‹ Un tour dans les prairies à l'ouest des États-Unis [microforme]Chapitre 31 sur 44 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Expédition secrète. — Balles enchaniées.

Le lendemain matin, nous vimes arriver les cavaliers qui étaient restés au dernier campement pour chercher leurs chevaux égarés. Ils avaient suivi leurs traces à une assez grande distance, à travers les broussailles et les roseaux des marais: et ce ne fut qu'après avoir passé plusieurs ruisseaux qu’ils les retrouvèrent paissant sur les bords d’une prairie.

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Ces animaux avaient tous la tête tournée dans la direction du fort, comme s’ils avaient l’intention de regagner leur logis, tout en broutant ce qui setrouvait sur leur passage, sans que la liberté illimitée des prairies que le hasard leur offrait fût capable de les détourner de leur route.

Vers midi le temps s’éclaircit, et je remarquai que Tony et les métis tenaient une conférence mystérieuse. Elle ahoutit à présenter une requête à l'effet de dispenser le créole de son service pendant quelques heures, et de lui permettre de se joindre à ses camarades pour une grande expédition. Nous objectâmes que Tony était trop incommodé de ses douleurs pour une telle entreprise ; mais il en raffolait à untel point que rien n’était capable de l’en détourner ; et quand la permission demandée iui fut accordée, il oublia en un instant toutes ses souffrances.

Bientôt le trio fut équipé et à cheval ; ils avaient tous le fusil sur l’épaule et la tête enveloppée dans des mouchoirs , ce qui annonçait assez qu'ils avaient en vue quelque affaire importante. À mesure qu'ils passaient devant les différentes loges du camp, le petit Français vaniteux ne pouvait s’empècher de proclamer à droite et à gauche les grandes choses qu'il allait exécuter, quoique le taciturne Beatte, qui marchait en avant, s’arrêtât à chaque instant pour le regarder d'un air de reproche sévère. Mais il était impossible de contraindre le loquace Tony à jouer dans son entier le rôle d’un Indien.

Plusieurs autres chasseurs se mirent aussi en

campagne, et le vieux Ryan revint des premiers dans la soirée avec de riches dépouilles : il avait tué un daim et deux belles daines. Je m’approchai d’un groupe qui s'était formé autour du vétéran et qui était occupé à discuter les mérites d’un stratagème quelquefois employé dans la chasse aux daims. Ce stratagème consiste à imiter le cri du faon avec un petit instrument, et à attirer ainsi la mère à la portée du fusil, La pauvre daine , trompée par ces cris, et n2 songeant qu'à son petit, s’avance quelquefois tout près du chasseur, qui alors l’abat sans peine.

« Une fois, dit un jeune chasseur, j'ai fait arriver de celte manière une daine à vingt pieds de moi; j'étuis sûr de mon coup : trois fois je mis en joue, et trois fois le cœur me manqua pour presser la détente. La pauvre bête regardait d’un air si triste, que je sentis mon cœur s’attendrir. Je pensai à ma mère, je me rappelai les angoisses que je lui causais quand j'étais encore enfant, et ce souvenir mit fin aussitôt à mon hésitation. Je jetai un cri pour avertir la daine de ma présence, et en un instant elle fut hors de la portée de mon fusil.

— Et vous fites bien, s’écria l’honnête Ryan. Pour ma part, je n’ai jamais pu employer cette ruse. Je me suis trouvé avec des chasseurs qui avaient de ces instruments dont vous parlez ; mais je les ai obligés de les jeter de côté. Prendre avantage de l’amour d’une pauvre mère pour ses petits est une chose infâme. »

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Sur le soir, nos trois mystérieux chasseurs revinrent de leur expédition. La langue de Tony annonça leur approche longlemps avant qu'on pôt les apercevoir ; car il criait de toute la force de ses poumons, et ses cris attirèrent l'attention du camp tout entier. La marche pesante et les flancs haletants de leurs chevaux prouvaient qu’ils avaient fait un rude exercice ; en outre, ils étaient chargés de viande comme l’étal d’un boucher.

En effet, ils avaient parcouru une immense prairie qui s’étendait au delà de la forêt et qui était couverte de troupeaux de buffles. Dans sa conversation avec les Osages que nous avions rencontrés quelques jours auparavant, Beatte avait été informé du voisinage de cette prairie et de l’abondance du gibier qui s’y trouvait, mais il en avait fait un secret à tout le monde, afin que lui et ses camarades Antoine et Tony eussent le plaisir d’y chasser les premiers. Ils s'étaient contentés de tuer quatre buffles, quoique, suivant le rapport de Tony, ils eussent pu en tuer par vingtaines.

Ces nouvelles, et la chair des buffles apportée comme pièce de conviction, répandirent la joie dans tout le camp, et donnèrent à chacun l’espoir de faire encore une chasse brillante sur les prairies. Tony devint de nouveau l’oracle du camp, et pendant des heures entières il sut intéresser un groupe de cavaliers, qui, assis autour du feu, la tête entre les épaules, l’écoutaient sans l’interrompre.

Il était plus glorieux que jamais de son adresse

comme tireur ; quant au peu de succès qu’il avait eu au commencement de notre voyage, il l’attribuait au destin, peut-être même à l’enchantement, et, s’imaginant qu’il était écouté avec une véritable crédulité, il donna un exemple de ce dernier cas, en affirmant que la chose lui était arrivée à luimême; mais c'était évidemment un conte recueilli chez les Osages ses alliés.

Suivant ce récit, Tony, à l’âge de quatorze ans, se trouvait un jour à la chasse, lorsqu'il vit un daim blanc sortir d’un ravin ; comme il s’approchait en rampant de l'animal pour tirer sur lui, il en vit un autre, puis un troisième, et ainsi de suite jusqu’à sept, tous aussi blancs que la neige. Quand il se crut assez rapproché d'eux pour se servir avec avantage de son fusil, il en distingua un particulièrement et tira sur lui, mais sans résultat; le daim ne parut pas seulement s’en apercevoir. Tony rechargea, tira de nouveau, et manqua son coup. Il continua ainsi de tirer et de manquer, jusqu’à ce qu'il eût épuisé toutes ses munitions, et les daims restèrent parfaitement intacts. Il rentra chez lui, désespérant de son adresse ; mais il fut consolé par un vieux chasseur osage, qui lui dit que ces daims blancs étaient enchantés, et qu’ils ne pouvaient être tués que par des bälles d’une espèce particulière.

Le vieil Indien fondit donc quelques balles pour Tony; mais il ne voulut pas lui permettre d’assister à ses opérations, et refusa opiniâtrément de lui dire quels étaient les ingrédients qu’il mêlait au plomb,

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et, Pourvu de ces balles, Tony retourna à la quête ble des daims blancs, et parvint à les retrouver. Il esas, | saya d'abord l'effet de quelques balles ordinaires; il lui- le trouva nul comme précédemment; mais la preeilli mière balle enchantée fit tomber un daim superbe. Alors tous les autres prirent la fuite, et on ne les s, se revit plus.

laim Le 29 octobre, le jour se leva sombre et triste ; it en mais sur les huit heures le soleil sortit des nuages it un et éclaira la forêt d’une douce lumière, et aussitôt qu'à les sons du cor donnèrent le signal du départ. Tout il se le camp retentit alors d’un bruit auquel on n’était van - A plus accoutumé; c’étaient partout des cris de joie, ment des éclats de gaieté. On voyait les cavaliers, les uns courir après leurs chevaux, les autres les ramener et pousser devant eux ceux de leurs camarades. Ici l’on enlevait de dessus la charpente des loges les couvertures encore humides qui avaient servi de tentes ; là on se hâtait dr: faire les paquets et de les charger sur des bêtes de somme à mesure qu’elles arrivaient ; plusieurs remettaient leurs fusils mouillés en état de servir, et les chargeaient de nouveau, afin qu’ils fussent prêts pour la chasse.

A dix heures nous commençâmes notre marche.

Mais je restai à la queue de la colonne, tandis qu’elle passait le torrent et s’enfonçait dans les détours de la forêt. En général, j'aimais à me tenir ainsi en , arrière jusqu’à ce que le dernier homme eût disparu

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à mes yeux, et que les derniers sons du cor se fussent perdus dans les airs, et je voyais avec un singulier plaisir ces pays sauvages retomber dans le silence et la solitude.

Cette fois le lieu qu'avait occupé notre camp offrait une scène complète d'abandon et de désolation. Le bois environnant n’était plus, dans certains endroits, qu’un marais fangeux ; des arbres tombés sous la hache et privés d’une partie de leurs branches; des charpentes de loges dénuées de leurs couvertures ; des feux mourants, devant lesquels étaient encore suspendus des quartiers de venaison et de chair de buffles rôtis, le sol jonché d’os de daims et de buffles, de cornes, de peaux : tel était l'aspect de notre camp. Çà et là on voyait encore des morceaux de viande crue et des dindons avec leurs plumes, que les jeunes chasseurs avaient dédaigné d’emporter avec eux, tant leur imprévoyance était grande quand ils s’attendaient à trouver dans la journée un lieu riche en gibier. Pendant ce temps, une bande de busards ou de vautours planaient au-dessus de ces restes, en décrivant des cercles majestueux, et se préparaient à fondre sur le camp aussitôt que nous l’aurions abandonné.

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