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Un procès de presse en 1821

La première période de la Restauration touche à sa fin, quand s'ouvrent les débats judiciaires dont je dois retracer Thistoire et apprécier le caractère.

Au désordre . du Directoire , au despotisme de l'Empire, au trouble des premières années du règne de Louis XVIII, succède enfin une période plus calme, marquée par un grand progrès, l'organisation du gouvernement parlementaire en France.

Ce ne sont plus les institutions surannées de l'an-

cien régime, ni les décrets draconiens de FEmpire. L'ordre renaît peu à peu dans notre législation-, et Terreur du gouvernement , dont les hommes semblent, pour la plupart, n'avoir rien oublié ni rien appris, sera de ne pas développer les institutions nouvelles dans un sens libéral et progressif. Il ne prend pas assez garde à cette puissance, dont les droits sont indiscutables, et qui absorbera bientôt la nation tout entière : la démocratie.

Au Parlement, la réaction l'emporte, mais l'opposition lutte contre elle, et les orateurs des deux camps ne rencontrent pas des adversaires indignes d'eux. A Laine, de Serres et de Villèle, la gauche oppose le général Foy, à qui est surtout confiée la défense des intérêts et des gloires de l'armée; Royer-Collard et Manuel, qui soutiennent avec une indomptable énergie les idées nouvelles et mettent à leur service une éloquence élevée,

La Fayette devient le centre de ralliement de l'opposition. En face des associations religieuses, les sociétés secrètes se multiplient; La Fayette en est l'âme.

Louis XVIII regrette peut-être les emportements du début de son règne; mais on agit autour de lui, souvent à son insu, et il laisse faire^ et il laisse dire ce gouvernement occulte, qui prend son mot d'ordre chez le comte d'Artois et l'impose à la France. Pour lui, épicurien et ami des lettres, il a d'autres soins ! Aussi, l'on s'amuse au château. Il fait si bon, après

la Révolution, l'exil et la guerre, se retrouver vivants près du soleil! L'émigré estime que, après tout, Paris vaut Coblentz; la cour est toujours la cour pour l'ancien chambellan de l'empereur , et le conventionnel lui-même, rallié, ne dédaigne pas ces fêtes-, ancienne et nouvelle, les deux aristocraties fraternisent, comme on disait alors, fusionnent, comme on dirait aujourd'hui, et se donnent la main pour le menuet.

Le parti dont la tête est à Rome, le pouvoir partout, et qui ne se montre nulle part, reprend les traditions de l'ancien régime. Il prêche et conduit la croisade contre les libéraux; en retour de cet appui, les royalistes laissent clergé et corporations s'établir et parler en maîtres. « Laissez-leur prendre un pied chez vous, a dit La Fontaine, ils en auront bientôt pris quatre. » Ce nouveau pouvoir ruine sourdement les institutions issues de la Révolution, par la propagande des livres, des homélies, des cercles de jeunes gens et d'ouvriers, où le droit divin est proclamé et le pouvoir absolu préconisé comme la seule forme de gouvernement. Il trouve, du reste, dans le Parlement , des défenseurs zélés de ses actes et des serviteurs discrets de ses volontés. Faute de compter avec lui, le ministère tomberait sous ses coups. Enfin, le roi..., le roi règne et la Congrégation gouverne.

Il s'est produit cependant, à l'issue des grandes guerres, un travail de la pensée libre, un mouvement

de la science en avant, un essor de l'intelligence, non moins grand et bien autrement utile au monde. Entre tant d'esprits distingués, les orateurs de la Restauration contribuent à répandre les idées de justice, à populariser les réformes nécessaires, à faire souhaiter des institutions libérales et durables, à élever Tàme du peuple. L'esprit public est animé d'une confiance en lui-même, dont nous pouvons actuellement nous faire idée. La politique , objet de tous les entretiens , intéresse les imaginations, comme l'ont fait naguère les champs de bataille.

Des femmes de beaucoup d'esprit et de grâce, la princesse de la TrémoïUe^ la duchesse de Duras, la marquise de Montcalm, la comtesse de Saint-Aulaire, d'aucunes fort belles, ont ouvert leurs salons, où chefs de partis, écrivains éminents, orateurs et publicistes discutent le soir les questions débattues le matin au sein du Parlement.

Las de la guerre, rassasié de récits glorieux ou tragiques, Tesprit public se tourne avec ardeur vers l'industrie, les lettres, les arts, les travaux et les progrès de la paix. Il s'éveille à la vie parlementaire et se plaît aux débats des Chambres et des Tribunaux. Forum et jus devient la devise.

Ce mouvement libéral n'est point pour plaire aux ministres du jour, qui font assigner devant les Tribunaux quiconque voit, pense et s'exprime autrement qu'eux-mêmes.

Les chroniques judiciaires de Tépoque sont toutes aux poursuites politiques; on disait autrefois : « Tout finit par des chansons; » on pourrait dire alors : (( Tout finit par des procès! » Procès pour complots et sociétés secrètes, procès pour conspirations militaires, procès de presse, en attendant les procès de tendance. Mais ces persécutions, qui intimident la foule, demeurent sans prise sur les caractères fortement trempés.

Donc, en 1821, Paul-Louis Courier, qui livre au grand public ses premiers pamphlets, se révèle à propos.

Les sujets de critique abondent; le goût des lettres renaît, les intelligences sont en éveil; les cœurs tressaillent au mot d'indépendance. . . Paul-Louis comprend que rheure de la lutte est venue : il se lève !

Courier abandonne la carrière militaire après Wagram. Ses devoirs professionnels ne l'ont guère détourné de ses études favorites d'art et de littérature. Au retour d'expéditions aventureuses, il rédigeait de charmantes lettres intimes, et des articles destinés à la publicité, véritables chefs-d'œuvre. Un jour, des ennemis qui le dépouillèrent furent trèsdésappointés de ne trouver sur lui, pour tout butin, qu'un Homère.

Mais, bien qu'il ait quitté l'armée^ sa vie, jusqu'à

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la dernière heure, restera militante. Par un de ces contrastes^ dont son caractère offre tant d'exemples, c'est au moment où il renonce à la vie des camps, quil commence contre le gouvernement, sinon un siège en règle^ du moins une guerre d'escarmouches, d'épigrammes et de pamphlets. Désormais, le soldat peu discipliné de nos guerres étrangères sera le tirailleur de l'opposition. Robuste par tempérament, indépendant par caractère, libre par situation, il est prêt pour la guerre ouverte. Aussi, dans le premier quart de ce siècle, comme Foy et Royer-Collard sont les orateurs du parti libéral, Dupin et Odilon Barrot, ses avocats, Casimir Périer et Thiers, ses hommes d'État, il est son pamphlétaire applaudi.

Nul n'ignore que, de retour en sa province, il s'intitule vigneron, comme sous Louis XVI on se faisait appeler Monsieur le Berger et Madame la Laitière. Il est à peu près cultivateur comme Voltaire patriarche et Frédéric philosophe. Courrier n'est pas, en effet le paysan en sabots, naïf, sans instruction, qui subitement se révèle au public, et se révèle à lui-même, en écrivain de race, mais un savant très au fait des littératures grecque et romaine, grand lecteur des chroniques franques, idolâtre du siècle de Louis XIV, limant ses compositions, les remettant vingt fois sur le métier, et prenant copie du moindre billet griffonné sur un tambour, au milieu de la bataille.

C'est surtout par la forme qu'il enlève les suffrages.

Doué d'un goût très pur, sensible à Tatticisme, à la grâce des vieux conteurs, aux délicatesses de nos classiques, il complète ces dons de nature par une érudition que peut seule donner l'étude des maîtres. Son style révèle les sources mélangées auxquelles il est puisé : l'antiquité^ les quinzième et seizième siècles, et, pour la pureté^ les écrivains du dixseptième. Son admiration ne distingue guère entre les auteurs grecs. Chez les Romains, il loue de préférence Tacite, et s'efforce d'imiter sa concision saisissante. Il affectionne Froissart, Rabelais, Amyot, Régnier, Marot, et, en étudiant leur curieux et naïf langage, il enrichit sa langue de tours pittoresques, de locutions populaires, qui sentent leur terroir et témoignent elles-mêmes de leur âge. Aussi les journaux contemporains le surnomment-ils « le Montaigne du siècle » et « le Rabelais de la politique. » La Fontaine et La Bruyère, sous Louis XIV, lui plaisent entre tous -, par quelques traits, sa personnalité singulière rappelle celle du premier, et sa forme a quelque chose de l'originalité laborieuse du second. Chercheur patient , fin sculpteur de bas - reliefs , maître mosaïste délicat, il a pour devise : « Peu de matière et beaucoup d'art. »

Quelles sont enfin ses convictions politiques?

Deux haines dominent sa vie : la haine de l'ancien régime, aristocrate et dévot, la haine de l'empire, éblouissant, mais fatale et ces deux haines procèdent

d'un double amour : l'amour de la liberté de la pensée, l'amour de la liberté politique.

Les prétentions exclusives de la noblesse d'alors et les empiétements du clergé sur les droits de la société civile excitent sa bile contre les principes et les hommes du passé. C'est en faisant d'autre part les grandes guerres de Tcmpire, qu'il a appris à exécrer le nom de Napoléon. Il maudit les guerres de conquête, si glorieuses qu'elles aient été, pour les maux sans nombre qu'elles valurent à notre pays, et pour les terribles représailles qu'elles menaçaient de lui attirer dans l'avenir. Le premier , il s'inscrit en faux contre les grandeurs décevantes de la légende napoléonienne, la prend corps à corps, et montre sous le vainqueur de Marengo "et le héros d'Arcole l'ambitieux etfréné, qui entend faire de son armée les légions de César, prêtes à franchir le Rubicon, aussi bien qu'à conquérir les Gaules.

Si Ton scrute ses sentiments plus intimes, il semble, qu'avec des tendances républicaines, il souhaite tout bas l'avènement au pouvoir de la branche cadette; mais il n'affiche pas d'opinion bien arrêtée, à une époque où tant de gens les ont toutes. Placé entre la République et la Monarchie, il opte pour Homère et se prononce pour Praxitèle.

Mais précisons, messieurs.

Soldat brave sans enthousiasme , campagnard sans rusticité, menante la Chavonnièreune vie paisible avec un esprit agité, capricieux dans sa conduite

autant que méthodique dans ses écrits, laid, avec des yeux malins et une bouche fendue d'une oreille jusqu'à l'autre, recherché pour sa verve gauloise et ses plaisanteries archaïques, sans passions d'ailleurs, non sans bonnes fortunes , à sa place dans les salons qu'il raille , cruel pour l'Institut, mais en quête de palmes accadémiques, d'une humeur fantasque à la maison, aimable au contraire dans le cercle étroit de ses relations, charmant quand il veut l'être, et le voulant très s"ouvent, sans ambition ni penchant pour Tintrigue, l'ostentation, les honneurs, curieux par contre des suffrages des gens de goût^ prétendant s'exprimer comme le peuple, et parlant une langue affinée et savante, critique sévère, sans horreur du paradoxe, ne craignant ni de donner, ni de recevoir un coup de dent, admiré par ceux même qu'il blesse de ses traits, et comptant des ennemis parmi les libéraux, libéral lui-même, plus préoccupé d'améliorations sociales que de solutions politiques, ennemi des jésuites de toutes robes, avant tout, indépendant et fils de la révolution^ — tel est Paul-Louis Courier.

La duchesse de Berry vient de donner le jour à un enfant mâle, le duc de Bordeaux, dont la naissance doit assurer à jamais les destinées de la monarchie légitime. Durant quelques mois, ce ne sont que bruyantes démonstrations d'allégresse et protestations d'inaltérable dévouement. Les fonctionnaires

sollicitent l'honneur de présenter leurs hommages au nouveau-né, et ceux-là môme qui pleurèrent de joie à la naissance du roi de Rome, pleurent en baisant les petites mains de l'Enfant du Miracle. Il est vrai que nombre d'entre eux retrouveront encore des larmes, dix-sept ans plus tard, devant le berceau du comte de Paris.

Un homme de cour conçoit la pensée de faire acheter le château de Chambord par les communes et d'offrir ce domaine au prince comme cadeau de bienvenue. Cette flatterie d'un goût nouveau donne de rhumeur au pamphlétaire -, Courier écrit le Simple discours.

La France, selon lui, doit employer ses ressources à des dépenses plus utiles que l'acquisition de Chambord, et songer à elle-même avant de combler ses princes. Leur position, au surplus, leur permet d'attendre! Cette dotation serait funeste au duc de Bordeaux, car ce sacrifice imposé aux communes affaiblirait Faffection du peuple, et pourrait corrompre la jeunesse du prince par les souvenirs attachés à Chambord.

Elle serait funeste aux habitants du pays par le voisinage d'une cour facile, luxueuse, oisive et par les exemples qu'elle offrirait sans cesse.

Elle serait funeste à la contrée, car le morcellement du domaine de Chambord serait plus utile à l'agriculture et à la fortune publique qu'un parc de luxe aussi vaste qu'improductif.

Combien d'épisodes heureux et d'ingénieux rapprochements varient ce thème d'une si malicieuse simplicité, combien d'appréciations judicieuses et de spirituelles boutades viennent orner cette trame légère !

L'affaire, bonne pour les courtisans, est mauvaise pour le prince, dit Courier. « Acquérant de nos <r deniers pour un million de terre, il perd pour plus « de cent millions au moins de notre amitié : Cham- « bord ainsi payé lui coûtera trop cher; de telles « acquisitions le ruineraient bientôt, s'il est vrai ce « qu'on dit , que les rois ne sont riches que de « l'amour des peuples, n

Henri IV, en prince avisé, refusa les cent mille écus d'or que la ville de La Rochelle avait cru devoir adresser à son fils nouveau-né. « C'est trop, mes « amis , dit-il aux délégués de cette ville, c'est trop « pour de la bouillie ; gardez cela, — et l'employez à « rebâtir chez vous ce que la guerre a détruit. « N'écoutez jamais ceux qui vous parleront de me « faire des présents, car telles gens ne sont vos amis, « ni les miens. »

Aussi bien Chambord, ajoute-t-il plus loin, avait été donné jadis à Maurice de Saxe, qui trente ans s'y reposa de ses rudes travaux. Qu'a fait le royal enfant, encore « à la bavette », sinon se donner la peine de naître ? Et ce titre unique peut-il égaler la gloire d'avoir sauvé la France à Fontenoi?

Plutôt que d'enfermer le prince enfant à Gham-

bord, au milieu d'une cour intéressée à Tabuser et à le tenir dans Tignorance de tout progrès, mieux vaudrait renvoyer au collège, avec ses cousins d'Orléans. Puis, s'exagérant peut-être les merveilleux effets d'une telle éducation, Courier s'écrie: «Ah! a si l'on nous parlait de payer sa pension au collège, « de bon cœur, j'y consentirais, et voterais ce qu'on ({ voudrait, dût-il m'en coûter ma meilleure coupe de « sainfoin ! »

En effet, qu apprendra-t-il à Chambord ? Ce que peuvent enseigner et Chambord, et la cour. Dans une page véhémente, toute pleine du ressentiment qu'il professe pour l'ancien régime et ses survivants :

« Oh! mœurs! oh! religion! s'écrie-t-il, perdues de- « puis que chacun travaille et vit avec sa femme et a ses enfants. Chevalerie, cagoterie, qu'êtes-vous de- « venues ? Que de souvenirs à conserver dans ce « monument, où tout respire l'innocence des temps « monarchiques ! et quel dommage c'eût été d'abana donner à l'industrie ce temple des vieilles mœurs a de la vieille galanterie , de laisser s'établir des « familles laborieuses et d'ignobles ménages sous ces « lambris témoins de tant d'augustes débauches! tf Voilà ce que dira Chambord au jeune prince, logé t là, d'ailleurs, comme aucun de nous ne voudrait a l'être. »

Si l'on veut. Messieurs, se faire une idée de la vivacité de touche avec laquelle Courier peint un

tableau de genre; on peut lire ce portrait du courtisan en quête des faveurs princiôres : « Le courtisan « mendie en carrosse à six chevaux, et attrape plu- « tôt un million que le gueux à la besace un mor- « ceau de pain noir ; actif, infatigable, il ne s'endort « jamais; il veille la nuit et le jour, guette le temps « de demander comme vous celui de semer, et « mieux. . . Il n'est affront, dédain, outrage^ ni méprig a qui le puissent rebuter. Econduit^ il insiste ; re- « poussé, il tient bon ; qu'on le chasse, il revient ; « qu'on le batte , il se couche à terre. Frappe , mais « écoute — et donne. »

L'érudit écrivain n'oserait plus se dire vigneron, s'il négligeait, en terminant, de traiter des intérêts locaux. Économiste, il souhaite, dans un but social, le morcellement des patrimoines en France ; tandis que, par un desideratum d'artiste, il réclame à l'étranger le maintien de la grande propriété.

Ces réflexions justes et spirituelles sont présentées dans une forme nerveuse et vivante. Nulle période. Style haché. La phrase est courte -, alerte, elle part, siffle et frappe au but. D'une variété infinie, elle se joue d'elle-même. Point de néologismes, mais des tournures neuves, ou plutôt rajeunies. Bref, langue mi-grecque, mi-gauloise, avant tout pittoresque.

Ce pamphlet attire sur Paul-Louis les rigueurs du parquet. « En vérité, observe-t-il, il n'y a plus moyen de causer légalement avec le gouvernement.» — Trois mois se sont écoulés depuis la publication du Simple

discours. Le ministère public a toujours hésité à poursuivre. Tout à coup, il se détermine et porte contre son auteur cette triple accusation :

Courier a offensé le roi.

Courier a provoqué à l'offense du roi.

Courier a outragé la morale publique et religieuse.

Le procureur général requiert qu'il plaise à la Cour : c( Lui appliquer Tarticle 8 de la loi du 17 mai 18 19. »

Au cours de l'instruction, les deux premiers chefs sont prudemment écartés, et Toutrage à la morale publique subsiste seul. Paul-Louis raconte plaisamment, dans le compte-rendu de ce procès, où il donne libre carrière à son imagination inventive, qu'on espérait le voir condamner au maximum de la peine, c'est-à-dire en douze ans de prison, savoir : cinq ans pour le premier délit, cinq ans pour le second, deux ans pour le troisième. Si nous en croyons ce récit fantaisiste, Courier cherche à entrer en pourparlers avec l'accusation et à transigera l'amiable pour un an de prison.

Voilà donc Paul-Louis poursuivi, en vertu de la loi qui punit Toutrage à la morale publique et religieuse.

Nous devons constater, à l'honneur de la Restauration, que plusieurs de ses ministres s'efforcèrent, avec l'aide des députés indépendants, de contenir la presse sans l'asservir. Sous la loi de 18 19, celle-ci voit tomber ses plus lourdes entraves et jouit d'une liberté de trop courte durée. La législation, de pré-

ventivc qu'elle était, devient seulement répressive ; la censure est abolie, et chacun peut publier ses pensées, sous l'obligation de répondre de ses écrits. On ne trouve, parmi ses dispositions, ni autorisation préalable, ni privilège exclusif: c'est la réalisation des promesses de la Charte. Pourquoi M. de Serres, le 25 mars 1822, réclamait-il l'abrogation de cette loi progressive, son œuvre pourtant, à laquelle son nom méritait de rester attaché ?

Jusqu'en 18 19, la morale avait été une et s'était simplement appelée la morale. En raillant la cour d'autrefois, pour des licences dont il est disposé d'ailleurs à parler avec l'exagération du pamphlétaire, Courier a-t-il attaqué la morale^ qui n'est pas^ à coup sûr, celle de telle ou telle religion, ni de certains intérêts, mais cette raison supérieure qui, nous éclairant sur le juste et l'injuste, est comme le résumé des vérités éternelles , gravées par Dieu au cœur de l'homme.

Cette loi ne définit pas le délit qu'elle réprime , et les Chambres , loin de redouter cette incertitude , Font voulue et préméditée. L'expression « morale publique et religieuse » a, suivant elles, en efîet, l'avantage de ne rien exclure en ne désignant rien. Plus tard on croira légitimer l'article 8 qui nous occupe, en disant : « Il est difficile et fâcheux de définir les délits de la pensée, et plus commode de laisser au juge

un pouvoir discrétionnaire qui assure une répression efficace et intelligente, (i) »

Etrange doctrine^ qui va à rencontre de toute idée reçue sur les vrais caractères de la loi pénale !

Le défenseur de Courier, amené, dans sa plaidoirie, à discuter cette loi, nouvelle alors, et depuis si souvent étudiée, remarque qu'elle semble autoriser, par son élasticité même, l'interdiction de toute discussion un peu vive. Un mot échappé, une pensée formulée en des termes trop crus , exposeraient quiconque cherche de bonne foi la solution des problèmes pendants aux rigueurs de la justice. Cet article a pour but de sauvegarder la vérité; mais ne risque-t-il pas d'entraver ses manifestations et son épanouissement?

Du moins le législateur de 1819 confie l'application de cette loi au jury. Il a compris avec les nobles esprits et les savants publicistes de la Restauration, que si le meilleur juge pour le commerce est le commerçant, le meilleur juge pour Tarmée le militaire, le meilleur juge pour les délits d'opinion est, en vertu du même principe, l'opinion, c'est-à-dire la nation, c'est-à-dire le jury. Et un magistrat lui-même (2), commentant cette loi avec l'autorité d'une longue expérience, a pu déclarer que, si l'institution du jury présente quelques

(1) Discussion de la loi sur la presse, 1868. M. i^inard, ministre de la justice.

(2) M. Ghassan, av. gcn. à Rouen.

inconvénients, sans le jury, la liberté de la presse n'est qu'un leurre.

Par une interprétation judaïque de la loi, lord Mansfield, au dernier siècle,, avait tenté de retirer les procèsde presse au jury, pour les transférer à la magistrature. Toute l'Angleterre, whigs et tories, protesta contre cette prétention, et peu après Fox présentait au Parlement un bill, depuis lors respecté, qui rétablissait la compétence exclusive du jury. Ainsi, il sauvegardait les droits de la liberté et les intérêts de la magistrature. Celle-ci, en effet, n'a plus eu à craindre de s'engager dans une voie périlleuse, où son caractère aurait pu être compromis et son autorité légitime discutée, au milieu des ardeurs de la lutte.

Avec son sens pratique toujours éveillé, le général Foy disait : « Pas de tribunaux d'exception, commisce sions militaires ou auties : personne distrait de « ses juges naturels; le jury pour tous les crimes ou « délits politiques, et les délits de presse compris « dans cette catégorie... Ce sont là des vérités « acquises. Un peuple serait bien à plaindre de les « oublier. » Toutefois^ quelle nation les abandonnerait à jamais? S'il y a des mutilations partielles du droit, ce qui survit ramènera tôt ou tard ce qui a été perdu !

Courier n'est pas si ignorant de la loi et des dispositions du parquet, qu'il ne sache à quoi l'exposent sa malice et ses emportements calculés. Oyez pourtant, comme il feint l'étonnement et joue la bonhomie !

sa 22 ^^

« Si jamais homme tomba des nues, raconte-t-il, « ce fut Paul-Louis à la lecture du papier timbré ! Il c( quitte ses bœufs, sa charrue et s'en vient courant à « Paris, où il trouve tous ses amis non moins surpris « de la colère de ce monsieur De Pampelune, et en « grand émoi la pluparr. Il n'a pas été voir Jacquinot, « comme le lui conseillaient quelques-uns, ni le sub- « stitut de Jacquinot, qu'on lui recommandait de « voir aussi, ni le président, ni les juges, ni leurs « suppléants, ni leurs clercs, non qu'il ne les crût « honnêtes gens et de fort bonne compagnie, mais « c'est qu'il n'a point envie de nouvelles connais- « sances. »

Je voudrais vous introduire , messieurs , dans l'enceinte trop étroite de la Cour d'assises. L'audience est publique, sans doute, mais nous savons (pour l'avoir expérimenté) ce qu'il faut entendre par là. Chacun peut entrer, après que titulaires de sièges privilégiés et invités d'ordres divers ont pris possession de leurs places. La curiosité, fort excitée par les procès politiques, est d'autant plus vive que l'accu'sé jouit d'une notoriété plus grande. On s'est hâté, et, dès l'aube, une foule compacte s'est massée à la grande porte de la Cour. Les places sont envahies bien avant l'heure, au point que la Cour doit pénétrer dans la salle par une fenêtre s'ouvrant sur une terrasse. Les avocats en robe se pressent dans les couloirs et sur les bancs de la défense. Public bourdonnant et

rieur. Le voisin dit à son voisin : « L'accusé fera sans doute entendre quelque mordante diatribe, car il vient de fendre la foule et d'entrer, muni d'un portefeuille gros de promesses. Les jurés s'installent confortablement et sourient complaisamment. Les débats, en eflfet, n'auront rien de poignant aujourd'hui, et c'est plaisir de juger un homme de beaucoup d'esprit, assisté d'un avocat en réputation. Quelques dames, on les connaît pour les avoir vues au Parlement ou à l'Académie. Elles ont, croient avoir ou voudraient avoir un salon. Que penserait donc le public obligé de cette solennité littéraire, si elles n'étaient arrivées exactement, en toilette, comme pour une première représentation de la Comédie Française? Dans l'espace réservé derrière le fauteuil présidentiel, on remarque des magistrats, qui connaissent déjà Courier, des académiciens, qui ne l'ont pas admis dans leur compagnie, de ces grands personnages, de ces hauts seigneurs que l'accusé a peints dans le Simple discours. Pour la partie basse de la salle, Courier est une victime populaire, et, sur l'estrade, il est l'ennemi.

L'interrogatoire commence. Courier ne trompe pas l'attente du public. Monsieur le président lui reprochet-il d'attaquer la religion ? « Cela n'est pas contre la « religion, riposte-t-il, mais contre les prêtres, tout « au plus. Ne confondons point les prêtres avec la « religion, comme on veut toujours faire. » Riant de l'influence des femmes sur la politique générale et sur

les fortunes particulières, il appelle Madame de Pompadour le premier ministre de Louis XV. Enfin, si Monsieur le président fait observer que les reproches adressés aux familles nobles pourraient Tétre aussi à celles qui ne le sont pas : « Qu'appelez-vous « reproches^ répond-il. Tous les mémoires du temps <r vantent cette galanterie^ et la noblesse en était fière, ce comme de son plus beau privilège. La noblesse prête tendait devoir seule fournir des maîtresses aux « princes, et, quand Louis XV prit les siennes dans « la roture^ les femmes titrées se plaignirent. »

On le voit, messieurs, par la fermeté, la présence d'esprit, Tà-propos et Thumour, sa contenance est pareille à celle de Beaumarchais dans le procès Gœzmann.

M. de Broë, avocat général, est chargé de soutenir l'accusation . Il a déjà rempli cette mission dans plusieurs procès politiques, mission peu récompensée par les applaudissements du public. Tous cependant, amis et adversaires, reconnaissent en lui la sincérité d'un talent un peu déclamatoire, mais soutenu, l'expérience d'un homme instruit, la dignité d'un caractère sans parti pris. La loi existe-, il est tenu de requérir en son nom, et accomplit son devoir sans violence ni faiblesse.

Nous dirons comment Paul-Louis est injuste envers Torgane du ministère public, mais voyons d'abord avec quelle animosité comique il dissèque son réquisitoire.

L'interrogatoire terminé, M. Tavocat général prend la parole, ou, pour mieux dire, prend son papier, et, oppressé par une subite indignation, lit un discours fort étendu. Il commence par son commencement, car il n'en a qu'un, paraît-il. pour toutes les causes de ce genre. Cette préparation studieuse permet à l'orateur de prononcer, avec une égale complaisance, quatre exordcs rangés en un bel ordre.

Le premier exorde comprend un éloge de la souscription, une apologie des souscripteurs, un dythirambe en l'honneur de Chambord.

« Un exécrable forfait, s'écrie-t-il, avait privé la « France d'un de ses meilleurs princes. Un espoir « restait toutefois. Un prodige, une royale naissance « se renouvela. Un cri de reconnaissance et d'admi- « ration se fit entendre. Une antique et auguste habi- « tation avait fait partie des apanages de la couronne-, « une pensée noble se présenta tout à coup, et elle « fut suivie de l'exécution -, ce fut à l'amour qu'un « appel fut adressé. »

Le second peut ainsi se résumer : qui vous force à souscrire ? Gardez vos deniers, s'il vous plaît, mais du moins ne « glacez pas l'élan » de coeurs plus généreux que le vôtre. Le but de ce morceau est de fixer le terrain de la discussion, ce terrain, théâtre de tant de luttes et témoin de fortunes si contraires !

Troisième exorde: la loi est trop bénigne; il faut du moins, selon l'expression de M. de Broë, l'appliquer aux publicistes d'une manière « frappante. »

Le pamphlétaire est d'autant plus coupable qu'il ne publie que des pamphlets . Les théories qui sont développées sans trop d'inconvénients dans un gros livre, que nul ne lit, ne sauraient être tolérées dans un

libellé que l'on s'arrache

La discussion ne serait pas exactement circonscrite , si l'on n'établissait , dans un quatrième et dernier exorde, que répéter ce que l'histoire enseigne est se faire l'agent de la calomnie, et que flétrir les vices de quelques-uns est attenter à la morale de tous.

Ces points acquis au débat, nous touchons au nœud de la question : Courier est-il coupable? et dans quelle mesure? M. l'avocat général, qui ne peut manquer de nous édifier sur ce point, lit avec indignation les passages incriminés, sans indiquer toutefois en quoi ils sont répréhensibles. Qu'en est-il besoin? L'ouvrage n'est-il pas écrit dans un mauvais esprit? Courier ne s'écrie-t-il pas : « O vous, législateurs, nommés par les préfets ! » et ne donne-t-il pas à entendre que ces derniers voudraient faire marcher la France ? Semblable supposition est-elle, messieurs, d'un honnête homme? Inutile de rechercher davantage si l'accusé doit être condamné^ et M. de Broë termine ce mouvement oratoire en apostrophant Paul- Louis sous le nom de : « Vil pamphlétaire ! « comme jadis un prédicateur, interpellant Pascal, l'avait appelé : « Tison d'enfer ! •

Sans descendre à l'examen de questions de texte

ou de fait , sans quitter ces régions sereines où peut vivre son éloquence, M: de Broë célèbre les gloires de la monarchie et traite, comme elles le méritent, la Révolution^ ses pompes et ses œuvres. Enfin Thonorable organe du ministère public conclut : « Vous condamnerez Courier, et ferez ainsi un exemple qui satisfera la société . »

— Oui^ ricane Paul-LouiSj la Société de Jésus.

Berville, nous l'avons dit, est le défenseur de Taccusé.

Une pléiade d'avocats éminents donne alors le spectacle d'un Ordre distingué par le talent, élevé par le caractère, jaloux de son indépendance, ne sacrifiant jamais les intérêts de la défense à son respect de la magistrature et plein en retour de respect pour une magistrature, que ses lumières et ses travaux en rendent éminemment digne. Les prétoires retentissaient, dans de nombreux procès politiques, de l'éloquence des procureurs et avocats généraux de Marchangy, de Ravignan, de Vatimesnil. Il semble d'autre part que l'on prépare des triomphes au barreau. L'opinion publique se déclare en faveur de ses représentants, car elle sait qu'en prêtant l'autorité de leur talent et de leur caractère à des journaux, comme le Constitutionnel, le Courrier et les Débats, à des hommes comme l'évèque de Pradt, Tavocat Mérilhou, le chansonnier Béranger, — coupables de

ne point partager les sentiments officiels, — ils défendent les plus graves intérêts et les causes les plus hautes. L'éloquence de la barre et l'éloquence de la tribune s'apportent un mutuel appui et participent de la même destinée. Discussions législatives, procès politiques, qu'importe ! — Ce qui est en jeu dans ces débats, c'est, dans le présent comme dans Tavenir, le droit et la liberté !

On voit apparaître des avocats jeunes encore, grâce auxquels le barreau de Paris brille dans notre siècle du plus vif éclat. Odilon Barrot, Marie, Crémieux Bethmont, Liouville ne viendront que plus tard ; mais au premier rang se distinguent Hennequin, et déjà Paillet, vigoureux dialecticien, Dupin, plus vif, Chaix d'Est- Ange, plus entraînant.

Grâce à son talent disert et à ses goûts de lettré, on retrouve aisément la figure de Berville parmi les physionomies plus accusées de ses confrères. Son talent n'a rien d'extérieur, et ses aimables qualités lui survivent, comme ses plaidoyers eux-mêmes. Avec de la circonspection et de la douceur, il a de la fermeté, quand il le faut absolument, et de la dignité toujours. Ennemi du faste et de l'agitation, ami du repos et des arts, il semble qu'il se croie plutôt desfiné au second rang qu'au premier. La passion lui fait naturellement défaut, mais, de plus, l'effort manque, et l'on dirait d'un artiste qui se ménage. S'il est de son temps pour le fond, il ne l'est pas pour la forme, et exprime des idées nouvelles dans un style qui n'a ni la mâle sim-

plicité de la langue classique, ni Téclat de celle d'alors, ni la précision et la rapidité en honneur aujourd'hui. Comme Isocrate, visant plus à captiver qu'à convaincre^ il n'est pas exempt de recherche et tient trop à plaire. Parole polie et froide comme le marbre -, talent auquel semble avoir été refusée la chaleur du soleil !

Sa réputation d'avocat académique est parvenue jusqu'à un vigneron, mais — c'est le vigneron de la Chavonnière; et l'affinité de leurs goûts littéraires rapproche naturellement ces deux esprits, pourtant si différents l'un de l'autre. Causeur élégant, plutôt qu'orateur de la barre, Berville est le défenseur désigné, à qui Courier devait songer à remettre sa cause.

Berville. après un exorde un peu déclamatoire, mais, on doit le lire, dans le goût du jour, discute point par point les prétentions du ministère public^ et d'abord le principe même de l'accusation.

Pour mettre un homme en jugement, dit-il en résumé, il faut s'appuyer sur un texte \ on en cherche un qui, tant bien que mal, s'applique à l'écrit poursuivi. C'est ainsi que "dans les procès de presse reviennent sans cesse les accusations banales d'attaque contre le roi et les Chambres, de provocation à la désobéissance aux lois, d'outrage à la morale publique. Serait-ce que la liberté de la presse n'est que la faculté de dire au pouvoir ce qu'il lui plaît qu'on dise ? Les expressions « morale publique » sont un

avertissement donné par le législateur de ne point faire du Code pénal le vengeur de doctrines personnelles. La morale que vise le législateur n'est p>oint celle d'un homme, d'une secte, d'une école ; c'est cette morale absolue, universelle, immuable^ contemporaine de la société elle-même^ constante au milieu des vicissitudes, et supérieure à toutes les opinions humaines, qui n'est point de réflexion, mais de sentiment^ point de raisonnement, mais d'inspiration, qu'on ne trouve point autre à Paris qu'à Philadelphie... Or^ si l'écrit qui est déféré à la Cour outragait en effet cette morale, vous n'eussiez point supporté de sang-froid, messieurs les jurés, la lecture des passages inculpés. Vos murmures auraient à l'instant même révélé votre indignation^ et votre conscience n'aurait pas attendu , pour se soulever, les syllogismes d'un orateur !

Puis, l'avocat se demande quel est l'objet précis de la poursuite.

Nous reproche-t-on d'avoir menti? ou d'avoir dit la vérité ? Notre réponse, en toute hypothèse^ est dans ce dilemme : Niez-vous les faits historiques relevés dans le Simple discoursl Nous offrons de les établir. Les avouez- vous au contraire, en les déclarant blâmables? Nous ne saurions être coupables pour les avoir stigmatisés. Dire d'un courtisan après Montesquieu, Bassompierre, Mézerai, qu'il use souvent du nom et des biens du prince dans son intérêt personnel, est-ce donc outrager la morale? Combien

d'orateurs, sacrés ou profanes, ont réprouvé avant lui les vices de la Cour ? La princesse de Conti et mademoiselle de Montpensier ne furent ni moins sévères dans le fond, ni moins franches dans la forme. Jamais s'avisa-t-on de poursuivre les prédicateurs virulents, les auteurs satiriques, ou ces spirituelles conteuses, pour avoir dévoilé le vice, même dans une improvisation emportée, pour avoir constaté la vérité, même en la brodant d'une plume acérée et légère ? — Paul-Louis fait observer luimême qu'on le dépeint volontiers comme une sorte d'Alceste. Or, la censure, si jalouse, interdit-elle jamais le Misanthrope^ parce que le bourru, point méchant, bien que parfois de méchante humeur, dit son fait à chacun en des termes très vifs? 11 n'est plus permis alors de donner à entendre qu'il existe des femmes curieuses, et qu'il pouvait se trouver des avocats bavards !

Courier oppose la simplicité de la vie rustique au luxe de la cour -, on défend contre lui et la cour et son luxe. Il s'indigne de scandales avérés -, on se scandalise de son indignation. Il plaide la cause de la morale publiquement outragée ; on l'accuse d'outrager la morale publique !...

Aussi bien, notre client n'est pas un mécréant, et sa vie en fait foi : « Par quelle inconcevable fatalité, « demande le défenseur, tout ce qu'il y a de plus c( honorable dans la littérature, semble-t-il succès- « sivement appelé à siéger sur le banc des accusés ?

c( Tour à tour le spirituel rédacteur de la Corres- « pondance administrative^ et Tingénieux Ermite de « la Chaussée-d' Antin , l'auteur des Deux Gendres « et l'auteur des Délateurs ont porté sur ce banc t leurs lauriers, les Bergasse et les Lacretelle, leurs « cheveux blancs, l'archevêque de Malines, sa toge f épiscopale, le peintre de Marius, ses longues infor- « tunes. La Cour d'assises semble être devenue une « succursale de l'Académie française... »

Il ne faut pas, s'écrie Berville enterminant, que cette accusation d'outrage à la morale publique devienne pour la France ce que fut l'accusation de lèse-majesté pour Rome dégénérée !

Un murmure approbateur se fait entendre, bientôt suivi d'un long silence. « L'accusé, dit-on, ajoutera à « cette ingénieuse plaidoirie quelques piquantes « observations, relevées de mots et d'épigrammes. »

A l'en croire, celui-ci l'eût en effet souhaité, mais voix et présence d'esprit lui font subitement défaut. Cette impression de trouble, que produit l'appareil de la justice, est, en effet, ressentie par ceux qui, abordant la barre pour la première fois, prétendent se défendre eux-mêmes. Tant de regards braqués sur eux, les expressions qui trahissent la pensée, la phrase qui s'égare, les interruptions possibles, les contradictions menaçantes ont déconcerté les mieux doués d'entre eux. On vient allègre, confiant en sa parole.

comme en son droit, puis, quand on a devant soi le Tribunal, et autour de soi le public, juges à des titres divers, quand il faudrait se lever et produire le chefd'œuvre élaboré dans le recueillement, alors, une sorte de fièvre s'empare de vous, la respiration s'embarrasse, la mémoire indécise flotte à l'aventure, un nuage enveloppe l'intelligence, on demeure muet, inerte, inconscient, et bienheureux celui qui peut répondre au président : « Je n'ai rien à ajouter pour ma défense. »

Malgré son attitude résolue durant l'interrogatoire, Paul-Louis n'a peut-être pu se soustraire à cette impression. Mais, pour qui le connaît bien, il est permis de supposer un autre motif à son silence. Peu de jours auparavant, il écrivait à sa femme : « Les « avocats croient et espèrent que je ne réussirai pas ; (( je suis à peu près sûr du contraire, si je me décide « à parler. »

Et il se tait.

Ne craindrait^il pas leurs railleries, d'aventure? A notre sens, il agit sagement en se défiant de la barre et des redoutables périls de l'improvisation, et en s'en tenant aux succès de l'écrivain, maître et sûr de sa plume.

Courier, s'il eût parlé, eût-il d'ailleurs obtenu un acquittement ? Il est permis d'en douter. M. de Broë avait convaincu le jury, qui, à l'unanimité, déclare l'accusé coupable. Courier est condamné à deux mois de prison et deux cents francs d'amende.

C'est à Sainte-Pélagie qu'il subit sa peine. Il y reçoit à diner Manuel et La Fayette, et, tandis qu'il converse avec ses hôtes, Béranger, dans une chambre voisine, fredonne ses premières chansons. Parlant de Courier, Béranger disait alors : « A sa place, je ne donnerais pas ces deux mois de prison pour cent mille francs! » On le voit, messieurs c'est Tàge d'or des condamnés politiques.

Ainsi finit ce procès de presse. — Les années passent-, les procès restent.

Courier a préparé sa défense et, s'il ne la prononce pas, il l'insérera bientôt dans le compte-rendu de son procès. Comme il excelle à donner à ses récits la forme du drame ou de la comédie, ce nouveau pamphlet obtiendra un succès d'enthousiasme — et ce sera sa façon de se venger de ses juges.

Quand nous disons « ses juges, w entendons-nous, messieurs, c'est «tout le monde» qui serait lemot exact, car il n'épargne personne, — pas môme son avocat!

C'est d'abord M. le procureur général qui, assurel-il, compte faire payer les railleries de Courier au premier écrivain de talent qui lui tombera sous la main. C'est M. le président De Haussy qui dans un résumé polixe amplilie les raisons déjà déduites.

Les jurés ne sont pas mieux traités : «choisis, triés, d'ailleurs de probité non suspecte,» dit-il. — Mais il raille surtout M. de P>roé et son langage. C'est vrai-

ment une chose étrange à concevoir que cette barbarie d'expression cians les apôtres du grand siècle. Les amis de Louis XIV ne parlent pas sa langue. On entend célébrer Bossuet, Racine, Fénelon en style de Marat, et la cour polie en jargon des antichambres de Fouché. Puis, raillant sans merci la phraséologie d'un certain monde, il remarque : « Ainsi parlent ces gens « nés autrement que nous, c'est-à-dire bien nés, qui « se rangent à part, avec quelque raison ; classe pri- « vilégiée, supérieure, distinguée. Veulent-ils s'expri (( mer noblement? Ce ne sont qu'altesses, majestés, « excellences, émincnces. Ils croient que le style « noble est celui du blason. »

Si Courier bafoue ceux qui l'attaqi.ent, il atïecte pour son défenseur une indulgence un peu blessante. Quand il apprécie en ces termes son plaidoyer : « Ainsi parla M* Berville avec beaucoup de facilité, de netteté dans l'expression et assez de force parfois,» il témoigne de sa sévérité. Circonstances aggravantes : cette fois, il est en état de récidive et ne semble pas un client très disposé à la gratitude.

Le plaidoyer de Berville pécherait^au dire d'esprits, d'ailleurs excellents, par une recherche exagérée de la forme, et manquerait de vigueur, de mouvement et d'éclat. — C'est une tâche malaisée de répondre à l'attente d'un auditoire délicat et exigeant, déparier pour un maître dans l'art de bien dire^ de défendre un écrit éloquent sans avoir à soutlrir de l'elfet inévitable d'une périlleuse comparaison. L'habileté de

l'avocat est mise cette fois à une assez rude épreuve ; et, certes, il n'est pas généreux de laisser supposer qu^il fut inférieur à sa mission. Courier n'a peutêtre pas été défendu comme il eût désiré Têtre ; mais le plan de la plaidoirie est toutefois bien conçu, fidèlement suivij les preuves enchaînées, le style, trop étudié sans doute ^ remarquable du moins par sa i^ràce et son élévation :, enfm, des allusions discrètes en relèvent le ton^ et des citations choisies avec bonheur viennent à Tappui d'une solide argumentation.

Il est intéressant de voir Courier, cet esprit ingénieux, refondre le plaidoyer de Berville, le renouveler presque sans éléments nouveaux, le développer dans une forme étincelante. Maniant la critique et distribuant le ridicule d'une main souple, Paul -Louis décoche, chemin faisant, les traits d'une satire bouffonne et sérieuse tout ensemble qui, par là^ fait naître le blâme en excitant le rii-e.

A l'en croire, il n'a répété que ce que chacun sait ^ comme les gens de cour, les singes ont de la malice, les reptiles du venin, les animaux féroces de la rapacité. Ce serait conscience d'envoyer un galant homme en prison pour avoir énoncé des vérités si simples !...

Et, quant aux expressions, est-on coupable d'appeler un chat un chat et Rollet un fripon? « Je <f suis du peuple, dit-il, avec sa naïveté voulue, '( je ne suis pas des hautes classes, quoique vous en « disiez, monsieur le Président-, j'ignore leur langage, « et je n'ai pas pu l'apprendre. Soldat pendant

« longtemps, aujourd'hui paysan, n'ayant vu que les « camps et les champs, comment saurais-je donner « aux vices des noms aimables et polis ? Dans cet « écrit d'ailleurs, je parle à des gens comme moi, « villageois, laboureurs, habitants des campagnes ; « et si l'on m'imprime à Paris, vous savez bien pour- « quoi , Messieurs , c'est qu'ailleurs , il y a des « préfets, qui ne laissent pas publier autre chose « que leur éloge. Les gens pour qui j'écris n'en- « tendent point à demi-mot, ne savent ce que c'est * que finesse, délicatesse, et veulent à chaque chose « le nom, le nom français. »

On peut bien invoquer la morale, grand mot, qui ne sert ici qu'à masquer la véritable cause du procès. L'éducation du duc de Chartres est vantée, la noblesse raillée, l'ancien régime dépeint : — Voilà le crime I Autre chose pourtant est une accusation politique, où tout doit être apprécié politiquement ; autre chose, un délit nettement caractérisé portant sur un fait unique, isolé, précis. Les débats, purement privés, ne réclament pas ce large examen, cette haute vue^ indispensables au juge, appelé par l'Etat à se prononcer sur une question qui intéresse l'Etat.

Les jurés, ainsi avertis^ ne se prendront pas au piège qu'on tend à leur bon sens. Condamner Courier serait innocenter la cour. « Quels exemples, « par là^ ils proposeraient à leurs femmes, et quelles « leçons ils donneraient à leurs enfants ! »

La plaidoirie de Courier est un nouveau pam-

phlct, a-t-on dit. Sans doute ! Mais Courier sait exalter le genre qu'il affectionne et le venger des mépris qu'affichent ses adversaires pour cette forme littéraire. Le pamphlet est Tune des armes les plus redoutables de la polémique. N'est-ce pas celle de tant de philosophes et d'orateurs^ depuis Démosthène jusqu'à Franklin, qui, chacun à sa façon, défendit des causes généreuses. De ces hommes, les uns subirent la prison; les autres moururent sous le glaive ou burent la ciguë. Le pamphlet est un trait qui, s'il blesse celui qui en est atteint, peut tuer qui le lance.

Le temps, qui ruine souvent les œuvres de la polémique et leur assigne leur réelle valeur, a passé sur celles de Courier. Elles sont debout ; on les relit toujours, et Ton regrette qu'une mort tragique et prématurée soit venue trop tôt glacer sa main.

Il ne suffit pas de louer en lui le littérateur et l'homme d'esprit. Le Simple Discours, le compterendu de son procès, l'ensemble de ses œuvres ont une portée plus haute, car elles sont en partie vouées à la défense des principes, qui sont et qui resteront le ondement de notre ordre politique. Paul-Louis, naturellement imbu des principes de 89, est animé de l'esprit même des générations laborieuses de son temps -, de là, sa popularité, et, ce qui est d'un prix autrement estimable, son inlluence sur l'opi-

nion publique. En rappelant les abus de rancien régime, il s'efforce d'assurer les conquêtes de la Révolution -, en détrompant la France sur l'œuvre vaine de Tempire, il nous conseille de nous sauver des sauveurs; et, ainsi, il contribue à la fondation de Tordre démocratique en France.

Enfin, malgré tout^ il ne saurait désespérer de son pays; comparant^ en sa langue familière, le progrès à un coche : « Il va, mes chers amis, dit-il, et ne cesse d'aller. Si sa marche nous paraît lente, c'est que nous vivons un instant ; mais que de chemin il a fait depuis cinq ou six siècles ! A cette heure, en plaine roulant, rien ne le peut plus arrêter... »

Bon citoyen, et cœur vraiment français^ il ne méconnaît donc ni son temps, ni le peuple dont il est, et s'il recueille avec soin les enseignements du passé, c'est avec foi qu'il salue l'avenir (i) !

De ce procès, messieurs et chers confrères, nous pouvons tirer un enseignement. Courier fut condamné. Mais fut-il atteint dans son influence et dans sa popularité? Les pamphlétaires s'imposèrent-ils

(i) Témoignage du souvenir de gens de goût et de la reconnaissance d'hommes indépendants, un monument fut élevé en l'honneur de Courier, au mois de juillet 1876, non loin du lieu où l'illustre pamphlétaire périt assassiné. Lettréset libéraux s'unirent alors pour lui rendre un suprême hommage.

plus de réserve à Tavenir, et la moralité fut-elle mieux respectée? La Restauration ne tira de cette poursuite aucun profit véritable, et ce n'est point par de tels procédés que son autorité pouvait être affermie.

D'ailleurs, les poursuites de ce genre sont parfois plus dangereuses pour ceux qui en ont pris Tinitiative que pour ceux-là môme qui en sont Tobjet. Elles peuvent être téméraires^ si elles visent un homme, comme Courier, en possession de la faveur publique, en état de ' se défendre , sinon de se venger. Sans doute, messieurs, la loi, égale pour tous, doit punir le coupable sans distinction, pamphlétaire applaudi, soldat heureux, tribun populaire, comme le plus obscur d'entre les Français-, mais s'il n'y avait pas de coupable et qu'il y eût seulement un adversaire, si la loi, au lieu d'être appliquée selon l'esprit du législateur, était interprétée au gré des passions du moment et des intérêts du pouvoir, une grave injustice et une lourde faute politique seraient à la fois commises.

Le malheur veut, en effet, que tout procès de presse comporte en réalité deux jugements : celui du tribunal, celui de l'opinion. Toutes les fois que l'accusation est légitimée par la conscience publique, celui qui a cherché la renommée dans le bruit est bientôt la juste victime du scandale qu'il a soulevé; mais si, par une funeste confusion, la poursuite est dirigée contre l'écrivain lui-même, et non contre son oeuvre.

si Ton veut moins atteindre un coupable que diminuer un adversaire, la condamnation peut se retourner contre l'auteur de la poursuite et frapper plus haut que l'accusé !

Dans son impartialité, la Cour rend des arrêts; elle ne rend pas des services; mais il faudrait encore qu'on ne parût lui en demander jamais.

fjiri». — rmprimerte Alcan-LévT, nie de I.afîiTette. '<».

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