XVIII. — DU MÊME AU MÊME
Rome ce aa mars 1718.
Monsieur,
Je ' rendis mercredi dernier la lettre dont javois Ihonneur detre le porteur. Je ne doute point que ce Gard, nait déjà parlé au Pape des affaires de France, il a trop d'intcrest de ménager la bienvcillence de S. A. R., il scait jusqu'où va son pouvoir.
Jay fait quelques reflexions cy jointes que je feray faire a ce Gard., et qui seroient inutiles s'il ne luy faloit des motifs apparents pour couvrir les raisons secrètes qui le feront agir, elles serviront encore comme une pierre de touche a connoitre si co Gard, agit dans la sincérité car sil ne porte pas le pape a rechercher lamitié de S. A. R. par un accoraodcmcnt avec le clergé c'est une preuve invincible
1. Arch. Nat., K 137, 7". Réponda le 3 avril: compliment sur son heureuse arrivée.
a. Id., 7'" Point de réponse, attendre de ses nouvelles.
42 UN PROCUREUIl GÉNÉRAL DE CLUNY
qu'il a de grands engagements ailleurs ainsi quil ma été asseuré depuis deux ji^urs par une personne qui le pourroit aisément scavoir et ainsi que je lavois pénétré.
Je scauray bientôt la pensée de ce Gard, et ce quil veut faire ; sans luy les meilleures raisons ne vaudroint rien du tout, et lesmoindres raisons seront les meilleures du monde pourveu qu'il nait point d'engagements indissolubles ailleurs. Cest la im principe dont il ne faut jamais s'écarter, et si malheureusement il se trouve trop engagé avec une puissance adverse en sorte quil ne puisse satisfaire son Altesse Royalle sans se brouiller avec lautre alors il ne se conclura jamais rien a Rome a moins que cette cour se trouvant un peu pressée par les Alemans, soit obligée davoir recours a S. A. R.
Enfin, Monsieur, je noublieray rien pour aprofondir touttes choses, et presser la conclusion de cette affaire auprès de Gard, trop puissant par les plus forts et les plus puissants motifs que je pourray trouver. Le tout a la plus grande gloire de Dieu, de Son Alt. Royalle et de la nation.
Je vous supplie Monsieur de vouloir bien asseurer Son Altesse Royalle de ma fidélité, de mon zèle et de toutte mon aplication a luy avancer la satisfaction qu'elle désire en cette affaire et en tout ce qui regardera son service.
Ge Gard, ma fait plus de civilités que jamais, il me dit que mon voyage avoit été bien long, quil luy paroissoit quil y avoit six mois que jetois dehors, il me demanda quant est-ce que je voulois aler au S^ Père, que je navois qua l'aler trouver et quil my conduiroit luy mesme. Deux accès de fièvre mont empêché jusqua presant davoir cet honneur. Je suis persuadé que ce Gard, sera présent lorsque jauray Ihonneur de parler au Pape, je ne diray pourtant rien sur lesaffaires présentes a moins que je ne sois interrogé et jeprendray bien garde alors a ce que je diray. Le Pape sera bientôt informé de mes reflexions, il me reste de vous demander instamment la continuation de votre bienveillance et detre persuadé que je seray a jamais avec un véritable et très respectueux attachement. Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
D. Joseph de Peint
A cette lettre était joint le mémoire suivant, écrit de la main de Doni de Peint : il nous montre clairement que ce que voulait le duc d'Orléans, et ce pour quoi il sollicitait Tinfluence du cardinal Dataire, c'était que Clément XI donnât sur la Bulle Unigenitns les fameuses « explications » que réclamaient depuis si longtemps le cardinal de Noailles et les évêques de son parti.
Reflexions * sur les affaires du temps .
Si Sa Sainteté ajustoitles alï'aires de la Constitution il paroit qu'elle y trouveroit son honneur particulier, son infallibilité établie et les interest du S' Siège.
Elle y trouveroit son honneur puisqu'il est honorable au S^ Père d'en user coninie J. C. en a usé envers S' Thomas et autres.
Elle y trouveroit son infallibilité établie puisqu'on explique tous les jours les conciles œcuméniques et la S'* Ecriture ce qui sert plutôt a établir qua déroger a leur infallibilité.
Eniin elle y trouveroit les interest du S' Siège puisque les affaires de la constitution finies aux désirs de son Altesse Royalle on ne peut dire combien ce prince dune magnificence et générosité royalle pourroit rendre a son tour des services au S* Siège.
La paix de l'Italie suivroit la paix de l'église de France et sa Sainteté rentreroit infalliblement dans ses droits et dans Commachio d'abord que S. A. R. voudroit sinteresser ou se déclarer en faveur du S* Siège et de la paix d'Italie.
L'Espagne seule nest pas en état de soutenir les droits du S* Siège, ny de luy faire restituer ce que lempereur luy retient.
L'empereur afermi, retranché et maitre en quantité de villes ditalie dou il tirera toutte sorte de secours çt de subsistance et qui seront pour ses troupes des lieux de refuge et de rafraîchissement en toutte occasion, l'empereur dis je assiégé dans l'Italie comme dans une seule et forte place par quarante ou cinquante mille Espagnols na du tout rien a craindre. D'ailleurs vint mille alemants aguerris et dans leurs états et a qui rien ne manquera seront plus que suffisants pour faire teste a cinquante mille espagnols qui nont jamais tiré lepée et qui manqueront a la lin de bien de choses nécessaires quelque précaution que Ion prene si larmée despagne a tant soit peu du dessous elle court grand risque d'être toutte taillée en pièce, nayant aucune place forte sous le canon de laquelle elle se puisse retirer.
Mais si larmee despagne ne fait pas assez de conquêtes (ce qui paroit impossible) pour prendre des quartiers dhiver en Italie et que les princes ditalie les leurs refusent dans leur états a quoy il y a quelque apparence, la difïiculte sera de se retirer et reprendre sa première route ayant l'enemi en queue.
En un mot le projet despagne paroit hazardeux.
Le S' Père ne peut jamais conter sur les espagnols il ny a que Son Altesse Royalle seule qui puisse tranquilizer l'Italie et faire restituer a Sa Sainteté Commachio et ses autres droits ou par sa médiation ou par les forces de la France, et si Sa Sainteté ne recourt pas a la France elle payera longues années un gros tribut a l'Empire.