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A GUY DE MAUPASSANT

Elé comme hiver, chaque malin Stéphane Des- • chantres se levait à six heures : avant même que le ' réveil eut cessé sa sonnerie stridente et métallique, il sautait au bas du ht et s'habillait gravement, mettant un soin extrême à brosser ses habits, ou à * lisser leurs faux phs. Quand il avait fini, il allait dans la salle à manger, allumait une lampe à esprit de vin au dessus de laquelle une tasse de chocolat était installée depuis la veille : puis accoudé sur la table, un livre devant lui, il attendait d'être tiré de son travail par le chant assourdi du liquide en* train de bouillir.

A 7 heures moins 20, il descendait l'escalier, prenait

la rue des Balances, laissant derrière lui le massif rouge des Jacobins, ensuite la rue Saint-Romme enroulée en sinuosités bizarres et traversait la place des Carmes, dont les candélabres de bronze semblaient aux quatre coins des trophées de canons oubliés.

Enfin, très lentement, il descendait la rue du Vieux- Raisin... A ces heures matinales tout s'éveillait dans Toulouse; quelque chose ressemblant au bâillement d'un dormeur qui s'étire, un grand murmure indistinct montait de la ville et déjà des ombres passaient ici et là, femmes le panier au bras se rendant au Capitole pour le marché, dévotes en train de quérir une messe, ouvriers arrivant des faubourgs. De loin en loin, les auvents de boutiques s'ouvraient, avec un tapage de planches entrechoquées ; des cris en patois, merveilleusement sonores, s'échangeaient d'un côté des rues à l'autre. Tout à coup, un frémissement courait dans les clochers de la ville ; des carillons surgissaient en tous les coins, remplissant aussi le ciel de commérages éperdus : celui de Saînt-Sernin très grave et perdu dans les hauteurs, celui de la Dalbade coquettement gazouilleur, celui du Taur à demi fêlé : il était 7 heures...

Stéphane alors montait au second étage du n^ 20 et sonnait. M. Mouillac ouvrait lui-même, et lui serrant la main avec une sorte de pression fébrile, disait :

— Bonjour, Monsieur, vous allez bien ?

U réipondait* :

— Très bien, Monsieur.

En silence, tous deux entraient dans la chambre à coucher, encore imprégnée de l'odeur du lit et de la nuit passée là. Puis, sans ajouter une parole, ils se mettaient devant un tableau noir et commençaient :

— Nous avons vu la dernière fois que :

iga — tgb

l+tga tgb

Depuis un an, c'était ainsi chaque jour et dans cette ponctualité craintive toute la vie de Stéphane se trouvait résumée.

11 avait alors 18 ans, l'âge des enthousiasmes, des chimères qui hantent, de l'éveil de l'être à l'inconnu de la vie, mais on aurait cru que rien de pareil ne l'eût encore touché du bout de l'aile ; il paraissait plutôt replié sur lui-même, et acharné à la stricte observance de ses devoirs imposés.

Souvent malade, il avait les yeux bleu faïence que nul élan ne traverse, les paupières très rouges et sur les joues des, colorations violacées trop intenses, comme s'il souffrait perpétuellement du froid. Point de moustaches, seulement.au dessus des

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lèvres un duvet. blanc à peine visible, et sur tout le visage un air non fini, une apparence d'inertie faisant aussitôt penser qu'il devait être très bon mais, très naïf, peut-être très tendre, peut-être aussi très malheureux.

Autrefois on l'avait mis au collège Sainte-Marie, derrière Saint-Sernin ; tout de suite cette vie en commun l'avait désorienté. Ses camarades lui faisaient peur. Lorsqu'on classe on l'interrogeait, il n'osait répondre ou parlait si bas qu'on ne l'entendait pas.. Et peu k peti, sa gaucherie était devenue le point de miredes joyeuselés. Dès qu'on appelait Deschantres, un ricanement roulait le long d«s tables, comme à l'aubaine d'une minute drôle. Alors, un tremblement le prenait, une rougeur l'envahissait et balbutiant des mots inintelligibles, il perdait contenance ou parfois pleurait de confusion.

Il y était resté deux ans, deux années de supplice consumées à conquérir pied à pied un renom de bêtise et d'incapacité notoires. Après, sa mère avait voulu le mettre externe daxis une boite, une sorte de chauffoir dont deux ou trois élèves montaient le renom en en suivant les cours gratis. Mais la maladie s'était mise en travers de ces beaux projets; il avait Gu des rhumatismes articulaires, une . série de doueurs achevant de ployer son corps, si bien qu'à

dix-huîl ans il se trouvait à peine remis, ne sachant guère qua rôrtljiographe et des bribes de latin fichées de force dans sa cervelle.

— Pauvre garçon! disait-on de lui... uïi simple!

— Un imbécile, disait sa mère en haussant les épaules. S'il» arrive jamais à décrocher un examen,

"j*y perdrai bien mon nom.

Cette pensée avait le don d'exaspérer ^P^ Deschantres ; souvent le soir, au repas que servait une femme de ménage, — car ils étaient de fortune trop modeste pour se donner le luxe d'une domestique à demeure — il arrivait qu'elle lui fit dès scènes sans raison apparente. •

— Ton frère ne m'aurait jamais donné un pareil ehiagrin ! il travaillait, du moins^..

— Mais, ma mère, je vous assure...

— Tais-toi, on fait ce qu'on peut ! répondait-elle levant les yeux vers le plafond, la main posée devant sa bouche comme pour étouffer un soupir douloureux.

Et de fait, moralement et physiquement, il était une anomalie dans la famille entre son frère, un solide gars à fredaines, qui enragé de paresse avait fini par endosser là capote d'artilleur, et sa mère, une grande femme à taille svelte, avec des yeux d'une inmiobilité pénétrante oii la pupille se fondait dans

l'iris, ayant le geste lent, la parole sèche et sous sa froideur apparente un air d'égoïsme traître.

M™' Deschantres était de Nancy : le hasard des changements de garnison l'avait conduite à Toulouse à la suite de son mari, capitaine de génie mort depuis deux ans déjà d*anémie cérébrale, d'autres assuraient de chagrin domestique. Depuis, , sous ses vêtements de deuil, elle gardait une impassibilité noire désagréable à l'œil. Elle s'était jelée dans une dévotion outrée, tout entière dans les robes de prêtres, ne rompant la monotonie de son intérieur qu'en l'honneur des soutanes. Avec cela, sa piété s'émaillail parfois de paroles crues, lancées dans l'obscurité du soir avec une expression bizanv qui donnait à penser. A certaines intonations, à des gestes imperceptibles, on devinait que cet le froideur était un leurre, une comédie jouée pour dépister des curiosités ou de mauvais vouloirs.

Comédie aussi, avec son fils, passant sans rime ni raison, d'effusions ridiculement outrées, à des colères injustifiées pour un col mal mis , une tache sur un veston, ou un retard au déjeuner.

Les jours de migraine surtout étaient féconds en orages. Ils arrivaient presque chaque semaine î M""" Deschantres restait alors au lit, se faisant

servir par lui comme par un domestique. S'il apportait le thé tiède, s'il mettait moins d'empressement à accomplir ses volontés, elle avait des mots durs, des violences de langage dont il ressentait vaguement l'injustice sans oser s'en défendre.

Même à ces heures-là, la pensée n'était jamais venue à Stéphane d'imiter son frère et d;e quitter le logis. La seule idée d'abandonner la maison, pour mener l'existence de garçon dont tant d'autres autour de lui raffolaient, lui causait un effroi. La liberté l'épouvantait.

11 aimait l'ordre, les choses méticuleusement arrangées, l'époussetage à outrance, les placards où chaque objet dort enveloppé dans du papier de journal, se plaisait à inventer des combinaisons de placement pour que l'effet de ces empilages fût plus harmonieux, ou qu'il y eût plus de place libre. Ses cahiers de cours étaient tous enrichis de barres faites à la plume avec autant de soin que dans un dessin linéaire et, pour une tache d'encre trouvée sur ses livres, il éprouvait une violente contrariété. Tous les menus détails de l'intérieur lui plaisaient; il s'en occupait avec un contentement intime, jouissant du plaisir de contempler des choses à leur place restant, le plus souvent silencieux parce que les mots ne lui venaient pas.

Une fois un de ses professeurs lui reprochait cette apparente stérilité de pensée :

— Je ne sais pas dire, répondit-il confus ; je pense ; quand j'ai pensé, je m'exprime comme cela vient, en une phrase, mais je ne vois rien autre...

C'était vrai : il pensait. Paifois il lui arrivait de s'abandonner à des. rêveries, d'être perdu dans un monde vague et d'éprouver soudain des frissons de convoitise, le besoin de s'arracher à une existence chrohométrique. Alors il s'effrayait de ces échappées comme d'audaces condamnables et il tentait de les chasser iainsi que des mauvais désirs. .

Depuis la mort de son père, leur vie s'écoulait ainsi, M""®Desehantres oscillant entre ses migraines et ses devoirs de piété, Stéphane toujours près d'elle ou parfois s'occupant du ménage, quand la domestique leur faisait faux-bond. Vie monotone, sans autres accidents que les mauvaises humeurs journalières, heures lentes et traînées.

• A certains soirs, quand le jour tombait et qu'un air froid courait dans l'obscurité du salon où ils se tenaient, M"™^ Deschantres bâillait avec un grelottement nerveux qui était son tic.

— Quelle existence ! disait-elle.

Il répondait :

— ^ Si seulement vous alliez bien ma mère...

— Ah ! du temps de mon pauvre mari, reprenaitelle, ce n'était guère ainsi.*

Défait jamais elle ne parlait de ce passé sans qu'un éclair traversât ses yeux et il semblait qu'elle fût brûlée de souvenirs. Dieu sait pourtant les bruits qui couraient encore sur le bonheur de leur ménage !

Leur solitude relative rendait surtout les journées longues. M"''*Deschantres ne voyait presque personne, quelques connaissances seulement dues au hasard et dont on ne savait ni l'entourage ni les origines. Sa froideur glaçait l'intimité; quant aux parents elle s'était brouillée avec tous, Stéphane ne savait pourquoi. Jusqu'aux Ferramus, leurs cousins germains pourtant, installés réceinmentàBelpech, à cinquante kilomètres de Toulouse, qui n'avaient pas daigné venir, ni envoyer un faire-part de leur mariage ! Aussi lorsqu'elle abordait ce sujet, en prenait-elle prétexte à tirades contre la famille : « une congrégation de gens associés par la nature pour se mieux nuire » disait-elle aigrement.

Stéphane, lui, ne s'ennuyait pas ; sa mère, les soins de la maison et ses répétitions lui donnaient assez d'occupation pour remplir le temps. Etrange chose, au reste, que ces répétitions avec M. Mouillac ! Depuis un an elles avaient bouleversé sa vie.

Méticuleusement méthodique et sans force d'imagination, il avait cru mordre aux mathématiques et demandé à sa mère d'abandonner les lettres pour tenter le baccalauréat es sciences. Un rêve, ce parchemin entrevu dans un lointain idéal, comme une réponse miraculeuse aux reproches dont sa médiocrité était écrasée! On avait alors découvert un professçur très inconûu mais bien pensant, qui moyennant trois francs par heure dut lui distribuer la manne algébrique et lui révéler les froides magnificences de la géométrie.

— C'est par acquit de conscience, disait M""*" Deschantres, je sais bien d'avance qu'il n'aboutira jamais qu'à un échec, il est si bète !

• Par un caprice curieux de l'existence, le maître et rélève, ainsi fortuitement rencontrés, se trouvèrent taillés sur le même modèle, de timidité ployée.

M.Mouillac avait quarante ansjes épaules voûtées, et ce ratatinement de physionomie des vieux, dont les ans ont parcheminé chaque muscle.

De son passé, on ne savait rien, sinon qu'il était sans fortune et dévorait des x en guise de pain. Le plus souvent il demeurait perdu dans une imagi-^ nation peuplée de symboles, de problèmes compliqués ou irréalisables. Et c'était au fond de lui une extase perpétuelle en présence de ces équations

tourmentées, de ces fonctions vagues dont sa tête se remplissait du matin au soir.

11 s'exprimait lentement, avec un accent méridional très chantant, éprouvait des frayeurs- inouïes devant un inconnu. Lorsque Stéphane était venu les premiers jours, il avait eu toutes les peines du monde à reprendre avec lui son aplomb. Leurs rapports pourtant étaient stéréotypés. Son — Bonjour Monsieur, vous allez bien ! Donnez-vous la peine d'entrer, — n'avait encore varié qu'une fois, la veille du jour de l'an, quand Stéphane lui offrit un sac de marrons glacés en balbutiant deux ou trois mots de souhaits heureux. Le pauvre homme, à cette minute, se sentit ému comme par une grande marque de tendresse. Silencieusement il ouvrit le cornet, fit goûter un marron à son élève, puis, en prenant un autre, répondit d'un ton tremblant :

— Vous êtes trop bon! ils sont excellents.

Ce fut tout. La répétition reprit, sérieuse autant que d'habitude.

Devant le tableau noir seulement, il retrouvait son assurance. Alors sa voix se gonflait avec des sonorités triomphantes ; les rudiments de la science eux-mêmes, d'une banalité si facile, lui arrachaient des exclamations de joie.

Son enseignement avait été ti:ès pénible d'abord.

Stéphane ne parvenant pas ' à le suivre ; chaque leçon se passait en colères et en objurgations terrifiantes. Lorsqu'au cours d'une interrogation, M. Mouillac s'apercevait soudain que rien n'avait été compris, il s'en allait à grands pas dans la chambre, criant à pleins poumons son désespoir : •

— C'est insensé! A quoi bon vous donner desleçons ! vous figurez-vous que je vous laisserai vous présenter? ce serait monstrueux! j'en rougirais jusqu'à la racine des cheveux !

Stéphane balbutiait, n'osant dire la rude pioche à laquelle il s'était livré, ni son acharnement à suivre lès détours d'un raisonnement dont il ne parvenait pas à réunir les fils.

— Taisez-vous, Monsieur, criait M. Mouillac, vous n'y comprenez rien !

11 y avait un silence, et soudain, d'une voix. très douce, comme, ressaisi par une attraction involontaire, il reprenait la craie : puis, avec une patience têtue, il expliquait de nouveau la question, accumulant les. éclaircissements, pareil à un peintre retouchant une œuvre chère dégradée piar le temps.

Au fond, il s'était pris d'une affection inexprimée pour ce. grand garçon plus timide que lui, devinant qu'il luttait de toutes ses forces contre son intelligence impuissante ; il avait fait sa chose

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d'obtenir la réussite. Stéphane aussi éprouvait près de lui une chaleur communicative, une confiance apaisée jamais ressentie auprès dé sa mère. Même ce contact, à la longue, semblait avoir avivé son esprits 11 y avait des jours où il comprenait f

Comprendre!

Parfois il se hasardait à pousser des colles,- à pré- , senter des problèmes de physique ridiculement naïfs que gravement ils discutaient, M. Mouillac les prenant d'en haut, lui se butant à de petits faits qui lui voilaient la réalité comme ces écrans minuscules qui, trop rapprochés de l'œil, voilent tout l'horizon.

Et .c'était une curieuse chose ces deux êtres s'attacliant ainsi par une amitié grandissante, sans avoir jamais échangé une syllabe autre que leurs' spéculations sèches de géométrie "ou d'algèbre*

Devinaient-ils que la vie les traiterait avec la même dureté? N'était-ce pas plutôt cette prescience inexphpable et fréquente réunissant par une force

• d'aimant les cœurs qui vibrent? Tous deux, sans

• s'en douter peut-être, avaient dans l'àme un grand

• besoin d'aimer qui sommeillait, une mélancohe maladive pareille à une attente, ce malaise vague des prédestinés delà souffrance.

Quand après leur heure de réunion, le matin, Stéphane ayant pris ses livres, se retolirnait pour dire :

— Au revoir, Monsieur, à demain sept heures, on eût dit qu'une infinité de paroles se cachât sous cette simple banalité.

— Au revoir, Monsieur, répondait M. Mouillac, lui serrant la main, oublieux des tempêtes et des malédictions jetées souvent une minute auparavant.

Et plus d'une fois, tandis que Stéphane s'en allait le long de la rue, plus mis en joie par les équations de ce rêveur que par toute la tendresse glacée de sa mère, il arriva que M. Mouillac, depuis sa fenêtre, le regardait furtivement, avec uu sourire vague et un rayonnement dans les yeux... comme devant un ouvrage de Fresnel ou une géométrie de Chasles.

Ce matin-là, il pleuvait, pluie d'été chaude, à odeur fade. Dans la rue, des ruisseaux jaunes sautant sur les pavés pointus : l'eau tombait, giclant, éclaboussant, faisant tordre la boue gluante, et cela montait, montait... 11 semblait que jamais l'averse ne finirait, que le ciel entier crevait sur la ville ou qu'un grand fleuve fourvoyé roulait à travers les maisons.

Le dos courbé sous l'averse, le parapluie secoué à chaque coup de vent s'engouffrant dans les arbres, Stéphane Deschantres descendait les allées Saint- Michel avec M. Mouillac.

Un phénomène, cette sortie en commun après la répétition : il avait fallu un événement unique pour les enlever ainsi au pli de leurs habitudes et les jeter dans une causerie le long de la promenade par une pareille tempête.

En fait, ils en avaient le cœur plein, l'âme presque retournée. Tout à l'heure en arrivant, Stéphane avait

tirédesapochesalettrede convocation; elleélait venue en relard, une erreur du secrétaire de la Faculté sans doute ou une omission de la poste — on ne pouvait savoir — et elle fixait i»our date des examens écrits de M. Deschantres après -demain samedi ?9. juillet 1886.

— Après-demain samedi !...

En entendant cela, M. Mouillac était devenu très pâle, puis avait répliqué d'une voix tremblante :

— C'est donc aujourd'hui notre dernière leçon !

Et il y avait eu dans ce mot quelque chose de poignant, comme à l'approche dlune séparation indéfinie, ou à la cessation d'une grande joie possédée.

— fLa dernière... avait répété Stéphane.

Tous deux dirent cela du même ton que lorsqu'on dit « le dernier soupir » en parlant d'un être aimé se débattant dans l'agonie. C'était la clôture de leur intimité tacite, la fin des venues chaque matin en même temps que des bousculades chères devenues une nécessité pour leurs vies dépaysées, le tiret sec et noir mis par le caissier au bas de la liquidation de fin d'année... Elève et maître s'en sentaient glacés de tristesse. La crainte d'un refus planait aussi sur eux.

Tout en suivant par la force de l'habitude le train coutumier de la répétition, ils étaient dévorés d'inquiétude, bien à autre chose vraiment qu'à ce qu'ils

écrivaient sur le tableau. Même deux ou trois fois M. Moùillac s'embrouilla, perdant le. fil des théorèmes, ce qui jamais encore ne s'était vu. Quand après une longue recherche il eut enfin retrouvé la voie, il dut s'excuser :

— Pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute... je suie très fatigué ce matin...

Comme si l'on ne voyait pas son émotion et qu'il tremblait de la tête aux pieds !

L'heure terminée, au moment de partir et de prononcer le banal « au revoir », le maître avait eu une résolution soudaine :

— Je vous accompagnerai jusque chez vous ce matin, cela me fera du bien.,., je suis mal à l'aise , aujourd'hui.

— C'est qu'avant de rentrer, je passe par la gare Matabiau; nous iattendons une cousine...

. — Hé bien, tant mieux ! parbleu ! puisque c'est pour marcher que je "sors...

Et ils étaient descendus, réunis. pour la première fois dans une causerie intime où ni Fal^èbre ni la descriptive n'avaient plus que faire.

Depuis deux jours, au surplus, les surprises se succédaient chez les Deschantres. Hier soir, la lettre de convocation, cette annonce terrifiante des épreuves à subir ; avant-hier, une enveloppe de . Bëlnech à

écriture fine, très serrée... En la déchirant M"* Deschantres avait eu un sourire énigmatique et une sorte d'éclair dans le regard...

C'étaient quelques mots charmants de la cousine, mots sans embarras, paraissant plutôt une causerie continuée qu'une cessation d'hostilité entre gens qui ne se sont jamais vus.

L'installation de Belpech était enfin complète, et pour la première fois depuis son mariage M'"Terramus se décidait à venir à Toulouse. Grand malheur, son mari ne pouvait l'accompagner, mais on ferait connaissance quand même, et peut-être mieux : les maris sont si gênants !...

11 y en avait ainsi deux pages, que Stéphane avait écoutées gravement : chose curieuse, ce papier^ lui causait un malaise vague, et pourtant, au fond de l'âme il s'était senti tout de suite de la reconnaissance pour cette cousine qui, la première, rompait l'ostracisme sans raison dont sa mère semblait frappée parles siens : il éprouva aussitôt un désir de la connaître mêlé à une involontaire anxiété, comme si d'avance il eût deviné que cette inconnue dont il ne savait rien jouerait un rôle dans sa vie, et que son bonheur peut-être dépendrait d'elle...

Vite, on avait récrit qu'elle serait attendue à la gare, elle reconnaîtrait Stéphane à son costume

noir, < un grand garçon rouge tournant sur luimême » ; l'on comptait sur elle pour la journée entière... plus, si elle pouvait.

Maintenant il allait à sa rencontre.

Tout en écoutant M. Mouillac il éprouvait un frémissement de trouble, cet effroi des visages nou veaux qui n'est ni joie ni douleur mais une sorte d'instinct de préservation. Saurait-il seulement la retrouver dans le va-et-vient du débarcadère? Sa timidité était retournée à l'idée qu'il faudrait la ramener chez lui, causer avec elle, lui, ce taciturne qui savait si peu dire... car les femmes surtout le décontenançaient et il en gardait la crainte comme si leurs sourires cachaient une moquerie de ses airs gauches.

La pluie tombait toujours : par instant l'eau les fouaillait les enveloppant d'un brouillard. Au dessus, sur les glaçures des feuilles de platane, elle causait un grondement de chocs drus et pressés, et tout était désert... De loin en loin seulement, des gens qui couraient pour échapper à l'ondée, ou une voiture passant avec l'allure flasque des choses trempées.

M. Mouillac parlait sans s'arrêter; on eût dit qu'il éprouvait le besoin de s'étourdir dans un flot de paroles. Une dernière fois il passait en revue les accidents possibles, les formules usuelles, ou des

méthodes générales pour résoudre des problèmes. Il entrait même dans des détails minutieux : il fallait très bien écrire, aligner les équations pour qu'elles n'aient pas l'air de bariolures informes : la copie devait avoir de l'œil, ce je ne sais quoi de bien tenu qui est déjà la ipoitié de la solution.

— Et qu'il ne craignît pas de donner des explications ! Ces geris de Faculté sont si pressés lorsqu'ils corrigent, qu'ils pourraient ne pas faire attention, sauter des lignes !

Mais tant de verbiage sonnait faux. On sentait dans ses gestes et son accent quelque chose de forcé; ïl n'était évidemment pas descendu pour parler de cela, ni pour ressasser des conseils déjà donnés vingt fois. Seulement au moment de dire, le coeur

lui manquait; et ils continuaient d'avancer côte à

côte, l'allure indifférente, lui avec une abondance de gestes, Stéphane gardant son apparence habituelle de tristesse calme.

Tout à coup, M. Mouillac eut une exclamation ;

— Avant tout, pas d'idées de recalage ! Stéphane fit un geste lassé :

— Je ne me fais pas d'illusion. Monsieur, je serai refusé.

— Par exemple !

Alors M. Mouillac s'emporta; c'était absurde de

déclarer d'avance qu'il serait vaincu, le meilleur moyen.de l'être en effet... Fût-il dix mijlle fois plus faible, il avait encore les hasards pour lui.

— Oh! le hasard !...

Mais Stéphane l'interrompit :

— Voyez-vous, Monsieur, ce serait trop -beau; no\is n'avons jamais eu de chance à la maison, je ne sais pourquoi...

Et cette phrase découragée sembla un reproche si jiavrant de ce grand innocent à la vie qui jamais ne lui avait souri, que M. Mouillac en fut saisi et brusquement tomba dans une rêverie.

— Croyez-moi, répondit-il après un instant, ici-bas chacun possède son lot de chagrins, mais au bout de

toute vie le total est le même; si pour vous il a grossi vite, c'est preuve qu'il ne s'accroîtra guère et fera bientôt place aux joies...

Stéphane hocha la tête et ne répondit pas.

M. Mouillac eut ensuite un grand soupir et. reprit . d'un ton tremblant :

— Je tacherai d'être à la Faculté lundi au hioment de l'admissibihté... pour l'oral aussi... cela vaudra mieux/..

r— Si vous été» trop occupé. Monsieur, ne vous dérangez pas.

— Si, j'essayerai. Cela dépendra de circonstances

spéciales, parce que vous ne savez pas... Oh, c'est bien indifférent! Mais enfin, je suis en train de prendre une grande décision ces jouri^-ci... oui, une détermination très grave... très grave...

Sa voix s'était tout à coup voilée d'un tremblement, et un éclair de joie lumineuse passa sur sa figure ratatinée tandis qu'il continuait très bas :

— Oui, je vais me marier, peut-être !...

— Vous marier !

Stépkane eut un mouvement d'étonnement, presque d'incrédulité. M. Mouillac se mariait! ce mot si banal — se marier — lui causait une stupéfaction. Jamais encore il n'avait pensé que cela put arriver dans la vie réelle, tant le mariage jusque-là lui était apparu comme un événement de roman, sorte d'arche mystique, désirée, mais tuant les profanes osant y porter la main.

— Oui, me marier, répétait M. Mouillac, tout éclairci par son aveu, me marier ! N'en dites rien, surtout!... je ne sais pas encore... et puis, je ne l'ai confié à personne, rien qu'à vous... parce que, voyez-vous, comme nous nous quittions...

Et c'était si naïf, si délicatement raffiné, ce premier secret de la vie intime livré à la dernière minute, cette façon de lui laisser pour adieu une marque de tendresse non banale, que Stéphane fut secoué subi-

tement par une irrésistible émotion. Les larmes lui montèrent aux yeux ; prenant les mains de M.Mouillac dans les siennes, il balbutia :

— Comme vous devez être heureux ! je vous en félicite de tout cœur.

— Ah! oui, bien heureux ! — ou plutôt, je n'en suis pas sûr — tant que cène sera pas décidé...

Et soudain, maintenant qu'il avait avoué, il conta par le menu comment cela s'était passé, détails minuscules, moindres choses que l'amour seul remarque et retient. 11 éprouvait un bonheur intime à se décharger enfin de son bonheur, à n'être plus seul à le savourer ; d'ivresse il en oubhait presque le chagrin de laisser ses leçons.

Dieu sait pourtant quelle histoire banale !

Une jeune fille" rencontrée par hasard chez des amis, les Camus, petits commerçants de la rue Boulbonne. Elle était leur nièce et venue passer trois semaines chez eux pour goûter de la grande ville ; car Toulouse pour le Midi c'est la capitale, le cœur de la France, la grande ville dont chacun rêve.

M. Mouillac s'élait trouvé là un soir par hasard, voulant' passer une heure. Ah ! la bonne soirée maintenant qu'il y resongeait ! mais il n'y avait pas fait attention alors, élait seulement rentré tard, très étonné que le temps eut passé vite !

Deux jours après, nouvelle visite de M. Mouillac : le couple Camus en avait jeté les bras au ciel.

— lié quoi ! M. Mouillac se dérangeait !

En l'honneur de Tavônture ils ofFrireiit des grogs. Ce fut une fêle.

• Une chaude journée de juin. On avait ouvert le^ fenêtres au grand large : la poussière venait de la rue avec des bouffées fraîches et des douphes de bon air. Cette fois, Suzanne s'était trouvée à ses côtés, il ne savait comment, et il était reparti avec un tel contentement dé cœur, que cinq ou six fois il avait recommencé ces escapades, accueilli toujours par le gros rire des Camus qui, commençant à voir la trame, en riaient de tout leur cœur.

Un beau soir la maison redevint vide : Suzanne était repartie chez ses parents.

— Ah ! quel coup cela m'a donné ! c'est .de cette heure-là seulement que j'ai compris que je l'aimais ! Avant je ne m'en doutais pas. On est si novice dans ces histoires-là, fit-il avec un épanouissement radieux de sa physionomie de petit vieux.

Alors des journées avaient passé, affreusement tristes, où il avait voulu se reprendre lui-même mais c'était fini, lecœur était ailleurs...

— Vous ne vous êtes donc pas aperçu que j'avais les yeux battus, le matin ? Je ne dormais plus. Je

crois même que je ne vt)us faisais plus de scènes !

Enfin, de guerre lasse, il avait écrit une lettre aux paren.ts, où il la demandait, lui, un petit professeur, pas beau — Dieu merci ! il ne se faisait pas d'illusions — pas bien amusant non plus, mais au fond de lui, une voix lui criait qu'il serait accepté : ' — Accepté !

Oh ! cette attente, comme il guettait maintenant Je courrier dQ Belpecli, car elle était à Belpech...

— * Tiens ! ma cousine qui en arrive aussi...

— Votre cousine est de Belpech ! Ah .! mon Dieu, peut-être lat connaît-elle! Suzanne Mercier... bien sûr, elle là connaît ! Si elle la connaissait !

Maintenant, tout au bout des avenues Lafayette, la masse noire de la gare se dressait, encapuchonnée dans .des nuées de fumée stagnante ; et un grand bruit de locomotives, de sifflets, de heurts sur les rails arrivait, pareil au halètement d'une foule, énorme. L'averse s'en allait, se fondant peu à peu en pluie fine, tandis qu'un coin de soleil crevant brusquement les nuages, bariolait de zigzags d'or les vitres du hall gigantesque.

— Voyez î rien que d'en parler, cela a fait venir le beau temps ! s'écria-t-il avec un geste de bonheur.

• Stéphane rêvait.

— Que vous devez être heureux ! fit-il doucement.

— Bah ! cela vous arrivera aussi, à vous surtout qui êtes jeune.

— Oh ! moi !

— Croyez-m'en donc ! cela seul est bon ! quand on aime, c'est comme si la vie et soi-même étaient changés.

— Dieu vous entende ! répondit Stéphane.

Cette exubérance d'amour l'avait comme enivré. Jamais encore il n'avait ressenti pareil trouble, si bien qu'ils semblaient l'un et l'autre envolés tout à coup dans le même rêve à mille lieues du réel.

Ils gardèrent alors un silence délicieux ; mais brusquement à l'entrée de la gare se trouvèrent enserrés dans la cohue.

Tout une fourmilière: piétons, 'voitures, et monte-charges : la foule pressée, encombrée, des gensà demi fous qui se perdaient les uns les autres : dans les coins des embrassades de famille, plus loin des groupes riant ou pleurant... et ce brouhaha fiévreux les étourdissait: ils s'en allaient devant eux comme éperdus, ne paraissant rien voir, si bien qu'un passant les interpella rudement :

— Prenez donc'garde, vous allez vous faire écraser! Ils se réfugièrent sur le trottoir, le suivirent

jusqu'à la porte de sortie des voyageurs et là, s'ins-

tallèrent. En y arrivant, M. Mouillac se tourna vers Stéphane :

— Cela vous ferait-il quelque chose que j'attendisse l'arrivée? Je voudrais savoir s'il ne viendra personne de Belpech, pour moi... vous comprenez, n'est-ce pas ?

— Tout ce que vous voudrez, dit Stéphane, et ils restèrent adossés au mur.

Les trois coups de cloche sonnèrent : il y eut des éclats formidables de fer sur les plaques tournantes, puis ce branle-bas de vapeur des trains qui arrivent. Leurs cœurs battirent, Stéphane songeant à cette cousine inconnue qui venait, M. Mouillac s'imaginant que Suzanne arrivait peut-être, ou quelqu'un des siens ; mais quand, par la porte ouverte à deux battants, la trombe des voyageurs s'échappa avec des bousculades irrésistibles, ce dernier ne put y tenir, envahi par une terreur subite.

Il saisit la main de Stéphane, lui dit très vite:

— Allons, adieu ! bonne chance!... décidément je m'en vais, parce que voyez-vous... si elle* était là ou si quelqu'un venait me dire que c'en est fait, qu'on ne veut pas de moi...

Puis il pirouetta sur les talons et s'enfuit à petits pas précipités. Mieux vaut encore l'attente qu'une réalité mauvaise ! Quand il fut très loin seulement, à

l'autre bout de là cour, il s'arrêta, une seconde regardant en arrière... Stéphane était perdu dans lé * grouillement noir.;. C'était fini, ils ne se verraient plus , finies aussi les leçons aimées, les Téunions matinales si doucement joyeuses : et il reprit sa course se sentant * quelque chose d'humide sur la joue, une larme venue là sans qu'il s'en doutât — regrets du passé ou contentement de l'avenir, qui le saura jamais !...

— Monsieur Deschantres, fit une voix claire, derrière Stéphane.

11 se- retourna avec un mouvement d'effarement, et répondit :

— C'est moi !

— Alors, mon cousin, vous êtes en train de m'attendre?.

— Madame Ferramus,. sans doiite !

— Justement. Vous permettez que je prennevotre bras ? 11 fait si mauvais... conduisez-moi...

Une petite femme, de taille et d'allure pensionnaires, aux yeux mobiles, bleus comme ceux de Stéphane, mais d'un bleu ondoyant qui tirait sur le vert : la figure souriante, avec un air de pomme nouvelle qui demande à être croquée : une vivacité enfantine qui soudain crevait l'enveloppe sérieuse

de la robe longue et du chapeau à brides... C'était elle, la cousine attendue !...

11 s'inclina d'un air troublé, puis ils partirent coudoyés par la foule qui peu à peu s'éparpillait en éventail.

Autour d'eux, les gens se secouaient, stupéfaits de se retrouver sous un soleil ardent qui faisait monter des arbres une buée. Dans les angles, des femmes se retroussaient, montrant des coins de jupes empesées ou des chevilles menues, et tout au travers des flaques miroitantes, c'était un fouillis de silhouettes à cloche-pied, une débandade d'êtres semblant s'enfuir en dansant sous le coup d'une allégresse.

— Le vilain temps, n'est-ce pas?flt M'^^'Ferramus, enjambant un ruisseau.

— Dame, il a tant plu, répliqua Stéphane, avec un involontaire tremblement de voix.

Ce brusque tète à tète provoquait en lui une gaucherie. L'avoir ainsi à son bras lui donnait du malaise, et il n'osait même point serrer le coude de peur de sentir trop ce contact de femme. Marchant sur^ses pointes, pour éviter la boue, de temps à autre, il faisait des glissades qui les éclaboussaient l'un et l'autre.

— Je vous demande pardon, disait-il alors décontenancé.

— Bah ! un peu plus un peu moins, répondait-elle chaque fois.

Pourtant, peu à peu, il s'enhardit, jeta sur elle des regards furtifs dont il l'enveloppait de la tète aux pieds, cherchant à déchiffrer ce visage auquel il songeait depuis l'arrivée de la lettre. Pourquoi d'avance l'avail-il éclairé d'une auréole, pourquoi se l'être imaginé très beau ou très bon ? Était-ce pour cette pensée généreuse de les venir voir en parente ? Etait-ce seulement parce qu'elle était de Belpech, le pays de l'amoureuse de M. MouillacJ qui le sait, Mais en l'examinant maintenant, il se heurtait à cet aspect vulgaire qui désillusionne de tout être attendu.

Non, certes, elle n'était point différente du commun : pas jolie, mais seulement, en dépit de sa tournure maigriote, un air de santé et du rouge sur les joues témoignant d'une longue vie à la campagne ; le nez était trop court, le menton un peu massif et coupé en deux par ime ride méchante : en somme, une figure comme la plupart, ni laideur, ni beauté, mais la moyenne courante, et l'aspect de force fruste d'une héritière de village.

Elle-même semblait déconcertée dans le brouhaha de la ville où elle entrait au bras d'un inconnu : le roulement des camions qui du matin au soir gronde aux allées Lafayette l'étourdissait, et cela se devi-

nait à sa façon de parler, à certaines inflexions hésitantes, si bien que peu à peu Stéphane reprit son assurance.

Us arrivèrent rue du Lycée. Justement, M"® Deschantres s'était levée avec la migraine des mauvais jours : quand elle entra près d'eux, la démarche lente, avec sa figure blafarde où rien ne se voyait que deux yeux noirs fixes, Sidonieeut un mouvement de gène : au moins Stéphane l'avait mise à l'aise... Après le premier échange des politesses, la' conversation traîna, interrompue le plus souvent par les soupirs de M"*® Deschantres ou de simples signes de télé. Sidonie surmontant son embarras et la répulsion instinctive qui l'avait saisie tout d'abord, parla de Belpech, de ses occupations de ménagère, des récoltes, toutes clioses qu'elle sentait ne pas être intéressantes. A travers son babillage forcé-

. on devinait bien qu'elle était intelligente, mais fermée par sa vie de campagne, n'ayant jamais eu d'hori2;ons ni de ces secousses qui brusquement font

' entrer dans l'âge mûr. Dans un coin, Stéphane redevenu silencieux écoutait ce déluge de phrases. Une gène ennuyée tomba sur eux trois, les enserrant peu à peu : au bout de dix minutes, il semblait qu'ils se fussent déjà, connus à fond, et que chaque parole nouvelle devint une fastidieuse redite.'

A un moment pourtant, M™*' Deschanlres s'anima . •brusquement ; Sidonie la plaignait d'être si fréquemment souffrante : •

:— Je sais que je me ruine la santé en restant à Toulouse, répondit-elle, mais qu'y faire ? puisque mon fils m'y oblige...

Ah ! si elle avait pu trouver une maison à louer pour la durée des vacances, au dehors, en pleine campagne... Seulement, la seule idée d'aller dans un pays où elle ne connaissait âme gui vive suffisait à l'ieffrayer : puis, autour de Toulouse, le pays était laid, très plat...

Soudain, M"™"^ Ferramus l'interrompit :

— Pourquoi ne viendriez-yous pas à Vie, près de Belpech, un endroit délicieux.;. Justement, nous avons là une ferme avec deux ou trois chambres habitables : on pourrait vous louer ça...

7— A Vie, dites-vous ?

— Oui, j'en parlerai à mon mari...

Tout de suite on discuta le projet* qui parut plaire ■

étrangement, Même on eût dit que déjà ces idées de . Villégiature eussent chassé la migraine, .quand se

retournant tout à . coup vers Stéphane, W^^ Deschantres lui dit d'un ton bref et sans transition :

— A la veille d'un examen, il vaudrait mieux travailler que de rester à ne rien faire là, comme d'habitude !

Il se leva, s'excusant auprès de sa cousine, mais on annonça le déjeuner.

Alors ils passèrent dans la salle à manger et ce fut glacial, ce repas ; parfois de grands silences tombaient, des trous survenaient dans la conversation qu'aucun n'arrivait à combler; M™® Deschantres soupirait plus que jamais ; Stéphane gardant sa mine courbée, repassait en lui les incidents de la matinée, sa promenade avec M. Mouillac sous la pluie qui les trempait, l'histoire d'amour si parfumée de tendresse, les éclats de rire triomphants du petithomme, et sa voix grave, quand s'arrétant court il avait dit :

— Cela seul est bon : aimer!...

Quel contraste avec la glaci|de contrainte jetée entre eux trois!

Seule M'"® Ferramus, faisant contre fortune bon cœur, mangeait avec son robuste appétit de campagnarde : par instant aussi, durant les silences, elle se surprenait à examiner tour à tour Stéphane et sa mère.

Un roman, cette opposition de leurs deux tètes : l'une jaune, avec un regard froid qui causait le frisson, l'autre, joufflue et rose, avec un rayonnement de bonté, cette sœur de la bêtise ! Un roman où se livrait au moins clairvoyant la trame de leur existence commune, les heurts perpétuels d'égoïsme

raffiné chez Tune et de tendresses silencieuses et aveugles chez l'autre. 11 sembla même que M™® Deschantres voulût encore mieux l'accentuer, car, sans se soucier de l'étrangère à sa table, elle fit au dessert une scène où, comme d'habitude, elle s'emporta toute seule contre lui : n'avait-il pas omis de régler le matin le compte de M. Mouillac!

— C'est toujours ainsi ! tu me tueras en m'obligeant à penser à tout. Voyez-vous, Madame, je suis seule, absolument seule ! Ce garçon-là ne ferait rien pour sa mère ! Ah ! vous êtes bien heureuse de n'avoir pas d'enfant!...

Certes oui, il avait pensé à ce payement! mais au moment de le faire, une honte Tavait pris de régler si brutalement et il était rentré avec l'argent. En allant annoncer le résultat de l'examen à M. Mouillac, ne serait-il pas bien temps de s'acquitter? Dieu merci, jamais celui-ci ne réclamerait pour ce retard!...

En revanche, quand Sidonie se leva pour partir, M""® Deschantres voulut à tout prix que Stéphane raccompagnât.

— Mais son examen, Madame!... moi qui lui ai déjà pris son temps en le forçant à venir à la gare...

Il s'agissait vraiment de cela, maintenant !

— Si je n'étais pas malade, je vous aurais recon-

duile, il fîiut bien qu'une fois par hasard, il me remplace...

Puis, à la porle, en lui disant adieu, elle revint encore sur les projets formés et dit de sa voix un peu lente :

— A bientôt, j'espère, quand nous irons à Vie... mais . ne la chargea d'aucun compliment pour le . docteur, son vrai parent pourtant, oubli, sans aucun doute, que- sa migraine provoquait.

Gomme le matin, vStéphane offrit son bras et ils s'en allèrent aux commissions. Pour la première fois peul-être il était à l'aise, n'éprouvant presque aucune timidité, tant Sidonie était dépourvue de prétentions. 11 ne son«.^eait plus à la désillusion qu'elh^lui avait causée et tous deuxmarcliaient allègremeul , égayés par le soleil qui les baignait dans ses clartés d'or. Des lumières crues étaient jetées partout, . du bleu sur le ciel, des rouges sur les maisons, des verts jaunissants sur les branches d'arbres qui, dans les rues étroites, débordaient des vieilles cours d'hôtel. Tout le long des chaussées, les bariolures brunes, vertes, noires des tentes de magasins s'agitaient avec un bruit doux de drapeaux qui flottent ; et là-dessous, un tumulte de gens égayés se prolongeait eu longues traînées bruyantes, si bien que cela mit M"''' Ferramus en veine de bavardage :

— Aimeriez-vous venir à Vie, mon cousin?

— Oui, Madame.

— Vous devez ici regretter la campagne, n'est-ce pas?

Il répondit :

— Je sais si peu ce que c'est !

—, Comment, vous ne la connaissez pas ! moi qui y ail passé ma vie !

Il lui semblait qu'il avait dû souffrir beaucoup du manque d'air, de la vie close dans dos chambres étroites, et elle le prit en pitié.

— Moi je ne pourrais pas me sentir dans une ville; c'est bien beau, mais quand on est fait à une chose!...

' Elle partit là-dessus, ne s'interrompanl que dans les magasins. Chez Lapersonne, ce fut une affaire ; elle voulait un manteau et le trouvait trop cher à 70 ïrancs. Elle le lit essayer deux ou trois fois par l'habilleuse, le mit sur elle-même, l'enleva, fut sur le point de ne rien prendre et se décida enfin à demander l'avis de Stéphane. Lui bredouilla, ne sachant que dire, mais elle crut à un assentiment et se fit envoyer son acquisition à Belpech, car eUe voulait à tout prix profiter du franco, 'ayant cette âpreté du paysan qui veut en avoir pour son argent, même au prix de son incommodité.

Chez un autre elle discuta une demi-heure, voulant trois francs de rabais sur un parapluie, tellement que Stéphane en eut honte, ne comprenant pas une telle obstination ; et ce fut un soulagement quand la liste épuisée, ils se dirigèrent vers la gare. Ils y allèrent d'une allure plus lente, comme lorsqu'il s'agit d'une séparation ou d'un départ d'être aimé. Malgré lui, malgré le fastidieux écoulement de leurs heures de réunion, il se sentait troublé: on eût dit qu'il avait prescience des heures qui suivraient. C'était une journée qu'elle emportait avec elle ; une journée de moins aussi, avant les angoisses de l'examen : jamais autant qu'à cette minute, il n'avait éprouvé la sensation du temps qui passe.

Elle aussi, sembla enfin sortir du cercle de conversations en l'air dont elle l'avait étourdi le long de la route; comme il continuait de lui dire « Madame », elle s'écria :

— Vous avez bien tort de vous gêner: appelezmoi donc « ma cousine ». Si vous venez à Vie, nous nous contenterons même de nos noms de baptême, ce sera plus pratique...

11 en fut touché, et brusquement des remerciements lui vinrent aux lèvres pour sa venue, ce témoignage d'afifection qui l'avait ému; oubliant ses déconvenues du matin il ne lui restait qu'une recon*

Daissance, un besoin de lui dire qu'elle avait été comprise, qu'il la savait très bonne...

— Voyez- vous, répondit-il, c'est très bien d'être venue ainsi déjeuner chez nous... Je ne sais comment vous exprimer cela mais ça nous a été au cœur, je vous assure...

Elle fut stupéfaite de son intonation. C'était si inattendu, si voilé aussi qu'elle ne comprit pas tout d'abord ; puis elle éclata d'un grand rire, sonore et frais :

— Ah ! il n'y a pas de quoi, par exemple!...

Du diable si elle eût songé faire œuvre pie en descendant ainsi chez sa cousine Deschantres! elle n'y avait vu qu'une économie de déjeuner et un peu le plaisir de contenter sa curiosité. Mais des intentions charitables ! Oh non ! Comme l'on se trompe pourtant! Son mari n'avait jamais voulu entendre parler de cette visite, prétextant la brouille, une vieille querelle, une série de raisons qui ne tenaient point: elle n'y avait même coupé court qu'en écrivant sa lettre, sans l'avertir, et voilà que^ce benêt de garçon la remerciait avec un air à fendre le cœur !

— Ah! il n'y a pas de quoi par exemple! Allons, adieu cousin, nous voici arrivés : je ne veux pas vous retenir une veille d'examen !

11 restait balbutiant devant cette moquerie si peu

déguisée accueillant ses délicatesses... Quoi, pas même cela ! Qu'élait-elle donc venue faire cjiez eux?

Pourquoi celle journée passée ensemble ? Et machi-

nalement il la regarda se sentanl une enyie de pieu* rer sous l'élonnement douloureux de cette déception puérile.

Elle lui tendit la main et répéta:

— Adieu, bonne chance, je vous attends à Vie..'.

— A Vie, oui, ma cousine... répondit-il comme uri écho, tandis qu'elle disparaissait dans les pas perdus ; il attendit encore debout, en plein milieu de la cour et du va-et-vient de voitures, ressentant un navrement de toute son âme et l'impression d'une tristesse infinie.

Puis il repartit à longues enjambées, voulant se secouer de ses rêves meurtris: en allant ainsi il s'imaginait les fuir, et qu'il ne s'en souviendrait plus jamais... S'il avait su pourtant !

Les heures effacent les heures, et leurs meurtrissures sont comme ces dtivets que les papillons laissent à nos doigts en s'échappant, les ailes ternies : chaque minute nouvelle enfait voler un peu...

Tandis qu'il descendait la rue du Lycée avec l'allure raide des gens qu'une émotion étreint, se rappelaitil seulement la visite de cette cousine venue de Bélpech, ce rire un peu sot qui avait si bien découronné ses rêves? Rien que trois jours, depuis lors... Si peu pour les heureux ! Un siècle pour lui, tant ils s'étaient traînés dans les angoisses,..

Ah! ces séances d'attente à la Faculté avant l'ouverture des salles de composition, l'anxiété dont son cœur était gonflé, tandis que d'une voix brève et rèche un professeur avait dicté les problêmes ! Les oreilles bourdonnantes, les tempes serrées, il avait cru d'abord être aveuglé par la vision de sa

feuille de brouillon rouge ; toute sa tète était broyée dans un étau lui écrasant les idées, et une envie de fuir l'avait pris, lui ôtant la conscience de lui-même ; ainsi la folie du soldai qui, tout à coup, pour une détonation entendue, jette le fusil et fait sauve qui peut...

Le soir encore, cela l'avait repris devant la version de Sénèque distribuée; en examinant le texte dont Tencre violette s'étalait, il pensa ne plus savoir lire et son courage n'avait tenu qu'à une futilité d'enfant, deux mots inattendus trouvés dans le lexique et qui avaient été l'apparente excitation de la Providence à laquelle il croyait de toute son àme. y

Enfin, il avait remis sa copie ! — une copie d'écriture cahotante, tremblée — et en sortant de cette atmosphère surchauffée, il s'était senti tout à coup brisé, comme après quelques-unes de ces poursuites échevelées qui réveillent, dans les cauchemars...

S'il avait pu seulement savoir tout de suite le résultat, ce oui ou ce non dont sa vie semblait dépendre !

Mais non, un dimanche, le lendemain ; vingt-quatre heures ajoutées à son supplice, vingt-quatre heures vides, sans rien pour les combler. Plusieurs fois il eut l'idée d'aller chez M. Mouillac, avec vses griffonnages d'équations rapportés au logis et devant

lesquels durant des heures il se plongeait dans une rêverie. A chaque coupla crainte bêle d'une réponse mauvaise le clouait au sol; c'était en lui le même effroi qui, l'autre jour, avait fait fuir M. Mouillac à l'arrivée du train, la volonté de l'espérance à tout prix, des illusions désespérées..,

Les heures effacent les heures; du même cours régulier et lent, le dimanche avait passé. Ainsi, lorsqu'une pierre tombe sur une surface d'eau, grosses ou petites, les rides se forment et fuient avec la même vitesse, les unes allant très loin, d'autres mourant à leur naissance...

Aujourd'hui il allait enfin savoir! rien qu'à cette idée il se sentait étourdi, ivre.

Au bout de la rue, une porte basse : puis derrière, dans la cour de Faculté, une mêlée de mouchetures noires, des groupes do gens en redingotes, les unes longues, amples, vieillotes, les autres courtes, serrées outre mesure; tous d'air collégien, lycéens en tuniques ou avec des képis éculés ; au travers seulement, quelques vieux à mines respectables, professeurs ou parents épiant d'un air inquiet. Tout à coup, sans raison, des poussées subites vers un couloir étroit et béant se faisaient en cette cohue, ; des cris alors s'échappaient comme dans une cour de récréation :

— Rien ! des fumistes !

— La tangente!...

D'autres fois l'angoisse des cœurs se masquant d'une féroce gouaillerie se déversait en blagues méchantes, et toutes les. variétés d'élèves se trouvaientlà; celui-ci, vêtements usés, cirés, bûcheur de profession que talonne la misère ou que hante la volonté d'être un monsieur : les rêveurs de fortune, d'autres mis en gravures et gantés qui fumaient dédaigneux et* très assurés du succès: ceux-ci, despotaches que L'emprisonnement sans air ni lumière a faits hargneux, et les insouciants, qui ne se tourmentent point pour si peu — à quoi bon ? — et les gens venus de très loin essayer d'une faculté de rechange, espérant dans l'incognito de leur bêtise ! mais malgré la jeunesse, malgré le soleil qui mettait des jets d'ors rouges le long des piliers lourds des Jacobins, malgré la moiteur douce de l'air et l'enchantement de ce matin d'été, un silence planait, les éclats de voix semblant étouffés par une attente, ce recueillement d'instinct qui saisit à l'approche du danger et fait que tout s'assombrit.

Stéphane intilnidé, ralentissait le pas, épiant les groupes comme s'il eût craint d'y lire sa condamnation. Point de camarades pour le reconnaître ni d'amis. On le regardait avec des sourires tant il semblait hésitant; sous les coups d'œil ironiques

pesant sur lui, un afflux» de sang lui montait au • visage et il se tournait brusquement? pour qu'on ne le vit plus. " . •

Un instant pourtant, il eut un mouvement de joie ; là-bas, dans un angle de muraille, il crut reconnaître la silhouette de M. Mouillac. Alors il s'approcha, fendant les groupes avec une audace dont il ne se serait jamais cru capable.

Ce n'était point le professeur : et dans cette déception il vit tout de suite un mauvais présage. Le petit homme lui avait tant dit qu'il serait là- pour l'aider, et écouter à sa place la liste d'admissibles, que depuis trois jours il y comptait.

' 11 resta immobile, eji .cet endroit où sa méprise l'avait surpris, essayant de ne songer à rien. Dans ce tumulte perpétuel d'êtres s'agitant dans la cour, une impression de solitude l'étreignait: jamais -la foule ne l'avait fait si isolé.

Justement les professeurs étaient en retard, peutêtre à* cause des candidats douteux : des réflexions s'échangeaient, fanfaronnades où perçait le doute.

— Trop calées, les copies, on n*a pas pu corriger !

Aux Jacobins les coups de dix heures retentissaient avec un battement" de glas ; d'un geste instinctif, tous, pour tuer l'attente, tirèrent leur montre du gousset, la réglant.

— Une demi-heure que ça devrait être fait...

— Qu'est-ce qu'ils ont donc, ces satanés profs... L'anxiété devint aiguë : le silence s'abattait sur

les groupes. On entendait des soupirs poussés, les épaules se levaient avec une expression douloureuse, et des bâillements nerveux prenaient les uns après les autres par contagion. Même quand un employé passait, il n'y avait plus de lazzis ni de fausses alertes données très haut, seulement ce bruit de pas résonnait en chacun et tout à coup, pour les bûcheurs, pour les risque-tout, les timides, cet examen si bête de sujet et de résultat prenait des proportions formidables, l'importance d'un grand acte de vie, presque l'égal d'un coup de dé d'où dépendrait la fortune.

Soudain quelqu'un vit ouvrir au fond du couloir la porte d'une salle d'examens :

— Ça y est, dit-il.

11 n'y eut ^lors aucun cri, aucune parole, mais une poussée silencieuse et un écrasement dans la baie trop étroite; personne n'éprouvait de souffrance à être ainsi étouffé, les poitrines ne respiraient plus, poignées d'angoisse, mais des sourires blêmis restaient pendus aux lèvres.

Autour de Stéphane ce fut un vide brusque. 11 semblait que le grouillement eût été aspiré, bu par

ce couloir sombre au dessus duquel une inscription rayonnait en lettres d'or : « Salle D. - Faculté des sciences. »

Il voulut suivre d'abord, comme attiré par un aimant, puis il s'arrêta au seuil, regardant les autres s'engouffrer et disparaître : il se sentait d'avancé refusé, ne voulait pas donner en spectacle son désespoir : tout à l'heure seulement, quand ce serait terminé et que personne ne serait plus autour de la feuille affichée, il irait la regarder en indifférent, s'assurerait d'un coup d'œil que c'était fini, tout à fait fini, et rien que cette idée le remuait, lui mettait des sanglots dans la gorge, ainsi que la pensée du retour près de sa mère quand il faudrait avouer son impuissance, l'inutilité des efforts d'une année entière.

— Vous attendez aussi quelqu'un, fit devant lui un monsieur à moustaches cirées, portant rosette à l'habit, ayant tout l'extérieur d'un soldat basané par la vie en plein air et les rudesses de la caserne.

Stéphane eut un mouvement de surprise en s'entendant interpeller.

— Non, oh non !... je passe, moi...

— Ah !

Le vieux le regarda, les yeux mouillés, avec cet air vague des gens âgés que l'émotion secoue.

-* Mon fils est plus avancé que Vous, lui... il a été savoir là-bas, le pauvre diable ! mor, vous comprenez, je n'aime pas être bousculé.,. Ça ne fait rien, s'il était reçu !

Et sans débrider, comme s'il, eût toujours connu Stéphane, il continua, mettant des phrases les unes au bout des autres pour tromper l'attente, par instant coulant des regards peureux du côté de cette bagîHTc où il n'avait pas osé risquer ses rhuma: tismes.

— Son fils s'appelait Casimir : il fallait qu'il fût reçu, sans quoi pas de volontariat possible:- ce n'était pas que cinq années de sei'vice puissent l'effrayer, mais il y avait des raisons qui... que... *

lue clameur l'interrompit: la masse noire ressortait avec des oscillations lentes et un balancement d'homme ivre ; après l'émotion de la peur les langues s'étaient déliées à nouveau-, les unes exubérantes, d'autres avec des cris de colère, des protestations d'injustice; certains très entourés parlaient avec des gestes saccadés, ce va-et-vient de main qui semble vouloir couper l'air, et à travers la con- . • fusion des discussions, une rumeur sourde s'élevait, des appels qui brusquement firent tressaillir Stéphane.

— Monsieur Deschantres ! Monsieur Deschantres!

Des faussets reprirent :

—r Deschantres ! Ohé Deschantres !

Lui, on l'appelait ! il tourna brusquement le dos au vieux stupéfait.

— C'est moi Deschantres ! fit-il d'une voix étranglée par rémotion.

-— Mais va donc, cria un potache, tu passes le premier: avec un D parbleu! est-il bête, cet idiot-là!

Alors il prit sa course d'un bond jusqu'à la salle d'examen, sentant le sol se dérober sous lui, toutes les choses danser le long des murs: admissible ! non, c'était peut-être une farce, une invention méchante pour se moquer de lui, parce qu'il n'avait pas suivi les autres, mais en entrant il s'entendit encore appeler; le jury tempêtait parce qu'on le faisait attendre :

— Monsieur Deschantres ! Monsieur Deschantres!

— C'est moi, s'écria-t-il, courant vers le tableau noir qui au fond mettait une grande tache crue sur la muraille.

Tout de suite, il prit la craie, le torchon, puis il attendit — et tandis que dans son fauteuil, le professeur, un jeune faisant du zèle, cherchait une question difficile, il resta pétrifié de bonheur, ayant le sentiment vague que quelque chose d'inoui lui était arrivé et que sa chance avait tourné...

— Pourriez vous, Monsieur, me trouver le maximum de l'expression suivante : 27 a?' — Sx — 12.

A dater de là il s'imagina qu'il ne vivait plus : c'était un autre qui parlait en lui, un autre qui discutait avec une incroyable assurance, raisonnant, tenant tète aux objections.

Ironie du sort et dos examens ! ce bûcheur tant de fois buté, ce niais dont on avait si bien ri, que M. Mouillac jurait un incapable, passait brillamment, comme un fort î

A propos de géométrie, on parla de limites. Justement, il avait passé des heures avec M. Mouillac à épiloguer sur ce sujet, ne pouvant se convaincre qu'un cercle pût être considéré comme une ellipse ou un polygone, qu'on nommât une courbe, droite ; polyèdre, un cyhndre : des expressions à demi comprises lui en étaient restées, des idées neuves de son professeur, qu'il exprima à la stupéfaction de l'examinateur pâmé d'aise... L'heure était passée, il fallut se presser, renoncer à le pousser à fond : il fut complimenté puis on continua en hâte : deux questions de physique, cahin caha..., de la chimie... du latin : au moment seulement de répondre sur l'histoire il sortit de l'enivrement de bataille qui l'avait soutenu : son audace croula, il fut pris de panique et comme on lui demandait :

— En quelle année, Monsieur, rémancipalion des États-Unis ?

11 balbutia :

' — En 1648.

On crut à une distraction,

— Vous savez bien que c'est un peu avant la Révolution française.

— Oui, parfaitement !

Il était devenu si pâle quele.'professeur en eut pitié.

— Je vous remercie, Monsieur.

Alors Stéphane eut un geste d'angoisse.

— Est-ce que je peux espérer...

— Parbleu, avec un 5 de mathématiques !

Il se leva, sortit de la salle, comme un automate, étouffant à force de joie éperdue, croyant à un rêve bienheureux, ayant peur d'être heurté et de se relever dans la réalité douloureuse.

Reçu ! non jamais il n'aurait pensé cela... Reçu ! il en voyait bleu, rouge, et il ne distinguait rien, ni la cour de nouveau grouillante d'élèves, ni le vieux

militaire se faisant expliquer au long pour quelles fautes Casimir avait été refusé, ni les Jacobins dressant leurs murs de briques comme un voile sanglant troué de baies noires, ni le soleil, ni les passants, il ne voyait rien, rien que cette chose impossible, inexprimable, féerique : reçu ! il était reçu !

Et tout à coup, amvé au deliQrs, avant même (J'ai- 1er chez sa mère bien que la maison fût à deux pas, il se sentit entraîné vers la rue du Yieux-Haisin, emporté par un besoin d'aller confier son extase' à . celui dont elle était l'œuvre patiente, caressée durant des mois, en dépit des désespérances et . des pronostics sombres.

11 prit sa course, une course de gamin qui le trempait de sueur. Ah ! le léger fardeau que le bonheur. Jamais, il ne l'avait encore connu et voilà qu'au détour de sa Vie si terne, si lasse, il y était plongé brusquement ; désormais son existence serait dans un rayonnement comme si ce parchemin conquis oùt été un bouclier contre les souffrances à. • venir,, et en route, il ^'étonnait. Quoi! ce n'était, que cela ! il était, si facile d'être heureux! Désormais il croirait à. la chance; plus d'idées mornes, plus de chagrins ; au dedans comme au dehors, du soleil ! toujours du soleil !

11 monta très vite l'escalier et sonna nerveusement ; personne ne répondit.

Mon Dieu! si par hasard M. Mouillac était sorti!. Ce. fut un voile jeté sur son exubérance de félicité ; lo cœur battant, il sonne encore, une fois, deux fois... Derrière la porte, la clochette tintait avec un son plaintif, sans résonances. Brusquement un grand '

ff

chagrin saisit Stéphane; il resta là un instant, .attendant encore, puis avec une lenteur déçue, marche à marche, il descendit et, arrivé dans la rue, regarda encore .la maison. Là-haut , les volets étaient clos, étalant sous la lumière leurs planches décolorées; on eût dit qu*une mort avait eu lieu derrière et qu'on s'était sauvé de ce logis par frayeur de la contagion. Comme il s'absorbait dans sa contemplation, une femme qui rentrait dit tout à coup derrière lui :

• — Vous cherchez M. Mouillac,pas vrai. Monsieur?

— Oui.

— Ah! bien, depuis samedi, il est parti pour Belpech... .

— Merci, fit-il. .

Et.se retournant tout d'une pièce, il reprit gravement le chemin de son logis.

Brusquement son 'affolement était tombé; maintenant le grand événement de tout à l'heure, rêve de son àme depuis un an, reprenait des dimensions ordinaires, lui paraissant presque une futilité. Il avait ressaisi machinalement son allure méthodique et en suivant cette route tant de fois parcourue, il lui semblait que rien de neuf ne s'était passé depuis la veille. Même il avait si bien son air de câline habituel qu'en lie voyant entrer, M"*° Déschantres

se dressa, ne doutant point d'une mauvaise nouvelle.

— Hé bien ? s'écria-t-elle.

Il répondit simplement :

— Je suis reçu, ma mère...

Alors elle l'embrassa. :

— Tu as eu de la chance! dit-elle, et lui montrant une lettre décachetée, elle ajouta :

— Pour te récompenser nous partirons demain; j'ai reçu un mot, l'affaire de Vie est arrangée...

Il baissa la tête et répondit :

— Je serai bien content si vous allez mieux là-bas ! Et ce fut là toute celte joie tant espérée par lui :

une parole sèche, un baiser mis sur son front avec si peu de tendresse qu'il semblait adressé à quelque autre très loin, M. Mouillac lui-même parti sans un mot d'adresse ni d'amitié... Soudain, sa maison, sa mère, l'idée d'abandonner pour l'inconnu la quiétude de chaque jour lui donnèrent un grand frisson de froid; et tristement il regrettait de n'être plus dans la cour des sciences, à écouter les doléances du vieux, les tortures de l'angoisse lui ayant semblé plus douces que le bonheur de la réception... tant nos bonheurs sont frêles !

Depuis une heure, la voiture roulait: une calèche dégénérée en guimbarde qui, aux cahotements, faisait une sonnerie de ferraille et craquait dans toute sa charpente. Derrière la capote, sur un tablier, les malles étaient hissées, retenues par des cordes, et chaque fois que le trot de la bêle s'accélérait sous un vigoureux « hue, dia î » elles avaient un grésillement aigu comme si on eût voulu les arracher.

M'""" Deschantres restait immobile. A côté d'elle Stéphane regardait, étonné parles arbres, la terre, toutes ces choses jamais vues encore dans la libre poussée de nature. Devant eux, la route, bordée d'ormes à l'écorce jaune fuyait à perte de vue entre deux hgnes de collines rouges, et par instant un air coupant leur venait tiède d'arômes, brûlant les poumons à force d'être sain ; alors ils aspiraient violemment, éprouvant une sensation déhcieuse, tandis que le conducteur, un

demi-paysan à blouse dont le bleu avait passé dans les coulées de lessive, se redressait sous le fouet de ces passages de bise et retourné du cùlé de la voilure disait entre deux bouffées de pipe :

— 11 y aura du vent d'autan, que oui, à Saint-Sernin !

Depuis leur départ de Villefranche, le paysage n'avait pas changé : toujours la même allée d'arbres s'allongeant devant eux, les mêmes collines rondes chauffant leurs croupes au soleil, presque pas de verdure ou seulement des tiges terreuses de genêts défleuHs. Aux angles de la vallée, des villages à murs de tuiles jetés au centre de vignobles dégarnis dont les souches noires semblaient tordues par une douleur. ^Quand on arrivait devant un, le vieux de son siège regardait avec mélancolie les ronces poussées, au travers des ceps morts, puis par un involontaire besoin de s'en sauver repétait à tue-tête :

— Hue, dia !

en tapant sur la bête.

Depuis le matin. Stéphane et sa mère étaient silencieux. Pendant le trajet de Toulouse à Villefranche. M'"*^ Deschantres avait paru préoccupée, lui s'était laissé bercer par le roulis du wagon, ne i*(*gardant même pas aux vitres de la portière le pays qui semblait fuir à [tire d'ailes ; et maintenant encore, sa lassitude durait.

Une songeait plus, au reste, à son. succès de la veille, tout entier à une crainte inexplicable de ce séjour à Vie où ils se rendaient. Celte impression lui était venue, à travers les tracas du demi-démé- * nagement auquel il avait dû procéder seul, M™° Deschantres craignant de se fatiguer.

Il y a ainsi chez l'homme des presciences, des antipathies d'instinct à l'égard des choses comme à l'égard des êtres. En triant les objets, il s'était alors surpris à en garder dans la main, les regardant comme s'il n'eût jamiais dû les revoir, peut-être parce que plus qu'un autre il était devenu un être d'habitude et craignait le nouveau, peut-être seulement par extrême fatigue... Maintenant, à mesure que la voiture roulait, il désirait qu'on n'arrivât jamais.

11 sembla que M™° Deschantres comprit sa pensée car elle demanda tout à coup d'une voix brève :

— En avons-nous encore pour longtemps?

— Une petite demi-heure, ma fi, par rapport à la montée.

Une demi-heure de campagnard, deux de grande ville!... Elle eut un geste d'impatience et interrogea encore le vieux :

— Passerons-nous devant la maison du docteur Ferramus ?

— Oui, un peu avant Belpech.

— Merci, fit-elle, et se retournant vers Stéphane, elle ajouta :

— Nous verrons ta cousine, cela coupera notre fatigue, j'ai les jambes brisées...

C'était vrai, il allait la revoir! Depuis l'autre jour, il n'y avait plus pensé; même son image s'était effacée de son esprit, et quand il cherchait à la retrouver, il n'arrivait plus à en évoquer les traits, gardant seulement un souvenir vague de sa tournure paysanne et de ses accents âpres quand elle avait marchandé le parapluie,

— Hue, dia î cria l'homme sur le devant.

A chaque cri ainsi jeté il y avait une reprise des sonnailles. Le soleil tombait dru à travers les feuillages d'orme, mettant sur la poussière des cercles jaunes qui tremblotaient; le long des haies, courant entre les pièces de labour, on entendait des chants d'oiseaux, des pépiements ravis de moineaux en goguette. Parfois on passait à côté de grands fourrés de peupliers grésillant sous le vent et réunis dans un coin de fossé comme des jaboteurs de village; au dessous d'eux une ombre violette rafraîchissait l'œil, tombant doucement; et cela donnait envie de s'y reposer dans la mollesse énamourée de cette journée d'été.

Peu à peu, avec ses accidents vulgaires, son aspect

de culture épuisée et monotone, le paysage prenait Stéphane. Il éprouvait la sensation d'un renouveau de vie, la joie de l'espace immense jeté devant lui. Soudain l'homme sur le siège montra du bras une muraille d'église perdue sur un sommet vers la droite.

— Voilà Saint-Sernin... Quand nous serons làhaut, on verra Belpech; c'est au bas, de l'autre côté, mais dame, il y a du vent aujourd'hui, voilà déjà huit jours d'autan... et pas de pluie tout de même. Enfin, c'est comme ca...

Alors on quitta la grande route pour un chemin sans ombre qui grimpait entre des séries de tranchées sablonneuses, et la montée devenant plus raide, il fallut laisser le cheval souffler. Comme le conducteur était descendu. M™® Deschantres sortit de sa torpeur et dit à Stéphane :

— Tu devrais en faire autant, cela soulagerait la bête, et je pourrais m'étendre : c'est si fatigant de rester dans la même position...

Il- obéit, suivit de loin la voiture, coupant les lacets par les sentiers. 11 se sentait très seul à marcher ainsi sous le soleil. Tout autour les champs dévalaient avec une furie de pente, surchargés de graviers et de terre ocreuse. Aucun arbre, mais de loin en loin des espaces incultes, des genièvres

hérissés d'aiguilles : dans les angles parfois, pî*o- . tégés paj* des barrières, des figuiers rabougris ten- : daient au vent leurs feuilles noires, et à mesure qu'on s'élevait, sous le ciel bleuàlre où flottaient des vapeurs transparentes, s'apercevait à l'infini une

ondulation de collines rougeaudes, mouchetées de village. Une immense végétation latente semblait dormir dessous : on eût dit la terre s'élalant dans une ivresse de soleil, gonflée pour recevoir plus de rayons. En même temps le vent commençait à souffler en bise, ce vent d'autan, dont au bas on n'avait essuyé que des rafales perdues; il passait faisant vibrer le sol avec un sifflement qui montait des gammes sourdes aux sonorités suraiguës. Sous • ces coups de trombe la voiture oscillait, le -cheval soufflait, n'avançant plus, et Stéphane entendait

alors l'homme claquant du fouet, qui répétait à tue-tête :

— Hue! Mignonne, hue !...

Presque au soinmet de la côte, il s'arrêta et regarda derrière lui, ébloui. C'était donc cela la campagne.! cette chose dont les livres seuls liii avaient dit l'existence, et par opposition les verdures artificielles des villes lui revinrent à la pensée, le Grand- Kond de Toulouse, le Jardin des Plantes, les arbustes peignés, taillés, la vue hmitée à des suites de

"maisons criardes, sans montagnes, ni air. Il hochait la télé dans une extase, disant:

— Mon Dieu, je n'aurais jamais cru !.., Mais de la voiture^^on l'appela :

— Eh î là-bas, que faites vous-donc ?

Alors il prit sa course, essoufflé par la pente, et il gardait ?iu fond des yeux l'impression de cette immensité, n'imaginant rien de plus beau que ces déroulements de vallons calcinés, se promettant de revenir là, d'y rester très longtemps!: la nature l'avait pris, à l'àme, et devant ce silence des êtres, si pareil au sien, un afflux de bonheur printanier lui était venu.

Quand il arriva, sa mère lui cria d'un ton rude :

— Perds-tu la tête à nous faire attendre ici, comme s'il faisait bon avec un pareil vent !...

11 voulut s'excuser, lui demander pardon, mais il balbutia, stupéfait du décor féerique qui tout à coup apparaissait :

— Voyez donc, ma mère, mais voyez donc î

A leurs pieds, enfin, l'autre versant s'étalait : la plaine de Belpech fouillée, ombreuse, sillonnée de rivières qui la plaquaient de lames d'argent, fouillis de prairies, de remeils assombris, de saulaies fourmillantes. Au dessus, les peupliers miroitant sous la lumière avaient un balancement de longs panaches,

et c'était un contraste merveilleux avec ce qu'ils avaient traversé tout à l'heure, quelque chose comme le printemps après l'hiver... Au loin des buées se fondaient en Irainées alanguies, les toitures des maisons pointillant de rouge les massifs, semblaient des nids dans les branches ; les sols reflétant les rayons paraissaient des bijoux d'or posés sur du velour» et une harmonie s'en élevait, une grande joie de chants d'oiseaux, des murmures d'arbres, des frissonnements d'eau, le halètement de la terre rafraîchie et rayonnante, souverainement paisible et belle sous l'étreinte du soleil...

— Mais voyezdonc,mamère,s'écria-t-il de nouveau... M'"° Deschantres l'interrompit :

— Dépéche-toi, nous aurons assez le temps de regarder cela quand nous y serons...

Il eut un mouvement d'étonnement de la trouver si indifférente à ces choses, mais il ne s'y arrêta point et remonta dans la voiture.

On repartit au trot : le grincement des essieux avait une allure joyeuse: le cheval reposé rythmait les sonnailles, les freins serrés aux roues bruissaient gaiement. Le vieux, lui-même, comme saisi d'allégresse devint causeur :

— Regardez là-bas, Belpech... à côté deux pointes de tourelles ; c'est chez les Ferramus.

UN SIMPLE fô

Stéphane et sa mère se penchèrent, apercevant une maison à toiture plate, à faux air de château. 11 continuait, promenant sa main sur l'horizon :

— Plus loin, longez la Vie-Siège, vous voyez bien? c'est la Vizat, l'endroit où nous allons : Vie est derrière, presque à la jointure de l'IIers et de la Vie-Siège...

Mais Stéphane l'entendit seul. Les yeux do M™® Deschantres, demeuraient obstinément fixés sur la maison Ferramus : en même temps une impatience fébrile l'avait saisie, on eût dit qu'elle approchait d'un but depuis longtemps désiré et qu'elle craignît de le manquer...

— Hue î reprit le conducteur.

La voiture roulait cahotée, soulevant une nuée de poussière, et- bientôt ils retrouvèrent une grande route; alors on croisa d'autres carrioles, des tilburys, des charrettes traînées par des vaches qui, les filets pendants sur leurs mufles, se laissaient dévorer par les mouches. Chaque fois, le vieux disait bonjour, s'accompagnant de gestes avec son fouet :

— Coumman va, pitchoun?... — Hé! là-bas, Jean Petit! Adéchatz, Marianne !...

Cela avait un air de pays de connaissance, d'accueillement empressé; il semblait que la gaieté du sol se déversât sur les êtres, que sous les massifs

des branches les paroles d'amour pussent seules monter.,. Comme ils étaient loin maintenant, ces serrements de l'âme dont Stéphane avait souffert depuis la veille. Le vent les avait balayés de ses caresses tièdes, n'en laissant pas même la meurtrissure. Mû par une impulsion de joie attendrie, il embrassa sa mère :

— Maman, que tu as bien fait de nous amener ici ! Elle se dégagea d'un air d'ennui :

— Laisse-moi donc, ce n'est pas-dans une voiture qu'on fait de ces choses-là.

11 rit et répétant ce nom de maman qu'il prononçait si rarement, le résumé de sa tendresse :

— Bah ! je t'aime en voilure autant qu'autre part.

Elle le regarda, et souriant enfin, répondit.:

— Allons, sois sage, nous voici chez la cousine,.. 11 se retourna; là-bas, devant une porte cochère

ouverte au large, une petite forme s'agitait avec des signaux et ils entendaient la voix de M'"** Ferramus :

— Bonjour, bonjour; vous êtes en avance!

Reçu, n'est-ce pas, cousin? je l'avais bien pensé! on vous embrassera ce soir quand vous viendrez ; car vous dinez ici, nous avons une dinde superbe pour l'occasion!...

Toujours le même papotage vulgaire qu'elle leur

avait servi à Toulouse ; mais là, sous le soleil qui la baignait, ses joues ne semblaient plus trop rouges, sa paysannerie se fondait dans le décor des choses ; on n'était plus choqué de l'entendre annoncer ainsi la dinde superbe pour V occasion, tandis que derrière elle des poules picotaient, becquetaient, gloussaient, et sous son chapeau de paille, avec ses manches relevées, le tablier noué à l'angle, elle respirait un tel air de jeunesse et de forte santé que Stéphane en demeura stupéfait. Était-ce bien elle qu'ils avaient reçue le jeudi précédent, elle qui lui avait laissé un tel souvenir de laideur banale ? Sous la pleine lumière, son rire riait si franchement, dans un écart des lèvres, montrant toutes les dents! Jusqu'à son accent méridional et chantonnant qui semblait une caresse d'enfant gâté!

— C'est dit, dès que vous serez installés, nous vous attendrons... vous verrez la maison... le parc...

Mais W^ Deschantres cherchait autour d'elle :

— Votre mari n'est donc pas là?

— Mon mari, ne m'en parlez pas! Je ne l'ai pas vu aujourd'hui, il est si occupé maintenant... ce sera pour ce soir...

— Oui, ce soir, il faut l'espérer...

La voiture repartit plus lentement et traversa

Belpech, roulant sur les pavés pointus avec un

vacarme éclatant. Les gens venaient aux portes, intrigués par la vue des visages nouveaux et des malles qui, derrière l'attelage, sautaient dans leur réseau de cordes. Sous les couverts, comme il y avait marché, on s'ameuta, et derrière leur passage ils laissèrent une trainée de bavardages étonnés.

Puis la route reprit, entre des haies poussées en fourré, surplombée par des noyers ou des frênes à feuilles allongées. Enfouie dans son lit profond, la Vie-Siège coulait sur le côté et l'on s'en apercevait seulement à des bruits de remous, des murmures de cascade, une fraîcheur d'air qui tout autour se répandait.

Us arrivaient...

Bercé par la cadence de la marche, Stéphane goûtait un délassement vague comme au sortir d'un long repos assainissant.

— Nous y sommes, fit le conducteur en tournant brusquement dans une cour.

C'était une maison, moitié chaumière, moitié château, avec les granges attenant au logis, les écuries à côté de la porte d'entrée, le foin débordant des lucarnes ouvertes du grenier. Point de jardin, mais des arbres autour; sur un terrain un peu plus haut, était le sol cerné de meules en forme de navire et une odeur d'étable courait en même temps que cette

saveur indéfinissable des demeures de campagne, sentant à la fois le printemps des plantes et l'abandon.

Un troupeau d'oies se sauva devant l'équipage avec un déploiement d'ailes, un chien de troupeau à poil fauve aboya furieusement. Un effroi dans la basse-cour y répondit ; tout un tumulte de cris discordants partait de recoins invisibles. C'était la ferme chantant la bienvenue ; et leur voyage semblait finir ainsi par une fêle de soleil, de verdure, de chansons; on eût dit la poésie de la terre accourue pour les fêter et un enchantement d'espérance ineffable s'élevant de partout, tant les misères de nos vies humaines auraient paru faire tache sur la joie universelle.

Gomme ils s'arrétaient,unhomme parut au seuil de la maison, et vint à leur rencontre. A sa vue, M™° Deschantreseut un brusque mouvement à demiréprimé.

— Savez-vous que vous êtes en avance, dit-il d'une voix grasseyante en saluant.

Elle eut un léger signe de tête pour réponse, et souriant d'un étrange sourire contenu :

— Allons, docteur, fit-elle gaiement, c'est beau de reconnaître encore une vieille femme qu'on n'a pas vue depuis des siècles...

11 lui prit la main pour l'aider à descendre, répliquant à mi-voix :

— C'est vous qui Tavez voulu n'esl-il point Vrai? Mais elle parut n'avoir pas entendu, et, se retournant vers Stéphane :

— Ton cousin Marc Ferramus, dit-elle ; vous vous êtes déjà connus il y a très longtemps...

L'installation s'effectua rapidement. M. Ferramus, avec un air d'empressement un peu trop marqué, fit monter les malles dans les appartements et montra le local — une chambre au premier en face d*une porte de grenier où du blé séchait : au dessus une mansarde blanchie à la chaux, où demeurerait Stéphane, puis, au rez-de-chaussée, la salle à manger et la cuisine. Depuis la veille on avait ouvert les fenêtres ; mais on y respirait encore le renfermé^ l'odeur de buanderie des linges fraîchement sortis de l'armoire et servant rarement. Pour meubles, des lits de perse rouge à double matelas de plume qui semblaient des monuments inaccessibles, des fauteuils de paille, des chaises à treillis, des carpettes de rencontre... mobilier qui fut trouvé très suffisant.

Après son inspection, M. Ferramus les quitta, descendit l'escalier de bois et partit en sifflant d'un

air satisfait. 11 était grand, avec une musculature d'athlète, ayant la tournure épaisse, sans élégance ni finesse. Sur les méplats des joues, une teinte bleue de barbe noire fraîchement rasée lui donnait l'air glabre et, quand il s'animait, sa chair molle avait des tremblotements désagréables à l'œil.

De loin, tandis que Stéphane examinait son dandinement de propriétaire satisfait de marcher dans son domaine, sa carrure trop forte, ses vêtements mal ajustés, il lui sembla vulgaire comme Sidonie, propre seulement à quelque existence végétante ou animale.

M""*^ Deschantres le regardait aussi :

— Un beau cavalier, n'est-ce pas? dit-elle à son fils d'un ton sérieux.

Et comme il ne répondait pas :

— 11 est très aimable, reprit-elle, en dépit de sa taille de Barbe-Bleue... sois gentil avec lui...

11 répliqua en riant :

— Soyez tranquille, maman...

La gaieté des choses de la terre lui donnait un appétit de bonheur : c'était l'éveil d'un être nouveau au fond de lui, une échappée merveilleuse et neuve livrée à sa jeunesse, l'été dans son âme comme dans les champs... et en défaisant les malles, les objets apportés de là-bas lui semblèrent tout à fait ternes,

\ieillis, n'étant plus entrevus dans la pénombre des pièces à lourds rideaux mais sous l'éclairement cru de la chambre de ferme, où les rayons entraient librement par les carreaux de mousselines.

Quand tout fut terminé, M™® Deschantres prit son bras et ils partirent à pied pour Belpech, côtoyant les bords de la route où l'ombre tombait en s'allongeant. M™® Deschantres aussi avait abandonné Tair de préoccupation maussade gardé depuis leur départ : elle eut un de ces accès de tendresse qui parfois la prenaient avec son fils, et le serrant contre elle :

— Je suis fière maintenant, dit-elle, avec mon bachelier. C'est ton père qui serait content !

— Oui, s'il était ici, comme il serait heureux ! répondit-il.

Et elle répéta plusieurs fois :

— Mon bachelier ! mon petit bachelier chéri !...

— Quand nous reviendrons à Toulouse, repritell , nous trouverons quelque chose pour toi, une position qui te plaise, où ta mère pourra rester près de toi, pour bien dorloter son Stéphane, n'est-ce pas, Fifi ?...

Fifi, c'était l'abréviation de Stéphane, son nom de baby qu'elle lui redonnait encore aux heures d'effusion en dépit du contraste entre ce nom d'oisillon, et la tournure de ce grand dadais épeuré...

Elle discutait avec lui ce qu'ils pourraient choisir, la pharmacie ou Tadministration, les télégraphes ou renregistremenl, la banque ou la Société Générale, quand, à moitié route, ils s'entendirent appeler par Sidonie venue à leur rencontre :

— Hé bien, Dieu merci, vous avez mis du temps à vous organiser ! j'ai cru que jamais vous ne viendriez !

Alors tous trois continuèrent, marchant de front, la poussière se soulevant en nuage autour des robes. 11 était cinq heures. Derrière Saint-Sernin,un grand voile rouge montait et un calme profond déjà s'étendait sur les arbres, sur les haies, sur les luzernes moirées de brise, quelque chose comme un alangùissement de jouissance irrésistible et doux.

11 sembla que cette journée dût être l'exacte contre-partie de celle passée à Toulouse par Sidonie.

La conversation fut tout de suite un babillage. M™® Deschantres était devenue causeuse, souriante, avait les traits éclairés par une satisfaction secrète. En passant devant chaque maison, Sidonie la mettait au courant des potins, des démêlés avec le juge de paix, du scandale du notaire, de l'aventure de ceuxci, des fortunes, des parentés, des associations ferventes, des cléricaux, des fonctionnaires, des ambitions, des concurrences porte à porte, comme si,

sans cette introduction dans l'existence intime, sans cette accumulation formidable de choses insignifiantes et minuscules, la vie de ce pays eût paru un incompréhensible rébus.

Par moment elle hâtait le pas, s'interrompant :

— Dèpèchons-nous pour que je puisse vous montrer le parc avant la tombée de la nuit !

En prononçant ce mot c le parc », sa voix se gonflait imperceptiblement, une emphase involontaire se glissait dans le roulement de Tr, on sentait d'instinct que ce parc devait être la réalisation d'une grosse ambition, un de ces désirs tenaces que les années ne peuvent entamer. Même elle ne put s'empêcher d'en parler plus longuement et d'en conter l'acquisition.

C'était tout récent, quatre mois à peine. Son mari l'avait eu de parisiens obligés par la faillite de liquider à tout prix : il y avait dix hectares de bois, deux pièces d'eau, un pigeonnier, et la maison. Le tout pour 35.000 fr., bref, une affaire d'or.

— Seulement, vous comprenez bien que nous

n'avons pas laissé le parc et le château comme ils

étaient. C'est bon pour de grosses bourses : nous

autres, nous ne pouvions pas. Alors on a coupé une

. partie des arbres et planté des américains . qui

viennent très bien. Rien que la vente des futaies a presque soldé le payement!

— Comment, vous avez arraché les futaies !

— Mais oui, c'est presque aussi joli, allez ! au moins on a de la vue !

M™® Deschantres eut un sourire à peine réprimé à cette naïveté donnée pour excuse d'un massacre, et c'était vrai : dès l'entrée dans le domaine Ferramus — le château, comme on disait — on avait de la vue maintenant, une vue de colline dénudée, labourée, faisant une tache criarde sur la verdure universelle. Par endroits seulement, des arbres isolés dressaient leurs silhouettes solitaires, reproches vivants, et malgré l'ensablement des allées qu'on avait respecté, la vérandah courant encore le long de la façade au dessus des portes à plein cintre, malgré . les tronçons de bosquets conservés çà et là, on sentait tout de suite l'embourgeoisement de la terre, le faste économique, la demeure dégénérée en communs, la cour d'honneur en basse-cour...

Les poules avançaient jusque dans les corridors : des casseroles traînaient par terre remplies encore de la pâtée pour les bêtes, les lauriers-roses retenus par des cercles de tonneau étaient plantés dans des comportes : dans la vasque de pierre qui se dressait au centre du parterre, rongée par la mousse, à la place du phœnix mort, un géranium double étalait ses pompons rouge cru, et jusqu'aux buissons de roses

sur les bords de l'avenue d'entrée qui avaient jeté au hasard leurs branches défleuries comme s'ils eussent voulu retourner en églantiers.

— Voilà chez nous, maintenant, fit Sidonie avec un accent de triomphe.

D'un geste circulaire elle parut dessiner sur l'horizon la limite séparant le domaine Ferramus du reste du pays :

— N'est-ce pas que c'est bien ?...

— Tout à fait charmant...

— Oui, au commencement démon mariage, nous habitions la Vizat, ce que nous vous avons loué... C'était humide, triste, isolé... Je me demande comment on peut y vivre. Du reste vous verrez bien puisque vous y êtes !

Cet aveu mit en gaieté M'"^ Deschantres :

— Moi qui venais m'y refaire la santé, vous m'avez fait bien tomber !

— Est-ce que j'aurais dit une bêtise? je suis toujours la même, aussi étourdie : cela désole Marc. Vous ne l'avez pas encore vu, n'est-ce pas ?...

— Si, si! dit Stéphane, il nous attendait là-bas...

— C'est à dire que nous l'y avons rencontré par hasard, reprit vivement M"® Deschantres, il a beaucoup d'occupations...

— Oui, beaucoup trop.

Un brusque silence se fit tout à coup. Le ton de voix de M""® Deschantres avait frappé Sidonie : il y eut un moment d'embarras inavoué entre eux trois, presque aussitôt Sidonie y coupa court, et marchant en avant :

— Venez, reprit-elle ; avant que le jour ne tombe nous visiterons le parc... si nous tardons, il fera trop frais et vous prendrez mal.

— Volontiers...

Alors, très lentement, ils suivirent une des allées qui descendait vers le bas avec des sinuosités d'écriture anglaise, et il ne fallut rien laisser passer, ni les massifs de lauriers, ni les magnolias dont la glaçure des feuilles disparaissait sous là poussière, ni les sapins, ni les cèdres, car dans le défrichement, par une vanité de possesseur, pour laisser la trace indéniable des splendeurs effacées, ils avaient conservé un spécimen de chaque arbuste rare. En deux ou trois endroits seulement où la terre avait été reconnue moins bonne ou trop en pente, des bosquets étaient restés, croisant leurs branchés au dessus du passage : à ces heures du soir, une senteur rafraîchie dormait sous leur ombre et, quand on y passait, jetait sur les épaules un manteau de froid humide... Dans le vallon, comme on l'avait baptisé, ils trouvèrent l'étang, une flaque

verte en forme de poire où l'eau avait disparu sous

• les, joncs,, poussés en forêt dans une rage de reproduction. Au travers, le chant mélancolique des rainettes s'éLevait semblable à un écho répercuté indéfiniment et des grincements de grillons commençaient à sourdre dans l'herbe comme une réponse à ces appels.- La terre s'endormait, bercée

par la monotonie des chants d'insectes et sous l'éclairement pâle de l'horizon les teintes virant au noir avaient des miroitements de velours.

— Comme vous avez eu raison de ne pas le combler, fit M"''' Deschantres, involontairement saisie.

— Oh oui, fit Sidonie, à la fin de l'hiver dernier, rien que la récolte des joncs a rapporté 180 francs,

• c'est mêuie dommage qu'on ne puisse pas l'agrandir...

C'était tout ce que lui disait cette mare toujours vue, rien autre que les bénéfices produits ou le contentement d'ambitions satisfaites. A force de vivre à côté de ces choses, son âme s'était fermée, et elle ne pouvait plus en recevoir de commotions. Pourtant, une telle mélancolie en montait, qu'il fallut, pour en secouer l'impression, l'éclat de la lampe dans la salle à manger. Ils y allèrent directement, le salon

demeurant sous les housses, barricadé, contre la poussière et l'usure.

Marc les y attendait :

— lié bien, cette promenade ? fit-il en les voyant, nous rapportez-vous de l'appétit ?

11 eut un gros rire et frappant ses mains Tune contre Tautre avec un bruit sonore, comme pour chanter riiallali de sa robuste santé :

— Moi, d'abord à partir de six heures je crève toujours de faim ; est-ce que Baptistine va nous faire attendre longtemps ?

Sidonie eut un haussement d'épaules.

— Baptistine fait ce qu'elle veut, cela ne me regarde pas, et à l'entendre prononcer sa phrase, il semblait que ce nom de Baptistine lui produisit le grattement d'un cilice.

On s'assit autour de la table pour passer le temps : M™® Deschantres à côté du médecin, en face Sidonie puis Stéphane. Une curieuse salle, en vérité, avec ses portes à deux battants, en plein bois et à fileîs dorés, sa haute cheminée de bronze où des amours jouaient dans des niches, sa nudité de meubles, ses chaises de paille, sa suspension achetée dans lin bazar, ses gravures coloriées où un minet jouait diversement avec un chapeau et un polichinelle. Une odeur vague de cuisine y arrivait, faite de sentôurs d'oignons et de graisses roussies. Maintenant que l'excitation du grand air était passée, M'"* Deschanlres et Stéphane éprouvaient une extrême lassitude dans

tous leurs membres, une impression douce [d'épuisement et un bonheur à se sentir assis sans parler. Tout à coup, la porte s'ouvrit ; une vieille entra, la soupière entre les bras, la déposa sur la table puis salua d'un air oblique, ployant son échine maigre, les mains l'une dans l'autre et collées contre son ombre de poitrine.

— Notre tante Baptistine Barthez, fit le médecin, la montrant.

— Vous allez bien, Madame, dit-elle en reployant son échine pour répondre au salut étonné de M™*" Deschantres, enchantée de vous connaître...

Et sans même écouter ce qu'on lui répondait, elle se plaça au bout de la table, avec une attitude de domestique espion, glissant des regards obliques sur les visages et les assiettes. Tout était long et sec en elle ; elle avait les joues jaunies comme du parchemin sale, la bouche sans lèvres et sans cesse entr'ouverte ou plissée pour une observation méchante, les cheveux jaunes aussi, cachant les oreilles sous leurs bandeaux effilés, et à la voir ainsi silencieuse, épiante, l'idée venait tout de suite qu'elle devait jouer un rôle actif dans le ménage Ferramus, la partie toute-puissante de vigilance malveillante.

Au reste, personne ne semblait faire attention à elle. Tout le long du repas qui presque aussitôt s'était

animé, ce fut cette même mise à Técart apparente, Sidonie ne lui parlant qu'au moment de la servir :

— En voulez- vous encore, Baptistine ?

Ou bien :

— Avez-vous surveillé la dinde, Baptistine ?

Ce nom de Baptistine revenait à intervalles égaux comme une litanie perpétuelle et énervante. Le docteur s'égaya, jasant de Paris, contant de vieilles histoires à mots couverts, et buvant ferme. 11 avait monté une bouteille de vin de la Vizat, sec à déchirer la langue, mais qu'on dut boire dans des petits verres, en sa qualité de vin de. chez moi : à la première tournée, on trinqua à la ronde, en campagnards, la serviette pendue au cou, choquant bruyamment les verres, tandis qu'au milieu, sur un plat à fleurs, la fameuse dinde fumait, embaumant l'atmosphère d'une odeur de chair rôtie.

— Je suis bien sûre, ma cousine, que vous n'en voyez pas de pareilles à Toulouse, dit Sidonie : elles vaudraient bien douze francs.

M. Ferramus eut aussi un hochement de tète :

— Elle fleure bon, n'est-ce pas ?

Et c'était une curieuse chose cet accord de leurs deux pensées à propos de cette gloutonnerie de

viande.

— Te souviens-tu, Sidonie, qu'à notre dîner de

noce, ton père en fit servir une qui était moins grosse que celle-là, parole d'honneur?

— Une façon pratique do se rappeler sa lune de miel, dit M'"*' Deschantres avec un sourire méchant.

— Oh ! notre lune de miel, cousine I vous savez » bien que cQtte phase-là, comme les autres, n'a jamais pu durer plus de six jours.

— Vraiment, même celle-là...

Il allait répondre quand Sidonie l'interrompit.

— Ne le croyez pas, allez, la nôtre dure toujours. Pour la première fois, la voix de Baptistine s'éleva,

une voix qui traînait dans le mode mineur, traversée

par de légers sifflements- :

• — En fait de lune de miel, j'ai appris un mariage,

— Quel mariage ?

— Cela ne vous intéressera certainement paâ, continua-t-elle avec un dodelinement de la tète, mais enfin, je vous le dis tout de même. La Suzanne Mercier a fini par agripper un homme, un professeur dont le nom se termine en -ac ou en ard, je ne sais plus...

Sidonie était devenue blême.

— Qu'est-ce que Suzanne Mercier? demanda M"™® Deschantres.

— Une fille! répondit Sidonie d'un ton bref, et

8a UN SIMPLE

regardant son mari avec unecolère dans les yeux, elle ajouta :

— Une fois pour toutes, qu'on me laisse tranquille avec ces histoires-là; je ne veux pas qu'on en parle chez moi. Qu'est-ce que nous disions avant cela?

Marc était resté silencieux, la bouche barrée par un sourire niais ; au bout d'une seconde de silence, il reprit d'un ton indifférent :

— Au fait, cela ne nous regarde pas ; chacun est libre d'agir à sa guise et, d'un trait, il avala Je contenu de son verre.

Stéphane, lui, en entendant le nom de la fiancée de M. Mouillac, avait eu le cœur comprimé par une angoisse, ne comprenant pas au juste la colère de Sidonie ni cette épithèle de fille qu'elle avait làchéCt.

— 11 est pâle ce garçon-là, dit le médecin d'un ton paterne, il faudra ranimer ces couleurs, de Texercice, de l'eau froide, aimez-vous les bains froids?

— Beaucoup.

— Allez dans la Vie-Siège. 11 y a de bons endroits, des endroits où l'on dirait d'une baignoire, tant elle est tranquille...

— Ne lui donne donc pas de ces conseils, répliqua Sîdonie encore sous le coup de son. mécontentement, tu sais bien que la Vie-Siège est dangereuse.

— Mais non, vous n'avez rien à craindre : gardez-

vous seulement d'approcher par trop de THers à cause du courant et des tourbillons...

— Stéphane est très prudent, conclut gaiement M"'*' Deschantres ; du reste si un bachelier ne l'était pas !...

Et la convereation continua banale, éparpillée; ce dernier mot avait suffi à éclairer Stéphane ; à force d'être replié sur lui-même, il en était arrivé à perce, voir ces nuances d'affection plus vivement que les effusions violentes, y sentant une vigilance d'amour qu'il ne retrouvait point dans les autres.

Après le diner, comme il était resté près de Sidonie, il ne put s'empêcher de lui dire tout à coup :

- — N'est-ce pas que ma mère est bonne?...

— Vous trouvez? répondît-elle rêveuse.

Chez elle au contraire Timpression avait été toute différente de celle de Toulouse ,• la froide gaieté de M™® Etesehantres lui avait paru fausse à la façon des eaux dormantes sur lesquelles des plantes étalent leurs ombelles violacées. Justement l'a tante Baptistine se trouvait derrière elle, absorbée en apparence par le déblayement de la table.

— M™° Deschantres est très bonne, pour Marc surtout, tout à fait bonne, fit-elle entre ses dents et sans cesser d'aider au pliage de la nappe, elle jeta

un coup d'œil vers le jardin, où le docteur et M™*" Descliantres venaient de se diriger.

— Eh bien, tant mieux! dit Sidonie, je n'aime pas que les brouilles de familles subsistent, encore moins ceux qui épiloguent à tout bout de champ et à propos de rien. Venez-vous, cousin?

. El, prenant brusquement le bras de Stéphane, elle l'entraina.

Us se retrouvèrent en pleine nuit; ils n'avaient pas encore été seuls, ainsi l'un près de l'autre, depuis leur montée des allées Lafayette vers Matabiau; mais cette fois Stéphane éprouvait une quiétude heureuse, un sommeil d'àme et maintenant, dans la fraîcheur douce de l'air qui les caressait, des souvenirs joyeux lui revenaient, heures de sa vie dont la trace était restée lumineuse, évoquées par le contentement présent. Ce n'était point l'approche de Sidonie qui le rendait ainsi, mais plutôt la souveraine harmonie des choses qui l'entouraient, la concordance avec le calme de ses pensées de cette soirée radieusement paisible, de ce ciel piqué de scintillements d'étoiles, des silhouettes d'horizon se perdant dans les replis vagues du clair obscur...

— Sidonie, tu sais quejelesaccompagne, fit dans l'ombre là voix du docteur.

—Moi aussi... nous irons ensemble, c'est entendu.

Et tout le long de ce retour vers La Vizat ils restèrent presque silencieux, Sidonie un peu préoccupée par le bruit étouffé de la conversation de son mari qui, aux côtés de IVP® Deschantres, semblait devenu étrangement causeur, Stéphane tout entier à sa rêverie heureuse.

Il y a ainsi, dans la vie, des journées ineffables qui la font aimer, remplies de riens, de niaiseries, d'heures comme les heures de la veille et comme celles du lendemain, où le cœur cependant puise une intuition des délices d'un monde en dehors du nôtre. De cette soirée, où rien d'extraordinaire n'était survenu, où lui, cet affamé d'affection, n'avait eu que les tendresses distraites de sa mère, il revenait harassé mais ensoleillé, ne songeant plus à l'incident de Suzanne Mercier qui, un instant, l'avait angoissé, ayant dans l'àme quelque chose de cette fête de la nature qui, à leur [arrivée, les avait accueiUis.

Et les adieux le laissèrent dans la même extase, celui de Sidonie avec un serrement de mains un peu brusque, celui du médecin hâtif et plein d'une satisfaction mal étouffée.

— Ah ! s'écria-t-il en se retrouvant avec sa mère, comme il faisait bon ce soir !

— Enfant! répondit-elle avec un sourire d'énigme.

va te i^eposer, c'est moi qui, cette fois, irai te dire bonsoir dans ton lit...

Quoi, cela aussi! tous les bonheurs ensemble, car ces bonsoirs de sa mère étaient une rareté, une fête délicieuse dont l'impression le ravissait encore de longues journées après qu'elle était passée. Il éprouvait une légèreté d'àme comme s'il n'avait plus eu de corps et se fût balancé dans le vide sans peser. Quand il fermait les yeux, il croyait encore sentir le soleil mettre des baisers sur sa chair et, en recevant les derniers embrassements de sa mère — des embrassements hachés, multipliés, dont elle couvrait son front avec une sorte d'emportement — il leur trouvait une saveur inconnue et troublante, comme . à des brûlures ou des caresses jamais encore goûtées.

VJI

A dater du lendemain, une vie très douce commença pour lui ; rien n'en venait interrompre la monotonie et pourtant elle lui sembla la plus variée qu'il eût encore menée, tant elle était pleine de la jouissance inconsciente d'elle-même.

Comme à Toulouse, il avait repris ses habitudes d'intérieur et de surveillance-domestique : il s'était replié aux minuties de ménage, faisant dès le matin la cuisine et le premier déjeuner de sa mère, car la fille de borde chargée de les servir s'en tirait mal ; mais en dehors de ces occupations qui jadis l'absorbaient en entier, une existence neuve était descendue sur lui, brusque invasion de quiétude et de gaieté printanière.

Il se levait très tôt, à cinq heures et demie, éveillé par la clarté qui déjà rempUssait la demeure, et comme sa mère faisait grasse malinée, il s'en allait

aussitôt dehors, au hasard, goûtant Tineffable bonheur des réveils de la terre, la solitude plus grande, le vide des chemins dont le poudroiement* terne n'aveuglait pas encore, les verdures mouillées de rosée, et les teintes d'arbres qui, sous les blancheurs d'aube, paraissaient noyées dans des buées bleues.».

Même une promenade devint ainsi sa favorite : c'était dans un sentier embroussaillé qui courait à travers de longues graminées onduleûses et sous le couvert des peupliers suivait la Vie-Siège. Tout le long, de Belpech jusqu'à l'Hers, les horizons disparaissaient voilés par l'encaissement : sur le ciel il se faisait un fourmillement de branchages, de cimes ététées de saules, d'ormes jaunissants et l'eau, devant, jetait une surface endormie, rompue de distance en distance par des arêtes de roches minuscules dont les dos ruisselants semblaient de loin des torses de marbre oubhés.

A marcher là, il éprouvait unejoie étrange, comme à se laisser mouiller par les herbes, frissonnant de la fraîcheur qui tombait des berceaux d'arbres... * Le jour parfois il y retournait, ou quelquefois après leur diner, quand M"''' Deschantres, fatiguée, se refusait à sortir avec lui : et c'était à ces heures diverses un décor sans cesse renouveau, la nature faite prêtée, les nuances des plantes passant du bleu

du malin au noir assombri de la nuit par toutes les . gammes des jaunes verdoyants — le jaune des ors mats, le jaune des bijoux anciens, le jaune argenté des pièces de vermeil : — l'eau aussi, qui, à l'aurore était nuancée de plissures roses, se figeait vers le soir avec des teintes gris fer, comme une grande lame immobile : le brouillard suivant la rive avec des formes vaporeuses avait au dessus du sol le balance ment des choses irréelles, et fondu vers les bords, disparaissait sans limites perceptibles, dans la lumière de l'air : ou bien les remous en certains .recoins de galets chantonnaient avec des blancheurs d'écume qui semblaient le rire de l'eau, et le vent passait au dessus avec un bruit de charge, n'effleurant que les cîmes tandis que le tumulte des insectes, des oiseaux, des nids alternativement réveillés et endormis, tout ce grand bruit délicieux des fourrés étaient couverts au loin par les beuglements mélancoliques de bœufs ramenés à l'étable... Dans ces promenades, Stéphane ne pensait point, se laissant pénétrer peu à peu par cette immutabilité des choses à laquelle nous ne croyons pas, tant notre rêve lui jette de variété : ni la monotonie des courses sans but, toujours semblables, ni le silence de sa propre voix ne le fatiguaient. Toute son activité morale paraissait absorbée par une activité physique

et machinale et il semblait que l'influence de ce milieu eût suffi à le rendre paysan, attaché au sol comme l'arbre à ses racines. Même, au début, il n'avait point conscience des splendeurs de féerie que la nature étalait devant lui, mais vivant d'une demivie, il voyait sans voir, se sentait bien sans savoir ce qu'il sentait, et ne cherchait rien de plus.,, - C'était pourtant au fond de lui un travail inconscient et sourd, un éveil de son être, jusqu'ici rivé aux petites choses et aux petits faits, le sentiment du grand pénétrant en lui presque à chaque heure, son âme s'ouvrant à la lumière ainsi que les fleurs attendant le matin pour montrer leur cœur à nu.

Jusqu'alors il avait été enfantin, sans désirs comme sans emportements : son existence familiale etretirée l'avait retardé, accroissant ses timidités et ses peurs de l'inconnu : on eût dit que le froid méthodique de sa vie de travail avait jeté son ombre sur cet idéal inconscient que chacun apporte ici-bas dès l'enfance, et il aurait pu compter ses accès d'enthousiasme et de juvénihté.

Maintenant le beau prenait pour lui des formes, des contours, comme les étendues brûlées que, du matin au soir, il avait sous le regard. La succession de ses étonnements le jour de son arrivée, avait été une sorte de prophétie de ce qu'il éprouverait là :

UN SIMPLE 9i

d'abord une indifférence craintive, puis la force silencieuse des landes dénudées de l'Aude le poignant dans ses fibres profondes, enfin Belpech lui jetant son coloris, sa gaieté de verdure, son soleil, ses ruissellements de rivière... et des désirs lui venaient peu à peu, besoin physique d'aimer, angoisses d'attente que, dans son innocence, il confondait avec la poésie des choses. Sa virilité s'éveillait dans la griserie de l'air. Entre son existence d'aujourd'hui et celle d'autrefois, c'était un fossé creusé que chaque minute nouvelle rendait plus profond, un vieillissement de son corps, l'élan de son esprit vers des pensées inconnues et troublantes.

■ Presque toujours, aux heures chaudes et amoUissantes de l'après-midi, il partait pour le château.

D'habitude, il y trouvait Sidonie, installée sous la vérandah à des raccommodages de linge, ou livrée à des occupations de ménage ; elle l'accueillait sans coquetterie de pudeur. Ces réceptions dépourvues d'embarras, lui enlevaient toute gêne. 11 s'installait près d'elle, et des causeries s'entamaient dont elle faisait tous les frais, heureuse d'avoir un auditeur.

Toute la vie de Sidonie y passait dans un débordement de confidences, qu'elle lui faisait aussi bien qu'elle les aurait faites à d'autres, ne réservant sa

confiance que pour de petits faits indifférents, pendant qu'elle étalait à nu sa vie et ses arrière-pensées.

Sur son' mariage surtout, elle revenait avec une insistance, discutant encore les clauses du contrat, comme s'il n'était pas chose accomplie.

— Vous comprenez,, cousin, que cela m'est bien égal de ne pas avoir eu de dot, maintenant que papa est trop vieux pour pouvoir se remarier. Nous avons refusé une maison qu'il nous offrait parce qu'elle ne rapporte rien que des réparations à payer : je crois même que c'est pour cela qu'il voulait nous la donner.

Au reste, à l'entendre, Marc s'entendait parfaitement à tout cela : elle savait bien. Dieu merci, qui elle avait choisi en le prenant, mais elle ne s'en repentait pas. Avant leur mariage, il était désœuvré comme les autres; ici, dès qu'un homme se sentait deux acresde terre derrière lui, il courait ; ma^'selle y avait mis le holà, maintenant c'était elle qui comptait les visites, les acquittait, elle savait où il allait, ce qu'il faisait, qui le demandait... etc.

Tant de confidences continuaient sans relâche, Stéphane, touché par cette condescendance familière, ne se doutait point qu'elles étaient un résultat d'éducation et que les secrets dont Sidonie le favorisait étaient les secrets de tout le monde. Il éprouvait une jouissance inavouée, un épanouisse-

ment d'amour-propre à entendre enfin une femme le traiter en égal, lui parler comme à quelqu'un, non comme à un meuble ou un enfant sans portée, et dans ces demi-heures qu'il passait à écouter ainsi, des nœuds invisibles se formaient à son insu, multiples, insaisissables, qui le liaient à sa cousine de toute la force de l'habitude et de sa propre estime reconquise.

— Tiens, vous voilà. Monsieur Stéphane ?...

C'était le sifflement de voix de Baptistine dont

tout à coup la tête jaune se profilait dans un entrebâillement de croisée ou quelque angle de porte. 11 se levait par pohtesse, mais elle l'arrêtait aussitôt :

— C'est bien, ne vous dérangez pas : vous êtes avec Sidonie, je ne veux pas vous empêcher de causer... ne ^vous dérangez pas, allez, je m'en vais.

Sans bruit, comme elle avait paru, avec une malice mauvaise dans les yeux, elle s'effaçait ensuite, semblant n'être venue que poux une simple constatation et poussée par une démangeaison de curiosité.

Rendus à leur tête à tête, Sidonie haussait les épaules avec une colère mal dissimulée :

. — Elle a voulu la cuisine, qu'elle y restte, et que ce soit fini !

Même une de ces apparitions intempestives la mit une fois hors d'elle :

— Est-elle embêtante, hein ? cette Baptistine, s'écria-t-elle, en croisant ses bras d'un geste colère, et comme Stéphane s'étonnait naïvement :

— Après tout, reprit-elle, je peux bien vous le dire : puisque vous venez souvent, un jour où Fau tre vous l'auriez remarqué. — C'est vrai, je ne peux pas la voir... Vous comprenez cela, elle s'occupe de tout chez moi, je n'ai plus le droit de rien faire ici, sans qu'elle se mette en travers, décidant de tout, tranchant de tout : j'en ai assez...

Puis, avec un sourire enflellé, elle ajouta : — Enfin! il faut bien la supporter,de vieux parents!.., Ce qu'elle ne disait pas, c'est que Baptistine était une tante à héritage, ni qu'ils avaient cru fnire un coup de maître en l'accaparant. Elle, vieille fille, lasse de mettre à l'épargne et résolue de planter là sa mercerie de Villefranche, avait d'abord refusé, faisant mine de craindre un panneau : mais les Ferramas avaient insisté outre mesure :

— Venez, nous vous soignerons, vous ne serez plus seule et pourtant vi ^rez comme chez vous, tout à fait libre... Sidonie est jeune, elle a besoin de vos conseils... si bien qu'elle avait semblé leur accorder une grâce en acceptant leur offre.

Et depuis, peu à peu, c'était elle, Fétran^ère^ qui était devenue le rouage, le facteur priucipal de celte maison dont rien ne lui appartenait 1 Ab ! par exemple, comme elle avait manœuvré ses intérêts, s'y connaissant à» fond, en matière d'avarice! Sans cesse tenant suspendue sur eux la crainte d'un départ et d'une brouille irrémédiable, elle avait gagné une terreur de domination sous laquelle tous pliaient... Maintenant, elle était le factotum, une façon d'intendante despote, le domestique en sous-ordre et silencieux auquel maîtres et valets se soumettent, le contrôle taciturne, permanent, redoutable, s'informant sans bruit, au fait des mésintelligences les plus secrètes du ménage, des étourderies de la femme, des fredaines du mari, invisible, promenant partout et nulle part, sa joie d'être haïe, de jouir pour rien d'un autre bien que le sien, et sans cesse pesant de tout le poids de son héritage problématique.

— Cela ne fait rien, les vieux parents, si on savait à quoi on s'expose en les reprenant !...

Et dans la pensée de Stéphane, Sidonie tout à coup montait : il la croyait victime de sa bonté, l'admirant de continuer ainsi une admirable charité à cette Baptistine, qui la lui rendait en malveillance.

— C'est souvent ainsi, disait-il» j'ai vu dans la rue

des pauvres dii'e des sottises à ma mère qui leur donnait Taumône.

Ilcommencaitmémeà être comme Sidonie,àdétester cette apparition mécanique, dont le regard le poursuivait en le gênant étrangement, et il lui en voulait de venir rompre leur intimité, mettre un arrêt à ces épancliements monotones, qui lui causaient pourtant Tune des plus grandes jouissances de sa vie ! . Car, insensiblement, cesvisites quotidiennes avaient pris dans ses programmes de journée une place à part et prépondérante. Souvent, il s'était surpris à 'hâter le déjeuner, — ce déjeuner provincial où l'on mange si lentement, — pour quitter plus tôt la Vizat et retourner au château...

Par une complicité tacite, jamais le médecin n'était là quand il venait, et jamais, dans sa simplicité d'âme, Stéphane n'avait songé que ce fût justement la solilude à deux quil y vînt chercher avec tant de plaisir : il semblait plutôt qu'elle adoucit en lui ces retours violents de santé que la nature lui causait. Près de Sidonie, il rencontrait un apaisement, cette béatitude du chat qui, dans la chaleur du foyer, ronronne sans remuer. Il y restait des heures immobile, lui parlant à peine mais écoulant le bavardage incessant dont elle ne se fatiguait pas et ne levant la séance que lorsqu'elle Texigeait.

Il aimait mairileiiaut à reposer sur elle ses yeux, souriant de son sourire, de ses ^^esles, de ses vivacités gamines qui la rapprochaient de lui, s'ingéniait à lui rendre des services insignifiants, allant chercher ses paniers à ouvrage dans la salle à manger, ou l'aidant à porter les légumes qu'ils avaient récoltés au potager. A chaque heure, à chaque minute nouvelle de cette intimité, elle s'emparait de lui, entrait en lui sans qu'il s'en doutât, sans qu'il tenlât de résister à l'invasion de lui-même, par cela seul qu'elle était femme, jeune, et que, ne sachant rien de lamour, il avait la témérité des ignorants et leurs inconscienres...

C'était seulement lorsqu'il la quittait, après les somnolences ravies de ces après-midi, qu'une inquiétude vague le saisissait, trouble de sens sans objet, impudeur naïve, que semblaient lui jeter la tiédeur de l'air, les parfums de la verdure, la caresse amoureuse des plantes épuisées de soleil... De nouveau, tout le poème enchanté des arbres, de la rivière, des prés, des champs, se déroulait devant ses yeux, de même que le matin : c'était la même succession de routes ombreuses, de sinuosités feuillées, les mêmes silhouettes de tailhs, mais noyées maintenant dans la lumière attendrie des fins de jour, et l'on eût dit que l'alanguissement des choses

9S Ux\ SIMPLE

descendait aussi sur lui ou qu'il en rapportât une impr-essionnabilité plus grande : des élans le soulevaient parfois, le foiçant à courir, emporté par ujie joie qui, brusquement, lui montait aucœur, ou bien il s'arrêtait à un chanl d'oiseau, à un i\>ouvemenl de , fourré, se laissait tomber sur l'iierbe, près* d'un eoin de haie, et de nouveau se perdait dans un rêve, à regarder au dessus de lui le bleu du ciel, d'un bleu opalin qui, sous le regard, paraissait mon-' ter, monter toujours, en donnant la sensation du vide. .

Dans la iii)nclialance de ces retours, dans ces absences de pensées où il s'abandonnait de Jui-méme à l'éveil'des sens, des images obsédantes lui venaient qu'il mettait toute sa puissance de volonté à reprimer. Ayant gardé d'instinct une horreur des moindres froissements de sa chasteté, si bien grandi, dans rignorance et i'anathème de la femme que la moitié de la vie diiomme lui était lettre close ou interdite, une lutte se livrait au fond de lui, entre ses volontés religieuses 'et le désir sans but qui le meurtrissait de plaisir, lutte où les affres delà tentation elle même devenaient une telle jouissance, qu'il^ claerchait à les rappeler.

Et c'était le même enivrement, le même besoin tacite d'aimer, quand pour obéir à sa mère il allait se baigner dans la Vie-Siège, Rien que la vision de sa

cbair suffisait à le troubler: dans les glissements de Teau sur son corps, il lui semblait percevoir uije sensation de caresses qui Tenvahissait partout, en lui causant un frisson. Puis il éprouvait des hontes soudaines et inexplicables, se rhabillait en toute hâte et courait à la Vizat d'une traite, s'imagiriant avoir fui un danger effroyable, gardant la crainte superstitieuse de cette eau dormante dont le cours se reconnaissait seul à de légères écumes venant mourir sur la rive.

M""" Deschantres l'accueillait étonnée.

— Qu'est-ce que tu as, fifi?

' Il rougissait violemment, n'osant lui confier la terreur envahissante qui l'avait saisi.

— Eien, maman...

— Quel nigaud lu fais, disait-^llo en riant; bien sûr, il ne t'est rien arrivé ?

— Rien du tout, je vous l'assure...

Gomment aurait-il pu lui dire ces tressaillements de l'amour qui s'ignore, ces impressions insaisissables, faisant frémir son être et dont sa pudeur s'épouvantait ?

Alors surtout, la dignité de sa mère lui apparaissait dans une auréole de grandeur: la froideur dont si souvent il avait souffert devenait une grandeur de vie merveilleuse et inaccessible ; il se prenait pour

elle d'une admiration et l'entourait de plus de respect, comme une vierge d'autel, osant à peine en approcher, se refusant les démonstrations affectueuses qui sentaient trop la familiarité de l'enfance.

Et c'étaient une réserve sérieuse, des silences pensifs, son amour filial, nuancé de timidités, concentré en des signes à peine visibles mais à travers lesquels il passait tout entier, vibrant et raisonné. On eût dit l'humilité du fidèle s'abaissant dans une adoration reconnaissante devant la Divinité.

Jamais pourtant, M™e Descbanlres n'avait été si bonne et si expansive. En elle aussi le séjour de Vie semblait avoir mis une détente: point de migraines, cette semaine-là, ni de ces querelles à propos de rien qui parfois surgissaient entre eux. Aucune plainte de la solitude relative, dans laquelle sa vie nouvelle la laissait. Elle semblait plutôt la désirer, voulant que Stéphane sortît beaucoup !

— Allons, Fifi, nous ne sommes pas venus ici pour rien : il faut que tu gagnes des couleurs, une mine de santé à me faire envier par les mères. Va sans moi, je ne peux pas marcher^ et puis, je ne suis pas bachehère, moi.... Le jardin suffira pour me remettre.

Et au retour, elle l'interrogeait avec un intérêt m.îl dissimulé. Qui avait-il vu, rencontré? — (Jue lui

avait raconté Sidonie, que faisait-on au château, et son cousin ?...

Le soir semblait réservé à leurs épanchemenls : des causeries où le passé revenait, ainsi que le temps où M . Deschantres vivait, leur vie à Paris autrefois, quand ils y avaient fait leurs deux années de garnison. Et ils se promenaient aussi, elle, lui donnant le bras, ou bien ils s'asseyaient devant la porte, savourant la nuit tombante, la quiétude de l'obscurité...

Heures lentes, coulant comme un grand fleuve reposé. La journée finissait, semblant ne les avoir effleurés que du bout de l'aile, leur laissant seulement une sorte d'indifférence paisible...

— 11 fait bon ce soir, n'est-ce pas?

C'était chaque foiwS ce même refrain qui avait aussi clôturé leur voyage, après le dîner Ferramus : et M™* Deschantres, rêveuse, évoquant les années anciennes — le présent peut-être, — Stéphane, l'âme remplie de visions ensoleillées, de paysages lumineux à travers lesquels l'image de Sidonie passant et repassant lui jetait une extase inconsciente, il semblait que la vie dût leur continuer indéfiniment cette joie silencieuse et cette absence de surprises ou d'événements, seule source de nos vraies félicités!...

vin

Un soir, comme Stéphane revenait du château, il rencontra M. Mouillac qui parut ne pas le reconnaître. Au contraire celui-ci accéléra sa marche ; puis une porte s'ouvrit grinçante, retomba sur lui violemment, avec le bruit de ferraille du marteau qui tressautait sous la secousse; — il avait disparu.

Tout d'abord, Stéphane n'éprouva qu'un étonnement ; même, en suivant la route pour rentrer à la Vizat, il s'efforça inconsciemment de n'y plus songer et de garder sa pensée flottante ; mais un poids s'était abattu sur son cœur et en marchant, le silence profond des êtres dont toujours il avait joui, lui causait une angoisse.

A mi-chemin, il rencontra M. Ferramus, qui rentrait en toute hâte, comme s'il eût craint de manquer un rendez-vous. Par politesse, Stéphane l'arrêta.

— Vous allez bien, Monsieur?

— Pas mal, merci, répondit-il, très rouge et s'épongeantJ.e n'aurais jamais cru qu'à ces heures il fit encore si chaud. Mes. compliments à votre mère, n'esl-cepas?

T- Vous nerevenezdonc pas de la Vizat?

— Ah ! vous me la fichez belle, s'écria-t-il avec un rire forcé. Vous ima^inez-yous que mon métier permette d*aller voir les gens en bonne santé ?

11 repartit du même pas, avec un salut proteetetir et un sifflement d'homme heureux.

Stéphane le regarda s'éloigner et soudain éprouva la sensation d'une solitude énorme.

Mon Dieu! M. Mouillac passé devant lui sans vouloir le reconnaître î Lui, Fami des mauvais jôilrs, si bon, si discret, lui qu'une année de dévouement n'avait pu lasser ni rebuter, disparu seulement aux heures de joie comme pour renoncer à sa partde triomphe, il était passé sans un geste! • Le cœur d^ Stéphane se révolta : pourquoi lui en voulait-il? quelle raison qui tint devant leur affection, ces tendresses délicates et inavouées dont chacune de leurs causeries avait été comme imp^gnée?

Et brusquement Stéphane se rendit compte de son ingratitude envers lui.

Comment avait-il omis d'aller le remercier du . . succès de son examen? Depuis huit jours, il était là, .

presque son voisin! et n'avait même pas cherché à le retrouver : huit jours et déjà Toubli, ce triste compagnon de toute joie !

Il eut aussitôt la tentation de retourner sur ses pas pour s'excuser.

Une timidité le retint, il ne se décida point.

Autour, l'ombre tombante, jetait une désolation morne. Un découragement douloureux descendait.

Il hâta le pas, content d'apercevoir là-bas la Vizat, accroupie dans son massif de verdure, avec un point lumineux qui tremblotait au bas, la lampe delà salle à manger sans doute... Et de nouveau il essaya de ne plus penser. M. Mouillac l'avait-il seulement vu? n'avait il pu passer sans le reconnaître? comment l'aurait-il deviné à Belpech? Peut-être étaitil pressé, ne regardant pas ou voyant mal, mille raisons qui auraient dû endormir son inquiétude et auxquelles il s'attachait, malgré tout, sans y croire, gardant le pressentiment de leur amitié irrémédiablement rompue, sans que rien au monde pût justifier pareille catastrophe.

En voyant son fils. M"'* Deschantres eut un mouvement de désagréable surprise.

— Comme tu reviens tôt ! fit-elle sèchement.

— Moi? répondit-il étonné. Au contraire, je me

croyais en retard, trouvant Tobscurité plus grande que de coutume.

— Au moins, n'as-tu rencontré personne?

— Si, M. Ferramus, tout à l'heure.

— Ah ! dit-elle en fronçant les sourcils. J'espère que tu Tas arrêté. Je ne sais ce que tu lui reproches, tu n'es jamais aimable avec lui ; j'entends que tu le traites en parent et en homme plus âgé que toi.

Un silence tomba. Puis la soirée s'écoula, interminable et sans causeries. Après le dîner, pour la première fois, M"e Deschanlres refusa de sortir.

— Je suis fatiguée, dit-elle, je crains d'avoir la migraine.

Elle le laissa seul, voulant se reposer. Resté dans cet isolement inattendu qui lui rappelait, pour la première fois, celui de Toulouse, il se prit à songer.

Des détails de jadis auxquels M. Mouillac était mêlé lui revinrent; une à une il revivait les heures matinales de sa préparation : presque toutes étaient demeurées gravées, surtout la dernière où leur adieu s'était fait sous la pluie tombante quand ils couraient le iong des allées, avec l'image de Suzanne Mercier, évoquée dans des élans de passion si timides et si profonds.

Tout à coup, Stéphane tressaillit. Lorsque par hasard, chez les Ferramus, ce nom de Suzanne

Mercier était venu, Sidonie avait eu une eolère, la traitant de fille.

One fille}, elle?...

Ce mot d'allure fausse^ le laissait sans comprendre. . Seulement, il s'en épouvanta, le pressentant ^ob d'insultes, dont il était incapable de soulever le voile. Alors, une nouvelle angoisse Tétreignit. Que pouvaît-oD dire sur la fiancée de M. Mouîllac, pourquoi cette haine de Sidonie? et des pressentiments noirs le saisirent, car il n'admettait point que Sidonie pût accuser à tort. Qui sait ? peut-être voulait-on tromper M. Mouillac et surprendre son honnêteté en l'attirant dans un guet-apens de pauvreté; peutêtre cette douceur adorable qu'il vantait n'était-elle qu'un leurre ?

Dans sa mémoire, des souvenirs terrifiants du temps de son père lui revinrent; souvenirs de journées tiraillées, où les scènes se succédaient; terminées par des claquenients de porte ou des pleurs de sa mère. Son cœur s'en serrait à mesure, et il éprouva . un immense besoin d'interroger Sidonie, de savoir enfin si vraiment cette Suzanne Mercier était une mauvaise femme; sans la nuit, maintenant tombée tout à fait — une nuit douce où les silhouettes indécisesdes arbres grandissaient, semblant des êtres fantastiques, — il serait parti tout de suite. La pen-

sée de son ami,* surpris dans sa bonne foi^ lui paraissait monstrueuse; il, en oubliait leur rencontre de? tout à l'heure, leur brooille probable^ et il n'*éptrouvait plus qu'une terreur à l'idée de rester une nuit entièire, dans Fattente,- le rongeant d^inquiétiade..

Très loin, depuis Belpech, les coups de 9 heures M vinrent apportés par la brise; le tintemeat grêle arrivait, diminué par la distance^ planant lentement comme un soupir et ces sonorités; à demi éteintes, qui semblaient expirer dans les taillis, ajoutaient à la mélancolie de Tobscurité bleue. Point, de lune, une lourdeur tiède d'atmosphère ; de la terre chaude des vapeurs étoufifantes s'exhalaient.

L'orage se pressentait dans l'immobilité, dans le calme accablé, où tous Ifes bruits se mouraient.

Tout à coup, tandis qu'il demeurait absorbé, il entendit marcher près de lui et, relevant la tête, eut un cri de frayeur :

. — Ah ■? mon Dieu, vous ? à pareille heure !

Devant lui, Sidonie venait, enveloppée dans sa capeline, haletant comme après une marche forcée...

— Oui, j'arrive... Vous n'avez pas vu Marc?

En disant cela, sa voix tremblait un peu et prit une intonation dure, qui le surprit. Comme il restait sans répondre, gênée soudain par son silence, elle

s'expliqua rapidement avec des phrases hachées, mordantes. ♦

Après le dîner, Marc était parti sans lui avouer où il allait; elle n'avait d'abord rien dit, bien que cela fût extraordinaire ; mais tout à l'heure, ne le voyant toujours pas, la frayeur l'avait prise : elle l'avait fait demander au café, un peu partout, et l'idée lui était venue qu'il serait peut-être à la Vizat...

— Oh non, pourquoi ?

— Est-ce que je sais !

Elle balbutia, décontenancée, formula des excuses vagues, revint sur son tourment violent, ne paraissant pas convaincue. Mais il ne Técoutait pas, tout entier à la pensée qu'elle était là, venue juste au moment où il la désirait de toute son âme pour lui arracher son inquiétude à propos de M. Mouillac. Même il s'étonnait de cette coïncidence, lui donnant le mérite de l'apparente divination de ses moindres désirs, la couvrant de délicatesses reconnaissantes.

Quand elle eut fini, ennuyée de le voir ne rien répondre, elle se ravisa et demanda durement :

— Votre mère est-elle déjà couchée?

— Je ne pense pas, fit-il : il y a un quart d'heure qu'elle m'a quitté. Voulez-vous que j'aille la chercher?

Il répondit cela avec une naïveté confiante, cette simplicité des ignorants qui commande le respect,

étonné seulement de la rudesse de ton avec laquelle elle parlait. Alors, après une seconde de réflexion, elle eut un soupir d'allégement; il semblait qu'une . horrible inquiétude vînt de lui glisser des épaules Elle éclata de rire, un peu niaisement :

— Non, non, cousin, laissez-la tranquille... fit-elle ; je me sauve : Marc fait sans doute comme la fortune : il dort chez moi, pendant que je cours bien loin...

Mais il s'apitoya de la voir ainsi tourmentée :

— Je ne le suis plus maintenant, reprit-elle en riant. C'est chaque fois la même chose; je me monte la tète à propos de rien, jusqu'à ce que tout d'un coup jemaperçoive que je n'ai pas le sens commun. Tenez, accompagnez-moi seulement jusqu'à la route... l'allée est si noire, que j'ai peur...

— Volontiers, d'autant que je voulais vous demander.,.

— Ah! reprit-elle, me demander quoi?

Le sourire de Sidonie était revenu, son sautillement de pensionnaire aussi ; elle avançait sur le pavé, par glissades brusques, que Stéphane suivait gauchement ; et ainsi, marchant dans l'ombre, bras dessus, bras dessous, de loin en loin seulement caressés par des lueurs cendrées qui perçaient le feuillage, ils

semblaient deux amoureux se confiant leurs pre-

mièras ivresses.

Elle répéXa ;

-— Me demander quoi? Voyoïîs... *

Mais* au moment dé nommei* Suzanne Mercier, il se sentit devenir timide, balbutia^ la regardant avec une supplication :

— Bien sur, vous ne vous irriterez pas de ce que je vais vous dire?...

Et comme elle s*étonnait, lui. répondant :

— Dépêchez-vous donc. .

Il "continua, la voix tremblante d'émotion :

— Qu'est-ce que vous a fait Suzanne Mercier^ pour que vous liri en vouliez tant?

Elle s'était an*ètée nat, les lèvres ♦tout à coup blémies, à demi suffoquée de stupéfaction.

— Ce qu'elle m'a fait?... Ah! elle est bonne, par exemple !

Puis, éclatant d'un rire forcé :

— C'est au moins Baptistine .qui vous a .chargé de me faire cette question, i>'est-ce pas?

Pourquoi voulait-elle que ce fût Baptistine ?

— Non, certes, Baptistine n'y est pour rien... C'est :

pour moi, rien .qu-e pour moi !..,

— Ah!. si c'est pour vous, .c'est encore mieux, fit-elle, avec le même rire faux.

Jamais elle n'aurait attendu pareille chose de ce benêt. Au moins, pour faire des bêtises, ne va-t-ou pas consulter 'ses parents... surtout elle...

Mais Stéphane maintenant s'était lancé: ce. calme, Tair hiàuvais qu'elle gardait, arrêtée au milieu de la route, répouvantaient : un flot de paroles lui vint : il s'excusait dans un bredouillement de phrases confuses, se perdit dans des incidentes indéfinies :

— Oui, c'était pour lui, ou à peu près. M. Mouillac... Elle ne connaissait donc pas M. Mouillac? Il croyait pourtant lui avoir parlé de lui depuis son arrivée... peu importait, du reste. M. Mouillac était le fiancé de cette Suzanne Mercier, et il appuyait sur cette, croyant ainsi calmer Sidonie par son mépris anticipé. Mais bien sûr, il ne lui avait pas encore soufflé mot de M. Mouillac ?J1 n'en pouvait revenir d'étonnement. Son professeur, l'année dernière— Ah î Iç brave cœur! .Justement, il l'avait accompagné à la garielejour où elle était venue à Toulouse: c'est pendant ce trajet qu'il lui avait annoncé ce mariage: il aimait tant cette Suzanne ! Rien que d'en entendre parler, cela l'avait retourné, lui ; et il méritait d'être heureux. Dieu merci! le pauvre cher homme, si bon, si affectueux...

U racontait à la volée toutes ces souvenances attendries qui tout à l'heure Tavaient hanté, les

incidents de leçon, les énigmes de dévouement qu'il avait jadis cru deviner, s'échauffant à les étaler enfin au grand jour, pour la première fois ne faisant plus attention à l'orage amoncelé dans le silence de Sidonie, quand brusquement elle l'interrompit, éclatant :

— Ah ! bien, il est joli, votre Monsieur, de s'amouracher de cette fille-là î

— Mon Dieu ! Que voulez-vous dire ?

— Ah ! oui, du propre, cette amourette avec une coureuse!

Il répétait, effaré :

— Une coureuse ?

— Allons donc, vous ne comprenez pns?

Pour le coup, c'était trop drôle, cette naïveté chez lui! Sa bêtise dépassait les bornes : il en savait moins long qu'elle à quinze ans, car dans la vie de campagne, l'amour se fail librement, des bêtes ou des gens, où qu'on soit et sans pudeurs ; et tout à coup, énervée par le regard interrogateur qu'il lui jetait, elle s'écria brutalement :

— Vous ne savez donc pas ce que c'est? Une salope, quoi ! qui couche avec tous les hommes du pays, n'importe qui...

En même temps, à en parler, sa rancune éclata : et avec des mots sales, tout le bagage de paysanne

mal embouchée, que son éducation n'avait pu frotter, lui monta aux lèvres :

— Oui, elle était cela, la Mercier, une rien du tout qui avait traîné partout sa souquenille. Etait-ce assez dégoûtant, hein? Hé bien, ça n'empêchait pas les hommes de courir après : tous y allaient, les huppés et les sans le sou ! Tous, comme affamés de faisandage l jusqu'à son mari qui y avait passé, pris encore pis que les autres, ayant avec elle une vraie liaison rompue seulement à son mariage.

Depuis même, cela avait failli recommencer; c'est pour cela que Baptistine en avait parlé, bien sûre de les exaspérer. Maïs on avait eu beau faire, Marc ne s'était pas laissé agripper à nouveau. Il n'aurait plus manqué que cela ! car enfin, même quand on n'aime pas son- mari, c'est une affaire d'honneur de ne pas le laisser rôder !

— Et c'est après ça qu'il se colle, votre Mouillac! Ah ! oui, du propre ! du propre, reprenait-elle avec une exaspération de rancune dégoûtée.

Lui restait anéanti devant l'étalage brutal d'un monde dont jamais son innocence n'avait encore été effleurée, pris d'une honte.

En même temps qu'il se refusait à ces vérités dont

chacune le blessait, une révolte d'honnêteté montait

en lui.

114 UN SlMPt/E .

Quoi, il exisiajl,^ de ces femoQues se. y-^.i,^aat à Tordure, et on ne les montrait pas du doigt, on les laissait vivre au grand jour de tous, faire un métier de leur travail de chair ! Il lui semblait crouler dans une chute, abominable; à voir la vie ainsi déchire brutalement de celte virginité que ses yeux d'eur faut lui avaient donnée, il souffrait horriblemeijî, et ii voulait douter, se croire trompé, moqué ;

~ Vous en êtes sure, absolument sure ? C'est si monstrueux, si horrible !

Mais Sidonie eut un accès de gaieté.

— Si elle ea éXait sùz:e? Elle était raide celle-là! Comme si cette salanre gi^euse n'avait, pas failli empêcher son ma,riage a^ve^ç Marc. 11 était donc rudement naïC de wolre. celle-là une exceptioa : Merci! il en remontrerait d'autres sur terre. On voyait bien qu'il n*avait vécu que sous les jupes dosa mère; encore, chaquefoisqu'ilpassait à côté d'une fiiie avait-on dû lui bouçhei: les yeux avec la main ! Vous, un homme, à la ville, vous en êtes là !

Cela la faisait rire, ces illusions de douze ans, cette angoisse à sortir sans transition de l'aurore chaste-, d'une vie d'homme ; la torture. dont la. trace se mar- . quait sur le. visage de Stéphane, l'amusait et mjême celui-ci lui paraissait maintenant étrangement bête, petit* garçon, et niais!...

UN SlMi^LE 115

— Vous, un homme! allons donc!

Elle dit cela avec un accent de profonde pitié. Désonnais il était diminué pour elle, redevenu une chose sans conséquence ni portée. Mais soudain, il se secoua de son anéantissement avec un cri d'angoisse, le danger de son ami Tayant épouvanté. La pensée que son maître avait pu tomber là-dedans, y laissant prendre sa droiture, le terrifiait : il balbutia :

— Mon Dieu,. M. Mouillac !

— Avec ça qu'il né le sait pas, votre Mouillac : elle y* aura mis ses conditions, voilà tout...

Et elle se gatidissait à cette idée bouffonne d'un homme s'engluant à un pareil torchon, disant que le jeu n'en valait point la chandelle, quand Stéphane . fut saisi de colère :

— Taisez-vous, jamais, jamais il n'a su ces infamies ! C'est horrible, ce que vous dîtes là; on .

• .voit bien que vous ne le connaissez^ pas.

Et il répéta comme devant un écroulement, ou un cadavre :

— Oh! le malheureux, qui l'auriait pensé?...

Sidonie eut alors un haussiement d'épaules :

— Après tout, ça ne nous regarde pas. Que voulez-vous qu'on y fasse ?

— Conraient? cela ne nous regarde pas?

S'imaginait-ell'e qu'il laisserait ainsi M. Mouillac

donner tète baissée dans le gouffre! Mais c'était son ami ! le seul être qui autrefois eût été bon pour luit II fallait qu'il y eût un moyen de le sauver, quelque chose à dire ou à faire : il était impossible, monstrueux qu'on dût se résigner devant cette tromperie. Et elle l'aiderait, n'est-ce pas?...

— Pour ça non, par exemple ! J'ai eu assez à faire avec cette gueuse pour ne pas vouloir recommencer.

Mais il ne l'écouta pas, parlant avec des gestes d'angoisse qui semblaient battre l'air pour y saisir un fantôme, et tout à coup, il crut avoir trouvé:

— Ce mariage n'était pas encore fait, il ne pouvait l'être. Alors il irait dès le lendemain trouver M. Mouillac, lui arracherait son illusion, lui dirait où il s'était fourvoyé ; et il n'en doutait pas, tout de suite M. Mouillac aurait la même révolte que lui et, le cœur soulevé, abandonnerait cette Mercier...

Il eut un rire de triomphe:

— Vous voyez bien, qu'il y a un moyen !...

Sidonie le regardait stupéfaite.

— Vous irez chez cette fille ?

— Comment, cette fille?

— Avec cela que votre Mouillac en découche !•

Il n'avait pas songé à cela; à l'idée de la rencontrer peut-être, la peur superstitieuse que l'impudeur

jette aux chastes le saisit. Mais la pensée de son ami remporta.

— J'irai, fit-il, la voix tremblante.

— Seul? et si Ton ne vous reçoit pas?

— J'essayerai toujours...

— Mais votre mère?...

— J'essayerai toujours... est-ce qu'elle le saura

seulement?

C'était son mot maintenant : j'essayerai... il s'y heurtait avec une inflexible volonté, l'entêtement des faibles que rien ne peut convaincre une fois qu'ils sont butés.

A son tour, Sidonie s'irrita, voulant le détourner d'une telle absurdité.

— Jamais on ne le laisserait pénétrer : car sa parenté aux Ferramus était connue. Même s'il entrait, il verrait comme son Mouillac s'unirait à la Mercier pour le mettre dehors : il avait beau ne rien savoir, enfin, il devait bien comprendre que les gens propres n'allaient pas dans des maisons pareilles!

Mais lui répétait comme un refrain :

— J'essayerai.

Elle continua ; cette tentative la jetait hors des gonds. Une crainte s'était éveillée en elle que plus tard la Mercier ne se vengeât sur Marc. A aucun prix, elle ne voulait recommencer la lutte des années

dernières. Tout fut vain : il s'était décidé, ne Técoutant plus : il'irait, le devant à son ami : peu importail comment il s'en tirerait, il irait, voilà tout."

— Je le dirai à votre mère, nous verrons bien si elle vous le permettra, s'écria Sidonie exaspérée.

Il répondit, très calme :

. — Je sais bien que vous ne le ferez pas.

Sans deviner pourquoi, un instinct lui disait que. jamais .elle n'oserait confier à M™^ Deschantres de pareilles turpitudes, ni ses griefs contre Suzanne Mercier. Alors, à bout d'arguments, elle eut un cri de colère :

— C'est bon, allez vous frotter à cette saleté, vous ne valez pas mieux que les autres !

Et elle tourna les talons, heureuse de lui avoir jeté à la face cette injustice lâche.

Brusquement, Stéphane se retrouva seul dans l'ombre. Autour, la nuit très sombre avait enveloppé . toutes choses, fondu les troncs d'arbre dans les haies, paraissant creuser des horizons béants et ^ infinis dans l'obscurité environnante.

Il éprouvait un écœurement, l'innomabla dégoût de lui-même et des êtres. Il ne pensait même poiùt : mais il croyait à. un fardeau l'empQchant de respirer, à des années passées en un instant sur lui et qui l'écrasaient de leur poids : et tout à coup, comme il

UN SIMPIyE

restait immobile, le merveilleux silence, la paix endormie delà terre dont depuis des jours il s'enivrait,» rimpassibilité verdoyante et rieuse des plantes, ces lointains eux-mêmes que les ténèbres dérobaient, lui jetèrent une terreur. Il les devinait perfides, mauvais, comme si, derrière chaque Immobilité de branches, se fût cachée une traîtWse inconnue. Alors, tout le tumulte de son cœur se grandit de cette tranquillité radieuse... il fut pria de panique et courut vers la Vizat qui, toute noire et sans lumières, s.e . dressait, ne montrant de sa masse que les arêtes coupantes des angles de murs; mais elle aussi, au milieu du sommeil universel, semblait lui refuser son refuge et proférer une menace...

Le loiiï? des rues, un bouleversement d'arrivées de charrettes et dç bétail; des femmes, corbeilles sur tète, avançant par rangées hâtives en travers de la route ; des métayers, blouse au vent, le béret aplati sur le crâne, portant dans leurs mains les sachets de vente où les grains sont échantillonnés; et devant les portes, les voitures, une à une à la file, sont remisées, défraîchies ou pimpantes, de tous modèles, les unes vieilles avec un air de tombereau, d'autres bourrées de paille, boîtes carrées que les cahots des traverses ont disloquées, celles-ci encore boueuses sous leur vernis de poussière, celles-là neuves avec des capotes de cuir que les brûlures de Tair ont verdi. Plus loin sont les voitures de maître, breaks gigantesques ou chars à bancs sauteurs, et, vers les faubourgs voici les vrais charrois, coififés de bâches, dont les tentes s'allongent, maisons rou-

lanles poussées dans le désarroi des rues. C'est l'apprêt des marchés du mardi envahissant Belpech comme une marée, le secouant de ses somnolences matinales, et quoique la plupart des volets soient clos encore, aux fenêtres des cuisines qui de loin en loin bâillent sur la chaussée, des groupes se forment, jasant, gesticulant, d'avance s'égosillant en attendant que la vente batte son plein... Un bruit de dispute suraiguë , une traînée de bavardages criards, grossis à chaque détour de ruelle, montent du pont de la Vic-vSiège jusqu'au cœur de la ville où les halles s'étalent dans un débordement fiévreux de bazar en plein air, et un déballage hétéroclite d'ustensiles, de victuailles, d'approvisionnements de ménage et de merceries de rencontre.

Toute la vie de la semaine est refluée là, bêtes, gens, nourriture et tou3 les coloris s'y étalent. Au centre, les légumes rais par terre sur des toiles, lassés en piles, ou jetés pêle-mêle dans les corbeilles rondes : carottes rouge vif haussant leurs pointes sur le vert assombri des oseilles coupées par bottes: oignons en chapelets à tons de nacre rose, ouvrant leurs feuilles de chair vive à la sortie en gerbe des paniers — ainsi attachés aux cordes de paille, ils ressemblent à des tresses de cheveux blonds — et à côté de ces tendresses de teinte, les cèpes

UN SIMPLk

mettent huv note 1res sombre, un brun de velours, chatoyant sous la lumière, que coupent les dessous blancs. Plus loin, les pèches suintant le sucre en rosée, éclatent comme un bouquet de roses du Bengale, crèvent l'œil à force de rouges et de jaunes flamboyants, et c'est toule la série des raisins, des poires juteuses à demi écrasées, se meurtrissant les unes les autres comme en une pâmoison; d'arrière elles, les vendeuses sont assises, madras au vent, jeunes ou vieilles à silhouettes crochues, toutes ayant la peau brunie sous le tan du soleil, et les hommes passent, criant des mots patois qui fendent l'air, avec des poussées brusques vers le coin du blé où les blouses se serrent dans une confusion de lamentations sur les prix baissés et d'enjôlements d'acheteurs.

A chaque fusée de lumière tombant sur la place, les poteries reluisent; les quincailleries de hasard que les roulottes ont dégorgées par terre, s'éclairent de zigzags lumineux, et dans les voitures à double auvent les viandes saignent pendues aux crocs» tandis que devant elles, les bouchers se drossent, le tablier au cou, se croyant à une criée tant ils s'époiimonnent à arrêter les impatiences. Pourtant une chaleur moite, cette fade odeur d'homme, l'acre senteur de la poussière s'exhalent, dans ce coin de place

où deux Meues carrées de pays se sont déversées> produits et habitants; de loin on croirait à un piélinmiient furieux, au remuement " d'^ine fourmilière

. affoléej. et à voir ces entrecroisements d'êtres, ce roulis de gens que la halle garde attirés par une force d'aimant, une pitié saisissait en même temps que ce sentiment de fatigue découragée produit par les grands efforts consumés dans les petites choses, les extravagances de vie dépensées à des riens.

Ce matin-là, point de soleil, des nuages lourds, un éclairement faux que jetait à la réverbération des pavés l'orage prêt à crever, l'air mou, comme si l'on se fût agité dans de l'eau tiède. D'être venu

' lentement depuis la Vizat, Stéphane était harassé, at l'agitation du mardi à laquelleilne s'attendait point, achevait de l'effarer. A passer entre les voitures et les croisements- de saluts,dans ce tumulte bon enfant de gens se rencontrant à leurs affaires, l'âpre regret

,de sa tranquiUité 'perdue le prenait ainsi qu'un dépaysemqnt comme si chaque maison autour de lui fût devenue gouailleuse ou inconnue.

D.e la veille, seule une impression de cauchemar lui était restée. Son initiation brutale à la vie réelle avait été un de ces spectacles horribles entrevus une fois, que l'imagination garde gravée dans un repU avec la volonté tenace de ne jamais plus le

relrouvôr. Sans la démarche qu'il venait tenter, sans son amitié dont l'inquiétude toute la nuit l'avait troublé, ces ignominies auraient passé sur lui comme l'ombre sur le marbre, n'y laissant d'autre trace qu'un peu de froid.

Mais maintenant qu'il approchait du but, étourdi par le grondement du marché et ce papillonnement d'êtres et de gestes dansant sans trêve devant les yeux, une émotion le serrait ; il ressentait l'efifroi de l'inconnu, avait aux membres un frisson de fièvre, et volontiers serait parti n'ayant rien fait ni vu son ami, tant toutes choses l'épeuraient, surtout l'incertitude de l'accueil.

Pourtant il avançait, avec la même résolution aveugle qui, la veille, avait exaspéré Sidonie; etcela dominait en lui les craintes vaines, les répulsions puériles : il venait accomph'r une œuvre de justice, se sentait une sorte d'envoyé providentiel et augmentait sa mission de toute la grandeur de sa propre frayeur -- une frayeur mêlée de honte et sans raison, rappelant les révoltes du corps aux approches d'une opération douloureuse.

Tout à l'heure, sous le porche de l'église où les cordes des cloches tombaient cirées et jaunissantes, comme un sacristain sonnait une messe avec un balancement rythmé des bras, il s'était approché,

dempiîdant à voix étouffée où demeurait M. Mouillée. Il n'aurait point su dire quel instinctif mouvement l'avait conduit là pour faire pareille demande, ni cet attrait que lui avaient jeté l'ombre du portail, le parfum de confessionnal qui de l'église arrivait, ce vieux branlant et sourd dont le regard à demi éteint ne devait plus interroger. 11 s'imaginait qu'à prononcer le nom de Mercier ses lèvres se seraient salies, et il avait balbutié, attendant docilement sur un geste de l'homme qu'il ait fini de sonner...

Au deèsus, derrière les baies à jour de la façade, la cloche dansait, suivant la danse de la corde qui montait vers elle par brusques lampées, comme attirée vers les choses sereines, et l'éclat maigre de celte dinderelle dominait la voix du marché qui, elle aussi, s'élevait, énorme... Le tintement de messe s'éparpillait avec une lamentation d'enfant sur l'espace trop grand, frappant les airs par saccades, gardant surtout dans le ralentissement des battements une sorte de regret qui pénétrait l'âme, et une tristesse d'agonie semblait en descendre, cette agonie grise de départs sans espoir de retour doQt rien ne saurait endormir les mélancolies...

— Qu'est-ce qu'il vous faut? avait repris le sonneur, retenant du pied la corde que des halètements haussaient encore vers le haut.

im UN SIMPLE

— Vous ne savez pas où demeure M. Mouillac?

— Mouillac?...

— Oui, M, Mouillac...

Et comme ce nom ne paraissait point lui revenir, Stéphane avait insisté, saisi d'une bonté :

— Vous savez bien, celui qui se marie avec la Mercier...

. Alors le vieux avait eu un rire silencieux, ce rire du paysan qui s'entend dans une malice méchante, et de le voir rire ainsi, Stéphane s'était senti plus angoissé.

— Mon Dieu, serait-il déjà marié par hasard?...

— Oh! non, ça n'est pas fait, mais ça se fera... Et aussitôt, gardant aux lèvres son ravissement de railleHe, le sacristain avait montré du doigt, là-bas, plus loin que la place, cette même maison où, la veille, M. Mouillac s'était engouffré...

-«- C'est bon, merci... je vous remert-ie,...

D'avance, Stéphane savait que ce serait là, mais il avait, eu peur en passant, n'osant ni entrer ni demander au hasard... Et maintenant que de nouveau il se retrouvait devant la porte, toutes ses hésitations le reprirent; il lui suffisait de se savoir arrivé à temps pour éprouver de nouveau le désir de se soustraire au devoir d'impérieuse amitié qui l'avait conduit la : sans la porte ouverte qui semblait Tal-

UN S^MPLE

tendre, l'espérer presque, tout son courage se serait évanoui.,.

Il donna un coup de marteau, entra^ et attendit dans l'obscurité. Devant lui s'enfonçait une^ sorte de boyau noir servant de corridor . Rien ne répondit, mais un silence plaidait, comme si toute la demeure .eût été. encore ensevelie en plein sommeil... Alors il éprouva un mouvei^ent de joie, involontairement ravi de ne trouver personne, et avant de repartir il frappa de nouveau sans anxiété.

Le marteau retomba avec un bruit très sec.

Par un involontaire rapprochement, il se souvint de la sonnerie désespérée, presque tendre, que . faisait le timbre de la rue du Vieux-Raisin, le jour où il s'y était heurté au logis vide : autant elle était timide et suppliante, autant ici le coup bref du marteau déchirait lair avec une violence impérieuse, un augure d'accueil rude et revèche... Comme il s'apprêtait à frapper encore, une porte s'ouvrit, il entendit le bruit d'une marche d'homme hésitante,

puis une voix grêle qui tremblotait :

^— Qui demandez- vous ?

Il se retourna brusquement avec une exclamation de surprise :

— Ah ! Seigneur, vous. Monsieur MpuiUac, vous* que je cherchais !...

Au fond du couloir, la voix du petit homme répondit comme un écho, vibrante d'étonnement :

— Vous, Monsieur Deschantres !

Et ils restèrent tous deux muets, comme pétrifiés, Stéphane lé cœur serré, lui, bouleversé par la prés ence de son élève. On l'avait laissé seul à garder le logis, pendant le marché ; même sans l'insistance mise à frapper, jamais il ne serait descendu pour ouvrir, et de trouver là Stéphane, il ne savait plus que dire, répétant seulement :

— Vous, c'est vous...

— Oui, moi ! il y a si longtemps que je voulais vous voir !

Tout de suite, ce mensonge élait venu aux lèvres de Stéphane repris irrésistiblement parle charme délicieux des joies éprouvées ensemble. M. Mouillac pourtant continuait à le contempler avec un embarras, une sorte de peur limide dont s'enveloppait le contentement de leur revue et soudain, leurs yeux se rencontrant, ils se sourirent avec un sourire niais, ce lODg étonnement des gens qui ont trop à se dire, et ne savent comment en venir à bout.

— Allons, voyons, vous ne pouvez pas rester là, fit M. Mouillac d'un air incertain, n'osant faire entrer Stéphane ni refuser sa porte.

— Où vous voudrez, répondit Stéphane : j'étais

UN SIMPLK 129

venu sBulemerit pour vous parler, vous comprenez... . • . '

— Oui, je comprends.,.

Et il piétinait sur place, barrant toujours le couloir

où le demi-jour répandait un 'air morne, en' même . temps que des chambres venait Une odeur vague, moitié parfum,' moitié cuisine.

Brusquement, avec un soupir, il se décida

— Venez... nous serons mieux là-bas.

Et il alla jusqu'au fond, suivi par Stéphane qui . avançait â tâtons, ouvrit la porte d'une cuisine, la traversa : devant eux, un jardinet carré étalait sa verdure, coupé par les allées étroites, planté d'arbres qui, tous, ployaient sous des charges de fruits : au bout de celui-ci, une lessive séchant sur les cordes jetait une note criarde de loques blanches, étrangement ressorties sur la masse gris noir du ciel.

— Il n'y a pas de banc, reprit M. Mouillac arrivé au seuil de la maison, mais qu'est-ce que cela fait?

— .Certainement, qu'est-ce que cela fait? répéta Stéphane.

Puis tous deux entrèrent dans Une des allées latérales, se cognant parfois les coudes poui' éviter de marcher dans les buis qui formaient les bordures.

M. Mouillac, continua avec un sourire:

— Il faut que je vous félicite, j*ai su que vous étiez reçu.

— Ah ! vous le saviez !

— Oui, j'avais écrit là-bas à la Faculté, ils m'ont répondu le lendemain de voire examen.

Et hociiant la tète, il poursuivit :

— Vous vous souvenez, je vous l'avais prédit l'avant-veille : la chance ! on finit toujours par avoir de la chance, il faut l'espérer du moins...

Mais en disant cela, il semblait qu'il Tenveloppàt d'un ret^ard attendri et pitoyable, tandis que lui aussi, Stéphane, sentait l'ironie amère de cette chance évoquée par le pauvre homme au moment où son amour allait crouler.

— Comment se fait-il que vous soyez à Belpech?

— C'est bien simple...

Stéphane s'exphqua en deux mots : sa mère était malade à Toulouse, à cause des grandes chaleurs, tandis qu'ici elle allait à merveille... la veille seulement, la migraine avait menacé de la reprendre... ce ne serait rien, il l'espérait... et commeM.Mouillac ne répondait pas, prenant au nom de M*"® Deschantres un air embarrassé, Stéphane poursuivit troublé: ''^

— C'est bien étonnant que je ne vous aie pas rencontré jusqu'ici...

— Je sors si peu ! vous le voyez. C'est moi qui garde la maison... ça vaut mieux.

En même temps, M. Mouillac eut un sourire se rappelant sans doute ce boniieurd'aimerdont il vivait depuis quinze jours. Etrange vie au reste que celle qu'il menait là : une claustration plus sévère encore que celle de Toulouse, où la Mercier et sa mère l'avaient retenu sous prétexte qu'il ne connaissait personne, un isolement de cloître auquel il s'abandonnait sans se récrier, ravi par une intimité jamais encore connue; et désormais, au milieu de ces dorlotements, sa vie de garçon lui semblait si dépaysée, si solitaire, qu'il souriait d'aise à penser qu'elle ne reviendrait plus jamais.

— Vous savez que c'est décidé, n'est-ce pas? nous nous marions samedi, fît-il gaiement.

Stéphane tressaillit :

— Samedi?

— Oui.

Un brusque silence tomba, Stéphane étant rappelé soudain à la réalité, lui perdu dans une songerie d'enfant. De la place le roulis de la vente leur venait maintenant, tamisé, toutes les -discordances de voix s'étant fondues dans un grondement sans repos ; par instant seulement, l'éclat d'une voiture lancée dans la rue, le traversait d'un grésillementj de gravier

broyé, et la clameur 'de ces piétinemeats d'êtres avait quelque chose de formidable.

Machinalement, ils avaient quitté les allées étroites des côtés du jardin, passant et repassant le long du mur de la maison, devant les fenêtres de la cuisine

qui, béantes, semblaient les surveiller...

M. Mouillac reprit comme bercé :

— Voyez-vous, c'est si bon d'être heureux! le temps passe... les heures n'existent plus. Vingt jours déjà que je suis ici, chez- elles!... Elles m'ont installé dans une chambie de la maison. Il n'y a rien à redire, n'est-ce pas'^ puisque samedi nous serons mariés... oui, samedi... J'ai beau faire, j'ai peur à force de jouir de la vie. Ces bonheurs-là sont injustes, quand tant d'autres souffrent. Si vous la connaissiez, vous pourriez me comprendre... près d'elle, je n'ai plus qu'un rêve, rester ici comme maintenant... Je ne suis pas riche, c'est vrai, mais dame en travaillant... je l'aime tant!

Et sa voix s'amollissait comme si réellement Suzanne Mercier eût élé là pour l'entendre. Tout le •poème de sa vie s'y exhalait en paroles douces, en tonalités affectueuses... On le sentait si profondément courbé, anéanti dans l'adoration de cette femme que Stéphane en eut une révolte.

Non,il ne reconiiMissnilplus son maitre : quelque

chose était changé dans son être ; cette extase où il paraissait vivre, avait accaparé son cœur comme on avait accaparé ses journées en renfermant dans la maison. Pas même un mot pour leur rencontre de la veille ! rien que des paroles pour celte fille ! Une colère mêlée de dégoût le saisit; sentir son ami dupé, tant d'honnêteté fourvoyée dans cette ignominie Taveuglait. A toutes les phrases du monologue amoureux de M. >!ouillac, sa volonté de la veille, âpre, implacable, le resaisissait... et à la fin son inquiétude devenant aiguë, il lui sembla que son ami était déjà à moitié perdu, que Sidonie avait eu raison, que chaque minute de plus passée là les souillait Tun et Tautre. Il l'interrompit brutalement, jetant son secret dans un cri :

— Taisez-vous! ne parlez plus d'elle, mais partons d'ici ! Je suis venu vous chercher, vous entendez, il faut partir d'ici sans regarderyderrière vous, vous ne savez pas ce qu'elle a fait, la misérable!...

M. Mouillac s'était arrêté net, ne comprenant pas d'abord, mais Stéphane lui saisit les mains violemment :

— Partons, il le faut!

Et comme le professeur gardait la même immobilité muette :

— Mais vous ne savez donc rien! s'écria-t-il; sans

cela, esl<e que j'aurais jamais osé revenir, puisque vous étiez fâché contre moil... Ne niez pas, vous Tètes t. .. je vous ai vu hier passer sans même me regarder... Parlons, je vous en supplie... voyons. •. personne ne vous a donc rien dit?... vous n'avez interrogé personne?...

M. Mouillac eut une brusque secousse, et, se dégageant de son étreinte :

— Qu'est-ce qu'on dit, fit-il étranglé par l'anxiété, qu'est-ce que je ne sais pas?

Alors, Stéphane exaspéré, répondit d'une voix sifflante :

— Vous n'avez pas deviné que c'était une fille et qu'elle a couché avec les autres?

Il y eut une seconde où ils se regardèrent épouvantés : M. Mouillac était devenu très pâle, un tremblotement de fièvrelui secouait les membres et ils restaient, les yeux dans les yeux, Stéphane avec une angoisse de le voir refuser de partir, lui, les pupilles brillantes, avec un regard vague de fou.

Au bout d'un instant, Stéphane reprit :

— Partons, je vous en supplie!

Mais M. Mouillac l'interrompit avec une explosion de voix terrible :

— Tu mens, misérable ! Tu n'as pas de preuves l Une colère effroyable montait en lui avec le besoin

animal de briser qu^que chose, de se venger sur un être de Tinsulte à celle qu*il adorait^ et, dans sa vio* lence, continuant de tutoyer ce gamin infime qui s'attaquait à son amour, il bégaya de nouveau :

— Tu n'as pas de preuves ?

Comment, il n'avait pas de preuves! Il fallait donc tout lui dire puisqu'il se refusait à croire quoi que ce fût. C'était horrible qu'il s'obstinât à vouloir rester là ; celte Suzanne Mercier l'avait enjôlé, aveuglé I des mots de Sidonie revenaient dans la bouche de Stéphane avec une rage de se heurter à cet entêtement inattendu; il répliqua violemment :

— Pas de preuves! Mais demandez autour de vous! Tout à l'heure, quand je me suis fait indiquer votre demeure, le sonneur en apprenant que c'était vous le fiancé s'est mis à rire!... Ah! si vous l'aviez vu rire! Mais tous, tous vous le diront! Si au moins vous aviez pris la peine de questionner ceux du pays au heu de rester enfermé à garder la maison! Puisque c'est venu jusqu'à moi qui, Dieu merci ! ne me doutais de rien... Jusqu'à moi! vous entendez bien! Pas de preuves! Allons donc, tous vous le répéteront, qu'elle a été deux ans avec mon cousin Ferramus... avec tous ceux qui voulaient !...

Mais M. Mouillac lui avait pris le bras le serrant à le briser :

. i36 ' UN SIMPLE

— Tais-toi, poiir Dieu! Tout ce que tu, dis est faux, tu as beau jeter de la boue sur elle, tu ne peux pas la salir!...

11 eut un rire sinistre :

— Les autres ! Ah ! parlons-en ! Je suis sur qulls m'envient! C'est leur façon lâche d'envier, tîracher sur l'honneur de la femme qu'ils n'ont pas!

Il s'exaltait maintenant, parlant par phrases triompliantes, que Stéphane coupait, lui jetant les noms . d'amants qu'il connaissait à cette Mercier diabolique ,v et leur dispute montait, peu à peu dominant le bruit énorme qui venait du marché, emplissant le voisinage, les maisons, les jardins d'à côté, sans souci d'insdiscrétion ni d'injures, quand une voix tout à fcoup s'éleva au dessus des leurs , haletante , furieuse :

' — Qu'est-ce qu'il est venu faire ici, ce >^ars de malheur? Ah! je me doutais bien qu'elle voudrait , nous relancer, la brute !

Derrière eux, Suzanne Mercier arrivant à la cuisine, chargée, dés emplettes du marché, venait de les surprendre, et, du premier coup, elle avait • compris, deviné Stéphane osant parler du passé, son amoureux se refusant à rien croire de toutes les • forces de son honnêteté.

M. Mouillac eut alors un accès de joie fébrile, cet

allégement que donne la première respiration après un long étouffement. Près d'elle, c'était fini, il se sentait incapable de douter, repris : Stéphane aurait pu lui en dire toujours, jamais il n'aurait entendu, tout entier à elle ; et il lui jeta, balbutiant, son ivresse de la retrouver ;

— Mon Dieu, comme je t'aime depuis qu'ils essayent de nous séparer !

C'était leur premier tutoiement, le premier aveu ' d'intimité que dans son règlement d'amour bourgeois la fille en quête de mariage eût encore toléré, venu, par une curieuse coïncidence, juste à propos de ce passé que son honnêteté de parade avait tenté de supprimer.

A les. voir ainsi, Stéphane se sentit défaillir : . -^ Sidonie m'avait bien dit que vous ne voudriez plus, que vous saviez tout, s'écria-t-il désespérément. .

Mais à ce nom, Suzanne Mercier s'était retournée, prise d'une exaspération :

— C'est la Ferramus qui t'a fait venir, hein, pitchoun? Ah! la gaupe, le sale torchon, qui jette sa

. cochonnerie aux autres! Gommé si ça pouvait la

débarrasser de la sienne ! Tu as donc monté la garde, pour entrer pendant que je n'y étais t)as ? Le pauvre, qui se figurait peut-être qu'on ne le connaissait pas !

Elle éclata de rire, saisie d'un accès de violence gouailleuse :

— Avec ça qu'on ne te connaît pas ! toi et ta mère î

— Ma mère !

Stéphane s'était redressé, livide : ce nom dans cette bouche de fille l'afifolait : il approcha d'elle, les poings serrés et d'une voix étranglée répondit :

— Misérable ! Si vous en parlez !

— Avec ça que je n'en parlerai pas, si ça me plait I Avec ça que tout le monde ne sait pas ce qu'elle est venue faire ici avec le médecin !

— Suzanne ! cria M. Mouillac, Suzanne, tais-loi !

— Par exemple, s'écria-l-elle, je ne pourrais pas

lui dire ses vérités ! Mais c'est connu, maintenant,-

qu'elle va chaque après-midi avec le beau Ferramus !

Et ça vient reprocher aux autres leurs affaires I Malheur !

M. Mouillac avait déjà pris Stéphane, le poussant rudement :

— Va- t'en, tiens, je te chasse.

Et, comme Stéphane résistait, répétant :

— C'est infâme ! infâme !

Il s'emporta :

— Mais va-t'en donc ! si tu ne veux pas qu'on en dise plus qu'il ne faut, va-t'en et ne reviens jamais 1 jamais !

En même temps, il le traînait jusqu'à la rue, le prenant dans ses bras nerveux pour l'empêcher d'entendre, bégayant des gros mots, l'étourdissant de sa colèrç, cherchant à dominer la voix de Suzanne Mercier qui se haussait, furieuse, dans les diapasons aigus. Celle-ci les suivit assistant, haineuse, à cette expulsion qui lui assurait enfin Mouillac en dépit de tout, et quand ils furent au seuil, comme Stéphane luttait dans une dernière étreinte, elle eut un cri de triomphe. Sans que M. Mouillac pût l'arrêter, elle s'écria d'une voix haletante, pour fêter sa victoire :

— Ta mère n'a donc pas assez du médecin, qu'elle veut empêcher les autres d'en prendre un ! Ah I ah î elle était raide, tout de même, mon petit !

La porte se referma brutalement avec un tressautement d'allégresse du marteau qui dansait dans son anneau, comme joyeux de garder sous son abri les deux amoureux...

Stéphane se retrouva dans la rue.

D'abord il crut tomber, la vie se retirait çie lui, et tout tournait devant ses yeux dans un mirage de fièvre.

Sa mère !...

Ces deux mots se heurtaient dans sa cervelle, lui arrachaient la perception nette des choses exté- ' rieures, l'absorbaient au point de lui ôter toute sensation. Un choc épouvantable venait de l'assommer : il souffrait de n'être pas anéanti, de ne pas- s'écrouler • sur le pavé, de pouvoir encore marcher après un tel brisement de son cœur; son existence entière lui paraissait s'effondrer, et il ne tenait debout que par un miracle d'énervement, avançant avec des gestes automatiques dans lesquels son corps se détendait.

•Chez les Mercier la demeure s'était refermée , portes etvolets y étaient clos. Aucune voix n'en venait plus, et ainsi enveloppée de silence, elle prenait, sous le ciel gris, des. teintes plombeuses de prison.

Stéphane la regarda une dernière fois, puis d'une .

allure machinale^ se dirigea vers le marché dont le bourdonnement énorme Tattirait par une force invincible. •

Maintenant la vente battait son plein: l'éveil de tout Bêlpech était achevé : le grouillement des acheteurs s'était fait touffu, avec des oscillations irrésistibles qui poussaient vers les coins privilégiés. Autour- 4e l'estrade des mesures, une. bataille d'hommes avait lieu, les corps se moulant sur les sacs à demi soulevés par la pression : des jurons éclattaient pour des coulures crevées par où le blé fuyait sur le sol, aussitôt piétiné, réduit en farine grise; et au dessus des tètes, avec une régularité de pendule, la chute du grain dans les hectolitres de * bois rendait un son de ghssement sourd, très doux, tandis qu une poussière s'en élevait, comme une fumée. L'air devenait irrespirable; une chaleur intolérable desséchait les gosiers, érâillai.t les voix,, haussait en fausset les cris de femmes, elles odeurs de fruits trop vile mûris s'exhalaient violemment, affadissant le cœur, faisant voir la fêle dans une ivresse.. / • .

Peu à peu cependant, les étalages avaient écroulé leurs symétries de parade, se vidaient dans la confusion des choix à la main : à chaque- déchirure

sur les bords de la masse piétinante, des gens s^écliappaient en nage, avec des paniers gonflés à éclater, les mains encombrées de volailles ou de vie* tuailles et c'étaient une fièvre montante, un tumulte qu'exaspérait le roulement des corps les uns sur les autres, une mélopée stridente où Ton semblait devoir perdre la conscience de soi et n'exister plus.

Stéphane en approcha, content du bruit, pris par un grand désir d'être écrasé dans la foule comme les autres, et tout de suite il fut pris par le mouvement circulaire des acheteurs, coudoyé à outrance...

Sa mère !...

Cette seule chose le frappait, on avait osé insulter sa mère I 11 ne la raisonnait pas : seulement il en avait le vertige, s'imaginait avoir été suspendu une seconde au dessus d'un gouffre, et une colère monta en lui contre Mouillac et la Mercier, car il ne les séparait plus, ni l'homme ni la femme, les faisant également méprisables et vils.

Ainsi , c'était là le dénouement de son amitié avec M. Mouillac ! cela, le couronnement des dévouements dont il s'obstinait à garder la reconnaissance ! 11 serrait les poings rageusement avec le désir d'écraser à coups de talon cette Mercier qui avait tenté de mettre sa mère à son niveau. Ses nerfs se détendaient dans une exaltation de fureur:

tout son être s'épuisait en gestes fous, mais malgré lui, la voix de la fille tintait à ses oreilles, le poursuivant de sa gouaillerie, devenant une obsession contre laquelle n'arrivaient à le défendre ni luimême, ni le brouhaha furieux qui l'enveloppait...

Pourtant le flot d'hommes, sous la halle, montait encore.

On eût dit que jamais la journée ne suffirait à finir tant de besogne, quoiqu'il fût onze heures à peine : chaque fois que Stéphane arrivait à un étal, des mots patois lui venaient, offres de fruits ou de champignons, avec des inflexions rauques où se cachait la volonté désordonnée d'exploiter un étranger, et quand il passait n'écoutant pas, des injures suivaient ou des rires...

— Encore un qui venait embarrasser! on avait déjà tant de place, pour la donner à des riens du tout! Ah ! on savait bien pourquoi il venait là traîner son corps : un coureur encore, comme si le pays n'en avait pas assez!

Lui, n'entendait pas, ne voyaitrien, allait toujours, conduit parla poussée humaine : la même pensée le tenait, et il la fixait sans s'arrêter, magnétisé par elle, transporté dans un monde douloureux.

. Pas une seconde, il n'avait douté : cette calomnie lâche ne l'avait même pas effleuré ; sa propre

naïveté le gardait du soupçon... Cependant ce choc le laissait sous le coup d'une angoisse indéfinissable.

Un danger formidable venait de passer près de lui ; ,

ridée seule que pareille chose pût arriver à un fils, fût-il fils de fiHe, lui mettait un frisson dans les os. Elle était une de ces éventualités épouvantables qu'aucune de ses imaginations les plus osées n'aurait pu atteindre ; cela rentrait parmi les douleurs inouïes par lesquelles l'être se décompose, faute de les pouvoir supporter. S'il y avait cru, il serait tombé mort sur la place — il se l'imaginait du moins.

•Cependant, depuis la veille, c'était une succession de chutes dans l'abjection et rien ne lui semblait plus vrai, ni bon, mais tout devenait possible, si bien qu'un doute inconscient le mordit, lui jetant l'effroi des sols qui vacillent ..

Sa mère ! Elle, si parfaite en raccomplissement du devoir, si haute en sa vertu qu'une froideur s'en répandait autour d'elle, sa mère, si au dessus du réel et des bassesses du monde qu'elle coudoyait sans s'y salir, elle, l'expression la plus pure de la loi • saintement accomplie et gardée, on osait en parler!...

Ainsi rien n'était épargné; tout était calomnié, souillé. Alors, mieux valait se mettre au dessus ou en dehors de tout. Une lumière éclaira le passé, il comprit leur isolement de là-bas, la vie de Tou-

louse, ce dédain profond et immuable de M™" Deschantres pour ce qui n'était plus elle; à son tour il désirait ardemment s'enfuir, ne voulant plus de cette bataille où les respects les plus sacrés succombent... Et il reniait son amitié, les joies qu'elle lui avait données, se reprochait son ami et celte folie égoïste qui vous jette dans les bras d'un autre sous prétexte de confidence. L'amitié! Allons donc !

11 répétait à demi voix, dans une excitation de rancunes amères :

— Ah ! n'avoir connu personne, n'avoir connu personne î...

Tout à coup, une poussée se fit dans la foule, plus violente que les autres. Au dehors, un coup de tonnerre lointain avait grondé et des gouttes tombaient, s'étalant, une* à une d'abord, comme si l'orage qui depuis la veille vaguait dans l'air n'avait pu éclater. 11 y eut un débordement de colère de femmes. La masse trop compacte des acheteurs piétinait les étalages, bousculant les merceries, choquant les vaisselles tandis que des rires d'hommes montaient, réjouis par cette ondée qui venait.

Des exclamations s'échappèrent :

— De l'eau, hein ! ça va tomber peut-être !

Tous éprouvaient une anxiété.

Si ce n'était qu'une passade, une de ces averses

iO

bonnes tout au plus à abattre la poussière, ou à faire ensuite craqueler la terre sous les coups de soleil l

Brusquement Stéphane se trouva ramené au bord de la halle ; une poussière humide vint lui battre les joues de sa fraîcheur, il respira longuement.

Ce cauchemar le suivant sans une seconde de trêve rétoufifait : au contact de la détente d'atmosphère, il aurait voulu se détendre aussi, redevenir tout le monde, et brutalement' il enviait les paysans qui autour de lui riaient de la pluie, n'ayant que leurs terres ou les fermages des bordes en tête, les demi-bourgeois de Belpechaussiqui, sourire béat, joue:j empâtées, prenaient air «le connaissance dans le tohubohu ;il les enviait tous, s'imaginant que rien de douloureux ne pouvait batti-e sous ces faces immobiles, ne sachant pas que les vraies tragédies, plus que les autres, se jouent sous un masque rigide.

Peu à peu l'averse augmentait, les gouttes se serraient les unes les autres, leurs cercles se confondant sur le sol : des flaques se dessinaient avec des reflets de cuivre : c'était la vraie pluie, une pluie d'orage où l'eau coulerégulièremenl, sans avalanche, et unejubilation saisit chacun. Autour de Stéphane des cris partirent:

— Ce que les grains vont grossir ! Ah ! c'est le raisin noir qui en avait besoin.

D'autres reprenaient :

— Depuis hier c'était dans l'air. A Saint-Sernin, le vent d'autan voulait déraciner les maisons!

Et tout un chœur s'écriait :

—• Bonne affaire tout de même, bonne affaire.

Le roulis de la foule sous la halle avait stoppé, la roue humaine ne tournait plus, pétrifiée de bonheur; chacun regardait avec délices, happant un peu de l'air frais qui soudain balayait les piliers.Les plaisanteries montaient dans un ravissement de voir enfin le ciel se mêler pour tous de la culture ; et il n'y avait plus besoin de hâte factice, on ne s'imposait plus de lamentations d'ordonnance sur la mauvaise année; mais oubheux des intérêts, sans songer qu'on amènerait sûrement une baisse de prix, chacun s'extasiait, le verbe haut, disant que jamais le vin n'aurait été si bon, la récolte si préparée.

— Bonjour cousin, fit tout à coup derrière Stéphane la voix de Sidonie.

!1 se retourna, étonné de la rencontrer là; elle aussi était prise par l'allégresse universelle, mise en verve par cette ondée assurant les vendanges : se sentant d'humeur moqueuse, elle l'avait abordé pour juger des traces de sa confidence de la veille et résolue à l'interroger.

— Un bon temps, n est-ce pas? Ça fera la joie de

Marc et de bien d'autres, je vous en réponds. Hé bien, et vous ?

— Moi?

— - Oui, qu'est-ce que vous en pensez?

— Que voulez vous que j'en pense ?

— C'est fait, votre affaire ?

Ilroùgitbrusquenient,et la regarda sans répondre.

Elle reprit sans pitié pour sa détresse :

— .Y avez-vous été ce inatin? Qu'est-ce qu'il en a dit, votre Mouillac ?

11 eut un haussement d'épaules, et répliqua d'un ton bas :

— Laissons cela .tranquille, il est inutile d'en

• parler.

Mais elle insista méchamment :

— Au moins la Mercier vous a-t-elle bien reçu? Elle vous le devait pour l'amour de moil

Et se mettant à rire de tout cœur,

— Allons, fit-elle, vous savez maintenant qu'elle .est faite comme les autres : il arrive un âge où il est bon de s'instruire...

Ils se turent, elle sentant soudain qu'elle venait

* de le blesser^ lui gardant les paupières baissées. Devant eux, «l'eau tombait avec un bruissement gazouilleur mettant son rideau entre la halle et les maisons et sous sa caresse inattendue les ormes de

la place balançaient leurs branches, comme bercés.

— Vous êtes sans parapluie, reprit Sidonie, comment retournerez-vous à la Vizat?

— Cela m'est égal, fit il, je vais repartir : ma mère avait ce matin un sérieux début de migraine, elle a besoin de moi.

Il disait cela pourtant sans se mouvoir, éprouvant un immense désir de se dégonfler du chagrin horrible qui rétreignait. Près d'elle, même quand elle se montrait dure, un attendrissement le prenait : il eut presque envie de lui avouer cette torture sous laquelle son cœur étouffait ; mais au moment de parler, il eut un gesle violent : pouvait-il seulement répéter ces clioses, ce dont on accusait sa mère? Son désespoir le reprit :

— Adieu, repondit-il, la pluie durera longtemps...

— Adieu, répondit Sidonie.

Et déjà il avait quitté la halle, baissant la tète sous Feau qui le fouaillait, quand elle le rappela :

— A propos, Marc, hier soir... vous vous souvenez...

Il s'était arrêté, saisi d'une angoisse irraisonnée. Elle continua gaiement avec un signe d'adieu du bout de la main :

— Quand je vous disais que j'étais folle ! Encore un tour de Baplisline : elle l'avait envoyé chez

le garde de l'IIers, pour une truite, je ne sais quoi !...

— Pourquoi me racontez-vous cela ? s'écria-t-il d'une voix rude : est-ce que j'y peux qnelque chose?

— Dieu, sur quelle herbe avez-vous marché cousin î fit-elle interloquée. Quand vous viendrez me voir, tâchez d'être de meilleure humeur...

Mais il ne l'entendit pas, étant déjà reparti à longues enjambées. Une question effrayante venait de se poser en lui. Pourquoi Sidonie,la veille, avait-elle cru son mari à la Vizat? Il revoyait son embarras, quand il l'avait questionnée, aujourd'hui encore son insistance à y revenir... Elle aussi, croirait-elle ?

Alors ce bruit infâme courait donc! il n'était pas seulement dans l'imagination de la Mercier ou de ses pareilles, c'était une rumeur, un de ces potinages scandaleux qui se lèvent des villes comme la boue de leurs pavés!...

Il avança transpercé par la pluie, à demi ivre. De nouveau, il s'enfonçait dans un abîme. Chaque seconde grandissait son désastre ; il semblait même que son acuité d'esprit s'exagérât pour en percevoir plus nettement les détails. Dans sa naïveté, il n'avait cru qu'à une injure en l'air lancée durant une colère folle, une chose sans portée qui ne les pouvait atteindre; tout à coup il devinait dans cette dkilomnie un écho :

derrière lui, toutes les voix du pays s'élevaient et jusqu'aux cris du marché, par lesquels il s'imaginait bafoué, sali... Ah! la nature, les ôi^amps, Tapaisement de la vie calme, le silence de tout, c'était donc celaî Et un haut-le-cœur lui vint à sentir cette accu-' sation même implantée en lui, car au fond de son âme quelque chose criait maintenant : si c'était vrai!...

Quoi? — il ne savait pas, s'épouvanta...

De toute part, une odeur délicieuse de verdure mouillée et la fraîcheur parfumée des branches s'élevaient. Un renouveau de gaieté surgissait de la terre sous l'ondée finissante : les teintes s'assombrissaient, et à voir ainsi la nature sourire dans sa coquetterie triomphante, lui se prenait d'un désespoir.

Pas une chose, pas un être qui fût avec son cœur! personne pour crier la vérité, jeter un démenti indigné. Pas même Sidonie î Car elle y'croyaitla veille quand elle était venue ; il en était sûr, comme il avait été sûr que la Mercier fût une mauvaise femme ou que Marc lui ferait du mal. C'était une intuition, une sorte de double vue qui lui laissait la conviction irrésistible. Il semblait même que sa conscience aussi fût comphce, tant des doutes le serraient malgré ses efforts pour les étouffer. Les deux mots de Sidonie avaient été l'étincelle jetée sur la meule, tout se précisait, s'éclairait d'un jour effrayant.'

Pourquoi Marc n'était-il jamais au château Taprèsmidi ? Pourquoi sa mère en parlait-elle si souvent? pourquoi son antipathie irraisonnée et flagrante? Pourquoi... pourquoi... cela scandait sa marche, l'aveuglait : une avalanche l'avait saisi, et il roulait avec elle . . .

A l'arrivée à la Vizat, il eut un soupir d'allégement : il allait voir sa mère. A pouvoir lui parler, à demeurer près d'elle, il s'imaginait qu'il serait mieux ; cela chasserait les fantômes qui le hantaient. Il monta quatre à quatre et, sans frapper, joyeusement entra dans la chambre.

M'"*' Deschantres eut un sursaut de frayeur.

— Tu m'as fait une peur atroce, dit-elle d'un ton rogue, ce serait le moins d'y prendre garde, quand tu me sais malade.

11 s'était arrêté net, glacé par cet accueil, et comme il allait s'avancer pour lui demander pardon, elle l'aperçut, les vêtements en désordre, mouillé, crotté...

— Ne m'approche pas, fit-elle sèchement, je me soignerai bien toute seule ! Du moment que tu courailles je ne sais où, au lieu de me venir en aide, je n'ai plus besoin de loi.

— Mais, ma mère...

— Laisse-moi, tu me fais mal, je ne peux pas parler : va où il te. plaira, pourvu que de ne soit pas ici.

Il voulut insister : .

— Va-t-en, tu mépuises, s'écria-t-elle • brusquement, se.ret.ourn*ant sur Toreiller.

Il descendit. Sa mère le repoussait aussi. Il avait un poids énorme sur la poitrine et désespéré il se mit à errer dé long en large à travers la cuisine et la salle à manger. La fille de borde soufflait sur des fagots pour prépai*er des tisanes, le suivant de son regard atone de bête de somme ; étonnée de son agitation, moitié patois, moitié français, par compassion, elle s'adressa à lui.

— Ça ne va donc pas là haut, Monsieur?

A voir les hochements de tête navrés de Stéphane, on eût dit en effet que sa mère était très mal.

— Ça ne sera rien allez, fit -elle, ça se passera l'après-midi, vous verrez.

Il se redressa comme sous un coup de fouet.

— Pourquoi dans l'après-midi ? demahda-t-il, d'une voix qui tremblait de colère.

Il s'imaginait maintenant que tous, du haut en bas de l'échelle sociale, savaient le secret par lequel il était rongé, que tous en voulaient rire. Pourquoi raprès-midi? Serait-ce par hasard, que le médecin viendrait?

Car il croyait désormais à la venue du médecin. La voix qui tout à l'heure lui disait : qui sait ? — contre

15i UN SIMPLE

laquelle il s'était débattu désespérément — s'élevait en lui irrésistible et il s'y abandonnait dans une débâcle, ne luttant plus contre le soupçon. En deux heures il avait accompli cette chute, fermait les yeux devant l'honneur de sa mère pour discuter des accusations de fille. honte !

Dès lors, il éprouva la terreur de la visite de Marc. Pourtant, quand même Marc serait venu, quand tout eût été vrai, son être intime se serait encore révolté, reniant ces infamies : il en était à ces heures où la réalité vous jette dans un délire, où rien n'est plus ni faux, ni vrai, où rien n'existe plus que la douleur aiffuë.

L'après-midi entière, il attendit.

Le soir commençait.- La pluie apaisée avait laissé dans l'air une saveur chaude et mettait comme une légèreté dans les membres.

Marc n'était point venu.

Stéphane eut une exaltation de joie : qu'avait-il donc pensé et quelle folie ainsi l'avait tenu? Ses terreurs sans doute avaient été provoquées par un accès de fièvre et maintenant, celle-ci tombée, il allait rentrer dans le calme d'auparavant ! Enfin !

Alors il s'abandonna à une impression d'anéantissement très doux, il ne pensait plus, ne vivait plus, mais une voix en lui chantait :

— Marc n'est pas venu ! Marc ne viendra pas !

Il s'était assis dans la salle à manger, fermait les yeux, goûtait avec enivrement l'absolu silence de la demeure quand soudain des pas retentirent dans le corridor.

Il se leva brusquement, poussant un cri rauque :

— Marc! cria-t-il.

— Hé bien, qui appelles-tu donc ? demanda M""^ Deschantres qui entrait.

— Ah ! maman, c'était vous ! que vous m'avez fait peur !

Elle l'examina étonnée : mais lui, maintenant, éprouvait une folie de joie et se jetant au cou de sa mère, il lui cria :

— Maman, quel bonheur que ce soit toi ! tu vas mieux, n'est-ce pas? y mettant une accentuation si tragique qu'elle en demeurait stupéfaite.

■^ — Mais oui, Fifi, je vais mieux, bien mieux, répondit-elle, l'embrassant,

— Ah ! quel bonheur, répétait-il.

Et il se mit à parler à bâtons rompus, [ivre, délirant à force de contentement éperdu.

Près d'elle tout s'effaçait : sa journée lui apparaissait comme une sorte de non-sens, une de ces tentations impures par lesquelles l'âme parfois est assaillie. En même temps il retrouvait pour sa mère

ces adorations, se trouvait si bas quil aurait dû s'enfoncer dans le sol pour lui demander pardon.

Elle voulut aller dehors.

Alors ils s'assirent sur le seuil, silencieux Tun et Tautre.

Au bout de Tallée, un roulement ininterrompu s'élçvait : le marché commençait à s'écouler, semant ' sur les chemins la gaieté des sonnailles. C'était au loin un éparpillement de voitures, des piaffements, des claquements de fouet, et partout le retour joyeux faisait monter sa grande voix, cette voix formidable qui tout à l'heure avait affolé Stéphane. A riiorizon le roulis des charrettes mettait un éclat sourd que coupaient soudain les passages des tilburys à fond de train. Sur la route, un piétinementnoir de paysans s'échelonnnit. C'était une fin de jour délicieux, l'ondée ayant jeté des fraîcheurs embaumées. Les hirondelles voletaient avec des courbes basses, semblant nager dans l'air humide ; au couchant, le ciel flambait avec des rayonnements d'or rose tandis que les nuages prenaient des teintes de vieux cuivres ou de chevelures rousses.

Brusquement il sentit qu'il av;ait été halluciné ; il ne se comprenait même plus, croyait revenir d'un délire, et une honte le prit, un amer regret des ombres de soupçons dont ses heures avaient été empoi-

sonnées : le vrai enfin le ressaisissait. Il eut un mouvement d'instinctive expiation et se jetant au cou de sa mère :

— Oh ! maman, fit-il doucement, laissez-moi vous éinbrasser.

— Qu'as- tu donc aujourd'hui? demanda M""® Desçhantres.

Mais sans répondre, il la couvrit de baisers. A ce pur contact, il se reprenait lui même ; il lui semblait effacer jusqu'aux traces des visions qui l'avaient hanté, devenir très fort pour accueillir les lultes*de la vie, et il défiait à cette heure toutes les colèr.es de la Mercier, toutes les calomnies infâmes, cette grande voix surtout du marché qui, répandue sur la plaine, s'assourdissait peu à peu, merveilleusement majestueuse sous les rayons rouges du jour qui finissait !...

Les jours qui suivirent, il garda cette conviction émue : seule une anxiété sans objet lui restait. Son calme était une résultante factice des efforts de sa volonté plutôt qu'une réalité sincère, et cela se marquait à des inquiétudes, un besoin plus fréquent de la présence de 'M"" Deschantres qu'une telle assiduité semblait mécontenter. Le matin , il n*allait plus vagabonder le long de THers; plus de visites au château, mais des occupations absorbantes auxquelles il imaginait de s'acharner, un rabotage de caisse, une confection de filets.

• Bien que toutes ses pensées fussent marquées par la même préoccupation, il ne s'y arrêtait point; mais il se plaisait à se rendre compte de la paix de sonâme, se l'affirmait de même qu'un convalescent sur le point d'une rechute s'oblige à goûter le bien-être de ses membres. Seulement une extrême susceptibilité nerveuse lui était demeurée. Depuis la décou-

verte des bruits qui couraient sur eux, il avait l'obsession d'une malveillance cachée sous les moindres accidents journaliers. U épiloguait jusqu'aux réponses du métayer, rougissait quand par hasard on riait sur son passage, ne doutant point que ce ne fût de lui et, peu à peu, la sensation d'un isolement infini l'envahissait, comme si une solitude sans bornes se fût faite autour de leurs deux existences.

Etranges impressions, au reste, presque insaisissables.

Il n'était plus heureux et n'aurait su dire pourquoi; il n'était point malheureux non plus, ne souf-. frant point, étant au caljne absolu des plages qu'après une tempête la marée a découvertes ; mais des arrière-pensées de catastrophes et des craintes inavouées traversaient ses heures tranquilles qui, une à une, avec une lenteur lourde, tombaient...

Autour d'eux, la vie régulière comme avant, une absence d'événements, les mêmes habitudes, les mêmes routines traversées par les mêmes imprévus. M"^ Deschantres, remise de son indisposition, était elle-même plus reposée, ayant seulement vers le soir des impatiences à peine visibles et se retirant trèa tôt dans sa chambre. L'après-midi, aucune visite, ni Marc, ni Sidonie; une seule fois» une domestique

vint du château s'informer de la part des Ferramus si personne n'était malade.

Dans cette absence d'aliments pour l'inquiétude, l'angoisse de Stéphane paraissait incompréhensible. Rien ne pouvait justifier Timpressionnabilité maladive qui sans cesse lui tenait le cœur en éveil, ni ce je ne sais quoi de provisoire que trahissait sa paix. En fait, il gardait l'âme encore vibrante du premier choc qui l'avait frappée.

Lorsque le vendredi M™' Deschantres voulut se rendre avec lui au château, il fut tenté de refuser; la seule idée. de cette route à refaire lui donnait du

malaise. • .

En y allant, à chaque détour, il appréhendait de se heurter à un souvenir douloureux et, serrant involontairement le bras de sa mère, il hâta le pas comme pour fuir quelque danger terrible embusqué sur son passage.

Rieri n'était changé : comme autrefois, les verdures souriaient au dessous des branches et les ombres naissantes dessinaient des arabesques enchevêtrées sur la poussière que le soleil brûlait; comme autrefois aussi, l'escorte de^ murmures d'eau, le chantonnement de remous, ce bruissenlent charmeur qui dans les creux s'élevait de la Vie-Siège. De la tempête effroyable dans laquelle l'autre jour son être

moral avait cru sombrer, aucune trace ri*était. restée; à se sentir si peu ému dans le décor immuable dont il avait redouté la vision, il ne tenait qu'à lui d'envisager ces heures horribles comme quelque confidence macabre versée dans son cœur durant une nuit de rêve.

Et peu à peu, à mesure qu'ils avançaient, ses frayeurs se dissipèrent. Même il éprouvait l'orgueil d'une revanche à passer là au bras de sa mère. Il marchait en un vague triomphe, portant aux choses un défi silencieux d'oser encore loucher à lui; le charme était rompu; désormais il ne redoutait plus la solitude, ne comprenait même plus la terreur qui l'avait confiné à la Vizat. Vivre comme tout le monde lui semblait redevenu facile !...

A l'arrivée dans Belpech, la première, M™« Des* chantres rompit le silence.

— Comme il fait chaud ici, dit-elle.

— N'est-ce pas, répondit-il, la Vizat vaut mieux... Elle eut une inflexion caressante :

— Alors lu t'y plais, Fifi ?

— Avec vous, maman...

— Gela t'ennuierait-il si nous y restions longtemps, jusqu'au miheu d'octobre, par exemple ?

Malgré l'allégement qu'il venait d'éprouver, il eut un effroi à l'idée d'une pareille prolongation de séjour :

— Si longtemps!... Ne pensez-vous pas...

Il s'arrêta net ne sachant que dire.

— Nous faisons ici des économies, reprit hâtivement M™'' Deschantres. J'y vais mieux, toi aussi ; quant à ta position, il est impossible de s'en occuper utilement avant celte époque, personne ne rentre de vacances avant, agissons comme tout le monde.

Pour la première fois peut-être, elle semblait excuser une de ses décisions. En même temps, ses lèvres minces tremblaient esquissant un sourire froid et comme Stéphane gardait le même silence soumis :

— J'y tiens, tit-elle sèchement; je compte même en parler à ta cousine en Tinvitant à dîner avec nous ; ce sera poli. Si tu avais des leçons à prendre, passe encore : mais je ne peux pourtant pas te sacrifier ma santé pour un caprice. Tant pis si la campagne t'ennuie déjà !

,Elle continua un instant avec des phrases brèves ou transparaissait une rudesse tenace et s'arrêtant brusquement :

— Ce n'est pas pour mon plaisir, Dieu merci, que je resterai ici, s'écria-t-elle ; on ne voit personne, un désert, ce Belpech...

Stéphane leva les yeux involontairement pour examiner les rues vides et tout à coup tressaillit ;

de la mairie, un homme sortait, ayant une démarche effacée qu'aussitôt il avait reconnue.

— Une personne en tout, continua M""^ Deschantres, c'est beau ! et elle montra du doigt le promeneur, ne le reconnaissant point grâce à sa myopie.

Stéphane lui, sans répondre, avait ralenti le pas, le cœur serré, en même temps qu'il cherchait à se redresser avec un effort de fierté.

M"''' Deschantres reprit sans remarquer son trouble:

— C'est étonnant comme les hommes se ressemblent, en voilà un que je jurerais avoir vu quelque part!

A dix pas d'eux, M. Mouillac, en effet, intendant enfin un bruit de voix, avait aussi relevé la tète : il v eut dans son allure une minute d'hésitation, mais il continua d'avancer bravement. Et tous deux, Sléphane et lui, par un accord tacite, semblaient ne s'être point vus, marchant avec une raideur automatique,le visage tourné de trois quarts vers les côtés opposés de la rue, quand brusquement ils eurent le même instinct. Arrivés côte à côte, leurs yeux se cherchèrent, attirés par une force d'aimant, et leurs regards s'étant rencontrés, ils se fixèrent.

Un double regard navrant, où en une seconde ils revécurent les amertumes qui désormais les séparaient, où tout entière se livrait la lutte dernière

entre leur amitié agonisante et la brutalité des choses accomplies ; regard profond, si lent I si indé-, finissable!Ët soudain, dans celui de M. Mouillac, Stéphane découvrit une telle pitié exempte de rancune, qu'il en ressentit une horreur et le premier baissa lés paupières.

C'avait été un éclair ; dans cette compassion désolée, il avait cru lire la confirmation éclatante des accusations proférées quand on l'avait chassé ; mieux . que les violences ou les injures, cette pitié l'avait bouleversé, elle était l'affirmation honnête, sans entraînement ni arrière-pensée, la certitude qu'on pouvait croire à de telles infamies. Rien qu'avec ce regard, M. \!ouillac venait de le frapper plus sûrement que la Mercie:\ S'il avait voulu être vengé, il l'était.

M. Mouillac passa.

• Stéphane s'était arrêté, pris d'une défaillance, tellement pâle que M'"® Deschanlres en fut stupéfaite.

— Qu'as-tu? fit-elle inquiète.

II répondit faiblement :

— Rien, je vous assure, rien du tout.

Mais elle insista, ayant le vague pressentiment qu'une révolution venait de se passer en lui.

— Tu me caches quelque chose ?

— Je vous jure que non.

— C'est bon, fit-elle, je dirai tout à l'heure à Marc de t'examiner»

Il eut alors un cri involontaire :

— Oh ! non, je vous en supplie !

Elle avait quitté son bras, et fouillant durement ' sa pensée :

— Pourquoi ne veux- tu pas de lui, demanda-t-elle d'un ton bref.

Il y eut une seconde à peine de silence : Stéphane se redressa avec un effort :

— Parce que je ne suis pas malade, dit-il* simplement.

Puis il se remit en marche vaillamment.

— Vous vous inquiétez bien à tort, maman, repritil' avec un- sourire qu'il voulut faire indifférent. Mais tout son être vibrait. .

Maintenant c'était fini, il ne savait plus, il doutait I, Un doute horrible, raffiné, qui n'était plus la . résultante d'un nervosisme exalté, l'œuvre d'une imagination surexcitée, mais un doute conscient, raisonné, serrant le cœur dans son élau sans une trêve, ce doute que les événements ont provoqué, tel qu'il faudrait s'arracher le^ entrailles pour s'arracher à sa torture. Stéphane le sentit se dresser en maitre dans sa conscience, profilant dç ce regard de pitié que lui avait jeté M. Mouillac comme d'un baiser

de Judas, et lui d'abord n'en éprouvait qu'une épouvante et une envie de larmes, celte défense dernière des enfants qui se refusent à la rude initiation de la vie !

Certes! il ne s'y arrêtait point; jtistement parce que son doute était conscient de lui-même, il s'y refusait avec violence; mais aussi, du premier coup, il devina qu'à tuer cette douleur monstrueuse il userait ses forces, sa conscience même, et une sensation d'horrible délaissement lui vint comme si le ciel l'abandonnait à un châtiment injuste.

Tout de suite, il ressentit ce dualisme établi en lui, cette double personnalité entrée dans son âme dont Tune semblait un démon étranger chargé de le tenter: car, au château, les moindres événements l'accablèrent de preuves devinées.

Des preuves, dans l'accueil compassé de Sidonie qui, à la vue de M'^^Deschantres, eut une mine allongée, rancuneuse sans raison; M™° Deschantres lui demandant dès l'arrivée des nouvelles de Marc, elle répondit d'un ton bourru :

— Il doit rôder dans le parc; depuis trois jours, il ne fait plus rien l'après-midi ; il a dû vous le dire sans doute.

— A moi? Comment voulez-vous que je le sache? fit gravement M'"^ Deschantres; enfin, je vous en

félicite presque, continua-t-elle d'un air pincé, vous pouvez en jouir plus à votre aise .

Sidonie répliqua sèchement :

— Il se rattrape ailleurs, je le sais.

Des preuves aussi dans sa façon de saluer Stéphane :

— Quelle mine avez-vous là? au moins, quand vous êtes malade, vous, c'est sérieux.

Des preuves partout !

Il semblai t qu'il y eut un orage dans Tair. Des trous se faisaient dans la conversation; une gêne hostile régnait pour la première fois entre les deux femmes, sans raison apparente. M""" Deschantres n'osa même point aborder la prolongation du bail de la Vizat, se réservant sans doute d'en parler au docteur, et il ne fallut rien moins que l'arrivée de Baptistine pour amener un semblant de détente. Elle rentrait, un panier sous le bras, enveloppée dans son caraco de lustrine noire qui luisait, et s'arrêta près d'eux.

— Ah! Monsieur Stéphane, vous avez eu joliment tort de ne pas venir ces jours-ci, fit-elle de sa voix aigre. Quelles misères vous avait-on faites pour vous en empêcher?

- En quoi ai-je eu tort? demanda-t-il tourmenté. ■ Elle eut un rire traînant.

— Vous comprenez, cette pauvre Sidonie qui était habituée à vous...

M™° Deschantres eut aussitôt un sourire qui lui éclaira le visage :

— Que nous contez-vous là, Mademoiselle?

Mais Sidonie s'emporta :

— Si vous croyez faire de Tesprit, Baptistine I Baptistine se mordit les lèvres :

— Oh! je sais, fit-elle, on ne peut pourtant pas avoir tous les bonheurs à la fois ; mais vous aimez bien tout de même voir M. Stéphane.

Elle les salua d'un coup d'oeil oblique, les laissant sur celte phrase louche , où Stéphane avait cru deviner tout à coup des allusions à Marc, une comparaison blessante entre son affection pour Sidonie et quelque autre du docteur.

M""^ Deschantres alors se leva, gardant sur le visage une politesse de commande , accablant j^me Ferramus de phrases polies et glacées, dans lesquelles elle prenait plaisir à l'appeler < sa chère cousine » ; puis ils partirent, elle, avec une démarche un peu hâtive, lui, méditant ces lambeaux de conversation.

C'était à cela qu'il était voué désormais: épiloguer sans but des événements futiles, des nuances, des riens, être résolu de n'en rien admettre, et cependant être pris par eux, au point d'en faire l'aliment unique de sa pensée .

. Plus il avançait, plus le doute grandissait.

L'horrible de la vie qui commençait pour lui était

. .dans cette contradiction de son âme.: Être sûr, et pourtant douter !

Ahl le regret des heures paisibles où son. âme s'envolait dans des rêves sans fiel, le regret'des soucis enfantins qu'il se figurait jadis les plus grands' du monde, n'en connaissant point d'autres, le regret de toutes ces choses dont le tourment avait traversé sa vie jusque-làî Maintenante! était aux prises avec ce \y supplice' inouï : craindre de ne plus respecter sa mère !

Le soir, près d'elle, il demeura inquiet, ayant des frayeurs à ses moindres mouvements, l'épiant sans le vouloir. Quand elle remonta dans sa chambre, il se surprit la suivant des yeux dans l'escalier, comme

. si elle avait pu aller autre part et le tromper. \\ était obsédé par une préoccupation aiguë; aux moindres événements extérieurs son être vibrait. Des audaces de pensées, comme des éclairs, traversaient son imagination, lui mettant le rougé au front; puis de brusques élans, pour se sortir dje ces turpitudes, le prenaient avec des désespoirs do devenir vil au con* tact de ces images viles...

Et le lendemain, au grand jour, tandis que le soleil étincelait, faisant fiamber les meules, sous une

pluie de rayons, il le sentit encore, ce doute féroce, inflexible.

Il doutait : de quoi, grand Dieu !

Dès qu'il se rendait compte de l'objet de ses inquiétudes, il se jugeait fou, ne comprenait point ce démon entré en lui, ni cette voix l'obligeant à blasphémer sa mère, dans les replis intimes de sa conscience. Alors un immense désir de paix, de silence, l'envahissait

Ne plus douter! Quel réveî... Son existence d'autrefois lui semblait maintenant entraînée dans une fuite vertigineuse vers le passé : il y avait des siè-

^les qu'il souffrait de cette torture, des siècles qu'il n'avait pu vivre de la vie de la terre, sereine et lumineuse, être le Stéphane qu'il avait été jadis !

Ne plus douter! Savoir que son doute mentait !

C'était une marche fatale, l'obligation d'une chute nouvelle après les autres : lui qui pas une seconde n'avait accepté ces infamies, arrivait à admettre leur vraisemblance, sous prétexte de les confronter avec la réalité et d'en démontrer l'absurdité. Savoir, devenait pour lui une nécessité absolue, la condition nécessaire à l'apaisement de l'être. Après avoir cherché la solitude, il lui fallait aller face à face avec les autres, en arracher la vérité par lambeaux, dût-il avoir le cœur brisé ! Même il ne put attendre l'après-

midi. Il repartit dès le matin pourBelpecli, résolu à questionner Sidonie, Baptistine, tous ceux qu'il verrait là-bas et chez lesquels il croirait lire la counaissance de son secret

Justement, Baptistine était dans la cour du château, donnant une pâtée aux canards, la robe relevée en tablier autour des reins. Dès qu'elle l'aperçut, elle vint vers lui, les mains croisées, ayant sur les traits la satisfaction d'une vérification attendue :

— Tiens, vous voilà, Monsieur Stéphane, si matin? Elle semblait tellement heureuse de le posséder

seule à seul, qu'il en eut peur : elle continua d'un ton traînard, tandis qu'il s'arrêtait, hésitant:

— Ah ! Sidonie serait bien contente, si elle était là ! . — Où est-elle donc? demanda-t-il d'un ton bref.

— Elle est partie pour Salles : nous y avons des bordiers qui nous doivent six douzaines d'œufs; ils n'auraient jamais payé, si on n'y avait pas été. Marc ne pouvait pas s'en occuper, lui, maintenant surtou qu'il est forcé de dormir la journée.

Et, avec un sourire qui subitement fit luire le parchemin de ses joues, elle ajouta :

— Que voulez-vous, Monsieur Stéphane, pendant que vous vous promenez, il faut qu'il dorme, la fatigue n'est plus de son âge.

Elle lui avait pris la main, le couvrant de son regard jaune :

— Elncore cette nuit, il n'a pas pu se coucher, reprit-elle lentement : un accouchement, le second depuis trois jours : un accouchement de pauvre qui ne lui rapportera rien, bien sûr... Sidonie n'était pas contente, hier... Mais, aussi, il aurait bien pu ne pas y aller, n'est-ce pas? A St-Sernin... juste à l'autre bout du pays, par rapport à vous... Ce n'est * pas. dans Çelpech qu'on ferait des créatures, au moins... On l'y payerait de sa peine,, et puis ça se serait su... Ah, il est bien trop bon, allez, trop bon..*

Elle eut un rire faux :

-^ C'est à Paris qu'il aura appris à être si charitable... Ne reviendrez-vous pas cette après-midi ?.,. Excusez-moi !... Je suis pressée.

? Elle tourna sur les talons et s'en alla de cette allure silencieuse qui lui était propre, sans même fairegrincer le gravier sous ses chausses.

Stéphane la regarda partir, comme pétrifié.

rf. C'est à Paris qu'il a appris à être si charitable ! > Pourquoi à Paris ?

Il eut enfin une exclamation :

— Ah ! la misérable !

' Et il repartit, ayant eti l'intuiiion soudaine qu'elle * seule avait imaginé tout cela. Quelle autre aurait ou

dans le pays intérêt, à les calomnier? Quelle autre aurait seulement songé" à eux ? Mais les phrases revenaient en lui — ayec leur ton de sifflement : , — Encore cette nuit, il n'a pas pu se coucher!,.. Voilà déjà deux fois dans la semaine.

11 ne songeait pas que c'était peut-être une in-, venlion de Baptistine, et que, capable d'avoir la première accusé sa mère, elle pouvait bien aussi mentir par pur plaisir ; mais, bu contraire, il s'affolait.

Ainsi, Marc sortaitia nuit !

Hé bien ! Qu'est-ce que cela prouvait? — Quel rapport entre cela et sa mère? Ne pouvait-il faire son métier ou avoir une maîtresse ! Pourquoi n'aurait-il pas été à St-Sernin comme il l'avait annoncé ! Tous ces gens s'entendaient pour lui enlever le peu de notions qu'il. gardait du bien et de l'honnêteté.

— ' Faites donc attention, on va sortir !

— Quoi, qu'est-ce encore, demanda-t-il.

C'était la foule qui le bousculait sur la place de

Belpech. Marchant sans rien voir, il était .tombé

, en plein milieu des groupes, heurté, stupéfait, ne

comprenant pas pourquoi cette réunion de paysans,

sans prétexte de marché.

— Vous n'attendez pas, lui dit quelqu'un sans le connaître, ils vont passer. C'est si drôle I

— De quoi s'agit-il?

Mais, déjà, son interlocuteur l'avait quille. '

Dans l'air, la dinderelle du clocher sonnait à petits coups égaux, remplissant ratmosphère d'harmoniques joyeuses. Des exclamations, semées de rires épais, les traversaient; il y eut enfin un ah! de bonheur et, dans un brusque mouvement de part et d^autre du portail de l'église, tous les assistants se massèrent. Stéphane poussa un cri. Sur les marches de l'église, une mariée, en blanc, avait apparu au bras de M. Mouillac, tous deux plongés dans un éblouissement de lumière, tandis qu'un rire inextinguible courait autour. '

Derrière eux le cortège de noce, trempé dans une dignilé figée, avançait avec une allure de procession. D'abord la mère Mercier, puis les Camus ravis de la petite fête, un cousin Mouillac, d'autres venus on ne savait trop d'où, tous un peu ahurià la vue de ce concours et supportant avec une g'afrx vite de circonstance les bordées de rires. Dans l'obscurité adoucie du sanctuaire, les cierges tremblotaient sous les courants d'air coînme pris aussi d'hilarité devant cette fleur d'oranger solenn.ellement bénie; et des cris s'élevaient, moqueries étourdissantes. On se poussait pour mieux voir. Une bousculade éclata avec des huées, qui jeta Stéphane au premier rang juste au moment où M. Mouillac

passait auprès de lui. 11 chancela, croyant à une

hallucination.

. Ah! sil avait songé que c'était aujourd'hui le

samedi ! Quelle revanche, ces épousailles grotesques,

ce mari hué par ses prédécesseurs, et cette farce

sinistre et sale accueillant la fondation d'une famille î

M. Mouillac, lui, ne voyait rien, absorbé dans une féhcité de rêve. Seule, Suzanne Mercier aperçut Stéphane et l'ayant dépassé, se retourna pour le regarder avec un rire triomphant. Dans la lueur mauvaise qui éclairait ses traits, on aurait dit qu'elle agitât aussi devant lui le spectre de Ferramus. Gela dura une seconde. Elle disparut, noyée dans le cortège.

La double haie se débandait. On- suivit comme font les gamins derrière les passages de troupe. Celait l'escorte d'honneur inattendue, le pays fêtant les noces après avoir passé par le lit de la femme. Autour de Stéphane, des voix s'élevèrent, les assistants achevant de gouailler :

— Elle y est arrivée, tout de même î

— Faut-il qu'il soit un rude imbécile, ce vieux-là ! D'autres répondaient :

— Un mahn, qui sait : pour coucher avec elle, on peut bien passer une heure avec le curé, histoire de se mettre en appétit!

— Sont-ils dégoûtantSjCes gens de ville! unerognure!

— Il n'y avait que lé beau Ferramus qui manquât à l'appel !

— Bah! faut croire que c'est bon les rognures, puisqu'il s'en est fait venir une autre !

Et brusqueinent les bouches se fendirent dans un rire plus violent que les autres : •

— Tais-toi donc, le fils qui est là, qui écoute!

— C'est-y farce, c'est-y farce î

Stéphane s'était retourné, les poings serrés, pris d'une rage folle. Déjà la bande s'était éparpillée^ laissant à travers les rues une traînée d'exclamations, et c'était de nouveau ce grand bruit rieur du pays qui, au retour du marchç, l'avait déjà épouvanté, le cri d'une agglomération d'êtres contre lesquels il ne pouvait rien, rien que lancer des injures comme il faisait sans atteindre personne ! Celte fois, il était vaincu ; ces voix de paysans, s'associant à la victoirede la iVercier, l'avaient achevé: au moins il voulait savoir SI ces gens riaient pour de bon!

Ses révoltes s'étaient tues, sa conscience aussi; tout . était mort en lui , sauf une dernière lâcheté par laquelle il justifiait sa chute; — il s'imaginai t grâce à elle pré- .parerTéclatanlejustification de leur honneur violé! et il s'en alla a grandes enjambées, avec des gestes détraqués, et dpsmols vagues où sa colère se fondait.

Alors il espionna...

. Un espionnage pitoyable, qui n'avait pour prétexte ni le salut d'une patrie, ni une sauvegarde d'exi^ tence, où tout était infâme, avilissant et lâché; espionna, le cœur crevé d'angoisse, sentant une chose brisée dans sa vie, rien n'éclairant plus Thu miliation de ces heures nouvelles, pas même l'espoir du. relèvement, ou ce vague désir de miracle qui parfois soulève les désespérés !... .

Et ce ne fut d'abord chez lui qu'un acte instinctif, purement inconscient : une folie animale l'y pliait irrésistiblement. On eût dit qu'un devoir impérieux l'attachait à sa mère; il ne pouvait se résigner à la quitter, même du regard, sans cesse tenant ses yeux sur elle, avec une obstination maladroite ; il la suivit dans ses moindres allées et venues, l'escorta dans sa promenade au jardin, l'impatienta par cette persistance à ne point la laisser seule; en même temps,

il avait des allures inquiètes, semblait ruminer des projets graves, oubliait de parler ou de répondre. Même il ne s'accorda pas une heure de répit, mettant une rage à continuer sa surveillance. Quand, après b repas, elle s'étendit dans un fauteuil de la salle pour y dormir, il voulut en faire autant, simuler en face d'elle un repos, et, on dépit de l'engourdissement de la sieste, il resta là, les yeux demi-clos, surveillant son sommeil.

11 la regardait, secoué par de grands frissons d'angoisse.

Si c'était vrai pourtant î

Le visage impassible que gardait M'"- Deschantres, r immobilité de sa pose, l'air de sphinx répandu sur elle lui causaient une épouvante. 11 avait beau s'efforcer d'arracher au masque son secret, il n'y lisait rien. Autrefois, à contempler ces traits aimés, toutes ses angoisses se seraient évanouies; à cette heure, il n'y retrouvait plus que l'effroyable possible!... et son cœur se brisant, il ressentit le même effroi que laissent aux imaginations d'enfants certains crimes monstrueux des légendes antiques.

Une seconde, s'oubliant, il ouvrit complètement les yeux. Alor^, comme si elle eût répondu à un appel, M™* Deschantres ouvrit aussi les siens et ils se fixèrent silencieusement. Sous ce regard qui

paraissait l'interroger, une honte envahit Stéphane; il baissa les paupières et simula la recherche d'une autre position pour son sommeil. Elle, pourtant, retombait dans sa somnolence.

Tout semblait dormir; seul un carillon de mouches volait exaspéré par la lourdeur de l'air. A les voir ainsi reposer, si calmes, on aurait juré qu'une paix profonde était en eux.

L'un et l'autre cependant veillaient.

Lui, se demandait pourquoi le regard de sa mère avait si bien répondu au sien. Si ce repos n'était qu'une duperie !

Ainsi il aurait beau faire, jamais il n'entrerait dans le secret de Tàme où peut-être un autre se tenait !...

11 eut un mouvement violent qui fit craquer sa chaise et parut éveiller encore M"* Deschantres.

— Qu'as-tu? dit-elle.

— Rien, j'étais mal pour dormir.

— C'est pour cela que tu me réveilles? fit-elle d'un ton aigre.

Elle s'était relevée et l'examinait, frappée de la tension de ses traits.

— Tu n'es pas malade, j'espère, demanda-t-elle plus doucement. Depuis ce matin, tu n*es pas comme d'habitude

— C'est la chaleur... je ne sais quoi.

Elle tira sa montre, bâillant.

— Trois heures; tu ne vas pas chez Sidonie?

— NoD, je la gène... nous la gênons.

— Tu crois? Pourquoi...

— Je Tai bien vu, quand vous l'avez invitée.

Au même instant on frappa au volet et la voix grenue de Baptistine s*éleva :

— Est ce qu'il n'y aurait personne, par hasard? M"e Deschantres ouvrit sa fenêtre :

— C'est vous, Mademoiselle: quelles nouvelles ? Baptistine eut un sourire narquois, puis s'effaçant

plus que d'habitude, comme si elle eût redouté une ondée :

— Nous ne pouvons pas venir dîner chez vous demain... D'abord c'est dimanche, vous comprenez; nous n'aimons pas sortir ces jours-là. Puis il y a le dépiquage du maïs au mas Cabardès, notre campagne de Saint-Sernin : il faut bien qu'on soit là pour surveiller...

Elle allait continuer fixant ses yeux sur M"*® Deschantres qui récoutail avec un sourire de désappointement rogue, lorsque tout à coup celle-ci l'interrompit :

— Alors, vous n'aviez pas encore songé au dépiquage ?

— Oh, ce n*est pas moi, bien sûr, mais vous savez

que Sidonie aime à s'occuper de tout : étant chez elle, n'est-ce pas?...

En disant cela elle secoua la tête avec un rire muet, comme si elle eût raconté une chose incroyablement amusante.

— Combien de temps cela dure-t-il donc ces fameux dépiquages ?

— Jusqu'à lundi, mardi peut-être...

— Alors mercredi soir nous vous attendrons, c'est entendu; en serez-vous Mademoiselle? oui? tous les bonheurs...

D'un signe de main brusque, M"® Deschantres la congédia, sans même lui dire bonsoir, recommandant seulement qu'on fît ses amitiés au ménage.

— Ils vous aiment bien, Mademoiselle. Ils sont si gentils tous deux !

Baptistine se retourna comme subitement mordue, et d'une voix rageuse riposta :

— Parbleu, ils ne m'aiment pas tant que vous ne les aimez !

M"*'* Deschantres revint près de Stéphane, qui paraissait n'avoir rien entendu :

— Aimable, leur vieillç, fit-elle avec un sourire de dédain.

Malgré lui il se sentit étonné du calme irnpassible de sa mère, devant des accusations si peu voilées ;

les hésitations des heures dernières le reprirent. Si ce n'était qu'une invention de Baplistine, de cette vieille jalouse et passionnée de discorde ! Sidonie ne l'avait-elle pas dépeinte épiant, mauvaise, joyeuse des disputes ou des injures échangées. Pourquoi ne mentirait-elle pas pour le plaisir de faire mal et de se distraire?

Mais il se sentait quand même emporté par tous ces on-dit immondes qui l'avaient flagellé le matin.

Ah ! cesrumeurs vagues qu'il avait entenduespartout, cet on indéfinissable et terrible, ces accusations sans visage surgissant sans trêve î Où qu'il réfugiât sa pensée, quelque effort tenté, il en revenait toujours là, comme au besoin intense de connaître. La tranquilhté même de sa mère devant Baptistine ne le rassurait plus : si c'était vrai, ne la gardaitelle pas aussi dans l'intimité de leur vie journalière en dépit de l'abandon qu'entraînent les existences communes ?

Sous la poussée de son tourment, il reprit son rôle infâme d'espion, n'en goûtant pas encore l'amertume complète, parce qu'il n'y cherchait que le soulagement d'une souffrance aiguë. Mais il sembla que par le fait même, un mur se fût dressé entre sa mère et lui. Rien que pour cet espionnage tacite,

tout épanchement se serait arrêté sur ses lèvres. Cette flétrissure tuait son amour filial en même temps que son respect. Plus de ces élans d'affection qui jadis remportaient; s'il avait voulu l'appeler maman, ^omme jadis, une pudeur involontaire lui eût serré la gorge: sans un mot, sans un geste, ils étaient devenus séparés, éprouvaient une anxiété, comme s'ils avaient eu le pressentiment d'une chose inconnue descendue entre eux.

La journée passa, très longue, et avec les heures tombantes son inquiétude s'exalta. Toutà l'heure, peutêtre, pondant qu'il dormirait. cet homme viendrait!...

Il eut un sursaut : quel démon le tenait donc pour songer à ces infamies ! Cette terreur de l'attente, il l'avait éprouvée déjà au sortir de chez Mouillac, car en cette journée où la vérité lui avait été jetée au visage, il avait parcouru d'emblée toutes les phases de la voie douloureuse. Maintenant il les recommençait non plus sous le coup d'un accès de fièvre mais lentement, en savourant les angoisses entières.

Pourtant, après le diner, la lampe qui les éclairait de sa lueur jaune lui sembla rassurante, presque paisible. 11 aurait voulu que M'"° Deschantres ne terminât jamais sa lecture, tant le silence les enveloppant laissait tomber de quiétude : même à ne penser à rien, ses paupières s'alourdirent.

Il perdit la noUon du présent, mêlait dans un demi-réVe, les soucis qui Tétreignaient, sa joie de rester au repos, quand M""' Descliantres releva la tête.

— Tu dors, fit-elle, va donc te coucher, j'irai te dire bonsoir.

—.Mais non, nia mère, je n'ai pas sommeil,

— Si, obéis!

n avait cru voir un ordre tacite dans les yeux de sa mère ; brusquement il eut l'idée qu'elle désirait se débarrasser de lui. Alors il voulut résister et immobile, il s'absorba dans la contemplation machinale de la lumière. M'"° Deschanlres se leva.

— Eh bien, voyons, qu'est-ce que tu fais?

L'intonation était si rude qu'il tressaillit. Lentement il monta dans sa chambre. 11 n'avait pas pris de lumière. et le cœur gonflé, commença à- se désha» biller.

Une tristesse l'accablait, volontiers il aurait pleuré sur lui-même. En allant à sa fenêtre pour la fermer, il resta une seconde à regarder le ciel qui, d'un gris lumineux, semblait indéfiniment élevé; on sentait l'horizon se perdre, reposé, -dans l'obscurité ; un chiea aboyait tristement par intervalles et des bruits indis* tincts se levaient dans des recoins d'ombre, mettant une mélancolie à travers la sérénité des choses.

Il eut alors une émotion subite : cette nuit si

paisible semblait le décor rêve de ses peines, la confidente fidèle des veilles attristées... il éprouvait, à la contempler, un immense regret pour sa quiétude perdue, la tranquillité familiale des jours anciens; le passé d'hier l'attirai t. de nouveau; il aurait voulu s'y rattacher violemment en retrouvant ses ignorances. Pourquoi pas ! Ne pouvait-il remonter le courant qui l'emportait? Dans sa mémoire, lui revenaient les imprécations des prêtres contre ceux qui succombent aux tentations, la miséricorde promise à ceux qui luttent, le cortège merveilleux des générosités religieuses dont s'entoure l'Évangile; comme un enfant il se mit à prier, jetant vers la voûte bleue le cri de sa désespérance.

Il invoquait aveuglément Dieu, cet être mystérieux qui nous semble seul agir et seul vrai dès que les moyens terrestres font défaut, et déjà il se sentait retrempé dans une confiance en l'avenir quand la voix de sa mère lui fit pousser un cri de frayeur.

Elle était venue derrière lui, la lampe à la main, encore essoufflée de sa hâte à monter les escaliers.

— Eh bien, Fifi, à quoi songes-tu ! Il ne manquait plus que de te voir prendre froid. Dépèche-toi donc!

Il referma la croisée et tandis qu'elle restait appuyée contre les vitres, les tapotant avec ses doigts, il se* dévêtit, ayant . des lenteurs involon-

taires. Le rappel impatient que M™** Deschanlres battait sur le verre, disait si bien la hâte des minutes, que ses vagues soupçons tont à coup se précis^aient.

— Voilà, ma mère, dit-il enfin, se glissant dans le lit. J'ai fini.

Elle s'était aussitôt retournée :

— AHons, bonsoir, fit-elle.

Très vite, elle effleura son front du bout des lèvres, baiser donné si distraitement qu'il paraissait plutôt sceller une besogne ennuyeuse : et brusquement cela lui rappela l'impression brûlante de celui qu'elle lui avait donné, le soir de leur arrivée à la Vizat. Il n'aurait su pourquoi ce rapprochement ni pourquoi la jalousie qui le saisit en y pensant. Ce fut comme s'il eût pressenti le premier destiné à quelque autre que lui; même il eut une sorte d'hallujcination des yeux. En regardant sa mère traverser hâtivement la chambre, emportant la lumière, celle-ci lui sembla soudain rajeunie, éclairée par une grande joie intérieure ; sous les rayons jaunes de la lampe qu'elle tenait, sa pâleur avait pris des tons plus chauds et elle glissait doucement, avec une légèreté traîtresse qui l'épouvanta ; il n'aurait pu se la représenter autrement si elle eût attendu quelqu'un. 11 croyait impossible qu'elle n'attendit personne...

La chambre se retrouva dans le noir.

11 pensait : si ma mère ne m'avait contraint à me coucher que pour être libre, si cet homme allait venir!... un vertige le prit : les moindres faits, les incidents les plus ordinaires de la vie s'éclairaient ainsi pour lui d'un jour unique : malgré des révoltes dernières, ceFerramus entrait dans sa pensée comme un facteur possible de son existence... Vérité ou mensonge, il en était arrivé à ce point, qu'il n'allait plus pouvoir le séparer de l'idée de sa mère : et pour la première fois, il en prononça le nom dans le silence de son âme !

Alors il fut pris d'une honte, et s'enfonçant la tête dans l'oreiller, il sanglota : jusque-là, par une répugnance dernière aidant à l'excuse de ses lâchetés, il avait .i»-ardé la terreur d'un être vague, plutôt que celle d'une personnalité désignée : un inconnu était entre lui et sa mère, voilà tout. 11 n'avait ni discuté ni réfléchi plus : cette fois, il désignait Marc...

Ainsi son supplice s'affinait, chaque heure amenait une complexité douloureuse plus grande : il voulut séparer Marc et sa mère dans sa pensée, voulut se rappeler son enfance, les heures solitaires de Toulouse; malgré sa volonté, l'image de Ferramus se jeta au travers de ses souvenirs... Songeait-il aux années de Paris, si lointaines déjà que les détails

s'en étaient effacés, il le retrouvait entré son père et elle. Et une colère le saisit d'avoir robs?ssion de sa figure béate de bellâtre qui s'aime : il avait des rages d'impuissant, aurait voulu le souffleter, imaginait des scènes ridicules où il le tuait, le réduisait à rien... malgré tout, la vision restait.

• Il voulut en rire : sa mère, aimer cet être ridicule et laid! se salir au contact de ces vulgarités de rustaud! Allons donc! 11 se retourna sur l'oreiller, essuyant ses larmes, ferma les yeux pour appeler le sommeil et rétrouver au moins dans ces heures le repos des anciens jours : mais un craquement de plancher le fit frissonner.

. n'avait cru distinguer des pas sur le palier de sa mère.

Il se leva éperdu, ayant un tremblement dans les membres et ce frisson à fleur de chair que donnent les émotions trop violentes : puis collnnt son oreille à la serrure, il écouta. 11 n'entendit plus rien. l^Oigtemps il resta là, grelottant en dépit de la chaleur : puis, n'étant pas encore rassuré, il ouvrit la porle, cherchant à voir dans la nuit de l'escalier.

Tout y faisait silence; è entendre le grand calme qui régnait, on aurait juré la maison paisiblement endormie; à force de regarder dans les ténèbres, des lueurs papillotaient devant ses yeux; ses oreilles

bourdonnaient : il eut froid et revint vers son lit. Sous ses pieds nus le plancher craquait de nouveau,

et chaque fois cela lui faisait peur. Même il avait besoin de se rendre compte que c'était bien lui, non pas un autre, qui provoquait ces grincements du bois et recouché, il continua d'écouter.

Alors il perçut des bruits imaginaires : les cris qui parfois traversent l'espace, venant on ne sait d'où, lai causèrent des terreurs : aux. heures sonnantes, il comptait les coups un à un, et jamais il n'avait ainsi vécu le temps. Pourtant sans transition sensible ni

apaisement de souffrance, ses paupières s'appesantirent : il dormit enfin d'un sommeillourd,etjusque dans ce repos, des visions le suivaient, avec le sentiment d'une lassitude et d'un affaissement de son corps. Quand il se réveilla, les rideaux blancs laissaient passer de grandes clartés gaies ; du dehors, avec les rayons de soleil, venaient (Jes chants d'oiseaux, un. remuement de branches, l'agitation des matinées d'été. A demi inconscient, il trouva délicieux de se sentir léger, en pleine lumière; tout à coup il s'étonna-: déjà huit heures ! Jamais encorç il ne s'était éveillé si tardivement : depuis une heure* sa mère devait l'attendre : pour ce retard, il crut sa journée dérangée, ne comprenant point qu'il ait pu dormir aussi longuement. 11 se hâta, voulant rattraper le

temps perdu, alluma le feu, fit chauffer le lait, s'impatienta de ne pouvoir aller plus vite. Pourvu que sa mère né fût pas mécontente ! Il résolut même d'aller s'excuser, remonta Tescalier, sautant les marches de deux en deux et, tout inquiet, frappa chez elle.

Rien ne répondit : il la crut endormie, et succombant encore à la fatigue de la veille qui l'avait obligée a raccourcir sa veillée : pourtant, pour s'assurer qu'elle était là, il frappa de nouveau.

Dans son angoisse, tandis que le même silence restait, il eut soudain Fintuition qu'elle était partie dès le matin, la nuit peut-être! N'avait-il pas entendu des pas ? Ah ! Thorrible fatalité ! Si peu suffisait donc pour le faire tomber de nouveau dans sa torture ! Elle dormait derrière cette porte, et parce qu'elle ne s'éveillait pas, il en était à la croire absente, partie en quête de cet homme ! 11 voulut faire taire l'acte d'accusation que son cœur brusquement avait crié. Quand elle serait sortie, quoi d'étonnant, n'était-il pas en retard lui-même ? Allons donc, des folies, tout cela, un reste des cauchemars de la nuit. Il n'avait qu'à redescendre tranquillement, sans préoccupations ; mais au lieu de quitter ce seuil, il restait : on eût dit qu'une main de fer l'y rivait et il se sentait pleinement repris par le cycle abominable.

Celte porte le tentait: il en subissait la fascination: c'était si aisé de forcer la serrure et d'entrer, pour savoir !

Savoir ! Ce mot depuis trois jours l'entraînait comme un mirage décevant : à chaque tentation nouvelle il s'agilait devant ses yeux, le dévorait de désir et celte fois encore il allait succomber, quand il eut une réaction brusque : il ne voulut pas» En entrant, il aurait cru franchir ce dernier pas, derrière lequel ne se trouvent ni retour ni sauvetage possibles. Et il descendit, lentement, dans la salle à manger.

La tiédeur de l'air y pénétrait : avec elle, ces caresses matinales que les verdures envoient. Cela donnait l'envie de vivre dans une insouciance frileuse. Il éprouva un désir de s'abandonner : l'agitation de son âme était un non-sens : dans un éclair* de raison, il eut la clairvoyance de ce qu'il faisait.

Ainsi, il en était là : espionner sa mère.

C'était là cette besogne monstrueuse à laquelle il était attelé. Depuis la veille, il espionnait !

Une amertume indicible l'étrangla. Sa conscience saignait. 11 n'était même pas aveuglé par la colère : point de passion pour lui forger des prétextes ou une excuse. C'était une déchéance irrémédiable qui pesait sur lui : pour une défaillance d'un jour, rien de son honnêteté ne subsistait plus.

Et rhorrible de sa situation', c'est qu'il n'éprouvait point de remords. Il aurait voulu se frapper la poitrine, pleurer de honte, demander pardon de cette insulte à sa mère, la plus haute, la plus pure des femmes, et rien en lui ne résonnait. 11 était changé en pierre, " sa tête seule agissait. C'était une lutte effrayante, sa volonté criant merci et le flagellant ; son cœur restant feirmé sans un mouvement de regret ni de i^éparation l Même peu à peu la tentation revint plus forte, intolérable; il remonta, vaincu, de nouveau frappa doucement, espérant encore une réponse, et comme le même silence lui rép.ondait, lentement, il fit.tourner ' le pêne de la serrure et regarda par la porte entrebâillée.

î^a chambre était vide. — Il eut un cri :

— Mon Dieu ! elle est là-bas !

Puis brusquement il descendit l'escalier et courut vers Belpech. Pas une seconde il n'avait hésité : elle avait dû partir du côté de cet homme, et à travers l'essoufflement de sa course, il ne pouvait s'empêcher d'injurier ce misérable qui lui volait sa mère, sa tranquillité, ^:es heures de joie, tout! Ah! s'il avait pu le briser, comme les branches qu'il arrachait aux buissons en passant! Quand le souffle lui manquait, il s'arrêtait une seconde, puis il repartait, emporté par une hâte toujours plus grande. 11 s'imaginait

presque qu'en arrivant cinq minutes plus tôt de grands malheurs seraient épargnés.

Dans les rues de Belpech seulement il reprit haleine, ne sachant plus : les miisons le déroutaient : où aller? Il était venu sous le coup d'une colère, sans réfléchir, et maintenant, il sentait entre eux et lui un grand voile impénétrable jeté : ils étalent là, peut-être, derrière ces murs, ces volets clos, ces façades endormies, ou là encore, ou là...

Des murs, c'était tout : il ne les trouverait jamais; il fut pris de découragement et de désolation. Son . impuissance le tuait et, machinalement, il parcourait les chemins connus, la mairie, la place, comme au temps où il allait chez Sidonie, quand sur les marches de l'église il les aperçut. Il ne s'était pas trompé : elle causait avec lui. Alors il crut quelque chose rompu dans son être et qu'il allait mourir. Sans se presser maintenant, ne cessant point de les regarder, il s'approcha. Eux ne le voyaient pas, absorbés dans leur intimité. Et tout à coup, quand il fut derrière eux, il eut une exclamation de colère terrible :

— Qu'est-ce que vousfaites là, vous, avec mamère?

Le médecin s'était retourné, surpris par cet éclat de voix ; puis, reconnaissant Stéphane, il eut un rire

niais :

— Je me liens prêt à vous apprendre la politesse, mon cousin !

11 se retourna vers M"* Deschantres, et ajouta à mi-voix :

— Vous l'avez donc dressé comme chien de garde? Elle répliqua rudement:

— Un roquet, vous voulez dire !

Et, se tournant vers Stéphane:

— Ton cousin demandait de tes nouvelles. Tu as une aimable façon de lui en être reconnaissant. Je m'en souviendrai. A mercredi, Marc, n'est-ce pas ? Mercredi soir, sans faute.

Elle lui tendit la main qu'il secoua.

— Mercredi, oui, répondit Ferramus. Sans rancune, cousin. Qu'avez-vous ce matin ? vous feriez mieux de venir chez Sidonie.

11 eut de nouveau son sourire béat :

— Quel drôle d'être vous faites, tout de même ! Et il tourna le dos, l'air heureux et semblant se

soucier de ce garçon comme d'une chiquenaude.

Lui restait devant sa mère, stupéfait, ne sachant que penser. Un lourd silence se fit entre eux, que M"'*' Deschantres rompit enfin.

— Une autre fois, cela ne se renouvellera plus, fit-elle d'un ton sec, j'y veillerai. Entrons à la messe, c'est dimanche !

Des heures, des journées lassantes, dont chaque seconde semblait traîner à plaisir et pendre au dessus du vide avant de s'y effacer pour jamais : elle, gardant toujours une assurance rigide, lui, attelé à ses doutes avec une exaspération d'attente, mordu par des jalousies vaines et des désespoirs étoutïés.

Etceperpétuelballottemententre l'incertitude douloureuse et l'espionnage infâme achevaient peu à peu l'œuvre néfaste : sa conscience s'était tue : une décomposition morale s'accomplissait dans cette àme d'enfant, ses scrupules s'effritaient : il se ruait à la vérité avec une rage de bète, sourd aux révoltes de sa délicatesse comme aux derniers accès de raison saine durant lesquels il rêvait de sa mère chaste, très haute en sa vertu.

Depuis la messe entendue en commun, le dimanche précédent, leur vie était entrée dans une phase nou-

velle. M"'^ Deschantres ne paraissait point avoir pardonné à son fils sa sortie violente, lui, restait blessé avec une rancune exacerbée contre cet homme, cause unique de ses souffrances et de^ chocs se faisaient entre eux deux, rapides, tout de

suite étouffés. Ils causaient par phrases brèves et lourdes, avec de dures sonorités dans la voix, une amertume qui empoisonnait leurs pensées.

Plus le temps avançait, plus ils devenaient hos-^ ,tiles.

Chez M'""^ Deschantres une inquiétude mécontente, (Jes colères mal réprimées contre cet enfant qu'elle ne retrouvait plus docile.

Chez Stéphane, une acuité de perceptions, un ergotage maladif à propos des faits, une logique impitoyable qui le poussait à la rencontre des ques-. lions sacrilèges.

Gouite à goutte comme un fiel, la conviction entrait en lui. 11 n'aurait su dire à propos de . quoi, si c'était pour tel regard ennuyé surpris chez sa mère, pour telle phrase, tel souvenir précisé mieux dans sa mémoire, mais il en arrivait, à de certaines heures, à ressentir l'impression de la certitude, et telle était sa misère qu'il la souhaitait presque, la préférant aux supphces lents du doute...

Pourtant, malgré tout, l'idée que sa mère avait un

amant était un problème auquel il ne s*accoutumait point. Chaque fois' qu'il y pensait, il en revenait aux révoltes primordiales, trop humilié par cette chute possible, sentant qu'il en serait éclaboussé à n'oser plus lever la tète !

Et il la revoyait durant cet office du dimanche , qu'il avait écouté, lui, le cœur encore haletant de co- .

1ère ; il la revoyait agenouillée, le visage dans les ." mains, semblant absorbée par une extase, quelque vision divine immatérialisant son être..: Comédies alors ces prières, cette ferveur grave qu'aucun n'égalait, comédies où Dieu serait' pris pour sauvegarde ! Allons donc ! .

11 aurait tout admis, mais cela, ces hypocrisies gratuites, ce jeu des choses saintes, cet abaissement au mensonge inutile, il ne pouvait pas : c'eût été trop de honte à la fois. Il s'y refusait avec un élan, cherchant à s'arracher à la nuit abominable où son cceur se débattait !

Cependant sous l'impulsion de l'idée fixe, ses pudeurs une à une s'effaçaient. Maintenant, des images . infâmes le poursuivaient. 11 s'y accoutumait, perdant sa chasteté d'esprit si étrangement gardée, et c'était une chose inouïe, ces premières révélations . de l'amour à un cœur d'homme vierge, allant des hontes de l'adultère pressenti à l'évocation de bruta-

lités sensuelles. Même comme les ignorants, il en exagérait les bassesses humiliantes, mêlant au peu qu'il en savait les sourdes excitations de sa chair et, à travers ses dégoûts, il arrivait à être mordu, lui aussi, par un vague désir de choses défendues...

Ainsi, c'était cela l'amour! Cela dont le nom jadis le faisait songer, mettant en son ànie des rayonnements d'aube ; cela qui l'avait fait tressaillir en écoutant Mouillac lui conter ses attentes, cela qu'il s'était imaginé rencontrer quand, dans les tiédeurs amol^ lissantes des soirs, une grande douceur l'envahissait ; l'amour cela, quelle chute !

Alors il en arriva à des susceptibilités irraisonnées, des nervosités sans cause.

Le mardi soir, après le repas. M""® Deschanlres lui parla de son père. Elle était ravivée par ces souvenirs.

Son mari était âgé déjà quand ils s'étaient fiancés. Elle habitait Versailles, encore pensionnaire dans un couvent que des religieuses auguslines menaient ; une prison, ce couvent, bordée derrière les murs par les grands ombrages de l'avenue de Paris...

— Quand, durant nos promenades, il passait à cheval avec un chquetis de sabre, toutes mes amies m'enviaient et j'étais si fière que je l'aimais!...

Ce simple mot « je l'aimais » qu'elle prononçait

avec une sorte d'ironie suffit à bouleverser Stéphane: il se leva brusquement et marcha dehors... au hasard — malgré lui, pensant aussi au mort.

Son père !...

11 le retrouvait très lointain, déjà souffreteux et cassé, comme les malades que le gâtisme prend dans la force de Tâge et qui se révoltent avec des efforts inutiles contre le retour à Tenfance. L'œil clair, un perpétuel sérieux sur le visage, une tristesse dont le farouche écartait. Point d'affection pour son enfant, la même froideur rebutante que chez M™® Deschantres, car il semblait que dans le ménage tout fût desséché par une politesse sans trêve, si bien qu'à sa mort, après la grosse émotion causée par toute vie qui disparaît, après l'attirail noir des enterrements, on n'avait point senti de vide mais plutôt un soulagement à une gêne inexpliquée...

Ce soir-là, pour la première fois, en songeant à ce disparu si inutile dans sa vie, Stéphane éprouva brusquement la sensation d'un soutien évanoui ; on eût dit qu'il devinait combien la vie est dure à ceux qui n'ont point de père, l'accueil revéche qu'elle fait aux jeunes, riches de leur bon vouloir et des inexpériences de vingt ans. Quelqu'un manquait dans sa demeure, un être qui, par sa seule présence, eût évité les catastrophes possibles, écarté les terreurs

de riieure présente, et comme M"*'' Deschantres, il se mit à en appeler au passé, ce passé toujours regretté, ayant des visions de temps heureux où un beau cavalier caracolait devant une bande de fillettes en noir que des sœurs escortaient.

■ Elle l'aimait !

Qui sait! comédie peut-être, comédie cette affection rétrospective, comme les effusions de piété, les religiosités affichées.

Quoiqu'il fît, où qu'il se réfugiât, le doute accusait toujours au fond de lui, tenace, torturant. Justement, comme il errait, luttant contre l'envahissement des soupçons, il entendit des pas et fut pris de frayeur. Il se retourna, car dans la nuit, les moin- • dres bruits le remplissaient maintenant de terreurs inexpliquées... A quelques mètres de lui un homme venait avec une démarche lente et d'un coup d'œil il le reconnut; c'était Ferramus, lui !... à cette heure, 11 crut défaillir et emporté par un mouvement de rage, l'appela :

— Holà ! cousin.

L'ombre ne répondit pas, mais disparut dans un taillis noir.

Pourtant, il ne s'était pas trompé, c'était le médecin, pas un autre, et il allait crier de nouveau quand il comprit sa sottise. Il venait de l'avertir lui-

même qu'il montait la garde. Quoi d'étonnant alors que celui-ci eût rebroussé chemin ?

Et soudain il se trouva encore naïf, par trop gamin, joué ; décidément il ne savait pas bien son métier, il n'espionnait pas en silencieux et se vendait à la première attaque : il fallait changer, faire mieux... Maintenant qu'il sentait ce Ferramus. rôder autour de leur demeure, il devenait exaspéré et en rentrant, il frappa la porte avec violence, s'amusant à faire grincer les verrous qu'il mettait.

— Pourquoi fermer si tôt? demanda M™® Deschàntres qui, paisible, lisait un journal.

— On ne sait pas, répondit-il, des gens peuvent passer le soir et nous voler.

En disant cela, sa voix s'étranglait et il s'acharnait à faire tourner le pêne avec la grosse tleîy comme pour affirmer son chez lui, montrer qu'il savait se barricader, contre l'ennemi envahissant. Puis il monta dans sa chambre, voulant simuler le sommeil et attendre.

— Bonsoir, ma mère.

— Tu vas te coucher plus vite que d'habitude.

— Je suis las, dit-il.

— Alors bonsoir, répondit-elle sèchement.

Mais au bout d'une heure de veille dans son lit, il fut pris d'une invincible torpeur. Depuis trois nuits "

il n'avait donni qu'à peine; la fatigue de tant d'heures douloureuses l'accablait, il succomba, s'imaginant encore dans ses rêves surveiller la mai' son et empêcher quelqu'un d'entrer.

A l'aube seulement il s'éveilla.

Alors il s'emporta contre lui-même, s'en voulant de cette nuit passée dans l'inaction. Ah ! les heures où il gémissait d'espionner sa mère, comme elles étaient loin désormais ! ni remords, ni chagrin, seulement l'inavouable vouloir de la surprendre.

Il s'habilla très vite, et descendit. En allant ouvrir la porte il fut stupéfait, les verrous n'étaient plus poussés.

Ou sa mère était sortie, ou quelqu'un était entré. Une logique impitoyable l'emprisonnait dans ce dilemme ; cela coïncidait si brutalement avec la rencontre de Ferramus qu'il en demeura anéanti.

Si seulement un vagabond, l'être sans feu ni lieu qui passe de nuit, était venu les piller, il aurait été soulagé, presque content. 11 parcourut la salle à manger, la cuisine, cherchant en vain une trace d'effraction, mais tout était en ordre, méthodiquement fermé comme d'habitude; point de milieu, sa mère ou cet homme ! et de trouver toutes choses dans le classement parfait, il s'irrita. Cet ordre ne cadrait plus avec sa vie, il s'y trouvait dépaysé,

UN SIMPLE â03

haïssait celle habitude d'autrefois comme une obsession ; il voulut y échapper, aller dehors, respirer un peu de raison dans la fraîcheur matinale du jour qui se levait, quand dans le couloir d'entrée il se heurta à M"** Deschantres.

L'un et l'autre eurent un brusque mouvement étonné et se regardèrent.

Elle descendait encore en vêtements de nuit, à demi dévêtue, et semblait embarrassée de cette rencontre inattendue.

— Ah ! te voilà, fit-elle lentement.

— Oui, je me suis levé.

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, il eut une phrase brève :

— Vous savez qu'on est entré cette nuit ; je viens de trouver les verrous tirés.

M"'"" Deschantres eut un sursaut à peine réprimé. Elle réphqua d'un ton un peu plus bas :

— Oui, je descendais pour les refermer.

Stéphane eut un verlige.

— Qui ? Qui était-ce ?

Elle répondit rudement :

— Est-ce que ça te regarde : on dirait que tu deviens peureux, cela manquait pour faire de toi une fille !

11 la regarda alors avec une expression navrante :

— Hé bien, oui, j'ai peur ! s'écria-t-il.

Cela était parti de ses lèvres, arraché par l'angoisse inouïe où elle le tenait suspendu avec ses mots à double sens, et dans ce cri il avait jeté toutes ses terreurs, n'ayant même plus la pudeur de les cëlér devant sa mère, mais celle-ci eut un rire méprisant :

— 11 n'y a pas de quoi : c'est moi qui suis descendue ayant cru entendre appeler au feu : j'ai oublié dej*efermer, et m'en étant souveiïue, je redescendais...

Elle avait repris une tranquillité railleuse pour raconter cela, comme s'il se fût agi de la chose la plus naturelle du monde et, en remontant, elle cohtinua :

— Puisque tu es déjà debout, inutile que je les pousse, ces fameux verrous ! pour une demi-nuit passée portes ouvertes, j'espère bien que tu ne feras pas une maladie, ce serait trop bèlë...

Stéphane demeura immobile, la regardant disparaître : cette fois, sa mère lui avait menti.

11 se dit cela froidement : c'eût été un fait indifférent, ne le touchant en rien, il aurait gardé la même impassibilité. Rien ne lui prouvait ce mensonge, mais il savait que cela était, que sa mère n'était point descendue. A l'agitation sans trêve, au nervosisme maladif des journées dernières venait soudain de faire place un calme effrayant.

Quand la fille vint apporter de la métairie le lait du matin, il demanda indifféremment :

— Y a-t-il eu le feu quelque part, cette nuit ? Elle répondit :

— Nous n'avons rien entendu.

* A une autre heure, cela l'aurait bouleversé: cette fois il s'y attendait, n'ayant posé sa question que par acquit de conscience : ce n'était pas un renseignement, mais une vérification qu'il cherchait.

Toute la journée, il s'enfonça dans une lecture et resta muet. 11 ne souffrait pas, n'existait pas, était : plutôt une machine surchauffée qui, au premier ' choc, éclatera. Tout en lui était si raidi qu'il frisait l'inconscience : il en était à ce point de tension extrême des facultés qu'elles se balancent exactement en é(|uilibre instable.

11 aurait pu dire d'avance que le lendemain, son espionnage serait clos : même il se sentait un peu acteur, justicier, paradant devant lui-même avec une pose enfantine et ces défaillances d'orgueil qui font de l'àme leur jouet dans les heures critiques.

• Un temps gris : depuis la veille, le vent d'autan . soufflait en bise, enveloppant les murailles de gémissements tristes. Les arbres se courbaient avec des teintes noires, et des rafales de poussière venaient de l'aire, faisant craqueler les vitrés comme

SOUS le choc des grêlons : lui, d'ordinaire sensitif aux variations soudaines de lumière et de soleil, se trouvait bien, ne s'apercevait pas de la mélancolie d'automne que le ciel répandait.

On était au mercredi. Vers six heures, Sidonie et Baplistine arrivèrent pour le fameux dîner déjà remis deux fois. Baplistine avait abandoilné le bonnet de tulle blanc pour en revêtir un autre noir, à nœuds de faille. Un chàle de deuil luisait sur ses épaules , accentuant leur maigreur décharnée : Sidonie, au contraire, en vieille robe de chaque jour, avait une évidente mauvaise humeur dans la mise, un air rechigné d'enfant mal élevé qu'on traîne...

Elles trouvèrent Stéphane seul, dans la salle ù manger. 11 répondit aux bonjours avec embarras, puis s'assit et resta silencieux. Sidonie crut liro dans cet accueil un ressentiment, à propos des incidents de la Mercier, mais il n'y pensait point : tant que le médecin ne serait pas là, il lui semblait que personne ne serait venu. Même par contenance, il continua de tourner les pages du livre ouvert devant lui, uniquement pour mettre dans la pièce le bruit des feuillets remués.

Baplistine alors, ne pouvant rester en place, inspecta le couvert mis.

— Voyez donc, Sidonie, ils ont apporté du linge damassé : c'est joli, hein?

Sidonie ne daigna point regarder.

— A la campagne, c'est bien inutile, fit-elle distraitement.

— Cela n'empêche pas qu'il soit bon d'en avoir, à condition de ne point le faire ronger par le lessus, comme c'est arrivé pour le vôtre.

Et, comme Sidonie ne répondait pas :

— Vous souvenez-vous que vous l'avez fait brûler pour votre début de ménagère ?

— Parbleu, fit celle-ci aigrement, si on comptait aussi tout ce que vous avez abimé î

Mais M'"' Deschantres les interrompit, entrant enfin avec le médecin qu'elle avait aperçu dehors arrivant de la chasse.

— Entrez, cousin, vous n'êtes pas en retard.

Très gracieuse, elle salua les deux femmes :

— Oh ! Mademoiselle, que c'est aimable à vous ! Puis elle chercha des veux son fils :

— Vous savez, dit-elle, se tournant vers le médecin, que j'ai ses excuses à vous offrir,

Stéphane s'était levé tout à coup.

— Vous dites, ma mère ?

. — Je dis que tu m'as priée de faire tes excuses à ton cousin.

M. Ferramus s'écria :

— Par exemple, à quoi bon î

Mais Sidonie l'interrompit.

— A quel propos, des excuses ?

— Rien, un enfantillage, n'en parlons plus.

— Si, parlons-en, répliqua M"® Deschantres en fixant Sidonie avec un air de défi. Stéphane a omis dimanche dernier de saluer pohmont votre mari. A son âge, on ne devrait plus avoir besoin de notions de savoir-vivre. Voilà pourtant le résultat des peines que je me suis données pour lui î

— Vraiment ? dit Sidonie, pensive.

Baplisline éleva sa voix aigrelette :

— Je n'en crois rien: bien sur. M, Stéphane est mieux élevé que vous ne le diles.

Le médecin eut alor.s un mouvement de dépit.

— Laissons cela, je vous prie ; parlons d'autre chose. J'ai tué deux perdreaux.

Un diner sans cordialité, avec des affeclalions de politesses cérémonieuses, d'aménilés guindées. Vers la fin pourtant, le mutisme de Stéphane exaspéra ^jme Deschantres : devant tous, elle Tinterrogea :

— Qu'as-tu aujourd'hui à faire cette tète ?

11 répondit qu'il souffrait de migraine : il se retirerait tout à l'heure, si on le voulait Wen.

— Ah- ! la migraine ! s'écria Baptisline, un mal de famille, alors ?

— Certainement, répliqua le médecin; cela se transmet comme d'autres maladies, et il indiqua des remèdes : compresses d'eau sédative, bains de pied,

repos absolu dans l'obscurité, essayer de dormir, éviter le bruit.

Il se tourna vers M™" Deschantres.

-T- Vous devriez m'appeler, quand. vous en avez; je vous en débarrasserais très vite, en une heure ou deux.

Elle eut un air de martyre résignée.

— Je vous dérangerais trop souvent.

— Du tout, les vacances sont des vacances pour tous, même pour les médecins : on ne fait pas de maladies pendant ce temps-là, tout au plus des enfants l

11 eut son rire éclatant de gaieté, et, en pouffant, donnait des secousses qui faisaient danser les verres avec un cliquetis. Mais Stéphane s'élait levé, Déci- * dément, il se sentait pris et allait suivre les prescriptions de M. Ferramus.

— Ne vous tourmentez pas, manière, je dormirai, . ce sera passé demain.

Ou s'était dérangé de table, sous le coup d'une inquiétude subite :Je médecin voulut taler son pouls.

— Un peu d'agitation, rien de grave, non, rien de grave...

Sidonie, à son tour, lui serra la main et, le fixant, lui demanda à demi voix :

— 0^ 6st-ce que vous avez donc ?

— La migraine, je vous l'ai dit.

Elle haussa les épaules.

— A d'autres, fit-elle. Dormez bien tout de même. 11 sortit, entendant derrière lui la conversation se

ranimer.

Baplistine se fendait d'amabilités sur son compte, et la voix de M*^ Deschantres s'élevait :

— Oui, Mademoiselle, je me suis sacrifiée à lui. je crains pourtant qu'il n'arrive jamais à vous ressembler.

11 y eut un rii*e bruyant... puis plus rien. 11 monta.

11 avait besoin d'être seul, de retomber dans l'attente solitaire où sa journée s'était consumée. Pourquoi s'était-il retiré? il ne le savait même pas, restait sans plan préconçu, obéissant à ses impulsions machinales avec une confiance aveugle. 11 était convaincu que cette nuit serait la dernière où il traînerait ses doutes et ne tremblait pas, n'examinant aucune éventuahté possible.

11 s'étendit tout habillé sur son ht, ferma les yeux. Aucun sommeil. 11 avait laissé sa fenêtre ouverte et

écoutait les bruits du dehors, la vague agitation des feuilles sous la pluie tombante : par moment arrivaient aussi des éclats de voix, le rire de Ferramus qu'il reconnaissait d'instinct entre tous.

Vers dix heures, il entendit ouvrir la porte. La voix sèche dé Baptistine s'élevait pour dire adieu : puis des pas, sa mère venue frapper très légèrement pour savoir s'il dormait déjà. Il ne répondit pas, alors elle redescendit. De nouveau le silence se fit.

11 lui semblait s'enfoncer daos des ténèbres , une frayeur mystérieuse le remplissait comme si quelque événement terrible se fût approché de lui, et peu à peu son cœur se mit à battre, une grande agitation s'empara de lui: il aurait voulu marcher, se démener, mais il eut la crainte de faire du bruit, et resta immobile.

Une heure, une heure et demie du même silence tiède : une torpeur le saisit, il eut beau se secouer, ses paupières s'étaient alourdies, il entra dans un demi-rêve et s'endormit enfin d'un sommeil lourd....

Il s'éveilla croyant avoir longuement dormi, et brusquement il se redressa sur son séant. Un vent très froid entrait par la fenêtre ouverte, lui causant un tremblement nerveux.

En dépit de Tétourdissement vague que laissent toujours les sommeils lourds de fièvre, il n'eut pas une seconde d'hésitation ni de regret pour son abandon momentané. Il avait la conscience nette que rien ne se passerait cette nuit sans qu'il ne le sût et, tout de suite, il voulut reprendre sa faction, dominé par les mêmes volitions automatiques qui, depuis le matin, le faisaient agir...

Quelle heure pouvait-il être ? Immobile, il attendit les sonneries de l'horloge qui lui viendraient de Belpech. Depuis longtemps les Ferramus avaient dû quitter la maison. En s'endormant il avait eu la

perception nette de leur départ. Après seulement, tout s'était effacé dans Fapaisement des rêves : il était resté ainsi pendant des heures, deux ou trois peut-être..., et comme il se sentait encore ensommeillé il quitta son lit, lentement se dirigea vers la fenêtre pour respirer mieux et s'y remettre.

Dehors, la nuit s'éclairait de lueurs pâles. La pluie avait cessé, seules des gouttes glissant des feuilles à intervalles lents mettaient un léger crépitement sur terre.

Autour de la demeure, devant les massifs d'arbres, une ombre inpénétrable régnait : dans les lointains seulement, ces noirs viraient au gris. On eût dit des estompes floconneuses tracées autour des silhouettes d'horizon ; et ce qui le frappa le plus fut l'immense silence reposant sur l'étendue, un silence que rien ne troublait, ni bruits d'êtres, ni sifflements de bise, ni cris d'insecte, une sorte de recueillement religieux qui planait au dessus des choses, donnant dans l'obscurité la sensation tragique d'un drame prochain,

11 songeait, guettant la cloche de l'église.

Avant le lever du jour, il fallait qu'il sût enfin ! Un hasard allait venir, lequel ? peu importait, mais ce hasard l'aiderait fatalement. Il n'avait même point d'anxiété; malgré la fièvre qui lui mettait des brûlures

sur la cbair, il semblait encore plus calme que dans le jour, raisonnait sa situation avec une logique tranchante et sans faux-fuyants, éprouvait presque une satisfaction à l'idée que tout à l'heure c'en serait fait de son espionnage et de ses doutes...

Très lente, dans l'éloignement de la nuit, une horloge tinta un premier quart. 11 écoula anxieusement, espérant qu'il s'en ajouterait d'autres et que la sonnerie d'heure suivrait... rien : de nouveau le silence s'étendait.

Il fut désappointé ; trois au*?3s quarts à attendre pour savoir s'il devait se presser ou s'il pouvait prendre son temps ! Alors il se plut à suivre de la pensée le retour des invités : Sidonie et Baptistine, continuant sans doute d'agiter l'irritante question du linge damassé, le médecin allant de son côté avec l'ennui de leurs disputes. Avait-on seulement été dupe de sa migraine ? En répondant à Sidonie il s'était senti rougir. 11 s'en voulait de cette rougeur bête comme d'une faute. Mentir ne lui était rien ; au contraire, cet involontaire aveu lui pesait comme une carte mal jouée...

Et distraitement, dans sa rêverie, il s'était appuyé sur le chambranle, penchant le corps au dehors pour se sentir mieux enVeloppé des caresses de l'air froid, quand au dessous de sa croisée, à la cham-

bre de sa mère, il aperçut un peu de lumière qui passait.

Malgré lui, il eut un brusque mouvement. Sans connaître au j'uste l'heure, il la savait tardive. M™*I)escliantres n'ayant point Tliabitude de prolonger ses lectures si avant dans la nuit, une telle veille rétonnait.

11 réfléchit : peut-être s'était-elle trouvée souffrante; une insomnie était possible, ou bien sa lampe brûlait encore, oubliée par mégarde dans l'envahissement du premier sommeil : pourtant il continuait à regarder, s'obstinanl dans ses questions, quand des menus détails le frappèrent.

Contre l'habitude, les volets étaient fermés. Seule une planche de l'un des vantaux, partie sans doute un jour de vent d'autan, laissait passage à la clarté.

Cela formait par terre une longue barre à peine large ; et des deux côtés, à distances inégales, il y avait deux autres points lumineux produits par les trous qui servent à retenir les l)atlants aux murs.

Dès lors il examina ces trois taches avec une tension d'esprit obstinée, connue si dans ces choses insignifiantes quelque révélation grave avait pu se cacher. Il les détaillait avec une minutie de procureur; sans accepter ni rejeter l'indisposition de sa mère, il ne s'arrêtait qu'aux faits matériels, et vus

par lui; en ceux-là seuls il avait foi. Et soudain, tandis qu'il continuait de surveiller le sol, il tressaillit; l'une des lueurs projetées, correspondant à Tun des trous des volets, avait disparu.

Donc on marchait dans la chambre. Qui ?

Sa mère? ou quelqu'un d'autre?

Brusquement, l'hypothèse que le médecin pouvait être là avait surgi dans sa pensée, raccrochée à ce simple hasard. 11 ne se révolta point contre elle, n'eut ni défaillance, ni douleur; du moment que lui, Stéphane, était là veillant, cette présence de l'autre dans la chambre était possible... probable même.

Pourtant, il se redressa ; dans cette nuit où son avenir se jouait, il n'aurait rien voulu abandonner à l'excitation de la fièvre. 11 avait beau se sentir fort et armé de volontés aveugles, il ne fallait point qu'il perdit ses minutes en divagations inutiles. D'autres choses avaient pu causer cette éclipse momentanée; une simple feuille, passant dans sa chute devant le rayon de lumière, une des l)ranches de la glycine interceptant l'orifice du vantail à l'extérieur, un déplacement de rideau...Alorsil s'absorba dans sa conlemplation,secouéparune attente un peu nerveuse.

Par terre, la tache avait reparu; une seconde fois, ellj .s'évanouit, puis au bout d'un instant se remit à briller.

Gerlainement on marchait. Jamais il n'aurait pu admettre une telle répétition réglementée d'un même fait sous l'influence de causes fortuites et pour se convaincre, arrêtant le bruit de sa respira- . tion, il scruta le calme de la nuit, cherchant à distinguer un bruit de pas, des voix, des craquements, quelque chose l'assurant que sa mère n'était point seule, et que cet homme se trouvait près d'elle !

Le même silence qu'avant : en dehors de lui rien rie répondait. Il avait les oreilles bourdonnantes, à ■ chacune de ses pulsations entendait l'affluX de sang montant à son cerveau, et cela remplissait pour lui l'obscurité de bruits étranges qu'il ne savait plus distinguer des réels. Très loin, Thorloge sonna la demie...

Il respira ; il n'était réveillé que depuis un quart d'heure ! Grâce à la surexcitation cérébrale où il se .trouvait, aux déductions multiples auxquelles il se livrait sans répit, il avait cru le temps écoulé, bien plus long. Dieu merci ! des heures étaient devant lui.

Cependant son inquiétude augmentait. L'idée que Ferramus pouvait être au dessous de lui l'agitait sourdement. 11 colla l'oreille contre terre. Mais le plancher, comme dans les vieilles demeures à formidables charpentes, ne lui livra rien. Lassé, il se rapprocha de la croisée et attendit.

Tout à coup, il crut distinguer un bruit de voix : hallucination ou rêve ! Pourtant il n'hésita pas; la certitude était entrée en lui, fatale, attendue presque.

Un homme était avec sa mère !

Ferramus, pas un autre.

A cette pensée effroyable, il n'eut même pas un mouvement de recul; mais un désir fou lui vint d'entendre encore, de voir de ses yeux, d'aller jusqu'au bout de la vérité, sans en perdre une parcelle ; et brusquement il se pencha vers le vide...

Au dessous de lui, la lumière passait à travers la fente du volet, avec des teintes affaiblies, et cela l'appelait comme un aimant.

Il rêvait de voir par là, d'avoir enfin ce témoignage des yeux, le plus sûr de tous, semble-t-il. Pris d'attirance, il se pencha encore plus bas, haletait, le corps plié en deux. Déjà, en allongeant à peine la miain, il la plongeait dans la lueur; alors il continua de descendre, ayant cette fois des gestes félins, une prudence lente, le besoin de s'aguerrir progressivement devant ce trou noir au dessus duquel il pendait; mais à mi-chemin, il s'arrêta'épuisé. 11 éprouvait des suées brusques à l'idée de tomber en bas ; grâce à l'obscurité, le sol semblait s'enfoncer très loin, comme au fond d'un gouffre subitement creusé; il s'effraya.

Des secondes d'immobilité torturante qui lui semblèrent horriblement allongées...

11 retenait son souffle, écoutait vainement. Et il désespéra d'arriver à voir, des douleurs aiguës le prenant dans les muscles, avec des fourmillements qui le paralysaient; se haussant brusquement, il dut se retrouver dans la chambre, et, meurtri de fatigue, reprendre haleine.

Cet homme était là : qui le prouvait? Rien, un bruit si peu distinct qu'il pouvait en douter, cette lumière filtrant à la croisée de sa mère, et pourtant sa conviction était faite, indéracinable; il jouissait d'une double vue et le même désir que tout à l'heure, le ramena invinciblement à la fenêtre ; il voulait voir par 'ce volet entrebâillé, ne rien perdre de ce qu'il pressentait ; de nouveau il s'inclina vers le vide.

Il s'était dressé sur la pointe des pieds, ne tenant plus au plancher que par un miracle d'équilibre, et des mains, il s'accrocha à la glycine, tàtant dans l'obscurité pour trouver un appui. Il avait la tête congestionnée, le corps brisé par l'angle du chambranle ; malgré tout, il arriva à replonger sa main dans la clarté, comme avant, mais resta là, hésitant entre la frayeur du vide et sa volonté furieuse.

Si seulement les volets eussent été ouverts, il

aurait pu distinguer un va-el^vient, peut-être des formes d'ombres, ou encore il aurait suivi par terre le drame se passant là... Seule la lueur filtrait toujours

. très douce, semblant un rayonnement d'étoiles, la gardienne des rêves paisibles plutôt qu'une surveil-

, lante de nuit d'amour.

Pourtant comme il restait ainsi suspendu, il .

• distingua encore un bruit, bruit de baisers, cette fois.

Aucun doute : il n'aurait pu le confondre avec lin des murmures de la nuit- ou le battement de ses tempes, c'était bien des baisers que cqt homme donnait ou recevait, et cela fut pour lui comme un coup de fouet. Brusquement il lâcha pied dans la chambre, tout entier vers le vide, retenu seulement par la glycine et le frottement du chambranh\

Alors il' éprouva une impression de soulagement.

• Il arrivait, touchait au volet, et déjà il tendait le cou, se croyant au but, quand la branche de glycine plia légèrement.

Il eut une secousse nerveuse, croyant crouler en ' bas, et d'un bond se rejetant en arrière, se raccrocha à la croisée.

11 était devenu très pâle, ses jambes fléchissaient. Ce danger qui venait de l'effleurer l'anéantissait, et quand il se rapprocha une troisième fois, attiré

2âl

toujours par la lueur fascinante, le vide lui jeta son épouvante : il n'osa plus tenter...

Son impuissance l'ejcaspéra ; il fallait à tout prix . qu'il s'assurât : il ne pouvait ni rester là^ inacftif, ni . espérer une solution inattendue, et tout à coup, il s'étonna : comment n'avait-il pas songé à descendre jusqu'à la chambre de sa mère : au moins, s'il n'ar-, rivait pas à voir, il entendrait. Tout de suite, à tâtons, il alla dans l'escalier, descendit les marches : • il avait peur'de rompre le silence, et chaque fois • qu'il posait son pied par terre, restait une seconde avec l'angoisse d'un craquement possible du plan- • cher : arrivé au paher de M™'' Deschantres, il colla son oreille contre la porte...

11 tressaillit : eïicore il avait entendu des bruits, de baisers donnés, un chuchotement de voix basses, des mots soufflé^ sans doute dans les alanguisse-* menls du lit, et cela lui arrivait, indistinct comme un bourdonnement... S'il avait voulu douter, c'était fini ; il ne le pouvait plus.

Il n'eut qu'une simple secousse passagère : soudainement, le visage figé, les muscles raides, il continua d'écouter. Ses nerfs étaient parvenus à un* tel excès de tension qu'il semblait un somnambule lucide; dans cette constatation effroyable, définitive, seule une extraordinaire impression de soulagement

le dominait. 11 était au bout, il avait fait ce qu'il voulait, il savait.,. En même temps, une énergie sombre s'était emparée de lui ; et une sorte de joie, à la fois délirante et raisonnée le prenait, à l'idée que Vautre désormais ne pourrait plus sortir de la

chambre sans le rencontrer face à face, lui î la justice !...

Elle venait donc, la justice ! Enfin !

Finies les hésitations, finis les tourments, le supphce de mentir. Les comptes allaient se rendre, et avec un bonheur terrifiant, il fêtait celte fatalité mettant tôt ou tard la main au collet des maudits pour niveler d'un coup l'inégalité des sorts ! Oui ! Dieu merci, ce n'était pas un rêve, la vengeance était là!!... Mais tout à coup, comme il s'emportait dans l'idée de cette expiation, il pàlil.

Derrière la porte, il avait entendu des craquements de plancher, le lit remué par des secousses brutales, comme un bruit d'altercations, des exclamations étouffées... Devinant ce qui s'accomplissait, pour la première fois il se rappela sa mère...

Elle, avec cet homme !

Alors il eut envie de s'écarter : ces grincements mettalent en lui une colère formidable contre Ferramus, et au moment de reculer, il se révolta. Non, rester là, jusqu'au bout, il était venu pour cela, pour être

le témoin, rinstniment devengeance et de justice. 11 fallait qu'il restât, quoi qu'il se passât ♦

Ah ! lui faire payer tout en une seconde : et il eut un mauvais rire ; tout à l'heure, ce serait son tour !

11 y eut un arrêt, un assoupissement d'un instant, puis les bruits reprirent, comme si les deux amants étaient eux aussi saisis de rage, galvanisés dans une dernière excitation, et soudain le silence tomba, un silence écrasant... morne,..

Stéphane écoulait toujours.

Dans le couloir, une température fade que traversaient les odeurs de graines germées venant du grenier.

l'no sueur perlait sur son front, et dans ce calme brusquement revenu, il se demanda ce qu'ils pouvaient bien devenir, pour qu'on n'entendît plus ni baisers, ni remuements, ni paroles basses... mais l'absence de bruit persista ; ils dormaient sans doute, lassés de tout à l'heure...

Alors, lui s'adossa au mur, les bras croisés.

Il attendait. Rien n'aurait pu le faire partir de là : sa mission de justicier le rivait aveuglément à cette garde infâme montée devant la porte de sa mère, tandis qu'elle couchait avec son amant. 11 ne ressentait aucune douleur, était dur et froid comme le

glaive d'acier qui doit tuer la victime. Dans celte situation effrayante où il se débattait, il gardait seulement.la haine de l'homme, haine qui grandissait avec l'attente, haine de faible que les événements ont jeté hors des gonds et qui marche devant lui, les yeux fermés, culbutant tout jusqu'à ce qu'il soit exterminé lui-même...

Eux dormaient : et c'était long... long, cet inter valle mis dans leur nuitée. Il en vivait les heures décuples, n'ayant même plus la ressource de voir le •ciel ou d'interroger les horloges, enfermé qu'il était dans l'obscurité tiède de ce paher d'escalier. A mesure que le temps passait, sa volonté se tendait encore plus : l'idée de la vengeance se cristallisait dans son cerveau : elle devenait le point unique... absolu. C'était bon de souffrir quîind il se débattait dans les doutes ou les ignominies de l'espionnage, mais maintenant qu'il avait devant lui la liberté, le bonheur d'achever cet homme ! il se livrait tout entier à une jouissance infernale, à la fois joie et douleur, qui l'enivrait...

De nouveau, il tressaillit. Le lit s'était réveillé et des craquements recommencèrent, cette fois plus fréquents, avec des frissonnements exaspérés : lui s'était remis à la porte, ne perdant aucun soupir, ayant l'intuition des étreintes, des délires où ils

s'emportaient et il se demandait si cela aurait une fin, remué malgré cette impassibilité inouïe où il se tenait depuis vingt -quatre heures. Sa rancune s'exaltait : comme il ferait payer double tout à l'heure, comme il allait sauter à la gorge de cet homnie et le tuer !

Car il le tuerait, c'était inévitable, fatal ; rien que cela pouvait expier suffisamment. Le tuer ! quel soulagemenl.il écoutait avec une folie d'attention, se pénétrait de cet amour, en savourait la longueur, se trempait avec délices dans l'horrible constatation.

Même il avait une acuité de perception inaccoutumée, suivant les moindres détails, et quand ils cessèrent, il s'effraya de les voir se rendormir * encore : mais ce délai lui fut épargné : il les entendit se parler, une causerie à voix basse, comme après une cérémonie religieuse, et tout à coup il distingua le remue-ménage des draps froissés, l'honime quittant le lit, se promenant dans la chambre pour retrouver ses vêtements : il percevait le grincement du double bouton sur le col pendant qu'il remettait sa chemise, le bruit du pantalon tombant à terre au moment où il le reprenait sur une chaise ; puis ce fut le tour des bottines, s'y reprenant à deux fois pour Tune d'elles avec de gros soupirs, des soupirs de fatigue, à cause de son corps plié...

Une joie féroce envahissait Stéphane, 11 réfléchissait: dans cinq minutes il aura mis songiletet son vêtement, il ouvrira la porte et je me trouverai devant lui. Ensuite... ce sera le passé enterré, des nuits où Ton pourra enfin dormir, la liberté, Tautrefois retrouvés... Mais tout à coup, en même temps que les bottines du médecin grinçaient, il distingua des piétinements légers, sa mère qui, pieds nus, avait dû se lever et encore un bruit de baiser, Tadieu d'amoureux que l'aube dérange, la clôture d'une nuit heureuse. Alors il eut peur.

Devant sa mère, il n'osait plus rien. L'idée qu'en chemise elle allait paraître au seuil accompagnant Ferramus, qu'elle aussi le surprendrait dans cette veillée innomable, le bouleversa. Une lutte s'élevait en lui entre sa vengeance à satisfaire et cette honte à subir. Et quand ils s'approchèrent de la porte se donnant rendez-vous pour le vendredi suivant, cette honte l'emporta : il descendit, ouvrit et referma doucement l'entrée et alla se blottir dans un angle de la Vizat, résolu d'y. attendre.

Au moins là, Ferramus passerait seul, sa mère ne soupçonnerait rien : ni témoins ni pudeurs pour l'arrêter. Seulement, dans la fraîcheur de l'air, il fut pris de frissons : la fièvre l'emportait, il dut se raidir, pris de la frayeur d'une défaillance.

Dans la maison une vague agitation s'était produite : la lumière avait disparu de la chambre de M"'' Deschantres, apparaissait au dessus de la porte du couloir. Ferramus devait descendre maintenant, M™* Deschantres l'éclairant la lampe à la main : une descente très lente, car il semblait à Stéphane qu'elle durât depuis un siècle.

Que pouvaient-ils faire pour s'attarder à ce point ? Si Marc était remonté par hasard ! ou bien s'éternisait-il dans les adieux, les pressentant derniers ? et quand Stéphane distingua des pas dans le corridor, il eut une involontaire mise en garde, se préparant à la lutte.

A cette seconde seulement, il s'aperçut qu'il n'avait même pas songé à prendre une arme, une clef, un couteau, quoi que ce fut : mais cela ne l'impressionna point ; il se sentait de force à abattre l'hercule. Pourvu qu'il arrivât à lui jeter les mains autour du cou, il serrerait et rien au monde ne pourrait plus l'en empêcher, il serrerait jusqu'à ce que l'agonie vint, agonie délicieuse dont l'idée le grisait.

Enfin la porte s'ouvrit.

Stéphane eut un brusque raidissement de son être : il avait cessé de grelotter, gardait les yeux fixes, était hypnotisé par la volonté unique qui le tenait ; aucun muscle de son visage n'aurait pu

228 UN SIiMPLE

bouger, seule le tenait la crainte qu'il ne pût aller jusqu'au bout.

Ferramus parut sur le seuil le dos encore éclairé par la lampe. Il ferma à son tour la porte : puis, une minute, resta immobile regardant le ciel. D'un geste machinal il fouillait sa poche ; quand il y eut trouvé une cigarette il l'alluma. Enfin avec une lenteur béate, une délectation de chair repue et comblée, il s'avança, longea la maison, obliqua vers Stéphane, le frôla presque...

Alors, en cet instant où il le tenait devant lui, presque souffle à souffle, quelque chose d'inouï se passa en Stéphane : il voulut tendre les bras, le saisir pour l'étouffer, mais ses bras restèrent immobiles, il voulut crier, sa voix ne sortit pas : c'était la revanche brusque des nerfs, une paralysie momentanée, toute volonté interrompue et tandis qu'il s'abattait sur le sol évanoui, l'autre, Ferramus, s'en allait de son même pas lassé, avec ce sifflotemerit heureux qu'il avait coutume de faire dans ses promenades, alternant son refrain avec les bouffées de cigarette qui, chaque fois, mettaient un point rouge dans la nuit, toujours plus lointain...

Quand Stéphane revint à lui, Ferramus avait disparu!...

11 se mit à courir.

Il cherchait cet homme, voulait le retrouver, lui rendre au centuple ce qu'il souffrait. Il le cherchait parce qu'il aurait voulu le traquer comme une béte fauve, le tuer... Il ne savait plus ce qu'il faisait ni ce qu'il devenait, mais il courait toujours affolé comme un oiseau de nuit, allant dans tous les sens, parcourant cent mètres dans une direction, puis revenant bride abattue pour recommencer dans une autre.

Il délirait, se jetait dans les ténèbres, marchant devantlui, enligne droite, sans attention pour les taillis qui le fustigeaient, pour les haies qui le déchiraient, pour les pierres contre lesquelles il se heurtait : par moment, tout son corps se projetait en avanl dans un élan si brusque, qu'on aurait cru qu'il allait s'aplatir sur le sol et s'y briser : mais il rattrapait

réquilibre dans un ressaut et continuait de courir, 11 courrait ainsi jusqu'à en perdre le souffle, jusqu'à expirer de fatigue, mais il lui fallait cet homme, il le voulait, il l'aurait I

Où était-il? Où avait-il pu se cacher dans quel trou infime, dans quel recoin de bois ?

Quand, au bout d'une piste, il se heurtait à la route vide, il. avait un arrêt soudain, paraissait égaré, ivre, et tout autour, jetait des regards éperdus. Ensuite il repartait, revenant sur ses pas, ou coupant court par les champs, et la même recherche effarée recommençait, en même temps qu'une colère formidable s'élevait en lui !

Une colère contre ce voleur immonde, contre les arbres qui pouvaient le cacher, contre la nuit opaque qui, dans les fouillis de bois, devenait impénétrable, contre le pays qui, là-bas, endormi sous les lueurs d'étoiles, semblait, par son silence, insulter à ce qu'il souffrait; une colère, contre sa mère, contre luimême, contre tout!

11 avait un besoin impérieux de crier, de casser, de briser; et il s'exaspérait de ses recherches vaines. Comment cet homme avait-il fait pour lui échapper ainsi? Cela tenait du sortilège ou du cauchemar. Etait-il lui-même éveillé, ou dormait-il ? Si tout cela n'était qu'une crise de folie, ou un accès de fièvre

TJN SIMPLE 2BÏ

chaude?... Pourtant, il se ta tait ; tout était bien réel autour de lui ; il pensait, il savait qui il cherchait dans les ténèbres ! aucun doute possible, il souffrait vraiment, il courait vraiment/...

Alors, il fallait qu'il trouvât : dùt-il s'y acharner la nuit entière, battre chaque buisson, il y arriverait, il l'aurait ! il partirait plutôt jusqu'à Belpech, jusqu'à Saint-Sernin, jusqu'au bout du pays !

Et toujours rien devant lui, rien que l'obscurité traîtresse de la nuit, des lignes blanchâtres de chemins, sur lesquelles des ombres d'arbres tombaient, causant des mirages de formes humaines qui l'attiraient avec une espérance désordonnée, des espaces labourés ayant sous les pâleurs vagues du crépuscule un aspect de champs sinistres, et à travers lesquels il trébuchait : du noir partout, sans cesse du noir, ce noir dans lequel on se réfugie impunément, braconnier ou fuyard lâche !...

Une fois seulement, sans savoir comment, il arriva au confluent de la Vie-Siège et de l'Hers. Les deux rivières se joignaient là, l'une bruyante, avec des" remous d'écume argentée, l'autre presque silencieuse, faisant de loin en loin des clapotements sourds, et sous les rayons de lune cela formait un Y à reflets d'acier, luisant comme des tranchants de glaive.

11 s*arrèla une seconde, saisi par la peur superstitieuse de celle eau qui, près des rives, se confondait presque avec la terre. C'était la première voix répondant à son délire dans cette nuit sans nom, il lui trouvait quelque chose de prophétique et de menaçant, puis il repartit, résolu de ne plus revenir de ce côté, tant il craignait d'entendre à , nouveau ce bruit d'onde qui passe...

/ Rien, toujours rien! ses forces s'épuisaient; une! fatigue poignante l'étreignait ; il se sentait devenir pesant comme si ses pieds eussent été fixés à des blocs de plomb. Quand même il continuait; chaque fois que son allure s'attardait, il avait un halètement brusque et s'élançait de nouveau.

A un moment,, il s'arrêta : il avait enfin cru l'apercevoir; il poussa une clameur dans la nuit :

— Attends- moi, lâche ! lâche !

Mais en s'approchant, il vit qu'il s'était trompé. Ce qu'il avait pris pour un homme n'était qu'un tronc de saule déjà" ébranché !...

Alors, il continua, -criant de toutes ses forces :

— Marc ! Marc !

Et à chaque pas il répétait ce mot, le proférant avec une accentuation tragique :

— Marc! Marc!

Sa pauvre, voix d'enfant malingre s'éraillait, à

demi étranglée dans sa. gorge; mais il ne cessait

pas, jetant toujours la même phrase vers les ténèbres, et rien ! rien ! pas même l'écho pour lui répondre, le silence mystique de la nuit raillant sa • , désolation, ses colères sans effets, ses cris perdusdans le. vide, son rôle de justicier inutile, seule^ dans la nuit impassible, la campagne continuant de dormir de son sommeil bienheureux !....

• Tout à coup, il butta contre une racine et s'écroula tout de son long dans un fossé ; il essaya de se relever, voulut appeler, mais n'y arriva point ; sa vue était trouble, ses membres n'obéissaient plus, une angoisse innomable l'envahit, il perdit encçre connaissance*...

Quand il revint à lui, des buées grises couraient au dessus de sa tété, et vers l'est, de grandes traînées roses illuminaient le ciel. C'était une aube paisible, un retour triomphant du soleil. Après les ondées de la nuit, et comme pour le fètec, de partout des senteurs s'élevaient plus pénétrantes : chaque branche fumait, des oiseaux chantaient, les brouillards se levaient avec une lenteur de fantômes ; il faisait frais, une fraîcheur douce semblant une caresse qui effleure...

11 respira longuement, ouvrit les yeux, et regarda. D'abord il ne comprit pas ce qu'il faisait dans ce-

fossé, avec ses vêtements en lambeaux, tout grelottant • de rosée et de boue humide. Son malaise était si grand qu'il ne pouvait remuer et qu'une mort lente semblait lui venir. Puis il se souvint et revit Teffroyable nuit dans un rêve.

Donc sa mère était tombée là !

Son cœur se brisait. 11 souffrait autant que s'il l'eût perdue à la suite de quelque catastrophe inouïe. Elle qui avait rempli sa vie, été sa lumière, son maitre, sa pensée unique, elle, si adorée! mise si haut qu'elle lui semblait d'essence supérieure et qu'il n'osait point l'embrasser, elle était perdue... morte !

Mon Dieu, si elle n'avait été que morte, mais abaissée là, croulée dans une pareille ordure !...

Il était soulevé de dégoût, désespéré; morte cette vertu qui était sa vraie foi à lui ; morte cette dignité dont l'existence de sa mère semblait l'éclatante affirmation. Mort aussi l'honneur !

Et l'horrible de cette souffrance, c'est qu'elle était irrémédiable. Ils auraient beau vivre désormais sans tache, se réfugier dans un désert, se cacher au bout du monde, rien n'empêcherait cela d'avoir été! Mort, l'honneur! mort, le respect, la honte demeurée seule, une honte à n'oser même plus rester tête debout devant les domestiques !

UN SIMPLE 2fô

Ah f s'il avait pu seulement mourir dans ce fossé, ne plus savoir, ne plus être ! ne plus sentir la vérité implacable collée à lui, être usé par elle tout de snile î...

Pour la première fois, l'idée de l'anéantissement, du retour au rien, à l'impassibilité des pierres et des substances matérielles, lui apparût sereine et consolante. Lui, si croyant, en oubliait les prestigieuses promesses de l'Evangile, l'immortalité rêvée, et pris d'un grand désir de mort, ne voyait plus dans celle-ci qu'un sommeil comme celui de tout à l'heure, sans douleur ni conscience, le sommeil indéfini des choses inertes!...

Il ne bougea point, restant toujours étendu dans l'herbe. Au dessus de lui, quand il ouvrait les yeux, à travers le fourmillement des feuilles d'un arbre, il entrevoyait le ciel d'un bleu clair qu'illuminaient des vapeurs blanches trouées par les rayons. Le jour achevait son lever splendide, l'éveil de la terre finissait, les teintes s'accentuaient très douces avec des transparences lumineuses.

Et il ne comprenait point qu'on pût souffrir à ce point quand autour de lui tant de gaietés rayonnaient, la gaieté sereine des plantes, la gaieté de l'espace ensoleillé, la gaieté du ciel qui monte sans fin dans un éblouissement. C'était d'hier encore ses

promenades le long de la Vie-Siège, quand il s'énamourait des éveils d'aube, quand la poésie des heures matinales lu,i gonflait le cœur; aujourd'hui, rien de changé dans ces mêmes ravissements ; lui seul enfoncé dans la honte, Seigneur! enfoncé à • s'y noyer !

Il s'emporta : qu'avait-il fait poUr mériter cela ! Où était cette Providence à laquelle il avait cru ? Où était Dieu, puisqu'il souffrait ?

Œil pour œil, dent pour dent, soit ! mais lui n'avait pas commis de crimes, il avait été chaste, humble et il disait :

— C'est impossible, cela ne se peut pas !

saisi d'un besoin immodéré de nier Dieu, de nier sa souffrance, de nier tout; à travers ces négations désordonnées, il ne gardait plus qu'une ineffaçable impression de solitude. Car il était bien seul désormais, sans père ni mère ! perdu dans l'immensité . qui, au dessus de sa tête, rayonnait impassible, sans se douter de ses agonies.

Tout à coup, il essuya ses larmes et fut pris de panique. Sur le chemin quelqu'un venait dont il . entendait le pas. lent et rythmé. Pas de vieux en sabots ; un paysan sans doute qui s'en allait aux champs dans la fraîcheur du matin.

L'homme longeait la lisière, contre le fossé, et de

loin, apercevant une» forme d'être roulé dans l'herbe, avait cru à un rôdeur, quelque voleur de pommes de terre ou de potager. En passant contre Stéphane il

l'interpella rudement voulant voir qui c'était :

-T- Hé ! là-bas, qu'est-ce que vous faites à dormir de si bon malin sur la roule ?

Stéphane s'était retourné très pâle, et brusquement l'homme le reconnut.

— Tiens, c'est vous, M. Deschantres! excusez, je vous prenais pour un autre.

C'était le grand-père du fermier de la Vizat, un vieux qui, depuis quinze ans travaillait sur le sol de^ Ferramus; leur disputant chaque fois, avec la même àpreté, les moitiés de bénéfices.

. Stéphane le salua.

— Bonjour Pelilon ! . .

— Qu'est-ce que vous faites donc là ?

— Vous voyez, j'étais, couché ; il fait très bon à cette heure.

Alors le vieux fit claquer sa langue contre son palais d'un air de doute :

—-Tout de même. Monsieur Deschantres, faut pas se laisser aller comme ça, on y prendrait mal, savez-vous, dans cette rosée.

Et, tout en s'en allant, avec des hochements de tête, il répéta :

— Tout de même, il ne faut pas se laisser aUer comme ça !

11 disait vrai, sans savoir. A quoi bon ces divagations, ces pleurs de fille ? Stéphane eut alors un grand etïort de volonté, comme fouetté subitement par celte phrase inconsciente. U se leva, et commença de marcher.

Ses jambes tremblaient sous lui; il avait des frissons, la sensation d'un vide dans le cerveau et les objets semblaient tourner autour de lui.

11 songeait maintenant à ce qu'il allait faire avec cet homme, l'amant de sa mère.

D'abord, en dépit du sang-froid presque retrouvé, et des premières secousses subies, rien qu'en pensant à lui, une colère le gonflait, une de ces colères silencieuses qui veillent indéfiniment avec la haine. Il n'accusait pas sa mère, y répugnant par um» étrange compromission de son cœur, il n'accusait que lui, ce maudit*

Lui seul avait fait leur bonheur perdu, son respect filial mort, et sa mère égarée : par lui, rien que par lui, cette honte qu'il buvait comme un fiel, cet incroyable effondrement de ce qu'il aimait !'

Cet homme était la cause de tout ! Encore s'il eût été beau, généreux; mais non, l'être abject, vulgaire, le bellâtre nul et crevant d'égoïsme; uu

lâche qui, la nuit, forçait les portes et se sauvait ensuite comme un voleur ! Passe encore de tomber, mais tomber dans celte boue i

Tout en Stéphane se révoltait; pour satisfaire cet homme sa mère s'était livrée ; pour la satisfaction de cet homme, c'en était fait de son intérieur et de sa quiétude; à la chair omnipotente de cet homme, on avait tout sacrifié : lui, sa mère, même Thonneur ! Pouah !

Comme durant la course affolée de la nuit, il eut de nouveau la même pensée terrible : le tuer !...

Supprimer en lui ce séjour à la Vizat, quitter ensuite le pays en n'ayant plus que le souvenir, rien de plus... Qu'est-ce que le souvenir lorsque rien de vivant ne s'y rattache? Est-ce qu'on se souvient des cauchemars qui pourtant font claquer les dents de terreur ?

Le tuer — il se répétait cela comme un enfant, n'ayant même pas conscience de la chose effroyable qu'est la suppression d'un homme, ignorant du moyen, grisé seulement par cette pensée qu'avec l'amant de sa mère disparu, l'incroyable déchirement qu'il ressentait s'évanouirait!...

Tout à coup, il eut un haussement d'épaules désespéré ; le tuer ! est-ce qu'il le pouvait seulement?

Tout à l'heure il irait le. trouver, lui crierait à laface sa lâcheté, le souffletterait ; l'autre, cet hercule, d'uii revers de la main le jetterait à bas eh s'en moquant; on rirait; cette fois, la clabauderie du pays serait convaincue; d'un bout de la plaine à l'autre, ce ne seraient plus les doutes ni les suppositions vagues qui se lèveraient, mais les aveux du fils !

Alors, rester impassible, dévorer sa honte, être silencieux, simuler l'ignorance, subir l'implacable nécessité du lait!

Qui oserait donc jurer ce courage-là possible ?

Ou bien dire à sa mère qu'il savait tout, l'obliger à se ressaisir elle-même après cette défaillance inouïe, remplacer le père disparu, la justice nécessaire...., ■ Mais si elle s'y refusait, de quel droit commanderait-il? Et quelle vie serait la leur?

El l*ien en dehors de celle alternative — se taire ou avouer à sa mère son espionnage ignoble. Pas unie lueur pour lui donner son espérance. 11 se trouvait tellement acculé dans l'horrible qu'il en était aveugle et n'escomptait même plus le hasard.

11 rebroussa chemin, résolu de ne pas rentrer encore ; plus lard il reviendrait, s'imaginail-il, plus il aurait de chance de trouver quelque choso. Il était impossible que cet étal pût durer; Dieu, les

événements, n'importe quoi y mettraient ordre. Machinalement il reprit sa route habituelle, se dirigeant vers la Vie-Siège.

Mais à la limite des oseraies, quand il aperçut la rivière qui glissait moirée d'ombres vertes et incertaines, celle-ci lui fit de nouveau peur.

L'eau l'attirait à elle, si transparente, si claire, avec des murmures partout où les galets la froissaient; elle lui rappelait les matinées passées là les baignades délicieuses où sa chair était caressée doucement, un monde de choses futiles et délicates dont le parfum lui était resté : elle était le repos, la solution rêvée, attirante... et lui, subissait sa faiscination, éprouvant un attendrissement involontaire. C'est vrai qu'il avait été heureux autrefois. Ah! l'arrivée au pays, quand il avait vu se dérouler devant lui Belpech et sa plaine hérissée de verdures, les après-midi tièdes où près de Sidonie il s'abandonnait à des confidences ! Et son désastre se grandissait de tous ces bonheurs finis, sa rage fondait en un immense regret, il redevenait craintif, chargé d'un tel fardeau qu'il rêvait seulement de le déposer là doucement, dans l'oubli de Teau chantante...

11 recula brusquement : il ne fallait plus qu'il revînt là, mieux valait rentrer. A quoi bon ottendre encore, écouter cette voix étrange qui le tentait ?

11 partit, baissant la tète comme tm vieux : dix ans de plus pesaient sur ses épaules, une langueur vagne s'était répandue dans ses membres, l'esprit était vaincu, lecorpsseul allait encorepar une force d'inertie : en approchant de la Vizal, il défaillait d'angoisse.

La-bas, la maison s'éveillait sous les caresses lumineuses du soleil avec ses crépis blancs, les taches multicolores que le foni et la paille mettaient dans les combles, les découpures noires des charpentes de la remise. Jamais elle n'avait eu l'air si jeune... Dans la cour, comme au jour de leur première venue, il y avail un grand tumulte joyeux, des bêlements, des piaillements de volailles, Thallali sonore des coqs, ce remue-ménage bigarré des basses-cours qui jettent au loin leur bruit discordant. Même la ferme s'était animée, ce jour-là étant jour de dépiquage, une activité s'était emparée des vieux bâtiments, une charretée de tiges de maïs revenait, cahotant dans les ornières, et c'était partout comme l'épanouissement de l'été, des récoltes mûres, des richesses enfin données à pleine main par la terre que le soleil avait gonflée !...

Lui, achevait d'avancer, sentant la cruelle ironie des choses et il n'avait point de résolutions ni de volontés arrêtées, seulement un immense désir de fuir quand la fille de la ferme l'interpella :

— Ah ! Monsieur Deschantres, vous avez joliment raison de rentrer ! Madame a été aux cent coups, en apercevant que votre lit n'était pas défait !

Il pressa le pas, arriva au seuil, et tout à coup au moment d'entrer, se trouva face à face avec sa mère.

Elle l'attendait sans doute, et l'apercevant eut une explosion de colère.

— Ah! te voilà, où as-tu passé la nuit? Qu'as-tu fait pour revenir mis comme un mendiant. Il ne manquait plus que ces escapades pour t'achever. Mais réponds donc? s'écria-t-elle, furieuse de son mutisme. Si tu ne réponds pas je t'enfermerai chaque soir. Au moins je serai sûre que tu ne vas pas rôder auprès de je ne sais qui, ou de je ne sais quoi !

Sous cette dernière torture, il eut alors un mouvement de révolte, et regardant sa mère dans les yeux :

— Je ne sais ce que vous voulez dire, dit-il froidement, je ne crois pas pourtant que cette nuit je vous aie dérangée !

Mais en prononçant ce mot dérangée, à l'idée de la chose immonde dont il aurait pu troubler l'accompKssement, la phrase s'élouffa dans sa gorge, il eut un sanglot rauque, et se précipitant dans l'escaher couinit d'une traite dans sa chambre.

Elle était encore comme il l'avait laissée, le lit non découvert mais défoncé sous le poids de son corps, la fenêtre ouverte au large laissant passer maintenant la pleine lumière ; même elle gardait, sous" ces caresses de soleil une allure chantante presque virginale, avec les rideaux blancs, le parquet de sapin blanchi à force de lavages, la paille Manche des chaises... Et c'était comme la gaieté des choses qui dehors l'avait frappé au cœur, se continuant, là, ^ jusque dans cet asile où il tentait de se. réfugier;

Dès Son entrée, il courut aux croisées voulant fermer.-Tant de clarté lui faisait mal, il avait un ' i besoin impérieux d'obscurité Dans les ténèbres seulement il s'imaginait pouvoir se reprendre et trouver une solution à l'impasse formidable où le àort l'avait jeté. Mais en se penchant sur le chambraole pour atteindre les volets, il se surprit dans

la même situation que la nuit lorsqu'il cherchait à découvrir cet homme I Alors une telle horreur s'empara de lui qu'il en resta une seconde effaré, contemplant au dessous la glycine, la fenêtre de sa mère, tous ces témoins inertes dans lesquels il croyait ressaisir encore un relenJL d'infamieS... puis il ferma violemment, ivre de colère contre c*es souvenirs qu'il allait désormais retrouver embusqués en chaque coin de la maison. 11 aurait voulu les qtrangler, brûler la ferme pour les brûler avec elle, et dans l'obsession de son impuissance, il s'affala sur le lit avec . une nouvelle crise de sanglots nerveux qui le secouaient irrésistiblenient, où, pour la première fois, il épandait son désespoir effroyable de savoir !

Ah! savoir, quelle torture !

N'avoir même plus une hypothèse où rafraîchir sa pensée, être étranglé par la nécessité logique du fait! S'il avait pu douter seulement, voir cette certitude effleurée par un soupçon, quelque chose lui permet- .tant de se raccrocher à quoi que ce fût. Non ! il sa- .vait!...

Et une rage le prit contre lui-même : pourquoi s'était-il obstiné dans son espionnage? Pourquoi avait-il obéi à ces suggestions infâmes que lui soufflait sans doute un démon jiour le jouer ! c'était sa faute à lui! s'il ne doutait plus !

Douter! avoir encore le droit de se dire : ce n'est pas vrai î Croire qu'on est simplement fou. mais qu'il existe certainement une issue heureuse, sentir quand même devant soi deux routes possibles dont l'une est lumineuse, reposante, et entre les deux hésiter. quelles délices!

Délices! ces angoises, qui jusqu'à la veille l'avaient secoué au point d'annihiler en lui toute sensation morale! délices, cette'série d'étapes durant lesquelles, pièce à pièce, son âme s'était disloquée sans que rien en fût épargné, ni respect familial, ni franchise, ni conscience ! Délices, tout cela, qu'il se rappelait comme un ciel perdu !

L'imbécile! qui de ses propres mains s'était acharné à les détruire, au lieu de subir l'assaut en s'en remettant de la guérison à l'impassibilité du temps! Tout s'use avec les jours; faute d'aliments, son doute serait mort, mortes aussi ces horreurs, car du moment qu'on les ignore, c'est comme si elles n'étaient pas : morts le doute, la souffrance, l'angoisse innomable, tandis que maintenant, il ne pouvait pas ne pas savoir. Le fait l'anéantissait ; il avait beau fermer les yeux, protester, regretter, fuir... il savait.

Et c'était abominable cette certitude !

Dès lors qu'une seule accusation se trouvait véri-

fléo, toutes les autres l'étaient. Ce n'était plus seuleuieiit ce qu'il avait vu cette nuit auquel il devait croire, c'étaient encore les allégations de là-bas, les insinuations de Baptistine, dont les phrases louches lui revenaient :

« C'est à Paris qu'il a si bien appris la charité ! — C'est étonnant comme il se complaît dans ses vieilles affections. — On est si content de renouer entre parents quand on a été séparé longtemps... »

Et chacune signifiait la même chose, montrait dans cet amour, l'épisode renouvelé d'une liaison traînée à Paris et autre part. Jusqu'aux paroles mêmes de sa mère qui se dressaient accusatrices. Brusquement elle cessait d'être à ses yeux la victime excusable d'entraînements momentanés ou de volontés rudes pour devenir l'acteur principal et comme l'origine responsable de ces turpitudes.

De fait il ne se trompait point, elle l'avait toujours aimé, ce Ferramus ; elle l'avait aimé quand, étudiant, il venait en enfant de ki maison s'asseoir à la table de M. Deschantres, plus tard aussi quand ils s'étaient retrouvés à Xancv. Si elle n'avait aimé que lui! Mais c'avait été un dévei*gondage de conduite tuant du même coup l'honneur et la carrière du mari ; elle s'était servie aux officiers comme une fille, jusqu'à ce qu'enfin, écœuré de dégoût et de

chagrin, celui-ci l'ail laissée veuve, relombanl brusr^ quement dans l'oubli de la quarantaine avouée et de la misère proche.

Et c'était cela la cause des relations parsemées ou équivoques, des brouilles systématiques avec la famille; jusqu'à Ferramus qui, pris d'un accès de pudeur, avait gardé le silence, ne voulant point mêler cette maîtresse passée aux joies modérées de ses épousailles.

Avec une effroyable lucidité, Stéphane se rappelait maintenant des détails terribles à force de précision et qui jusque-là étaient restés énigmes, des disputes entre son père et elle qui l'avaient glacé, disputes à propos de gens qu'on ne revoyait plus jamais, dans lesquelles le malade s'exaltait, parlant de déshonneur et d'infamies !

Et tout ce dernier voyage à Belpech illuminait encore plus la vérité* Qui avait voulu venir à la Vizat , prétextant une nécessité de villégiature ? sa mère! Qui avait attiré le médecin? elle. A qui celui-ci avait-il dit le jour de leur arrivée : « C'est vous qui l'avez voulu, n'est-ce pas ?» A elle.

Elle toujours s'attachant à ce Ferramus en dépit des différences d'âges, de raffinements et de goûts ! Elle, bouleversant le bonheur d'un ménage et la sécurité de son enfant, sans môme une justification de pas-

sion ! L'amour fait par elle dans ce qu'il a de plus ravalant, malpropre! vieux !

Alors devant ce nouvel effon.drement, pire 4ue le premier, il oublia l'homlne pour ne plus songer qu'à elle ! Quelle honte! plus de sauvetage possible ! plus de tentative désespérée à essayer ! tout ce . passé dressé devant lui ! et il n'avait plus qu'une terreur, celle de se retrouver face à face avec elle et de ne pouvoir retenir son dégoût! La revoir lui semblait impossible. Ce n'çtait plus sa mère qui était là ! la femme qui était en bas ne l'avait jamais connu, ne pouvait pas lui être quelque chose. Sa mère! mais c'était celle d'autrefois, celle qui avait accueilli ses premiers bégayements, abrité de tendresses exquises son enfance. Sa mère, la maîtresse de cet homme ! Oh ! non, non, dans ces conditions-là, non, il ne pouvait pas!

Révoltes vaines. Il savait...

Et au bout de toutes ses combinaisons incertaines, à travers le choc formidable de pensées qui l'assaillait, la loi du silence s'iniposait. Silence lâche qui le faisait complice ; se taire et être de moitié dans l'infamie, ou bien parler et se jeter dans l'inconnu des" révoltes de sa mère et du mépris pubHc ! point . de milieu.

De nouveau, il fut saisi des mêmes désirs d'anéantissement. Il renonçait à la lutte; ce mépris brutal

sous lequel s'effondrait son culte filial, lui était un martyre dont aucune autre douleur n'aurait pu approcher! 11 voulut fuir, aller retrouver l'immensité des champs, où il avait encore moins souffert: sa chambre lui était odieuse, odieuse cette maison qui semblait revivre l'agonie de la nuit, mais au moment de descendre, l'idée de rencontrer M"*' Descliantres le paralysa. Tout à l'heure, dans l'exaltation de son angoisse il avait pu rester calme devant elle ; cette fois, aveuglé par ce complet détail de sa catastrophe, il ne se sentait plus maitre de lui : il eut peur de lâcher, dans un cri, son dégoût; et craintif, il se blottit contre le mur, attendant je ne sais quoi, la mort ou une assistance inespérée!

Tout à coup il entendit la voix de M"° Deschantres l'appeler.

— Stéphane!

11 eut un blêmissement, mais ne bougea point. 11 était résolu de ne descendre à aucun prix ; même il gardait l'espoir qu'elle se lasserait ne le voyant point venir, mais au bout de deux minutes, minutes horribles durant lesquelles il se retenait de respirer, comme si ce" bruit de respiration eût pu le trahir ! la voix s'éleva encore î

— Stéphane! le déjeuner!

Au fait, il devait être l'heure de déjeuner; il

n'avait plus eu la notion du temps depuis la veille, et sur le moment il eut une impulsion machinale pour obéir; mais il recula jusqu'au lit.

Décidément, il ne pouvait pas. A la pensée d'affronter sa mère, son être entier se révoltait, et avec une sorte de fatalisme il restait. Peu importait ce qui arriverait. Il s'attendait à tout, ne croyait plus possible une augmentation de torture.

Pourtant, dans le bas, M"® Deschantres s'impatientait; de la même voix rude qu'elle prenait les jours de méchante humeur, elle l'appela une dernière fois ;

— Qu'est-ce que tu fais, de ne pas venir ! Stéphane !

Et n'entendant rien répondre, quatre à quatre elle grimpa l'escalier prise de colère.

D'un geste brusque, au bruit de sa montée, Stéphane avait.essuyé ses larmes et s'était redressé.

Arrivée au seuil, M™° Deschantres s'arrêta :

— Tu ne m'as pas entendue? demanda-t-elle rudement.

11 eut un signe de tête pour dire non,

— En ce cas, descends, le déjeuner est sur la table.

Et comme il ne bougeait point, gardant toujours les yeux baissés, elle ajouta sèchement :

— M'enlends-tu, oui ou -non ? ou fais-tu Timbéçile ? * Il eut alors un effort violent :

— Je vous demande pardon, ma mère, dit-il à voix basse, mais je suis malade ; si vous vouliez bien, je resterais ici...

— Malade ! parbleu, je sais. Dieu merci, où tu vas les chercher, tes maladies !

Il voulut protester, mais elle l'interrompit :

— Pas de comédies, n'est-ce pas ? je les connais ! Et elle s'effaça pour lui laisser passage devant

elle.

Alors il céda, passa avec une allure d'ivresse et tous deux descendirent : à les voir, on aurait cru que c'était lui le coupable, et elle le juge, tant elle renversait les rôles dans son imperturbable assurance d'elle-même. Mais sur le premier palier, il ressentit une secousse. Dans la chambre de M'"* Doschantres restée ouverte, le lit apparaissait noyé dans les rideaux blancs, riant à l'oeil avec ses amoncellements d'oreillers et de popelines' rouges. Cela lui rappela brusquement les gémissements entendus, les jouissances d'amour auxquelles il avait assisté : et tout à coup, il hâta le pas, dégringola les marches, comme pris par un grand désir de s'abandonner à l'entrainenient du vide.

Derrière lui, M"** Deschantres s'était attardée aussi

'àjeterxm regard dans cette chambre, et voyant que . les rideaux. laissaient pénétrer trop de lumière, elle y entra pour les croiser mieux. En revenant, 'elle frôla le lit, passa sa main sur les couvertures avec un air de caresse indifférente, puis fermant la porte, redescendit enfin, gardant sa démarche de veuve inconsolée et cette gravité religieuse qui toujours, lui mettaient une auréole. Ils s'assirent aussitôt en face l'un de l'autre dans la salle : le déjeuner commença. .

D'abord une omelette jaune d'or, qui fumait avec *des vapeurs odorantes : M™'' Deschantres s'était immédiatement mise à manger sans remarquer qu'il n'y touchait point. 11 subissait un malaise inouï ; mais le pire était cette obsession de souvenirs qui partout le poursuivait, car derrière sa mère le couloir maintenant lui redisait la sortie de Ferramus, quand M™'' Deschantres, pieds nus, était descendue l'éclairant, et cette vue lui devint tellement odieuse . que; la fille rentrant pour rapporter une salière, il s'écria avec une colère dans la voix : ' . •

-7- Fermez donc à la fin ! j'ai froid.

M">e Deschantres avait relevé la tète.

— Pourquoi ne manges-tu pas ? demanda-t-elle d'un ton bref.

— Je n'ai pas faim.

— Mange î je le veux.

— Je ne peux pas.

— Je Texige.

— Je ne peux pas, je ne peux pas...

Sa voix s'élrangla, et comme leurs yeux s'étaient rencontrés, ils se regardèrent fixement, tous deux également butés dans leurs volontés implacables,

La première, M"* Deschantres rompit le silence.

— Dis au moins ce que tu as î 11 eut un brusque sursaut.

— Ah ! ce que j'ai ! s'écria-t-iL

Tout son secret allait lui échapper quand, à cette seconde, la fille rentra ; en face de cette domestique qui les surveillait curieusement, ayant entendu le choc de leurs voix, la raison lui revint : il grommela entre ses dents :

J'ai mal, voilà tout.

— Où as-tu mal ?

— Je ne sais pas.

Et il s'accouda, la tête entre les mains, pris de désespoir, tandis que M"*' Deschantres, haussant les épaules, s'était remise à manger.

Autour, le bruit de sa fourchette troublait seul le silence en même temps que le remue-ménage de la servante qui, flairant une scène, tourbillonnait en calculant sa lenteur. Lui, maintenant, rêvait de sortir

de cet enfer : à rester plus longtemps dans celte maison où tout lui rappelait sa nuit abominable, il sentait qu'il mourrait.

Dieu merci, il demandait peu de cliose : partir 1 Que sa mère dit un mot, ou fût touchée, ce serait fait : dans ce départ, il entrevoyait un grand soulagement, la condition nécessaire à la contiimalion de leur existence commune. Une fois Ferramus loin d'eux, on verrait... qui sait ! toujours cette espérance ^ en l'inconnu qui, dans les désastres, grise le vaincu î

Au dessert, comme la domestique tirait du placard les jattes de fruits. M""® Deschantres l'interrompit :

— C'est bon, je vous remercie, ôtez le couvert, je ne prendrai plus rien.

Le silence continua, eux restant immobiles sans même reculer leurs chaises. Par moment, ils ouvraient la bouche pour commencer une phrase, puis soudain, reprenaient leur attitude morne, s'occupant à suivre machinalement l'enlèvement des assiettes et des verres. Et à mesure que ce silence se prolongeait, leur gène s'accroissait : on eût dit qu'ils subissaient l'un et l'autre l'involontaire effroi des situations décisives. Même quand ils se retrouvèrent seuls dans la salle, la servante ayant fini, ils continuèrent de se taire, M""" Deschantres se caressait le

menton du bout de la main, avec des bâillements et des soupirs nerveux, Stéphane avait baissç les yeux, subissant l'innomable supplice de mépriser sa mère en face d'elle, et cela de toutes les forces de sa conscience révoltée !

Il était possible que cela durât ainsi indéfiniment, quand tout à coup on entendit un bruit de voix dans le corridor, la porte s'ouvrit et Sidonie parut :

— Je savais bien que vous étiez là, qu'est-ce que me racontait Ja fille ? s'écria-t-elle en entrant bruyamment,

— Ah ! c'est vous, fit M""' Deschantres,, bonjour!

— Bonjour, ma cousine ! bonjour, cousin!...

Stéphane s'était levé, en l'apercevant, content de

cett^ arrivée soudaine qui momentanément les arrachait à l'embarras où elle les surprenait.. Tout de suite, elle alla vers lui, s'épongeant, tant la course sous le plein soleil de midi l'avait échauffée :

— : Je viens savoir de vos nouvelles, fit-elle, est-ce gentil; hein? au fond, ra ne doit jamais être bien "sérieux, une migraiïie...

Et comme M"° Deschantres relevait la tête, elle continua, se tournant vers elle :

— Je vous demande pardon, j]oublie toujours que c'est ici un mal de famille.

'— Si vous aviez eu une- des miennes, vous ne!

.seriez plus lenléo d'en rire; répliqua celle-ci d'un ton sec : voire mari a dû vous le" dire.

— Oui, mon mari est très au fait de votre tempérament, je n'en ai jamais douté.

. — Mon Dieu ! il y a si longtemps qu'il me connaît! En disant cela, M™® Deschantres eut un sourire souffrant, sorte de rappel de long martyre. Mais ' Sidonie haussa les épaules.

— C'est possible après tout, n'est-ce pas, cousin? Il répondit, les lèvres serrées :

— Oui, tout est possible.

11 y avait eu dans son accentuation quelque chose de tellement étrange que Sidonie tressaillit. Tous les trois se regardèrent interloqués, sans ajouter un mot.

Au bout d'une seconde, M'"^ Deschantres se leva :

— Vous permettez que j'aille à mon ouvrage? ditelle, je suis pressée.

— Gomment donc ! ne vous gênez pas à cause de moi.

Très lente, elle sortit, ayant son allure de victime, et sur les joues une pâleur plus mate qui accentuait la lueur noire de son regard.

' Sidonie et Stéphane se retrouvèrent seuls.

C'était leur premier têle-à-téte depuis la soirée • inoubliable ou elle avait déchiré devant lui le voile des turpitudes humaines.

11 eut d'abord un immense soulagement de cette absence de sa mère. Il semblait qu'il put enfin respirer à l'aise et sortir une minute du cauchemar : un fardeau d'angoisse lui tombait des épaules, et devant Sidonie, en cette heure de suprême détresse où elle était venue le trouver, brusquement il éprouva une secousse attendrie : toutes ses rancîmes pour le mal qu'elle avait pu lui causer se fondaient dans la souvenance émue des heures heureuses. Elle était le passé. Elle seule l'avait accueilli sans duperie. De ceux qu'il avait aimés, elle seule lui restait.

Alors il eut un désir aveugle d'épancher dans son amitié dernière la douleur abominable qu'il traînait. Depuis qu'il savait, elle était la première auprès de laquelle il pût tenter de se réfugier, le premier visage aussi sur lequel il put reposer ses yeux «ans arrière-pensée. Plus il avait été désespéré, plus il sentait de bonheur à la posséder là, craignant seulement de la voir déjà repartir et de retomber dans le cycle horrible. Les traits détendus, le regard brillant il la contemplait si obstinément qu'elle en fut gênée.

— Qu'avez-vous ? demanda-t-eUe.

— J'aide la peine, répondit-il.

Elle eut un sourire de moquerie ;

— Toujours à cause de Mouillac? demanda- t-elle. Voulez- vous de ses nouvelles ? J'en ai ...

— Non, pas cela !

Mais elle continua :

— Ils sont à Toulouse, ils s'aiment beaucoup et ils auront beaucoup d'enfants. Voilà. Ce que cela m'est indifférent, ces choses-là ! reprît-elle d'un ton mauvais. Une garce perdue, dix retrouvées!

Il répondit lentement :

— Vous avez raison, ça devient indifférent à la longue ; si on n'avait jamais que ces histoires pour faire du mal ?

Et soudain, comme elle l'interrogeait, il n'y put résister, et éclata :

— Ah ! Dieu, que la vie est donc peu de chose ! Toute sa souffrance lui remontait aux lèvres, dans

un excès d'écœurement. Au moins, depuis qu'elle était près de lui, il sortait de l'enfer : mais avant il avait souffert à en devenir fou. Grâce à elle, son courage allait peut-être lui revenir. C'était si bon qu'elle fût là, si bon de la retrouver pareille à autrefois quand il allait la voir au château !

Et il s'enivrait à se plaindre, sans dire la cause de son affolement, trouvant délicieux de lâcher enfin à haute voix cette torture qui ne le quittait point, 11 y a ainsi des heures où pousser de grands cris soulage. 11 ne la regardait même pas, ne sachant plus si c'était à elle qu'il parlait ou à lui-même, mais son

déchiremeiil s'exhalait en phrases coupées, en doléances monotones, en reconnaissances déhrée's que Sidonie, stupéfaite, s'ingéniait à comprendre, n'y voyant qu'un amour banal et banalement offert.

Et tout à coup, comme il s'emportait contre l'impossibilité de partager avec un être son etïroyable fardeau, elle se redressa avec une colère, lui coupa la parole :

— Vous savez, lit-elle, si vous comptez sur moi pour vous déniaiser, détrompez-vous. J'abandonne le métier aux pareilles de la Mercier !

11 s'était arrêté net, blême sous l'outrage,

— Qu est-ce que vous voulez dire? demanda-t-il stupéfait.

Elle continua avec un rire méchant :

— C'était bon devant Baptistine qui enrage qu'on

me fasse la cour, mais puisque vous voulez aller plus loin,çasuffitn'est-ce pas, ce n'est pas encore avec vous que je tromperai mon mari I tenez-le vous pour dit. Alors il eut un égarement.

— Misérable !

Elle ! la femme de l'autre ! croire qu'il lui demandait de l'aimer ! La voix secouée de dégoût, il s'approcha répétant ce même mot qui s'étranglait dans sa gorge.

— Misérable !

Mais elle s'amusa à le braver s'écriant avec son même rire mauvais :

— Ça vous tenait donc bien au cœur, pour faire tant d'histoire ?

Quand elle sentit les mains de Stéphane lui tomber sur les épaules ; il la poussait, devenu subitement très fort, la secouant brutalement, éperdu de fureur; et il lui criait :

— Dehors î dehors ! Surtout ne remettez plus les pieds ici. Ah! non, par exemple, ou je vous jette par la fenêtre, et je dis tout, tout ! Vous entendez bien?

Elle s'était retournée.

— Quoi, tout ?

— Sortez, sacredieu ! Vous voyez bien que je suis fou et qu'il ne faut pas me défier.

En même temps, il l'avait ramenée dans le couloir et, quand il l'eut jetée dans la cour,, il fit claquer la porte d'entrée, passant sa violence sur les choses après l'avoir passée sur elle, mais il l'entendit qui, derrière, revenue de son étourdissement, pouffait de gaieté :

— Ah ! c'est trop drôle, cet idiot-là qui la falit au tragique !

Alors il se sauva dans la salle, bouleversé par cette voix qui le poursuivait. Il ne tenait plus sur ses jambes, et une rage l'exaspérait d'avoir été aussi

2fô UN SIMPLE

la dupe de cette femme. Car il le sentait bien, il s'était pris le cœur auprès d'elle, croyant à «es ealineries, à ses abandons, aux confidences par lesquelles elle semblait si bien se livrer ; et rien n'était plus épargné en lui, ses amitiés, sa mère, pas même ce roman innocent, cette amourette de chaste, si réservée, si profonde !

Quelle pitié ! Ils avaient égayé Baptistine ! Ses délicatesses servies en régal à la vieille qui avait ragé; son cœur pris pour amusette. Ah! la jolie plaisanterie !

11 courut à la fenêtre montrant le poing dans la direction de Sidonie, encore éperdu de colère ; mais, derrière les carreaux, il l'aperçut qui avait arrêté Baptistine, celle-ci accourant sans doute à l'idée de surprendre encore un tête-à-tête. Les deux femmes causaient côte à côte, prises de fou rire; Sidonie racontait peut-être comment ce flirtage venait de tourner à l'aigre ; et à l'idée de cet étalage dégradant du meilleur de son âme, il eut un tel haut-le-cœur qu'il recula, ne pouvant plus voir ; mais, accolé à la table, dans le silence de la salle, il répétait vaguement :

— Les misérables ! les misérables !

Soudain il tressaillit ; M""* Deschantres rentrait,

— Est-ce ici que vous avez fait ce tapage? demanda- t-elle sèchement.

Il répondit sans se retourner :

— Je ne sais pas.

— Sidonie est partie ?

— Oui.

— Qu'avez-vous eu ensemble ?

— Rien.

— Ah!

Elle le regarda attentivement. Puis il y eut un silence lourd qu'elle interrompit tout à coup.

— Tu sais, dit-elle, depuis huit jours que ça dure, je commence à m'impatienter. Tu vas cesser tes simagrées, ou nous verrons...

Stéphane s'était retourné très pâle.

— Je suis comme d'iiabitude, répondit-il à voix basse.

M™*^ Deschantres eut un mauvais rire.

— Jolie habitude, en vérité !

Et comme il se taisait, elle reprit :

— Finiras-tu par lâcher deux paroles aujourd'hui ? Je te demande ce qui t'oblige à faire cette tête ; . c'est agaçant, de te voir toujours avec des mines de l'autre monde.

Ironie des choses ! sa mère l'accusait maintenant. Après Sidonie, elle !

11 eut alors un mouvement violent ; tout son être s'emportait dans un désir unique. Il était excédé, ne pouvait plus vivre ainsi et pour la première fois, regardant sa mère bien en face, il répliqua, d'un ton coupant, avec des saccades :

— Hé bien ! oui, j'ai quelque chose que je n'ose pas vous dire. Je sens bien que je ne suis plus le même et que j'ai changé. Mais ce n'est pas ma faute, je vous le jure ! Si seulement vous vouliez!

Il s'arrêta un instant ; dans l'émotion de cette minute décisive, une explosion de larmes lui venait.

— Ah ! «i vous vouliez ! fit-il encore.

— Quoi? demanda-t-elle avec une anxiété subite. Il la contempla avec une expression indéfinissable, et soudain, comme emporté, lâcha son im-

mense besoin de s'éloigner de cette demeure, où toutes les blessures lui avaient été réservées :

-T- Je veux que nous partions immédiatement d'ici, ce soir même !

j^me Des^chantres eut une exclamation.

r— Partir d'ici ! par exemple ! et pourquoi cela?

— Pourquoi ? pour des raisons que je ne peux pas dire! parce que je ne sais plus où j'en suis, parce que tout ce que je veux, tout ce que je rêve, tout ce qu'il me faut, c'est me sauver de cette maison, de ce pays, de moi-même !..,

Sa votx peu à peu s'élevait avec une sorte d'affolement que traversaient des éclats de colère, et sans débrider,. il continua, s'exaltant :

— C'est vrai que je ne me ressemble plus ; voici une semaine qu'un sort semble jeté sur moi ! Il y a des minutes où je m'imagine que j'en deviendrai fou. Pourquoi ? ah ! pourquoi ? mais c'est justement parce que je ne le sais pas que je ne vis plus, que je me sens halluciné, que mes nerfs se détraquent ! Des frayeurs subites me glacent le dos. Je m'imagine qu'on nous en veut ici, que des gens rôdent autour de nous, que des voleurs sont cachés derrière chaque broussaille. Dieu ! si vous saviez comme j'ai peur !

Et, s'approchant de sa mère, avec un mouvement de suppUcation terrible :

— Partons, je vous en conjure ! Voyons, vous ne voudriez pas me contraindre à vivre encore dans un pareil état! Si je vous demandais l'impossible ! mais votre bail n'est pas renouvelé. Vous souvenez-vous, quand vous voulûtes le faire, combien je vous ai suppliée de ne pas rester? Ah ! c'est qu'il y a des siècles que je souffre ainsi, sans oser vous en rien avouer. Il a fallu quelque chose d'inouï pour m'y décider : et maintenant, je ne peux pas aller plus longtemps : non, je ne pourrais pas; tout plutôt que cela! vous ne me le refuserez pas, n'est-ce pas? Partir! c'est si facile... ditesoui, par pitié... rien que cemotî...

11 balbutiait, les lèvres tremblantes, avec un égarement, des envies brusques de se jeter à ses pieds pour la toucher, quand M"® Deschantres lui coupa la parole :

— Non, certes I je ne veux pas !

Il continua, ne l'ayant pas comprise.

— Je vous en supplie; partons ! revenons cheiz nous, dans noire chez nous, où vous le désirerez, partout où il n'y aura plus de Belpech ni de gens méchants ou lâches. Ici, je vous assure que nous sommes haïs, parles gens qui passent, parla domestique, par les autres, par tout le monde ! Je ne peux plus seulement sortir sans qu'on ne ricane ou qu'on ne m'injurie ; un jour, on nous tuera !

M"® Deschantres rinterrompit :

-- Parbleu ! c'est ce qu'on risque la nuit, quand on couraille î Alops, il éclata :

— La nuit ! parlons-en de mes nuits I Si le sommeil m'était permis, au moins ! Comment voulezvous que je dorme? quand je vous répète que j'ai peur, la nuit ! Celle d'avant-hier, pour les verrous tirés, j'étais anéanti ; la précédente, j'ai couru la maison croyant avoir surpris des pas, et celle-ci encore c'a été la même chose : j'ai entendu quelqu'un dehors ! vous avez beau dire non, je vous jure que je l'ai entendu ! et c'est pour cela que je suis sorti î rien que pour cela !

— Mon cher, fit brusquement M"® Deschantres, quand on sue la peur, on vit avec elle. A force de s'y frotter, on l'use !

Elle était devenue tout à coup extrêmement pâle, la voix sifflante, avec une colère allumée dans les yeux; lui continua sans seulement la regarder, entraîné malgré lui :

— Vous vous trompez, maman ! — Si ce n'était que la peur ! je souffre! Enfin, vous devez bien vous apercevoir que je souffre! Je suis malade; je ne dors plus, je ne mange plus. 11 y a des heures oii je crois que la vie va me quitter. Si je reste encore, je

mourrai. Vous ne pouvez pas laisser votre fils comme

cela, c'est impossible !

Elle eut un geste de dénégation violente :

— Et ma santé, s*écria-t-elle, qu'est-ce que tu en fais !

Tu ne manges plus ! des caprices... tu ne dor$ plus ! à

qui la faute, puisque tu rôdes au lieu de te coucher. Il balbutia, stupéfait :

— A qui la faute, si je rôde?

Mais elle couvrit sa voix, semblant résolue à l'empêcher de parler désormais et elle s'emporta, haussant le ton, avec des violences rageuses qui la blêmissaient :

— Mauvais fils ! Egoïste ! C'est parce que je vais mieux ici que tu veux me forcer à repartir î Pendant un an, je me suis sacrifiée pour toi; pendant un an, je me tue de besogne et de soins ! et voilà ma récompense î Ah ! je devais bien m'y attendre ; cela a toujours été mon lot depuis que je t'ai mis au monde. Quel malheur ce jour-là, j'aurais mieux fait de n'avoir jamais été !

A la fin, elle lâchait bride à sa fureur, une fureur où elle semblait se venger de la crainte d'être découverte qu'il lui avait causée tout à l'heure, et elle continua, prenant plaisir à l'injurier :

— Oui, mauvais fils! mauvais fils !... Si encore tu m'avais jamais été d'une aide quelconque. Rien que

UN SlJtlPLE 269

• bon à la dépense ou à me faire du mal. Est-ce loi qui payes 'ici le loyer? Qu'as-lu essayé pour gagner ta vie?. En quoi m'as-tu épargné une fatigue? Pas même capable de surveiller le ménage ! Quelle pitié! mais pars donc! va-t-en tout seul! je n'ai pas besoin de toi. Crève de faimjdehors et ne reviens plus ! Allons, cours faire fortune avec ton bachot de raccroc ! car je juré bien de ne pas te donner un sou! ce seirait trop bête de me priver pour, toi, comtne j'ai toujours fait jusqu'ici !

Elle éclata d'un rire méchant :

— Si <^e n'est pas pitoyable, en être réduite là avec son enfant î

Puis elle s'affaissa sur un siège, avec sa comédie habituelle d'étouffements nerveux; mais lui n'y prenait plus garde; un besoin animal de répondre à sa mère par une blessure terrible s'était emparée de lui, et ridée lui vint de jeter là, brutalement, la honte qui l'étouffait depuis la nuit.

11 répliqua d'une voix étranglée :

— Que faut-il donc vous dire pour que j'arrive à vous décider?

Elle eut un geste épuisé.

— Laisse-moi! tu me reads malade.

— Enfin, ne voyez-vous pas à mes traits, à mon

accent que j"ai de vraies raisons! Ma santé, mes terreurs, ah Dieui si ce n'était que cela !

Elle s*était brusquement relevée^ le visage affreusement contracté, et d'un cri, l'interrompit :

— Quoi encore?

Elle le regardait avec une expression de colère si tragique qu'il perdit contenance :

— Allons, quoi, dis vite!

Mais il balbutia :

— C'est horrible, je souffre, je ne peux pas...

La chose infâme restait dans sa gorge ; faire un pareil aveu à sa mère était si monstrueux qu'il avait beau vouloir, jamais cela ne sortirait de lui. 11 eut un affolement; alors quoi dire! Quel prétexte inventer pour la décider. Cette opposition de M"* Deschantres le rendait éperdu; partir* était une condition de vie ou de mort, et ses idées se choquaient emportées par un délire. Qu'est-ce qui la toucherait donc, puisqu'elle restait sourde quand il en appelait de son bonheur et de sa santé !

Elle continuait à fouiller son regard pour y découvrir Tarrière-pensée que brusquement elle y avait pressentie, et comme elle n'avait rien surpris que de l'égarement, elle se remit :

— C'est bien; habille-toi, fit-elle d'un ton bref, nous allons partir pour le château; je veux que tu

m'accompagnes pour demander immédiatement la prolongation du bail.

11 eut un vertige ; aller retrouver ces Eerramus, l'homme ou la femme, était au dessus de ses forces. Jamais on ne l'obtiendrait de lui, jamais î II releva la tète, et répondit d'un ton acerbe :

— Non.

— Tu vas m'accompagner !

Il répéta encore :

- Non.

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas.

Il garda son regard fixé sur elle, et c'était si extraordinaire cette rébellion, que M™"^ Deschantres en fut saisie.

Très vite, elle se remit, et d'un ton sans réplique, insista :

— J'ai mal entendu, n'est-ce pas?... Dépèche-toi ; si nous pouvons rattraper Sidonie, ce sera autant de route gagnée pour moi qui n'en puis plus.

Mais à ce nom de Sidonie, Stéphane éprouva une révolte irrésistible :

— Ah î non, non... c'est fini avec elle, je ne veux plus...

— Qu'entends-tu par là? fit brusquement M"'^ Deschantres.

Et comme il restait immobile :

— Réponds donc! qu'est-ce qu'il y a encore?

Il eut un emportement :

— Faites de moi ce que vous voudrez. Battezmoi, tuez-moi, mais causer encore avec cette femme, non, mille fois non, je n'irai pas, pas plus qu'elle n'oserait revenir ici, car aussi vrai que je vous vois, je la jetterais dehors si elle en avait l'audace !

Il leva les bras dans un geste tragique :

— -Sidonie ici! Ah! ce serait du propre, par exemple !

M'"6 Deschantres l'interrompit, les lèvres tremblantes :

— Pourquoi pas Sidonie, si je le veux !

— Parce que je ne le veux pas !

— Donne des raisons ! ' ' •

— Des raisons ! Est-ce que j'oserais seulement les prononcer devant vous.

— Ah ! oui, encore la même histoire ! des grands mots! je n'ose pas, je ne peux pas!

Elle eut un éclat de voix terrible. ,

— Menteur !

Mais il s'affolait :

.— Menteur? Vous n'aviez qu'à nous écouter tout à l'heure : vous auriez vu si je mentais ! Puisqu'il s'agit de l'honneur, entendez-vous, du mien !

Il répéta avec une ironie effroyable :

— Mais qu'est-ce que ça vous fait mon honneur, à vous !

Alors, M°»® Deschantres poussa un cri :

— Misérable ! J'ai deviné ! c'est pour elle que tu découches I

Il s'était reculé, anéanti, ne comprenant pas :

— Moi I Moi !

Elle continua, furieuse :

— C'est cela, n'est-ce pas, cette raison que tu ne veux pas me dire! Tu vas avec elle chaque nuit: mais avoue ! avoue donc !

Et elle lui jetait des injures, à la pelletée, ne retrouvant même plus les mots :

— Dégoùtation ! saloperie I avoue, puisque je sais maintenant : avoue que c'est ça le résultat de mes exemples I

Lui; pourtant, s'était ressaisi :

— Vos exemples I

11 n'y voyait plus, ne savait plus ce qu'il disait, semblait emporté par un délire : et, comme elle continuait, lui criant :

— Sale coureur !

il eut enfin un éclat de voix terrible, lâchant son

secret :

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— Quand vous allez avec le mari, vous croyez donc que j'irais prendre la femme !

Ils se regardèrent, pétrifiés, M"»' Deschanlres devenue blême, lui flageolant sur ses jambes, se rendant seulement compte de ce qu'il venait de crier là.

Il y eut une seconde de silence effrayant, où Ton n'entendait plus que le bruit de leurs baleines très courtes et traversées de sifflements : ils avaient les yeux dans les yeux, la face figée, tous les traits tendus comme s'il se fût agi entre eux d'un duel à mort... Et tout à coup M"* Deschanlres, la première, avança vers lui, les bras levés : sa figure venait de se contracter dans une colère effrovable. Elle cherchait à parler sans pouvoir émettre un son ; mais à mesure qu'elle s'approchait de lui, Stéphane sentait que c'était fini : elle allait le tuer, ou il fallait qu'il la tuât. Aucun autre possible, c'était le dernier acte du drame surgi entre eux : l'un ou l'autre devait disparaître : et au moment où les mains de sa mère le frôlèrent, il eut un brusque recul.

— Laissez-moi, fit-il d'une voix brève.

Alors lentement, en la regardant toujours, il alla jusqu'à la porte. Dans ses yeux, une lueur passa, comme s'il avait voulu lui jeter, en dépit de tout, un dernier adieu et résumer en une seconde ses adora-

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