‹ Un roi Wagnérien, Louis II de BavièreChapitre 13 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les événements politiques s'étaient précipités, tandis que se déroulait l'aventure wagnérienne. La destinée avait voulu que Louis II se trouvât appelé à prendre les plus graves décisions. Dans une large mesure, le sort de l'Allemagne et de l'Europe dépendait de ce romanesque jeune homme. Qu'allait-il faire? Étant le premier des souverains allemands de second ordre, ses moindres gestes auraient une signification. Comment réagirait-il? Menacé dans son indépendance par la Prusse, il traversait une crise grave où il fallait choisir entre son amour-propre et ses intérêts de souverain. Moment tragique, où il n'y avait pas de faute à commettre. Si le lecteur veut bien nous suivre dans des explications historiques et politiques que nous tâcherons de rendre aussi brèves que possible, il verra que les deux dates de 1866 et de 1870 ne représentent pas les moindres péripéties de ce drame d'une vie royale.

On veut que la mort du roi Maximilien ait été hâtée par les inquiétudes que lui causait le sort de la Bavière. Il est vrai que la situation de l'État bavarois, en 1864, était bien obscure et, pour les observateurs clairvoyants, bien peu rassurante. Quelles

aunes épaules que celles de Louis II pour supporter 3 poids des événements si graves qui se préparaient ! )uelle débilité et quelle inexpérience ! Certes, le roi •laximilien avait raison d'être tourmenté par l'aveîir. Avant de quitter ce monde, il avait donné à son ils de sérieux conseils. Il n'avait pas dû manquer ïe lui montrer aussi le danger : l'aigle de Prusse, lont l'ombre se projetait déjà sur l'Allemagne entière. Vlais il ne laissait à son fils que des conseillers vanieux, des généraux ignorants, une armée insignifiante. Ce sera très beau qu'avec tout cela Louis II réussisse à ne pas laisser sombrer tout à fait l'indépendance bavaroise.

Et pourtant, à ce moment même, il pouvait sembler que ce pays, dont l'histoire avait été jusque-là si peu brillante, fût sur le point de jouer un grand rôle dans l'Allemagne du Sud. Créer au-dessous du Mein une hégémonie au profit de la Bavière, analogue à celle que la Prusse avait organisée au Nord, telle avait été, depuis 1815, la tendance de tous les Cabinets de Munich. Maximilien s'imagina qu'il réaliserait ce somptueux programme. Pfordten, son premier ministre, l'entretenait dans ces espérances, féru, ainsi que Beust l'était en Saxe et leur collègue wurtembergeois à Stuttgard, de cette fameuse alliance méridionale, la « Triade », où chacun comptait bien duper ses partenaires. La domination bavaroise ! En vérité, le bon roi Max choisissait son temps, alors que déjà les plans de Bismarck étaient formés. Par bonheur, la douleur lui fut épargnée de voir son rêve détruit par la plus cruelle et la plus contraire des réalités.

Lorsque Louis II succéda à son père, les grandes ambitions de la Bavière n'avaient encore subi aucune atteinte et donnaient au ministère de Pfordten un magnifique prestige. Ces idées, le public les faisait siennes à son tour, et jamais, en Bavière, le patriotisme particulariste ne monta à un plus vif enthousiasme. Le moment était-il arrivé? « L'histoire des occasions manquées » allait-elle enregistrer enfin un glorieux succès? On voulait l'espérer, et l'avènement de Louis II vint encore fouetter ces espérances. On eut confiance qu'il continuera la politique de Maximilien et qu'A la conduirait terme. « Lève haut, disait le poète Gardthause dans une ode au jeune roi, lève haut la bannière di ton père, et haut aussi le droit allemand ! » Ce bo droit, qui passionnait alors toute l'Allemagne, c'éta celui des duchés de l'Elbe : la question redoutabl et compliquée du Schleswig-Holstein était la pr mière qui se présentait à Louis II. Et toute l'Aile magne du Sud — la Bavière à la tête des États secondaires — avait pris parti pour l'indépendai des duchés. Elle avait donc applaudi aux premières défaites du Danemark. Mais, si elle voulait que ses i frères du Nord » fussent libres, ce n'était pas pouf les voir incorporés à la Prusse. Pourquoi les enlever aux Danois, si c'était pour les donner à M. de Bismarck? On soutenait à Munich les droits du duc d'Augustenbourg, légitime héritier de Christian de Gliicksbourg, et une ligue patriotique s'était formée pour les défendre et pour défendre, avec eux, l'indépendance de tous lei Btata allemands. C'était ufl mouvement politique très sérieux, dont les classes

éclairées, les « intellectuels », avaient pris la direction. C'est là que l'historien Ranke prononça des paroles où s'affirmait encore l'idéalisme révolutionnaire qui avait réveillé de sa léthargie la vieille Allemagne et où le « principe des nationalités », le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, la protestation contre les abus de la force étaient exprimés avec un enthousiasme bien curieux lorsqu'on songe à la métamorphose complète que l'esprit public allemand n'allait pas tarder à subir à la suite des victoires de jla Prusse et de la guerre de 1870 : « Avant tout, idisait Ranke, nous tenons à proclamer le droit qu'ont lies duchés à disposer d'eux-mêmes, et à établir, de façon générale, que c'est là un droit imprescriptible appartenant à tous les peuples. Le traité de Gastein, qui foule aux pieds toute justice et qui, par sa cynique violation du droit, menace dans sa sécurité l'Allemagne entière, sera, pour cela même, rejeté de toute la nation... Nous ne voulons pas croire que la Chambre prussienne, qui, jusqu'ici, avait lutté si noblement pour sa Constitution, puisse sacrifier à l'idole de la force sa liberté et celle de ses frères allemands ! » Mais déjà le libéralisme prussien pâlissait devant les succès de la politique bismarckienne. La protestation des libéraux du Sud ne trouva à Berlin aucun écho.

Cependant, d'accord avec l'opinion publique, Louis II résolut d'agir. Il chargea son représentant au Conseil fédéral de soutenir les justes prétentions du duc d'Augustenbourg. Intervention bien risquée, et qui ne rapporta à la Bavière'ni gloire ni profit. D'abord, Frédéric n'avait-il pas, au mois de février,

repoussé les conditions de Bismarck? Et puis, après « les raisons frappantes » données par la Prusse devant les retranchements de Dûppel, il n'y avait plus qu'à s'incliner. Lorsqu'on n'avait rien fait par les armes, il était trop tard pour agir par la diplomatie. Débuts malheureux du jeune roi dans la grande politique. Mais il semble que cet échec même ne lui ait pas été inutile, que Louis II se soit ensuite replié sur lui-même, qu'il ait été a voit i par cet insuccès de la faiblesse de ses moyens et des périls de I situation. Cette expérience, en somme peu coûteuse,: détermina probablement toute sa politique et, désormais, le rendit prudent.

Louis av;iit à choisir entre deux directions opposées. Il avait à calculer deux forces. D'une part, ilj pouvait continuer et développer le système de son| père en s'appuyant, au dedans comme au dehors, sur le^ éléments catholiques et conservateurs pour refouler les ambitions de la Prusse. Mais l'opération comportait de grand- risques après les preuves que la Prusse venait de donner de sa puissance militaire. D'autre part, s'issocier étroitement au mouvement unitaire, aller au-devant des vœux prussiens, c'était se livrer sans recours au péril. Il est tout à fait étonnant qu'un esprit, il faut bien le dire, aussi mal équilibré que celui du roi, ait opté pour le parti le moins dangereux, n'ayant, du reste, autour de lui,, que des conseillers de Charybde qui alternaient avec des conseillers de Scylla.

On fut instruit, en décembre 1865, de la direction j nouvelle que Louis II entendait imprimer aux affaires bavaroises, par un acte symbolique, mais grave : la

reconnaissance du nouveau royaume d'Italie, fondé révolutionnairement en violation des traités qui régissaient l'Europe et des droits reconnus au Saint- Siège. Le roi Maximilien était mort sans avoir donné ion aveu à la transformation de l'Italie. Cet aveu, Louis II l'apporta par un acte mûrement réfléchi pt qui plongea dans la consternation les catholiques populations de Bavière. Jusque-là, en effet, entre les deux partis, celui de gauche et celui de droite, le roi n'avait pas marqué de différence, et, des deux côtés, dans les premiers temps du règne, on avait fait fonds sur l'idéalisme du jeune souverain. — Le roi est un rêveur, un mystique, il soutiendra la religion, affirmait-on d'une part. — C'est un large esprit, enthousiaste et audacieux, qui favorisera la liberté, ripostaient les adversaires. Bien que Louis II n'ait jamais été l'esclave d'aucune coterie politique, et qu'il ait su déjouer tous les calculs, c'est aux libéraux qu'il donna les premiers gages. Et, dès lors, il ne les abandonna plus, les appuyant même parfois contre des majorités de droite. Le secret de cette attitude se trouvait-il dans les convictions du jeune Iroi? Nullement. Mais les catholiques de son royaume étaient en même temps des particularistes, des adversaires de l'union avec la Prusse. Les laisser faire pouvait mener loin. Il eût fallu d'abord posséder une armée sérieuse et ensuite pouvoir compter sur le concours, et le concours désintéressé, de la France. ;Sur ce point-là, Louis II était fixé. Il savait qu'il j n'avait rien à attendre de Napoléon III, à qui son système des grandes nationalités faisait abandonner la protection des États secondaires, clients et amis

de la France d'autrefois. Du côté français, la Bavière ne recevait plus que des menaces de démembrement territorial. On ne saurait blâmer Louis II d'avoir cherché le moindre mal en pratiquant une politique aussi peu agressive que possible à l'égard de la Prusse. Avec un peu plus d'adresse et de raison à Paris, Louis eût été notre allié naturel. On ne pensera plus à lui que trop tard, après 1866, quand il aura perdu toute confiance en Napoléon III.

C'eût été une aventure que de s'engager avec le parti catholique qui représentait l'élément extrême du patriotisme bavarois. Mais Louis II sut comprendre qu'avec le parti libéral, sympathique à l'unité allemande et par conséquent à la Prusse, l'aventure n'était pas moindre, s'il n'était apporté à cette politique de sérieux tempéraments. Nous l'avons vu, un homme représentait ces tendances prussiennes : c'était Hohenlohe, futur chancelier du futur Empire, et qui, au fond de son cœur, méprisait profondément la Bavière et appelait de ses vœux un ordre de choses plus vaste et où, pour un Allemand du Sud, rallié avant la lettre, fût ouverte la perspective d'une belle destinée. Louis II, qui n'appela Hohenlohe qu'après 1866 et pour préparer la transition, l'écarta avec soin tant qu'il resta un doute sur le cours que prendraient les événements. Une mainmise, dans une mesure quelconque, de la Prusse sur la Bavière était assurément la chose que le roi désirait le moins. Le « journal » de Hohenlohe nou? montre Louis II sans cesse préoccupé de la politique de Bismarck et des progrès que fait la Prusse, Un peu avant la guerre de 1866, comme Hohenlohe

ssayait de calmer ses appréhensions, de démontrer ue les ambitions prussiennes se bornaient à l'Alleagne du Nord : « Oui, pour le moment, répondit roi avec clairvoyance, et plus tard ils exigeront avantage. » Sans se compromettre outre mesure vec les libéraux unitaires de son royaume, sans Ifompre la solidarité de la Bavière avec les États du ud et avec l'Autriche, Louis II cherchait donc simlement à limiter, par le moyen de ses sympathies )our la gauche à tendances prussiennes, un malheur pa'il avait vu venir de loin.

Bientôt, en effet, la marche des événements s'accééra en Allemagne. Chaque jour, il apparaissait que ;ja guerre avec la Prusse devenait plus difficile à éviter. Et, par un phénomène bien naturel, les ambitions 3t les exigences de Bismarck, qui effrayaient les souverains, irritaient aussi les peuples. Dans les États lu Sud, le particularisme en reçut une vigueur naccoutumée. Quelle occasion, pour la France, i elle avait su en profiter ! L'idée de patrie commune, qui, jusque-là, à travers toute l'Allemagne, ivait hanté les esprits avec tant de force, semblait eculer devant l'amour plus étroit de la petite patrie, -.a « prussification » était crainte comme un esclavage et comme une déchéance. Lorsque le roi Guilaume de Prusse parlait de « faire des conquêtes morales en Allemagne », loin d'exciter l'enthousiasme de 1813 et de 1848, ces mots ne représentaient, pour es habitants des moyens et petits États, que la chlague infamante et l'impôt écrasant, en d'autres termes ce qui répugnait le plus vivement à l'Allemagne d'alors, et ce qui pourra bien répugner encore

à l'Allemagne de demain : le militarisme et la bureaucratie...

Mais la Prusse avait besoin de la guerre avec l'Autriche pour assurer sa propre hégémonie dans le Sud et pour en repousser définitivement les Habsbourg. Bismarck se promit d'être assez adroit avec les États confédérés pour ne pas se les aliéner irrévocablement. Il réussit à merveille. Et sa politique de ménagements coïncida d'une manière fort remarquable avec la politique circonspecte de Louis II.

On sait comment, après avoir failli être écartée par l'intervention de l'Europe, la lutte, dans l'été de 1866, finit par s'engager : la Prusse et l'Autriche, avec une égale mauvaise foi, s'accusaient l'une l'autre d'avoir violé la convention de Gastein; le différend était porté devant la Diète de Francfort; puis « l'exécution fédérale » contre la Prusse, proposée par l'Autriche, était acceptée, le 14 juin, par neuf voix contre cinq. Le pacte fédéral était rompu : il fallait se résoudre au combat. La Bavière n'y était pas prête.

Le ministre de la Guerre bavarois venait d'être récemment nommé. C'était le baron de Pranckh, qui fit des prodiges pour réussir à mettre en ligne une armée bien médiocre. Il faut reconnaître qu'il avait trouvé le néant en arrivant aux affaires. Et puis, c'est une question de savoir si les Bavarois sont un peuple de soldats. Tilly est le seul capitaine que' compte leur passé. A travers leur histoire, on les a vus trop souvent former des troupes sans disci-' pline et sans élan, qui se laissent culbuter comme1

Hanau, ou qui excellent à pointer leurs canons >ur leurs alliés au milieu de la bataille, comme à ,eipsick. Mais ces troupes étaient surtout mal dressées, mal armées, — les déplorables finances de 'État n'avaient pu faire mieux, — et les chefs étaient, ou peu s'en faut, des généraux d'opérette : pels étaient les éléments avec lesquels l'ingénieux nais étourdi Pfordten voulait établir l'hégémonie (bavaroise dans l'Allemagne du Sud. Car ce plan, qui ivait été tracé sous Maximilien, restait en vigueur. Louis II s'y était associé, ou avait paru s'y associer, en conservant auprès de lui Pfordten. Et ces projets magnifiques n'étaient pas, au fond, en contradiction aussi formelle qu'on pourrait le croire avec ce que nous appellerons le « secret du roi ». Louis II, pour ne pas créer de l'irréparable vis-à-vis de la Prusse, ne désirait pas que la Bavière s'engageât à fond. Pfordten ne le désirait pas davantage pour ménager l'avenir de la Bavière : son calcul était de laisser Habsbourg et Hohenzollern s'affaiblir réciproquement dans la lutte, en sorte que le Wittelsbach pût arriver en tiers larron et se tailler une large part d'influence au-dessous du Mein, peutjêtre s'attribuer la présidence d'une Confédération du |Sud. L'Autriche expulsée d'Allemagne par la Prusse, (les autres États affaiblis, la Prusse elle-même reconinaissante à la Bavière de son inaction, voilà ce qu'avait conçu Pfordten comme le comble de l'art ipolitique. Il avait raisonné sans le fusil à aiguille, |la discipline prussienne et le grand état-major, que Louis II avait eu raison de ne pas estimer au-dessous de leur valeur. Pfordten avait compté aussi sans le

génie de Bismarck, plus fort que la diplomatie des pâles élèves de Metternich.

Cependant, il fallut bien faire au moins le simulacre de la bataille. Louis II n'était pas un soldat. Il avait de la guerre une horreur nerveuse. Pour son royaume, il en redoutait les suites. Il chercha très sincèrement à l'éviter. Le 27 mai, alors que les armements commençaient de toutes parts, il disait aux Chambres, dans son discours du trône, qu'il ne voulait pas « renoncer à l'espoir qu'une guerre civile serait évitée à l'Allemagne ». Et il est bien remarquable que le mot de « guerre civile » soit celui qu'on emploiera plus tard, avec une hypocrite horreur, dans l'Allemagne unie, dans l'Allemagne impériale, pour désigner la guerre de 1866. Ce mot-là non plus n'était pas si maladroit dans la bouche de Louis II. Et, dans le même discours, il réussissait même à évoquer" la « grande patrie », la patrie de tous les Allemands : on devait lui tenir compte, plus tard, de ces déclarations où il avait pris date. Et c'est au milieu de ces préoccupations qui font honneur à son intelligence politique, c'est dans ce même mois de mai que Louis II a trouvé le moyeu d'échapper à ses ministres et à son peuple pour se rendre en Suisse, auprès de Wagner, et pour lui soumettre les nouveaux projets de Semper, les projets de construction du grand théâtre modèle...

A force de négocier, de temporiser, d'attendre une intervention de la France sur laquelle chacun comp-

tait, et qui ne vint pas, il fallut tout de même, quelque répugnance qu'y eussent plusieurs gouvernements des États du Sud, recourir aux armes contre la Prusse. A Berlin, au contraire, on était résolu à mener rapidement l'affaire : le 14 juin, la guerre était décidée; le 22 seulement, les troupes bavaroises entraient en campagne. Le 25, le roi fit l'effort de ise rendre à Bamberg pour inspecter ses troupes : le prince Charles de Bavière en avait pris le commandement, en y joignant celui des armées alliées, les contingents saxons et hanovriens exceptés. Ce fut le seul acte de présence de Louis II aux camps. Quel contraste avec son allié, le vieux roi Georges de Hanovre, aveugle, et se faisant conduire à la bataille ! Autant par horreur du sang que par diplomatie, Louis s'empressa de s'éloigner du théâtre de la guerre. De la Bésidence de Munich, il écrivait, le 30 juin, dans une sorte d'ordre du jour à ses soldats : « Je ne me sépare pas de vous; je reste en esprit au milieu de l'armée. » Mais déjà commençait sa vie errante de château en château. C'est à peine si l'on pouvait tenir au courant des opérations ce souverain insaisissable et dont l'absence fut amèrement ressentie par les bons serviteurs de la couronne, par les loyaux soldats qui prenaient au sérieux cette lutte contre la conquête prussienne, qui étaient prêts à payer de leur personne et de leur vie.

Les succès de la Prusse furent foudroyants. Le plan de Pfordten, renforcé par le secret du roi, était de ralentir toutes les opérations, de laisser les alliés et l'ennemi s'user et se combattre. L'armée bavaroise, immobile, laissa les Autrichiens s'arranger à

leur guise et permit aux Prussiens de battre à Sa* dc-wa le malheureux Benedek. Même indifférence à; l'égard des autres États confédérés. Le 29 juin, l'armée bavaroise assistait, on peut dire avec bienveillance, à la capitulation des Hanovriens à Langelsalza. Ce jour-là, le prince Charles de Bavière ne se, trouvait qu'à seize heures de marche du champ de bataille. Son intervention assurait la défaite des Prussiens, qui avaient d'abord eu le dessous : c'était le salut du Hanovre comme royaume indépendant et peut-être l'unité allemande en péril. Mais les Bava-: rois ne bougèrent pas de Schweinfurt. Or, a-t-on remarqué avec beaucoup de raison, « le 27, le roi Louis était au quartier général, l'envoyé du roi , Georges (de Hanovre) y était aussi; c'est donc jus-j qu'au souverain bavarois qu'il faut, pour être im-! partial, faire remonter l'abandon des alliés 1 ».

Mais, s'il entrait dans les vœux de Pfordten comme dans les plans du roi de laisser affaiblir d'une parti l'Autriche, de l'autre la Saxe, le Wurtemberg et, tous les États alliés, du moins n'était-il pas désirable ni même indispensable que les propres troupes du gouvernement bavarois fussent battues à plates coutures. On n'avait pas assez prévu cette éventualité. Elle était cependant des plus vraisemblables, du moment que la Bavière permettait à la

1 F. Salles • La Bavière depuis 1866 el la Question aile' mand' (Bruxelles, Leip7ig et Livournes, 1866), p. 13. Ce livre, écrit au lendemain de la guerre, et où l'auteur jetait un cri d'alarme et avertissait la France du danger prussien, montrait qu'il ne fallait compter ni sur l'alliance ni même sur la neutralité du Sud en cas de conflit. On ne voulut pas écouter cette voix prophétique non plus que tant d'autres.

Prusse d'écraser les alliés les uns après les autres, >ans causer de pertes sérieuses aux armées prussiennes, lui échappèrent ainsi au péril qui les menaçait d'être tournées et débordées par les confédérés. Et puis, l'impéritie des généraux de Louis II n'avait d'égale ,que la pusillanime maladresse du « comité de la guerre » de Francfort qui, tremblant à l'approche de Manteuffel, immobilisait la moitié des troupes fédérales pour défendre la ligne du Mein. Un effroyable gâchis, la faiblesse du commandement, l'absence d'instruction militaire chez les chefs, qui semblaient iprêter le flanc de bonne grâce à l'ennemi, amenèrent [les victoires successives des Prussiens à Hammelbourg, Kissingen, Rossdorf, etc. Batailles d'ailleurs mollement menées et aussi peu meurtrières que certaines batailles du moyen âge. C'était à peine si les troupes bavaroises s'étaient battues. Seuls, les officiers avaient fait leur devoir : quarante-sept d'entre eux périrent et cent onze furent blessés, tandis que l'on compta seulement deux cent quatre-vingt-deux sous-officiers et soldats tués, et plus de six cents déserteurs...

A Munich et dans les villes du royaume, l'opinion, au contraire de ce qu'on eût pu craindre, ne s'émut guère : à peine si quelques journaux, comme la Gazette d'Augsbourg, eurent le courage de dire que ce spectacle était honteux et ridicule et protestèrent contre l'inaction du roi et l'abandon des alliés. Ce n'était plus une guerre, tout au plus une neutralité armée; la Bavière ne savait donc qu'une chose : abandonner ses amis et manquer à la foi jurée. Mais la Gazette d'Augsbourg s'échauffait en pure perte.

La population bavaroise ne rendait pas le moindre écho à ces indignations, et, au fond, ses sentiments étaient fort complexes. Loin d'exalter la haine de la Prusse, ce contact, un peu rude, sans doute, avait plutôt servi à réveiller l'idée de l'union de tous les Allemands. Et puis, la Prusse venait de donner «ncore de ces « raisons frappant es » qui opèrent un effet miraculeux but l'imagination des foules. L'Autriche était battue, la France absente, la grande politique des petites cours en déroute. Tous le* regards se tournaient vers Berlin. On maudissal le vainqueur du boul des lèvres, mais, au fond du cœur, comme disait un contemporain, o on étail iit-r du mauvais frère . Alphonse Daudet a laissé à m propos, dans ses Conlc* du Lundi, des noirs d'une juste ironie et d'une observation très fine sur l'esprn qui régnait à Munich en 1866. Le aussi, le coup de tonnerre de Sadowa avail opéré un commença ment de métamorphosa que fussent lr- efforts,

rt même les succès ultérieurs des particularisa i étail clair que les jours de leur cause étaient compj tés. La France, en dépit des avertissements salutairrs répétés .'i satiété <t en pure perle ;'i son aveugWj gouvernement, avait laissé échapper une occasioa unique. A partir de ce moment, les événements qui devaienl mener à la guerre de ls7<> el à la fonda* tion de l'Empire allemand Be précipitèrent.

Mais, dans i tenl de l'Allemagne, les

combinaisons de Pfordten ayant échoué,

Louis 1 1 qui se trouvai! avoir eu raison. Il s'empressa

inclure sa paix avec la Prusse. D'ailleurs, la

confédération des cours moyennes tombait en nior-

ceaux, et les alliés, qui n'avaient pas fait de grands sacrifices les uns pour les autres, se rendaient sans mot dire leur liberté, et chacun s'efforçait d'arrêter les dégâts à ses portes. L'Autriche, au mépris de son entente avec la Bavière, entamait séparément et sans prendre son avis, des négociations de paix. Le 22 août, sans attendre de plus amples défaites, Louis II, de son côté, suspendait les hostilités et se rapprochait de son oncle, le roi Guillaume de Prusse. Il était rassuré par Bismarck, qui, habile et mesuré, n'abusait pas de sa victoire et se contentait de montfer en exemple, aux souverains assez imprudents pour continuer la résistance, le roi de Hanovre, l'Électeur de Hesse et le duc de Nassau qu'il dépouillait de leurs États. Mais, pour ne pas exaspérer le particularisme des peuples toujours hostiles à la « prussification », — qui signifiait, comme nous l'avons dit, perte des liberté? religieuses et civiles, militarisme, bureaucratie, etc.. — Bismarck eut grand soin d'être très modéré dans ses exigences, afin de ne pas rendre une réconciliation impossible ou difficile. C'est ainsi qu'à la Bavière il ne demanda qu'une légère contribution de guerre : 30 millions de florins, et comme cession territoriale trois modestes enclaves, qui ne renfermaient pas plus de 34.000 habitants.

Ce traitement si doux, Louis II l'avait escompté, après l'avoir facilité par sa politique peu provocante, presque passive. C'était son succès personnel, le triomphe de son secret. Il lui était permis d'opérer, désormais, du côté de la Prusse, un rapprochement dont il avait, avant même la guerre, entrevu la nécessité prochaine. A ce moment encore, il

embrassa la situation avec ce coup d'œil sûr dont plus d'un bon juge lui a reconnu le mérite l. Tout son effort devait désormais consister à maintenir, dans la mesure du possible, la dignité et l'indépendance de l'État et à sauver l'honneur et l'avenir de la dynastie. Pour cela, il s'agissait moins de résister à Bismarck — résistance d'ailleurs vaine — que de s'entendre avec lui. Entente de pure politique : on pense bien que le cœur n'y était pas, et que la fierté de Louis II était cruellement blessée par l'espèce de vasselage auquol les circonstances réduisaient les Wittelsbach en face des Hohenzollern. Mais l'exemple des princes dépossédés en 1866 était éloquent et prouvait à Louis II qu'il avait calculé juste en ne poussant pas trop vivement la guerre, en n'appelant pas sur lui la rancune de Bismarck.

L'avant-dernier pas, celui qui devait précéder l'Unité et l'Empire, fut bientôt franchi. Bismarck avait habilement joué auprès de Louis II des menaces que constituaient, pour le Palatinat bavarois, les demandes de « compensation » auxquelles Napoléon III s'obstinait avec maladresse, après avoir laissé passer l'heure des interventions profitables. Une alliance secrète fut signée entre la Bavière et la Prusse pour le cas de péril extérieur. Le Nord et le Sud étaient réconciliés. L'Allemagne entrait dans

1 Le sévère Sybel lui-même a écrit « « Louis II possédait, à côté de maintes étrangetés dans sa vie privée, une intelligence très nette, de la vigueur et de la vivacité dans ses décisions; et, avec cela, une volonté complètement indépendante. • (H. von Sybfl î die Begriïndung des deulschen Feiches, III, p. 281. ï Mais Sybel ajoute qu'il était trop jeune et qu'on l'avait initié trop tard aux affaires.

a voie nouvelle que lui avait tracée Bismarck, 'était, à brève échéance, la guerre contre la France, >our achever ce qu'avait commencé la défaite de 'Autriche.

Louis, dans ce moment de transition et de crise, ;ut un singulier accès d'enthousiasme, le seul sans loute de sa carrière politique. Il voulut consacrer ; ;iOn amitié toute nouvelle avec son oncle de Prusse )ar un acte qui frappât les imaginations. Il écrivait e "29 août : « Maintenant que la paix est conclue entre nous et qu'une ferme et durable amitié s'est établie entre nos Maisons et nos États, je désire ui donner une expression extérieure et symbolique, >n offrant à Votre Majesté Royale la possession comnune du burg de ses aïeux à Nuremberg. Lorsqu'au aîte de ce château, le pavillon des Hohenzollern et 3elui des Wittelsbach flotteront au vent, en mêlant eurs plis, puisse-t-on voir là le symbole de la bonne ?arde que font la Prusse et la Bavière unies sur •'avenir de l'Allemagne, avenir que la Providence a ntroduit dans des voies nouvelles par l'entremise de Votre Majesté. » Le roi Guillaume accepta. Cette attention cachait-elle chez Louis II une arrière-penbée? Estimait-il à ce moment-là que les chances étaient égales entre la Prusse et la Bavière ? Que ttes événements qui se préparaient en Allemagne pourraient lui devenir profitables? En tout cas, cette occasion fut la seule où Louis II mît un peu de chaleur dans ses relations avec ses parents de Berlin.

Il développait d'ailleurs les conséquences de sa politique avec un esprit de suite qui ne cesse pas d'étonner chez ce fantaisiste. L'année qui suivit la

guerre, Pfordten ayant définitivement quitté le ministère, Louis le remplaça sur-le-champ par Hohen-i lohe, dont les sympathies prussiennes n'étaient un secret pour personne. Singulier personnage de sceptique que ce Hohenlohe, féodal émancipé, dont on pouvait dire, dès ce moment, que son nom était « l'écho du nom de Bismarck x ». Tout le ministère Hohenlohe ne fut qu'une préparation à l'union avec la Prusse. La Bavière ne s'y méprit pas, et l'on eut la surprise d'une renaissance vigoureuse de l'esprit | particulariste. Cette fois encore, Louis II tint bon ne se laissa pas entraîner à des imprudences. On était arrivé en 1870, à la veille de la guerre, lorsque! la majorité catholique et patriote voulut renverser le ministère Hohenlohe. Louis II refusa la démission que lui apporta le Cabinet. A la Chambre des Seigneurs, trente-deux voix contre douze votèrent alors un blâme au premier ministre. Parmi ces trentedeux pairs, se trouvaient six princes de la maison royale, oncles et cousins de Louis II, et même son propre frère, le prince Othon. Connaissant leur sentiment, très contraire à sa politique circonspecte et très hostile à la Prusse, le roi leur avait interdit de voter. Ils avaient passé outre à l'interdiction royal Louis II fit preuve d'une fermeté surprenante, refusa de recevoir l'adresse des pairs. Il donna mê un dîner en l'honneur des douze opposants pour affirmer sa solidarité avec Hohenlohe. A la Chamb

, de aie.

■dur | [>re,

1 Hohenlohe est un caractère de transition i il représente le passage de l'Allemagne d'ancien régime à l'Allemagne nouvelle et unifiée. On trouvera une esquisse de sa psychologie dans notre livre i Bismarck et la France.

majorité protestait contre la politique personne du roi. Elle mit en œuvre, pour imposer sa lonté, une obstruction en règle. Dissoute, la ihambre revint avec une majorité particulariste plus prte de quatre voix. La Bavière ne voulait pas être russienne. Cette fois, Louis II dut céder. Hohen- >he fut remplacé par le comte Bray, de la droite, lais la volonté du roi était expresse : Bray n'eut pas

d permission de faire autre chose que de continuer ■i politique de son prédécesseur, et le véritable chef u cabinet fut Lutz, un ancien secrétaire particuler de Louis II, promu ministre de la Justice, très ostile aux catholiques et fort bien vu du Gouverement prussien...

Évidemment, la politique occupait une place à »art, un domaine isolé dans les idées de Louis IL |,e prince qui communiait après une représentation le Parsifal, qui, plus tard, étouffait de rage en évoluant ses suzerains de Prusse, ce prince était tussi celui qui, à vingt ans, malgré sa famille, mal- ;ré l'opinion publique, conduisait son État dans la ;oie qu'il jugeait la moins dangereuse, brisait avec es traditions catholiques de la Bavière et avec les dliances conservatrices du royaume. Nous ne pouvons nous empêcher de constater encore une fois ju'il y a dans cet esprit de suite et de décision un contraste presque mystérieux avec les tares réelles jue nous ont déjà dévoilées, dans l'intelligence de Louis II, ses goûts de lyrisme exalté, d'inutile rêvei<L et de solitude malsaine. Si un tel contraste comporte une explication, ce n'est pas du tout dans une sorte d'état de grâce royal qu'il convient de la

chercher, mais seulement dans la supériorité très naturelle que donne à tout homme l'exercice et l'expérience de sa profession. Et les rois ne font pas autre chose qu'un métier.

Il y avait pourtant aussi quelques risques dans l'attitude que Louis II avait adoptée. Il s'exposait, en servant les projets hardis et révolutionnaires de Bismarck, à réunir contre lui les forces de droite, au dedans comme au dehors de son royaume : la « coalition blanche » était toute prête à se former en Europe, et une France plus sagement conduite aurait pu s'en servir contre la Prusse. De Rome même, on faisait entendre au roi des paroles menaçantes 1. En Bavière, on ne comprenait pas, on s'indignait. Était-il possible que le roi soutînt contre la majorité du pays, contre les éléments les plus probes et les meilleurs de la nation, un ambitieux comme ce Hohenlohe, que son scepticisme rendait étranger à toutes les patries et qui ne craignait pas de placer publiquement la Bavière sous la protection de la Prusse 2? Était-il possible que Louis II eût signé un traité d'alliance qui était un traité de servitude et qui le mettait dans la main de Bismarck ? Après la crise d'impopularité que lui avait value l'aventure wagnérienne, Louis II traversa encore une période où l'opinion publique lui fut ouvertement

1 On lisait dans YUnila catlolica : « Le roi Louis, par sa conduite, a causé une immense émotion dans son royaume, et, s'il ne revient pas à des décisions plus prudentes, il mettra sa couronne en péril... •

2 Tel avait été le thème d'un discours que Hohenlohe avait prononcé à la Chambre en soulevant les protestations de la droite, le 19 janvier 1870.

hostile. De nouveau, dans les rues de sa capitale, il ne fut plus accueilli que par une morne indifférence et des regards de blâme. Plus un salut, plus une acclamation. C'est tout au plus si le roi n'était pas accusé de trahir le royaume. Et l'on en lisait de belles dans l'énergique Patrie bavaroise, dirigée par le Dr Sigl, le Drumont de Munich, le plus grand mangeur de Prussiens et de Juifs que la terre de Bavière ait porté.

Louis II eut un singulier mérite à ne pas quitter la ligne politique qu'il s'était tracée. Sa raison seule l'engageait à ne pas se tourner contre la Prusse. Son amour-propre, ses sentiments étaient antiprussiens. Pénible mariage de raison. En plus d'une circonstance, Louis marqua l'effort qu'il faisait sur luimême. On vit qu'il détournait les yeux, le jour où sa tante Amélie, l'ancienne reine de Grèce, lui demanda s'il consentirait à reconnaître Guillaume de Prusse pour suzerain- Énergique vis-à-vis de ses oncles et de ses cousins, presque tous mal disposés pour l'alliance prussienne, inébranlable dans sa résolution, il laissait quelquefois libre cours à des mouvements d'irritation qui décelaient sa pensée intime. C'est ainsi qu'il supprima, en 1868, la pension que le Gouvernement bavarois payait, depuis le précédent règne, au poète Geibel, et qu'il donna pour motif « les tendances nouvelles qui s'étaient récemment manifestées dans les œuvres de cet auteur ». Geibel, en effet, avait chanté 1' « ère nouvelle », la fusion des peuples allemands, l'hégémonie prussienne en Allemagne L.

1 Geibel n'y perdit rien, d'ailleurs, car le roi de Prusse lui accorda aussitôt une pension triple de l'ancienne.

Une autre fois, Louis s'oubliera jusqu'à déclarer devant M. de Cadore, ministre de France à Munich : « M. de Bismarck veut faire de mon royaume une province prussienne. Il y arrivera, hélas ! petit à petit, ; sans que je puisse l'en empêcher * ! »

D'ailleurs, à mesure qu'approcheront les événements décisifs et la date fatale, les défaillances et les répugnances de Louis II s'accentueront. Une lutte dramatique — bien superflue pour l'équilibre de sa raison — se livrera en lui. A partir des moments critiques de 1870, les plus ombrageux de ses sujets pourront se rassurer : il sera évident que si Louis II est allé du côté de la Prusse, ce n'a été ni par absence j de patriotisme, ni par abandon de ses devoirs. Il n'aura fait qu'une politique de sacrifices et de néces-: site.

Déjà, il n'était plus douteux que la guerre sur le! Rhin était prochaine. Les fautes de Napoléon III en avaient laissé grandir la menace. Et la guerre était indispensable à l'achèvement de l'œuvre que Bis-; marck avait entreprise. On s'y attendait de toutes

1 Rothan i La France el la Prusse de 1867 à 1870. M. de Cadore savait néanmoins que la Bavière marcherait avec la Prusse. Il en avertit son Gouvernement, mais on ne. l'écouta pas. Le portrait que ce diplomate traçait de Louis, montre qu'il était assez clairvoyant et assez bien informé H « Le découragement du roi provient de son caractère. Il comprend et apprécie, aussi bien que qui que ce soit, l'état des choses. Mais il sent qu'il lui faudrait, pour défendre sa cou , ronne, une énergie et une activité qui ne sont ni dans ses goûts ni dans se9 habitudes, i {Id.)

parts, et il était naturel, avant même que l'occasion des hostilités se fût produite, que l'attention se portât sur les États du Sud. De leur attitude dépendait, en effet, plus que l'issue d'une campagne : l'avenir de l'Europe était en jeu. On s'aveugla malheureusement sur les dispositions qui régnaient dans les cours moyennes. A Paris surtout, on raisonna mal. Il sembla impossible, inhumain, absurde, que la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, se résolussent à marcher côte à côte avec l'adversaire qui, quatre :ans plus tôt, leur avait infligé de cuisantes défaites. 'Les plus modérés croyaient donc, au cas d'un conflit ;entre la France et la Prusse, à la neutralité du Sud. Mais trop de personnes voulaient s'imaginer encore que, désireux de réparer les dégâts de 1868, le Sud ise joindrait à l'Autriche pour prendre la Prusse à i revers. Vainement, les personnes averties avaient essayé de dissiper les illusions qui régnaient à Paris |et de faire comprendre qu'il était trop tard, que i l'occasion perdue ne se représenterait pas et que Sadowa, en détruisant l'ancien équilibre des forces, avait aussi changé les dispositions et les idées de l'Allemagne. M. Rouher continuait à donner au Corps législatif l'assurance que la Bavière resterait neutre. Au dernier moment, M. de Gramont répétait encore sans ambages : « Quant aux États du Sud de l'Allemagne, ils ne bougeront pas. Je suis renseigné par mon ami et mon élève, M. de B... »

M. de Gramont était mal renseigné, ou renseigné par un observateur superficiel. Sans doute, les apparences étaient d'accord avec l'espoir qu'on gardait à Paris. En Saxe, une majorité libérale repoussait,

tout aussi énergiquement que la majorité catholique de Bavière, l'idée d'une alliance ou d'une union avec la Prusse. A Dresde, le point de vue de la gauche était qu'un rapprochement avec la monarchie des Hohenzollern, la plus autoritaire de l'Allemagne, apporterait un renouveau de force à l'esprit de réaction. A Munich, le point de vue de la droite était que la Prusse dominatrice ne respecterait pas la nationalité bavaroise et essayerait de porter à l'Église un coup mortel. La droite prévoyait le Gulturkampf, et elle ne se trompait pas. C'est sur ces sentiments hautement exprimés par des élections, des discours et des votes dans les Parlements locaux qu'on fondait à Paris une politique de confiance etl de sécurité. On faisait grand cas aussi des bruyantes j manifestations d'hostilité contre la Prusse qui éclataient de temps en temps. On notait ce qu'écrivait, le 30 janvier 1870, la Pairie du Dr Sigl : « Aussitôt qu'un Prussien franchira notre frontière, 600.000 Français et 400.000 Autrichiens se lèveront pour chasser l'envahisseur. La Bavière aux Bavarois ! » Nos compatriotes de passage à Munich et reçus dans; des salons où l'on sympathisait avec la France, ne doutaient pas que l'alliance de la Bavière, au cas d'un conflit, ne dût être française bien plutôt que prussienne. A la dernière minute, le gouvernement de Napoléon III tentait l'impossible pour gagner les États du Sud. A Paris même, il n'était politesses que ne reçût le comte Quadt, représentant diplomatique de Louis II... Vaines réparations, avances superflues ! Un cruel « Trop tard ! Trop tard ! » sonnait aux oreilles des hommes de l'Empire,;

LE SECfiET DU ROI (1866-1870) 113

;andis qu'ils s'empressaient à refaire ce qu'ils avaient défait, à reprendre ce qu'ils avaient abandonné.

Lorsque survinrent la dépêche d'Ems et la déclaration de guerre, ce fut l'espace d'une journée : t-out le système qui avait été fondé sur l'hostilité lu Sud à l'égard de la Prusse s'écroula. L'affreuse solitude où se trouvait la France payait les « aberrations x » auxquelles l'Empire, depuis dix-huit ans, , 3'était livré dans sa politique extérieure.

...Le 8 juillet, on ne s'attendait plus à des événements graves. Les difficultés surgies entre la : [Prusse et la France paraissaient écartées par la renonciation du prince Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne. Louis II, qui, chaque jour davantage, désertait sa capitale, s'était réfugié dans la lointaine solitude d'un des pavillons de chasse de la couronne, aux bords de l'Isar. Déjà, il prenait l'habijtude de ces brusques départs, de ces ruptures avec [|la société, ordonnant qu'on ne le tourmentât pas d'une semaine avec les affaires publiques et ne jpermettant qu'on troublât son repos que pour les jcas d'une réelle gravité.

Hasard ou calcul, Louis II fut donc absent, invisible, pendant les journées où s'accomplissaient les [événements décisifs, où l'on marchait vers la décla- I ration de guerre. Quand la dépêche d'Ems eut proiduit l'effet qu'en attendait son audacieux auteur, idès que fut connue l'attitude qu'avait prise à Paris lie Corps législatif, alors qu'à Munich une panique

1 Le mot est d'un homme d'origines et de sentiments bonapartistes, M. Jules Delafosse.

se produisait au Gouvernement et qu'on se décidai à prévenir le roi au plus vite, celui-ci détachait ui de ses secrétaires et faisait savoir que, n'ignoran pas les nouvelles, il revenait pour prendre les déci sions nécessaires.

Le soir même du 15 juillet, Louis II appelait ai château de Berg son chef de cabinet, M. de Eisen hait. Il le priait de résumer la marche des événe ments depuis le 8 juillet et en même temps de m apporter l'avis du comte Bray, président du Consei des ministres, au sujet de l'intervention éventuel! de la Bavière dans le conflit. Ce jour-là, dans la car rière royale de Louis II, fut le jour qui compta entr tous. Et, comme le parti que prit Louis II à cett minute suprême eut autant d'influence sur les desti nées de notre pays que sur celles de la Bavière, i nous semble qu'on lira avec curiosité le récit de C' qui se passait dans le gracieux château tyrolien où pendant cette nuit d'été, un souverain de vingt-cin< ans, seul avec lui-même, s'arrêta à une décision s redoutable. M. de Eisenhart, le témoin de cette scèn historique, en a écrit la relation que voici x <;t oi l'on voit Louis II aller, venir, hésiter, se fixer, — peint en quelques détails saisissants :

<i Le Roi me reçut dans la chambre du balcon. Selo) son habitude, il marchail de long en large et s'asseyai de temps à autre, tandis que je lui faisais mon rap

1 Cette relation a été publiée par la propre femme d M. de Eisenhart, qui, sous le nom de MmB de Kobell, a et» l'un des plus pénétrants et des plus dévoués historiographe de Louis II.

port. Les heures s'écoulaient tandis que j'analysais ;a situation et que j'examinais les événements probables, en ce qui touchait notamment l'attitude de la Chambre. Parfois, Sa Majesté faisait une observation qui révélait son intelligence vive et lumineuse. Elle désirait de toutes ses forces une solution pacifique. Et cette phrase revenait toujours sur ses lèvres : « N'y a-t-il donc vraiment pas moyen d'éviter cette guerre? » « Lorsqu'il fut convaincu que la lutte était inévitable, une autre question se posa. La Bavière resteirait-elle neutre, ou, d'après le traité d'alliance de 1866, devrait-elle combattre aux côtés de la Prusse? •

Eisenhart — est-ce pour cette raison que Louis II j l'avait attaché à sa personne? — penchait pour la a grande Allemagne ». Il comprit qu'il ne déplairait pas à son souverain en lui découvrant sa pensée :

« Je sentais qu'à ce moment le salut de la Bavière, le salut de toute l'Allemagne peut-être, allait se décider, et, avec la plus énergique conviction, je démontrai que la neutralité menaçait l'existence de la Bavière indépendante et que combattre contre la Prusse à côté de la France serait une ineffaçable honte. Pour connaître notre droit et notre devoir, il n'y avait, selon moi, qu'à s'en rapporter au traité d'alliance, qui formait le fond de toute la discussion.

— Oui, dit le roi, il y a casus fœderis.

« Et alors se montrèrent au plein jour, chez lui, ses sentiments allemands l. Rien de ses sympathies françaises ne vint les troubler : car ces sympathies allaient seulement à la monarchie absolue de Louis XIV et à l'art français.

— Cependant, ajouta le monarque, avant de prendre une décision, je veux attendre l'arrivée de Ber-

1 Deutsche Gesinnung.

chem '. Que l'on me réveille dès qu'il sera revenu. Vous lirez la note de Bray et me ferez connaître son contenu. Je n'ai pas d'autre ordre à vous donner pour le moment. Bonne nuit.

« Je sentais que la réponse de Sa Majesté serait favorable à la chose allemande.

« Quand je rentrai chez moi, l'aurore commençait à poindre... A six heures du matin (le 16 juillet 1870), on vint m'annoncer l'arrivée du comte Berchem, que j'allai saluer aussitôt dans mon cabinet de travail. Contre mon attente, Berchem n'avait pas reçu d'instructions et ne me remit, en fait de papiers, que la décision prise, la veille, par le Conseil d'État, avec une lettre du comte Bray, le priant d'aller, dans l'après-midi, demander à Sa Majesté en personne ses ordres relativement à l'affaire pendante.

« Plein de feu, et porté par un enthousiasme juvénile, le comte Berchem demanda que l'on prît sans ' tarder des résolutions définitives. Il décrivit l'excitation des esprits à Munich, et montra le danger qu'il y avait à hésiter. Il cita aussi un mot que le général | baron Pranckh avait dit la veille en sa présence : « Si je n'ai pas reçu demain l'ordre de mobilisation, I « je décline toute responsabilité. » S'autorisant des | paroles de son ami le comte de llegnenberg-Dux, cet homme d'État doué de si hautes qualités, et qui, autrefois, avait exercé tant d'influence, Berchem fit valoir a combien il était inutile de poser des conditions à la Prusse », comme il en était question à Munich. Car, au cas d'une victoire, ces conditions seraient superflues, et sans valeur, au cas d'une défaite. M;ii>, dans les deux conjectures, elles jetteraient une ombra sur la sincérité de l'alliance bavaroise.

« Ces déclarations pénétrées de patriotisme, la nouvelle que le ministre de la Guerre faisait des prépa-

1 Le comte Berchem occupait des fonctions placées entre celles de sous-secrétaire d'État et celles de chef du cabinet particulier du ministre.

ratifs dans l'attente d'une réponse affirmative du roi, m'excitèrent encore plus à tâcher de contribuer de toutes mes forces à un prompt dénouement. Je pris congé de Berchem, me rendis au château et fis réveiller Sa Majesté, comme elle m'en avait donné l'ordre.

« Le roi me reçut dans sa chambre. Il était couché dans son grand lit bleu et me salua avec une affabilité qui ennoblissait encore l'idéale expression de son visage.

— Eh bien ! que m'apportez-vous? me demanda-t-il. « Le roi, assis parmi les oreillers, se fit lire alors

le rapport de Bray et demanda quelles communications Berchem avait faites.

« Je racontai ce que j'avais entendu. Nous pesâmes encore les points principaux de la grande question.

— Sire, aider vite, c'est aider doublement, dis-je. « Il y eut un silence. Puis le roi répondit :

— Bis dal qui cilo dal. Rédigez tout de suite l'ordre de mobilisation; dites à Bray et à Pranckh de venir à quatre heures et communiquez ces nouvelles à la presse.

« Je rédigeai, séance tenante, devant le roi, l'ordre de mobilisation et la convocation de Bray et de Pranckh; puis je présentai la plume à Sa Majesté, qui signa sur-le-champ les deux pièces.

« Profondément ému par l'importance de ces actes, le cœur léger cependant, j'allai trouver, muni de ces documents, le comte Berchem, qui attendait dans l'angoisse et qui partagea toute ma joie. Puis je me rendis, après avoir chiffré ma dépêche, au bureau du télégraphe. Quelques heures après, grâce à l'activité du ministre de la Guerre, les ordres de mobilisation étaient entre les mains des commandants de corps l. »

Ainsi, c'en était fait. Louis II avait franchi « le

1 Voir le livre de Mme de Kobell i Unler den vier ersten K. von B., t. II, p. 130-133.

Rubicon du particularisme ». Non pas sans hésita tion, ni sans regret peut-être, ni même sans esprit ; de retour. Ce que le témoin prenait, chez son souverain, pour des « sentiments allemands », n'était que l'application finale d'une politique d'opportunité, un . acquiescement à l'inévitable. Le seul fait de cette nuit de répit et de réflexion interposée entre les nouvelles venues de Paris ut la réponse à envoyer I Berlin suffit à prouver que Louis II ne se laissait aller à aucune espèce d'impulsion sentimentale. L'argument décisif à ses yeux fut que l'alliance avec la Prusse devait « jouer » dans le cas présent, et qu'il n'y avait pas moyen de se soustraire aux obligations du contrat. Mais ce n'étaient ni son cœur ni ses sympathies qu'il avait écoutés. Louis II, le jour même, déclarait devant l'aide de camp de service. M. de Sauer : « J'ai le sentiment d'avoir accompli une bonne action. » Ces mots doivent s'entendre ici au sens que peut leur donner un chef d'État. Une bonne action, pour l'homme de qui dépendent les dcsti-

d'un peuple, c'est une action raisonnable. Et nous avons vu que. malheureusement pour la France,

vénements avait-ut tourné de telle sorte que la raison conseillait à Louis II de s'entendre avec la Prusse et de sacrifier une partie de son indépendance plutôt qucdes'expostr à être brisé et dépouillé par Bismarck l.

1 Si l'Autriche et T'talio refusèrent de se joindre a la France, ce n'e?t pas pour d'autres motifs. Les affaires de Rome n'étaient qu'un prétexte La cause déterminante de notre isolement lut la crainte inspirée par Bismarck et la supériorité reconnue de l'armée prussienne.

Chose curieuse : la politique prudente que le jeune souverain suivait depuis son avènement à l'insu et contre le gré de son peuple, reçut tout à coup une sanction éclatante. Ce qui avait été le secret du roi devint le vœu de la foule. A Munich, on avait attendu avec inquiétude et curiosité la décision du monarque. Les esprits, pour se fixer, paraissaient attendre un oui ou un non tombé de haut. A la nouvelle que l'ordre de mobilisation était donné, l'enthousiasme s'alluma avec brusquerie. L'idée de l'unité allemande qui, depuis vingt ans, avait si curieusement rétrogradé, se réveilla tout à coup avec une vigueur nouvelle. C'était le roi qui avait eu raison, raison de se rapprocher de la Prusse, raison d'appeler et de garder au ministère Hohenlohe « le Prussien ». Et tout Munich se porta vers la résidence royale. On chanta dans les rues la Garde au Rhin et lf Patrie de l'Allemand pendant les soirées mêmes où la Marseillaise retentissait sur les boulevards de Paris. Pour le plus grand dommage de la France renaissait le grand conflit des nationalités, issu des guerres de la Révolution et de l'Empire. Le patriotisme allemand, si longtemps endormi, éveillé en 1813, puis retombé dans l'engourdissement, avait enfin son jour. Louis II avait su deviner ces forces cachées et compter avec elles. Ce n'était pas un succès médiocre.

Roi et peuple, réconciliés en l'espace d'une heure, marchaient désormais d'accord. Pourtant une difficulté subsistait : la volonté nationale du mois de janvier liait la volonté nationale du mois de juillet. Le parlement tenait la clef de la situation, et, si les électeurs s'étaient déjugés, rien ne prouvait que les

idées des élus eussent subi la même métamorphose- La majorité impérieusement particulariste qui venait de renverser Hohenlohe accorderait-elle les crédits nécessaires pour que l'ordre de mobilisation pût être exécuté? Les événements pressaient trop pour que la Chambre pût être dissoute, et cette Chambre ellemême était née d'une dissolution, — ce qui eût aggravé la difficulté constitutionnelle et légale en vertu de l'adage : « dissolution sur dissolution ne vaut ». Le temps, d'ailleurs, de consulter les électeurs et l'occasion pouvait passer. Faudrait-il recourir à un coup d'État?

A ce moment déoisif, la chance suprême de la France se jouait, avec la dernière partie du particularisme bavarois, dans ce petit Parlement provincial.

Il est certain que la majorité, en entrant en séance! était résolue à repousser la demande de crédits. La Commission, par six voix contre trois, n'avait accordé, au lieu des 26 millions de florins nécessaires | pour que l'année bavaroise pût faire campagne aux ! côtés de la Prusse, que 5 millions destinés à garder i une « neutralité armée ». Le général Pranckh, redoutant l'effet de cette décision préalable, monta à la tribune et, en quelque- mol - hulules, résuma la thèse \ politique du roi : « Oui, dit-il, je suis un vieux Bava-

rois, un pur, mais je sens aussi Allemand. Et je

vous le dis, l'indépendance de la Bavière ne sera 1 assurée que si notre pays remplit tous ses devoirs envers l'Allemagne. Si la Bavière reste neutre, elle ! sera l'objet contre lequel les deux puissances aujourd'hui en lutte s'uniront. Mais si, après une victoire,

notre indépendance était attaquée, soyez-en sûrs, je serais là pour la défendre et je ferais face au danger. » Pour la première fois, le raisonnement que s'était tenu Louis II venait d'être exposé en public. i II recueillit aussitôt les approbations. La victoire de : la Prusse était presque certaine, il était fatal que l'unité allemande en sortît. Mieux vaudrait alors se trouver, vis-à-vis des Prussiens, à l'état d'alliés plutôt qu'à l'état d'ennemis. Bismarck ne pourrait, à la face de l'Allemagne et de l'Europe, pousser le cynisme jusqu'à détruire les libertés d'un peuple qui, de bonne volonté, aurait aidé à son triomphe...

La partie était gagnée. Cette démonstration si nette, si élégante, ralliait sur-le-champ la plupart des patriotes. La politique du roi se révélait comme une politique de bon sens, de prudence et de salutaire résignation. Un député de la droite voulut pourtant soutenir encore la thèse particulariste de l'indifférence de la Bavière à un conflit francoprussien. « Que m'importe, s'écria-t-il avec une rude éloquence rurale, que des voleurs entrent dans la maison de mon voisin, si je suis tranquille chez moi ! » C'était, un instant plus tôt, l'intime pensée de la plupart de ces hommes. Mais ils venaient d'être transformés et ne pouvaient plus supporter l'expression de ce qu'ils avaient jusque-là tenu pour juste et raisonnable. La thèse de l'égoïsme bavarois souleva l'indignation générale. Quelque habitude que donnent la politique et l'histoire de cette mobilité de l'esprit humain, on ne peut s'empêcher d'admirer la soudaineté et la spontanéité de pareilles métamorphoses.

Le 1 cteur nous permettra de nous érart r pour un instant de notre sujet. Nous sommes de ceux que la guerre de 1870 n'a pas cessé de passionner. Nous sommes aussi de ceux que l'histoire intéresse autant par l'étude de ce qui a été que pai la recheiche de ce qui aurait pu être. Si rétrospectif que soit le problème, il ne nous paraît pas indifférent de peser la valeur du concours que Louis II apportait à la Pruss< .

La décision prise par Louis II était de la plus haute importance. L'attitjde de toute l'Allemagne du Sud dépendait de la position que prendrait le roi de Bavière. L'ordre de mobilisation donné par Louis II eut donc surtout une signification diplom?tique et politique. Au point de vue militaire, l'appui que le contingent bavarois donna aux arm»'.> prussiennes fut d'une valeur médiocre.

Les troupes bavaroises n'ont joué qu'un rôle secondaire dans la campagne. Il n'était pas possible qu'une armée de qualité si inférieure en 1866 se fût beaucoup aguerrie quatre ans plus tard. Les Prussiens le savaient d'ailleurs et ne se faisaient guère d'illusions sur le secours qu'ils pouvaient attendre de leurs alliés. En 1869, un anonyme avait dénoncé, dans une brochure paru»; à Berlin, la mauvaise organisation de l'armée bavaroise. Il y notait une discipline relâchée, l'infériorité de l'armement, et il la mettait, au point de vue moral et matériel, bien audessous des troupei de Napoléon III. Ces observations révélèrent leur justesse à l'épreuve du feu. Depuis, un publiciste prussien a pu établir, sur un ton assez rogue, que, partout où les Français avaient

eu l'avantage, pendant la « grande guerre », des Bavarois étaient en ligne : tel fut le cas, en effet, à Coulmiers, à Gien, à Villepion *. Leur plus notable exploit fut l'incendie de Bazeilles. Quant aux chefs, que les Prussiens surnommaient des « flâneurs de batailles », on se défiait à tel point, au grand étatmajor, de leurs capacités, qu'on ne leur avait laissé qu'un commandement fictif. Les traités d'alliance de 1866 avaient stipulé qu'en cas de guerre la haute direction des troupes du Sud serait transmise au roi de Prusse. Ce fut, en 1870, le prince héritier Frédéric, « notre Fritz », le futur Frédéric III, qui devint généralissime et à qui furent surbordonnés les princes et les généraux bavarois. Subordination que les officiers supérieurs ressentirent plus cruellement que les soldats 2.

1 Les Bavarois en 1870-1871, par J. de Pflugk-Harttung, dans la Zukuntl, la revue de M. Maximilien Harden (11 septembre 1897). Cette curieuse étude montre aussi que, comme par enchantement, la vieille animosité entre Prussiens et Bavarois avait disparu. Ces hommes, naguère ennemis et combattant côte à côte, n'entrèrent en conflit qu'une seule fois, et l'incident fut sans gravité. Dans un combat devant Paris, des Bavarois et des Prussiens avaient conquis ensemble un canon français; se disputant le mérite de ce fait d'armes, les soldats de chaque nation prétendirent mettre sur la pièce leur drapeau, sans accepter que les autres y joignissent leurs couleurs. La querelle tourna mal, et l'on faillit en venir aux mains. Les gradés intervinrent, et l'affaire se termina par un « vigoureux coup de vin ».

2 Le prince héritier avait su se faire aimer même des troupes bavaroises. Abeken, le confident de Bismarck, a cité ce mot plaisant d'un soldat bavarois : « Ah 1 si le prince Frédéric nous avait commandés en 1866, quelle rossée nous aurions administrée aux Prussiens ! » Inventée ou non, la plaisanterie exprime bien les sentiments mêlés de rivalité et d'admiration

Mais la réconciliation de tous les Allemands sortit mieux trempée de cette fraternité d'armes. Louis II, en associant ses armées à celles de la Prusse, n'avait peut-être pas changé le sort des batailles. Il avait décidé du sort de l'Allemagne. De la défaite de la France et de cette union pour la guerre nationale devait naître l'unité allemande. Or, l'unité, si elle apporta à la Bavière de très précieux bénéfices matériels, devait aussi marquer pour les Wittelsbach la fin de leur indépendance.

Tout le monde avait pu prévoir qu'une fois vaincues les deux puissances qui avaient le plus grand intérêt au morcellement de l'Allemagne, à savoir l'Autriche et la France, rien ne ferait plus obstacle aux projets d'hégémonie prussienne. Louis II ne le savait que trop. A partir du jour où, l'influence autrichienne étant éliminée, l'obstacle français renversé, les Hohenzollern devinrent tout -puissants en Allemagne, Louis II, poursuivant sa politique, essaya de s'assurer tous les avantages compatibles avec la situation. Mais, dès le premier moment, sa I vigilance s'est exercée à limiter les empiétements prussiens. Là encore, nous le retrouvons clairvoyant, doué d'énergie et d'habileté, quoique un peu plus nerveux peut-être et n'ayant plus assez d'empire sur lui-même pour conduire, sans trahir ses senti-

que les populations du Sud de l'Allemagne montraient et montrent encore pour le Nord.

ments, des négociations qui eussent exigé un cœur de glace.

Le Louis II le plus romantique qu'on ait imaginé est celui que les historiens officiels du nouvel Empire ont représenté comme porté par un mouvement d'enthousiasme vers ses « frères du Nord ». A la vérité, Louis consomma sans joie, parfois avec une mauvaise humeur trop visible, le sacrifice dont il avait reconnu la nécessité. L'ordre de mobilisation n'était pas plus tôt donné, le vote de la Chambre enlevé, que le roi songeait déjà à faire des réserves et à marquer les distances. A tout ce qui lui disait « Allemagne », il répondait soigneusement « Bavière ». « Votre attitude si purement allemande a électrisé votre peuple », télégraphiait Guillaume de Prusse après le 16 juillet. Et Louis II de répondre : « Nos soldats lutteront côte à côte pour le droit et l'honneur de l'Allemagne. Puissent les événements être favorables à l'Allemagne et à la Bavière ! » Il importe, en effet, que la Bavière ne soit pas oubliée.

Le 27 juillet, le prince de Prusse venait prendre, à Munich, possession du commandement que lui conféraient, comme nous l'avons vu, les traités. C'était déjà un signe, un brutal symbole de la médiatisation et de la conquête. Louis II s'en montra lafîecté. On remarqua ses traits crispés, tandis que les acclamations de la ville allaient au prince prussien. Munich paraissait oublier patrie et dynastie, Bavière et Wittelsbach : ce C'était, a dit un habitant, comme si un nouveau Barberousse fût venu parmi nous pour conduire aux combats tout le peuple en armes sous la bannière impériale ! !» Louis II était

126 Louis ii de bavièrè

loin de se trouver à l'unisson de ce lyrisme gettna-

11 Frédéric remarqua ce mécontentement de son hôte, qui alla peut-être jusqu'à une de ces colères blanches auxquelles Louis II était sujet. Sur ses célèbres et curieux carnets, le prince nous a laissé son impression de cette pénible journée. « 27 juillet 18/0, arrivé à Munich, écrivait-il avec une concision militaire et des détails réalistes. Le roi Louis a changé d'une manière qui m'a surpris. Il a beaucoup perdu de sa beauté. Plusieurs dents de devant lui manquent. Pâle, nerveux, sa parole est inquiète. Jamais il n attend qu'on réponde à ses questions, et il en pose

sans arrêt. »

Décidément abandonné à ses nerfs, le roi, deux jours après le départ du prince Frédéric, lui adressait une lettre où il demandait l'assurance que l'indépendance de la Bavière serait garantie à la paix. Et ce fut, tant que dura la campagne, une série d'ordres et d'attitudes qui ne laissèrent aucun doute sur 1 impatience et l'appréhension avec lesquelles Louis 1 voyait venir les événements. C'est ainsi qu'il rappela brusquement à Munich son frère Othon, qui avait suivi en France le contingent bavarois. Le jeune prince, qui avait pris goût au métier de soldat, se plaignit à maintes reprises, devant des témoins dignes de foi, de l'interdiction que le roi lui avait envoyée de continuer la campagne. Mais l'attitude de Louis II fut presque un scandale et fit naître un vif mécontentement lorsque, la municipalité de Munich avant organisé une cérémonie pour célébrer la victoire de Sedan, le roi refusa d'y paraître et ne

quitta pas son château de Berg. Sans doute, son horreur des foules, des fêtes officielles et des visages humains allait toujours en s'aggravant. Mais, cette fois, et dans de pareilles circonstances, un refus était presque une protestation.

Les véritables sentiments de Louis II à l'endroit de la Prusse éclatèrent avec force et avec évidence quelques semaines plus tard, lorsque s'ouvrirent les négociations d'où le nouvel empire d'Allemagne devait sortir. A entendre aujourd'hui les historiens officiels d'Outre-Rhin, ceux qui enseignent la jeunesse et ceux qui servent la raison d'État, l'exemple donné par le roi de Bavière aurait été magnifique. Il aurait accepté sa mise en tutelle, abandonné ses droits et humilié son amour-propre d'un mouvement spontané, et même avec une sorte de joie héroïque puisée dans son amour de la patrie commune. C'est pourquoi on a même proposé de l'appeler « Louis l'Allemand ». Pieuse légende du nationalisme germanique La vérité n'est pas tout à fait celle-là.

C'est un fait que le souverain bavarois donna l'exemple aux autres princes indépendants du Sud en reconnaissant l'hégémonie de la Prusse et en offrant le premier la couronne au roi Guillaume. Mais cet « acte immortel », ce « sublime sacrifice o iconsommé sur « l'autel de la patrie allemande » fut iprécédé de discussions, de chicanes, de mouvements d'humeur qui en altèrent la pureté au point de vue moral et sentimental où se placent les apologistes dont nous venons de parler.

Dès le mois de septembre, des pourparlers s'étaient engagés entre le roi de Prusse et le roi de Bavière,

au sujet de la future constitution de la Confédération germanique. Guillaume Ier eût vivement désiré une rencontre, un contact avec son neveu. On espérait, par la cordialité de l'accueil et les égards personnels prodigués, éviter les surprises que faisait craindre le caractère ombrageux du jeune roi de Bavière. Le prince Lynar fut envoyé à Munich avec mission d'inviter Louis II à se rendre en France. Le roi, prétextant un malaise, — des maux de dents, — refusa d'abord de donner audience à l'ambassadeur de son oncle. Puis, n'ayant pu faire autrement j que de le recevoir le jour suivant, il répondit que l'état de sa santé ne lui permettait pas d'entreprendre un voyage.

A Ferrières, où se trouvaient Bismarck et son maître, on fut médiocrement surpris de ce refus, j Ce n'était pas la première fois que Louis II fuyait une entrevue royale, et ce n'était un secret pour personne qu'aux yeux de ce jeune ennemi du genre j humain les têtes couronnées ne trouvaient pas grâce plus que les autres. Néanmoins, cette volonté de se dérober parut inquiétante. L'instant favorable était venu de constituer l'unité allemande. Il ne fallait, à aucun prix, attendre l'intervention de l'Europe, réveillée d'une léthargie, d'une indifférence ou d'une satisfaction de nos défaites qui lui a coûté d'ailleurs bien cher, et qu'elle paye par le fardeau militaire qu'entraîne pour tous les pays l'existence d'un Empire allemand... D'un moment à l'autre, la vieille Europe pouvait s'apercevoir du danger. Il fallait agir, et agir vite. Or, il tombait sous le sens que la Prusse ne pouvait s'emparer par force de la Bavière : '

le morceau était gros. D'autre part, si le plus grand État du Sud opposait de trop vives difficultés à son entrée dans la nouvelle Confédération, il était évident que ses voisins, la Saxe, le Wurtemberg et [les autres s'empresseraient de l'imiter. Il importait de décider Louis II à accepter au plus vite la suzeraineté du roi de Prusse. Et surtout, opération plus délicate encore, il fallait, le faisant passer par-dessus ses répugnances, le convaincre que lui, et lui le premier, devait offrir à Guillaume la couronne impériale.

Bismarck, le 22 septembre, dépêcha auprès du souverain bavarois le ministre Delbrûck chargé de lui exposer la situation. Delbriïck devait exposer à Louis II que l'Allemagne entière aspirait à l'unité et que, si cette unité se faisait sans lui, elle se ferait contre lui, que son royaume, désormais isolé, serré entre des puissances formidables, deviendrait fatalement l'enjeu des rivalités et des batailles. Vérités éclatantes dont Louis II était convaincu le premier. Delbriick lui fit entrevoir, en outre, la menace d'une annexion du Palatinat bavarois au nouvel empire allemand, dans le cas où la Bavière proprement dite refuserait d'en faire partie. L'avertissement se terminait par un engagement amical à la conciliation. Mieux valait accepter des propositions après tout fort honorables. Et, plutôt que de le faire trop tard, de mauvaise grâce, le couteau sur la gorge, n'était-il pas de la dignité — et qui sait, de l'avantage, peut-

être — du plus puissant prince allemand après le roi de Prusse, de lui proposer le premier le titre d'Empereur?

Louis II reçut mal l'ambassadeur de Bismarck. Il écouta impatiemment ses conseils et ses suggestions. Il eut même le sentiment d'avoir été trop dur et trop brusque, car, le lendemain, il chargeait M. de Eisenhart, son secrétaire, de s'informer des impressions de Delbrùck, qu'il craignait d'avoir blessé. Cependant, l'idée que les Wittelsbach allaient perdre leur droit de souveraineté absolu sur la Bavière irritait cruellement l'orgueil de Louis II. « Encore une guerre, et c'en est fait de mon royaume », déclarait-il à ses familiers. L'état de prince médiatisé lui faisait honte. Cet abaissement, cette descente sur l'échelle des rois, cette capitis deminutio, c'était pour Louis II une pensée humiliante et insupportable au point qu'il forma le projet d'abdiquer. On l'entendit alors répéter ces paroles énigmatiques : « Je veux me retirer dans l'île du bonhour. » Ou bien encore : « Je regarde déjà mon frère comme roi. Il ne tient plus qu'à un fil qu'on ne crie : le roi Louis II est mort, vive le roi Othon Ier ! » C'est précisément à ce moment qu'il ordonna à son frère de quitter la France et l'armée et de rentrer à Munich. Après un entretien dont personne n'a eu le secret, Louis II renonça à ses idées d'abdication. Mais quel dialogue de tragédie sur les marches du trône que celui de ces deux frères de vieille race royale accablés par la politique de Bismarck et menacés par la démence !...

Cet accès d'humeur passé, le roi trouva bonnes

les raisons de Delbrûck, et d'autant meilleures qu'au fond, nous l'avons vu, c'étaient les siennes. L'intelligence de Louis II avait devancé sa sensibilité et admis ces arguments irréfutables. Il lui fut seulement pénible de les trouver transformés dans la bouche de l'envoyé prussien en une sorte d'ultimatum. Enfin, cette fois encore, il prit sa résolution avec courage, et il put être réconforté par le nouveau succès personnel qui l'attendait dans sa propre famille. Il fallait, pour une décision qui touchait aux droits de la couronne, qu'il consultât les princes du sang. Et nous avons vu ces princes, plus particularistes et plus royalistes que le roi lui-même, conduire, de 1866 à 1870, l'opposition à la politique de Louis IL La campagne de France, les preuves écrasantes données par la Prusse de sa supériorité, avaient ouvert bien des yeux. Les princes acceptèrent donc le principe de l'entrée de la Bavière dans la Confédération du Nord, car telle était, à ce moment-là encore, la seule question à débattre. Le prince Luitpold, l'oncle de Louis II, le régent d'aujourd'hui, et qui est devenu une sorte de préfet docile aux avis de Berlin, avait été longtemps le plus hostile à la Prusse. Un de ses fils avait été grièvement blessé en 1866. C'est lui pourtant qui, au nom de la famille, exprima la résolution de ralliement au régime unitaiie. « Les traditions que l'on m'a inculquées, déclara-t-il au Conseil royal, répugnent au nouvel état de choses que l'on veut établir en Allemagne, mais, à examiner la situation de sang-froid, j'en vois la nécessité et les avantages. » Louis II n'avait pas fait un autre raisonnement, mais il l'avait fait plus tôt.

A partir de ce moment, les négociations marchèrent rapidement entre le Gouvernement bavarois et le Gouvernement prussien établi à Versailles. Les représentants de Louis II étaient chargés de présenter trois conditions ou revendications principales : 1° le principe fédératif serait intégralement observé en Allemagne; 2° la Bavière recevrait à la fin de la guerre une compensation teiritoriale : le Cabinet de Munich avait jeté les yeux sur la Lorraine, considérée comme une dépendance naturelle, comme un simple prolongement du Palatinat bavarois; 3° la présidence de la Confédération allemande serait déférée à tour de rôle aux deux dynasties de Wittelsbach et de Hohenzollern.

Louis II espérait-il raisonnablement obtenir ce qu'il demandait? Ou bien considérait-il ces exigences comme la monnaie des négociations à poursuivre? Personne ne pouvait concevoir que Bismarck eût fait faire trois grandes guerres à la Prusse pour ei partager les résultats avec la Bavière. Il s'empresi donc de dissiper les illusions des plénipotentiaires bavarois, Bray, Pranckh et Lûtz, qui étaient arrivés le 20 octobre à Versailles. Sur le premier point, Bismarck s'empressa de leur accorder une satisfaction d'ailleurs platonique : oui, le principe fédératif serait respecté dans l'Allemagne nouvelle, dans la mesure toutefois où les besoins de l'unité le permettraient. Quant à accroître la Bavière rhénane d'une portion de territoire français, il n'y fallait pas songer : l'Alsace et la Lorraine, dès le commencement de la guerre 1, avaient été considérées comme le gage de

1 Les lettres d'Abeken {H. Abehen, ein schlichles Leben in

'Allemagne unifiée : possession commune, « terre .i'empire », aucun des États particuliers de l'Allemagne ne devait y posséder de droits supérieurs à seux des autres : habile système qui dé< ouragea les sonvoitises, car le grand-duc de Bade, de son côté, avait espéré s'agrandir en Alsace.

Pour ce qui est de la demande placée sous le numéro trois, la fin de non-recevoir opposée par Bismarck ne fut pas moins diplomatique : il serait imposisible, à bien des points de vue, de faire alterner la présidence de la future combinaison entre le roi de Prusse et le roi de Bavière. Il était juste que les Hohenzollern fussent désignés pour ce poste qui leur était dû, non seulement en raison de leur puissance, mais aussi en récompense de l'antériorité et de la persévérance de leurs efforts en faveur de l'unité allemande. Mais Bismarck, toujours soucieux de ménager les susceptibilités des princes allemands, prit l'engagement, qui ne lui coûtait absolument rien, de transmettre aux Wittelsbach le pouvoir suprême sur l'Allemagne unie, dans le cas où la dynastie de Hohenzollern viendrait à s'éteindre. Le bon billet, en vérité.

Il y eut encore, pendant les négociations de Versailles, un retour offensif du particularisme. Il vint du côté du Wurtemberg, dont le souverain était beaucoup plus réfractaire que Louis II à l'idée de l'hégémonie prussienne. Mais cette circonstance

bevegler Zeil, 1898) ne laissent aucun doute à cet égard. !Quoi qu'on ait pu dire, la Prusse convoitait Metz, aussi bien ique Strasbourg, dès le mois d'août 1870, de même qu'elle était décidée à combattre la France jusqu'au bout, quel que fût le gouvernement qui survînt.

servit très heureusement les intérêts de la Bavière Bismarck ne tarda pas à s'apercevoir que l'attitudi intransigeante des Wurtembergeois avait pour effel de rendre les autres princes beaucoup moins souples Au dernier moment, à la veille du succès, l'imiti allemande était compromise. Bismarck détourna L péril par une manœuvre diplomatique d'une élé gante simplicité. Le Wurtemberg opposait des diffi cultes? On laisserait le Wurtemberg, et c'est au Gou vernement bavarois que la Prusse ferait des avance et des concessions. Munich occupait un degré plu élevé que Stuttgard dans la hiérarchie des souverai netés. L'exemple venu de là ne manquerait pa d'être suivi par l'ensemble des princes. Et l'adhé sion de la Bavière, qui avait toujours été considéré par Bismarck comme la plus importante à obtenir devenait plus précieuse que jamais. On l'acheta pa toutes sortes d'adoucissements et par un régime d faveur auquel fut sensible l'amour-propre de Louis II C'est l'amour-propre encore, en même temps qu l'intérêt, que Bismarck sut flatter chez le roi d Bavière quand se posa la question de savoir par qu la couronne impériale serait offerte à Guillaume Ier Gomment faire le compte des vanités qu'il fallu contenter et mettre d'accord pour réussir une opé ration aussi complexe que l'unification de l'Aile magne? Du côté de son maître lui-même, Bismarc] rencontrait plus d'une difficulté. L'Allemagne nou velle mise sur pied, il fallait encore donner un non à l'édifice. Ce ne fut pas le moins laborieux. Guil laume Ier ne voulait pas du titre d'Empereur, qui selon lui, évoquait le Saint-Empire romain germa

ique, dont il avait horreur en qualité de Prussien raditionnel et de luthérien. Il eût voulu être appelé oi des Allemands. Il fallut le convaincre que rien 'était plus difficile à faire accepter. La qualifiation à trouver devait respecter le caractère fédéral e l'Allemagne réunie. « Président de la Gonfédéraion » avait un accent républicain qui sonnait mal. Impereur était décidément le seul mot qui convînt. >n sait comment il fut encore nécessaire de démonrer à Guillaume Ier qu'il serait sage de se contenter 'être appelé « Empereur allemand », et non pas Impereur d'Allemagne, ni Empereur des Allemands. tyant triomphé de l'obstination de son maître, Bisîarck n'avait toutefois rempli que la moitié de sa ïche. C'est du côté des princes alliés qu'il eut à aimer des susceptibilités d'un autre ordre. Non seusment il fallait les déterminer à accepter la suzeraieté du roi de Prusse, mais encore il fallait en trouver n qui prît l'initiative de la désignation.

Bismarck ne voulut pas d'un autre que Louis II, arce qu'il importait que la couronne impériale, pour tie incontestée, eût été offerte par le premier en rade des souverains allemands. Dans cette idée, tou- )urs présente à son esprit, Bismarck n'avait jamais essé de multiplier les hommages de déférence et îême d'admiration personnelle à l'adresse du roi de iavière. Autant par une habile correspondance que ar son prestige d'homme d'État et de vainqueur,

avait fini par acquérir une vive influence sur intelligence de Louis IL II se hâta donc de l'inforîer que les négociations touchaient à leur fin, que unité était cho?c faite, que le roi de Prusse, placé

à la tête de la Confédération, recevrait le titre d'Empereur, le seul qui fût de mise : car des rois ne pouvaient reconnaître la supériorité d'un autre roi ; que, d'ailleurs, il y avait là une garantie pour le principe fédératif, car, en établissant une distinction manifeste entre les deux dignités, on prouvait qu'on ne voulait pas assimiler l'Allemagne entière à la Prusse. Il appartenait désormais au plus puissant des souverains alliés d'offrir lui-même la couronne impériale à Guillaume Ier. Quelques flatteries heureuses complétaient ces habiles suggestions.

Bismarck avait pris la précaution de joindre à cet exposé de motifs le projet d'une circulaire destinée à être lancée par le Cabinet de Munich à tous les gouvernements allemands. Il avait calculé que dans l'état de trouble, d'incertitude, peut-être d'angoisse, où la nécessité de prendre cette décision suprême trouverait Louis II, le canevas proposé, supprimant la moitié du doute et la totalité de la besogne, avait les meilleures chances d'être adopté tel quel. C'est ce qui arriva en effet K

Le triomphe de l'argumentation de Bismarck, ce fut que Louis II craignit tout de suite qu'un autre chef d'État, le grand-duc de Bade, par exemple, ne

1 Voir à ce sujet les Pensées el Souvenirs de Bismarck, où l'on trouvera le texte de cette lettre publiée antérieurement rar Mme de Kobeli, mais avec quelques différences : elle tenait cette lettre historique d'Eisenhart, à qui Louis II l'avait donnée un jour en disant : « Faites-en ce que vous voudrez : je ne veur plus en entendre parler. * Ce n'est pas un mais cent mouvements d'humeur pareils qui échappèrent à Louis II pour tout ce qui touchait la Prusse, l'Empire et les souvenirs de l'unification.

prît les devants et qu'il ne lui restât plus qu'à s'incliner devant le fait accompli. Il était pris par l'intérêt, par la vanité, engagé par la position même qu'il avait adoptée, par l'espèce d'égalité qu'il s'était efforcé de maintenir entre Hohenzollern et Wittelsbach. Maintenant qu'il s'agissait de sauter le pas, ses répugnances à la subordination et à la prussification n'en devenaient naturellement que plus vives. Mais il n'y avait plus moyen d'échapper. Comme le roi avait laissé perdre plusieurs jours en hésitations, Bray, de Versailles, le conjura de se hâter, et, sans doute, à l'instigation de Bismarck, lui fit appréhender que l'Empire fût proclamé sans lui. Louis II prit enfin la plume. Et, comme le calculateur de génie l'avait prévu, il recopia, à quelques mots près, le texte même que Bismarck lui avait soumis.

C'était encore un pas à franchir. Et l'on devrait croire que celui-là eût moins coûté que le premier. Son engagement le plus grave, Louis II l'avait pris le jour où il avait donné l'ordre de mobilisation qui joignait l'armée bavaroise aux armées prussiennes. Ce qu'on lui demandait en décembre n'était que la conséquence de ce qu'il avait consenti en juillet. Mais l'excitation de la déclaration de guerre était tombée. Il ne s'agissait plus que de sacrifice sans ambages. On comprend que Louis II se soit montré maussade et peu empressé.

Ce fut plus encore que de l'irrésolution : inerte, sans volonté, il s'en remit au premier venu du soin d'exécuter l'acte décisif. Sa lettre à Guillaume Ier écrite, il consulta son secrétaire Eisenhart, lui demanda négligemment s'il trouvait que le message fût

rédigé comme il fallait, et le chargea même, « s'il trouvait que ce fût à propos », d'expédier le pli à Versailles. Toute la responsabilité d'une affaire d'État de premier ordre retombait sur son secrétaire. Eisenhart en référa à Lûtz, très prussophile, et qui s'empressa de faire prendre au comte Holnstein, porteur de la précieuse dépêche, le chemin de la France.

Louis II fut soulagé de cette décision dont il avait laissé le poids à d'autres. Sur-le-champ, il annonça à Bismarck l'envoi de la circulaire aux princes. Et sa lettre fut celle d'un beau joueur, pleine de sérénité, de dignité, et de précautions aussi. Au milieu des louanges qu'il adresse à Bismarck, dans une note hyperbolique où l'on retrouve le correspondant de Wagner, il ne manque pourtant pas d'insérer une réserve expresse de ses droits. C'est un document qui mérite d'être cité :

« Mon cher comte,

« Ma lettre à votre roi, mon oncle vénéré et bienaimé, lui parviendra demain. Je souhaite de tout cœur que ma proposition rencontre aussi bien chez le Roi que chez les autres princes, à qui j'ai écrit, et dans toute la nation, une approbation unanime. Et il m'est bien doux d'avoir conscience que, grâce à l'attitude que j'ai prise dès le commencement de cette glorieuse campagne, j'ai été à même de faire un pas décisif en faveur de la chose nationale. Mais j'espère aussi avec conviction que la Bavière conservera la place qu'elle occupe, et qui est parfaitement conciliante avec une sincère politique fédérale, en même temps qu'elle offre la plus sûre garantie contre les dangers de la centralisation.

LE secret du roi (1866-1870) 139

« Grand, immortel est ce que vous avez fait pour la nation allemande, et sans flatterie, je puis dire que, parmi les grands hommes de notre siècle, vous tenez le premier rang. Dieu veuille vous accorder de nombreuses années pour que vous puissiez encore agir pour le bien et la prospérité de notre commune patrie. Je vous envoie mes meilleurs saluts, et reste, mon cher comte, votre sincère ami.

i Louis. »

Hohenschwangau, le 2 décembre 1870 '.

Lorsqu'il parlait en ces termes de son oncle, de Bismarck, de l'Allemagne nouvelle, Louis II dissimulait-il sa pensée? Était-il dans un de ces états de sincérité successive où les princes et les ministres ne sont pas seuls à savoir se placer? Accusait-il ainsi la faiblesse de sa volonté et la mobilité de ses impressions? Mystère. Mais il n'est pas douteux qu'il n'ait fait, une fois encore, ce qu'il pouvait faire de mieux pour l'honneur et pour l'intérêt de sa couronne.

Le plan de Bismarck était de rassembler l'Allemagne autour de l'Empereur aussi étroitement que possible, tout en évitant de blesser le particularisme des peuples et des princes. En réponse à M. du Munster qui demandait au Reichstag que l'effigie impériale figurât sur toutes les pièces de monnaie, il exposa ainsi son système : « Pour toutes les questions essentielles, pour tout ce qui touche au pouvoir, nous voulons l'unité pleine et entière ; pour les questions de forme, au contraire, ayons des ména-

1 Publié par Bismarck dans ses Pensées el Souvenirs.

gements et des égards. » En fait de monnaies, de timbres-poste, de représentations à l'étranger, d'apparences en un mot, la Bavière fut privilégiée. Et le chancelier savait que les hommes tiennent vivement aux apparences : le coup le plus dur aux Bavarois fut l'unification des uniformes et la suppression du casque à ( henille national. La chenille pacifique et qui donnait à Fermée bavaroise comme un air de garde nationale fut remplai ée par le casque à pointe prussien.

Mais Louis II recevait des compensations. Un nombre de voix considérable au Conseil fédéral de Berlin, une complète autonomie administrative, certaines faveurs d'ordre fiscal : la Bavière eut un traitement de faveur. Son rang était reconnu, dans la hiérarchie de la Confédération allemande, comme le premier immédiatement après la Prusse. Si Louis II avait fait des sacrifices, cela, du moins, était sauvé.

Est-ce à dire qu'il fût satisfait? Pas plus, assurément, que ne l'étaient ses collègues du Wurtemberg ou de Lippe. Mais il dissimula moins que les autres sa rancune et son mécontentement. Dès la première heure, il trouva l'occasion de les exprimer. La guerre finie, les armées du Sud faisaient, le 16 juillet 1871, une entrée triomphale à Munich. Le roi chevauchait en tête du cortège, mais Frédéric de Prusse était à sa droite, et c'était Frédéric le chef, le vainqueur, c'est à Frédéric qu'allait la réalité des acclamations. A son visage maussade, à son front chargé de colère, il fut aisé de voir que Louis II était blessé. Les cérémonies publiques avaient le don de l'exaspérer. Celle-là l'humiliait, et surtout il était jaloux de

son cousin. Même les cris de « vive le roi » ne parvenaient pas à dissiper son humeur. « Ce n'est prs moi qu'on applaudit, ce sont mes couleurs », disait-il amèrement.

On observa qu'il détournait brusquement les yeux des blessés qui revenaient de la « grande guerre ». Mais la vue des laideurs et des souffrances lui était insupportable, et le public eut tort de conclure que le roi condamnait le sacrifice de ses soldats. Cependant, le soir venu, l'impression fut plus détestable encore quand on apprit son refus de se rendre au banquet militaire qu'il avait promis de présider. Aucune considération, aucune prière ne put déterminer Louis II à paraître, ne fût-ce qu'un instant, au Palais de Cristal. Et, en réponse à tous les arguments, il répétait, à la manière d'un enfant, un mot de bouderie et de colère :« Comme si c'était agréable d'être avalé ! »

La Bavière était bien « avalée », en effet, par l'ogre de Prusse. Le royaume de Louis II était absorbé dans la grande Allemagne. Et cette transformation, il l'avait vue venir, il avait jugé imprudent de s'y opposer.

Cependant, il restait hostile et réfractaire à l'ordre de choses nouveau. Il ne savait pas se défendre contre l'irritation qu'il en ressentait : l'intelligence, très vive, n'avait aucun empire sur la sensibilité. Cette prédominance des nerfs, cette faiblesse de la volonté, n'étaient-elles pas les indices d'un trouble mental destiné à s'aggraver?

Cette journée de Munich s'était terminée par la brouille de Louis II et de son cousin. Le lendemain

du banquet où il n'avait pas voulu paraître, il partait, dès le petit jour, pour son château de Berg, sans avoir revu le prince de Prusse, avec lequel, diton, il s'était fâché sous le mince prétexte que celuici avait refusé le titre de colonel d'un régiment de chevau-légers bavarois. De sa vie, Louis II ne rencontra plus le futur Frédéric III, sur lequel il rassembla sa haine et sa rancune contre les Hohenzollern, usurpateurs de son indépendance et de ses droits. Plus d'un de ses confrères médiatisés n'avait pas, au fond de l'âme, des sentiments beaucoup plus tendres pour le vainqueur. On en vit qui pleuraient de rage et de honte aux fêtes du palais impérial de Berlin, où ils paraissaient, pour ainsi dire, en otages. Inutile de dire que Louis II, qui s'éloignait toujours davantage de sa capitale, ne parut jamais dans celle de l'Empire. Pour lui comme pour les autres princes allemands, le sacrifice consenti à la patrie commune avait été commandé par l'opportunité t;t par la force. Il était trop douloureux pour ne pas laisser de regrets et d'arrière-pensée.

Cependant, la Bavière elle-même acceptait son sort et ratifiait la politique de concession voulue par le roi. Il fallait, à la Chambre, les deux tiers des voix pour que le régime nouveau fût reconnu : on les eut, mais avec peine. Quarante-huit députés encore, contre cent deux, refusèrent de reconnaître l'Empire allemand. Jœrg, à la tête de la minorité catholique et particulariste, quitta la salle des séances après ce vote. C'était la dernière manifestation d'un sentiment qui jusqu'au dernier moment avait été énergique. Mais pourquoi la France avait-elle laissé

sans emploi cette force de résistance de premier ordre?

« Nous voulons une Bavière qui vienne à nous de bonne volonté », avait dit Bismarck. Son vœu fut exaucé. Les Bavarois reconnurent le fait accompli et envoyèrent au Reichstag, à la première assemblée populaire de l'Allemagne nouvelle, dix-huit particularistes seulement contre quarante nationauxlibéraux. Comme toujours, le suffrage universel, qu'on n'avait pas consulté pour agir, avait répondu au fait accompli : ainsi soit-il !

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