L.4 M.iRQlISE
Je me moque de ses oreilles comme de ses armées... je suis chez moi !
LE PRINCE
Tant mieux pour vous, si vous en êtes sûre... 11 y a si peu de souverains qui puissent en dire autant. Mais grâce pour ce cher empereur... ce n'est pas lui qui me menace dans mon existence diplomatique.
LX MARQUISE
Eh qui donc?
LE PRINCE
C'est ma très honorée souveraine , la reine d'Espagne !
LA SIARQIISE.
La reine!., mon adorée maîtresse... elle qui fait tant de cas de vos talens!
LE PRINCE
Comme diplomate... je ne dis pas; mais aujourd'hui... écoutez-moi, je vais droit au fait.
LA MARQUISE
De quoi s'agit-il?
LE PRINCE
D'un secret de la plus haute importance... d'un secret d'état.
LA MARQCISE.
Vous m'effrayez !
LE PRINCE
Il n'y a pas de quoi.
LA MARQUISE, troublée.
L'honneur d'une pareille contidence... dans les circonstances graves ou nous vivons... ces courriers qui arrivent sans cesse à votre hôtel... pour en repartir à des intervalles si rapprochés...
LE PRINCE, vivement.
Ah! l'on a remarqué?
LA MARQUISE
On remarqué tout, cher prince
LE PRINCE
Elles conjectures?
LA MARQUISE
Les conjectures sont à perte de vue... ou a deviné...
LE PRINCE
Quoi ?
LA MARQUISE
Qu'une crise se prépare eu Europe... que l'Espagne se décide enfin à prendre un rôle dans la coaUtion... que...
LE PRINCE
Ah! c'est là tout ce qu'on a deviné?., oh bien! vous ne savez encore rien... je vais droit au fait... (Regardant autour de lui. Vous êtes sûre que personne?..
LA MARQUISE
Oh! personne... je suis seule à vous écouter.
LE PRINCE
Lisez vous-même... il lui présente un (lapier.,
LA MARQUISE»
Que vois-je !.. l'écriture de la reine !..
LE PRINCE
Vousla reconnaissez?. .c'est la note apportée par l'avant-dernier courrier.
LA MARQUISE, à part.
Que vais-je apprendre... (Lisant haut.) « Ilfaut quechacunpuisseètrecon- « tenu dans ma main, sans que rien en paraisse au dehors, bien qu'elle )) soit fermée, x (Parié.) 11 est quct^tiou de quelques papiers imporlans?
io mlsëe dramatique
LE PRINCE
Voici maintenant la note venue avec le dernier courrier.
[1 présente un autre papier.) < Li MARQUISE.
Le dernier?., celui qui a fait faire tant de suppositions... Elle lit.; «Qu'ils «semblent avoir été peints sur mon pied, ou qu'on ne m'en parlepas. Mol, la leine.» Elle reste un moment interdite et paraissant ne pascomprendre, puis elle reprend.)
Aïs : Vos maris en Palestine.
Ce langage énigmatique Doit avoir un sens cactié, !Mais ce nœud diplomatique.
Votre esprit l'aura tranché , Je l'aurais en vain cherché.
Sans doute il s'agit de faire Mouvoir des peuples entiers?..
LE PRINCE
Non pas, il s'agit ma chère, D'une paire de souliers.
(il tire de sa poche une petite paire de souliers roses.) LA MABQl'ISE , reculant de surprise.
Ah!., comment, prince, dans la crise actuelle de l'Europe, l'Espagne est intéressée...
LE PRINCE
Pour une douzaine de paires de souliers.
LA MARQUISE
Et la reine emploie son ambassadeur...
LE PRINCE , piteusement.
A courir incognito tous les magasins de chaussures de la capitale, sous prétexte que c'est à Paris seulement qu'on a du goût... à relancer dans leur mansardes les ouvriers et les ouvrières les plus habiles... grimper des quatre et cinq étages... jugez quand j'ai ma goutte... comme la nuit du mardi-gras, oùvous avez couru pour moi, dans une voiture déplace... car je ne pouvais bouger et le courrier attendait!., confler à un subalterne le secret de celte correspondance dont ou parle tant, c'eijt été le dire à la police, à tout Paris, aux journaux. ..c'eût été me livrer à la risée de l'Europe!
LA MARQUISE
Oh ! vous avez bien fait !..
LE PRINCE
Encore si l'on réussissait à satisfaire d'augustes exigences !.. mais chausser une reine!., et une reine comme celle-là... à trois cents lieues de dislance!., c'est à en perdre l'esprit d'abord... et mon ambassade ensuite!., car le pied royal est mécontent... il se plaint le pied royal... et dans quels termes! je sais que mes ennemis là-bas disent que je vieillis. ..que je ne suis plus bon à rien... on m'appelle ganache... et tout cela, pour des souliers qui ne vont pas!..
LA MARQUISE , qui a examinée les souliers.
Mais en effet, cher prince... mais ils sont bêtes ces souliers...
LE PRINCE
Vous trouvez?..
LA M.\RQUISE.
En ma qualité d'ancienne dame d'atours, je sais jiar ccrtir l'adorable pied de ma souveraine... un pied de fée!., ces souliers doi\eiil la blesser...
LE PRINCE
La blesser... mais où s'il vous plaît?..
LA MARQUISE
Où?., mais ici... mais là... et puis ces points arrière... ces points barbares!., mais c'est la chose du monde la plus simple à corriger... il ne faut (lue connaitre et expliquer...
LE PRINCE
Et vous croyez qu'en expliquant?., ô Bianca, je vous devrai la vie... el mon ambassade!., dites-moi, comme je ne veux jiliis rien avoir de cacfié pour vous... je vais droit au fait : J'ai donné rendez-vous ici à un ouvrier des plus habiles dont on m'a parlé hier... je ne l'ai pas encore mi...
IN SECRET D ETAL 11
mais on dit (jiie c'est un lioniine très bien... jai torl de dire un ouvrier... c'est un artiste!. .une des premières capacités chaussantes du monde connu!
LA MARQUISE
Je le recevrai... il travaillera sous mes yeux...
LE PRINCE
Sous nos yeux... en petit comité, il aura ses heures d'audience... ah! mon Dieu! à propos d'audience... Il tire sa montre.) Le grand homme m'attend..
LA MAKQl ISE.
Qu'il attende !
LE PRINCE
Non, non... il fait attendre les autres, mais il n'attend pas. lui... adieu... inutile de vous recommander la discrétion... l'ambassadeur d'Espagne intendant de la chaussure royale... il y a des gens qui auraient la petitesse de trouver cela ridicule.
ENSEMBLE
Air des Puritains.
D'une telle conférence Cachons bien le résultat :
Car le plus profond silence Doit couvrir les secrets de l'état.
(Le prince sort par le fond. Caroline et Céleste entrent de la droite , pendant qae U marquise est occapée à contempler les souliers déposés sur un guéridon à gauche.)