‹ Un tour dans les prairies à l'ouest des États-Unis [microforme]Chapitre 11 sur 44 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Amusements du camp. — Nourriture du chasseur, — Scènes du soir.

A notre retour au camp, nous le trouvâmes livré à la plus grande gaieté. Les cavaliers tiraient au blanc, sautaient, luttaient ou jouaient aux barres. La plupart étaient de très-jeunes gens, encore à leur première campagne, pleins de santé, de force et d’activité. Je conçois, en effet, que rien n’est plus propre à donner du courage et de la force à la jeunesse que la vie sauvage des forêts et une expédition à travers ces belles solitudes si riches en gibier, si fertiles en aventures. Au lieu d'envoyer nos jeunes gens en Europe, où le luxe et la mollesse les corrompent, il vaudrait mieux, je crois, les faire voyager dans les prairies ; ils n’en deviendraient que plus robustes et plus propres au service de l'État.

Tandis que les jeures soldats se livraient à leurs jeux, un groupe plus grave, composé du capitaine, du docteur et d’autres officiers , était assis sur l'herbe autour d’une carte de la frontière, tenant conseil sur notre position et la route que nous devions suivre.

Notre plau était de passer l’Arkansas précisément au-dessus de son confluent avec la Fourche- Rouge, ensuite de tourner vers l’ouest, et, après

avoir traversé une grande forêt ouverte, nommée Cross-Timber, qui s'étend de l’Arkansas à la rivière Rouge, de nous diriger au sud vers la dernière de ces rivières.

Beatte, en sa qualité de chasseur osage expérimenté, fut appelé au conseil.

« Avez-vous chassé quelquefois dans cette nié tion ? lui demanda le capitaine.

— Oui, répondit laconiquement le métis.

— Peut-être pourrez-vous nous dire alors dans quelle direction se trouve la Fourche-Rouge.

— Si vous continuez de suivre le bord de cette prairie , vous arriverez à une colline nue, au sommet de laquelle est un monceau de pierres. De cette hauteur vous verrez la Fourche-Rouge.

— En ce cas, s’écria le capitaine, nous y arriverons demain ; puis nous traverserons l’Arkansas, et uous entrerons dans le territoire des Pawnees. Dans deux jours nous ferons craquer les 8 des buffles. »

L'idée d'arriver bientôt sur le territoire de chasse des Pawnees et sur la trace des buffles nous remplit de joie. Tout à coup notre conférence fut interrompue par la détonation d'un fusil non loin du camp.

« C'est le fusil du vieux Ryan, s’écria le capitaine; je suis sûr qu’il vient d’abattre.un daim. »

Le capitaine ne s'était pas trompé; car bientôt après le vétéran parut, appelant un des plus jeunes cavaliers de la troupe afin qu’il l’accompagnât et l’aidât à apporter la bête.

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Les environs abondaient en gibier, de sorte que notre camp était amplement fourni de provisions. Comme nos gens avaient en outre abattu une vingtaine d'arbres d'abeilles, on pouvait dire que nonseulement l'abondance, mais encore le luxe régnait dans nos repas. C'était un festin continuel ; à peine songeait-on à mettre quelques provisions de côté pour le lendemain.

La cuisine se faisait à la manière des chasseurs. Les viandes, piquées dans des broches en bois dont les extrémités étaient fichées en terre, rôtissaient ou grillaient devant de grands feux, mais en conservant si bien leur jus qu’elles auraient chatouillé le palais du plus fin gourmet. Je ne puis faire autant d’éloges du pain : ce n’était que de la pâte faite avec de la farine et de l’eau, et frite comme des beignets dans du lard fondu ; quelques cavaliers cependant, encore moins difficiles, se contentaient de mettre de cette pâte au bout d’un bâton, et la faisaient cuire ainsi en l’approchant du feu. Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé l’une et l’autre sorte de pain très-agréable sur les prairies. En effet , pour juger de la bonté d’un mets, il faut en avoir mangé avec l'appétit d’un chasseur.

Avant le coucher du soleil, nous fûmes appelés par le petit Tony à un somptueux repas. Des couvertures avaient été étendues près du feu pour nous servir de siége. Un large plat, ou plutôt une espèce de gamelle faite avec la racine d’un érable, et que le créole avait achetée au village indien, fut placé

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devant nous, et l’on y versa le contenu des marmites. C'était un hachis de chair de dindon sauvage, auquel étaient jointes des tranches de lard. A côté de ce plat on en plaça un autre rempli de beignets. Après que nous eûmes mangé le hachis, le petit Tony apporta d’un air de triomphe un quartier de chevreuil rôti. N'ayant point d’assiettes, nous nous servimes à la façon des chasseurs , en coupant chacun de notre côté, avec des couteaux de chasse, des tranches que nous trempions dans le sel et le poivre. Pour rendre justice à la cuisine de Tony et à l’assaisonnement qu'y mettait l'air des prairies, j'avoue que jamais je n’ai goûté d’une venaison aussi déli-

cieuse. Ajoutez à cela le café que nous faisions bouil-

lir dans une marmite, que nous sucrions avec du sucre brut et que nous buvions dans des tasses d’étain. Tel fut notre ordinaire pendant tout le temps de l’expédition, au moins tant que nous ne manquâmes ni de gibier, ni de sucre, ni de café.

A l'entrée de la nuit, on plaça des sentinelles autour du camp, précaution indispensable dans un pays de sauvages. Le camp présentait alors un aspect tout à fait pittoresque. Des feux épars brillaient avec plus ou moins d'éclat entre les arbres, et des groupes de cavaliers les entouraient, les uns assis ou couchés par terre, les autres debout, éclairés à demi par la lueur rougeâtre des flammes.

Autour de quelques-uns de ces foyers on se livrait à une gaieté bruyante qui éclatait souvent en un long rire et en de sauvages exclamations; car cette troupe

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n’était en réalité qu’une bande indisciplinée, composée uniquement de jeunes gens de la frontière qui ne s’élaient enrôlés que pour courir les aventures ou pour voir du pays. Plusieurs d’entre eux avaient été élevés dans le voisinage de ceux auxquels ils devaient obéir, et par conséquent leur parlaient encore avec cette familiarité qui n’est permise qu’entre camarades. Pas un ne voulait comprendre ce que c’est que la discipline d’un camp, ni se soumettre aux lois d’une profession qu’il n’avait pas l’intention de continuer.

Tandis que cette folle gaieté régnait auprès de l’un des feux , on entendait soudain partir d’un autre un chant lugubre et monotone. Le chant était conduit par un des lieutenants de la troupe, homme grand et maigre qui, nous disait-on, avait été maître d’école, professeur de chant, et, par occasion, prédicateur méthodiste dans un village de la frontière. Ce chant s’élevait triste et solennel au milieu de la nuit, et me rappelait la description de semblables cantiques dans le camp des puritains (1).

Dans un des intervalles de cette psalmodie nasale, un hibou qui sans doute , en amateur de chant, désirait faire sa partie, commença à pousser de sinistres gémissements ; et aussitôt ce fut un cri général : Le hibou de Charley! le hibou de Charley! I] paraît que cet oiseau de ténèbres avait visité le camp toutes (1) Partisans d'une secte protestante en Angleterre et

en Amérique, qui se piquaient d’une plus grande pureté que les autres dans leur doctrine et dans leurs mœurs.

les nuits précédentes, et qu’une des sentinelles, garçon de peu d'esprit, nommé Charley, avait tiré sur lui, et s'était excusé ensuite d’avoir tiré étant de faction, en disant que les hiboux faisaient d’excellente soupe.

Un jeune cavalier se mit alors à imiter le cri de l’oiseau de Minerve, lequel, avec une simplicité peu d'accord avec son caractère, sortit de l’obscurité, et se montra sur la branche dépouillée d’un arbre éclairé par notre feu. A l'instant le jeune comte saisit son fusil, et en un clin d’œil l'oiseau de mauvais augure tomba à nos pieds en agitant ses ailes. On appela Charley, et on le somma d’apprêter et de manger la soupe au hibou; mais il refusa, prétextant qu’il n’avait pas lui-même abattu la bête.

Dans le courant de la soirée, je fis une visite au feu du capitaine, qui se composait d'énormes troncs d’arbres capables de rôtir un buffle tout entier, Là se trouvaient les principaux chasseurs et chefs du camp, debout, assis ou couchés sur des peaux ou des couvertures, et racontant leurs histoires de chasse et de guerre avec les Indiens.

À mesure que la nuit tombait, nous apercevions une lumière rougeâtre à l’ouest au-dessus des arbres.

« Ce doit être une prairie incendiée par les chasseurs osages, dit le capitaine.

— Je le crois aussi, dit Beatte en regardant le ciel. C’est sur les bords de la Fourche-Rouge. On dirait que nous n’en sommes éloignés que de trois milles, et il y en a peut-être plus de vingt. »

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Sur les huit heures et demie, une lumière douce, mais pâle, s’éleva par degrés à l’est, annonçant le lever de la lune. Alors je sortis de la cabane du capitaine, et je songeai à jouir du repos de la nuit, J'étais décidé à quitter l’abri de la tente et à bivouaquer comme la troupe. Une peau d'ours me servit de lit, et mon porte-manteau fit un oreiller. Enveloppé dans des couvertures, je m’étendis sur Ja couche des chasseurs, et bientôt je m’endormis d'un sommeil doux et profond pour ne m'’éveiller que le lendemain au son du cor.

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