MAXIME, LA COMTESSE
LA COMTESSE, arrivant vivement et s'arrétant au seuil de la pièce, A table!... quel scandale!...
MAXIME, jetant un coup d'œil de côté. La voici... (Se versant tranquillement à boire.) Ce Champagne est parfait... Ah! si nous en avions de pareil à Alger...
LA COMTESSE, le contemplant. Il semble vraiment être chez lui!
MAXIME, achevant de vider la bouteille. Il n'y en a plus, c'est dommage, car il me donne une foule d'idées... {Après avoir bu.) D'idées couleur de rose.
LA COMTESSE. Ah! je vais... {Descendant la scène comme pour aller à Maxime.) Monsieur...
MAXIME, se levant et avec galanterie. Comment, Madame, vous étiez là, oh! mille pardons!... {Chancelant un peu.) J'allais avoir l'honneur de
passer chez vous. (Le domestique reparaît et enlève la table.)
LA COMTESSE. Choz ïuoi ?... ah ! oui, vous croyez que, comme monsieur le comte, je vous aurais accordé un entretien... Vous avez causé bien longtemps avec monsieur le comte.
MAXIME. Mais, oui, Madame, un peu. (A part, et regardant la comtesse.) C'est qu'elle est encore fort bien , et si nous étions en Afrique... (Haut.) Comment une aussi jolie femme peut-elle être aussi cruelle?...
LA COMTESSE. Eucoro 06 mariage insensé... ex- Iravagantl...
MAXIME. Mon Dieu, Madame, ce sont les meilleurs.
LA COMTESSE. Ce n'cst pas ainsi que j'épousai M. de Rochebrune.
MAXIME. Aussi, madame la comtesse, ne seriezvous pas tentée d3 recommencer. {Geste de la comtesse.) Vous avez trop d'esprit pour ça... Ah ! vous avez dû bien souffrir!...
LA COMTESSE. Monsiour... un pareil langage...
MAXIME, à part^ l'examinant. 11 y a bien de la fierté sur ce front, mais quelque chose me dit que l'amour a passé par là. (Haut.) Vous ne voulez pas que l'on vous plaigne, Madame.
LA COMTESSE. Mais non, Monsieur, bien certainement.
MAXIME. En ce cas, je vous admire... Permettez que je tombe... {Il fait le simulacre de tomber à ses pieds.)
LA COMTESSE. Rolevez-vous, je vous en prie... (A part.) Décidément le soleil de la colonie l'a rendu fou. {Haut.) Tenez, Monsieur, on voudrait en vain se fâcher avec vous, il faut prendre le parti de rire de tous vos discours.
MAXIME. Eh bien ! oui, madame la comtesse, rions; soyons ensemble comme de bons, de véritables amis, car lorsque vous connaîtrez le service que je suis venu vous rendre...
LA COMTESSE. Vous!... me rendre un service .. lequel?...
MAXIME. Un très-grand... très-important... {A part.) Je n'en sais rien encore, mais ça viendra.
LA COMTESSE. Un romau?...
Air de Lauzun.
11 est sans doute intéressant,
Mais si vous voulez qu'il me plaise...
Ah! permettez qu'en ce moment
Je l'écoute plus à mon aise...
{Elle se dirige vers la causeuse) (1).
Je crains beaucoup l'émotion
Qu un roman presque toujours donne...
{Elle s'assied.) Monsieur, de votre feuilleton J'attends la première colonne.
4 La Comtesse, Maxime.
MAXIME, à part.
Je n'ai pas de mon leuillcton, Hélas 1 la première colonne.
La tresse de Gazella m'a déjà élé fort utile... Cherchons donc encore sur moi... {Se fouillant.) Kieii... que ce dossier... des lettres de change... des lettres... Oh! quelle inspiration... ( // va fermer avec solennité les portes. La comtesse se lève, tout étonnée, puis se rassied sur linvitation de Maxime, qui reprend avec feu.) Madame> sur la terre d'Afrique, éloignés de la patrie, nous n'avons qu'une consolation, celle de nous entretenir d'elle... qu'un bonheur, celui de penser aux personnes que nous y avons connues et aimées.
LA COMTESSE. Voilà un début qui n'est pas mal.
MAXIME. Vous êtes vraiment trop bonne... Oui, dans cette vie de privations, dans cet exil dont la gloire n'adoucit pas toujours l'amertume, on éprouve le besoin de se rappeler, de faire part à l'amitié de ses souvenirs de bonheur passé... C'est surtout le soir d'uti combat et réunis sous la tente, que les confidences se succèdent en foule... Et comment en serait-il autrement?... l'air est de feu, mille étoiles brillent au ciel, et la brise arrive toute parfumée de vagues rêveries.
LA COMTESSE, le raillant» Prenez garde, Monsieur, le romancier devient poète.
MAXIME. Qu'importe, s'il reste toujours dans la vérité?... De nouveaux dangers se préparent pour le lendemain, nul n'est certain de sa vie, et la confiance va loin alors... bien loin, Madame!
LA COMTESSE, qui parcourtun a/6um. C'est possible, Monsieur; mais tout ceci...
MAXIME, à part, avec dépit. Allons, il est dit qu'elle ne m'aidera pas... je suis cependant bien convaincu... (Donnant un coup d'œil à ses tablettes.) Et les eaux du m.ontDorel... (Haut.) Remontons à quelques années d'ici.
LA COMTESSE. Votre roman est bien décousu. Monsieur.
MAXIME. Je compte beaucoup sur le dénoûment... A cette époque donc, un jeune officier de notre armée d'Afrique, blessé grièvement, obtint un congé pour venir se rétablir en France... Les médecins lui conseillèrent l'usage des eaux... des eaux du mont Dore...
LA coMTKSSE, Se levant àdemi. Du montDore!... {Se rasseyant, et froidement.) Continuez, Monsieur.
MAXIME, à part. Elle a tressailli, allons donc!... (Haut.) Ces eaux sont renommées, comme vous le savez, pour les blessures; mais tandis que le jeune officier se rétablissait de celles faites par l'ennemi; une autre, beaucoup plus dangereuse, l'atteignait au cœur... il aimait. Madame.
LA COMTESSE. Oui, commo dans tous les romans.
MAXIME. Et il était aimé.
LA COMTESSE. Oh! Cela va sans dire.
MAXIME. J'ai entendu bien des fois faire le portrait de celte personne^ Madame; et il est présent à ma mémoire, comme si la confidence datait d'hier.
LA COMTESSE; à part. Comme il me regarde!...
MAXIME. Je la vois d'ici.
LA COMTESSE, de même. Ah! mon Dieu...
MAXIME, ne la perdant pas de vue. C'était une grande dame^ une femme titrée, belle, gracieuse, spirituelle, et touchant à cette époque délicate de la vie où la jeunesse s'apprête à nous dire adieu pour toujours.
LA COMTESSE, dôiit le malâisè augmenté. Quel rapprochement!...
MAXIME. On se demande alors, en tremblant, si ces belles années qui achèvent d'expirer ont été bien remplies; et si le résultat de cet examen est de se trouver le cœur vide, l'esprit mécontent, on est bien malheureux, Madame.
LA COMTESSE, involontairement. Oh! Oui...
MAXIME, avec chaleur. Qu'un homme se présente alors, le dévouement dans l'âme, de douces paroles aux lèvres, et il est sûr d'être bien accueilli... Ce fut le cas de mon àmi: il était jeune, sensible, ardent; il avait le don de la persuasion, et... il persuada, Madame.
LA COMTESSE, SB levant vivement. Alfred n'a jamais pu dire...
MAXIME, triomphant. Non, Alfred... {A part.) puisque Alfred il y a... {Haut) n'a rien dit (|ui puisse vous compromettre.
LA COMTESSE, avcc joie (1). Ah!..*
MAXIME, à part. Je ne m'étais pas trompé. {Haut, a la comtesse.) Mais quelque pure que l'on soit, Madame, on est quelquefois imprudente !...
LA COMTESSE, baissant les yeux. Votre ami était faible, convalescent ; je lui prêtais l'appui de mon bras.
MAXIME. Rôle dicté par la charité chrétienne!... Mais les jours où, la Souffrance étant trop forte, Alfred ne pouvait sortir... inquiète, tourmentée sur sa santé... vous lui écriviez?...
LA coMtËSSE. Oh ! de petits billets sans conséquence.
MAXIME. Sans aucune conséquence... mais assez volumineux toutefois pour former la liasse que voici. (// montre le dossier de ses lettres de change.)
LA COMTESSE. Mes lettres seraient en votre possession. . quelle imprudence!...
MAXIME. Rassurez-vous, Madame, je ne les ai pas lues... C'est un dépôt sacré qu'Alfred m'a chargé de vous remettre ou de détruire.
LA COMTESSE, tendant la main. Vous allez donc me le rendre.
MAXIME. Je préfère le détruire... (A part.) J'ai
4 Maxime, la Comtesse.