‹ Un réveillon a l'Hotel Carnavalet en 1677Chapitre 5 sur 7 · DAS · texte numérisé non relu

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la marquise, observatrice si perspicace, moins que pour personne, le dénoùment ne pouvait être douteux.

Mais la voix de Coulanges domina tout à . Coup le bruit de ces conversations animées. Il chantait à Madame de Grignan ce madrigal qu’il avait composé pour célébrer son retour :

Malgré tant de neige, Nous faisons cortége À la belle Iris,

Qui revient à Paris.

Mon Dieu, qu'elle est belle, Et qu'elle a d'appas!

Est-ce une mortelle ?

Je ne le crois pas. Voici la querelle Du bon saint Thomas :

Il faut que j'y touche!

Vraiment c'est sa bouche Et son teint de lis.

Malgré tant de neige, Nous faisons cortége À la belle Iris

Qui revient à Paris (1).

(1) Chansons de Philippe de Coulanges. Paris, 1696.

:— Délicieux! charmant! adorable, exclamèrent en cœur ces amis d'autant plus indulgents pour le poëte, qu’il leur fournissait l’occasion de rendre hommage à l’idole que chacun, autour de la marquise, se plaisait à encenser. |

— Mon cousin, ceci est un madrigal fort bien tourné, je l'avoue, dit le baron de Sévigné; mais, puisque vous êtes si bien en verve, dites-nous donc quelque jolie chanson.

— Monsieur de Coulanges, une chanson !

demanda-t-on de toutes parts.

Le digne cousin ne demandait pas mieux que d’obéir.

— Voici, dit-il, une boutade contre les modes de ce temps. Bien qu'elle soit peut-être un peu vive, je ne craindrai point de vous la dire, car je ne vois ici personne qu'elle puisse offenser. :

— Voilà bien des compliments destinés sans doute à faire passer les épigrammes.

Sauve qui peut! s’écria le chevalier de Grignan.

— La chanson! répéta la marquise.

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— Air du Confiteor! commença Cou- ©:

langes; et il se mit à chanter :

Je trouve que les jeunes gens by Aujourd'hui prennent trop leurs aïses.

Chez les dames, au bon vieux temps, :

Prenaient-ils les meilleures chaises ?

Et les voyait-on renversés,

Les jambes, les genoux croisés ?

La perruque, en ce temps ici,

Qu'on ôte dès qu'elle incommode,

Et le tabac, qui, Dieu merci!

Est devenu fort à la mode,

Font qu'ils se montrent sans, cheveux, Et barbouillés jusques aux yeux.

— Ce traître de Coulanges! exclamèrent

les deux jeunes gens.

— Vous feriez croire que vous vous recon-

naissez, répondit plaisamment le chansonnier, qui continua :

La femme, d’un autre côté,

A pris part au libertinage, Et s’est, par son habileté, Soustraite au fâcheux esclavage De tous les habits contraignants Que l’on portait en certains temps.

Le corps de jupe est aboli,

La collerette est supprimée,

Le grand habit noir est banni; La robe est la plus négligée,

Et l’on dirait que les Amours Prennent soin de tous les atours.

Le lansquenet n’était connu Jadis que des laquais et pages; Maintenant il est devenu

Le jeu des folles et des sages; On s'y querelle, on parle haut, Et c’est la cour du roi Pétaut!

— C’est une indignité! dirent ensemble Mesdames de Sévigné, de Schomberg: et de La Fayette.

— Mesdames, il est bien entendu que cette

cour-là vous est Inconnue.

Et il reprit :

La femme...

Mais s'interrompant :

— Ce couplet-ci est peut-être un peu trop... léger, je le passe donc, et j'achève :

Elle tire négligemment Du tabac de sa tabatière :

C'est un petit amusement, . #: .* C'est un air, c'est une manière.

Si les maris en sont contents, Vive la mode de ce temps! (1)

— Mon neveu, dit le bon abbé de Coulanges, qui avait plus d’une fois battu des mains, cette chanson est certainement parfaite, et la pensée en est des meilleures!

Les éloges unanimes qu'on adressait au chansonnier furent interrompus par un bruit de pas et de voix qui s’éleva tout à coup de la rue.

Le baron courut à la fenêtre.

— Ce sont, dit-il, des mendiants qui s’apprêtent à nous donner la sérénade. En voici trois d’étrange figure : ils ont le visage noir et ils portent sur leurs haïllons une tunique blanche qui ressemble fort, j'ai honte de le dire, à une chemise; leur tête est ornée de couronnes en clinquant.

— Ils représentent les trois mages, dit La Monnoye.

(1) Chansons de Philippe de Coulanges.

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— L'un d'eux tient en effet au bout d’un bâton une grande étoilé symbolique en papier, qui renferme, pour le moins, deux ou trois chandelles allumées (1).

Les mendiants se mirent à chanter, comme l'avait prévu le baron :

Noël nouvelet, noël chantons icy; Dévotes gens, rendons à Dieu mercy; Chantons noël pour le Roy nouvelet :

Noël nouvelet!

Noël chantons icy!

Quand m'esveilly et j'euz assez dormy, Ouvris mes yeux, et vis un arbre fleury Dont il issit un bouton vermeillet :

Noël nouvelet!

Noël chantons icy!

Quand'je le vy, mon cœur fust réjouy, Car grand’ clarté resplendissoit de luy, Com’ le soleil qui luit au matinet :

Noël nouvelet!

Noël chantons icy!

D'un oysillon après le chant jouy, Qui aux pasteurs disoit : Partez d'icy; (1) Cérémonies et Coutumes religieuses, par Bernard

Picard.

Se

En Bethléem trouverez l’aignelet :

Noël nouvélet! à Noël chantons icy!

En Bethléem Marie et Joseph vy; 4 L'asne et le bœuf, l'enfant couché parmy, À 4 La creiche estoit au lieu d’un bercelet : ne. Noël nouvelet!

Noël chantons icy!

L’estoile vint, qui le jour esclaircy, 3

Et la vy bien d'où J'estois départy $

En Bethléem les trois Rois conduiset :

-Noël nouvelet !

Noël chantons icy! ({)

— Ce noël-là vaut mieux que mes chansons, dit naïvement Coulang'es.

— C’est adorable, s’écria la marquise.

Puis s'adressant à son fils : ÿ

— Faites donner quelque aumône à ces pauvres gens. Îls m'ont rappelé mon enfance, et les noëls que chantaient aux veillées les bonnes femmes de Livry. à

— Si vous connaissiez, Madame la mar quise, ceux qua composés en patois bour-

(1) Noëls bourguignons.

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guignon M. de La Monnoye, dit Corbinelli avec enthousiasme, vous les trouveriez d’un tour bien plus galant encore.

— Oh! M. de Corbinelli fait beaucoup trop d'honneur à d'humbles chants populaires, qui n’ont d'autre mérite que leur naïveté, repartit le poëte.

— Accordez-nous la faveur d’en entendre un au moins pour en pouvoir juger, demanda gracieusement Madame de La Fayette.

— Mais il faudrait le traduire.

— Ne sommes-nous pas tous un peu Bourgœuisnons de fait ou de cœur, repartit Madame de Coulanges.

La Monnoye ne se fit pas prier davantage, et dit plutôt qu'il ne chanta la complainte suivante :

Lucifar

N’à pas si gran clar

Q'on pansaroo.

EI à si béte qu'ai croyoo

Que Dei varoo Au grant éproo, Qu'ai poteroo

Et l'or et lai s00,

Qui grullo, qui claquo dé dan,

Ma quan Dei, lassai de se caiché,

Cori, sans dire mo, se meussi to camar @

ER | : ANR Ne 1 a à re mn Cote le moindre r00 | 5e | Qui vérer60 ARS Su sé lochefroo SES

Sero dé geleignote de boo.

De to loin qu'ai vi Balthazar, - Melkior, Gaspar, à

Epotai d’un chetit anfan,

Ai sé moquai de lor,

. Disan : Velai de gran HE LA 2e

Un garceno, For 4 San baibillo, | Un bairai de gredin E bé lai meigne d’un Daufin!

S'ambrui de proché; Que su le mon Talbor, en l'ar, Ai reluzi come ein quelar,

Qu'ai redreussi lé billar, Fi voi lès éveugle clar :

Le Diale, 4 Emcrvaillai De to celai, Santi que son cà éto sale, | Et vite au fin fon d'anfar

Lucifer N: est pas si re clerc

FAC A Mers

Le poëte dijonnais fut vivement applaudi.

La Monnoye avoua qu'il avait déjà composé plusieurs pièces du même genre; on voulut les entendre. Tous ces beaux esprits louèrent fort sa muse académique de n’avoir dédaigné ni ces naïfs sujets, ni cette forme populaire. Ce fut peut-être le succès qu’il obtint en cette occasion qui l’encourag'ea à persévérer dans cette voie et à compléter ce recueil de Voëïs, qu'il devait un jour publier sous le nom de Gui-Barozaï.

Qu'on penserait.

Il est si bête, qu'il croyait Que Dieu viendrait En grand apprèt; Qu'il porterait Et l’or et la soie:

Que le moindre rôt Qui tournerait Sur ses lèchefrites Serait des gélinotes de bois.

De tout loin qu’il vit Balthazar, Melchior, Gaspard, Apporter leurs présents Aux genoux d'un chétif enfant, Qui tremblait, qui claquait des dents,

Il se moqua d'eux, Disant : Voilà de grands butors!

Les heures passaient vite en pareille compagnie. Pomponne fut le premier qui parla

de prendre congé : c'était une tâche labo-

rieuse que celle de ministre du grand roi.

Madame de Sévigné voyait sur le visage de

la belle Madelonne Les signes d’une lassitude dont elle redoutait les effets; le vieil abbé de

Coulanges s'était assoupi dans son fauteuil.

On ne tarda pas à se séparer.

En recevant les adieux et les compliments de ses amis, la marquise leur annonça que pour bien finir la nuit, elle allait prier pour

Un petit garçon Sans bavette, Un enfant de malheureux A bien la mine d’un Dauphin!

Mais quand Dieu, lassé de se cacher, Se mit en train de prêcher; Que sur le mont Thabor, en l’air, Il reluit comme un feu follet ; Qu'il redressa les boiteux, Fit voir les aveugles clair, Le diable, Emerveillé De tout cela, Comprit que son cas était mauvais, Et vite au fin fond d’enfer Courut, sans dire mot, se cacher tout camard.

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