CHAPITRE XXII
Lé camp de l’Alarme. — Feu. — Indiens sauvages.
Nous arrivâmes dans un endroit où, faute de trouver un emplacement plus avantageux, nous résoldmes d'établir notre camp. C'était un bosquet de chènes d’une chétive apparence, sur les bords d’un ravin , au fond duquel on voyait quelques petites flaques d’eau , et au pied d’une colline doucement inclinée, couverte d'herbes à moitié desséchées, qui par conséquent ne pouvaient fournir qu’un maigre pâturage. À la place occupée par le camp, l’herbe était longue et flétrie, et la vue était bornée tout autour par des hauteurs d’un aspect assez agréable.
Pendant que nous étions occupés à dresser nos tentes, Tony arriva tout glorieux de sa victoire. Autour de son cheval blanc étaient suspendus des quartiers de chair de buffle : suivant son rapport, il avait tué deux forts taureaux. Nous rabattimes, comme de coutume, la moitié dé ce qu’il nous racontait; mais maintenant qu’il pouvait se vanter de quelque chose de réel, il n’y avait plus possibilité de mettre un frein à sa langue.
Après avoir salisfait partiellement sa vanité en racontant ses exploits , il nous dit qu’il avait découvert des traces de chevaux , et qu’à en jugéf par plu-
sieurs circonstances elles venaient d’une bande de Pawnees. Cette nouvelle excita quelque inquiétude. Les jeunes cavaliers qui avaient quitté la ligne afin de poursuivre deux buffles n'étaient pas encore de retour; on commença à craindre qu’ils n’eussent été rencontrés et attaqués par les sauvages. Notre vieux Ryan s'était aussi éloigné à pied avec un de ses jeunes disciples.
« Ce vieillard aura la tête cassée par les Pawnees, dit Beatte; il croit connaître toutes choses; mais il ne connaît pas les Pawnees. »
Le capitaine nrit son fusil, et sortit à pied pour reconnaître le pays du sommet d’une colline voisine. En même temps on ta les harnais aux chevaux, et on les laissa paître en liberté dans les champs adjacents ; on coupa du bois, on alluma des feux et l’on prépara le souper.
Soudain l'alarme se répandit dans le camp. Les flammes de l’un des foyers avaient pris aux grandes herbes sèches qui l’entouraient; une forte brise soufflait, on pouvait craindre que le camp ne fût bientôt enveloppé dans ce vaste embrasement.
« Prenez soin des chevaux! criait l’un. — Enlevez les bagages! criait un autre. — Éloignez ies fusils
et les munitions! » ajoutait un troisième, C'était un
bruit, un tumulte à ne pas s'entendre.
Les chevaux fuyaient avec effroi; les hommes saisissaient leurs armes; d’autres emportaient les selles et les paquels; mais pas un ne pensait à éteindre le feu, et probablement pas un ne savait
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comment s'y prendre. Cependant Beatte et ses compagnons l’attaquèrent à la façon des Indiens, en l'étouffant avec des couvertures et l'empèchant de s'étendre plus loin. Les »Avaliers suivirent leur exemple, et en peu d’instants on se rendit maitre de l'incendie.
On alluma alors des feux sur les places où l’on avait préalablement arraché toute l'herbe sèche ; et Tony se mit à préparer le repas du soir avec sa viande de buffle, en nous promettant une soupe succulente et un excellent rôti; mais nous étions destinés à éprouver un. autre alarme bien plus sérieuse.
On entendit d’abord les cris éloignés de quelques cavaliers sur la colline, au milieu desquels on distinguait ces mots : « Les chevaux! les chevaux! faites rentrer les chevaux ! »
Aussitôt un bruit confus de voix s’élève dans le camp; les exclamations, les demandes, les répliques se mêlent et se croisent; mais il est impossible de rien entreprendre , chacun expose ses propres conjectures. Quelques-uns pensent que le capitaine a fait lever des buffles et a besoin de chevaux pour les casser, et un grand nombre de cavaliers de s’élancer vers le sommet de la colline. Selon d’autres, qui croient voir de la fumée, la prairie au delà de la colline est en feu, et le capitaine veut que l’on chasse les chevaux de l’autre côté du ravin.
Cependant un cavalier descendait de la hauteur, et atteignit bientôt les limites du camp. Il pouvait
à peine respirer quand il nous dit que le capitaine avait vu des Indiens à quelque distance.
« Les Pawnees ! les Pawnees! » fut le cri répété par nos jeunés étourdis.
«€ Faitésrentrer les chevaux! — En ligne ! — Sellez les chevaux! » criait-on de toutes parts. C'était une scène de confusion et de désordre qui échappe à toute description. Les cavaliers couraient à travers les champs adjacents à la poursuite de leurs chevaux. Celui-ci tirait le sien par un licou; celui-là, la tête découverte, montait le sien à poil ; un autre poussait devant lui un cheval dont les pieds étaient éncore attachés, et qui faisait des sauts maladroits comme un kanguroo.
L’alarme croissait d’un moment à l’autre. On vint dire qu’on avait vu à l'extrémité inférieure du camp une bande de Pawnees dans une vallée voisine. « Ils avaient frappé le vieux Ryan à la tête et poursuivaient sés compagnons. — Non, ce n’était pas le vieux Ryan qu'ils avaient tué, c'était un des chasseurs qui avaient couru après les buffles, — Il y a trois cents Pawnees derrière la colline, crià une voix. — Il yen a bien davantage, » s’écriait une autre.
Notre position entre la colline ne nous permettâit pas de voir à une grande distance, et nous laissait en proie aux inquiétudes causées par toutés ces rumeurs. [Il pouvait 8e faire qué nous fussions cernés par des ennemis nombreux et cruels, et menacés d’être attaqués d’un instant à l’autre. Cependant les
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chevaux rassemblés dans l’intérieur du camp erraient parmi les feux et marchaient sans façon sûr nos bagages. Chacun se préparait au combat; mais une nouvelle difficulté se présenta. A la dernière alarme causée par le feu, les fusils, les harnais, les selles et autres objets d'équipement avaient été enlevés et jetés pêle-mèle sous les arbres.
« Où est ma selle? disait l’un. — Quelqu'un a-t-il vu mon fusil ? criait l’autre. — Qui veut me prêter une balle? demandait un troisième qui chargeait son arme:
— Pour l'amour du ciel ! aidez-moi à sangler ce cheval ; il est si rétif que je n’en puis venir à bout. » Et dans son trouble, celui qui parlait ainsi avait posé la selle sens devant derrière.
Quelques-uns affectaient de plaisanter et de parler hardiment; d’autres, au contraire, ne disaient rien, mais se hâtaient de préparer leurs chevaux ét leurs armes ; et je comptais beaucoup plus sur le courage de ceux-ci. Plusieurs semblaient réellement exaltés à l’idée d’une rencontre avec les Indiens; mais pas un ne poussait l’enthousi?-me aussi loin que mon jeune compagnon, le coïnte suisse, qui avait uné passion décidée pour les aventures. Notre métis Beatte conduisit ses chevaux sur les derrières du camp, posa son fusil contre un arbre, puis 8’assit près du feu, dans un silence complet. D’un autre côté, le petit Tony, qui s’occupait avec activité de sa cuisine , suspendait à chaque instant ses travaux pour fanfaronner, chanter et jurer. Il déployait une
gaieté extraordinaire : ce qui me fit soupçonner qu’un peu de frayeur était mêlée au fond de cette ardeur belliquense.
Une douzaine de cavaliers, aussitôt qu’ils eurent sellé leurs chevaux , partirent dans la direction où l’on avait dit que les Pawnees avaient attaqué nos chasseurs. Il fut en même temps décidé que, dans le cas où le camp serait assailli, on mettrait les chevaux dans le ravin, où ils seraient à l’abri des balles et des flèches, et que nous-mêmes nous prendrions position le long des bords, en faisant servir les arbres et les buissons de rempart contre les coups de nos ennemis. D'ailleurs on savait que les Pawnees évitent les lieux couverts, et qu’ils ne combattent avec avantage , ainsi qu’il a été dit plus haut, que dans les plaines, où la vitesse de leurs chevaux leur permet de fondre comme des vautours sur leur ennemi et de tourner autour de lui en décochant leurs flèches.
Cependant j'avais peine à croire que, si nous étions attaqués par une troupe nombreuse de ces sauvages , dont chacun se plaisait à faire valoir la bravoure , nous ne fussions pas exposés à de grands risques, par suite de l’inexpérience et du défaut de discipline des nouvelles recru*, ; e: ce qui me confirmait dans ma craïnte, c'était l’ardeur même de la plupart de ces jeunes soldats, qui n'étaient guidés que par leur goût pour les exploits aventureux.
En ce moment le capitaine rentra , et fut aussitôt entouré par la foule impatiente d'apprendre des nou-
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velles. 11 nous dit qu'après avoir poussé un peu loin sa reconnaissance , il revenait lentement au camp, le long de la crète d’une colline découverte, lorsqu'il avait vu sur une éminencè parallèle à la première que'que chose qui ressemblait à un homme. Il s’:
rela pour observer ; mais l’objet qui fixait son atiention gardait une si complète immobilité, qu'il crut que c'était un buisson ou la cime de quelque arbre au delà du coteau. Il reprit sa marche, et l’objet commença à se mouvoir dans la même direction.
Une autre forme se leva alors près de la première, comme quelqu’un qui aurait été précédemment couché à terre, ou qui arriverait de l’autre côté de la colline. Le capitaine s’arrèta une seconde fois : les deux êtres mystérieux s’arrêtèrent également. Alors il se. coucha sur l’herbe, et ils recommencèrent à marcher. S’étant relevé, il les vit s’arrêter de nouveau, comme pour observer ses mouvements. Il savait que les Indiens sont dans l'usage de placer leurs espions ou leurs sentinelles sur les hauteurs qui commandent la piaine, et la conduite de ces deux hommes ne pouvaii qu’accroitre ses soupçons.
Il mit alors son bonnet au bout de son fusil, et l’agita en l'air ; mais ce signal resta sans réponse, comme s’il n’avait pas été remarqué. Il continua donc de marcher, et arriva ainsi à la lisière d’un bois qui le cacha pendant quelques moments à la
A uue de ceux qui l’observaient. Lorsqu'il en sortit, il
les vit courir très-vite en avant, et, comme la route
qu'ils suivaieht se rapprochait de la sienne, il lui sembla qu’ils avaient l'intention de lui couper la retraite.
Ignorant s'ils n’appartenaient point à un parti nombreux d’Indiens cachés en embuscade, ou marchät dans la valléé au delà de la colline, le capitainé se hâta de regagner le camp. Ce fut alors que, découvrant quelques hommes de sa troupe sur une éminence située entre jui et le camp, il leur cria de fairé passer l’ordre de mettre les chevaux en sûreté, commé étant én général le premier objet des déprédätions dés Indiens.
Telle fut l’origine de l’alärmé qui avait ému totit lé camp. Plusieurs de ceux qui avaient entendu le récit du Capitaine né doutèrent point que les hommes vus par lui ne fussent des éclaireurs appartenant à ün parti de Pawñnées, dans les embûches duquel nos chasseurs étaiènt probablement tombés. Des coups de feu éloignés sé faisaient entendre par intervalles, et l’on supposait qu'ils étaient tirés par ceux qui avaient été au secours de leurs camarades. Quelques cavaliers, ayant complété leur équipement, se dirigèrent du côté où l’on entendait le feu;
d'autres réstèrent aux environs, visiblement agités }
et inquiets.
« S'ils sont aussi nombreux qu’on le prétend, dit l’un de ces derniers, et aussi bien montés qu’ils ont coutume de l’être, nous aurons bien de la peine à nous tirer d'affaire avec nos chevaux épuisés.
— Eh bien! répondit le capitaine, n'avons-nous
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pas un fort campement, et ne pouvons-nous pas soutenir un siége ?
— Oui; mais s’ils mettent le feu à la prairie pendant la nuit, nous serons grillés dans nos retranchements.
— Dans ce cas nous ferons un contre-feu. »
On vint annoncer alors qu’un homme à cheval s'approchait du camp. « C’est un de nos chasseurs! — C'est Clément! -- Ji apporte de la viande de buffle ! » s’écrièrent plusieurs voix à mesure que le cavalier avançait.
C'était un de ceux qui avaient été le matin à la poursuite des buffles. Il entra au camp, chargé des dépouilles de sa chasse, et suivi de ses compagnons, tous sains et saufs et également chargés. Ils racontèrent quelle longue course ils avaient faite en suivant des buffles, et combien de coups ils avaient tirés avant d’abattre un de ces animaux.
« Bon, mais les Pawnees!.. les Pawnees!.… où sont les Pawnees ?
— Quels Pawnees?…
— Les Pawnees qui vous ont attaqués?
— Personne ne nous a attaqué.
— Mais n’avez-vous pas vu des Indiens sur yatre
| chemin?
— Ah! oui. Deux de nous, étant montés sur le sommet d’une colline pour reconnaitre la position du camp, virent sur une éminence opposée une drôle de figure qui faisait des gestes bizarres et qui leur sembla être un Indien.
— En voilà une belle! s’écria le capitaine : cet Indien, c'était moi. »
: ci la surprise fut générale. L'alarme était venue de la méprise mutuelle du capitaine et des deux cavaliers. Quant à l’histoire des trois cents Pawnees qu'on disait avoir attaqué nos chasseurs, ce n'était qu’une plaisanterie, et l’on finit par n’en plus parler, quoique l’auteur de tout ce bruit eût mérité d’être recherché et sévèrement puni.
Comme il n’y avait plus de probabilité d’un prochain combat, chacun songea alors à manger, et sur ce point tous les estomacs étaient à l'unisson dans le camp. Tony nous servit le régal promis de soupe et de rôti de buffle. La soupe était horriblement poivrée, et le rôti prouvait que l'animal qui l’avait fourni était un des patriarches de la prairie. Jamais je n'avais mangé une viande aussi coriace; mais c'était la première fois que je goûtais de cette chair, la nouveauté suppléa à ce qu’elle avait de dé- à fectueux; et notre petit créole ne nous laissa point de repos qu’il ne nous eût fait avouer l'excellence de sa cuisine, malgré le démenti que nous donnait le poivre en nous brûlant la gorge.
La nuit arriva sans que le vieux Ryan et ses compagnons fussent de retour; mais nous étions accoutumés à ces absences du coq des bois, et personne ne témoigna la moindre inquiétude sur son compte. Après les fatigues et les émotions de l: journée, le camp fut bientôt plongé dans un profond sommeil , excepté les sentinelles, que la crainte des
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Vers deux heures et demie, une nouvelle alarme nous réveilla tous. Une sentinelle avait fait feu, et accourait dans le camp en criant que les Indiens étaient proches. En un instant chacun fut sur pied. Les uns prirent leurs fusils, les autres sellèrent leurs chevaux; plusieurs coururent à la loge du capitaine ; mais il leur recommanda de retourner à leurs feux respectifs.
La sentinelle fut interrogée. Elle déclara qu’elle avait vu un Indien s'approcher en rampant contre terre , qu’elle avait tiré sur lui, puis était rentrée au camp pour donner l’alarme. Le capitaine pensa que le prétendu Indien était un loup; il réprimanda la sentinelle pour avoir quitté son poste, et l’obligea d'y retourner. Malgré cela , plusieurs inclinaient à croire le rapport de la sentinelle ; car l'événement du jour avait disposé les esprits à craindre des embûches, des surprises de la part des Indiens au milieu des ténèbres de la nuit. Longtemps on 8e tint éveillé autour des feux, le fusil au bras, causant à voix basse, et prêtant l'oreille au moindre bruit. Cependant il n’arriva rien de nouveau; les causeurs cédèrent l’un après l’autre au besoin qu'ils avaient de dormir, et bientôt le sommeil et le silence régnèrent encore dans le camp.