UN PROCUREUR GENERAL DE CLUXY
Le vice-légat Doria s'était montré peu favorable aux moines réformés de Saint-Martial. Il semble que son successeur, Mgr Alaman Salviali (171T-1716) n'ait pas nourri vis-à-vis d'eux des dispositions plus bienveillantes. Nous voyons en effet le vicaire général de la rcform? en 1715 réclamer contre lui la protection du garde des sceaux au sujet d'un bénéfice dépendant de Saint-Martial d'Avignon :
Monseigneur,
J'cnvois ' Notre père procureur général ' a Fontainebleau pour communiquer a votre Grandeur une lettre de M"^ Le Cardinal de la Tremoùille, et la supplier très humblement de nous donner un ancst qui nous décharge de l'assignation qui nous à été donnée, pour comparoître devant M' le Vicelcgat d'Avignon, au sujet d'un bénéfice dépendant de S'-Martial, dont nous jouissons depuis près de quarante ans, et qu'on à devoluté par non résidence quoiqu'il soit permis à nos benehciers par les cnapitrcs généraux authorisez par Lettres patentes de Sa Majesté, de ne pas résider.
Si nous sommes obligez, Monseigneur, de comparoître devant M. le Vicelegat d Avignon je compte notre affaire perdue ; il s'agit pourtant d'un bénéfice de i5oo livres de renie qu'il nous conviendroit mieux de soutenir, et défendre au grand Conseil, ou toutes nos causes sont commises.
Notre Maison de S'-Marlial à fait dans tous les tems jalousie à la cour de Rome, soit qu'elle se trouve bâtie dans un sol royal, je veux dire dans le même emplacement, qu'occupoit autrefois le palais de la reyne Jeanne, dont les états ont passé dans la Maison de France et qu'elle jouisse des mêmes droits et franchises dont cette princesse joùissoit ; soit parce que les armes de France y sont dans plusieurs endroits, singulièrement au dessus de la porte, et que c'est le meilleur bénéfice du Comptât Venaissin. Celle cour à fait en divers tems des tentatives pour s'approprier cette maison, mais jusqu'ici inutilement, parce que les rois nous ont toujours honoré de leur protection.
Je prends la liberté. Monseigneur, de vous la demander cette protection royale pour une maison, fondée des propres revenus de la Manse Abbatiale de Cluni, magniiiquemcnt bâtie des deniers de
I. Aff. étr., Corr. de Rome, t. 548, fol. 291. a. Dom Gérard Poncet.
lO UX PROCUREUR CÉNEUAL DK CLUNY
notre corps de icfonnc, et sur le point de nous ôtre enlevée pour toujours, si V. G. n'intéresse l'authorilé du Roi en cour de Rome et ici pour nous la conserver. Nous avons besoin à cette fin, que nos religieux qui en ont été chassez en haine du procès que nous avons gagné au grand Conseil et au Conseil d'état, contre M' Le Card. de Bouillon, y soient rétablis, et que nous ne soyions pas obligez d'aller défendre le bénéfice devoluté devant une cour étrangère ou très certainement nous serons condamnez.
Si je m'addressois. Monseigneur, à un Ministre moins équitable et lAins jaloux de soutenir les véritables sujets du roi, notre procureur g"^^ se seroit ménagé, auprès de vous des Lettres de recommendation ; il ne m'auroit pas été difficile de lui en procurer, surtout de Mgr l'eveque de Montpelier % qui à toujours eu bien de la bonté pour moi.
J'ay l'honneur de vous demander seul la graee de nous protéger en cette rencontre, et de me croire avec un attachement très respectueux.
Monseigneur,
De Votre Grandeur,
Le très humble et très obéissant serviteur
DOM ViNCENS
Supérieur gênerai de la reforme de Cluni. A Paris le la septembre (i^iS).
La requête présentée en 1716 par les supérieurs majeurs de la réforme fut exaucée, et Dom Joseph de Peint put partir pour Rome, sous le patronage du duc dOrléans. Mais à peine y était-il arrivé que l'Abbé d'Auvergne fut informé par ses agents que le moine négociateur travaillait à rencontre de ses intérêts et que son action paraissait d'autant plus redoutable qu'il se vantait partout d'être protégé par le Régent. Sans perdre de temps, TAbbé de Cluny fit rédiger un mémoire où il demandait au prince de retirer sa protection aux religieux de l'étroite observance et à Dom de Peint en particulier.
I. Mgr Charles-Joachim Colbert de Croissy, l'un des quatre évoques opposés dès le premier jour à la Constitution Unigenitus.
DN PKOCUUKUn GKNKHAL DE CLUNY II
A SON Altesse Royale le Uegent
L'Abbé d'Auvergne *, Abbé, Chef, Supérieur gênerai ri Administrateur perpétuel de rabl)aye et de tout l'ordre de Cluny, remontre très humblement que le monastere-college de S^-Martial situé dans la ville d'Avignon, dépend entièrement des Abbez de Cluny qui l'ont fondé et doté sur la lin du i4* siècle. Cette fondation a été autorisée et conlirmée par les Papes.
Il est inutile de donner icy une histoire chronologique de ce Collège pour prouver qu'il doit son origine, son existence, ses revenus, ses privilèges aux Abbez de Cluny, et qu'il leur appartient spécialement comme le collège de Cluny à Paris. Mais il est nécessaire d'exposer par des faits certains que depuis sa fondation jusqu'à présent il a toujoui'sété gouverné, et administré par un Religieux de l'Ordre et de l'Ancienne Observance, tantôt sous la qualité de Procureur, tantôt sous celle d'Administrateur ou Recteur, et que dans tous les temps ce n'a été qu'une administration comptable, et revocable a la volonté des Abbez de Cluny.
En 1686 après la mort de D. de Simiane de la Coste, ancien Religieux de Cluny qui avoit régi ce Collège pendant quarante ans en vertu de dillerentes commissions amovibles, M"* le Cardinal de Bouillon pour lors Abbé de Cluny donna une commission de Recteur avec les clauses de révocabilité nd natam, suivant l'usage des siècles précédents, a D. de Longe Combe de Pezieu, relig* de l'ancienne Observance de Cluny. Le Pape prétendant que ce Rectorat etoit un titre de bénéfice dont la collation luy appartenoit, le conféra a D. de Cabanes, relig^ de S'^-Benoist. Ce fut la matière d'un procez a Avignon *, et ensuite à Rome, parce que ce collège de S'-Martial est dans la souveraineté du Pape. D. de Cabanes s'en désista et reconnut l'injustice de son droit. Mais après la mort de D. de Pezieu le Card' de Bouillon ayant confié le rectorat de S*-Martial a D. Rochctte ancien religieux de Cluny, et le Pape l'ayant conféré de nouveau a D. de Serre de la Roque, le procez recommença, et il n'afmy qu'en 1712. Le Pape s'étant condamné luy-mème, et ayant reconnu le droit et la possession des Abbez do Cluny, a déclaré que ce rectorat etoit une commission revocable, et amovible a leur volonté, arf /t/i/«m Abbatis Cluniacensis.
C'est pendant ces temps de troubles que les Réformez de Cluny
I, Ce mémoire, non daté, se trouve relié an lome 5G7 de la Corresp, de Rome, fol. 53-55, avec les pièces du ao octobre 1716.
a. C'est à l'occasion de ce procès que le Père Jean Bertet écrivit son Hlstoria chronologica, pour soutenir les droits de Dom Honoré de I.ongecombe .
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ont occupé le collège de S*-Martial. D. de La Coste fît, a ce que l'on prétend, un traité avec eux en les appellant dans cette maison comme simples mansionaires pour y célébrer le service divin. Il ne pouvoit leur donner plus de droit qu'il en avoit luy même, et comme il etoit amovible à la volonté de l'Abbé, ces Religieux qu'il appelloit étoient sujets à la même révocabilité. D'autant plus que ce prétendu traité n'a point été autorisé par l'Abbé de Cluny, ny par les Chapitres généraux de l'Ordre. Voila cependant tout le fondement des prétentions des Reformez pour demander aujourd'huy leur rétablissement dans ce collège .
Il est certain que depuis 1710, le Pape, et le vice légat d'Avignon n'ont plus voulu souffrir de religieux dans ce collège, que ceux qui y etoient envoyés par obédience de leur Abbé. Quelques tentatives que les prétendus supérieurs de la nouvelle Observance ayent pu faire sur cela pendant l'absence de M. le Cardinal de Bouillon hors du Royaume elles ont été inutiles, ils ont voulu visiter le collège, et se sont même transportez a Avignon pour cet eff'et ; mais le vicelegat suivant les intentions de Sa S^é leur a fait défense expresse d'y entrer, et même leur a ordonné de se retirer d'Avignon.
Autre tentative de leur part : en 1712, ils ont porté leurs plaintes la dessus au feu Roy. Sa Majesté chargea M. le Marquis de Torcy d'écrire de sa part à M. le Cardinal de la Trimoùille pour parler au Pape en leur faveur, mais ces négociations n'eurent pour eux aucun succez favorable.
Au mois de mars 1715, M. le card^ de Bouillon étant mort a Rome, et M. l'Abbé d'Auvergne se trouvant par la Abbé de Cluny, le Pape renouvella ses ordres a son vicelegat, et luy manda de ne faire rec&* voir a S^ Martial que les Religieux qui auroient obédience de leur abbé»
En même temps l'Abbé d'Auvergne fît connoitre à Sa S té et à M'" le vice légat les veûes qu'il avoit de rétablir une parfaite régularité dans ce monastère, et une communauté nombreuse suivant la fondation. Le Pape approuva très fort ses bonnes veûes, et envoya de nouveaux ordres au Vicelegat, de soutenir de son autorité, s'il etoit nécessaire, tout ce que l'Abbé d'Auvergne jugeroit a propos de faire.
Au mois d'octobre 1716 rAbl)é d'Auvergne après avoir composé dans S*-Martial une communauté de 12 religieux, donna une commission spéciale a D. Gassaud' ancien Vicaire gênerai et Visiteur de l'Ordre pour visiter ce monastère, et y faire tous les règlements
I. Dora Jean Gassaud, prieur titulaire de Ganagobie, et docteur en théologie, avait été nommé par le chapitre général de 1704 visiteur des provinces de Dauphiné, Provence et Savoie.
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convenables au rétablissement de la discipline régulière. Ce procéï verbal de visite a été envoyé a Sa S^é pour en avoir la confirmation.
Pendant ce temps la les prétendus Supérieurs de la nouvelle Observance ont porté leurs plaintes a V. A. R. en son conseil de conscience pour demander leur rétablissement dans S^-Martial, prétendants entr'autres choses que ce Collège ne dependoit pas de la souveraineté du Pape. Leur mémoire a elc communiqué a l'Abbé d'Auvergne qui y a repondu de manière que leur entreprise de ce coté la a échoué entièrement. Voyants donc qu'il n'y avoil point d'autre parly a prendre pour eux que de s'adresser au Pape, ils ont envoyé depuis peu a Rome un de leurs Religieux nommé D. Dupin en qualité de leur Procureur General.
L'Abbé d'Auvergne a appris qu'ils se vantoient publiquement d'avoir la protection de la Cour pour leurs intérêts auprès du Pape, et môme d'avoir obtenu sur cela des lettres de recommandation en leur faveur. Il supplie très humblement S. A. R. d'avoir égard aux raisons qu'il prend la liberté de luy exposer dans ce mémoire, et de ne point accorder l'honneur de sa protection a des Religieux inquiets, qui ne cherchent qu'a vivre dans l'indépendance, et a se soustraire de la jurisdiction de leur Abbé General, siu*tout dans une entreprise pareille qui regarde uniquement le Pape, et ou il s'agit d'un monastère qui est dans les Etats de Sa S^é et dans sa souveraineté.
La rcqilête de l'Abbé d'Auvergne, transmise au maréchal d Huxelles, fut expédiée par lui au cardinal de la Trcmoille,qui en accusait réception en ces termes :
Albane, i" décembre 1716.
J'ai * reçu, Monsieur, les deux depesches que vous m'avés fait l'honneur de m'escrire le 10 du mois passé. L'une est accompagnée d'un mémoire présenté par Monsieur l'Abbé d'Auvergne sur une affaire qui regarde sa maison de S*-Martial d'Avignon. Un des religieux reformés de l'Ordre de Cluny m avoit rendu il y a quelque temps une lettre d(i Monseig"" le Duc d'Orléans, par laquelle Son Altesse Royale me faisoit l'honneur de me recommander leurs intérêts ; mais comme je sçais qu'elle ne veut que ce qui est juste, je m'estois contenté de dire a ce bon Religieux, que je m'informerois du fonds de cette atlaire, de la part de ceux qui avoient le soin des affaires de Monsieur l'Abbé d'Auvergne, estant juste d'entendre les deux parties, et me souvenant bien d'avoir desja eu autrefois, du temps