‹ Un spectacle dans un fauteuilChapitre 1 sur 82 · DÉDICACE · texte numérisé non relu

DÉDICACE

a M. aifwîi %***.

Voici , mon cher ami , ce que je vous dédie : Quelque chose approchant comme une tragédie , Un spectacle ; en un mot, quatre mains de papier. J'attendrai là-dessus que lo diable m'éveille. Il est sain de dormir , — ignoble de bailler. J'ai fait trois mille vers : allons , c'est à merveille.

Caste ! il faut s'en tenii* à sa vocation. Mais quelle singulière et triste impression Produit un manuscrit ! — Tout à l'heure, à ma table, Tout ce que j'écrivais me semblait admirable. Maintenant , je ne sais , — je n'ose y regarder. Au moment du travail , chaque nerf, chaque fibre Tressaille comme un luth que l'on vient d'accorder. On n'écrit pas un mot que tout l'être ne vibre. (Soit dit sans vanité , c'est ce que l'on ressent.) On ne travaille pas , — on écoute , — on attend. C'est comme un inconnu qui vous parle à voix basse. On reste quelquefois une nuit sur la place , Sans faire un mouvement et sans se retourner. On est comme un enfant dans ses habits de fête , Qui craint de se salir et de se profaner ; — Et puis , — et puis — enfin ! — on a mal à la tête. Quel étrange réveil ! comme on se sent boiteux ! Gomme on voit que Vulcain vient de tomber des cieux! C'est l'effet que produit une prostituée , Quand , le corps assouvi , l'ame s'est réveillée , Et que , comme un vivant qu'on vient d'ensevelir , L'esprit lève en pleurant le linceul du plaisir. Pointant c'est l'opposé — c'est le corps, c'est l'argile. C'est le cercueil humain, un moment entr'ouvert,

Qui , laissant retomber son couvercle débile , Ne se souvient de rien , sinon qu'il a souffert.

Si tout finissait là ! voilà le mot terrible.

C'est Jésus , couronné d'une flamme invisible ,

Venant du Pharisien partager le repas.

Le Pharisien parfois voit luire une auréole

Sur son hôte divin ; — puis quand elle s'envole ,

Il dit au fils de Dieu : Si tu ne l'étais pas ?

Je suis le Pharisien , et je dis à mon hôte :

Si ton démon céleste était un imposteur?

Il ne s'agit pas là de reprendre une faute ,

De retourner un vers comme un commentateur ,

Ni de se remâcher comme un bœuf qui rumine.

Il est assez de mains chercheuses de vermine ,

Qui savent éplucher un écrit malheureux ,

Comme un pâtre espagnol épluche un chien lépreux.

Mais croire que l'on tient les ponmies d'Hespéridcs

Et presser tendrement un navet sur son cœur !

Voilà , mon cher ami , ce qui porte un auteur

A des auto-da-fés, — à des infanticides. —

Les rimeurs, vous voyez , sont comme les amans.

Tant qu'on n'a rien écrit , il en est d'une idée ,

Comme d'une beauté qu'on n'a pas possédée. On l'adoi'e, on la suit , — ses détours sont charmans. Pendant que l'on tisonne en regardant la cendi-e, On la voit voltiger ainsi qu'un salamandre ; Chaque mot fait pour elle est comme un billet doux ; — On lui donne à souper, — qui le sait mieux que vous? (Vous pourriez au besoin traiter une princesse) Mais dès qu'elle se rend , bonsoir , le charme cesse. On sent dans sa prison l'hirondelle mourir. Si tout cela du moins vous laissait quelque chose ! On garde le parfum en effeuillant la rose ; Il n'est si triste amour qui n'ait son souvenir.

Lorsque la jeune fille , à la source voisine,

A sous les nénuphars lavé ses bi-as poudreux ,

Elle reste au soleil , les bras sur sa poitrine ,

A regarder long-temps pleurer ses beaux cheveux.

Elle sort, mais pareille aux rochers de Borghèse,

Couverte de rubis comme un poignard persan , —

Et sur son front luisant sa mère qui la baise

Sent du fond de son cœur la fraîcheur de son sang.

Mais le poète, hélas! s'il puise à la fontaine,

C'est comme un braconnier poursuivi dans la plai: ",

Pour boirp dans sa main , et courir so cacher , — C'est un pâle soleil qui vient la lui sécher.

Je ne fais pas grand cas , pour moi , de la critique.

Toute mouche qu'elle est, c'est i-are qu'elle pique.

On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron :

Vous qui me connaissez , vous savez bien que non .

Je hais comme la mort l'état de plagiaire ;

Mon verre n'est pas grand , mais je bois dans mon verre .

C'est bien peu, je le sais , que d'èti-e homme de bien.

Mais toujours est-il vrai que je n'exhume rien.

Je ne me suis pas fait écrivain politique , N'étant pas amoureux de la place publique. D'ailleurs il n'entre pas dans mes prétentions D'être l'homme du siècle et de ses passions. C'est un triste métier que de suivre la foule, Et de vouloir crier plus fort que. les meneurs , Pendant qu'on se raccroche au manteau des traîneurs . On est toujours à sec , quand le fleuve s'écoule. Que de gens aujourd'hui chantent la liberté , Comme ils chantaient les rois, ou rhomnie de brumaire'

()uo de gens vont se pendre au levier populaire , Pour relever le dieu qu'ils avaient souffleté ! On peut traiter cela du beau nom de- rouerie , Dire que c'est le monde et qu'il faut qu'on en rie. C'est peut-éti'e un métier chai'mant , mais tel qu'il est . Si vous le trouvez beau , moi je le trouve laid. Je n'ai jamais chanté ni la paix ni la guerre; Si mon siècle se trompe , il ne m'importe guère , Tant mieux s'il a raison , et tant pis s'il a tort ; Pourvu qu'on dorme encore au milieu du tapage , C'est tout ce qu'il me faut , et je ne crains pas l'âge Où les opinions deviennent un remord.

V'^ousme demanderez si j'aime ma patrie.

Oui, — j'aime fort aussi l'Espagne et la Turquie.

Te ne hais pas la Perse , et je crois les Indous

De très-honnêtes gens qui boivent comme nous.

Mais j(* l>aisles cités , les pavés et les bornes ,

Tout ce qui porte l'homme à se mettre en troupeau .

Pour vivre entre deux murs et quatre faces mornes ,

Le front sons un nioj'llon, les pieds sur un tombeau.

Vous me demanderez si je suis catholique? Oui , — j'aime fort aussi les dieux Lath et Nésu. Tartak et Pimpocau me semblent sans réplique ; Que dites-vous encor de Parabavastu ?

J'aime Bidi, — Khoda me paraît un bon sii^e. Et quant à Kichatan , je n'ai rien à lui dire. C'est un bon petit dieu que le dieu Michapous. Mais je hais les cagots , les robins et les cuistres , Qu'ils servent Pimpocau , Mahomet, ou Vishnou. Vous pouvez de ma part répondre à leurs ministres Que je ne sais comment je vais je ne sais où.

Vous me demanderez si j'aime la sagesse? Oui , — j'aime fort aussi le tabac à fumer. J'estime le bordeaux , surtout dans sa vieillesse; ; J'aime tous les vins francs, parce qu'ils font aimei . Mais je hais les cafards , et la race hypocrite Des tartufes de mœurs, comédiens insolens , Qui mettentleurs vertus en mettant leurs gants blancs. Le diable était bien vieux lorsqu'il se fit ermite. Je le serai si bien , quand ce jour-là viendra , Que ce sera celui que l'on m'enterrera.

Vous me demanderez si j'aime la nature?

Oui , — j'aime fort aussi les arts et la peinture.

Le corps de la Vénus me paraît merveilleux :

La plus superbe femme est-elle préférable ?

Elle parle , il est vrai , mais l'autre est admirable ,

Et je suis quelquefois pour les silencieux.

Mais je hais les pleurards , les rêveurs à nacelles ,

Les amans de la nuit , des lacs , des cascatelles ,

Cette engeance sans nom , qui ne peut faire un pas

Sans s'inonder de vers , de pleurs et d'agendas.

La nature, sans doute, est comme on veut la prendre.

Il se peut, après tout, qu'ils sachent la comprendre ;

Mais eux , certainement , je ne les comprends pas.

\ ous me demanderez si j'aime la richesse?

Oui : — j'aime aussi parfois la médiocrité.

Et surtout, et toujours, j'aime mieux ma maîtresse ;

La fortune , pour moi , n'est que la liberté.

Elle a cela de beau de remuer le monde ;

Que dès qu'on la possède , il faut qu'on en léponde ,

Et (jue , seule , elle met à l'air la volonté.

Mais je hais les pieds-plats, — je hais la convoitise.

.l'aime mieux un joueur, qui prend le grand chemin;

Je hais ie vent doré qui gonfle la sottise ;

Et dans quelque cent ans j'ai bien peur qu'on ne dise

Que noti-e siècle d'or fut un siècle d'airain.

Vous me demanderez si j'aime quelque chose ? Je m'en vais vous répondre à peu près comme Hamlet ; Doutez , Ophélia , de tout ce qui vous plait , De la clarté des cieux , du parfum de la rose; Doutez de la vertu , de la nuit et du jour , Doutez de tout au monde , et jamais de l'amour. Tournez-vous là , mon cher , comme l'héliotrope Qui meurt les yeux fixés sur son astre chéri ; Et préférez à tout, comme le misantrope , La chanson de ma mie , et du bon roi Henri. Doutez , si vous voulez , de l'être qui vous aime , D'une femme ou d'un chien — mais non de l'amour même. L'amour est tout — l'amour , et la vie au soleil. Aimer est le grand point , qu'importe la maîtresse ? Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse! Faites-vous de ce monde une songe sans réveil. S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie , Goethe que Marguerite , et Piousseau que Julie , Que la terre leur soit légère ! — ils ont aimé.

Vous trouverez, mon cher,mes rimes bien mauvaises;

Quant à ces choses là je suis un réformé.

Je n'ai plus de système , et j'aime mieux mes aises.

Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller.

Je vois chez quelques-uns , en ce genre d'escrime ,

Des rapports trop exacts avec un menuisier.

Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime

Une lettie de plus qu'il n'en fallait jadis.

Bravo ! c'est un bon clou de plus à la pensée.

La vieille lihei-té par Voltaire laissée

Etait bonne autrefois pour les petits esprits.

Un long cri de douleur traversa l'Italie , Lorsqu'au pied des autels Michel- Ange expira. Le siècle se fermait — et la mélancolie , Comme un pressentiment , des vieillards s'empara. L'art , qui sous ce grand homme avait quitté la terre Pom' se suspendre au ciel , comme le nourrisson Se suspend et s'attache aux lèvres de sa mère ' , L'art avec lui tomba. — Ce fut le dernier nom , Dont le peuple toscan ait gardé la mémoire.

' Voyci Jcuu-l'uul.

Aujourd'hui l'art n'est plus, — personne n'y veut croira Notre littérature a cent mille raisons Pour parler de noyés, de morts , et de guenilles. Elle-même est un mort, que nous galvanisons. Elle entend son affaire en nous peignant des filles , En tirant des égouts les muses de Piégnier. Elle-même en est une , et la plus délabrée , Qui de fard et d'onguens se soit jamais plâtrée. Nous l'avons tous usée, — et moi tout le premier.

Est-ce à moi, maintenant, au point où nousen somme De vous parler de l'art et de le regretter ?

Un mot pourtant encore avant de vous quitter. Un artiste est un homme, — il écrit pour des hommes , Pour prêtresse du temple il a la liberté ; Pour trépied , l'univers ; — pour élémens , la vie ; Pour encens , la douleur , l'amour et l'harmonie ; Pour victime, son cœur; — pour dieu, lu vérité. L'artiste est un soldat , qui des rangs d'une armée Sort et marche en avant — ou chef, — ou déserteur , Par deux chemins divers il peut sortir vain(jueur.

L'un , comme Calderoa et comme Mérimée,

Incruste un plomb brûlan t sur la réalité ;

Découpe à son flambeau la silhouette humaine ,

En emporte le moule , et jette sur la scène

Le plâtre de la vie avec sa nudité.

Pas un coup de ciseau sur la sombre eflijjie ,

Rien qu'un masque d'airain , tel que Dieu l'a fondu.

Cherchez-vous la morale et la philosophie ?

Rêvez , si vous voulez , — voilà ce qu'il a vu.

L'autre , comme Racine et le divin Shakspeare ,

Descend dans le Vésuve , une lampe à la main ,

Et de sa plume d'or ouvre le cœur humain .

C'est pour vous qu'il y fouille , afin de vous redire

Ce qu'il aura senti , ce qu'il aura trouvé ;

Surtout , en le trouvant , ce qu'il aura rêvé.

L'action n'est pour lui qu'un moule à sa pensée.

Hamlet tuera Clodius , — Joad tuera Mathan , —

Qu'importe le combat , si l'éclair de l'épée

Peut nous servir dans l'ombre à voir les combattans?

Le premier sous les yeux vous étale un squelette. Songez , si vous voulez , de quels muscles d'athlète , De quelle chair superbe et de quels vètemens

Pourraient être couverts de si beaux ossemens. Le second vous déploie une robe éclatante , Des muscles invaincus , une chair palpitante , Et vous laisse à penser quels sublimes ressorts Impriment l'existence à de pareils dehors. Celui-là voit l'effet, — et celui-ci la cause. — Sur cette double loi le monde entier repose. Dieu seul (qui se connaît) peut tout voir à la fois.

Quant à moi, Petit- Jean, quand je vois, — quand je vois,— Je vous préviens, mon cher, que ce n'est pas grand'chose ; Carpour y voir long-temps, j'aime trop avoir clair: — Maîi delights not me , sir, nor woman neither. Mais s'il m'était permis de choisir une route , Je prendrais la dernière et m'y noierais sans doute. Je suis passablement en humeur de rêver , — Et je m'arrête ici , pour ne pas le prouver.

Je ne sais trop à quoi tend tout ce bavardage. Je voulais mettre un mot sur la première page : A mon très-honoré , très-honorable ami.

Monsieur, — et cetera, — comme on met aujourd'hui.

Quand on veut proprement faire une dédicace. Je l'ai faite un peu longue , et je m'en aperçois. On va s'imaginer (jue c'est une préface : Moi qui n'en lis jamais! — ni vous non plus, je crois.

Août 1832.

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