‹ Un socialiste pratique, Robert OwenChapitre 2 sur 9 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Dans une période comme celle qu(3 nous traversons, où les savants ne parlent (pie de lutte pour la vie, les économistes que de concurrence et les socialistes (pie de haine, — c'est le mot d'ordre que M. Jaurès donnait récemment A la tril)une, — il fait bon revenir à ces socialistes, traités aujourd'hui dédaigneusement d'utopistes parce qu'ils ont eu foi dans des principes tout opposés, à savoir : la paix, la coopération et l'amour.

Dans la longue procession de ces débonnaires, portant les palmes vertes à la main, et (jui ne s'est jamais interrompue à travers l(^s siècles, connnençant à Platon et Unissant à Cabet, deux figures se détachent avec un relief admirable : en France, Charles Fourier, en Angleterre, Robert Oweii.

Nous avons essayé de faire revivre la physionomie bizarre et, (juand on la regarde de près, si fascinante du premier (1) : voici une brochure qui nous raconte la vie et les travaux du second, et qui vient d'autant

(1) Œucres choisies de Gh. Fourier, par Ch. Gide, avec introduction, chez GulUaumia.

plus à propos, que malgré sa célébrité, le grand socialiste de New-Lanark est peu connu en France.

Tous deux contemporains et s'occupant h pcîu près du même sujet l'Association, Fourier et Owen ne se rencontrèrent pourtant jamais, se ôonnurent pou, se jugèrent mal et s'exprimèrent môme en termes peu bienveillants sur le compte l'un de l'autre. Quel regret de penser que ces deux grands coopérateurs n'aient pas pu, ou n'aient pas voulu coopérer dans leurs plans de réforme sociale!

Mais les esprits vraiment originaux sont toujours des esprits jaloux qui suivent seuls leur chemin. Heureusement l'avenir se charge de réunir dans une collaboration posthume ceux qui ne sonl plus, ceux mômes qui se sont querellés — et à cette heure le mouvement coopératif dans le monde est certainement poussé par la double action d'Owen et de Fourier et alimenté par la fusion de leurs idées.

Au reste, malgré une certaine communauté de vues, — et même de vies, puisqu'ils ont l'un et l'autre débuté dans le commerce — il y avait entre les caractères de ces deux grands socialistes des diftérences et même des antagonismes irréductibles.

Fourier était un esprit prodigieusement Imaginatif, qui, sans beaucoup sortir de son cabinet, construisit un monde supra-terrestre qui s'étendait jusqu'aux étoiles inclusivement. Il débuta, il est vrai, par les affaires, mais il n'y réussit pas et n'en rapporta qu'une horreur inconcevable pour le commerce et l'industrie. Owen, au contraire, était un socialiste pratique — c'est le sous-titre que l'auteur a donné A bon droit h son étude — mieux encore : il avait le génie des aiïaires, et la lecture de sa biographie montrera qu'il y réussit admirablement et qu'il y gagna des millions. Il devint un des premiers industriels de son temps, et c'est dans son petit royaume qu'il appliqua toutes ses ré-

formas sociales et philantropiques. Et même, quand il fondait ses sociétés communistes, qui ont été des expériences manquées, du moins il ne se contentait pas de les organiser sur du papier, mais c'est sur les lieux, en se rendant lui-même dix fois en Amérique, qu'il essaya de les réaliser.

L'un et l'autre attachaient une importance énorme à réducation. Mais Fourier était un libejialr-^ un libertaire, comme disent aujourd'hui les anarchistes, qui, à bien des égards (dans ce qu'ils ont de bon) procèdent de lui — et l'éducation n'avait pour lui d'autre rôle que de discerner, de dégager et de développer les instincts naturels de l'homme, les instincts, disait-il, donnés par Dieu. Owen était au contraire un détermyiJisJta à outrance, et l'éducation, d'après lui, avait TëTvertu de créer l'homme de toutes pièces : il pensait que l'individu est uniquement le produit de l'éducation et du milieu et qu'il suffirait, par conséquent, de changer le système d'éducation et le milieu pour créer des hommes nouveaux : « Si l'on échangeait, disait-il, dès la naissance un égal nombre d'enfants entre la Société des Amis (une secte protestante ascétique) et la population de Saint-Gilles, à Londres (le quartier le plus dépravé de Londres), les enfants de quakers deviendraient en grandissant capables de toute espèce de crimes, tandis que les enfants des criminels deviendraient tempérés, bons et moraux. » Il y a dans cette assertion^ comme dans toute erreur, une âme de vérité; mais ce serait une véritable aberration que d'en faire, comme le fit Owen, le fondement d'une philosophie sociale. Il ne savait pas, sans doute, que Voltaire avait été élevé dans un collège de jésuistes, et il lui aurait suffi, du reste, de regarder à lui-même pour réfuter sa doctrine. Etait-il donc un produit fatal de l'éducation et du milieu, cet Owen qui, élevé dans le milieu industriel de son temps, l'avait battu en brèche,

ce capitaliste qui s'était fait comninnislo? Ses biographes rapi)ellcnt. avec raison, un srifnutdr man, un homnuî qui s'est fait lui-nienie ; mais celle flrnî oxpression anglaise n'inipli(iue-l-ell(i [)as un (i<'ni(inli à la lliéorie d'Owen, puisque se faire soi-nienie (*/rsl jusleincMil réagir contre le milieu (?l les circonslanc(»s cl. loin d'i^ln! déterminé par ell(^s, hîs faire» servir à s(îs fins ?

Owen n'avait pas les conceptions géniales d'un Fourier ou d'un Saint-Simon. Il n'était pas un savant : il n'a point écrit d'ouvrage de longui^ haleine, mais bien un nombre infini de brochures, de ces petits traités qui répondent si bien au génie et aux goûts des Anglais et qu'ils sèment avec une prodigahté qui nous sembhi un peu ridicule mais qui est plus efïlcace (fu'on ne i)ense.

Fourier nous raconte» que tous les jours il rentrait <\ midi, parce que c'était l'heure (ju'il avait fixée pour attendre les caiûtalistes qui voudraient essayer son système. Owen ne les attendait pas chez lui au coin de son feu : il courait les chercher lui-même par tous les chemins d'Europe et d'Américjue. Et d'ailleurs, il fut luimême son propre capitaliste et son propre (expérimentateur. Il mena pendant 80 ans la vie la moins contemplative et la plus active qui se puisse imaginer. Aucun autre socialiste n'a plus fait que lui : d'autres lui sont de beaucoup supérieurs par l'élo([uence, par la hardiesse, ou la i)rofondeur des idées, ])ar la i)uissance critique; d'autres ont phis démoli et par lA même se sont fait un l)lus grand nom dans le monde, mais aucun, je le réi)Me, n'a exercé une action ])lus efficace et n'a réalisé des réformes sociales plus certaines. On i)eut même dire ({ue les deux seules grandes expérimentations socialistes qui aient réussi en ce siècle, lui sont dues l'une et l'autre.

La première, c'est le mouvement coopératif : — il procède d'Owen par une filiation directe et incontestée. Les Pionniers de Rochdale ont déclaré eux-mêmes qu'ils s'inspiraient des idées d'Owen. Sans doute le mouve-

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