SCENE VII
M°* DE LUCY, seule an instant, puis CÉCILE.
MAD. DE LUCY. Ah! quelle horrible émotion!.. je souffre!., j'ai froid! [Elle passe la main sur son front.) une sueur glacée !.. [Elle s'étend machinalement sur le lit de re^ pos.) Si je pouvais mourir?..
Elle est évanouie sur le Ut de repos.
CÉCILE, entrant par la porte de droite. Il n'y a personne! j'avais cru entendre du bruit! [Elle regarde sa mère d'un peu loin.) Elle dort ! Moi aussi, je m'étais assoupie ; je suis si fatiguée. C'est singulier, il m'avait semblé qu'elle parlait ; je me suis réveillée en sursaut; je me trompais; elle est bien calme. Reposons-nous aussi. ( Elle s'assied sur un fauteuil près de la table.) Ce soir, je neveux pas que Catherine veille; je resterai seule; c'est pour ma mère. [Elle regarde la pendule.) Il est déjà tard, le jour baisse ; comme cette chambre est sombre. [Elle allume deux bougies et les place sur la table.) Ah! je me sens mieux ainsi! Mou Dieu, qui eût dit que lespremiers jours de mon mariage se passeraient si tristement? j'imaginais un si grand bonheur ; des fêtes, des plaisirs, des bals ; et Léopold? En véi rite, je commence à croire qu'on se fait bien des illusions quand on est jeune ; si je n'étais pas aussi sûre qu'il m'aime, je m'inquiéterais, car enfin, pourquoi n'est-il pas lù ? il me laisse seule ; il y a quelques mois,
tTN SEGBET SE FAUILLB.
j'aurais eu peur... mais à présent, je suis mariée, je ne suis plus un enfant; si je pouvais m'occuper? non, j'aimai àla tête, mes yeux sont fatigués, et malgré moi de temps en temps de grosses larmes. .. Ce que j'éprouve estindéûnisable; qu'y a-t-il donc autour de moi qui me trouble m'effraie? allons-donc, ce n'est rien; maman va mieux, j'ai tort, j'ai tort !.. il faut me distraire. Rangeons ces dessins!.. (Elle range sur la table.) Ah ! voilà les plus beaux bracelets de maman qui sont restés là depuis deux jours, personne n'a pensé à les serrer, je veux les mettre en sûreté, car elle y tient beaucoup. Tout est demeuré dans l'état où cela était au moment de sa maladie. (Elle va ouvrir le secrétaire et aperçoit dedans un riche coffret.) Comment? la clé est à ce eoftVe que ma pauvre mère fermait toujours elle-même, et dont la clé ne la quittait pas ! plaçons y ces bracelets : (Elle les place dans le coffre, et essaie de le fermer.) Il ne se ferme pas ! qu'y a-t-il donc? {Elle prend te coffre et l'apporte sur la table od sont les bougies.) Voyons, appuyons plus fort; non, la clé ne tourne pas!.. [Elle rouvre le couvercle; des lettres et %in portrait s'en échappent , et tombent sur la table et parterre.) O mon Dieu! c'étaitundouble fond!., un secret sans doute? ( Elle a Cair de ne pas oser toucher aux papiers.) Si ma mère s'éveillait, si elle pouvait penser que la curiosité!., oh non!... je ne veux pas savoir ce qu'elle veut me cacher!.. {Elle ramasse quelques lettres et les met dans le coffre sans les regarder ; puis elle prend le portrait et malgré elle son regard se fixe dessus.) Eh mais, c'est lui. ( Elle l'approche de la lumière.) C'est bien lui, c'est Léopold, mon mari!., ah! je peux regarder!., mais que vois-je ! qu'y a-t-il d'écrit là?.. {Elle lit.) « A ma bien aimée Clarisse ! » Comment, Clarisse!., c'est le nom de ma mère!., sa bien aimée! « Le 24 mars i8!5o. » £t nous sommes en i834! qu'est-ce que cela?., ah!. [Elle saisit avidement une lettre , et lit haut avec agitation.) «Je n'ai jamais senti, et je «n'éprouverai jamais que pour vous cet » amour véritable où les cœurs et les pensées
))se conviennent entièrement!..» ( Elle jette ce papier , et en saisit un autre.) « Ma » chère Clarisse, consentez à notre union: »le bonheur de ma vie est à ce prix ; pour- » quoi attendre ? Votre mariage, dites-vous, «empêcherait votre fille de trouver un «parti aussi brillant que vous le désirez, et «vous voulez assurer son sort avant de vous «occuper du vôtre! ah, votre âme est plus «belle encore que votre charmante figure, «et j'adore.» Ah! mon Dieu!.. {Elle lit.) « Aucune femme de seize ans n'inspirera ja- «rnais ce que l'âme éprouve près de vous «d'amour et de bonheur !..« { Elle jette encore ce papier sur lu table ^ puis tombe sur un fauteuil, en s' écriant hors d' elle-même.) Lui!., elle!., ils s'aimaient!..
CATHERINE, en dehors. Venez donc, monsieur Leopold, venez!..
CÉCILE , se levant. Ciel ! quelqu'un ! Elle cache dans sa poche les lettres et le portrait,
puis replace le coffre dans le secrétaire.