SCENE VIL FANNY, EMMANUEL
EMMATCCEL.
Je les ai vus s'éloigner et je rentre aussitôt... Vous me l'avez permis, madame.
FANISY.
Pour quelques instans seulement... ( I^Ue va s'asxeoir à gauche du public sur la causeuse ; elle l'oit siguc à Emmamtel de prendre un siège. ) Asseyez-vous. ( Il prend un fauteuil et s'assied pris d'elle. ) Comme vous êtes pâle !
EMMANCKL.
Oui, je tremble... car je ne sais si cette démarche n'est pas coupable .. je ne sais si je n'abuse pas des bontés que vous m'avez témoignées, moi qui m'introduis avec mystère , moi qui vous expose peut-être à des soupçons... Ah! s'il était vrai!... plutôt mourir 1...
FANNY
Soyez sans crainte, je crois être au-dessus des conjectures téméraires , et l'idée de ce danger ne m'a pas arrêtée. Mais vous , monsieur, vous, qui l'avez bravé, il faut donc qu'un motif bien puissant vous ait conduit près de moi ?
EMMANUEL
Je vous l'ai dit, madame, je touche au moment le plus critique de ma destinée, et je ne puis l'accoinplir sans votre aveu. Que je parte, que je m'é'oignp à jamais de cette maison, et que M. Darbp.rt, ignorant mes motifs, m'accuse de légèreté ft d'insratiuide , je supporterai cet injuste reprocha... mais à vous, madame , qui fûtes ma protectrice, à vous, que j'honore du fond du cœur, je dois compte de mes résolutions , de ma vie vjitière.. C'est vous, madame, qui m'avez ouvert i'QCoès de cette maison , c'est à vous de savoir pourquoi je dois en sortir.
FANNY
Parlez, monsieur, je vous écoute.
E.MMANL'EL.
Aujourd'hui même votre mari m'a fait part de certain projet qu'il a formépour l'avenir... vous en a-t-il parlé?
FANNY
Non, monsieur; je sais seulement, et je vous l'ai déjà dit, je sais seulement que mon mari vous aime...
EMMANUEL
Oui, madame, et tout autre que moi devrait accepter avec reconnaissance. La nièce de M. Darbert, M'ie Meria.nQ?, a maintenant diï-huit ans;
il la dotera comme il a doté sa sœur... il veut me donner sa main.
j Ah! vraiment? J'approuve ceprojet, et je lui en j sais gré...
! EMMANUEL , en la regardant avec quelque sur- ( prise.
Vous l'approuvez?
FANNY, qui a vu le mouvement d'Emmanuel. Sans doute, monsieur. Eh bien I qu'avez-vous répondu?
EMMANUEL
Rien encore, madame... mais je refuserai.
FANNY
Pourquoi?
EMMANUEL, Vivement.
Pourquoi? (Il s'arrête un instant, et examine Fanny, dont la physionomie est froide et sévère.) Je n'aime pas la femme qu'on me.propose. (Avec intention.) Je pourrais l'aimer... je pourrais la rendre heureuse... elle est belle! mais cet amour même serait un obstacle, car ma vie ne m'appartient pas : bien jeune encore, j'en ai fait le sacriflce, et d'un jour à l'autre, demain peut-être, je dois être prêt à la risquer.
FANNY
Que dites-vous ?
EMMANUEL
Oui, madame, le premier, le seul motif de mon refus... le voici : Il faut au moins donner son nom à la femme qu'on épouse... {Fanny fait un mouvement: elle se remet, et Emmanuel, qui s'était arrêté, continue lentement) et le nom que je porte n'est pas le mien , je ne m'appelle pas Laville.
FANNY
Aht
EMMANUEL, s' animant par degrés.
Le nom que j'ai reçu de mon père, je le cachel on me le rejetterait à la face comme une insulte; si je l'avais dit en- entrant dans cette maison, on m'en aurait repoussé, car ce nom a été traîné en justice!
FANNY, très-lr oublie.
Monsieur!
EMMANUEL
Déshonoré ! flétri ! et à défaut de celui qui portait, attaché au carcan !
FANNY, de même.
Hélas!
EMMANUEL
C'est celui d'un banqueroutier frauduleux.
FANNY
Ah!
Elle laisse tomber sa tête sur son sein et pleure.
EMMANUEL, se levant.
Et cependant mon père était innocent!
Aie : Je ne vois pas ces bosquets de lauriers,
Dins ce monde, où mon triste sort A suus le doute abattu mon courage, I! i£t trois choses, trois encor
Dont (levant Dieu je rendrais témoignage! Ma sœur est pure, et par son c!i;islc nom, Par la vertu de la plus digne mcre.
Par la vôtre aussi, je reponds , Oit ! oui, par vous, madame, je réponds
De Pinnocence de mon père.
Ah! vous me croyez, car vous pleurez t. .. ne rr.e cachez pas vos larmes... Hélas! c'est la pre micre fois, depuis bien long-temps, que je parle a quelqu'un de mon malheureux père, que j'ose prononcer le nom de Duvernay.
FANNT.
Duvernay!
Fauny se rassied. Emmanuel se replace à côte' d'elle. EMMANUEL.
Oui, madame, mon père était négociant : l'iniidélité d'un jeune homme employé chez lui et fils d'un de ses amis qui habitait la province, lui lit essuyer une perte énorme: mon père ne voulut pas livrer le coupable à la justice, il instruisit secrètement sa famille : un parent du jeune homme vint à Paris; des propriétés avaient été vendues, et l'argent réalisé. Un soir, mon père reçut, dans une maison de l'île Saint-Louis, cent mille francs en billets de banque, qu'il serra dans un portefeuille sur lequel était écrit son nom; puis il se retira. A peine arrivé chez lui, en quittant son manteau, il s'aperçut que le portefeuille avait glissé de dessous son bras... mais où l'avaitil perdu? Hors de lui, il reprit le chemin qu'il avait suivi... il ne vit rien. Que devenir? Le lendemain même, il avait des paiemens à faire... il courut chez ses créanciers, il leur apprit son malheur, il leur demanda du temps; mais personne ne voulut ajouter foi à ses paroles.
FANKT.
Personne?...
EMMANUEL
Je me trompe, madame... un seul le crut, m'a. t-on dit, un seul homme fut touché des larmes et du désespoir de ce vieillard. Cependant la vente des bijoux de ma mère, quelques secours donnés par des amis, lui permirent d'apaiser d'abord les plus exigcans. Mais ceux qui avaient trouvé cette fortune la gardèrent... les infâmes! [Fanny fait ît« woiuei/ient. ) Vous frémissez !... Oh! oui! les infâmes ! car mon malheureux père perdit bientôt la tête et disparut. Sa banqueroute fut déclarée frauduleuse i... on nia la perte des cent mille francs, dont il n'avait laissé aucune trace sur ses livres pour ne pas déshonorer la famille qui les remboursait ; on prétendit que cette somme avait été soustraite par lui ; que cette histoire de portefeuille était un mensonge inventé pour dissimuler le vol... Il voulait invoquer le témoignage de son ami, il était trop tard. ..Cette famille, ruinée comme la nôtre, avait quitté la France... ce fut alors que ma mère reçut une lettre, dans laquelle le banqueroutier nous faisait ses adieux...
FANNY
Âh! malheureux!
EM.MANCEL, se levant.
La voici, madame : voici ce qu'il a écrit pour
I moi. {Lisant.) «Dis à mon fils...» — J'achevais
I alors mes études lias un collège de province, et
I j'ignorais tout. — « Dis à mon fils de changer de
j I» nom: le mien est devenu odieusement célèbre...
I » Après une vie pure, je lui laisse pour tout héri-
I » tage la misère et l'infamie... je le condamne à
» vivre seul, à n'être ni époux ni père; et s'il
» respecte ma mémoire, je lui impose l'obligation
» de la faireréuabililer par tous les moyens qui .sr-
j » ronten son pouvoir. Je lui ai donné la vie. qu'il
» soitloujoursprêtaen fairelesacrificea mon hon-
» neur calomnié. » 0 mon père ! mon pauvre père !
FANNY
Et depuis cette lettre fatale, vous ne l'avez jamais revu?
I EMMANUEL, ri'lninbant sur son siège.
^ 11 s'est tué, madame !
FANNY, l'iec un accent d'effroi.
' Tué 1. (^ part.) Ah 1
Elle pleure.
EMMANUEL, SB relève.
Ma mère, ma sœur et moi, nous partîmes, et nous allâmes cacher notre honte et notre misère dans une petite ville de la Bretagne Plus tard je vins à Paris, et enfin j'entrai dans cette mai.«on où je croyais avoir trouvé un refuge, et d'où il rne faudra sortir.
F AWY, allant vers lui, : Non... oh ! non, vous n'en sortirez pas... jeveux que vous restiez... Je ne vous cache pas mon trouble, mes larmes. .. Oui, je pleure... mais les conseils que je vous donne sont ceux dune amie, d'une sœur... suivez-les, vous me l'avez promis. Je parlerai à mon mari, je romprai ce mariage s'il le faut, et vous conserverez son amitié.
EMMANUEL
! Merci, madame. Mais cette confidence m'a rendu à moi-même... Je ne veux pas me souvenir de votre émotion, je ne veux pas voir vosl armes. Je vous ai révélé le secret que vous pouviez entendre. . . si j'en ai d'autres qui m'obligent de fuir, ne me dites pas de rester, car peut-être je ne serais pas maître de me taire toujours.
FANNY
I Mais que deviendrez vous ?
< EMMANUEL
Dieu m'aidera!... On a écrit à ma mère qu'elle pouvait accepter, que cet argent n'était qu'une restitution, uneréparation honteuse. Maiscequ'il me faut à moi, c'est le nom et l'honneur de mon père, et si l'homme qui m'a volé cet héritage re- ' fusait de réparer ce qu'il a fait...
I FANNT.
I Eh bien?
EMMANUEL
I Je le tuerais î
FANNY
I Non. .. Oh ! non 1 vous ne le feriez pas.
I EMMANUEL
i Je le ferais, madame... au nom de celui qui I m'a légué son déshonneur et sa vengeance !
I Emmanuel!...
Elle écoute et va à la porte du fond.
MAGASIN THEATRAL
EHMANUBt.
Que faites-vous T
FANNY
Quelqu'un I mon mari peut-êtrel {Montrant ta chambre à gauche.) Entrez dans cette chambre, et n'en sortez pas.
EMMANUEL
Pourquoi me cacher 7 qu'avez-vous à craindre?
FANNY
Seuls, tous deux à cette heure de la nuit t.. • mon trouble!... mes pleurs!... Que voulez-vou* que je lui dise?
EMMANUEL
La vérité, madame.
FANNY
A lui, devant vousl... Ohl c'est impossible I...
DARBBRT, en dehors.
FANNY, prenant Emmanuel par la main.
Entrez là, je le veux, je l'exige.
EMMANUEL
J'obéis, madame.
Il entre dans la cliambre.
FANNY, allant ouvrir.
Imprudente!... Qui le ramène?
Elle ouvre la porte.
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scE^:E VIII.
DARBERT, FANNY.
Darbert en entrant regarde autour de lui. Sa figure afiFecte un grand calme.
FANNY, à part.
Il est calme'
DARBERT.
Tu étais enfermée. Seule?
FANNY
Vous voyez !
DARBERT.
Ah 1 parle-moi autrement et reprenons entre nous cette familiarité que nous cachons aux yeux du monde. On m'avait dit que M. Emmanuel était venu te voir.
FANNY
C'est vrai.
Et il est parti?
FANNY, hésitant.
Mais oui.
DARBERT, à part.
Il est ici.' {Haut.} J'ai quitté le bal de bonne heure. J'ai laissé Verneuil à ses observations... et sa femme à ses plaisirs, à ses adorateurs. J'étais inquiet de toi. Tu es bien pâle. {Il lui prend la main.) Ta main est brûlante. Tu souffres toujours ?
FANNY
Toujours.
DARBERT.
Pourquoi donc veill-jr si tard ? J'en veux à ce jeune homme do son imporiunité... il fallait la lui faire sentir. Sans doute, il t'a parlé de mon projet?
FANNY
De ce mariage?
DARBER^.
Oui. Qu'en penses-tu?
FANNY
Il serait avantageux pour lui, et je reconnais là ton bon cœur; mais...
DARBERT.
Mais?
FANNY
M. Emmanuel ne parait pas disposé à accepter. Il m'a donné des raisons.
DARBERT.
Que tu trouves excellentes ?
FANNY
En effet, Marianne est bien jeune, et il ne veut pas se marier encore.
DARBERT.
Peut-être aussi son amour pour cette dame du bal... {Moment de silence.) Ce soir, cette fête était charmante. Je t'ai bien regrettée : tu aurais été la plus belle et la plus brillante; car ce matin, comptant sur toi, je t'avais ménagé une surprise. Nous autres maris , on nous calomnie par habitude... et cependant, après six ans, ne suis-je pas aussi empressé , aussi affectueux que le premier jour?
FANNY
Il est vrai.
DARBERT, indiquant V armoire à droite.
N'est-ce pas dans cette armoire que tu serres tes diamans?
FANNY
Dans cette armoire? oui.
DARBERT,
Donne-moi la clef.
FANNY
Je ne l'ai pas, mon ami.
SI fait, voilà tes clefs sur cette table.
FANNY
Qu'en veux-tu faire?
DARBERT.
Je veux regarder tes parures... Ce matin, j'en ai acheté une nouvelle, à condition qu'elle te plairait... je crains qu'elle ne ressemble à la dernière que je fai donnée etque tu n'as mise qu'une fois comme les autres.
FANNY
Toujours de nouvelles dépenses I tu me crois donc bien coquette?...
DARBERT, qui a peine à se contraindre.
Laisse-moi voir. Cette clef...
FANNY
Il est inutile de comparer ; je me souviendrai parfaitement.
DARBERT.
Non, je veux m'assurer moi-même...
FANNY
Demain., plus tard... si je vais à une autre fête.
DARBERT.
Non, maintenant.
FANNY
Mon Dieu! pourquoi cette insistance?
DARBERT.
Pourquoi ces refus î
FANNY
Je vous l'ai dit, je ne désire rien.
DARBERT, éclatant.
Âh ! que de détours ! Cette clef, ou je la prends de force.
FANNY
Eugène!... maison n'a jamais parlé à sa femme de ce ton-là!... vous m'effrayez...
DARBERT.
Ah! vous avez raison de trembler... j'ouvrirai cette armoire !
FANNY
Arrêtez I
DARBERT, la rejioussant et ouvrant l'armoire.
Tenez, ces écrins, ces boîtCR, tout est vide... (// les jette sur le parquet, devant elle.) OÙ sont vos diamans, madame? ... vendus, n'est-ce pas?
FANNY
Monsieur !
DARBERTj lui montrant les diamans que Loustal a apportés.
Comme ceux-ci, que j'ai rachetés!
FANNY, à part.
Que répondre? {Regardant la chambre où est entré Emmanuel.) Il est là!
DARBERT.
Niez donc, si vous l'osez 1
FANNY
Eugène !
DARBERT.
Écoutez, madame! Ce mariage, si je lui en ai parlé aujourd'hui, c'était pour qu'il vînt tous l'apprendre; c'était pour que vous pussiez craindre, pleurer et vous désoler ensemble, pour vous rendre les tortures que vous m'aviez faitéprouver. C'était à la fois ma première preuve et ma première vengeance.
FANNY
Mais que croyez- vous donc?
DARBERT.
Je crois que ce jeune homme vous aime et que vous l'aimez.
FANNY
Moi!
DARBERT.
Oui, vous! (La traînant vers la glace.) Mais regardez-vous donc, madame.... Dites donc ce qu'est devenue votre beauté, pourquoi, quand il vient de vous quitter, vos regards sont éleitits dans les larmes, votre sein agité, vos cheveux en désordre î
PAKKY.
Ah!
DARBERT.
Vous ne l'aimez pas!... mais vous le connaissiez déjà quand je l'ai reçu chez moi; mais, en public, vous aviez répondu de son honneur, de son honneur! et vous saviez que c'était un joueur! et pour cacher ses infidélités, il fallait vendre vos diamans 1
FANNY
Oh ! monsieur!
DARBERT.
Et vous les avez vendus!., est-ce vrai?... Répondez donc maintenant.
FANNY, avec désespoir.
Ah I je ne peux pas ! je ne peux pas !
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