

Netta; ton noir regard depuis plus d'un quart d'heure

M'agace, et ton sourire aussi; Et ta nuque frisée, et ta main qui demeure Fixe, l'aiguille en l'air... J'ai compris, tîieu merci!

Allons t sur mes genoux. Ma Wche attend la tienne.

Passe iin bras autour dé mon cou.

Que ma tête, à demi, ton cher bras la soutienne. Et beaucoup de baisers, Netta, beaucoup, beaiicddpl

Je ne crois pas qu'on puisse employer mieux la vie

Qu'à se caresser longuement.

De ton babil déjà tna pauvre âme est ravie.

Qu'est-ce d'être poëte alors qu'on est amant?

— Rien, rienî j'admire ceux qui disent : le temps presse.

Ne le perdons pas à l'amour.

Moi, je compte gagnés les moments de tendresse. Et quand un jour en manque, il m'est vide ce jour.

Ecrire, moil pour qui? que m'importe la gloire?

La. gloire (triste invention) De bravos, de sifflets poursuivant ma mémoire Et me noiiimant aux sots qui font la nation.

Si j'avais le malheur de leur livrer mon âme.

Ils la jugeraient de travers ; Blâmeraient le louable, el ce qu'il faut qu'on blâme Le loueraient. Moi j'estime au-dessus d'eux, mes vers.

A quoi bon distiller lentement des pensées, Pur breuvage en un rythme d'oi", Pour que des insensés les traitent d'insensées. Reste ici. Sur ton sein l'ambition s'endort.

Ils passaient leurs journées Tun avec l'autre sans préjudice de leurs nuits, et ne se lassaient nullement de ce têtë-à-tête perpétuel qui obséderait les beaux messieurs et les belles dames de notre connaissance.*

Rien ne manquait à leur bonheur qu'un enfant.

En atteiidant, Camille, par une aimable comédie, faisait le bébé pour amuser sa femme. Quand il n'était point son amant il était son petit. Il fallait entendre la voix pouponne qu'il prenait alors.

Tous les mois régulièrement on les voyait communier côte à côte de la main de Saint-Leu. Les pauvres amants étaient toujours en règle avec Dieu. Et s'il est vrai que le sage pèche sept fois par jour, leurs péchés étaient si minimes qu'il fallait une conscience armée d'un inicroscope pour les voir.

Mademoiselle Justine, qui était maintenant une grande fille, venait souvent passer le jour avec Bourdonnette. Elle apportait son ouvrage et toutes deux cousaient. Quelquefois quand Camille n'était pas là, Bourdonnette récitait à Justine qui l'en priait des vers de son mari, du moins de ceux que pouvait entendre une jeune fille; car Bourdonnette apprenait par cœiu^ tous les vers de Camille et elle les disait comme elle les lui avait entendu dire.

Camille, qui tenait toujours Torgue àl'éghse, avait acheté un piano pour la maison, et il en jouait devant

mademoiselle Justine qui avait pour lui de Tadmiration et quelque chose de plus. Il lui avait composé une romance, paroles et musique, et le chiffon de papier qu'à cette occasion il lui avait remis, était la chose à laquelle elle tenait le plus.

Gonde, qui avaitbon œil, s'était aperçu maintes fois que Justine aimait Camille, et Ton ne sait trop pourquoi, jalouse à la place de Bourdonnette, elle avait pris mademoiselle Lestour en grippe. Cependant Camille ne répondait nullement à l'amour de Justine, et il était si absorbé par celui qu'il avait pour sa femme qu'il n'y prenait seulement pas garde. Bailleurs Justine qui avait un très-noble caractère, le dissimulait de son mieux.

Au fond de sa candeur de jeune fille, cet amour n'allait qu'à se dire ceci :

— Oh I que je serais heureuse s'il était mon mari, voilà l'homme que j'aurais rêvé.

Marié, Camille lui paraissait impossible pour elle ; et elle en prenait son parti. Son esprit n'était pas seulement effleuré d'une pensée coupable. Inutile que le soÎQ de l'honneur la retint, puisqu'elle ne songeait pas un seul instant que l'amour pût être matériellement satisfait en dehors du mariage.

Il y a mieux ; était-elle seule chez elle, en un mot, loin de CamiUe, elle ne pensait pohit à lui. H

ne lui faisait une certaine impression que présent.

Etpourtant Justine rêvaitbeaucoup comme la plupart des jeunes filles, pendant qu'elle cousait, et surtout le soir, une fois qu'elle était couchée, avant de s'endormir. Elle laissait sa petite lampe allumée sur la table de nuit et le bras passé sous ses cheveux, l'œil fixé au ciel du lit, elle agitait en son cœur mille chimères,

n y avait toujours avec elle un amoureux de fantaisie qui lui disait les plus belles choses du monde et à qui elle répondait sur la même gamme. C'étaient des dialogues très-vifs entre elle et lui, mêlés de baisers imaginaires. Le roman commençait n'importe où et finissait à l'aventure. Comme elle était brune, elle se donnait un amoureux blond, avec de grands yeux bleus. Elle l'avait baptisé même d'un nom qu'elle aimait beaucoup, celui de Maurice.

Ce Maurice idéal était à genoux devant elle. Il lui tenait la main qu'il arrosait de larmes. Pourquoi pleurait-il? parceque M. Lestour ne se souciait pas de l'avoir pour gendre. C'était souvent im jeune officier de chasseurs comme ceux qu'elle avait vus à Niort, mais plus joU garçon,, admirablement beau.

— Justine I soupirait-il.

Et comme elle lui essuyait les yeux du bout des doigis;

— Non, disait-il, avec vos lèvres.

Elle s'y refusait par décence.

— Vous ne m'aimez donc pas, moi qui donnerais ma vie pour vous?

— Cher Maurice !

— Voyons, dis moi que tu m'aimes, ma petite Justine, rien qu'un mot

— Eh bien, monsieur, vous me dites toi; ne vous gênez pas.

— Oui, rien qu'un mot, je deviens fou si tu me le refuses.

Et Justine pinçait les lèvres en souriant et hochant là tête.

— Justine!...

Elle hochait encore la tête.

— Je t'en prie...

Elle la hochait toujours.

Les femmes n'oublient pas la coquetterie dans leurs châteaux en Espagne.

— Tiens, si cela t'ennuie de me le dire, vilaine, fàis-le-moi comprendre. Je ne te regarderai point. Je me boucherai les yeux. Ton petit doigt sur mes lèvres signifiera un peu; l'annulaire : beaucoup; le médius : par amour; l'index : passionnément; et le pouce pas du tout.

Alors elle lui mettait le pouce et l'index alternativement : pas du tout et passionnément; mais il sentait

bien que le pouce ne venait là que par malice, car l'index s'appuyait beaucoup plus fort.

Il avait fini par lui retenir l'index entre ses dents, ce qui la faisait rire.

Et le songe s'évanouissait tout à coup, grâce au ronflement énergique de M. Lestour dont la chambre était procne de celle de Justine.

— Oh ! mon Dieu, voilà papa qui s'endort.

Elle s'endormait elle-même ; et pendant que sa respiratioii allait et venait sans plus de bruit que n'en font les ailes d'un petit insecte, l'officier de chasseurs ne reculait devant aucune entreprise , et il lui causait bien du bonheur, sans qu'elle sût au juste de quelle manière.

D'autres fois Maurice ii'était plus im imlitaire passemeiité, les moustaches aiguisées et la barlîiche en pointe.

C'était un jeune poëte aux longs cheveux, à la barbe naissante et revêtu d'un large manteau. Elle en avait vil le type dans ime vignette de Child-Harold chez M. CamiQe. Ils se promenaient ensemble dans le petit bois au clair' de lune. Elle se serrait contre lui, un bras passé sous le sien. L'on s'asseyait sur la mousse. Et il y avait ca et là des grillons qui chantaient, et des lucioles qui brillaient.

Le poëte, la tête enlouie dans sa rfome, la regardait

de bas en haut, et elle de temps en temps, se penchait pour distiller des baisers à Maurice dont elle s'amusait à nouer les cheveux.

' — Je voudrais être toujours ainsi, disait Maurice. Jamais je ne me suis senti plus vivant. Oh ! comme tu m'adoucis les choses,

— Et moi, Maurice, je suis toute à toi. Je suis ta femme; la moitié de toi-même...

Et puis je ne sais comment ils se trouvaient impromptu dans une calèche de poste, com-ant les routes. Ils allaient en Itahe pour le moins. Quelque part la calèche était, arrêtée par des brigands ; mais le divin Maurice leur échappait à coups de pistolet. Tous mordaient la poussière. C'était bien fait. Elle était ; enveloppée d'un cachemire à grands ramages et| le cocher l'appelait : Madame^ ainsi que les pos- ; tillons. '

Elle se confessait à Saint-Leu de rêvasser un tas de , choses. Et le bon Saint-Leu ne l'en grondait pas trop parce qu'il savait que les rêvasseries sont le corollaire indispensable d'une vie chaste, et comme la soupape de sûreté. Quelle jemie fille, à moins d'être idiote, peut empêcher son imagination de vagabonder?

Justine avait avoué ce faible à Bourdonnette qui avait elle aussi passé par la période bleue avant d'avoir Camille pour amant. Pourtant elle rêvait encore; mais

non point un homme... mi enfant. Et les années se passaient sans qu'il arrivât.

Camille malgré son bonheur domestique, concevait de l'existence une assez mauvaise opinion. Il jugeait avantageux de ne point naître ; et demandait au ^ ciel de lui refuser le plaisir égoïste qu'il aurait à être père. Comme Thaïes, il eût volontiers répondu à cette ■ question : pourquoi n'avez-vous pas d'enfants ? — •par amour pour eux. Il n'avait point encore souffert, ^ mais il avait un pressentiment qu'il souffrirait, et il ** portait déjà le deuil de l'avenir. Bourdonnette ne se ^\ doutait guère de ces idées noires qu'il se gardait de ^ lui communiquer.

^ Ils eurent envie d'un chien. M. Ponteau leur ré- ^ serva une petite-fille de Listourette P®, fille de Listourette II, blanche avec trois tâches de feu, ime ''^ grande sur l'épaule et deux petites sur les oreilles : une vraie boule de graisse qui roulait en gémissant. * Dès qu'elle marcha droit et d'aplomb, les nouveaux ^ propriétaires vinrent la chercher. Ils l'appelèrent Nora ^ et se mirent à la gâter. Elle les suivait partout. S'ils f" étaient par hasard, chacim d'un côté, de préférence ^ elle allait avec Bourdonnette. Quelquefois l'on entendait gratter à la porte et japper à demi. C'était Nora qui f avait senti son maître ou sa maîtresse. L'un des deux '^^ lui ouvrait et elle entrait bondissante de joie. Assise

sur son derrière ou couchée en rond, elle dirigeait ses yeux tantôt vers Camille, tantôt yers Bourdonnette. Quelquefois Bourdonnette lui faisait un signp ; elle se levait, courait à la table de travail de Camille et le tirait par son vêtement. Il tournait la tête, elle agitait la queue en regardant Bourdonnet|;e. Camille comprenait, et pendant qu'il caressait Bourdonnette, voilà Nora qui se mettait de la partie, sautant sur eux et lesléchantau visage, d'une même lippée tous les deux. Si parfait cpie fût le ménage, il se couvrait de temps en temps de brumes. Savez-vous (|ui les dissipait? Nora. Elle était diplomate comme M. de Talleyrand, mais elle valait mieux que lui. Il fallait la voir dans son rôle de conciliatrice. Gonde y eût échoué par pialadresse.

Les habiletés de Nora les faisaient rire, et quand ils avaient ri, ils ne tardaient point à conclure la paix.

— Pauvre chienne, disaient-ils I

Lorsque Justine était là, Camille s'écriait plaisam^ ment :

— Tu te plains, Bonnette, que nous n'ayons pas d'enfants; nous en avons deux, Justine et Nora.

— Tais-toi donc, répondait Bourdonnette.

— Je vous remercie de ce rapprochement flatteur, M. Camille, ajoutait Justine,

Au fond elle enviait à Nora les caresses du poète.

Au milieu de cette vie de famille dont il se délectait le curé n'omettait aucun de ses devoirs de prêtre, et j'ose même dire qu'il en exagérait la pratique.

Je ne comprends pas pour ma part les prétendus avantages que l'Église voit à bannir de la vie de famille ses ministres. S'il y en a, certes il ne pèsent point autant que les dangers d'un pareil ostracisme. La vexation qu'il cause est au moins inutile ; et Dieu ne sauraitla vouloir sans se déjuger. La religion catholique dévoyée de la nature a le malheur d'exiger trop des prêtres pour qu'ils la satisfassent. Par un caprice regrettable, elle pose la vertu à des hauteurs inaccessibles. Elle crée même des vertus chimériques comme la chasteté qui contrevient si manifestement aux lois de la Providence.

Le concile de Trente, dans sa vingt-quatrième session, édicté sur le sacrement du mariage un certain canon X où les gens raisonnables puiserpnt quelque mépris pour ledit concile. Voici le canon textuel :

« Si quelqu'un dit que l'état du mariage doit êtrq préféré à l'état de la virginité ou du célibat et que ce n'est pas quelque chose de meilleur et de plus heureux de demeurer dans la virginité ou le célibat que de se marier, qu'il soit anathème I »

Certes, j'aurais vécu au xvi^ siècle, durant la tenue du concile, que je n'aurais pas voulp recevoir

à communier de ceux qui ont consacré une aussi abominable doctrine. Quel bon coup de main donné à la Réforme aux yeux de ce qui était vraiment intelligent et vraiment moral I

Ainsi, point de mariage pour les prêtres parce qu'ils doivent viser le plus possible à la perfection. Qu'en résulte-t-il ? Le monde l'apprend quelquefois. Dieu le voit toujours.

Ceux qui ont l'béroïsme de demeurer chastes, de cette chasteté absolue qui ne comporte nulle échappatoire plus ou moins honteuse, ne se trouvent-ils point sans cesse vis-à-vis d'une pensée tyrannique?

Le sansonnet de Sterne répétait :

— Je ne puis pas sortir.

Ne répètent-ils pas quelque chose d'analogue :

— Je ne puis pas aimer. *

Et moi j'affirme que cette contrainte morale est immorale. Apparemment par l'obUgation de la chasteté, ce n'est pas le corps, cendre et poussière, que l'Éghse prétend maintenir pur, peu lui importe I c'est l'âme, principe divin. Eh bien, elle réussit justement (cette énormité n'a pas été assez remarquée) à y acciunuler tout le feu des passions contenues. Elle infeste l'âme sous prétexte de la garantir.

Tandis que les hommes qui vivent en état de mariage ont l'esprit dégagé de ce dont ils jouissent ; ces

malheureux l'ont plein de ce dont ils ne jouissent pas. Il semble qu'ils aient bu de rhippomane. Et les saints n'échappent pas à cette tentigon. Je parle des saints qui ont ime vive inteUigence unie à un corps viril, par exemple, saint Jérôme.

L'abbé de Jardol avait soutenu une longue lutte ; mais homme d'un caractère extrêmement énergique, il avait fini par étoufier ses sens qui, bien souvent, lui avaient hm*lé de mauvais conseils.

Du reste, l'âge arrivait et il aurait pu dire avec Sophocle :

« J'ai quitté l'amour avec joie comme on quitte im maître furieux et intraitable. »

Il retrouvait l'amour que tout jeune il avait quitté, mais qui l'avait poiu'suivi longtemps encore sans pouvoir le rejoindre, il le retrouvait entre ses deux enfants. Et là, dégagé de tout scrupule, il l'admirait à son aisé, d'un sang-froid tendre, si je puis ainsi parler.

Camille et Bourdonnette s'asseyaient ensemble sur les genoux de Saint-Leu. Il les appelait :

— Allons, venez ça, tous deux, grands drôles!

Et il tenait dans ses mains la main de l'un jointe à celle de l'autre. Nora était en face et complétait ce tableau vivant. Gonde qui ôtait le couvert s'arrêtait :

— Eh I mon Dieu, disait-elle en riant, (t hasard vous casserez le fauteuil.

Bourdonnette frappant des doigts sur sa robe, Nora s'élançait les deux pattes en Tair et s'appuyait sur eux.

— Bon, il ne manquait plus que la chienne à présent.

Bourdonnette riait aux éclats; Saint-Leu disait bas à Camille, en désignant Gonde :

— Demande lui donc si elle veut en être. Et Gonde qui avait entendu :

— Ahl ma grand'foi, monsieur le curé n'est pas plus raisonnable que vous.

Saint-Leu ne les voyait guère qu'aux repas. Le reste du temps, ou il était dans son cabinet, ou il courait la campagne afin de rendre quelque service aux paysans.

Dans son cabinet, il travaillait à im ouvrage philolosophique iatitulé : Le péché originel^ qui, s'il eut vu le jour, lui aurait attiré sans doute comme à M. de Lamennais les foudres de Rome. Le début du li\Te peut en donner une idée. Voici les premières lignes *:

« Il n'y a que le juste qui ait le droit de repousser toute forme de religion. Pour être irréligieux i| faut être ifn saint ; sinon l'on pèche par suffisance.

» Combien de gens leur seule faiblesse rend esprits forts I Je les plains.

» Qu'un homme austère et charitable au delà de

toute expression, vienne me dire : Je ne m'embarrasse ni de Dieu, ni de Tâme, ni d'aucun ciilte. Et je. lui répondrai : Yivez en paix.

» Mais qu'un homme indulgent à ses passions et dominé par l'égoisme, me tieiinè le même langage et je lui répondrai : prenez garde, quelle que soit là religion dont vous êtes imprudemment sorti, la catholique, la protestante, la juive, la musulmane, la boudhique, que sais-je? le Dieu commun de toutes les religions pourra vérifier celle-ci à votre dam !

» Pour moi, né catholique, tant que je me sentirai uh vice, une petitesse ou simplement une imperfection, je ne nierai point là croyance bathohque de crainte que ma conscience ne soit la dupe de Taise que voudraient prendre mes mœurs. Ainsi, je mourrai catholique, parce que je suis indigne de mourir simplement homme.

» Plût à Dieu que l'athéisme me fût possible! Pour tous les sectateurs des diverses religions, dé deux choses l'une : ou la rehgion qui se professe autour d'eux est vraie, ou elle est fausse; si elle est vraie et qu'ils la confessent en mourant ils viennent malgré les fautes de leur vie et à cause de leur croyance, au partage divin, prendre ce qu'ont laisse les sages incrédules. Si elle est fausse et qu'il y ait quelqu'autre chose à la place, Dieu leur tient compte

de leur intention. Enfin si elle est fausse et qu'il n'y eût rien, absolument rien, dans le néant commun ils ont toujours agi humblement comme ils devaient agir; et c'est une fierté singulièrement belle que de ne point chercher à se dresser plus haut qu'on ne peut. Et, par exemple, quand on n'est pas au-dessus d'une foi, que de se résigner à l'avoir. »

Je me doute que s'il eût pubUé ces Ugnes, dont le tour n'est qu'un pâle reflet d'une célèbre pensée de Pascal, mais qui trouvent leur originalité dans deux points bien hardis sous la plume d'un prêtre I — l'égale efficacité de toutes les religions près du même Dieu; et leur action purement supplétive à celle de la vertu, par conséquent secondaire — je me doute que s'il eût pubhé ces hgnes où il faut pourtant admirer l'excessive humihté d'un juste qui ne se croît pas juste, Saint-Leu se fût perdu, devant l'opinion inintelligente, et, comme moindre punition imposée par le saint-siége, qu'il eût été destitué.

Depuis plus de six ans qu'ils étaient mariés, Camille et Bom*donnette n'attendaient plus d'enfants. Ce fut un jour ime surprise très-grande pour Boiu*donnette que de se sentir enceinte. Elle crut à un miracle parce que trois mois plug tôt elle était allée à Poitiers soumettre son désir à sainte Radegonde et faire selon l'usage brûler im cierge sur sa tombe,

mauvais usage en ce que la cire fondue macule horriblement ladite tombe et les habits de ceux qui la viennent honorer.

Lorsqu'elle dit à Saint-Leu :

— Sainte Radegonde m'aexaucée. J'aurai un enfant;

Le prêtre sourit de cette croyance naïve, mais les larmes lui vinrent aux yeux.

Elevée dans une grande parcimonie, c'était pour eUe \m bonheur que de se mal nourrir.

Saint-Lôu et Camille avaient autrefois essayé de réagir contre cette tendance; mais comme, en somme, Bourdonnette était d'une forte santé, l'on n'insistait pas de peiu* de la tourmenter,

Cependant la voyant enceinte, le curé la pressait -davantage de prendre une nourriture substantielle.

C'étaient prières vaines; justement ses envies portaient sur les choses les moins alimentaires et les pires à l'estomac.

-r- Gomment, disait SainIrLeu en riant, tu n'auras 4onc jamais envie de manger du bœuf, du mouton pu de la volaille ! Tiens je voudrais que tu eusses envie d'un faisan, cela coûte cher, mais puisque nous pouvons l'acheter... tu n'auras donc pas envie d'un faisan, petite sotte?

Apropos de l'enfant qui n'était point encore distinct

d'elle^ elle disait à Catnille des choses bien douces et bien folles.

— Le prendras-tu à ton cou quelquefois?.'.. Je serais heureuse alors d'avoir les bras croisés et de vous regarder tous les deux. Et s'il le fallait, le changerais-tu de langes?:*.. Monleu le ferait bien, lui, j'en suis sûre... composeras-tu des vers sur lui..; dis, Gannlle,... sur sa naissance?... C'est là un joli sujet, mon ami, et qui devrait bien t'inspirer.

L'accouchement de Bourdonnette fut pénible. Elle ayait à côté d'elle, Zéline, une sage-femme de Coulonges, Camille et Nora. Quand les douleurs étaient fortes, elle prenait la main de Camille et la portait convulsivement à ses lèvres. Camille, pour qui elle était réellement la chair de sa chair, souffrait presque autant qu'elle.

Ce qui vint au monde fut une fille. Nora salua sa venue d'xm aboiement plaintif. Saint-Leu l'ondoya tout de suite et la baptisa quelques jours plus tai'd sous les noms de Zéline-Victoire-Pauline, inscrits par le secrétaire delà mairie, l'instituteur Gonnin, sur les registres de l'état civil.

Bourdonnette avait choisi dans Zéline le nom de sa rnarraine, dans Victoire celui de sa mère, dans Pauline le nom à son goût. La petite nouveau-née eut d'abord des coliques atroces qui faillirent lui épar-

gner la triste connaissance de la vie. Mais cela né dura point. On la sauva. Sa constitution paraissait bonne.

Dès que Bourdonnette fut relevée, comme elle était heureuse de l'habiller et de la deshabiller ! de montrer ce bout de femme à son père et dé le lui faire baiser.

Quelquefois le curé la prenait des inains de sa brii, et s'amusait à la faire sauter : houpe la la I

Quand elle commença de sourire, ce fut un événement. Saint -Leu était fou d'elle. Il lui parlait comme aune grande personne, ce quifaisaitrire Bourdonnette et pleurer Pauline.

— Votre voii lui fait peur, disait Bourdonnette.

Et s'agenouillant devant sa fille que tenait le prêtre, elle la regardait en faisant ces déUcieuses grimaces de mère dont je ne suis jamais tétiaom pom iha part sans attendrissement,

— Oh ! que vous l'étiez donc belle, voiis cère âme. Oh 1 qiie vous l'étiez menonne la plus menonne dé toutes lesmenonhes de France; Brelin, brelîn, brelin brelin...pest! ah! Seigneur.

Et elle faisait exprès de tomber sur les mains. Alors PauUhe riait d'un cœm*...

Camille marchait â quatre pattes pour là rfiettre ëri joie. Gondefriappaitunîîouteau contre une casserole.

Tout le monde s'occupait d'elle... Nora elle-même.

Mademoiselle Justine lui avait brodé une layette. Dureste, c'étaiisa filleule. On aurait pris le vétérinaire pour parrain s'il n'avait été brouillé avec la famille Lestour. Il fallut le remplacer par Gonnin qui fut très-fier de cecompérage. En outre mademoiselle Justine lui causait quelque émotion. Il risqua de lui don-. ner.un Christ dessiné à la plume et dont les membres ressemblaient fort à des ressorts à boudin, une fantaisie calligraphique,

Justine n'osa refuser de peur de le mécontenter, car il était très-susceptible et toujours en défiance contre lui-même. C'était une bonne pâte d'homme, ime nature aimante, pas mal de sa personne, bien fait, mais qui avait une monomanie singulière, celle de se croire une laideur ridicule. Et cela parcequ'il avait le nez légèrement camus.

Le dimanche , une fille du boiu'g passait-elle près de lui, et disait-elle gaiement : Bonjour monsieur Gonnin; il était persuadé qu'elle se moquait de son nez.

Alors il rentrait découragé, se frappait le front, décrochait son petit miroir à gaine de plomb pour constater une cent-millième fois peut-être cet aplatissement nasal irrémédiable, et il soupirait plus pâle qu'un Pierrot enfariné : je suis perdu sans ressource.

Trop préoccupé pour se rendre compte de la vanité

de ses efforts, il essayait de repétrir son nez comme un sculpteur ferait avec de la glaise, mais il ne réussissait qu'à Tenluminer.

— Rien, rien, s*écriait-il, impossible!

Un jour il voulut se tuer,

A quoi bon rester sur la terre puisqu'aucune femme ne voudra de lui qui les voudrait toutes.

Il s'arma de son rasoir et il allait se couper positivement la gorge, lorsqu'on frappa brusquement à sa porte. Camille entra. Il venait le prier d'écrire en ronde et en gothique l'entête d'un cahier où il voulait mettre des vers, et d'en numéroter les pages.

Gonnin aimait beaucoup Camille, qui d'ailleurs plaisait à chacun par ses façons familières etbienveillantes.

— Ah ! bon jom*, monsieur Camille.

— Êtes-vous malade, monsieur Gonnin, je vous trouve bien pâle, dit Camille en lui serrant la main.

— Mon Dieu, non, tenez. . . J'allais me^ faire la barbe. Et lorsque Camille lui eut exposé le but de sa visite, il vint, je ne sais comment, à lui dire :

— Vous devez vous ennuyer de passer vos dimanches tout seul, monsieur Gonnin ; pourquoi ne vous mariez-vous pas? Vous êtes doux, tendre, affectueux, n vous faut une femme. Vous avez trente ans. Que diable attendez-vous? 11 y a pourtant des filles dans

le bourg qui ne demanderaient pas mieux que de vous épouser...

Et il en cita deux ou trois.

L'instituteur le regarda gravement.

— Monsieur Camille, dit-il, si je ne savais pas que vous êtes un brave jeune homme, j'aurais de quoi me fâcher.

Camille qui ignorait sa monomanie tombait des nues.

—Vous fâcher ! et pourquoi?

Sans répondre à la question, il reprit :

— Mais je sais bien que vous ne vous moquez pas de moi, vous.

— Est-ce que quelqu'un se moque de vous ?

— Ah I ah 1 ils s'en gênent.

Il y avait dans ces mots une amertune très-grande.

— Je ne vous comprends pas du tout, mon cher Gonnin.

Après im moment de silence, l'instituteur se croisa les bras sur la poitrine, et prenant une attitude où il était réellement beaii :

— Vous n'avez donc, dit-il, jamais fait attention à mon visage?

Camille rie piit s'empêcher de rire à cette sortie bizarre.

— Vous voyez bieu, vous riez, s'écria l'infortuné monomane.

Le fait est que Camille avait si bien remarqué Tinstituteiu* qu'il s'était répété presque à chaque fois qu'il le voyait :

— : Sapristi, cet animal de Gonnini est up beau brun.

Gonnîn n*était'pas beau, sans être laid. Dope Camille exagérait. Mais il y a des gens si pleins de bienveillance naturelle qu'ils se surfont le mérite d'autrai, et flattent de bonne foi, convaincus que kurs flatteries ne sont pas au-dessus de la vérité. Cela suppose une âme extrêmement généreuse, une de ces âmes grandes qui, non-seulement sont incapables d'envie, mais ne veulent pas s'en ^enir à cette yerfu passive et atteignent un degré de plus... A moins que cette bienveillance ne tienne à ime opinion secrète d'euxmêmes si avantageuse qu'en dressant sur ses ergots le mérite d'autrui, ils ne craignent pas qu'il arriye à la taille du leur. Comme un homme de six pieds qui se piesurant contre le mur avec un homme de quatre et demi lui dirait : — Voyons, vous vous faites tort; portez donc la tête hautjB. L'iiomme de six pieds est bien sur que l'homme de quatre pieds et demi aura beau faire, il ne joindra pas sa marque

Bienveillance vaniteuse, quoique inconsciemment.

— Eh bien, qu'est-ce qu'il a votre visage, répondit Camille quand il eut repris son sérieux. Vou-

. lez-vous que je vous dise que vous êtes un gentil garçon?

— Mon cher monsieur Camille, au nom de l'amitié que je vous porte, ne me raillez pas.

— Êtes-vous drôle, mon bon ami ? Pourquoi penser que je vous raille ?

— Vous me demandiez tout à l'heure par quelle raison je ne me marie pas. Vous êtes le premier à qui j'ose le dire : c'est que je me trouve trop laid.

— Ce n'est pas possible, dit Camille en frappant des mains. Vous laid! trop laid pour vous marier! par exemple, voilà une des plus grandes curiosités que j'aye entendues. Non-seulement vous n'êtes pas laid, mais vous êtes bien de votre persomie.

— Ah! monsieur...

— Vous ne me croyez pas ?

— Non, non.

— Alors , mon cher Gonnin , vous avez perdu la tête. Voulez-vous que nous fassions une chose ? Vous vous cacherez quelque part et, de façon à ce quevous entendiez, je demanderaià une femme,n'importe laquelle, la petite Robine, je suppose, comment elle vous trouve. Si elle ne me répond point qu'elle

VOUS trouve gentil garçon, je vous autorise à me donner cinquante coups de canne sur le dos.

— Ah I monsieur, répétait-il, d'un air incrédule, comment peut-on être bien avec un nez camus ?

— D'abord vous n'avez point un nez camus. Le nez camus est tout à fait aplati, tandis que le vôtre a l'arête marquée. Et puis qui est-ce qui n'a pas d'imperfection? Voyez donc, moi, j'ai un grand nez (Camille avait le nez un peu long) et je ne m'en plains pas.

— Ah ! monsieur, je donnerais tout pour avoir votre nez.

Cela devenait du dernier comique. Camille riait de tout son cœur.

Camille emmena l'instituteur promener avec lui, afin de lui remonter le moral.

n semblait avoir de son intelligence d'autant meilleure opinion qu'il estimait moins sa figure. Sous le rapport intellectuel son amour-propre était juché trèshaut. Necpluribus impar^ eut été sa devise, s'il avait su le latin.

Porteur d'un nez aquilin, il n'eut douté de rien au inonde. Camard, il était d'ime timidité excessive, toujours sur les épines. Cela paralysait en pubUc les moyens de son esprit ; tellement que le maire ne doutait point qu'il ne fût un sot<

En homime habile, Camille le prit par son côté faible. 11 Itii dit qu'une pareille préoccupation de sa personne physique, était indigne d'un homme intelligent. Le coup de bistouri qui dégonfle une tumeur n'opère pobit plus rapidement que n'opéra ce mot. Désormais Gonnin était sauvé, sauvé par l'amour-propre. Camille lui cita Mirabeau, qui véritablement laid, cessa pour adnsi dire de l'être à force de vouloir.

— Si Mirabeau se fût cru laid, il eût été un pauvre sil:e.

— C'est vrai, dit l'instituteur.

Camille ajouta que celui qui se déprécie, est déprécié ; que le monde nous juge à peu près sùl» ce que nous nous jugeons.

« Autant vaut l'homme comme il ô'estime » disait Rabelais.

Les gens modestes étant l'exception, les gens qui se font valoir, la majorité, jouer de modestie avec ces derniers, c'est jouer franc jeu contre des pipeurs. La partie n'est pas égale.

Quelle nuisance incalculable c'est pour toute la vie d'avoir la pudeur de sous-entendre les mérites qu'on à, quaîid la plupart ont l'audace de proclamer ceux qu'ils n'ont pas!

— Ainsi, mon cher Gonnin, ajoutait Camille vous

rN PRETRE EN FAMILLE. ^55

gémissez d'avoir le nez camus; et franchement vous ne l'avez pas camus. Il y a des camards pour tout de bon qui diraient : « Regardez mon nez, en est-il un seul d'une forme aussi belle ? dites : n'est-ce pas la fine fleur du type grec? » Et plus d'un niais dominé par un tel aplomb avouerait l'excellence de ce nez camus.

Bourdonnette était une excellente petite mère. On eut beau lui représenter que cela la fatiguait d'allaiter sa fille. Elle y tint.

— Eh bien, s'il le faut, dit-elle, le biberon me relayera. Mais je serais jalouse d'une nourrice. Qu'on ne m'en parle point.

Quelquefois par plaisanterie, tandis qu'elle tenait Pauline suspendue à l'un de ses seins, Camille se mettait à l'autre.

— Tu vas me mordre, Millot, grand gamin laissemoi.

Elle était trop heureuse au fond de les avoir tous les deux après elle.

* La nuit mademoiselle Pauline n'était pas sage. Elle se réveillait une couple de fois en criant. Camille

qui était couché sur le bord du lit, voisin du berceau, la prenait et la passait à sa femme. Si l'enfant gorgée de lait devenait calme, c'était bien. Camille la remettait dans son berceau et le sommeil interrompu reprenait. Mais, pendant répreuve de la dentition, Pauline n'arrêtait guère de crier. La pauvre jeune femme se levait alors, secouant le berceau du genou et donnant à l'enfant son doigt à mâcher. Elle était à peiiie vêtue.

— Couvre toi, ma chérie, disait Camille, tu attraperas du mal.

Ahl oui; elle se souciait bien d'elle! pourvu (jue spn enfaiit ne souffiit point, que lui importait? son enfant était presque tout pour elle. Ellç disait à Camille :

— Mon pauvre Millot, je l'aime mieux qtje toi (et Dieu sait si elle aimait Camille).

— Quireçretterai§-tu moins de perdre, (lisait-elle, de ta fille ou de moi ?... sois franc.

— Peut-être est-ce mal, répondait Camille, en l'pnveloppant d'un baiser passionné, mais s'il fallait opter entre deux malheurs si cruels, je sacrifierais ma fille.

— Pas moi, répliquait-elle simplement.

— Ce que tu me dis là, me donne encore plus d'amour pour toi, Netta. .

— Dame ! c'est top enfant, mon ami.

Lorsque Pauline fit ses premiers pas, Camille et Bourdomiette s'accroupissaient dans le salon à quelque distance l'un de l'autre, s'éloignant toujours un peu plus ; et elle allait de l'un à l'autre arrivant juste pour tomber entre leurs bras.

— Faites mignon, ma cère^ disait Bourdonnette.

Et de sa petite main Pauline lui caressait la joue.

Elle avait commencé par àvc^papa. Maman ne vint pas tout de suite. Mais quand elle parla il y eut quelqu'un d'aussi content que son père et sa mère, ce futSaint-Leu.

n y avait quinze mois qu'elle était née. Saint-Leu tenait ses cinquante ans qu'il avait attendus avec tant d'impatience.

n s'empressa de présenter une requête d'adoption au président du tribunal civil de Niort. Justement l'année précédente (1844) la cour de cassation dans l'ajBFaire des héritiers Houel (Sirey,t. XLIV,p. 801 et suiv.) arrêtait formellement, sur des conclusions trèsremarquables de son avocat-général M. Delangle, depuis garde des sceaux, et aujourd'hui premier viceprésident du Sénat, qu'un prêtre cathohque peut adopter.

Voici l'arrêt :

a Attendu qu'on ne trouve soit dans le Code, soit dans les lois organiques du concordat, soit dans ceux

des canons de l'Église qui, reçus dans le royaume, ont force de loi, aucune disposition qui défende au prêtre cathoUque d'adopter, et le prive ainsi du droit que tout citoyen tient de la loi, lorsque d'ailleurs il réunit toutes les conditions voulues en pareil cas, etc., etc. » M. le premier président Bonjean, alors simple avocat à la cour de cassation, et qui commençait là de s'illustrer, comme plus tard il devait achever de le faire au Sénat, par la défense des bonnes causes, M. Bonjean avait donné une consultation conforme, revêtue des adhésions d'un grand nombre de jurisconsultes émments.

^ C'était un précédent de la veille pour ainsi dire. Le tribxmal de Niort ne fit donc aucune difficulté d'admettre l'adoption de Camille par l'abbé de Jardol; ni la cour de Poitiers de la confirmer. L'on rectifia en ce sens les actes de l'état civil de Camille et de sa fille, n parait qu'à l'époque cette adoption fit quelque bruit dans le pays, quoique l'on fût habitué, de longue date, aux relations de fils à père qui existaient entre Camille et le curé.

Le soulagement fiit doux pour le prêtre de pouvoir dire : mon fils, ma bru, ma petite-fille. Et de s'entendre appeler : petit père, parBourdonnette, et grand papa, par Pauline.

Ilavaitdoncune famiUe,non-seulement de fait, mais

de droit. Il pouvait étaler au grand jour ses affections.

On l'aimait tant dans sa commune que Ton n'en était point scandalisé, et que Ton ne s'avisait même pas d'y chercher maUce. Du reste Mgr. Guitton, qui avait remplacé le regrettable Mgr. de Bouille au siège épiscopal de Poitiers, avait daigné venir àSaint-Pompain exprès, poiu* rendre hommage dans une allocution à la sainteté de l'abbé de Jardol, généreuse précaution qui fut inutile, car cette sainteté n'était contestée de personne.

Pauline, engrandissant un peu, bavardaitbeaucoup et parfois en enfant terrible. C'est ainsi qu'elle dit un jour à Justine : Pourquoi ne vous mariez-vous pas?

Un autre jour ce joli mot à Saint-Leu qui commençait à avoir la patte d'oie au bord des paupières :

-^ Grand-père, tu as là un morceau de vieux.

Et cependant elle était sur les genoux du curé, et de son petit doigt elle lui touchait ce qu'elle appelait si gentiment un morceau de vietix.

La mère l'admirait follement et la gâtait I... à table elle avait les meilleurs morceaux. Quant à elle, Bourdonnette, elle prenait n'importe quoi... ce qui restait. Elle semblait s'arranger de façon qu'il ne lui restât rien ou presque rien. EUe avait la manie de ne pas se soigner comme si elle se fût inspirée à ellemême de la désaffection !

36â un PRETRE EN FAMILLE,

Et lorsque son mari, ou son beau-père, ou Gonde la pressait de faire attention à elle, elle fronçait le squrcil, montrait de la mauvaise humeur et disait :

— Ah I bah! je me porte bien; laissez-mpi, ne me contrariez pas.

Cependant elle maigrissait à vue d'œil. Insensiblement son sang s'était appauvri. De temps en temps Camille inquietrevenait à la charge, et même se fâchait.

— Pourquoi ne suis-tu pas un meilleur régime ? on ne peut rien voir de plus ridicule. Sommes-noi^s donc si pauvres? Qu'est (jue cela signifie, l'argent te manque-t-il?

Je suppose qu'elle fît acheter des côtelettes. — fl y en avait une pour CanuUe, une pour Paulii^e, une pour le curé et point du tout pour elle, à moins que ce ne fût un morceau de tiraille.

Camille voulait qu'elle prît sa côtelette ; le curé la sienne; et jusqu'à la petite Pauline, qui disait :

— Maman, tiens, la mienne est la meilleure.

Si l'on insistait trop elle pleurait et soutenait qu'elle aimait mieux le§ légumes, n fallait céder.

Un soir qu'elle se déshabillait, Camille voyant les os saillir, lui dit, fort ému:

— Netta, si ce n'est pas pour toi, ni pour moi, que ce soit pour ton enfant, je t'en supplie ; fais le sacrifice de prendre de bon potage, et de ^nne viande.

Une maladie est si vite arrivée. Tu m'inquiètes, beaucoup, je te le jure.

Elle se jeta à son cou.

— Eh I laisse donc, grande bête, je me porte comiue un pont.

Cependant il l'avait presque effrayée; et le lendemain eEe se força d'avaler un peu de viande.

— Il faut que j'aie bonne envie de vous faire plaisir, mes bons amis, disait-elle gaiement. Si vous saviez comme je trouve tout cela mauvais.

Camille était navré.

Comme après dîner, elle était allée voir mademoiselle Lestour avec sa petite fille, Saint-Leu dit àsonfils :

— Mon pauvre enf^t,si tu n'uses pas de toute ton influence sur ta femme pour la convertir à un bon régime, elle est perdue.

Camille fondait en larmes, car il sentait son impuissance.

L'on appela Gonde.

Gonde avait en quelque sorte une admiration religieuse pour Bourdonnette. Quoiqu'elle yoiilût, c'était bien. Aussi réglait-eUe la table le plus modiquement possible'àl'envi de sa maîtresse. La passion de l'économie à outrance pratiquée contre eUe-mème la séduisait autant que Bourdonnette.

Gonde eût été très-fachée de manger vn ï)0,u mor-

ceau; et elle était convaincue qu'un bon morceau n*est utile qu'aux hommes et aux enfants ; et que les femmes n'en ont nul besoin. Telle était son esthétique de cuisinière. Voilà pourquoi elle trouvait tout naturel que Bourdonnette vécût de bribes insignifiantes.

n existait entre elles deux comme une franc-maçonnerie dont la mauvaise nourriture était le pacte, et rienpour nous^ tout pour les autres^ la devise.

— Gonde, dit l'abbé de Jardol, Camille et moi nous entendons quevousnous serviez immeilleur ordinaire. Ma fille est souffrante. Il lui faut des toniques, préparez, à chaque repas, un tiers en plus que ce qu'elle vous dira. Nous nous chargeons, Camille et moi, de vous excuser. Ainsi demain, au lieu de trois côtelettes, prenez en cinq, vous m'entendez.

— Gonde, il y va de sa vie, s'écria Camille.

Gonde ne comprenait qu'à demi, mais elle s'engagea puisqu'on l'en priait avec tant d'instance, à contrevenir aux ordres de madame.

Malheureusement le nouveau régime n'eut pas le temps d'opérer. Trois jours plus tard, Bourdonnette fut prise d'une langueur qui la força de s'étendre sur le canapé.

Nora, la bonne chienne, était prèsd'elle, couchée sur ses pattes. Pauline s'amusait à traîner une chaise à

UN PRÊTRE EN FAMILLE. 26o

travers la chambre. Camille était assis le long du canapé. Il tenait la main de sa femme et la portait souvent à ses lèvres.

— Cette petite te fatigue?

— La pauvre enfant me distrait au contraire. Je veux qu'elle s'amuse.

Elle se plaignait d'im grand mal de tête ; elle avait leMsson et se sentait abattue.

Camille monta chercher un couvre-pied pour l'étendre sur elle. L'on était au mois de mai. De temps en temps elle regardait son mari en souriant d'un sourire morbide.

— Tes petites lèvres, disait-elle, donne-les-moi. ^— Qu'éprouves-tu, demandait Camille?

— Rien, je suis un peu fatiguée,voilà tout, demain il n'y paraîtra plus.

Elle se leva le lendemain pour déjeuner quoiqu'elle se sentit encore moins forte queïa veille. En s'habillant la tête lui tourna et elle entendait tout drôle.

— n me semble, disait-elle, à son mari que tu me parles d'une chambre voisine.

Elle prit un œuf à la coque et une bouchée de poulet qu'elle ne put digérer. Elle se couchacommela veille sur le canapé. Ses yeux étaient injectés, son teint Hvide, sa respiration gênée.

Camille la délai^a.

266 tJN PRÊTRE EN FAMILLE.

— Qu'as-tu, Millot, ne sois donc pas triste. Est-ce que je suis morte? Que tu es enfant, mon pauvre homme I

Et elle n'avait point articulé une phrase que malgré elle, elle retombait dans son accablement.

— Netta, lui dit Camille, quoique tu ne sois pas bien malade, pour ma tranquiUité j'ai fait demander M. Largeau. (C'était un médecin de Coulonges).

— Ah ! mon Dieu, dit-elle avec un ton d'impatience , je me serais bien passée de M. Largeau. Tu es content maintenant d'avoir fait'tespetits embarras. Et qui estce que tu as envoyé à Coiûonges ?

— Ton parrain.

— A pied?

— Non sur le cheval de M. Ponteau.

— Ah I vous êtes bien tous les mêmes. Vous me rendrez malade pour tout de bon avec vos histoires.

Zéline, qui ne l'avait pas vue la veille parcequ'elle étaiten journée^ accourut et se jeta sur elle, tout en pleurs.

Le système nerveux de Bourdonnette que sa maladie naissante affectait, n'y tint pas. Elle pleura. Pauline, voyant pleurer sa mère, quitta le cerceau qu'elle poussait aux quatre coins du salon.

— Qu'as-tu, maman, disait-elle? je ne veux pas que tu pleures.

Et elle prenaitlemouchoir de pochedesa mère pour lui essuyer les yeux.

La chienne debout, agitant la queue, considérait sa niaitresse d'un œil mélancolique.

— Jusqu'à cette pauvre Nora qui veut me consoler, dit Bourdonnette.

Mademoiselle Justine vint aussi. Bourdonnette causa un peu. Sa bouche déjà sèche s'en assécha plus. Elle eut des nausées.

— Où est donc Monleu? demanda-t-elleà son'mari.

— Veux-tu lui parler?

— Non, mon ami.

— 11 est allé voir un malade bien mal.

— Où cela?

Camille le lui dit.

— Oh I c'est bien loin, dit-elle.

Enfin de plus en plus stupéfiée, elle consentit à se mettre au lit. Elle s'appuya sur le bras de Camille pour monter l'escalier. De l'autre côté Justine la soutenait un peu par derrière; puis venaient; Zéline et Gonde.

— Nous sommes toute une procession... murmura la pauvre malade... Et ma fille ?

— Elle est en bas, lui dit-on.

Elle pria sa marraine de redescendre auprès de Pauline.

— Je ne veux pas qu'elle reste seule.

Puis à Gonde :

— U est déjà tard; allez donc préparer le dîner de ces messieurs.

Ce furent Camille et Justine qui la déshabillèrent. A peine couchée, elle sentit sa tête sifaible qu'elle demanda de l'eau de Cologne. CamiUe lui en frotta le nez et les tempes. Justine tenait le flacon. Elle voulut de l'eau bouillante à ses pieds. Quand elle en eut, elle essaya de dormir, mais ce devait être un sommeil haché et mêlé de précipices. Justine offrit à Camille d'emmener la petite, pour qu'elle ne fit pas de bruit à la maison.

Camille accepta.

La bonne Justine^ quoique bien triste au fond, tâcha de distraire Pauline. EUes jouèrent à la bataille^ à la main chaude, à tirez du vinaigre, EUes firenttoutes deux une friandise pour le diner. M. Lestoiu^, qui était un bonhomme aidait sa fille, de sorte que Pauline passa une soirée fort agréable.

Pendant ce temps, le pauvre Camille assis dans la chambre de sa femme, le front dans les maijtts, seul, se posait un problème terrible : si eUe meurt, que deviendrai-je ? Il ^'efforçait d'écarter ce présage funeste ; mais le présage ne démarrait point de son esprit.

11 se mit à genoux, priant Dieu qu'il la lui conservât et le priant à se déchirer l'àme.

Alors, derrièrele rideau qu'il avait tiré, la voix afiaiblie de sa Netta se fit entendre :

— M illot, es-tu ici ?

— Oui, mon petit ange?

Et il courut au lit.

— J*ai dormi im peu, fit-elle ; ma marraine ouesteUe?

— Elle est chez elle, je Tai renvoyée, puisque je te garde, moi...

— Tu as bien fait, mais ilfaudra lui dire qu'elle ait labonté d'achever ma robe (Bourdonnette s'était commencé une robe) je tiens beaucoup à la prendre dimanche. '

— Pauvre enfant ! soupira Camille.

— Tu t'imagines que je ne serai pas guérie dimanche, toi, Millot ; Eh bien, tu verras, mon bon ami.

Enfin le docteur Largeau arriva.

C'était un petit homme de quarante-huit ans, extrêmement chauve, la face rougeaude, les manches relevées au poignet, et qui portait toujours un habit vert pour ressembler à Dupuytren, son ancien maître.

En parlant, qu'il fût au chevet d'un malade ou dans un salon, il ne cessait de se frotter les mains que pour se les taper l'une contre l'autre à grand bruit.

Et il ne parlait point, il criait. Ceux qui n'étaient pas au fait de lui, s'imaginaient toujours qu'il se

fâchait, tandis que c'était rhomme le plus inoflfensif. Ses explications n'en finissaient guère. Il commentait les choses les plus simples et qui allaient de soi. L'on eût écrit deux pages avec ce qu'il disait sur la manière de faire un cataplasme. Probablement il avait contracté cette incontinence d'explications dans la pratique de la médecine chez les paysans qui n'entendent pas toujours du premier coup. S'il arrivait que quelqu'un ayant l'intelligence ouverte rarrêtât de ces mots : — Oui, monsieur; cela suffit, j'entends...

— Ecoutez-moi donc, écoutez-moi donc I répondaitil vivement. L'on croit toujours comprendre et l'on exécute de travers.

Bon gré mal gré le docteur Largeau s'imposait jusqu'au bout. Quelquefois même iljouait à son interlocuteur le mauvais toiu* de lui faire répéter tout ce qu'il venait de dire, et si l'on omettait le moindre détail:

— J'en étais sûr j s'écriait-il, avec un battement de mî^ins énergique.

ï\ était pédagogue, jusqu'au bout des doigts. D'une brusquerie comique, s'il venait à faire quelque maladresse à table, comme de renverser du bouillon sur la nappe, il s'écriait en regardant la personne qui lui faisait vis-à-vis ou qui était à ses côtés :

— Tu n'en fais (ou vous n'en faites) jamais d'autres.

- n avait tellement cette habitude qu'un jour de conseil de révision qu'il dînait chez le maire de Coulonges ejx nombreuse compagnie, ayant laissé tomber sa fburcbette^il se tourna vers le préfet auprès duquel oi; l'avait placé et lui dit soi^ fameux : vous nen faites jamais d'autres !

Lepréfet, qui était un homme très-doux et très-poli, se défendit sérieusement d'avoirjeté la fourchette. Le maire arrangea tout par une plaisanterie. Et d'ailleurs le dqcteur fit des excuses à M. le préfet.

M. targeau n'aimait que deux choses au monde ; sa femme et la chirurgie. Ex œquo ? non. La chirurgie d'abord. Quant à la médecine elle lui inspirait beaucoup moins de sympathie. Il était médecin par-dessus le marché. Mais donner des coups de bistouri dans une tumeur ; accoucher au forceps ; saigner; scarifier des ventouses; arracher des dents; amputer des bras, ou des jambes : voilà le plaisir I le plaisir du docteur I

Une fois un de ses amis, employé au ministère de la justice, vintpasser trois jours chez lui. L'ami se plaignit qu'il était sujet au mal de gorge. Le docteur en profita pour lui couper les amygdales sous prétexte qu'elles étaient un peu grosses.

Et comme on causait de la vie de Paris, ce qu'il en regrettait le plus, c'étaient les visites du matin à l'hôpital, les cliniques de Dupuytren.

— J'étais né pour être chirurgien d'unhôpital, répétait-il souvent.

Il fit des pieds et des mains pour qu'on en fondât un à Coulonges ; un de cinq lits seulement ; n'importe, il y eut trôné. Malheureusement l'argent manquait. Les gros bonnets, je le dis àleur honte, ne voulurent pas lâcher un liard.

En même temps que le docteur, Saint-Leu arrivait au presbytère. Ils montèrent ensemble dans la chambre. M. Largeau serra la main de Camille, s'approcha du ht le sourire sur les lèvres, en homme qui veut donner confiance, puis il tira sa montre et tâta le pouls, tandis que Camille lui racontait ce que sa femme avait éprouvé.

— La tête vous fait-elle grand mal, madame ?

— Oui, monsieur.

— Votre bouche est-eUe mauvaise ?

Elle fit signe que oui.

— Souflfrez-vous du ventre ?

Elle fit signe que non. Ce qui n'empêcha pas le docteur de soulever le drap et de porter la main sur le ventre de Bourdonnette.

— Ici quand j'appuie, vous ne souffrez pas?

— Un peu.

— n y a quelques gargouillements, fit le docteur eu se tournant vers Camille.

La fièvre gagnait Bourdonnette. Elle était brûlante et elle avait la peau fort sèche. Le docteur remarqua chez elle ce que nous autres nous appelons toutbonnement de la faiblesse et ce que lui appelait de Tadynamie, et de l'assoupissement qu'il appelait du coma.

L'mspection de la maladie terminée, il prescrivit un lavement émolhent ; des MctioAS sur le ventre avec de l'huile de camomille ;rapphcation d'un vésicatoire à une jambe, et de la tisane d'écorce d'oranges. Après avoir donné sur sa prescription les renseignements les plus minutieux, suivant sa méthode, il quitta la chambre suivi de Camille et du curé.

— Allons à demain, madame, ce ne sera rijBn. Nous allons vous tirer de là promptement. Le bon Dieu ne veut pas encore de vous. D. vous trouve mieux chez son substitut que chez lui.

Dans l'escalier il dit à Camille :

— Mon bon ami, votre femme a la fièvre typhoïde. Camille se fi:appa le front et eut un sanglot.

— Du courage, pauvre enfant, dit Saint-Leu.

Bemuchon qui était resté en bas pour qu'il n'y eût

pas trop de monde dans la chambre, fut obligé de retourner à Coulonges afin d'y prendre les drogues nécessaires.

Sa femme revint et garda Bourdonnette, pendant que le curé et son fils dînaient rapidement.

274 UN PRÉTRfe EN PÀkiLtÉ.

Ils décidèrent qu'on âccépterfidt la propôsitîdri que mademoiselle Justine avait faite de retenir î'aiiiine à coucher, pourvu que Pauline le voulût bien; et qu'ils enverraient chercher chez jt. Lestoiir uhlitdesaiiglés où coucherait Camille.

Nora les voyant tristes, était triste côinriie eiix. Elle eut ridée, la pauvre chienne, àe caresser Camille conmie pour lui montrer qu'elle partageait sa peiné, mais Camille eut le tort de la repousser brutalement. EUe s'en fut dans im coin, lés oreilles basses et là queue entre les jambes.

Quand il rentrèrent dans la chaihbre, Bourdoniietté entrouvrait les yéiix.Elle avait alors le teint fort animé par la fièvre.

— Eh bien, ines bons amis, leur dit^lle, avez-voiis dîné?

— Oui, ma fille, dit Saint-Leù.

— Vous êtes-vous bien soignés âii ihoins ? je n'étais pas là poiir vous servir. -* Et Pauline i

Pauline a été invitée à dinerpar mademoiselle Justine, dit Camille.

— Ail ! c'est bien, Justine est bien bonne. Sauraâtu la déshabiller cette enfant, mon pauvre Millot?

— N'aie pas peur, mon petit ange.

— Et vous, mon père, vous ne m'avez pas embrassée?

tN PtlÊTRÊ EN FAMILLE. 275

Le prêtre se pencha sxir son front.

— Veux-tu boire, Netta, demanda Camille?

Elle secoua la tête etretombadans l'assoupissement.

Les deux hommes s'assirent; le curé dans un fauteuil près de la cheiiiinée; son fils dans Une petite chaise, la chaise de Bourdonnette, au pied du lit. Et ils gardaient le silence. Le Ut de sanglés airiva. Il fallut l'étabUr. Le premier inot de Bourdonnette éveillée fut celui-ci :

— Où est Pauline If

Lé curé sortit et la ramena bientôt. La mère se leva sur son séant, prit soii eiifant daiis ses bras , la couvrît die baisers et dit à CamiUé :

— Va, mon pauvre Millot, enmièiie ta fille; je Itd donnerais la fièvre.

Gondéla reconduisit à madenioiselle Léstôur.

En recouchant sa tête sur l'oreiller, la malade eUt ié vertige et des naUsées. Il fallut lui doimër la cuvette ; mais eUe s'épuisa en^fibrts inutiles pour vomir.

Je n'aurais pas le courage de suivre et de faire suivre au lecteur cette horrible fièvre tout du long dé ses trois septénaires ; ni de nombrer les médications vainement essayées par le docteut Largeàu. fet pourtant il est de mon devoir d'écrivain de surmonter cette çépugnance autant que je pourrai.

Les poumons se prirent. Il y eut des ràleô sitilants,

â76 UN PRÊTRE EN FAMILLE.

de la toux avec des crachats visqueux. Le docteur ordonna l'apposition d'un vésicatoire sur une épaule. C'étaient Camille et le curé qui la pansaient soir et matin.

— Ah ! mon Dieu, disait-elle sou&ant de se remuer, vous ne pouvez donc pas me laisser tranquille, mes bons amis.

Gonde apportait la feuille de choux enduite de beurre, et elle fournissait les épingles dont se servait Camille pour attacher la serviette autour du corps de safemme, de ce corpstant aimé où quelques jours plus tôt, il promenait encore ses lèvres.

EUe eut de la diarrhée, et commepresque toujours c'était Camille quilui venait en aide dans ces momentslà, elle lui disait :

— Pauvre Millot, je dois joliment te dégoûter; pourvu que tu oublies bien cela quand je serai guérie!

— Chère Netta, répondait Camille, comment est-il possible que tu me dégoûtes, toi?

Et il saisissait la main jaunie et il la baisait avec autant d'amour qu'il le faisait autrefois avant leur mariage.

Elle s'en défendait :

— Laisse donc cette main fiévreuse.

Toutes les fois que Camille lui demandait si elle sou&ait :

— Non mon ami, répondait-elle.

Car, dm*e au mal, elle ne croyait pas que ce qu'elle éprouvait de pénible pût s'appeler soufirir.

La membrane muqueuse des lèvres, des gencives, de la langue surtout, se sécha et se couvrit de fuliginosités.

L'adynamie augmenta. Des exacerbations se manifestèrent dans le mouvement fébrile, suivies de sueurs abondantes. Les glandes s'engorgèrent au cou et sous les aisselles.

Le docteur Largeau voulut qu'elle prit de l'huile de foie de morue.

Elle en avait entendu parler comme d'une chose extrêmement fétide.

— Je neveux pas de ça, s'écria-t-elle.

Pourtant Bemuchon qui depuis le commencement

de la maladie était toujours sur le chemin de Goulonges, en rapporta une fiole.

Camille, le curé, Zéline, mademoiselle Justine et Gonde, à qui le docteur avait présenté l'huile de foie de morue comme une extrême ressource, prièrent et supplièrent Bourdonnette de ne point écouter son dégoût.

Camille lui dit :

— Fais-le pom* moi, ma Netta bien-^dmée, si tu

m'aimes. Fais-le pom^ ta petite Pauline ; tes soins lui

â7â tN PtléTRJB E^ Tkàîltt.

manquent; elle a besoin de toi. TU iie veux donc pas

guérir?

— Vos drogues né me feront rien que du mal, répondàilrelie. Il vaut itiieùx se coiifiër à bleu.

Là-dessus le curé, prenant âson totir là psU'ole :

— Justement Dieu te fait une obligation, ma chère enfant, de ne pas résister aulbbnscbiiseils decéiiiqui t'aiment et quiveulenttonrétàblissenient. Il t'éprouve cruellëmetit par cette maladie; mais il te demande d'être soumise et n'attend que ta boime vbWtité pour te guérir.

Zéline, Mademoiselle Justine et G'Oiide faisaient chœur. Enfin elle se décida et consentit â avaler une première cuillerée.

— Pauvre ange ! s'écria Camille en l'embrassant t^etidant qu'elle se débattait ehcore sous cette influence ilâiiséàl)6tidë.

Justine lui mit.dans la bouché un petit ihorceaii de éiicre. Elle fit mieux : elle descendit rapidement et reindtita avec JPâuline. La vue de sa fille épanouit Bolirdonhetté ; mais la pauvre petite, quand elle fut près dû lit de sa maman et qu'elle la vit si maigre et si pâle, ne put se retenir de pleurer.

On fut obligé de l'enunener de peur que cela ne fit ifaal à Boùrdonnetle.

En efiet, émue elle-même, Bourdonnettefut suffo-

UN PRéTRE £N FAMILLE. 379

q\\ée et bientôt en syncope. Bouche ouverte, yeux fixes, froide, iminpbile, elle était e&ayante. Ççfmille tomba à genoux en çwglpt^nt; il croyait qu'eiPq allait moiu'ir.

Mademoiselle Justine di^ :

— Il faut lui mettre la moutarde.

Et aidée de Gonde, elle fit des sinapismps pendant que le curé, terrifié, priait ^u pied du lit.

Bourdonnette ne revint à elle qu'au bout de yingicinq minutes, peu à peu. L'on vit d'abord sous 1^ couverture de laine ses jambes remuer comme pour se débarrasser de la moutarde qui les cuisait ; puis ses yeux devinrent moins fixes, puis sa bouche essaya d'articuler des n^pts. Enfin elle fp^dit en

larmes.

La crise était passée.

— Je veux, dit-elle aussit^tqu'elle put parler, que M onleu me donne à communier. On ne sait point ce qui peut arriver. Je croyais t;out à l'heure que j'allais mourir.

Tout le monde se retiraexçeptéle prêtre, qui, cyprès avoir sondé cette conscience claire et pure comme (le l'eau de source, s'en fut à l'éghse préparer avec Bernuchon tout ce qu'il fallait ]^onr porter le boni Dieu ^ Bourdonnete.

Mademoiselle Justine, Gonde et Zéline disposèrent

la chambre selon l'usage. Elles couvrirent les meubles, particulièrement le lit, de linge blancet transformèrent en im petit autel une table garnie de flambeaux et de fleurs.

Bourdonnette avait aussi demandé qu'on la peignât et qu'on lui lavât la figure.

— Toi, Millot, dit-elle en regardant son mari.

Ganûlle eut toutes les peines du monde à démêler ses beaux cheveux châtains qui restaient par monceau dans le peigne.

— Tu verras, mon pauvre homme, disait-elle que si je guéris, je serai chauve. Ce sera joU, une femme chauve I tu ne m'aimeras plus.

Quand elle fut peignée et lavée et que Camille lui eut attaché son bonnet sous le menton, elle demanda un miroir.

— Oh ! ce n'est pas par coquetterie va, ajouta-t-elle en souriant.

Puis après s'être regardée :

— Je ne reconnais plus ta femme, Millot.

La clochette de l'enfant de chœur annonça que le bon Dieu approchait.

— A quel quantième sommes-nous, demanda-t-elle à son mari?

— Le 30, ma bonne chérie.

— C'est demain le premier?

— Oui, le jour de notre communion. (Ils avaient coutume de communier le i«' du mois.)

— Tu communieras tout seul demain, Millot, Je suis plus pressée que toi, moi.

Camille se sentait dans le cœur comme des vagues de feu. n lui semblait qu'il brûlait par le dedans.

Le bruit de la clochette se fit entendre dans l'escalier. Bourdonnette se recueillit. Camille et les femmes s'agenouillèrent autour de l'autel provisoire.

Bemuchon entra le premier tenant en main au bout d'un bâton cette lanterne sinistre dont la lueur douteuse est comme le symbole d'ime vie chancelante.

Le brave Bemuchon pleurait, et il détournait la tète pour dissimuler ses larmes. Beaucoup de gens du village, hommes, femmes, et enfants, suivaient le prêtre.

La plupart avaient quitté leur ouvrage, tant ils avaient d'estime et d'affection pour madame Camille.

Il y en avait jusqu'au seuil de la rue.

Le prêtre à qui la grandeur de sa mission donnait un calme temporaire, alla droit au petit autel, posa le saint ciboire, en ôta le pavillon à quartiers de soie , puis il porta l'hostie à Bourdonnette qui ouvrit et referma lentementla bouche, les deux mainsjointes sur

3a poitrine.

Sa physionomie, qui,dâns l'attente du viatiquedivin, s'était animée, resta meilleure tout le jour. Et quand Saint-Leu revint de l'église oùil était allé reconduire le bon Dieu, à voir sa bru, il crut qu'un mi^'acle s'était opéré, qu'elle entrait en voie de guérison. Elle-même disait:

— Vous verrez, mes amis, que le bon Dieu me sauvera.

— Eh I oui, mon pauvre ange, disait Camille qui partageait sincèrement cet espoir.

Elle prit un potage légèrement fécule et on la fit consentir à boire dans de l'eau sucrée un peu de vieux vin que donnaM. Ponteau. Cène fut point sans peine, car elle avait eu toujours horreur du vin. Mais dès lors (qu'il y a d'ironie amère dans les choses !) elle commença de préférer à toute autre boison , cette eau vineuse qui, prise en temps opportun, aurait préservé son tempérament de la ruine d'où il ne pouvait plus se relever. Le mieux ne dura point. Les syncopes reviorent. Les nuits étaient mauvaises. Une nuit Camille se leva quinze fois. Il voulait tester assis dans une chaise auprès d'elle.

— Non, disait-elle, va te coucher mon ami, d'ailleurs je vais dormir.

Pauvre femme 1 son sommeil était quelque chose d'atroce, un vrai supplice de tortionnaire. Les rêves

les plus a&eux s'y heurtaient comm^ les diables en enfer.

Une fois pourtant elle (Ut ^ Camille :

— Tout à l'heure, Millot, j'ai rêvé à ma pauvre mère. Je la voyais comme je te vois. Elle était bienheureuse; revêtue d'une belle robe blanche, et une couronne sur la tête, elle m'ouvrit les bra^s pt nt^Q^ j'allais m'y jeter.

Les nuits devinrent simauvaises que Camillq, à bout de force, hébété pa;* la douleur et la fatigue, accepta^ l'offre insistante que lui faisait son père de veiller Bourdonnette une moitié de la nuit.

Ils se mettaient devant une petite table dans un coin de la chambre de manière que la bougie nç gênât point la malade ; et là ils lisaient ou écrivaient pour se main-^ tenir éveiUés. Camille le plus souvent écrivait les moindres paroles que sa femme avait dites pendant le jour, parce que ce seraient peut-être ses dernières.

Près d'elle Camille s'efforçait d'être calme, mêmq confiant, de peur de la frapper; mais de temps ei^ temps, gonflé de sanglots, U s'échappait de la chambre et s'en allait pleurer dans le cabinet de soa père.

Le curé avait dit au médecin :

— Je vous prie de m'avertu* quand il faudra la mettre à l'extrême-onction.

Un matin, M. Largeau lui dit :

— Elle ne passera sans doute point la journée d'aujourd'hui; tous pouvez P administrer.

Camille, chancelant comme un homme ivre, amena sa petite fille dans la chambre pour que sa mère l'embrassât une dernière fois avant de perdre connaissance.

— Si tu savais comme j'ai de la peine, papa Leu, dit l'enfant, mon martinet ne veut plus voler, il est presque mort.

Bourdonnetteentr'ouvrantses lèvres blêmes etdéjà toutes recouvertes de muguet, tâcha de sourire à sa fille.

— N'est-ce pas, maman, que tu n'es pas bien malade?

— Non, fiirelle d'une voix éteinte en caressant d'une main décharnée les tresses de la petite; puis elle fit signe à Camille de l'envoyer jouer.

Alors Saint-Leu lui dit :

— Ma fille, veux tu recevoir l'extrême-onction ? tu n'en deviendras pas plus malade, au contraire, et tu seras plus tranquille s'il plait à Dieu de t'appeler à lui.

— Cfest donc vrai que je vais mourir, dit-elle d'un air eflfrayé. Mon Dieu I mon Dieu, je suis trop jeune ; je ne veux pas mourir.

Saint-Leu lui mit le crucifix sur les lèvres; elle k baisa plusieurs fois.

— Eh bien, oui I dit-elle. Donnez-moi Textrêmeonction.

Camille lui tenait une main. Il était à genoux; la tête appuyée contre le drap.

— Pauvre Millot I qu'est-ce que tu deviendras sans moi? N'otre petite Pauline, il faudra que tu Taimes double. Pourvu que tu ne m'oublies pas? ahl l'oubli. Voilà ce qui m'eflfraye.

Camille étouffait. Il se leva précipitamment, s'enfuit, et s'abattit sur le lit dans la chambre de Gonde qui se trouvait à côté de celle de sa femme. Ses sanglots devinrent si forts et si insurmontables qu'il fut obligé de quitter la place et de descendre au rez-dechaussée. Apaisé, il remonta.

Elle lui fit signe dès qu'elle l'aperçut.

— Tu viens de pleurer, lui dit-elle ; je sais bien que tu m'aimes.

Et ses yeux se mouillèrent. Elle allait pleurer à son tour. Mais elle retomba en syncope; toujours la bouche ouverte, les yeux fixes, la figure décomposée.

Je ne crois pas qu'il soit possible d'imaginer l'horrible angoisse de ceux qui aiment une personne, à la voir ainsi se débattre entre la vie et la mort pendant de nombreuses minutes. Il faut avoir passé par là, il faut l'avoir éprouvée.

Revenue à elle, elle demanda les saintes huiles. Le curé était dans la chambre tout prêt à Tadministrer. Camille lui fit encore baiser le crucifix cjui se trouvait sur la table de nuit au milieu de fioles, de verres et dej tasses, tandis que Gonde et Zéline lui mettaient les pieds et les mains hors du ht.

Selon Tusage, le prêtre fit avec son pouce trempé d*huile des croix imaginaires singles yeux, les narines, la bouche et enfin les mains et les pieds de la moribonde, comme pour efiacer les erreurs sensuelles dans leurs principaux organes. Et, toujours selon l'usage, il s'essuya les doigts à des boules de coton, bientôt consumées par le feu d'un réchaud. Etait-U bien utile de purifier les sens deBourdonnette ? non-seulement qui étaient demeurés purs, mais que l'amour de Canaille avait en quelque sorte perfectionnés.

Depuis plusieurs îours elle avait envie de cerises. E^ ]e docteur Largeau s'opposait à ce qu'on lui en donnât. En annonçant au curé que la mort était inmiinente il ajouta qu'il n'y avait plus lieu de contrarier ime fantaisie de mourante, et que si madame Camille demandait encore des cerises, on pourrait lui en donner un petit bouquet d'une douzaine. Ce fut Saint- Leu qui le cueilht et qui de la porte le fit voir à sa fille avec un petit rire où les sanglots se croisaie^^^ comme des éclairs.

tN PKÊTRE EN f AllULtË. â8l

— Que VOUS êtes bon, Monleu, s'écrià-t-elle épanouie!

Un frémissement singulier passa dans tout le corps de Camille et âeé cheveux se dressèrent, â là vue de ce goûter funèbre. Il tendit la main sous le menton de sa femme pour qu'elle y crachât les hoyâtix ; iiiais elle, jusqu'au dernier moment préoccupée d'utie certaine déUcatesse gracieuse, elle lui demanda la cuvette afin d'y jeter elle même les noyaux.

La nuit qui suivit fut siiiistre. A toute mtilUté une voix éteinte disait :

— Millot, à boire ?

Il semblait à Camille que ce fut une voix de l'autre inonde.

La sueur froide ruisselait siir le front, leâ jôUfes et les mains de Bourdonnette. Son regard était voilé. ÈUe n'avait plus la force de parler.

Camille, qui sentait que c'était là la dernière nuit, n'était plus capable que d'une lecture : celle des Évangiles, lecture maintes fois interrompue par cette voix épouvantablement faible :

— Millot... à boire!

Chaque fois qu'il venait à elle, il lui posait les lévites sur le front.

— Laisse, disait-elle, c'est malsain.

En effet, son front humide et froid comme leâ pier-

res d'un caveau, exhalait je ne sais quelle odeur cadavérique.

— Tes petites lèvres àtoi, demandait Camille. Elle essayait en vain ce mouvement de muscles

dont on fait un baiser... impossible !

Camille était sûr qu'elle s'éteignait; que son pouls se dégradait ; que sa vie, l'on ne devait plus la compter que par des minutes. Aussi de toute la force de son âme, il iaclinait à rester près d'elle jusqu'àla fin, sans désemparer, à faire profiter sa propre douleurde cette agonie, à combler la mourante d'une sollicitude désespérée.

Mais la force noble de son âme ne l'emportait pas sur la faiblesse égoïste de son corps qui exigeait du sommeil, sa ration de sommeil.

Camille n'y tenait plus, il fallut qu'il se couchât. Elle-même sa femme le lui disait :

— Va te coucher mon pauvre Millot; tu te fatigues à me veiller; d'ailleurs je reposerai peut-être, et si je vais plus mal je te promets de te faire appeler.

Être obUgé de dormir pendant qu'elle perdait la vie, qu'elle nécessité bête et atroce I

Ne pouvoir remettre le sommeil, à plus tard, ce sommeil qui fi^ustrerait leurs cœurs d'un dernier contact ; qui anticiperait sur la séparation définitive que

la mort complotait avec Dieu. Oh I l'absurde et l'odieux spécimen de la condition des hommes!

Eh l quoi, si par les éclairs de hberté morale que Tagonie laisse paraître encore, elle avait quelque tendresse suprême à lui dire, ou quelque volonté sacrée, ilne serait plus à son chevet. . • à même de l'écouter. Il dormirait comme une brute dans la chambre voisine.

Cela, il le sentait mieux que je ne puis Fexprimer.

Et pomiantil fallait qu'il se couchât.., 11 n'y tenait plus.

Le lend.emain matin, Saint-Leu qui avait remplacé près de Bourdonnette son fils épuisé de fatigue, vint le retirer de son sommeil de plomb. Il pleurait.

— ïlh bien, eh bien, s'écria Camille en se dres-. sant sur le séant.

Car aussitôt, la pensée qu'il avait laissé Bourdonnette se mourant lui sautait à la tête.

Par sa férocité, c'est un réveil comparable seulement à celui du condamné à mort le matin de l'exécution.

Pour ceux qui ne les connaissent ni l'un ni l'autre (et qui pourrait rendre témoignage du second) qu'ils * se figurent voir, à leiu* réveil, un tigre les patte» sur leurs épaules et prêt à les dévorer.

290 UN i'RÈTKE EN FAMILLE.

L*on avait oublié durant les quelques heures qu'on a dormi, maintenant le souvenir se refait aigu ; et il semble regagner par son intensité même ce qu'il a perdu de temps.

Saint-Leu lui répondit :

— Lève-toi vite... elle se meurt et te demande.

À peine vêtu, Camille rejoignitson père. Elle était en syncope. La syncope parut finir; mais tout à coup Bourdonnette leva la tête, écarta de sa main son mari, Saint-Leu etGonde comme pour avoir de Taii»...

— J'étouffe, j*étouffe,répétait-elle.

Tous trois étaientà genoux attendant Tàme à passer.

U faut avoir vu mourir quelqu'un pour concevoir la révolution instantanée que la mort opère dans la physionomie humaine. Celle de Bourdonnette, dès que la tète eut retombé sur l'oreiller, fut méconnaissable.

L'âme venait de passer, manifeste par son absence. 11 était sept heures du matin. Zéhne et mademoiselle Lestour furent prévenues. Elles accoururent. Camille le regard sec, hébété, était assis près du lit, la tête collée contre celle de la morte.

Le prêtre sanglotait de l'autre côté sur la main roide de sa fille. Zéline voulut avec le doigt lui fermer les yeux. CamiUe se précipita, les lèvres en avant, afin d'abaisser ces chères paupières qui ne se lèveraient plus.

Ils prononçait clos paroles sans suite, déchirantes et mêlées de rauques sanglots.

Saint-Leu emmena son fils dans une chambre à côté tandis que Zéline, Gonde et mademoiselle Justine faisaient à la morte sa dernière toilette.

Camille ôta Talliance de sa femme qu'il joignit à celle qu'il portait déjà. Il prit aussi, pour l'attacher à sa montre, une petite croix qu'il lui avait donnée. Il distribuais autres reliques pieuses aux trois femmes.

Zeline entoura la main droite, comme on fait aux madones, de son propre chapelet.

Justine plaça dans la main gauche une rose du bengale, la rose Louis-Pliilippe, dont la poindre éclatante contrastait avec les doigts, couleur de cire, de Bourdonnette. Camille lui coupa les cheveux ras afin de les garder en tresses. Il mit de côté les boucles d'oreilles, les reservant à Pauline quand elle serait grande ; et il envoya, dans le cabriolet de M. Ponteau, Bemuchon à Niort avec mission de ramener un mouleur qui prit l'empreinte du masque et des mains.

En attendant, de peur que les mouvements musculaires ne fissent dévier la mâchoire, l'on avait serré d'un mouchoir passant sous le cou cette pauvre tête décomposée. Il assista au moulage, aidaûtlesouvriers, plem dt3 sang-froid.

Saint-Lcu et liii voulurent continuer à la veiller, les deux nuits suivantes, ce qui n'empêcha pas la Catuche (une femme du bourg qui avait la spédaUté de veiller les morts), de recevoir cinq franesf comme si elle eût exercé ses fonctions.

Aux quatre coins de la chambre il y avait, dans des écuelles, du chlore que Ton avait fait venir de Coulonges. Camille allait et venait dan^ la chambre*. Et souvent attiré là malgré lui, U s'appuyait contre le pied du Ut et contemplait le cadavre de sa femme. Les mains étaient jointes comme si elle priait encore. Sous la jaune lumière du cierge que Bemuchon avait apporté de l'égUse et dont le reflet couvrait funèbrement tout le visage, les yeux qui s'étaient rouverts semblaient, à cause de leur fixité même, le regarder, de quelque point de la chambre qu'il les eonsi^ dérât.

L'un d'eux avait été crevé dans le coin par l'outil du mouleur. Il y avait encore aux dents et dans la commissure béante des lèvres un peu de chaux vive. Les cils projetaient leur ombre dans la cavité de l'orbite ; la cloison du nez s'étirait démesurément. Quelquefois Camille lui prenait les mains comme pour tes réchauffer ; quelquefois il mettait son froirt contre le sien ; mais il n'osait plus baiser les lèvres qui avaient fait son bonheur.

VTH PllÂTRS EN FAHtLLB. 293

A l'aspect de ces chères lèvres toutes pleines de baisers morts, il sentit une de ses poésies les plus empreintes d'amour étrangement se réveiller au fond de son cœur.

Abrités par le pampre et le bec sons une aile, Que de moineaux, le soir, dorment dans la tonnelle t Mais s'il vient à passer quelqu'un, le bruit des pas Les effraye, et la bande émigré à grand fracas.

Que de baisers, le soir, de ta bouche à la mienne Voltigent, 6 Netta ; mais qu'un passant survienne^ Sur nos lèvres alors, restent, non sans frémir, Tous nous pauvres baisers qui feignent de dormir.

0ht ce soir, plaise à Dieu qu'aucun pas n'effarouche Les hôtes de la treille et ceux de notre bouche ; Que les uns ne soient point réduits à déserter, Et les autres, hélas! contraints de s'arrêter.

Las des vols trop fréquents d'une journée active. Les moineaux ont besoin du sommeil qui ravive; Tandis que nos baisers trouvent dans le repos La plus grande fatigue et le plus grand des maux.

Et maintenant ils étaient condamnés au repos étemel, leurs baisers qui naguères chômaient si peu. Et maintenant seul avec elle,. il n'osait plus l'embrasser, lui que la crainte des passants sur la route de Coulonges ne retenait même pas.

Quand il avait écrit ces vers, l'année précédente, à

pai^eille époque, un matin pendant qu'elle s'habillait, il avait vu, le malheureux I dans leur perfection artistique comme une garantie de durée pour le sentiment qu'ils renferment. Et voilà que ce sentiment est arrêté coiui; par la mort I

Une page qui l'avait tant charmé et que Bourdonnette aussi s'était plu à lui faire répéter maintes fois, elle se dressait devant lui, railleuse, et il Técartait avec dégoût.

Cependant il mettait quelque orgueil à s'ingénier pour pleurer davantage ; et il se faisait une douleur éblouissante sous ces idées rapides comme l'éclair qui lui sillonnaient l'esprit.

Puis, retombant au niveau de la tendresse vulgaire, il appelait sa femme :

— Netta, Netta, s'écriait-dl, ma petite Netta, ma femme chérie, Netta...

Jusqu'à ce que , saisi par le silence glacial de la mort, il laissât déborder des sanglots un instant contenus.

Le matin de l'enterrement, Saint-Leu, prévenu contre l'horrible quiproquo de la léthargie, voulut qu'on appUquât sur la cuisse un fer rouge afin de s'assurer que Bourdonnette était bien morte.

Une odeur singuhèrement nauséabonde sortit de dessous la pelle himante, mais la pauvre Domiette ne bou2:ea point.

Roide comme une poupée, Camille la porta dans son cercueil. Saint-Leu tenait la tète qui, absmdonnée à elle-même, eût trfiûné de droite à gauche — misérablement.

Le malheureux Bernuchon, fossoyeur en même temps que sacristain, avait creusé la place du cercueil au cimetière, ce fut aussi lui qui le cloua. Et cepenïlant Saint-Leu fut obligé d'entraîner son fils à qui les derniers adieux avaient donné une attaque de nerfs.

Ni l'un ni l'autre n'avaient été d'avis qu'on invitât les curés du canton. Us voulaient un enterrement simple, le plus simple possible. Il n'y avait guère d'invités que M. Lestour, M. Ponteau, l'instituteur ot les membres du conseil municipal; ce qui n'empêcha pas les pauvres gens que Bourdomiette avait tant de fois soulagés, d'affluer à la porte. La petite Pauline était restée avec la servante de M. Lestoiu*. Et vêtue d'une robe noire que mademoiselle Justine lui avait faite avec ZéUne d'une vieille robe à elle, elle s'amusait à tailler dans les rognures une robe de deuil pour sa poupée. Les enfants sont de grands philosophes sans le savoh\

Je me souviens d'avoir vu au gentil cimetière de Biarritz, qui fait avenue à la vieille ÉgUse, deux enfants à cheval sur une tombe et jouant paisiblement

à la vache. Us devaient venir là chaque jour comme à une promenade publique.

Malgré la gravité de la cérémonie, M. Ponteau ne put s'empêcher de regarder M. Lestour avec des yeux furibonds et de grommeler : vieux tartufe, en passant devant lui. L'autre fit semblant de ne pas s*en apercevoir, ce qu'il avait de mieux à faire.

L'on se mit en route pour partir.

— Qui est-ce qui doit porter le corps ? demandaient à la porte beaucoup de gens qui auraient eu à honneur de le porter.

Mademoiselle Lestoiu* tint le bâton de devant avec Zéline, toutes deux en noir et couvertes d'iui grand voile ; celui de derrière était tenu par Bemuchon et CamiUe.

Ainsi l'avait voulu ce pauvre Camille qui montra jusqu'à la revenue du cimetière un coiu'age admirable.

Lorsque ce fut fini, Gonde distribua aux pauvres des pièces de monnaie et du pain, pendant que Canûlle, remonté dans sa chambre et prenant sa fille sur ses genoux, la couvrait de caresses et de larmes.

— Ne pleure pas, mon bon papa, disait la petite ; je serai ta compagnie, je te distrairai; je ferai tout ce que faisait maman.

Camaie avait communié à la messe.

XÏI

Presque tous les gens en deuil portent la livrée de monseigneur le chagrin et se moquent de lui, comme les valets de leur maître. Pourtant quelques-uns sincèrement affligés prennent d'abord le noir pour la personne qu'ils ont perdue, mais ceux-là mêmes le gardent pour leur affliction qui quelques jours plus tard vient à mourir de langueur. Quant à ceux dont l'affliction se porte bien et survit des années... que dis-je! seulement des mois, ce sont des êtres si bizarres, si exceptionnels, si monstrueux qu'on court risque en voulant qu'il y en ait un de soulever un doute universel.

Camille ne seia pas tout à fait ce phénix, quoique la suite de cette histoire doive le montrer tel que

Ton me reprochera en haut lieu littéraire, j'imagine, de méconnaître en lui la nature humaine. Je réponds à Tavance que je n'entends nullement mettre à nu le cœur d'un jeune homme veuf, en général, mais singuUèrement celui de Camille.

Trois heures après l'enterrement, il était retourné au cimetière avec des fleurs qu'il ficha dans la terre Irais-remuée. Les femmes du bourg se mettaient à leur porte, pour le voir passer, et pour juger sll avait Fair bien peiné.

Toute la nuit la chambre laissée vide par Bourdonnette fut ouverte ; et le lendemain Gonde battit le matelas et la paillasse au soleil et s'occupa de rassembler le hnge sale pour ime grande lessive ; tandis que Camille triait avec sa petite les pauvres afifaires de sa femme et les mettait par paquets. Chaque robe éveillait en lui des souvenirs.

D'abord sa robe de noces, en mousseUne suisse, qui avait jauni et qu'il découvrit au fond d'une longue malle sous une serviette hors de service.

Le bouquet de fleurs d'oranger était encore attaché à la ceinture par une épingle. Il le prit, et en le prenant il fît tomber un bouton que l'enfant ramassa, prête à en jouer.

— Donne, ma chère fille I

Et il ouvrit une boite où se trouvaient les tresses

de Bourdonnette, les fit baiser à sa fille, les baisa luimême et y joignit le bouquet de fleurs d'oranger avec son bouton détaché.

Cette robe blanche à raies violettes, en jaconas, il l'avait apportée de Poitiers à l'époque de son baccalauréat es lettres. Elle était bien usée, reprise en plusieurs endroits ; on y voyait des taches de sueur sous les bras ; mais justement il l'aimait d'autant plus que Bourdonnette l'avait revêtue davantage.

Et cette autre noire avec de petites fleurs bleues en mousseline de laine, elle la faisait pendant que lui écrivait sa Fête des sens ; et combien de fois robe et poésie furent interrompues par des baisers.

Et cette autre d'alépine grise, elle l'avait lorsque Noras'étaut jetée sur elle à belles deux pattes par manière de caresse, la renversa dans le bois de Saint- Pompain, sur l'herbe avec tous les champignons de son panier, de sorte que ce soir là on fit attendre Saint-Leu pour diner et que l'on eut un appétit d'enfer.

Et cette autre en mérinos couleur chocolat, c'est celle qu'elle avait loi'squ'elle tomba malade ; son pauvre corset était là, lui aussi, près de la robe, entouré du lacet ; là aussi étaient les jupons de la dernière semaine avant la maladie et un col-marie que lui avait brodé mademoiselle Lestoiu» pour ses étrennes.

Et ses chapeaux (car elle avait tenu à prendre le chapeau en se mariant), il y en avait un de taflfetaspenséeavec ime ruche noire, qu'elle avait porté deux mois plus tôt en visite chez madame Largeau,lafemme du docteur de Coulonges. Il était dans le carton suspendu par elle et couvert de papier de soie.

A côté, un autre chapeau renversé brides en l*air, un chapeau de paille avec des rubans bleus ; celui qui lui allait le mieux d'après Camille.

Puis dans un autre carton, un troisième en velours grenat avec une rose blanche sur le côté,- le chapeau qu'elle prenait dans les grandes circonstances en même temps que sa robe de soie claire-cardovie, et que son grand cachemire français. Puis c'étaient des fichus, des tabliers, des pèlerines. Et ces jolis souliers cothurnes dont les bandelettes noires se croisaient si coquettement sur les bas blancs. Puis ce petit sac de soie que l'on nommait alors un ridicule et où elle avait oubhé un mouchoir de poche, un prospectus de marchand, et une vieille rose ; puis le polisson bien nommé parce qu'il serrait de prèsla taille des femmes.

n y avait aussi dans l'armoire des petites boites, la plupart à dessus de verre historié, toutes pleines de coUiers, de bracelets, de bagues d'avant la République. C'étaient les bijoux de sa mère que Saint-Leu avait donnés à Bourdonnette,

Que dç fois ces boites avaient été étalées par Bourdonnette elle-même devant sa petite Pauline afin de la tenir tranquille au lit, lorsqu'elle était malade ! Les bijoux ne servaient qu'à cela. Car Bourdonnette ne les portait point.

Tout en avant, sur une pile de chemises à elle, reposait la tablette de chocolat dont chaque soir, deshabillée et tenant encore ses jupes détachées, elle coupait xm morceau pour Pauline, qui écartait anxieusement le rideau de son berceau, et levait sa chère tête friponne... comme un petit serpent disait la mère à Camille.

Souvent après dîner, Saint-Leu, prenant son fils par le bras, Tentrainait dans ce jardin où tout fleurissait à cette époque. Pauline les suivait avec son cerceau qu'elle poussait dans les allées et qui déviait à travers les plates-bandes. L'esprit plein d'elle, ils évitaient d'en parler. Pourquoi ? — parce que chacim d'eux n'était pas sûr que le sentiment de l'autre fût à l'unisson du sien ; ou bien parce que c'eût été à leur yeux profaner la morte que de toucher de sang-froid à son souvenir. En eflfet la douleur vive des premiers jours avait promptement fait place chez Camille à une prostration morale excessive qui ne laissait point d'être fort égoïste. Habitué depuis dix ans à l'amour de Bourdonnette, il se trouvait [maintenant comme

dépaysé dans son veuvage. C'est une chose triste à dire : il la regrettait plus la nuit que le jour. 11 lui arrivait, tenu en éveil par la comparaison involontaire de ses joies antérieures avec sa cruelle solitude, de sauter brusquement hors du ht, de marcher au hasard ù travers la chambre, et de coller son front aux vitres.

Pendant ce temps, Pauline dormait dans son berceau de ce sommeil inexpugnable qu'ont les enfants.

Par une imagination dépravée, il se représentait le cadavre de sa fenune — perçant en quelque sorte du regard jusqu'au dedans du cercueil.

Comme ce pauvre corps s'exfohait, son âme à lui, son âme était morte, puisque l'amour qui est l'âme de l'âme n'y était plus.

La rehgion ne suffisait point à le dédommager. La poésie et la musique non plus. L'amour avait toujours rassemblé et comme épuisé ses forces. Aujourd'hui elles allaient à la débandade. Sa préoccupation consistait à se fatiguer par de longues marches, afin de plus dormir, et de moins vivre. Il courait la campagne seul avec Nora, pendant que sa petite restait au presbytère sous l'œil de Gonde ou s'amusait près de mademoiselle Justine qui venait de temps en temps la quérir.

Il allait aussi chez M. Ponteau passer des heures

entières afin d'en revenir bien hébété. A table quelquefois son père tentait de l'arracher [à son hébétement en s'efforçant de causer et de rire. Il le mettait siu' son terrain favori. Il lui .parlait des poètes, llien n'y faisait.

Désormais son âme s'aiTÔtait fréquemment comme une montre capricieuse. Il était obUgé de la prendre (in quelque sorte entre ses mains et de la tourner et retourner jusqu'à ce (juele grand ressort fut remis eu mouvement. C'est alors qu'il écrivait. Et peut-être avait il tort de ne pas la maûitenir arrêtée, car son tic-tac faisait mal à entendre. Il ressemblait à un glas. Heureux ceux dans l'àme desquels sonne comme un gai carillon de village I

Saint-Leu, profondément alarmé d'un état si nouveau chez Camille naguère plein de vivacité intellectuelle, le pressa de voyager un peu et tandis que la saison était encore belle, de prendre des bains de mer.

Machinalement, et dans l'espoir de s'échapper à lui-même 11 partit pour les Sables d'Oloune où il demeura un mois.

La page suivante, la seule qu'il écrivit pendant son séjour aux Sables, donnera une meilleure idée que je ne pourrais le faire de ses impressions :

« Je suis seul à contempler la mer sur laquelle fraîchit le vent du soir. Le beau monde est au£lasino.

Les fenêtres resplendissent. Ils dânôetit, ils jouent, ils causent entre eux, je ne sais ; mais quoi qu'ils fassent, je ne le leur envie pas. Toute la journée ils m'ont rendu l'Océan quelque chose de ridicule ; l'Océan... cette admirable majesté. Figurez-vous un champ de foire humide de grotesques. Il y a des éléphants marins, des veaux marins, des chiens marins, etc., etc., etc. Il ne manquait que des grotesques marins.

» Enfin je suis seul à contempler la mer sur laquelle fraîchit le vent du soir. Il me semble qu'elle imprime son flux à ma pensée. Ma pensée s'étend sur mon âme plus loin que d'habitude. Elle monte comme la marée; elle cherche à s'échapper d'elle-même. Elle s'évertue à efQeurer les pieds de Dieu, ainsi que la mer fait des miens. Mais la vague se retire aussitôt qu'elle s'est avancée et ne jette pas même sur le rivage quelqu'une de ces coquilles que Newton disait avoir ramassées au bord de l'océan de la vérité. Ils sont épais les nuages qui couvrent la mer. Et leur forme est bizarre ; bizarre aussi la forme de ceux qui couvrent ma pensée. L'un a la structure d'une femme !... Oh! ce nuage, ce nuage qu'il se dissipe, puisque tu es morte. Pourquoi faut-il qu'il obscurcisse ma pensée et vienne se mêler à elle comme il fait avec l'Océan; vapeur de mes sens I C'est toi qui le disais, ma Netta

chérie, mon ange du del, une nuit qu'assis près de ton chevet, je tâchais de séduire la mort pour qu'elle f épargnât ; c'est toi qui le disais : quel donne-peine que le corps !

» Oui ! c'est grâce au corps que deux mois après qu'elle s'est posée sur ton front éteint, poli comme le marbre, ma lèvre convoite les joues animées d'une jeune fille ; des joues veloutées comme la pêche.

» C'est grâce au corps qu'ayant aux mains les gants noirs que je portais le jour de ton enterrement, je me promenais hier, si déluré, le chapeau sur l'oreille et la canne sous le bras.

» Mais seul à cet instant, en face de la mer sur laquelle fraîchit le vent du soir, tu reviens à moi, ton souvenir efface tout... jusqu'à ce que rentrant dans ma chambre pour écrfre ces lignes, je sois tenté par la fille d'hôtel qui me conduit.

» Quel donne-peine que le corps ! pauvre sainte ! »

Entre les lettres qui lui vinrent du curé, il en reçut une dont la suscription d'une fine écriture de femme lui arracha tout d'abord cette exclamation :

— Tiens, qui ça peut-il être ?

Elle était timbrée de Coulonges comme celle de son père. Venait elle de Saint-Pompain? Il l'ouvrit précipitamment et lut :

« Mon cher papa, je t'aime beaucoup et je te dirai

que le curé est enrhumé. Si tu voyais ma poupée ! Mademoiselle Justine lui a fait une robe neuve. Mon bon papa, je voudrais bien te voir. Gonde a tué la poule grise parce qu'elle ne pond plus. Mademoiselle Justine m'a appris la Cigale et la Fourmi^ pour que je te la récite sans faute quand tu reviendras. On t'attend avec impatience. Je t'embrasse bien fort, mon pauvre Millot.

» Ta fiUe ,

» Pauline de Jardol. »

Au bas il y avait de la même écriture ces mots entre crochets :

(Lettre dictée par Pauline).

Ce n'était point Saint-Leu qui l'avait écrite, qui était-ce ? Evidemment mademoiselle Lestour.

Elle est boime, se dit-il; et dans la lettre qu'il répondit à sa fille, il lui recommanda de remercier Justine.

JL'hiver fut d'une longueur désespérante pour Camille, quoique M. Ponteau lui répétât toujours :

— Allons, il faut prendre le dessus ; secoue toi; ce qui est fSit est fait, et l'on n'y peut rien ; tout le monde a ses peines, etc., etc.

Il sentait un tel vide autour de lui que l'existence lui devenait insupportable.

L'idée du suicide l'assaillait et pourtant il était très-

UN PllÈTRE EN FAMILLE. 307

décidé à ne pas se suicider à cause de ses principes religieux ; mais il ne souhaitait que de mourir.

Avant de se jeter amoureusement chaque soir dans le sommeil trois fois béni, il biffait avec une croix le dernier jour écoulé de sa vie, comme un élève biffe ses jours de collège; c'est que lui aussi, il attendait les grandes vacances.

Tandis qu'il essayait de lire ou d'écrire auprès du feu dans sa chambre, Pauline venait quelquefois le trouver, et il la plaçait comme jadis était placée sa pauvre mère, dans le coin proche de la fenêtre, Nora à côté d'elle, reconstituant en quelque sorte le passé.

— Millot I criait la petite d'une voix semblable à celle de Bourdonnette.

Il levait les yeux de son travail ; et elle se mettait à rire en montrant ses mignonnes dents de lait.

Camille eut la fantaisie pieuse, qu'elle sût se tenir surles échasses, comme sa mère alors qu'elle était enfant, et il s'occupa sérieusement de l'y dresser.

Pauline, qui ne voyait là qu'un jeu, s'y donnait à cœur-joie. Son père marchant à côté d'elle pour la retenir en cas de chute, elle s'écriait gaiement :

— Je suis plus grande que toi, papa.

Parfois, son feu éteint, il descendait de sa chambre une demi-heure avant le dîner et il venait s'asseoir

devant la cheminée de la cuisine, posant ses pieds sur les chenets, pendant que le rôti cuisait et que grinçait le toume-broche.

Gonde, qui avait alors plus de soixante ans, se penchait pour le baiser au front de sa vieille bouche flétrie:

— Pauvre ami, disait-eUe, et c'était tout.

Au-dessus de la cheminée, à l'un des crochets

soutenant le fusil, était pendue la clef du cimetière. Gonde s'apercevant qu'il regardait cette clef:

— J'y suis allée aujourd'hui, disait-elle.

— Où es-tu allée? criait la petite qui jouait à Tautre bout de la cuisine.

— Nulle part, répondait-on.

Qui oserait prononcer le mot cimetière devant un enfant?

Lui-même y allait souvent. Il avait fait mettre une pierre plate sur le tertre qui recouvrait sa femme, une pierre pareille à celle dont ils avaient abrité tous les deux le tertre de la pauvre Bourdon., Comme épitaphe on Usait : à Bourdonnette en lettres creuses barbouillées de noir.

Le nouveau printemps venu, moins d'un an après la mort de la jeune femme, la tombe n'était déjà plus blanche et les lettres n'étaient déjà plus noires. Tout cela prenait une teinte antique.

Gomme ces marchands fr dateurs, quipomr domier à leur vin im air de vieillesse, roulent les bouteilles dans de la poussière humide, et s'arrangent de façon qu'il pousse des champignons sur le goulot, Thiver traîne à plaisir les tombes dans sa froidure pluvieuse, aiin, sans doute, de donner le change aux survivants sur la date d'une mort cpi'ils sont las de pleurer.

Le poëte, un matin du mois d'avril, au milieu des feuilles mortes éparses, vit sur la tombe un limaçon.

Son premier mouvement fut de le jeter, mais par réflexion il le laissa.

Pourquoi, se dit-il, ôter cette pauvre bête de là? — Par décence pom* latombede Bonnette? Bonnette, j'en suis sûr lui ferait grâce. Et pms, c'est un être vivant qui la garde en mon absence ; il me semble qu'elle est moins morte.

Quand il s'en revenait, il fallait qu'il passât devant chez M. Ponteau, qui fumait sa pipe à la porte si le temps le permettait. M. Ponteau lui proposa un jour de le faire entrer au conseil municipal où il y avait une vacance.

— Cela te distraira, disait-il.

Camille ne pouvait s'empêcher de sourire à cette idée que les séances du conseil municipal fussent une distraction.

310 UN PRÈTllE EN FAMILLE.

— Tu nous serais utile pour rédiger les procès-verbaux, ajouta le vétérinaire.

— Bien obligé, répondit Camille.

Certes, de se distraire il avait grand besoin, ce pauvre jeune homme ! La mort de Bourdonnette l'avait comme décomplété. Toujours obsédé par la folie de se refaire un avec elle, il ne rencontrait de cette femme adorée qu'un souvenir et un Souvenir débilitant.

Les gens dont la pensée est le plus active, s'ils ont l'âme douce et moelleuse du poëte, exercent leur sentiment de concurrence avec la pensée, à côté, pour ainsi dire et sans que l'un gène l'autre. Il y a en eux un moulin d'amour, qui bien outillé, va son train diurant la vie et ne s'arrête point ; broyant tantôt de la sollicitude, tantôt des désirs, tantôt im suave apaisement. Ainsi de Camille. — Du temps que Bourdonnette vivait, il avait l'esprit à la poésie, il avait le cœur à sa femme. Aujourd'hui qu'elle était morte, le mouHn d'amoiu? s'était arrêté. Et de sollicitude, de désirs, d'apaisement pour Camille il n'y en avait plus.

Oh ! ce cher petit moulin, où s'élaborait le pain de son âme, et dont le tic-tac accompagnait si bien ses conceptions poétiques, il fallait Bourdonnette pour le faire marcher. Sa fille ne le pouvait, quoiqu'ill'aimât

tendrement. Et eu cela il différait beaucoup de son père, dont lui, il avait été la consolation.

Lorsque le sentiment eut cessé de faire son tapage accoutumé, la pensée, sa voisine, s'écouta, si je puis dire, avec complaisance, et se reput de sa sombre harmonie.

L'ambition de Camille n'ayant plus le sein de Boiirdonnette pour y dormir, commença de s'agiter.

Reste ici, sur ton sein Tambition s'endort,

avait dit le poète, un jour qu'il tenait sa femme sur ses genoux. Reste ici,.» Mais la mort était venue qui avait écarté brusquement Bourdonnette et jeté eu terre le doux oreiller; si bien que l'ambition deXamille s'était éveillée en sursaut.

n se sentait poëte et de force à conquérir quand il le voudrait une de ces gloires passagères si disputées.

Paris le tenta ; Paris le grand caravansérail des intelligences.

La première ligne de son existence lui semblait à jamais interrompue. Il était arrivé à ce carrefour terrible, que marque un cercueil et dans lequel on est obligé de prendre une voie nouviclle. Au bout de la calme béatitude, il convoitait les succès étourdissants. n se disait bien : Ces succès ne sont rien. Us ne valent pas un quart d'heure de la vie que j'ai connue.

Puis il ajoutait : mais à les ramasser on allège le temps, qui m'est devenu si lourd.

Quoiqu'il lui en coûtât de quitter son père et sa fille et sa vieille Gonde, il forma le plan de partir pour Paris sous prétexte de publier ses poésies et tout en prévoyant qu'il finirait par y demeurer.

Opposition singulière de la destinée du père avec celle du fils... Le malheur amènerait celui-ci dans ce même Paris d'où il avait chassé celui-là I

Ce qui gênait Camille, c'était de s'en ouvrir au curé. Maintes fois il avait eu le mot sur les lèvres; mais il avait peur d'affliger un père qui l'aimait tant.

Enfin, un jour qu'ils avaient déjeuné en tète-à-tête (Pauline déjeimant chez mademoiselle Lestour) il alla, avec son père, s'asseoir sur ce banc du jardin, où jadis, enfants, Boxu'donnette et M avaient fait des chapelles; où plus tard. Us s'étaient dit leur naïf amour; où, plus tard encore, mariés, ils s'étaient donné de si bons baisers.

— Camille, dit le prêtre en attirant la tète de son fils contre sa poitrine, tu me cachea quelque diose. Tu as ime préoccupation. Pourquoi ne m« la confiestu point à moi ton père, ton seul ami? Est-ce que tu crains que mon affection ait des hmites? Je ne puis vivre en te voyant ainsi songer à l'écart de moii Pauvre enfont... que tu me fais souffiir l

Et les larmes venant aux yeux du prêtre, il baisait les mains de son fils.

— Monleu, jie t'en prie, ne pleure point, cela me fait mal de te voir pleurer,., n'embrasse pas mes mains, mon pauvre père...

Et il retirait doucement ses mains.

... Tu sais bien que je t'aime de' tout mon cœur... Et si je te cachais quelque chose, ce ne serait point par manque de confiance, mais plutôt par crainte de fafQiger.

— Tu m'afQiges bien plus comme cela, répondit le prêtre, parle, j'aime mieux que tu parles...

— Eh bien, mon bon père, je suis poursuivi par un désir fou de te quitter, de quitter ma fiUe, de quitter la tombe de ma pauvre Netta... c'est odieux. Tu n'as pas besoin de me le dire... Je le sens bien, va... de vous quitter tous, mes pauvres amis, pom: aller à Paris trouver la fortime Uttéraire ou m'étourdir en la cherchant.

Et il ajouta d'un accent vigoureux et profond :

— Je ne puis plus vivre ici 1 pardonne-moi, je ne puis plus vivre ici I je ne t'y vois pas... je n'y vois pas ma fille. Je n'y vois que l'absence de Bourdonnette. Et le suppUce est au-dessus de mes forces. Ce qui m'afible, c'est d'être là où elle a vécu, où tout me la rappelle à chaque minute, où tout me la fait trou-

ver de moins ; où il n'y a pas un objet qui ne me crie à tue-tête :

Elle est morte, morte, morte!

Et le pauvre Camille se jetait le front contre Tépaule de son père...

— Dieu pourtant, continua-t-il, apporte en général un remède à cette aflfreuse peine que j'endure. Les autres oublient. Au bout de deux mois.!, c'est fait.

Par quel privilège est-ce donc que je ne puis oublier, moi?... si c'est être meilleur qu'eux, tant pis ! Je ne voudrais pas l'être... j'envie leur lâcheté de cœur.

Et les larmes lui coulaient abondantes.

Pendant l'explosion de ces paroles, ce qu'éprouva Saint-Leu de douleur multiple et indistincte ne peut guère s'analyser.

D'abord, être séparé de son fils; être laissé pîu* Tenfant comme il l'avait été par la mère ; et le voir aller dans ce Paris, cruel mystificateur de sa jeunesse à lui, dans ce Paris où Julie était... quoi? Il n'en savait rien... sans doute ce qu'une femme à son âge peut être de plus vil. Et là-dessus, à propos de Julie seulement, que d'éclairs noirs lui traversaient le cerveau I

Puis, quoiqu'il connût la nature humaine et fût instruit de cela d'avance... toucher du doigt que lui,

père, il u'était rien pour son fils en comparaison d'une femme aimée.

Puis, s'apercevoir que Camille paraissait se soucier médiocrement de sa propre fille, lui dont le naturel était si bon I

Puis, imaginer que son fils serait seul à Paris; qu'il pourrait tomber malade sans qu'on le soignât ; se désespérer sans qu'on le consolât ; avoir du talent sans qu'on l'aidât à se produii^e; et des tentations mauvaises où l'on ne ferait que le pousser.

La façon dont il avait dit : Je ne puis plus vivre ici... montrait assez qu'il était bien déterminé à partir. Et Saint-Leu se demandait s'il devait ou non user de son influence sur lui poiu? l'en empêcher.

Les bons pères se sacrifient toujours. Saint-Leu, prêtre et père, avait double motif de se sacrifier. Ce n'était donc pas son bonheur propre, c'était celui de son fils qu'il prenait en considération; mais en bien plus haute considération prenait-il encore pour son fils... l'observance du devoir.

— Mon cher enfant, lui dit-il, tu es un homme et je ne prétends pas t'enseigner la conduite que tu dois tenir. Si tu penses vivre moins malheiu:eux à Paris, vas-y tout de suite... Il me sera cruel de ne plus te voir, ajouta-t-il, en s'efibrçant de retenir ses larmes... Mais qu'importe? ce n'est point cela qui

doit compter. D'ailleurs , n'aurai-je pas ma petite Pauline pour me consoler. Elle sera près de moi, ce que tu étais autrefois dans ton enfance, et à la fois ce qu*était notre pauvre Bourdoimette... Je verrai en elle comme la fusion de vous deux. Il me semblera que je n'aurai pas vieilli, et que je serai bien avant ce grand malheur de Tan dernier.

» Lorsque je me trouvai seul, moi aussi, à peine âgé de vingt-cinq ans... Mais seul... tu entends... plus seul que toi... (Je n'avais pas mon père, ni même un tombeau à aimer)... je me demandai ce qui me retenait à la vie... tu étais là dans ton petit lit... et je me promenais au milieu de la chambre à grands pas, hagard, fou, idiot, la main crispée sur ime feuille de papier... Je m'arrêtai, car tu venais de parler : apa de lapoupe,.,]e t'enlevai deton petit lit... je t'embrassai à te faire crier et à me faire pleurer ; puis t'ayantposé sur le tapis, j'allai au potager te préparer une panade... Oh I je me vois encore, tendant la cuiller à ta bouche et soufflant dessus... 'et te baisant au fur et à mesure. Quelle consolation j'avais de devenir ta mère !... Je remplissais un devoir, mon ami. Eh bien, puisque tu veux partir, je recommencerai avec Pauline...

» N'est-ce pas, Camille (toi qui as le cœur droit, tu me l'avoueras), il y a dans l'accompUssement d'un

devoir la plus vraie consolation aux deuils irréparables ?,.. Et si tu sens cela, pourquoi, mon pauvre Camille, mon trésor, veux-tu quitter ta fille? Sans doute tu pourrais te décharger sur moi de tes devoirs de père... Et il n*y aurait rien à dire, non vraiment rien à dire, mais songe donc que je mets de la fierté à te voir au niveau des meilleurs entré les hommes !

Camille avait souvent interrompu Saiht-Leu par ces mots : pauvre père, pauvre père !

Et quand le prêtre eut fini de parler, son fils le serra étroitement contre sa poitrine sans pouvoir rien répondre, honteux de sa faiblesse, eflrayé de ses devoirs, embarrassé de sa vie.

Cependant des pas rapides se firent entendre dans l'allée. C'était Gonde qui venait...

— Monsieur le curé, cria-t-elle, je ne peux trouver l'arnica. Où l'avez-vous mis, s'il vous plaît?

— Est-ce que tu es tombée? dit Camille.

— Pauvre cher ami ! murmura la vieille fille, en voyant qu'il venait de pleurer. Non, je ne suis pas tombée, ajouta-t-elle; c'est Pauline qui est tombée, n'allez pas la gronder au moins.

— La gronder I es-tu folle? où est-elle, que je l'embrasse? ma fille? où est ma fille?

11 y avait dans sa façon de dire cela une grande

exaltation qui réjouit Saint-Leii et qui étonna Gonde.

— Elle est chez mademoiselle Lestour, dit Gonde. Elle ne s'est pas fait grand mal, n'ayez pas peur. Angélique m'a dit qu'elle n'avait qu'une petite bosse au front. Je voulais bien ne pas vous en parler, mais j'ai cherché l'amica paiiout sans pouvoir le trouver.

Le curé, tout de suite avait couru dans son cabinet prendre l'arnica... Et Gonde le suivait avec Camille. Tous les trois ils allèrent chez M. Lestour.

En les voyant venir, mademoiselle Justine qui tenait l'enfant sur ses genoux et lui imbibait le &ont d'eau salée... s'écria :

— Ce n'est rien, ce n'est rien. Pourquoi vous Tat-on dit? Gonde, je ne vous comprends pas. Ce soir il n'y aurait rien pai^u. Oh I que j'ai du malheur d'avoir envoyé Angéhque demander à Gonde de l'amical...

Gonde s'excusa comme elle put, tandis que Camille ôtait sa fille des genoux de mademoiselle Justine pour la mettre sur les siens.

n avait le cœur gros d'émotion. En baisant à sa fille la meurtrissure de son fi'ont, il pleura à chaudes larmes comme si eUe se fût tuée. Pour la petite, elle ne pleurait déjà plus.

M. Lestour qui était là, disait :

— Camille, tu n'es pas raisonnable... Est-ce qu'on

gâte ainsi les enfants? ne dirait-on pas que sa fille est perdue?...

Mademoiselle Justine montrait un certain dépit.

— Puisque c'est ainsi, elle ne viendra plus ici cette enfant.

— Je ne vous reproche rien, disait Camille...

— Oh! vous ne me reprochez rien... Je vois bien à votre air . . . ce lui serait aussi bien amvé chez vous . . . son pied a rencontré une pelm'e dans la cuisine...

— Certes, disait le curé, ne vous ennuyez pas de cela, Justine, ce n'est rien.

Et il était enchanté que ce petit accident fût advenu si à point pour aviver l'amour paternel de Camille,

n y voyait le complément le plus décisif aux quelques paroles qu'il lui avait dites. Il ne se trompait pas. Camille n'hésitait plus à partir. 11 était résolu de demeurer à Saint-Pompain.

— Je suis guérie, papa, disait la petite, laisse-moi aller jouer.

Camille dut la lâcher après qu'on lui eut appliqué un topique sur le front.

— Voyez-vous la petite mâtine, murmiu'a M. Lestour, elle ne pense déjà plus qu'elle est tombée.

Mais mademoiselle Justine la rappela pour la brosser; car elle s'était salie de poussière eu tombant.

— Eh ! mon Dieu, la voilà votre fille, monsietir Téploré, dit en souriant Justine. Soyez donc sûr qu'ici elle est entre bonnes mains. Et vous ne seriez pas venu (ce n'est pas pour vous reprocher d'être venu) qu'elle n'aurait été ni mieux, ni plus mal soignée. Vous êtes prompt à vous alarmer aujourd'hui, savez-vous?

— Aujourd'hui, vous dites vrai, mademoiselle... il y a des jours comme cela où s^accroit la sollicitude pour ceux qu'on aime... N*est-ce pas, mon pauvre père?

Et il prit la main du curé.

Cependant M. Lestour, à qui l'habitude d*être toujours dans les champs rendait la chaise insupportable, flânant à travers le salon , s'était arrêté devant le baromètre, et, il frappait de petits coups contre le bois afin de bien faire l'équiUibre de la colonne mercurielle avec la colonne d'air.

— Je crois, dit-il tout haut, que nous aurons beau, demain. Le baromètre était ce matin au-dessous de variable et le voilà maintenant au-dessus. Bonne afiaire pour serrer le foin qui est en meules.

— Vous en avez, dans ce moment ci, crut devoir dire le curé?

— Eh! oui, à la Barbaudière... autrement je ne me moquerais pas mal du beau temps. C'est une se-

conde coupe... tenez, vous pouvez voir les meules de la fenêtre... Et toi, Camille, viens tu pas voir ?

— Vous savez bien, papa, que cela n'intéresse guère monsieur Camille, dit Justine.

— Et pourquoi cela? mademoiselle, reprit vite Camille ; mais si, vraiment !

— Oh I avouez que vous préférez voir Therbe debout dans la prairie et berçant au souffle du vent sur ses flots verts la marguerite et le bouton d*or.

— Qu'est-ce que tu nous chantes, dit monsieur Lestour. Je sais bien que Camille est poite^ mais il n'est pas encore si bète que ça. L'herbe sur pied ne vaut jamais le foin coupé et serré à point. On connaît le prix de l'un ; on ne sait pas encore ce que l'autre sera.

Le curé souriait.

— N'est-ce pas mon cher curé, continua M. Lestour?

— Certainement, fit le curé.

Justine regardait Camille d'un air piteux comme pour lui demander pardon des idées de son père. • Une conversation particulière s'engagea sur la politique entre M. Lestour et Saint-Leu; une autre entre Camille et Justine.

— Est-ce que vous avez lu la petite Nouvelle du Journal des Débats^ disait Camille...

— Oui, elle est jolie ; et je suis fort aise que vous

me rayez prêtée.. .Mais,ajouta-t-elle, je voudrais bien vous voir publier quelque chose, vous... pourquoi ue publiez vous pas ?

— 11 faudrait être à Paris, répondit Camille; y demeurer^ y avoir des relations... Et je ne puis quitter Saint-Pompain à cause de mon père et de ma fille... d'ailleurs que m'importe ? Je n'ai pas la vanité d'èti^ imprimé.

— Moi, j'aurais la vanité de vous voir imprimé; mais pour cela, s'il vous faut quitter Saint-Pompain, oh ! alors non. J'aime mieux que vous ne le soyez pas... Je me mets à la place de ce pauvre curé... Il en aurait un chagrin mortel.

— Je le crois, dit Camille, aussi n'ayez pas peiu*. Tout en causant avec M. Lestour, Saint-Leu regai'-

dait du coin 4e Tœil les deux jeunes gens. Et vraisemblablement il était i)eaucoup moins à sa conversation qu'à d'autres pensées plus sérieuses. M. Lestour ne cessait de l'y rappeler par un tour de phrase qu'il prodiguait à tout propos :

— Si Louis XVIII, en remontant sur le trône de ses pères après la chute de l'usurpateur, n'avait pas tenu compte de l'infâme révolution, vous m'entendez bien, s'il n'avait pas fait les concessions de la charte, il n'aurait point créé, vous m'entendez bien, la puissance des députés. Il y en avait de bons, je

UN PRÊTllE EN FAMILLE. 323

le sais , mais les malpensants n'étaient pas rares.

Sans ces révolutionnaires, vous m'entendez bien, Charles X aurait fait autant d'ordonnances qu'il aurait voulu et celles qu'il am^ait voulu faire, vous m'entendez bien ; et le fils d'Égalité n'aurait pas volé la couronne; et le duc de Bordeaux régnerait; et défunt madame Lestour vivrait- encore; et je serais toujours maire, vous m'entendez bien.

Enfin M. Lestour, qui n'était point, il y parait, im fort politique... s'essouflant à la besogne, s'aiTèta court.

L'heure était venue, du reste, où il allait vok ses travailleurs.

Camille et le curé sortirent en même temps que lui. On rencontra sur la route M. Ponteau qui causait avec un paysan.

Du côté de Saint-Leu tout le monde se découvrit.

— Bonsoir, monsieur le curé; bousoh' Camille, dit le vétérinaire sans ôter son chapeau et avec ime intention marquée d'excliu'e de son bonsoir, M. Lestour.

Mais ce n'était point assez. Il aurait voulu pouvoir lui dire : mauvais soir, vilain gas.

Il semble que la victoire devrait toujours donner au vainqueur sinon de la pitié pour son ennemi vaincu, à tout le moins une superbe qui ne comporte plus la haine.

324 vu PRÊTRE EN FAMILLE.

Eh bien, M. Ponteau, ce victorieux de 1830, gardait contre M. Lestour son aigreur première. A la vérité, il le détestait surtout parce qu'il s'imaginait lui rendre la monnaie de ses sentiments. Et cette opinion était empreinte d'une logique féroce. Alors que lui, Ponteau, n'était rien dans la commune que Lestour représentait, il détestait Lestour par envie... Pourquoi maintenant, qu'il l'avait supplanté n'en serait-il point abhorré ?

Bien plus en vue d'humilier M. Lestour par l'étalage de sa puissance municipale que pom» être agréable à Camille, il s'écria :

— A propos, Camille, dans la séance de ce matin, t'on a parlé de toi, au conseil. Nous voulons tous l'avoir. Tu en seras ou tu diras pourquoi.

— Je vous ai déjà dit pourquoi je ne voulais pas en être, répondit Camille tout en s'en allant.. •

— Ah bah I tu reviendras là-dessus !

Puis, se penchant à l'oreille du paysan :

— Tu vois bien cette vieille queue de chemise de Lestour; si tu veux le faire enrager, appeUe-moi bien haut : Monsieur le maire...

Il nommait M. Lestour cette vieille queue de chemise par une aimable figure de rhétorique. Il aimait à ridiculiser de cette expression le drapeau blanc d'abord ; ensuite celui qui en avait porté la couleur.

Quand ils furent très-éloignés de M. Ponteau :

— Le vétérinaire veut donc te mettre de son conseil avec toute sa clique, dit M. Lestour à Camille.

— Oui, il prétend que cela me distraira de rédiger les procès-verbaux.

— Voilà qui est bête !... comme si tu ne faisais pas déjà trop d'éQ;ritures... Ce n'est pas une vie, ça, d'être toujours sur les livres ou sur les paperasses... Je ne m'étonne pas que tu t'ennuies... Moi, j'en mourrais... Sans compter toutes les niaiseries que tu te fourres dans la tête ...

» Vous qm aimez l'agriculture, curé, "pourquoi n'achetez-vous point une petite ferme aux environs. Vous obligeriez ce gaillard-là à s'en occuper, à la faire valoir.

» fl se lèverait tous les matins avant ses domestiques et se coucherait après ; et ne les quitterait point d'une minute... Du diable 1 s'il s'ennuierait ainsi... Ton vétérinaire n'a pas trouvé cela, lui, tiens I .

Saint-Leu, plus connaisseur à lui seul en cœur humain que M. Ponteau et M. Lestour combinés, s'était avisé depuis longtemps du vrai spécifique contre l'inquiet et fauve abattement de son fils.

Aie regarder de près, ce pauvre cœur humain, l'on y voit de tristes choses, des choses bien ravalantes, que le monde sait y être; mais qu'il a la fai-

blesse ou Thypocrisie de né vouloir point enregistrer; ni même s'avouer.

Un sage n'en est pas la dupe volontaire. Il les examine de sang-froid ; et tout froissé d'une pareille découverte, n'y pouvant rien quoiqu'il fasse, il agit en conséquence. Donc, Saint-Leu, esprit sincère et fort, avait cherché et trouvé, sous Tâpre regret que causait à Camille la perte d'une femme extrêmement aimée, certaine angoisse demi- physique, emprisonnée là comme un charançon dans un grain de blé — rongeuse, agaçante et dégradant la plus noble douleur.

D'un diagnostic plus prompt que le malade luimême, cette maladie de l'âme, qui vient de la santé trop violente du corps, il l'avait reconnue avant lui. Lorsque Camille manifesta le désir d'aller à Paris, un besoin impérieux et si nouveau chez lui de s'échapper à soi-même , affermit sa conviction; car ce n'était point le fait d'un deuil où le sentiment seul est ' intéressé.

Mais il n'osa point encore provoquer une confession de la part de son fils. Le respect idéal pour la morte qui leur était si cher à tous les deux devait en sortir trop meurtri. Une profanation germait... dont il mettait quelque pudeur à retarder l'avènement.

Ce jour là, quand M. Lestour les eut quittés, le curé seul avec Co mille se contenta de lui dire :

— Merci, mon enfant. Je sais que tu ne sacrifieras ton devoir à nulle ambition, à nul égoïsme. La destinée t'a créé une situation pénible. . . c'est à toi de Taccepter. 11 est dans Tordre que tu souffres comme les autres. A l'époque où la vie était douce pour toi, je t'ai vu souvent mélancolique, en appréhension de l'avenir.

» Cet avenir est devenu le présent, et sera bientôt le passé. Laisse faire Dieu, ou plutôt, prête main-forte à ses desseins.

Quelque temps plus tard, osant enfin, il lui dit (c'était un mois après l'anniversaire de la mort de Bourdonnette) :

— Mon enfant, je t'engage à te remarier. Avec une nature semblable à la tienne on ne peut vivre sans femme; tues jeune, et ce serait une folle cruauté que de torturer ta jeunesse, longtemps encore comme tu le fais.

» Par expérience je sais ce que tu dois soufirir de la continence. Il est plus sain que la pureté de tes regrets ne soit pas troublée par les angoisses d'une préoccupation misérable. Tu ne peux pas espérer ravoir la femme que tu as perdue ; mais il t'est possible d'épouser une femme qui apaise tes sens encore pleins d'irritation et par là-même affranchisse ton àme.

» J'ai pensé à Justine. C'est une personne très-vertueuse, et qui, je crois, t'aime depuis longtemps. Tu

sais qu'elle chérit ta petite fille d'une affection de mère ; par conséquent tu n'as pas à craindre d'elle ce qu'on craint ordinairement des secondes femmes pour ses enfants ; ni pour toi-même qu'elle veuille effacer en ton cœur le souvenir de notre pauvre Netta, puisqu'elle la regrette presque autant que nous la regrettons. J'ai prié Dieu, mon ami, de m'éclairer sm* ce projet que je forme, et quelque chose me dit que Dieu l'approuve. Voyons! que me réponds-tu?

Camille gardait le silence, doublement impressionné par la sagacité physiologique de son père et par le sentiment qu'il n'avait point le courage de demeurer chaste.

Bientôt les sanglots lui vinrent et il se jeta entre les bras de Saint-Leu, s'écriant dans des phrases entrecoupées :

— Tu as raison, je ne puis vivre sans femme. Je suis un lâche. Oh I ma pauvre Netta I Pourquoi ne suis-je pas mort en même temps que toi ?

Et puis, quand il eut repris son calme :

— Je demanderai moi-même loyalement à Justine si elle veut être ma femme ; mais elle ne le voudra pas, je pense, car eUe sait bien que je ne l'aimerai jamais comme j'ai aimé Netta. Quelle misère de vivre! J'ai honte de moi! n'être rien qu'homme, mon Dieu, mon Dieu! '

11 voyait dans sa résolution une de ces infamies non perceptibles à la société, mais que perçoit très-bien le poëte, doué qu'il est d'une sensibilité presque sans limites.

C'est le soir même, qu'éperonné par le dégoût de notre condition terrestre, il écrivit ces deux pensées svir la première page blanche d'un Montaigne :

ce Le christianisme a enlevé aux âmes supérieures qui ne voudraient pas se laisser entamer par ce qu'elles sentent être des Infamiettes^ la ressource païenne du suicide. 11 faut donc vivre; mais comme les infamiettes font partie intégrante de Tair social, vivre, c'est en respirer. »

Et cette autre :

« Oh ! le dedans des choses, si je pouvais le perforer et m'y faire un palais souterrain que j'illuminasse avec les girandoles du génie, j'y donnerais une fête suprême, un bal démasqué, im concert de tous les vrais accents du cœur, un rout de toutes les passions sincères ; puis, lorsque mes invités se seraient bien convaincus de ce qu'ils valent et moi comme eux, je heurterais de mon épaule samsonesque im des piUers de l'édifice pour que tout s'écroulât sur cette assemblée de misérables 1 »

Mademoiselle Justine Lestour avait alors vingtquatre ans. Elle était dans cette plénitude un peu lan-

guissante que donne le développement complet, joint à la gêne d'une virginité trop prolongée.

Le temps où elle s'accommodait d'amoureux fictifs était passé ; son esprit n'était plus assez dégagé de l'enveloppe terrestre pour papillonner en l'air comme autrefois.

Figurez- vous un royaume gouverné par deux chambres, comme l'Angleterre par exemple : la chambre haute et la chambre basse ; et supposez que la chambre basse ait acquis tant d'influence qu'elle soit devenue le pivot de l'État.

Ce n'est point, à coup sur, ce qui arrivait chez Justine ; mais du moins était-elle forcée d'écouter les discours de la chambre basse à. qui elle ne demandait pas mieux que d'octroyer d'honnêtes réformes.

Se marier 1 voilà l'idée qui ne la lâchait pas, et elle ne se faisait nulle phrase là-dessus. Toujours l'un de ces trois mots : mariage, homme, amour — nus, brûlants, envahisseurs. Ils l'obsédaient jusque dans sa prière. Avec cela pas la moindre coquetterie, quoiqu'elle fut joUe. Pour qui d'ailleurs aurait-elle été coquette ? au fond de cette campagne il n'y avait personne qu'elle pût épouser. Et qui viendrait l'y chercher? Encore si elle avait de la fortune, une belle dot I cela eût attiré les prétendants comme la queue de morue attire le pigeons. Mais la beauté dans ce siècle

ne se sent pas d*aiissi loin que l'argent. Sa beauté n'attirerait personne. Elle se butait donc au désespoir de rester vieille fille. Et son désespoir se traduisait tantôt par de l'abattement, tantôt par des excitations nerveuses. M. Lestour ne comprenait rien à son caractère. Il la croyait fort heureuse avec lui et ne s'avisait point qu'elle pût avoir besoin d'im mari. Jamais entre, eux la conversation ne venait sur ce chapitre. Du vivant de Bourdonnette, Justine s'était ouverte à elle, à elle seule, de ses désirs. Et Bourdonnette, le soir au ht, la tète appuyée contre le bras étendu de Camille; lui avait plus d'une fois rapporté quelle mouche piquait la jeune fille. Et il y avait dans cette indiscrétion bien féminine de Bourdonnette un singulier mélange de pitié, de bavarderie et de satisfaction en retour,

— Je suis allée voir Justine aujourd'hui, elle me fait de la peine.

— Comment cela ?

— Elle s'ennuie ; elle est malheureuse.

— Qu'a-t-elle donc ?

— Oh I rien.

Puis après un instant de silence, comme Camille n'interrogeait pas sa femme et se contentait de lui donner des baisers :

— Au reste, je puis bien te le dire à toi, mon

chéri, elle voudrait avoir un petit homme elle aussi, comme, moi, j'ai le mien. Elle n'a pas tort. C'est si bon d'avoir son petit homme. Et encore elle ignore ce que c'est... elle, mais moi... Oh I mon gros chati

Pou, pou, pou, faisait-elle en allongeant ses lèvres vers celles de Camille.

Elle aimait beaucoup s'asseoir sur le Ut, le visage tourné vers celui de son mari.

— C'est pour te regarder de haut en bas, disait-elle en riant.

Sa chevelure tombait en arrière sur ses épaulés nues [longos turbata capillos) au-dessous desquelles la chemise aux coiulesmanches s'ajustait carrément, jusqu'à ce que Camille, levant un peu la tête, s'amusât à dénouer à belles dents le bout du cordon qui la retenait.

— Laisse donc, grand'bête, tu vas me faire enrhumer. Écoute-moi : Justine m'a suppUé de lui trouver un mari. « Quel moyen en ai-je ? moi, ma chère amie, » ai-je eu beau lui répéter.

Elle réphquait :

— c( Si vous saviez comme je vous en serais reconnaissante.

» Elle m'a parlé du contrôleur.

— Comment? quel contrôleur?

— Ce contrôleur qui était en tournée dans la commune, tu sais bien ; il y a un mois.

— Ah ! oui, il lui plait donc ce contrôleur? etc., etc.

Et quand ils avaient bien causé d'elle, Bourdonnette se serrait contre lui, comme pour s'assurer une lois de plus qu'elle n'avait pas besoin, elle, de rêver après un mari.

Cependant une simple chandelle dont on oubliait de couper le lumignon noirci, brûlait sur la table de nuit.

Dans le manoir à cette heure même, Justine appuyée contre sa fenêtre à quatre ventaux, insoucieuse de se coucher, dolente, et irritée d'être seule pour cette grande chambre, n'avait phis la force de penser à quoi que ce fût.

Tout lui semblait aussi noir que les soliveaux enfumés qui étaient au-dessus de sa tête.

Par-dessus le moulin de Marais, situé au pied du château et dont le battement mélancolique se joignait au chant des grenouilles et à l'aboiement des chiens en rut, elle jetait sur la campagne ou sur le ciel brillant d'étoiles des regards égarés et elle dilatait ses narines à la brise qui avait passé sur le bois voisin. Cette nature tiède et lumineuse la grisait encore plus. Etourdie, stupéfiée et presque chancelante, elle fermait la targette du ventajl qu'elle avait ouvert et tombait brusquement à genoux les coudes sur son lit, les doigts enfoncés sous ses bandeaux, afin de se hvrer à la prière, son unique refuge.

Un soir il arriva qu'une phalène qui était entrée fit claquer ses ailes contre les vitres, tandis que Justine se déshabillait. Rouge d'émotion, prise d'une illusion folle, convaincue d'une chose impossible, Justine couiut à sa fenêtre et la rouvrit pour voir quel amoureux jetait ainsi d'en bas des petits cailloux.

La phalène sortit en lui rasant la figure ; mais regardant machinalement en bas afin d'être plus sûre (il fallait que son trouble fût bien grand) Justine aperçut un homme, un véritable homme.

Hélas I ce n'était que le meunier qui dans l'ombre projetée par le château et devant les touffes de chênes qui le bordent se relevait d'un accroupissement grotesque.

Il y a de quoi rire pour nous ; poiu* elle, il y eut là de quoi pleurer.

Le lendemain de ces soirs cruels lorsqu'elle se retrouvait avec Bourdonnette toute radieuse, elle, et quasi tout imprégnée des baisers de Camille, Justine avait contre son amie une sorte d'envie sans fiel, triste, point mahgne, et elle le lui disait naïvement.

Quoique Bourdonnette fut sa confidente, elle ne lui avouait pas tout. Il y avait les péchés qu'elle ne contait qu'à Saint-Leu. Et encore avec bien delà honte; principalement le gros péché, le péché du miheu que

les autres entouraient ainsi que des goujons feraient une carpe frite.

Autant pour cette pauvre àme si belle d'ailleurs et dont une virginité forcée altérait seule la pureté, autant pour cette pauvre âme que pour son fils à qui la nature commandait une femme, le curé, peu de temps après la mort de Bourdonuette, avait résolu dî les marier ensemble.

Pourtant, tout pénétré qu'il fût des exigences humaines et du peu d'apparence qu'un sentiment de regret pût jamais remplacer des sensations physiques, voulues par Dieu, Saint-Leu, faible aussi lui devant les hypocrites conventions sociales, laissa s'écouler une apnée sans parler de rien.

Dès ce premier jour de la maladie, où Justine avait vu Bourdonnette étendue sur le canapé du salon, l'idée lui était venue que madapie de Jardol mourant, il serait possible qu'elle épousât Camille.

Cette idée qu'elle repoussait avec indignation et colère revenait l'assaillir à chaque instant ; d'autant plus tyrannique qu'elle était moins bien accueillie.

Elle lui vint une fois qu'elle assistait à une syncope de Bourdonnette ; et quand Bourdonnette reçut le bon Dieu ; et quand on la mit à l'extrême-onction ; et quand elle fut étendue morte sur son lit ; et quand on lui fit la toilette funèbre ; et quand on la plaça

dans le cercueil ; et quand elle, Justine, communia près de lui, Camille, à la messe mortuaire ; et même quand elle portait Tun des bâtons de la bière — ce qui n'empêche pas qu'elle n'eût donné très-volontiers sa vie pour rappeler celle de Bourdonnette ; mais c'était plus fort qu'elle de songer à un mariage. Alors qu'elle se reprochait cette vision comme odieuse, combien elle souffrait au fond du cœur !

— Je suis une misérable, pensait-elle.

Car, à l'exemple des âmes supérieiu'es, elle gémissait de ne pas réaliser l'idéal qu'elle concevait de l'humanité.

Ainsi gémit uo artiste en sentant son œuvre audessous de ce qu'il la voudrait. Depuis la mort de madame de Jardol, la conscience déhcate de mademoiselle Justine avait été affolée contre elle-même. Il lui était arrivé, lorsqu'elle venait à prier pour Bourdonnette dans son oraison du soir, de fondre en larmes, et s'adressant à son amie comme si elle eût été à, de s'écrier : — Oh ! ma chère Bourdonnette, je suis incapable de cette lâcheté ; j'aurais donné mon sang pour vous. Je vous aime, moi ; je vous regrette ; si vous voyez clairement mes pensées volontaires, vous voyez que celle-là n'en est pas une, pardonnezmoi ; pardonnez-moi ce qui est involontaire.

Exaspérée, elle allait jusqu'à promettre à Dieu

qu'elle n'épouserait jamais Camille. L'épouser, ne serait-ce point concéder au démon intérieur?

— Non, non, je me sacrifierai plutôt, s'écriait-elle dans son entraînement à la vertu farouche. Et elle l'aimait la pauvre jeune fille non^seulement parce qu'il était homme, mais parce qu'il était lui. Les soins qu'elle donnait à Pauline l'attachaient davantage au père qu'elle caressait malgré elle, dans son enfant.

Quelquefois Camille, entraîné par sa fille, allait le soir chez M. Lestour et il était témoin de la bonté toute maternelle qu'avait Justine pour Pauline. Il lui avait dit avec ^motion un soir :

— Que vous êtes bonne, mademoiselle Justine I Justine en avait été troublée. Pour toute réponse elle

avait pris l'enfant sur ses genoux et l'avait embrassée avec des larmes. Camille n'oublia point cela.

Bien souvent, la nuit, se tournant et retournant dans son lit où il ne pouvait à défaut de l'amour, trouver le sommeil, il songeait à mademoiselle Justine.

L'image de Bourdonnette, maintenant épurée, s'effaçait devant la révolte de ses sens. Ce qu'il lui fallait c'était femme vivante et palpable ; mais le lendemain, cette crise passée :

— Justine 1 se disait-il ; Justine à moi I c'est impossible.

11 aimait tant sa femn^e, quoique morte, qu'il répugnait, tout en lui maintenant son cœur, à transporter chez une autre les caresses dont elle était jalouse par delà le tombeau. Et d'une autre part, il estimait tant Justine qu'il jugeait indigne de lui oflrir les caresses, en se réservant le cœur.

Lorsque Saint-Leu lui parla de remariage, à bout de résistance, rendu, bayant aux femmes, il se persuada qu'il pourrait aimer Justine comme elle méritait d'être aimée ; et, secondé pour ainsi dire dans sa brûlante convoitise par l'autorité d'un prêtre, son propre père, il résolut de s'adresser à madejnoiselle Lestour, lui-même, sans intermédiaire, dès le lendemain matin.

D'ordinaire, le matin, M. Lestour était dans les champs à l'une ou l'autre des métairies qu'il gérait. Justine restait donc seule au logis. Camille y alla sur les neuf heures.

— Où vas-tu papa, s'écria Pauline qui poussait contre le mur du corridor sa balle élastique. Je vais avec toi.

— Non, fit Camille, reste près de Gonde. Je ne veux pas t'emmener.

— Pourquoi cela? Je t'en prie, Millot.

— Non, reste ici.

La petite, qui sans en avoir l'air remarquait déjà

bien des choses, crut qu'il allait au cimetière, surtout au visage sombre qu'il avait, et le laissant partir sans exprimer son idée, elle continua de jouer.

En entrant dans la cour du château, Camille vit la porte du jardin ouverte. La servante sortait en même temps de la maison avec un seau à la main.

— Mademoiselle Justine est-elle levée, dit Camille?

— Oui, monsieur; elle doit être dans le jardin à cueillir des fraises pour le déjeuner.

— Bien.

Et il entra dans le jardin. A gauche, au miUeu du carré de fraisiers, mademoiselle Lestour était accroupie, robe bouffante. De sa main gauche elle tenait une petite corbeille, tandis que la droite, au fur et à mesure qu'elle cueillait, allait tantôt à la corbeille, tantôt à ses lèvres. Elle portait sur la tête son mouchoir de poche plié en pointe.

Camille, dont le cœur commençait à battre, avait par contenance ramassé dans l'allée une poire avortée ; et tout en s'avançant, il la roulait entre ses doigts.

Dès qu'elle l'aperçut, Justine se leva, et, enjambant la bordure de buis qui longeait la plate-bande, elle vint à lui.

Ne sachant comment l'aborder, visiblement troublé:

— Vous avez tout embourbé vos pantoufles, dit-il

en feignant de sourire; pourquoi n'avoir pas pris sabots?

— C'est vrai, répondit-elle. Il a tombé de l'eau nuit dernière. Que voulez-vous? Je suis si étourdie

— Voulez-vous que j'aille vous chercher vos sabot

— Oh ! non, le mal est fait. Mais pour la peine q vous prenez à me donner des conseils, acceptez d fraises sans cérémonie.

Elle lui tendit la corbeille.

— Non, merci, puis, se ravisant : Oui, tenez, pour^ que vous m'en mettiez une aux lèvres.

Elle rougit.

— Prenez donc.

— Non, faites-la-moi manger, vous.

— Que vous êtes enfant !

Et elle lui en fourra cinq ou six dans la bouche l'une après l'auti^e, en riant d'un singuher rire, plei de joie et de douleur.

Voici la traduction httérale de ce rire :

— Oh 1 comme ces mignardises amoureuses m'aii raient plu I par quelle cruauté du sort me sont elle; donc refusées ? Ce serait charmant cela, s'il m'aimait si j'étais à lui ; s'il n'y avait pas le souvenir de la pauvre Boiu^donnette entre nous. Et à ce momeni même, pendant que Camille un peu grisé laissait flotter son regard sur les belles formes féminines de Jus-

lédei'

tine, pour peu qu'il Teût élevé par-dessus le mur, à quelques portées de fusil il aurait aperçu la pointe d'un cyprès qui n'était pas loîn de la tombe de sa femme.

— Je vous remercie de la boite que vous avez donnée à Pauline, dit Camille.

(L'avant-veille Pauline fouillant avec elle dans une armoire y avait trouvé une sorte de nécessaire antique ; et comme il était à son goût, Justine lui avait dit de l'emporter.)

— Oh I ce n'est rien, dit mademoiselle Lestour. Ils se promenaient dans l'allée.

— Souvent je me demande, reprit-il, de quelle manière, je puis vous montrer ma reconnaissance? Et j'ai beau chercher, aucune qui me satisfasse.

— 11 y en a une.

— Laquelle ?

— N'empêchez pas que Pauhne m'aime, s'il est possible, autant qu'elle vous aime ; et ne trouvez pas mauvais que moi je l'aime comme si elle était ma

^ fille.

Elle rougit en ajoutant ces derniers mots.

— Vous êtes un ange, répondit le poète.

— Oh I un bel ange, vraiment. Interrogez mon V . père. Il vous dira ce qu'il pense de mademoiselle sa

fille. Il ne me considère pas comme un ange, lui.

ht

Elle affectait de prendre les choses sur un ton badin, 1

bien qu'elle fût foi-t émue. i

— Je crois que je ne vous ai jamais serré la main, \ dit Camille. • ^

Et aussitôt tous deux à la fois ils se rappelèrent '

qu'ils s'étaient embrassés le jour de la mort de Bour- i

donnette, mais ils n'en dirent mot. ,

— Je crois que non, répUqua Justine.. j

— Eh bien, reprit Camille, votre main?

Et il lui tendit sa main dans laquelle la main de Justine tomba bruyamment. '

— Sans doute nous sommes de bons amis, M. Camille.

Camille tenait toujours sa main, elle le regarda et fut frappée de sa pâleur. Elle pressentit tout; à la fois contente et affligée de ce qu'il allait lui dire.

— Vos poignées de main sont longues, dit-elle gaiement.

— Laissez-moi votre main.

— Combien de temps encore?

— ToujoiKS.

— Et comment pourrai-je cueillir mes fraises?

— Justine , ne plaisantons point. Vous m'avez compris; je connais la finesse de votre cœur... le mien succombe sous le poids de la vie, et je ne sais

ce que je deviendrai si vous ne me venez en aide... Voulez- vous être ma femme?

— Je... qu'est-ce que vous dites?... moil... ohl mon Dieu I

Et elle fondit en larmes.

De même que les scènes funèbres qui se passaient autour de Bourdonnette avaient appelé, dans l'esprit de Justine, l'idée d'un mariage avec Camille, ainsi, ridée que Camille la demandait en mariage, lui rappela les scènes funèbres; et ses pleurs en furent avivés,

Camille qui, d'étonnement, avait lâché sa main, ne cessait de lui répéter :

— Qu'avez-'vous? qu'avez-vows, Justine? vous suisje désagréable?

Elle étouffait. Il y avait, dans ses sanglots, comme un saisissement de joie que son tour fût enfin venu d'aimer et d'être aimée, à côté du deuil que la mémoire chérie de Bourdonnette imposait à leur amom?.

Incapable de s'expliquer, elle lui avait redonné sa main, qu'il portait coup sur coup à ses lèvres.

— Justine, ma chère Justine, ce que je vous demande, c'est d'endormir la douleur cuisante dont je souIFre, c'est d'étayer mon cœur qui s'écroule, c'est de diminuer l'horrible vide que me cause la mort de

ma Netta (au nom de Bom'domiette, Justine eut un sanglot plus fort) . *

— Elle me pardonnera, continua-t-il, elle me pardonnera ; car je n*ai plus le courage de vivre seul. Car, à défaut d'un amour à jamais perdu, il me faut au moins donner à une femme mes tendresses et recevoir les siennes ; les vôtres, Justine. Je le sais, vous méritez mieux qu'un sort pareil ; vous méritez de rencontrer un homme dont vous remplissiez tout d'abord l'existence comme Bourdonnette a rempli la mienne ; et votre charité sera bien grande; et vous serez aussi bonne qu'un ange du ciel, si vous acceptez de soutenir ma vie brisée ; acceptez-vous?

Mademoiselle Lestour répondit d'une voix saccadé <î et haletante :

— Toute jeune, j'ai eu pour vous de l'amour que je me suis efforcée de ne pas laisser paraître. Aujourd'hui, je puis vous l'avouer: j'aurais donné tout au monde pour que vous fussiez mon mari; mais je ne pouvais penser à cela quand notre pauvre Bourdonnette vivait, et depuis sa mort, je me suis reproché comme une abomination d'y songer. Qu'elle nous pardonne à tous les deux, Camille ; j'accepte d'être votre femme. Et en l'acceptant, je ne me dévoue pas, croyez-le. Je ne cède que trop, hélas! à mon penchant.

Et elle laissa tomber sa tête sur Tépaule du jeune homme, qui lui entoura la taille de son bras.

— Merci, merci, Justine. Je ne vous parle pas de ma petite fille qui est sans mère. Vous ne seriez pas ma femme que vous lui serviriez de mère; ce n'est donc pas pour elle — je serais hypocrite de le dire — c'est pom* moi que je vous veux; pour tous les baisers dont mes lèvres sont gonflées. Mais vous, qui avez aimé ma Netta, vous qui la pleurez, serez- vous étonnée que, bien haut par-dessus nos tendresses, je continue à Taimer et que je la pleure encore?

. Non, n'est-ce pas? dites-moi que non.

— Mon ami, je crois que si nous ne gardions pas, moi comme vous, le deuil de Bourdonnette, notre miion serait odieuse. Quant à moi, je ne m'excuse (jue parce que le regret d'avoir perdu cette amie sera toujours, je le sens, au-dessus du bonheur que j'aurai de vous appartenir. Continuez de l'aimer, Camille ; gardez-lui le plus pur de votre amour. Je cesserais de vous estimer si vous me préfériez jamais à elle. Vous me paraîtriez un homme à petit cœur; et je me détesterais mortellement d'avoir affaibU son souvenir. Mon cœur voudrait tout l'homme en vous, passé, l^résent et à venir, oui sans doute 1 mais pour que ma conscience soit tranquille, je ne veux presque de vous que ce qu'il est impossible à votre Bourdonnette

d'en avoir ; et vous, continuant à l'aimer le plus, ce qui restera de votre âme.

— Je savais bien que vous étiez bonne, Justine, répondit le j)oëte, mais je ne vous croyais pas si généreuse.

Elle se mit à sourire. Ses larmes étaient taries.

— Quelle imagination vous avez, lui dit-elle! Je ne suis que bonne, mon ami.

Il lui attirait la tête pour la baiser sur les lèvres, et elle se laissait faire avec une émotion qu'hélas I elle n'avait jamais éprouvée, lorsqu'ils entendirent le bruit de la porte du jardin qui forçait d'haMtade et que l'on cherchait à ouvrir.

Vite Us se séparèrent, et ils, se mirent à marcher côte à côte dans l'allée.

— C'est mon père, dit Justine.

Camille s'avança. Justine, qui avait encore les yeux rouges, reprit la corbeille sur la plate-bande et acheva de cueiUir ses &aises.

— Bonjour, monsieur Lestour, dit Camille en s'approchant.

— Bonjour, Camille, je ne te savais point ici, mon ami.

Puis, se tournant vers la porte :

— Cette diablesse de porte me fait enr^er toutes les fois que je l'ouvre. Il faudra pourtant bien, cria-

t-il à sa fille, que Marnay (le nom du menuisier) vienne l'arranger.

— Oui, papa.

— Je viens de la Folie, dit-il à sa fille ; ils ont perdu im bœuf cette nuit. •

— Ahl c'est \m grand malheur pour eux, s'écria Camille, dont la pensée n'était guère à ce qu'il disait.

— Ils ont perdu un bœuf? répéta machinalement Justine.

— Oui, gonflé par du trèfle. Et ils ont été chercher ce joli coco là 1... ton ami, ajouta-t-il en s'adressant à Camille (il désignait ainsi le vétérinaire, M. Ponteau), devine un peu ce qu'il a répondu ?

— Il a répondu qu'il ne voulait point y aller.

— Oui, l'animal I

— A cause de vous?

— Parbleu I

M. Lestoiu* avait un chapeau de paille aux ailes basses ; un paletot de coutil à raies bleues qui fronçait à la taille, avec des boutons d'os; im pantalon de toile relevé au bas des jambes; et des sabots audessous desquels débordaient de larges couches de glaise qu'il faisait tomber tout en parlant, sous le râcloir qui termine son long bâton.

— Seront-ils au moins heureux en blé, à la Folie? reprit Camille, qui avait ce tact, assez pénible du reste,

de parler à chacun selon ce que chacun voulait qu'on lui dit.

— La récolte sera magnifique. Ils feront bien sept pochées de plus que Tan dernier.

La conversation dura quelques minutes sur ce ton, jusqu'à ce que Camille crût pouvoir saluer M. et mademoiselle Lestour.

— Tu t'en vas déjeuner, dit M. Lestour; bon appétit.

Camille qui attendait d'être sorti de table pour raconter à son père ce qui s'était passé, mangea gloutonnement, en homme préoccupé; tandis que Saint-Leu causait avec sa petite-fille et s'amusait à lui faire taper dans sa main.

Mademoiselle Lestour, en femme préoccupée, mangea du bout des lèvres, si bien que son père lui dit :

— Qu'as-tu donc? Il ne faut pas que l'histoire de ce bœuf t'empêche de déjeuner. Que veux-tu? nous n'y pouvons rien. Pourquoi serions-nous plus royalistes que le roi? Les Masteau (c'était le nom des fermiers de la Fohe), n'en perdront pas un coup de dent, eux.

Voilà la justesse avec laquelle M. Lestoiu» pénétrait le caractère de sa fille I Dès qu'il s'agissait d'interpréter le motif de Celle ou telle physionomie, ses interprétations ne manquaient pas d'être gravement

ridicules. Justine, d'abord, en avait été vivement irritée ; puis elle s'y était faite et elle en avait gardé pour son père une sorte d'affectueux mépris.

Dès le même soir, M. Lestour aperçut que la mort du bœuf n'était pour rien dans l'anxiété du matin, lorsque Saint-Leu lui demanda la main de sa fille de la part de Camille. Justine, en voyant venir le curé, s'était sauvée dans la cuisine.

M. Lestour accueillit bien cette demande quoiqu'il en fût surpris. Il ne songeait pas que quelqu'un pût jamais demander sa fille en mariage.

— Moi, j'y consens, dit-il, j'en parlerai à Justine.

— C'est inutile, dit Saint-Leu, mon fils l'a consultée la première et elle accepte.

Il fut arrêté que le mariage aurait lieu le plus tôt possible, aussitôt que les publications seraient faites.

Qui fut étonné? M. Ponteau.

Camille, qui le connaissait, pensa tout de suite : ce mariage me brouillera avec le maire.

- Cela ne manqua pas.

Au bout de douze jours, l'adjoint les maria à la mairie, Saint-Leu à l'église, après minuit. Naturellement il n'y eut pas de noces.

Outre M. Ponteau, trois personnes battirent Camille à froid : Gonde, Zéline et Bernuchon.

La bonne Gonde, tout en dehors des passions, ne

comprenait pas qu'il se remariât. Zéline et Bemuchon satisfaits Tun par Tautre, et déjà vieux, ne soupçonnaient pas, dans leur naïf égoisme, les tenaillements atroces du célibat.

Saint-Leu qui les connaissait en martyr, avait répondu aux jérémiades de Gonde :

— Camille a raison, c'est moi qui lui conseille ce mariage, ne vous mêlez point, s'il vous plait, de le régenter.

— Pauvre dame 1 mon Dieu, l'oublier si vite, répétait Gonde 1 11 n'a point de cœur, je n'aurais jamais cru ça de lui. Cette demoiselle Justine, elle a bien réussi à l'enjôler; il verra, n'ayez pas peur, c'est moi qui vous le dis, etc., etc., etc.

Bernuchon, conseillé par Zéline, avait fait le malade la nuit où le mariage devait se célébrer ; en sorte que Saint-Leu se fit aider par l'enfant de chœur.

L'instituteur était l'un des témoins ; les trois autres, les fermiers dirigés par M* Lestour.

Huit jours avant le mariage, Camille ayant conduit Pauline chez mademoiselle Justine et la tenant sur ses genoux, lui montra du geste Justine, qui était assise à côté de lui dans ime petite chaise.

— N'est-ce pas que tu l'aimes bien?

— Qui ça?... mimi?... (eUe appelait Justine mimi) oh ! oui, ma pauvre mimi, je t'aime...

Et elle sauta des genoux de son père sur ceux de Justine ; ses petits bras passés autour du cou de la jeune fille, et de sa petite main lui caressant la joue :

— C'est bon ça, bon comme de la crème.

Puis en riant :

— Embrasse-la donc, papa.

Elle-même poussait la joue de Justine au niveau des lèvres de Camille.

— Eh bien , reprit Camille , serais-tu contente d'être toujours avec elle ; de ne pas la quitter d'une minute ?

— Oui, bien contente , mais si j'étais toujours avec elle, mon pauvre Millot, je ne serais pas souvent avec toi, et je t'aime bien, toi aussi, dame.

Camille et Justine se regardèrent en souriant d'un sourire ému.

— Chère petite, dit Justine en cherchant de la bouche une des mains de l'enfant I

— Il y a un moyen que tu sois sans cesse avec nous deux, dit le poète. Nous nous marierons, Justine et moi. Cela fait qu'elle habitera chez nous, ta mimi. Tous les soirs, c'est elle qui te couchera ; tous les matins, c'est elle qui te lèvera. Elle te donnera du bonbon et toutes ses jolies boîtes.

La petite ne dit rien, seulement sa physionomie devint triste ; ses yeux se mouillèrent de larmes et sa

tète se cacha derrière le sein agité de mademoiselle Justine.

Justine essaya plusieurs fois de lui découvrir le visage pour Tembrasser... en vain. Elle s'obstinait à demeurer ainsi. Camille Tarracha des genoux de Justine afin de lui parler raison.

— Tu ne serais donc pas contente qu'elle vécût tout près de toi, cette mimi que tu aimes tant.

— Si.

— Alors, qu'as-tu, mon petit chat?

— Rien.

Et son cœur était gonflé de soupirs.

— Yeux-tu me le conter à moi ce que tu as, fit Justine.

Elle hocha la tête.

— Domie que je t'embrasse, fit Camille.

Elle se laissa faire sans s'y prêter.

— Et toi, ton petit bec ?

Pressée, elle posa les lèvres sur la joue de son père, sans les remuer.

— Oh ! ce n'est pas un bon baiser ça, reprit Camille, mieux?

Elle recommença de même.

Camille, qui devinait bien ce qui avait blessé son enfant, lui dit :

— Est-ce que cela te ferait de la peine que Justine et moi nous nous mariions tous deux ensemble?

Elle fit signe qu'oui.

— Pourquoi?

— Parce que...

Il y avait, dans ce parce que d'une fille de sept ans des profondeurs inouïes de délicatesse instinctive.

Bien certainement elle ignorait ce qu'est le mariage. Elle ne savait qu'une chose, c'est que Justine prendrait auprès de son père la place de sa pauvre maman, et voilà ce qu'elle ne pouvait digérer, pas plus que Bemuclion, Zéline et Gonde.

~ Mais chez elle, si jeune, si neuve à l'existence, si peu de la terre encore, il semblait que la protestation vint directement du ciel et comme soufflée à l'enfant par Bourdonnette. Justine en fut très-aflfectée ainsi que Camille. Les scrupules qu'ils avaient eus l'un et Tautre revinrent. Us auraient voulu se sentir la force de renoncer à leur mariage et ils ne l'avaient pas.

— Préférerais-tu me voir épouser une autre femme que Justine ?

— Non, personne.

— Tu veux donc que ton pauvre père reste tout seul... sans compagnie.

— Moi, je te tiendrai compagnie.

— Tu es encore trop petite, toi ; d'ici que tu sois

gi'ande, je m*eiiiiuierai tant que le chagrin me fera mourir.

Elle ne répondait rien. Et Camille , touché véritablement de cette scène, se mit à pleurer. Alors elle le consola :

— Ne pleure pas, papa ; ne pleure pas, Millot. Ce mot de Millot rappelait la pauvre Bourdonnette. Depuis ce jour Pauhne fut plus calme et s'habitua

à ridée que Justine devint sa belle-mère, quoiqu'elle en gardât bien quelque chose sur le cœur.

Justine, que Camille avait prévenue de la mauvaise humeur de Gonde contre elle, avait répondu :

— Oh ! pour Gondo, cela m'est égal; mais je serais trop malheureuse si Pauline cessait de m'aimer : j'en deviendrais folle de chagrin.

— Elle a ime bonne nature, répondit Camille, et vous lui témoignerez tant d'affection qu'elle n'aura pas le courage de vous en refuser. Ce n'est que l'impression du moment, cela passera.

— Pourvu, reprit-elle, que Gonde ne me l'aliène point.

— - Je m'en suis exphqué avec Gonde. Soyez tranquille.

La soirée d'avant le mariage l'on avait diné chez M. Lestour, et Pauline, gourmande comme le sont d'habitude les enfants, avait fort bien mangé, sur-

tout de la crème au café et toute sorte de pâtisseries à sou intention.

Gonde Tavait couchée à son heure habituelle. Il faisait ce soir-là très-lourd.

Lorsqu'on sortit de Téglise il tonnait, et à la lueur des éclairs embrasant le ciel, les regai'ds de Camille et de Justine par une coïncidence étrange de pensée se portèrent là-bas vers le cimetière, derrière l'église, à l'endroit où reposait Bourdonnette.

— Il doit faire mauvais temps en mer, dit M. Lestour.

La pluie commençait à venir à grosses gouttes.

— Allons, se dit Camille avec un sourire amer, voilà une nuit qui usera sa tombe, et d'abord la pluie ne sera pas seule à la salir.

Justine remplie d'eflfroi se disait :

— Il semble que nous venions de faire une mauvaise action...

Et, te bras appuyé sur celui de Camille, elle revoyait le moment où, sortant de l'église, ils portaient l'un devant l'autre la bière de Bourdonnette.

— Et elle sera là-bas, pendant que moi...

Saint-Leù auquel un rapprochement pareil n'échappait point, phait sous son âme robuste les contradictions apparentes qui sortaient de la tombe de Bourdonnette et du mariage qu'il venait de célébrer.

Il était calme comme la Providence et sûr d*agir selon Dieu, par conséquent selon la morte.

On reconduisit chez lui M. Lestour qui avait à coup sûr plus hâte de se coucher que les mariés.

Lorsqu'ils entrèrent dans leur chambre au presbytère (la chambre de compagnie) Pauline dormait, le rideau de son petit lit à demi tiré pour la préserver de la lueur de la veilleuse.

Elle était un peu découverte et son estomac faisait des soubresauts comme celui d'une personne qui a trop bien diné. De temps en temps elle se plaignait tout en dormant.

— Le cher ange, dit Justine à Camille ! Si elle venait à se réveiller, que djrait-elle de me voir là seule avec vous?

Ils la contemplaient tous les deux ; et tous les deux ils écoutaient son souffle inégal; et tous les deux ils mouraient d'envie d'embrasser Pauline.

— Non, fit Camille à Justine qui approchait ses lèvres du front de l'enfant, non I vous la réveilleriez.

Il s'assit, attira sa nouvelle femme sur ses genoux, et, pâle de désirs, Tœil allangui, la main tremblante, il dit :

— A moi vos lèvres, moi je ne dors pas. Ils restèrent ainsi quelque temps. Il avait le bras passé autour de sa- taille à elle. Elle avait le sien passé autour

de son cou à lui. Leurs deux cœurs battaient, tantôt par bonds précipités , tantôt si lentement qu'ils ne les sentaient plus. Justine avait une sorte d'étouflfement nerveux, tel qu'elle en avait éprouvé quelquefois dans ses rêveries anxieuses du soir — mais beaucoup plus violent. Le souffle de Camille suffisait à la faire tressaillir.

Quant à lui, il goûtait cet hébétement suave que les préludes de la volupté donnent aux êtres passionnés.

De Bourdonnette, à cet instant, nul souvenir en eux. Us avaient trop de vie pour penser à la mort.

Sur un signe pressant de Camille :

— Allez dans la chambre à côté, murmura la jeune fille. Je cognerai contre le mûr pour vous appeler.

Elle ne voulait pas se déshabiller devant lui. La chambre à côté, c'était celle où Bourdonnette avait aimé — celle où elle était morte.

La veille, Camille couchait encore dans ce pauvre lit actuellement sans draps et qui montrait tristement le matelas et l'oreiller à nu.

Au-dessus du ht, son bénitier, à elle, figuré par un ange ; avec le morceau de buis qu'elle y avait mis aux . Rameaux de l'année précédente; et de chaque côté ses mains moulées en plâtre — maigres, décharnées, telles que la maladie les avait faites.

La pendule allait toujours sur la cheminée; la

même pendule qui avait compté de son oscillation monotone les dernières minutes que vécut Bourdonnette. Puis ces vases peints remplis d'allumettes frisées en papier de couleur, elle les avait gagnés à la loterie à Nioi-t, un jour de foire. Et ce bougeoir un peu détraqué, placé par elle, la dernière couchée, sur la table de nuit, qu'il avait éclairé de douceurs I

C'était à cette patère droite qu'elle pendait, chaque soir, sa robe. Voici la petite chaise devant laquelle, l'hiver près du feu, en camisole, elle avait coutume de faire sa prière. Et l'armoire I quand elle l'ouvrait, la clef avait une façon particuUère de grincer qui les faisait rire. Il l'ouvrit poiu" se la rappeler et là il revit la petite chapelle qu'il avait construite de débris d'amour.* Il baisa les cheveux et le bouquet de fleurs d'oranger, et le chapelet et le masque mortuaire — oui, tout cela entre les baisers qu'il venait de donner à Justine et ceux plus violents encore qu'il allait lui donner.

Les coups de tonnerre se succédaient ; et il tombait une pluie abondante qui fouettait les carreaux. Et cependant il prétait l'oreUle à la cloison, impatient que la vivante l'appelât. Il entendit deux coups contre le mur — le premier plus timide ; le second plus assuré.

Et de nouveau Bourdonnetle disparut de son âme avec la rapidité du verre colorié que le montreur ôte de sa lanterne magique.

— Le tonnerre m'effraye, lui dit Justine, quand il fut arrivé près de son chevet.

En effet elle était extrêmement pâle, mais ce n'était pas seulement de frayeur.

Camille, qui était poète, lui dit :

— Moi, je suis heureux qu'il tonne cette nuit.

Et U avait raison. Rien n'accompagne aussi magnifiquement la volupté que le tonnerre. L'électricité des nuages passe aux amants. Us furent servis à | souhait. Mais en même temps qu'il centuplait leur ivresse, le tonnerre éveilla Pauline qui se trouva prise d'une indigestion.

— Papa, papa, s'écria-t-elle.

n se levèrent en hâte. Lui, apporta la cuvette à sa fille; Justine, commençant déjà l'exercice de ses devoirs maternels, fit un verre d'eau sucrée. La chèrepetite, quand elle vit Justine aller en chemise à travers la chambre — cette chambre à laquelle elle n'était pas habituée — se sentant le regard brouillé par le sommeil et le malaise, ne savait ni si elle veillait, ni si elle rêvait.

Dégagée, elle ne tarda point à se rendormir. Justine était restée près du petit lit jusqu'à ce quelle fût

assurée que Tenfant dormait paisible. Lui, l'attendait encore — et revenue, il réédita pour elle, malgré lui, tous les enfantillages d'amour qui avaient amusé Bourdonnette, et dont Justine savourait la friande nouveauté.

— Mon Dieu, mon Dieu, disait-elle, que la vie serait bonne si elle était toujours ainsi I Camille, Camille, mon beau Camille...

Cependant la pluie filtrant le long de la tombe de Bourdonnette achevait de pourrir le bois du cercueil et ce qui restait dedans.

Le 25 février 1848, M. Pouteau était allé à Niort en sa qualité de maire pour solliciter du préfet, M. de Saint-Georges, qu'il fît entrer dans la réserve un pauvre diable de conscrit, soutieû de sa famille.

Son étonnement fut grand lorsqu'il apprit que Paris était en révolution, mais il se remit au plus vite, et au lieu d'une démarche inopportune, il n'eut rien en tête que de crier partout : Vive la République I

Il y avait alors à Niort un homme très-honorable et d'une grande énergie, M. Douhaud, qui s'était emparé du mouvement pour le comprimer. C'était im esprit presque inculte, mais un très-noble caractère, et je suis heureux de lui rendre hommage en passant.

Un mot, du reste, dira tout... Il refusa la place de

receveur général des Deux-Sèvres que lui ofl&it la ( République en récompense de ses services, et il mou- | rut pauvre.

Quasi dictateur, il attirait par là-mème les ambitieux. M. Ponteau le relança.

L'assurer en termes chaleureux que depuis longtemps ses sympathies étaient acquises à laRépublique; que l'infâme gouvernement de Louis-Philippe n'avait que trop duré ; qu'il aurait honte d'avoh* été maire sous lui, s'il n'avait accepté cette place uniquement eu vue de servir ses concitoyens ; qu'il appartenait d'ailleurs à une tamille de répubUcains, puisque son père était un de ceux qui coififèreilt Louis XVÎ du bonnet touge au 20 juin 1792, ce fat chez M. Ponteau mie côquinerie spontanée. |

— Donnez-moi, dit-il, à M. Douhaud une note de votre main afin que je proclame la république dès ce soir à Saint-Pompain.

n voulut emporter un drapeau rouge qu'il attacherait à sdh cabriolet.

L'honnête M. Douhaud, scandalisé par ce républi^ cànisme impromptu, fut obligé de modérer le zèle du pseudo-républicain Ponteau.

Néanmoins le vétérinaire cria tant et tant : Vive la RépùbUque, qti'il était terriblement enroué et perdait la voix, lorsque, monté sur le piédestal de la croix de-

vont l'église^ il fit le soir même son speech aux administrée ébabis. En terminant, rassemblant ses poumons, il hurla un Vive la République I et \m à bas les drisioerateé quiy répété par l'instituteur, sortit bientôt de totites les bouches. M. Lestour suait la peur.

Quoiqu'il ne fût nullement de souche noble, il ne doutait point, vu ses opinions bien connues, que à bas les aristocrates ne s'adressât à lui.

Camille, qui regardait en pitié les scènes grotesques où M. le maire jouait avec tant de sérieux, alla près de son beau-père pusillanime contre lequel s'élevaient déjà les Cris plus significatifs de à bas Lestour.

Quelques paysans même, organisés eii troupe par Ponteau, s'étaient avisés de faire un charivari à M. Lestour. Justine pleiurait. Camille, d'habitude si doux, entrait en fureur et votûait descendre afin de balayer à coups de pieds cette tourbe d'imbéciles.

Ce fut Saint-Leu qui le prévint. 11 fit honte au vétérinaire de sa conduite ; et comme il était fort aimé des paysans, ceux-ci l'écoutèrent et tout rentra dans l'ordre.

n y eut même réconciliation de Camille avec M. Pôntean à l'occasioù d'un banquet patriotique qui eut lieu chez le cabaretier Desangle et où à force de tourmenter Camille, il lui fit accepter la position d'adjoint. Hélas I la réconciliation n'eut guère d'effet.

Une nuit, M. Ponteau travaillé d'une ambition folle, se résolut à faire demander pour lui à M. Ledra- Rollin une place de commissaire du gouvernement, par im de ses amis, un ancien ofQcier placé au ministère de l'Intérieur. Il l'obtint et fut envoyé à Pontivy dans le Morbihan, n partit avec sa servante, tout glorieux de la dignité qu'on venait de lui conférer.

Sa maison restait meublée et fermée. 11 ne vendit que son cabriolet et son cheval ; et ce fut M. le curé qui les acheta.

M. Méchain, commissaire du gouvernement à Niort, voulut le remplacer comme maire par Camille ; mais Camille, qui avait déjà trop de ses demi-honneiu*s, répondit en donnant sa démission. L'on nomma le cabaretier Desangle chez lequel s'était passé le banquet patriotique, le propre fils de cette cabaretière qui avait hébergé autrefois (le lecteur s'en souvient) la mère de Boiuxionnette à son ht de mort.

Le cabaretier était la fleur des mauvais drôles, un rouge, disait M. Lestour : grossier, brutal et mal embouché, mais d'ailleurs inoffensif par lâcheté.

Saint-Pompain restait fort calme. Le nuage révolutionnaire n'avait point crevé sur lui. Et Ton n'y aurait cru rien changé dans l'état, sans le départ du vétérinaire.

n y avait certes plus d orages au cœur de Camille.

La possession de Justine, en balayant de son cœur les angoisses d'une chasteté rétive, semblait du même coup y faire la place plus nette au regret qu'il avait de Bourdonnette.

Plus taciturne qu'il ne l'avait jamais été, près de sa seconde femme, il ne songeait qu'à la première.

Et si quelquefois il se reprochait en sursaut de s*absorber dans le souvenir de la morte, au point d'en être cruel pour la vivante, il y avait dans ce mouvement de bonté un effort visible qui n'échappait point à la pauvre Justine et qui glaçait ses tendresses.

Oh I qu'elle aurait Voulu les laisser déborder brûlantes !

Elle l'aimait éperdument, et son imagination était d'autant plus concentrée sur lui que la sienne était plus loin d'elle, c'est l'ordinaire. Il arrivait souvent qu'elle pleurait à l'écart d'être si peu aux yeux de son mari.

— Oh I mon Dieu, mon Dieu, s'écrialt-elle ; il m'a trop prise au mot. Je ne suis qu'un prétexte, qu'un en cas, qu'un moyen d'amour.

Elle l'avait entendu dans 'ces moments frénétiques où elle l'aspirait à elle, crier à demi :

— Netta, Netta I

Et quand, l'innervation passée, elle se répandait en larmes amères pour s'être sentie absente du cœur

366 UN PRÉTRB EN FAMILLK. <

de son mari jusqu'entre ses bras, il lui demai^dait : I

— Qu*as-tu ? qu'est-ce que cela signifie ? | Tout étonné de cette peine subite, oublieux du i

nom qu'il avait prononcé, n'en ayant pas conscience!

— Je n'ai rien, répondait-elle, ce sont mes nerfe I qui se détendent. Regarde-moi donc, GamiUa, mou \ ami... I

(Elle n'osait pas dire : Millot.)

— Tu ne me regardes jamais. t C'était lui dire : Fais attention, je t'en supplie* Je |

suis Justine. Et je veux du moins que tes embrasse* j

ments s'adressent à moi, à Justine. j

Tous les matins depuis son mariage comme aupa«- ' ravant, quelque temps qu'il fit, il allait au cim^ière, et, le jour^ dans la chambre de BourdonneUe où il

maintenait son cabinet de travail. j

Pendant qu'il était là, il mettait devant la pendule .

le masque en plâtre de Boiu'donnette, et ordonnait !

qu'on ne vint pas le déranger dans ses méditations, |

Ce n'était plus comme autrefois, quand Boufdon» i nette était assise à quelques pas de }ui ; mais il avait

encore, couchée en rcmd, près de la table, la bonne '

chienne Nora. |

Justine, sachant que cela lui déplaisait, n'osait en- |

trer dans cette chambre. i

Et si elle avait un besoin pressant de lui parler, le

seul moyen qii^elle eût de venir sans le mécontenter était de se faire accompagner par sa fille qui lui tenait lieu de sauf-conduit.

n eut un soir de la fureur contre elle, parce que de son autorité elle avait transporté dans leur chambre le prie-Dieu de Bourdonnette afin de s'en servir. Et il s'échappa même à lui dire des choses très-dures et très-peu méritées.

Au contraire, un autre jour qu'elle avait eu par hasard un geste familier à Bourdonnette, il fiit si heureux pendant un quart d'heure qu'il lui montra sa dilection de mille façons charmantes.

Naïvement elle se crut aimée ce jour-là, et c'était encore Bourdonnette qu'il aimait.

Elle lui avait demandé, par une fantaisie de femme, de se raser à l'exception de la moustache et de la mouche. Il n'y voulut pas consentir par la secrète raison que Bourdonnette préférait qu'il portât toute sa barbe. Ainsi il poussait son culte pour sa [première femme jusqu'à la vétille.

L'esprit tout rempli de Bourdonnette, il ne pariait pas d'elle à Justine, et soufirait encore moins qu'elle lui en pariât. C'était comme une pudeur entre eux qui ne laissait pas d'être gênante, en ce que leur pensée intime était rarement au fond de ce qu'ils se disaient.

Justine aurait été tout à fait malheureuse sans Pauline, qui, la première bouderie passée, se reprit à l'aimer comme une mère, se pendant toujours après elle, et la comblant de ses bonnes caresses^

— Chère petite, tu m'aimes, toi, lui disait-elle (mais pas devant Camille ; car c'eût été une récrimination, et elle se gardait bien de récriminer).

Saint-Leu à qui rien n'échappait avait à plusieiu^ reprises sermonné son fils sur Tindifférence qu'il montrait à sa femme.

— Je t'assure que je l'aime beaucoup, répondait Camille ; et il y a bien des instants où je le lui témoigne ; mais je ne puis être toujours pour elle ce que j'étais toujom^s pour Netta, puisque le plus souvent Netta est entre nous deux. D'ailleurs eUe sait qu'elle ne vient qu'en second, et elle m'a prié elle-même que cela fût ainsi.

Justine allait au cimetière de son côté, sans en rien dire à son mari; mais, à la saison des fleurs il trouvait un bouquet sur la tombe de sa femme et un autre pareil sur celle de madame Lestour, c'était Justine qui les avait portés.

Gonde, Zéline et Bemuchon, voyant que Justine, loin de faire oublier l'autre était plutôt oubliée, se désistèrent un peu de leur rancune.

Zéline vint en journée chez elle comme par le passé.

Gonde eut de la déférence pour madame. Bemuchou ne lui refusa pas de menus services.

L'on était gagné, malgré qu'on en eût, par ses bons procédés.

Depuis le départ de M. Ponteau, M. Lestour respirait plus à Taise. Il venait régulièrement tous les dimanches dîner au presbytère ; et tous les jeudis, il recevait le curé, sa fille, son gendre et Pauline.

A dîner, il était vivement question, depuis la révolution de 1848, des événements politiques.

M. Lestour sontenoxi mordicus que, lassée de la République, la France se jetterait dans les bras du duc de Bordeaux. Saint-Leu, tout en partageant son faible pour la branche aînée des Boiu'bons, pensait qu'elle n'avait nulle chance de ressaisir le sceptre, et il croyait à la viabilité de la République ; Camille, en protestant qu'il lui était absolument égal que tel ou tel parti triomphât, hasardait l'opinion que Louis- Napoléon Bonaparte rétabhrait l'Empire de son oncle. ,

Justine s'occupait de Pauline ; elle lui mettait sa

serviette, lui servait du vin et de l'eau, lui taillait du

pain, et par satisfaction de la voir si gentille à table,

.au milieu d'une conversation grave, elle lui passait

la main sur le front le long de ses petits cheveux

blonds dont les tresses flottaient par derrière.

Certe, la moindre crise dans cette chère santé eut

autrement bouleversé la marâtre Justine que le spectacle des crises sociales.

— Qu'il arrive ce qu'il voudra, disait-elle au fort de leur dispute ; pourvu que ma fille dorme et mang^ bien, je suis tranquille.

La pauvre femme comptait sans un malheur horrible qui allait éclater.

C'était à la fin de mai 1849, depuis trois jours l'on n'avait pas vu Nora, et tout le .monde se demandait à la maison : où est la chienne?

Chacun de son côté l'avait cherchée inutilement*

— Nora, Nora, criait-t-on depuis la cave jusqu'au grenier, et dans l'écurie, dans les toits, sous le hangar, partout.

Nora n'était point mauvaise sujette \ d'habitude elle ne quittait jamais ses maîtres. Sa fugue surprenait beaucoup. S'était-elle fait enlever par quelque chien amoureux d'elle ? Non, à son âge Ton n'a plus d'aventures galantes. L'avait-on volée? cen'étaitpQint vraisemblable. Etait-elle morte à l'écart, la pauvre bête, afin de ne déranger personne, et qu'on ne j^t pas la peine de la soigner ? Ce fut cette dernière by-r pothèse à laquelle on s'attacha.

Le 26 mai sur les quatre heures et demie, Gonde étant souffrante, madame de Jardol se mit en devoir de faire elle-même la cuisine du dîner. H lui fallait des sar-

ments pour allumer le feu. Gomme eïïe en tirait un fagot du fond du toit fort obscur où ils étaient amoncelés, elle entendit un sourd grognement, vit reluire deux yeux de feu et du même coup elle fut mordue à l'avant-bras que sa robe laissait découvert. Elle poussa un cri, se sauva dans la cuisine, fort émue comme on pense; et prenant entre ses bras Pauline, elle la couvrit de larmes.

— Qu'as-tu, Mimi, qu*as-tu? s'écrîait Pauline^

La petite, à peine dégagée de cette étreinte, monta les escaliers et courut quérir son père qui travaillait encore dans la chambre de Bourdonnette.

— Papa, papa, Mimi a été mordue par la chienne. Camille descendit au galop, pâle, tremblant, aflfblé.

— Où est-ce ? où est-ce ? montre-moi, ma Justine, ma femme chérie.

Et dès qu*il vit la plaie hachée par les dents de la chienne, il s*y précipita les lèvres les premières, et sans que Justine pût l'en empêcha», il la suça plusieurs fois de suite.

Cependant Saint-Leu s'occupait d'atteler le cheval au cabriolet pour aller à Coulonges chercher le docteiu* Largeau; car il lui viut Tidée que Nora pourrait bien être enragée. En attendant M. Largeau, de sa propre autorité, Camille ordonna à sa femme des lotions d'eau froide. Pauline fut changée d'y procéder.

Et lui, très-inquiet de savoir si la chienne était hydrophobe, il lui porta de l'eau sur son lit de sarments.

Justine le suppliait de ne pas s'y risquer.

— Elle te mordra toi aussi, Camille, mon bon Camille, n*y va pas.

-— N'aie pas peur, je me défendrai avec une fourche, si elle m'attaque.

U la trouva dans un état misérable, l'œil éteint, la bouche écumeuse, et pourtant elle essaya de remuer sa queue en reconnaissant son maître.

— Quel dommage que M. Ponteau soit parti, pensa le poëte. Enfin, je la ferai voir à M. Largeau et s'il le croit prudent je la tuerai.

Pauvre Nora I

Il se rappelait la Nora de Bourdonnette, celle qui le provoquait si plaisamment à l'amour.

Le docteur Largeau Constata que la chienne était hydrophobe, et la fit tuer sur-le-champ. Ce fut Samt- Leu qui tira le coup de fusil.

Et lorsque Camille eut dit au docteur qu'il avait sucé la plaie de sa femme, celui-ci s'écria sans grand tact :

— Qu'avez-vous fait, malheureux? c'est de la dernière imprudence. Madame de Jardol peut en êtr« sauvée ; mais vous pouvez en être perdu, vous.

— Je n'ai rien avalé, j'ai craché, dit Camille.

— Qu'importe I s'il y a des érosions à la membrane muqueuse de votre bouche, Tabsorpticfti du virus est possible ; et même sans qu'il y ait d'érosions, la mem" brane muqueuse absorbe parfois instantanément.

— Ah ! bah, dit Camille. Vous seriez effrayant si Ton vous croyait, mais occupez- vous de ma femme. Son bras, je vous en prie, sou bras... que faut-il y faire?

Le docteur Largeau commença par appliquer une ventouse afin de compléter la succion que Camille avait commencée avec ses lèvres ; puis il coupa les déchiquetures et cautérisa avec du caustique de Vienne, qu'il avait apporté de Coulonges, et qui est un composé de potasse et de chaux vive.

A l'intérieur, il prescrivit de la belladone et du ginesta tinctoria comme abortifs*.

Quarante jours plus tard (quarante jours sont considérés par les médecins comme le plus long délai de l'incubation rabique) la plaie de Justine était cicatrisée et nul symptôme de rage n'apparaissait chez la malade.

Au contraire, vers la fin du deuxièmemois, quoiqu'il eût suivi, sur la prière de M. Largeau, le même traitement intérieur que Justine, Camille fut pris d'un malaise étrange : des serrements de cœur, de la difficulté

374 UN PEÂTaS EN FÀMILLB.

à respira, des eonsfcrictions à la gorge, des postules sous la langue, grosses comme des lentilles,

Im^apable de déglutition, il voulut boire et ne put pas y réussir. Il était hydrophobe.

En pleine connaissanee, il se confessa et communia des mains de Saint-Leu. Les accès conyulsifs où il perdait Thaleine se développèrent et se multiplièrent d'une manière e&ayante. L'écume lui v^^ait^ aux lèvres. Ses yeux hagards craignaient l'éclat du jour, ses mains repoussaient les ))oissons qu'on lui ofi&*ait, . quelles qu'elles fussent, ^t dans cette agonie atroce, il avait encore la force d'écarter du geste sa femme qui voulait boire sur ses lèvres expirantes le poison qu'elle y avait mis.

Sommé de se proQoncer,le docteur Largeau lui avait déclaré que rien au monde ne pourrait le sauver.

Camille afficha devant la mort un calme que la nature de sa maladie rend bien surprenant.

— Je te recommande, dit-il à sa femme, ma fille et mon père. Continue aussi d'être bonne pour Gîonde et de la soigner dans sa vieillesse, ce sont avec toi les êtres que j'aime le plus au monde. Pardonne-moi, ma pauvre Justine, de ne t'avoir pas rendue aussi heureuse que tu le méritais. Tu es jeune encore; situ trouves un homme digpa de UÂ pr^i^le pour époui:.

UN PRÊTRE £N FAMILLB. 375

n te âédominagera. J'étais un de ces hommes, voistu, qui ne peuvent aimer parfaitement qu'une seule fois en leur vie ; mais, sois-en bien persuadée, tu m-as toujoiu's été agréable, et j'ai toujours eu pour toi une estime et une admiration sans bornes. Je n'ai pas connu de plus noble créature que toi, non, pas même Bourdonnette. Il ne t'a manqué à mes yeux que d'être la première femme de mon choix.

Justine à genoux devant le lit était perdue de douleur.

— Tu es trop près de moi, recule un peu. Ge n'est pas que j'aye envie de te mordre au moins. Ils prétendent une sottise ceux qui disent que la rage donne aux hommes la frénésie de mordre, non, n'ayex peur que je vous morde, mes amis. Seulement, Justine, quand je vois ton joli bras (car tu as un bras superbe) quand je le vois tout meurtri par les dents de cette vilaine Nora (pauvre Nora I) il me vient la démangeaison de le baiser tout du long, comme autrefois, jusqu'à la petite fossette du coude. Oh ! ma petite fossette... tu sais 1 va-t'en plus loin, tiens, va-t'en.

Et au milieu de cette tendresse un peu délirante, il y avait quelque chose de si e&ayant que Saint-Leu retira Justine.

— Mon bon père, dit le poëte, tu as eu bien à souffrir toi aussi depuis mou enfance. Voyons, aie du

courage, ne pleure pas, donne l'exemple à Justine. Cette vie est misérable ; et je serais heureux d'en être quitte si je ne vous laissais tous affligés. Sans doute j'aurais préféré mourir d'une maladie moins dégoûtante, et qui m'aurait permis de vous embrasser tous, mais ce que Dieu veut, nous ne pouvons pas le réformer, mon bon père, tu le sais bien toi qui prêches aux catholiques la volonté de Dieu.

Il désira qu'on amenât sa fille jusqu'au seuil de la chambre, la chambre de Bourdonnette où il s'était transporté dès les premières atteintes de rage. Justine amena Pauline et ce fut précisément pendant un accès convulsif . La petite cria. L'on fut obligé de la remmener.

Le docteur Largeau crut devoir saigner le malade d'après l'avis de Boerhaave, et le saigner à blanc comme le voulait le grand médecin hollandais.

Ce fut pendant la saignée qu'il mourut. U y avait juste quatre jours que la ragé s'était déclarée.

M. Largeau ne fut point fier de le voir passer entre ses mains.

Il chercha pourtant à consoler le vieux prêtre.

— Aucune puissance humaine n'aurait pu le sauver, mon bon ami; les enragés sont voués à une mort certaine. Depuis Dioscoride, c'es1>à-dire depuis dix-huit cents ans, tous les observateurs se sont accor-

dés à reconnaître que Thydrophobie est incurable. Eh I mon Dieu, Ton a essayé tous les remèdes, jusqu'à combattre le virus rabique par un autre virus inoculé, notamment le virus de la vipère. Qu*est-il arrivé ? c'est que les deux virus ont agi concurremment.

» Dupuytren, notre grand maitre, c'était je crois en 1814, injecta de l'eau opiacée dans la veine saphêne d'un enragé ; depuis, en 1822, M. Magendie tenta la même chose. Ni l'un ni l'autre n'obtinrent de résultats satisfaisants. Leurs malades sont morts presque sur-le-champ.

» Résignez-vous donc, et soyez sûr, ajouta le docteur en montrant Justine, que ce pauvre M. Camille a sauvé madame. Il s'est conduit avec un rare dévouement, n en est victime. Dieu le récompensera.

Justine, à genoux devant le lit mortuaire, s'écriait d'un désespoir extrême :

— Malheureuse, malheureuse 1 s'il m'avait laissé le temps de la réflexion, j'aurais bien résisté à son sacrifice ; Camille, Camille I Oh 1 mon Dieu... (et elle était suffoquée par les sanglots...) tu es un pauvre martyr, toi.

Justine voulut le veiller mort, comme il avait veillé Bourdonnette morte. Saint-Leu s'y opposa et ce furent lui et Bemuchon qui le veillèrent à tour de

378 UN PEÉTai EN FAMILLE.

rôle, lustine était allée coucher chez son père ayeo la petite Pauline.

Camille avait dapiandé qu'on déposât son cercueil à côté di8 la tombe de sa iSenmie. Sa volonté fut obser* vée religieusement.

Saint-Leu dit la messe. Le ciel semblait lui aceor* der une force surnaturelle parmi s^ terriblied épreuves, n n'y eut pas plus de pompe à l-enterrement de Camille que Camille n'en avait voulu à celui die Bout* donnette ; mais autant d'affîiction générale et peut être plus, à cause du genre de mort.

La commune était littéralement consternée. Le journal de Niort la Bévue de tOuest^ mit le fait dans sa chronique locale et il fut reproduit dans plusieurs journaux de Paris, notamment des Journaux de médecine qui ne n^anquèrent pas de relever ce pmnt, jusque-ià douteux, que la succion d'une plaie rabique fût mortelle.

La muette fermeté du curé ne cacha pas si bien sa profonde désolation qu'elle n'appai^ût bientôt^

Demeuré jeune en dépit de l'&ge, il vieillit en nn mois plusieurs années. Ses cheveux, qui s'argeiitaient à peine, devinrent tout blaucs. Sa physionomie changea. Ce fut une ruine, ruine imposante. U n'en négligeait pourtant pas ses devoirs de ppétre, au /contraire, il s'y donnaU ave^e pbis Kte ^^yeOF qu^ jaiQdÎ3, soit

par le besoin de g'échapper à lui-même, ou par cette pente indéfinissable à bien faire qui suit un deuil de famille.

U avait fait apporter dans son cabinet l'orgue de Téglise que touchait Camille les dimanches et dont personne ne jouerait plus.

Il se plaisait à porter le linge de son fils, et il eût porté ses vêtements, si son état le lui eût per* mis.

Camille, se sentant perdu dès la première atteinte de rage, avait eu l'idée de proposer à son père qu'oui fit son portrait.

— Ce sera une consolation pour vous, mes amis. Je sais combien j'ai regretté de n'avoir pas celui de Netta.

Bernuchon avait été à Niort chercher M. PoUet qui ^ prit d'abord la photographie, et recueillit ensuite sur papier les éléments d'un portrait au crayon où l'on pourrait corriger les désordres de la maladie sur le beau visage de Camille. On lui montra sur sa demande réjMPeuve photographique.

— Oh I que je suis défiguré, s'écria-t-il. M. Pollet, tâchez de reconstituer mes traits; qu'au moins ma fille, devenue grande, puisse s'imaginer son père, tel qu'il était.

De ces deux portraits, la photographie fut placée

par Saînt-Leu dans son cabinet au-dessus de Torgue ; '

et le crayon dans le salon au-dessus de la glac«. j

Le malheureux père passa de longues journées i pleines de recueillement à mettre en ordre les papiers

de son fils. I

n trouva beaucoup de poésies écrites sur des feuilles |

volantes et presque toutes à sa Netta, puis des paquets j de notes sur les lectures qu'il avait faites, puis des

pensées. '

Le soir après dîner, Justine emmenait son beau- |

père au jardin, et ces deux robes noires, celle du j

prêtre et celle de la jeune femme, se frôlaient triste- j ment dans les allées par les rayons obliques du soleil couchant.

M. Lestour venait les retrouver d'habitude, et il

faisait ses réflexions sur les arbres firuitiers. I

— Voici un poirier Bésy d'Airy que je vous engage j à diriger en quenouille. Qu'est-ce que c'est que cette

poire là? ah ! c'est la cuisse madame. '

» J'espère que vous en avez, du doyenné ! |

» Vos espaUers sont plus beaux que les miens. Je .

n'ai pas de pêches de cette taille-là. Sont-ce des .

tétons de Vénus? Je vous en fais mon compliment. (

Et ce pêcher à côté ? Ce sont des pêches jaunes, n'est- |

ce pas ? j

» Les aimez-vous, les pêches jaunes? Moi, je n'ensuis

tN PHÉTRE EN FAMILLE. 381

pas friand. Voici de la passe-musquée qui vient bien, quel raisin ! voyez donc. Il pèsera plus de cinq livres, j'en réponds, etc., etc.

Cependant la petite se divertissait à paitre ses lapins l'un après l'autre dans un carré de luzerne qu'on avait semé pour eux. Afin qu'ils n'abimassent rien, elle les tenait en laisse chacun à son tour au moyen d'un petit collier que Bemuchon avait fabriqué.

— Mimi, regarde donc comme Benjamin mange bien, disait-elle à Justine î

Elle avait cinq lapins. Les autres s'appelaient: Joseph, Louis, Jules et Octave. Elle causait avec eux.

L'un d'eux, tirant la laisse poiu* aveindre un chou hors de son pacage, et recommençant quand même, elle le forçait à rebrousser.

— Octave, finis, disait-elle. Si tu es si entêté que ça, je te mettrai au toit, tant pis.

Et elle prenait à bras le corps le méchant lapin qui se débattait comme un beau diable.

— Tu vas salir, ta robe, Pauhne, criait madame de Jardol. Cours donc demander ton sarrau à Gonde ; pourquoi as-tu quitté ton sarrau?

Elle courait quérir son sarrau, confiant la laisse du lapin à sa petite mère.

La pauvre Justine I comme elle se trouvait seule à présent qu'elle ne l'avait plus lui, son Camille tant

aimé I Elle comprit les tortm^es qu'avait dû lui infliger la mort de Bourdonnette, par celles qu'elle éprouva.

— Que j'avais tort de me plaindre, pensait-elle, et combien son amour, tout imparfait qu'il fi\t, valait mieux que ce vide où je plonge 1

Lorsqu'arrivait l'heure du coucher^ c'était un supplice pour Justine, jusqu'à ce qu'arrivât Theure du sommeil, une délivrance.

Le jour, elle était habituée à le voir peu, mais le soir I le soir il était tout à elld.

Pendant qu'elle arrangeait sa coiflure de nuit devant le miroir, en jupon et les épaules nues, il approchait tout doucement par derrière et il lui baisait uii signe qu'elle avait au-dessous de l'omoplate droite et qui, parce qu'il était noir, était comm d'eux sous le nom de : Noirétinet.

— Tu me chatouilles avec ta barbe, disait-elle en riant.

Et elle était aux anges.

Des fois il s'amusait à la porter au lit comme xm enfant.

Un matin au contraire qu'il se dorlotait et ne voulait point se lever, elle n'eut raison de sa paresse qu'en lui proposant de l'habiller, et ce fut avec une tomique indolence qu'A s'y prêta.

tN PRETRE EN FAMILLE. 383

Et ses pieds qu'elle mettait toujours froids au lit enveloppés dans sa longue chemine, il fallait qu'il les réchauffât, lui, en dépit de ses grommeleries.

Qui les réchaufferait maintenant? Personne.

Ces détails intimes et bien d'autres plus intimes encore hantaient comme des fantômes du passé l'esprit de la veuve, et pas un qui n'attirât des larmes à ses yeux. Enfin, fatiguée, elle s'endormait, et c'était la tranquiUité pourvu qu'elle ne s'entr'éveillât pas durant la nuit ; car (dans les premiers temps surtout) elle allongeait la jambe comme pour le sentir auprès d'elle, selon l'habitude. Alors, cruelle déception; quelque chose d'afl^eux qu'ont éprouvé tous les survivants en amour...

Elle lui avait souvent dit :

— Instinctivement, dès que je change de sommeil, je cherche à te toucher. Je m'assure que tu es là et je me rendors heureuse.

Et ses pauvres caresses, ses caresses si douces où toute l'amertume de la vie s'oubliait, elles sont enterrées avec lui.

Le rôle d'épouse qu'elle a commencé si tard est déjà fini pour eUe. De l'attendre elle avait bien souffert ; de ne le plus remplir, elle souffiait davantage ; et d'une doulem" moins attachée aux sens qu'inhérente à l'âme.

M. Ledru-Rollin avait nommé M. Ponteau commissaire à Pontivy. Ledit M. Ponteau adhéra si complètement au gouvernement de Cavaignac qu*il fut maintenu. La présidence ne Fébranla pas davantage. 11 protesta qu'il l'avait appelée de tous ses vœux. L'Empire survint, et comme on était las de son administration en qualité de sous-préfet, on lui offrit en échange une place d'inspecteur sur une ligne de fer, celle du Centre, aux appointements, je crois, de cinq mille francs.

L'ex-maire de Saint-Pompain accepta d'emblée. Il vint à Saint-Pompain prendre ses meubles qui avaient un peu pâti de leur abandon, quoique le sacristain à

qui M. Ponteau avait confié la clef de la maison eût été chargé d*y renouveler l'air.

Il s'agissait encore de se débarrasser de ses terres et de sa maison.

M. Lestour acheta les terres par Tentremise du curé et au nom de M. le duc de Clan,héritier de-la duchesse d'Excideuil, dont elles avoisinaient la propriété.

Quant à la maison, M. Ponteau prêcha la commune pour qu'elle l'achetât.

— Cela ferait, disait-il, une superbe maison d'école, où l'on trouverait une salle de mairie digne de la commune.

Il n'y avait qu'un malheur, c'est que la commune était gueuse comme Job.

Il chargea un notaire de Coulonges et un notaire de Niort de vendre sa maison moyennant 12,000 fr.

Le prix étant excessif, les spéculateurs ne furent point alléchés. Et d'ailleurs personne n*était tenté d'aller habiter Saint-Pompain. Neuf ans se passèrent encore sans qu'elle fût vendue, quoique M. Ponteau écrivit souvent aux deux notaires pour les empresser.

Enfin un acquéreur se présenta, qui lui offrit sept mille francs et il envoya sa procuration pour signer le contrat de vente.

Cet acquéreur était madame Delauzelle, de Niort,

que ses goûts et le soia de sa santé appelaient à la campagne.

L'ambition politique de M. Ponteau le perdit £Oinme il ajrive à bien des gens qui sortent imprudemment de la situation obscure pour laquelle ils sont faits.

L'ami qui avait mijoté sa nomination de commissaire ne le fit point par le seul désir d'être agréable au vétérinaire. D'une main il offrit sa nomination à M. Ponteau et de l'autre il lui demanda d'être la caution de certaines entreprises financières soi-disant infaillibles.

M. Ponteau s'y fit prendre. Il donna la proie et reçut l'ombre. Plus tard l'ami se trouvant à court d'argent, M. Ponteau dût payer, d'abord à l'aide d'empnmts ruineux. Sa mince fortune y passa. Il lui restait sa place. Et en dernier lieu il n'eût pas été malheureux avec les cinq mille francs qu'il émargeait au chemin de fer du Centre. Mais la compagnie eut de bonnes raisons pour être mécontente de ses services et le mettre à pied.

J'ai entendu dire qu'il est maintenant à Nantes, où il tient les livres d'un marchand de fers. Les appointements qu'il a sont insignifiants et le font vivre bien juste. Voilà un homme misérable sur ses vieux jours.

388 tlN PRÊTRE EN FAMILLE.

Si, après avoir plaint tous les nobles cœiu's qui souffrent, entre autres Saint-Leu et madame Camille, il vous reste encore de la charité dont vous ne sachiez que faire, plutôt que de la laisser perdre, écriezvous:

Oh ! ce pauvre M. Ponteau I

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