Un problème rural
L ‘émigration à la ville est un fait de tous les pays et de tous les temps. Cet exode des ruraux vers les cités a toujours préoccupé les esprits dirigeants, les économistes et les penseurs. L’histoire semble prouver qu’une certaine émigration est un phénomène normal, même nécessaire aux besoins sociaux et économiques des nations et que vouloir l 'empêcher est inutile. Le cultivateur peut difficilemnt garder chez lui tous ses fils et accorder à chacun une terre ; le goût de la colonisation n ’est pas commun à tous les ruraux. D’un autre côté, les diverses activités industrielles, ouvrières et commerciales, demanderont toujours des bras pour s’établir et se développer. C’est, croyons-nous, une loi économique à laquelle il faut se soumettre. Cependant, n’importe-t-il pas de conserver à la terre ceux qui constituent la population des paroisses actuelles de notre pays et de se préparer à garder la future génération?
Dans le cadre d ’un article de revue, 1 il est impossible d’approfondir toutes les causes de l’émigration à la ville, et de les envisager sous leurs nombreux aspects. Aussi esquisserons-nous simplement ce que nous croyons être les principaux motifs qui ont déterminé cette émigration. D 'ordre matériel, moral ou professionnel, ces motifs, pour le rural, se ramène presque toujours au désir d 'améliorer son sort. Nous faisons, bien-entendu, une distinction entre l’abandon systématique des terres et le départ par insuffisance de moyens.
1 Article paru dans 1 ’ Action française, avril 1926.
Voyons d'abord la cause d'ordre matériel. « Quand ça paie, cultiver, on ne cherche pas à aller ailleurs . . .» 11 y a du vrai dans ce dicton populaire. La. faiblesse relative des rendements, les cultures mal appropriées, le déséquilibre entre la production et la consommation, le manque d’adaptation d’un grand nombre de fermes aux conditions présentes de l’agriculture, autant de causes qui ont déterminé le cultivateur (souvent victimes des circonstances, il est vrai,) à émigrer, en vue d'un sort plus désirable.
Si nous jetons un regard en arrière, nous constatons qu’en moins de vingt-cinq ans un bouleversement s’est produit dans toutes les sphères de l’activité agricole, commerciale et industrielle. Les conditions sociales et économiques ont été changées ; les rapports même des hommes entre eux ont été modifiés et une révolution pacifique, mais une révolution tout de même, a agi sur tous, sur les cultivateurs comme sur les autres. L 'industrialisation, (employons ce mot barbare...) le machinisme en agriculture, et bien d’autres facteurs sont encore venus compliquer la vie rurale. En face de cette situation nouvelle, désemparé parce que non préparé, l’agriculteur (plusieurs du moins) s’est vu avec sa famille dans l’obligation d’émigrer, pendant que dans l’esprit d’un grand nombre d’autres s’implantait l'impopularité de l’agriculture.
L’achat des terres à la hausse, 1a. production des denrées agricoles à un prix de l’evient trop élevé, une administration défectueuse des fermes, des récoltes de produits inférieurs, et, pour couronner le tout, le contrecoup de la dernière guerre avec sa période de réajustement, suivie de la difficulté accrue des échanges commerciaux :
encore une série de causes qui détiennent leur part de responsabilité, dans la dépopulation de nos campagnes.
Un économiste français, M. Jules Méline, écrivait avant la guerre: 1 « Tous les économistes, tous les hommes d’affaires, tous les industriels sont ici d’accord sur le principe : pour qu 'une usine atteigne son maximum de prospérité, il faut avant tout qu’elle produise à bon marché et qu’elle produise beaucoup. Or, pour produire à bon marché, il faut avoir le minimum de frais de fabrication et minimum de frais généraux. » Ce que l’on dit ici de l’industrie, peut s’appliquer aussi à la production agricole. Souvent, deux cultivateurs, dans des conditions identiques, produisent une récolte, avec des prix de revient dont la différence saute aux yeux. L’un produit avec profit, pendant que l’autre se ruine. Ne l’oublions pas, l’agriculture est une science, mais l’administration d’une ferme est une affaire. L’on atténuera, dans l’avenir, une trop grande émigration, en dirigeant les efforts des cultivateurs vers un point très important, selon nous: la diminution des prix de revient et l’augmentation des rendements de la ferme.
Parmi les causes de l’émigration vers les villes, il en est qui n ’ont rien à voir avec les misères de la vie rurale ni l’impossibilité matérielle de vivre à la campagne. Elles procèdent des moeurs nouvelles, des facilités de communication, d’un désir immodéré de jouissances. Ce sont les douceurs et les enchantements apparents de la vie urbaine qui attirent les jeunes ruraux (un certain nombre du moins) vers les cités trompeuses. Et tel mal devrait être appelé désertion et non émigration.
1 Le retour à la Terre, Jules Méline.
L’aversion pour la campagne, le 'mépris pour V habitant , le découragement, dont parle le Père Adélard Dugré, dans une brochure éditée par l’E. S. P.,2 constituèrent, en maints endroits des causes certaines d’émigration.
Ajoutons l’individualisme qui vient peut-être des conditions même de la vie isolée du cultivateur. Et qui sait si le manque de délassements légitimes à la campagne et le peu de confort, quelquefois d’hygiène, n’ont pas été pour quelque chose aussi dans notre dépopulation rurale?
Doit-on classer sérieusement, parmi les facteurs de l’exode rural, le petit nombre de jeunes filles ... de la campagne, éduquées et instruites, qui ne veulent pas marier un habitant . . .? Il y en a déjà eu, dit-on . . . Un des numéros du Terroir 3 contient, à ce sujet, des réflexions intéressantes, que nous fournit M. G.-E. Marquis de Québec. L’on souligne une différence notable, entre le niveau intellectuel et moral des jeunes gens et des jeunes filles, en certaines régions. Mais pas telle, cependant, qu’une meilleure éducation et l’enseignement post-scolaire ne puissent atténuer ce «conflit d’âmes paysannes », comme le suggère M. Marquis. Tant vaut la femme, tant vaut la terre, dit le proverbe ; et le cultivateur intelligent ne sera jamais assez bien marié. « La femme, au foyer de la famille, a une triple mission. Epouse d’abord, elle est 1a. compagne et la collaboratrice de son mari. Mère, elle est l’éducatrice de ses enfants et la consolatrice de ceux qui dépendent de son coeur. Ménagère, elle assure le bonheur des siens, si elle sait
- La Désertion des Campagnes, A. Dugré, s. j.
» Le Terroir, 1923.
être intelligente, ingénieuse et économe. 4 Mais qui a plus besoin de cette femme intelligente et forte que rhomme de la nombreuse famille?
Le manque de confiance en lui-même et dans le succès de sa propre affaire, a naturellement conduit le cultivateur à des échecs fréquents. Depuis quelques années, les cultivateurs n’ont-ils pas un peu trop compté sur l’initiative des gouvernements pour améliorer et maintenir leurs exploitations? Il est difficile de leur reprocher cet état d’esprit. En pays neuf, où tout est à faire, l’Etat s’est vu souvent obligé de prendre des initiatives, au lieu de les susciter ou de les aider. « Aide-toi et le ciel t’aidera»: vieille formule vite remplacée chez nos gens par celle-ci : Aide-toi, l’Etat t’aidera . . .
Et que dire du manque d’intérêt à la tâche, du peu d’esprit d’ordre, ou d’amour du métier? Autant de qualités qui ont fait défaut et qui font qu’un habitant qui les possède, prend le dessus, comme disait un jour mon vieux voisin, Esdras Laquerre. . . La restauration agricole viendra surtout du cultivateur. Forcément, il devra compter sur lui-même. Jusqu’ici, n’a-t-il pas un peu trop compté sur les autres?
Il ne faut point perdre de vue la qualité de ces facteurs moraux qui ont contribué grandement à l’émigration. Contrairement à ceux qui désirent résoudre le problème par des remèdes d’ordre strictement matériel, nous croyons que les esprits clairvoyants ne devraient pas négliger ces facteurs spirituels dont l’influence est plus grande qu’on ne le croit, chez le peuple. «L’hom-
t Pour la Terre et le Foyer, Alphonse Désilets, ingénieur agricole.
me est à Ja fois cdrps et âme, intelligence et sensibilité ; il n’est pas divisé en compartiments . . . »
Nos productions coûtent trop cher, ça sert à rien de s’arbouter (s’arc-bouter) ! Et c’est vrai; le brave homme qui s’exclamait ainsi, touchait du doigt une plaie profonde : inconsciemment, il mettait en relief une cause d’exode rural qui se rattache à l’ordre intellectuel. Ne se sentant pas de taille à vaincre la matière par l'esprit, toute une classe de ruraux ont forcément quitté la terre.
Pénétrons-nous bien de cette vérité : « Les vrais maîtres de la production ne sont pas les capitaux ni les capitalistes. Ce sont les hommes, qui sont aptes à employer les capitaux, les leurs ou ceux d’autrui, et qui sont aptes à diriger la technique et la main-d’oeuvre. Le capitaliste à qui manque ces aptitudes essentielles ne demeure pas longtemps en possession de ces capitaux. Au contraire, le vrai chef de production peut commencer une entreprise sans capitaux: il ne tardera pas à les acquérir. » 5
Nous connaissons des cultivateurs du comté de Portneuf, où nous vivons depuis quinze années, qui ont commencé leur carrière sans capitaux et dont la situation est enviable, par le temps qui court. D’autres, malheureusement, ont débuté avec des capitaux et sont en faillite actuellement. Les premiers, doués d’aptitudes et de qualités de l’esprit propres à leur état, sont parvenus à maîtriser les problèmes de leur profession ; les seconds, sans compétence, furent vaincus malgré leurs
5 L’Economie nouvelle, Georges Valois.
capitaux, par les lois inexorables de la nature. L'administration d’un domaine requiert des aptitudes, des capacités et une préparation. C’est pourquoi l’impréparation professionnelle a occasionné l’exode d'un grand nombre de ruraux. Et même ne serait-ce pas le mal qui fait végéter la généralité des cultivateurs de notre époque? Aujourd’hui l’agriculture est une industrie, un commerce, une science. Celui qui en ignore les lois ou dont les talents sont inférieurs, se dirige fatalement vers la faillite.
M. Charles Gagné, professeur d’économie rurale à l’Ecole d’agriculture de Sainte-Anne de la Pocatière, affirme :
« que 60 pour eeut de nos cultivateurs ne s 'inspirent d 'aucune notion scientifique dans l’exploitation de leurs champs et de leurs animaux. Ces gens cultivent ou croient cultiver à la manière de leur père ou de leur grand ’père. Les principes de la préparation du sol, de la sélection des semences, de la rotation des cultures, de l’alimentation’ et de l’élevage du bétail, de même que les moyens de lutte contre les maladies des plantes ou des animaux, leur sont inconnus. »
En conclusion, M. Gagné croit que :
« Dans ces conditions, il ne faut pas s 'étonner si, aux heures de crise, les déficits s’accumulent de façon désespérante chez tant d ’agrieulteurs. On pourrait probablement affirmer que les revenus de 20 pour cent de ces derniers, depuis près de trois ans, ne paient pas l’intérêt sur les capitaux qu’ils ont engagés dans l’agriculture.»
Ce qui a manqué à ceux d’hier, serait-il sage de ne pas l’assurer aux hommes de demain? Fournissons-leur les armes qui ont manqué à la génération actuelle. Malgré les progrès déjà réalisés, il y aurait encore beaucoup à faire, en ce sens, dans l’enseignement primaire, moyen et supérieur, chez les filles comme chez les garçons. Nous serions bien mal inspiré, si nous allions re-
fuser de rendre justice aux efforts déjà faits dans le domaine de l’enseignement et de la propagande agricoles. Ne dédaignons pas, non plus, le travail accompli à la campagne, par l’Etat, le clergé, nos agronomes et nos professeurs d’agriculture. Mais cette merveilleuse besogne d’éducation ne doit pas s’arrêter, et, assurément, pourrait encore se parfaire.
La cause principale, peut-être, qui a produit l’émigration vers les villes, c’est l’inaptitude d’une catégorie de cultivateurs à maîtriser les problèmes de l’agriculture. On a cru trop longtemps, chez le peuple comme chez l’élite, qu’on est toujours assez instruit pour cultiver. Le manque d’une élite rurale solidement outillée, n’a-t-il pas contribué à la panique et au départ d’une quantité de désorientés?
Voici l’expérience faite. Que cette expérience, proche de nous, nous serve de premier enseignement. Contre les menaces possibles de l’avenir, dressons donc, en guise de remède, — chez les cultivateurs comme chez les techniciens agricoles, — les forces victorieuses du Savoir conquérant. La victoire est à ce prix.
On sait l’influence profonde qu’exerce sur la masse une élite rurale qui sait vaincre, et prodiguer, dans son ambiance, l’exemple et l’encouragement. A quoi bon une armée d’agronomes et de professeurs dévoués et qualifiés s’ils ne sont pas compris, (moralement et techniquement) par l’homme des champs? Quelques-uns se demandent si, depuis vingt ans, en général, l’enseignement donné aux écoles primaires, dans les académies et couvents de la campagne, malgré les merveilles opérées ici et là et dont le bel exemple aurait dû être imité, si cet enseignement a été pénétré de sa mission agricole.
par sa mentalité, son programme et ses aspirations? Nos cultivateurs ont-ils eu, après le stage scolaire, des moyens de formation et d’instruction? Je le sais: beaucoup d’initiatives, de la part du gouvernement et du clergé, ont opéré avec succès. Cependant, il importe que ces initiatives se généralisent davantage et que des oeuvres nouvelles répondent aux besoins nouveaux.
En face de l’émigration, l’on a compris les responsabilités de notre enseignement primaire. C’est pourquoi le nouveau Programme d’études rural fut organisé. Ce programme est parfait, si on l’exécute et si, une sanction efficace lui est accordée. Quant à l’enseignement moyen ou régional agricole, pour la formation professionnelle des jeunes cultivateurs, il est en voie de formation. Cet enseignement a donné de merveilleux résultats en certains pays, particulièrement en Belgique où une quarantaine d’écoles de ce genre produisirent la restauration de l’agriculture, comme l’a si bien dit un jour devant nous à. Malines, Son Eminence le Cardinal Mercier. Tl serait bon de prendre exemple sur ces pays.
Nous n’ajouterons point que nos instituts supérieurs d’Oka et de Sainte- Anne de la Pocatière doivent élargir les cadres de leur enseignement, s’outiller pour les développements agricoles futurs, préparer des compétences pour la vulgarisation des connaissances scientifiques agricoles. Ces écoles rempliront leur mission si elles préparent des éveilleurs d’énergies paysannes, des guides pour la restauration de l’agriculture de la. Pro vince de Québec.
L’émigration vers les villes, problème national, devrait aussi intéresser la future classe dirigeante.
J’entendais une personnalité éminente, lors d’un récent congrès, émettre l’idée «que l’église et la nationalité canadiennes y gagneraient, si des notions, sur les devoirs professionnels, vis-à-vis les agriculteurs, étaient données dans nos collèges classiques et si les mêmes notions étaient inculquées, dans les séminaires, aux jeunes lévites que la carrière apostolique dirigera vers les paroisses rurales». L’on nous dit que cette formation du clergé rural est déjà commencée dans quelques séminaires. Tant mieux. Notre peuple a besoin d’appui, d’encouragement et de direction. Notre clergé lui a fourni tout cela depuis la conquête, et nous attendons toujours les mêmes services de son dévouement et de sa générosité. #
La conservation du capital humain à la campagne viendra d’une longue préparation de ce capital humain à son travail et à son rôle bienfaisants pour la nation. Un agriculteur pratique disait récemment au sujet de la dépopulation : — Ça a pris du temps à venir, ç,a prendra du temps à guérir. Voilà le parler d’un sage! Les remèdes immédiats et absoluments guérisseurs ne sont pas connus. C’est encore l’éducation et l’instruction agricoles, le vouloir et le savoir, qui solutionneront, de la meilleure façon, l’important problème qui nous occupe. Personne ne peut avoir avantage, pensons-nous, à se désintéresser des problèmes agricoles. L’agriculture fait partie intégrante de la nation et lui assure d’abord le pain quotidien. Chaque classe de la société compte sur elle; en retour, la Terre canadienne a droit de compter sur toutes les unités du pays.
Jean-Charles Magnan, Ingénieur-agronome, Saint-Casimir, P. Q.