Partie carrée
Pierre se promenait un matin sur les bords du canal. Le temps était beau, mais froid. Le jeune soldat rêvait sans cesse à Marie; son esprit enfantait mille projets auxquels il lui fallait bientôt renoncer, en regardant son unifoi^me, puis il se disait : « Mais quand même je la retrouverais, elle » ne serait pas à moi... D'abord elle ne m'a » jamais aimé. Ensuite, puisqu'elle est fille » d'une grande dame , elle ne voudra plus » me regarder!... Oh! n'importe, si je la » savais heureuse, j'aurais du courage, et » je ne me plaindrais plus !...
» — Tiens!... de quoi donc que tu fais
76 TIN TOURLOUROD.
» par ici isolément? » dit à Pierre une voix bien connue. Il se retourne, et aperçoit son camarade Fleur-d'Amour marchant près de mesdemoiselles Joséphine et Félicité.
Pierre voudrait éviter cette rencontre , mais déjà son camarade est à côté de lui, et les deux bonnes lui font la révérence.
a — Ca n'est pas bien de s'amuser sans » les autres! » dit Fleur-d'Amour, « moi, » je me promène avec ces demoiselles... on » cause, on batifolle... on mange des noix... » C'est ben pus divertissant à quatre... d'au- » tant plus que ce matin on s'est débarrassé » des mioches... nous sommes libres comme » l'air. Viens donc avec nous. »
N'osant pas refuser, Pierre se contente de marcher à côté de son camarade sans rien dire , et sans répondre aux œillades de mademoiselle Félicité.
« Monsieur a peut-être du noir dans » l'âme? » dit la petite bonne en faisant sonner les gros sous qu'elle a dans les poches de son tablier.
• — Oui, » dit Fleur-d'Amour, » c'est une
U?f TOURLOTJROU.
» passion qu'il a dans le cœur, et de laquelle » il n'a point eu d'agrément!
» — Monsieur n'aurait pas dû avoir à se » plaindre du beau sexe!... » reprend Pélicité, « car il n'est pas d'un physique à re- » pousser l'amour. «
Pierre fait semblant de ne pas comprendre ce compliment, et Fleur-d'Amour dit tout bas à Joséphine : « Je crois décidément » que le camarade a un cœur en papier mâ- » ché, rien ne prend dessus!.., »
On se promène depuis quelque temps, lorsque Joséphine dit à son amie.
« Gomment as-tu fait pour laisser ta maî- » tresse seule ce matin ?
» — Oh! je suis bien plus libre à présent. » Le monsieur est de retour à Paris, il » vient tous les, jours voir mademoiselle » Marie...
» — Marie! » s'écrie Pierre. « Votre maî- » tresse s'appelle Marie, mademoiselle?... » — Oui, monsieur. — Et... elle habite Paris » depuis longtemps? — -Non... depuis im ■ mois seulement... On l'a enlevée de son
78 un TODKtOUROU.
» village... Oh! c'est tout une histoire... » — Enlevée!... Comment, votre maî- » tresse?... Si vous vouliez accepter mon » bras, mademoiselle? — Avec beaucoup » (lu plaisir, monsieur. »
Mademoiselle Félicité s'empresse de passer son bras sous celui du beau soldat, et Fleur-d'Amour dit tout bas à Joséphine : « Tiens... tiens... on dirait que ça veut » prendre... Oh, fameux! si nous enflam- » mons Pierre.
» — Tu m'avais toujours promis de me » conter ce qui regarde ta maîtresse , » dit Joséphine à son amie. » Pendant que nous » avons le temps, dis nous ça, faut ben • causer... Moi, quand je sais une histoire » sur mes maîtres, je vous réponds qu'elle » ne moisit pas sur ma langue.
» — Je vais vous dire ce que j'ai appris » touchant ma nouvelle maîtresse. Dame, » c'est un secret... mais je sais que les mi- » litaires sont gens d'honneur...
» — Vous pouvez vous fier à nous, » dit Fleur-d'Amour, ■ nous sommes des muets
UN TOURLODROU. 7W
» du sérail. — Parlez... parlez... mademoi- » selle, » reprend Pieri'e, en s'elforcant de cacher son agitation , dites-nous tout ce que "VOUS savez !...
« — Eh ben , vous saurez que la jeune » personne, chez qui je sers, est, à ce qu il » paraît, fille d'une grande dame... mais elle » ne connaît pas ses parents...
» — C'est comme moi , » dit Fleur-d'Amour, « je n'ai jamais connu mes parents... " ■ — 'Elle a été, k ce que je crois, élevée » dans un village... dans une auberge.
» — Dans une auberge ? » dit Pierre , dont l'espoir augmente à chaque mot.
« — Oui. Puis une dame riche, connais- » sant sa famille, l'a prise avec elle depuis » peu. Cette dame habitait une maison de » campagne... — De quel côté, mademoiselle? » — Aux environs de la Roche-Guyon...
» — C'est elle ! c'est JMarie ! » se dit Pierre, et, dans son trouble, il serre avec tant de force le bras de Félicité, que celle-ci pousse un petit cri qui fait dire à Fleurd'Amour :
« — Quoi donc ? est-ce que vous avez » marché sur un crapaud ?
» — Ce n'est rien! » répond lajeune bonne, qui pense avoir fait la conquête de Pierre, ce n'est rien... — « Continuez donc, ma- » demoiselle. — Chez cette dame , un jeune » homme de Paris est devenu amoureux de » mademoiselle Marie... mais je suppose que » celle-ci ne l'écoutait guère. Alors, savez- » vous ce qu'il a fait? Profitant d'un mo- » ment où la dame était à une fête, il a élé » chercher la demoiselle j et , lui faisant » croire qu'il venait de la part de madame » de Stainville... c'est le nom de la dame, » il a conduit mamselle Marie à Paris, dans » un petit logement qu'il avait loué. Il m'a » mise près d'elle , et la jeune personne se « croit ici chez sa protectrice, dont elle j> attend chaque jour l'arrivée.
» — Ah! elle est bonne, la frime... elle y> est bien bonne ! » dit Fleur-d'Amour.
« — Le misérable ! » se dit Pierre.
« — Comment avez -vous dit, monsieur r> Pierre ? — Pvien, mademoiselle... Mais ce
UN TOur.LOur.ou. Si
» monsieur n'est donc pas resté .. près dci » cette demoiselle ? — Non, pour qu'on ne » devinât pas qu'il était l'auteur de Fenlève- » ment, il est i-esté près de madame de Stain- » ville : ce n'est que depuis une quinzaine » de jours qu'il est revenu à Paris, et depuis » ce temps , vous pensez bien qu'il vient » tous les jours voir mademoiselle. ïl lui a » fait accroire que madame de Stainville fai- » sait un voyage, qu'elle l'avait chargé de » veiiler sur la fiile de son am.ic. Mademoi- » selle Marie donne là-dedans... Pendant ce » temps , vous concevez que le jeune homme » fait sa cour... et tâche d'enjùler la demoi- » selle...
» — Oh, fameux!... Oh, c'est un séduc- » teur fini , celui-là!... » dit Fleur-d'Amour.
« — Et votre maîtresse^ l'écoute- 1 -elle » avec plaisir?» dit Pierre, en serrant convulsivement le bras de mademoiselle Félicité. Celle-ci lui fait un doux sourire, en murmurant :
« — Priais je ne crois pas... Comme vous » me serrez... Elle pense, je crois, à un m. 8
'61 UN TOURLOCTvOU.
» autre... Aye ! vous me faites des bletîs.
» — A un autre?... Vous croyez qu'elle » songe à un autre ? — Dame ! je le sujj- » pose parce qu'elle n'a pas du tout l'air <.!e » s'amuser près<le I\I. Daulay... ■ — Ah! c'est » M. Daulay qui a enlevé... cette jeune per- » sonne ? — Oui... Est-ce que vous le con- » naissez — Jloi ?... pas du tout. — Je suis • une bavarde, j'aurais pas dû dire les » noms... mais j'adore les militaires , et je ne ï peux jamais avoir rien de caché pour eux.
» — Ils vous le rendent avec mesure^ r. mamselle, ' dit Fleur-d'Amour, en passant le bout de sa langue sur ses lèvres.
« — Pour en revenir, ce M. Daulay fait » tout son possible pour plaire à mamselle » l'.Iarie, et lui procurei- de l'agi-ément... » Par exemple, Il ne veut pas qu'elle sorte » sans lui!... mais il la fait promener eu p voiture, et ce soir, il me paraît qu'il doit » la mener au spectacle...
s — Ce soir? » s'écrie Pierre « Et au- » quel? — Ah ! dame, je ne sais pas... mais » ils ne choisiront pas le plus mauvais,
UN ïOL'ULOLilOU. 83
» allez! Par exemple, mamselle mettra un » chapeau et un voile... Oh! elle ne sort • pas sans ça.
« — Comme tu es heureuse ^Fëlici té! »
tiitla grande Joséphine, « ce soir, tu pour- » ras encore faire tout ce que tu voudras.
» — • Ah! mon Dieu , oui... je puis, même » recevoir qui bon me senJjle... D'abord^ » la portière est mon amie... ensuite, j'ai 3 tout à ma disposition chez nous... Les » comestibles, le vin... les. liqueurs... car » M. Daulay a fait des provisions, pour «que mamselle ne manque de rien, etnioi, » je nage là-dedans à pleine eau... et je fiiis a les mémoires aussi gros que je veux!...
» — C'est ça qui est une condition sé- » duisante!... — C'est-à-dire, » reprend Fleur- d'Amour, a que la vie de mademoi- » selle doit s'écouler dans des divertissoirs « de toutes les. espèces.
» — Oh ! je ne m'anmse pas tant que vous » croyez! » dit léhcilé, » quand on est » seule... que vouJez-vous qu'on fasse?
» — Mais vous ne devez pas manquer
€4 UN TOCRLOUFiOU.
» d'occasions pour vous accoupler, » dit Fleur-d'Amour.
Pierre ne disait rien^ il semblait refléchir, mais il serrait toujours le bras de Félicité , et celle-ci se disait: « Il n'a pas envie que » je le quitte, toujours! » Tout à coup le jeune soldat se tourne vers la petite bonne, et lui dit d'une voix tremblante : « Made- » moiselle... ce soir.... il faut absolument » que vous me receviez chez vous... >
Félicité fait une petite mine en affectant un air timide; et Fieur-d'Amour s'écrie:
a — Voyez-vous comme il y va, le ca- » marade!... il paraît qu'il ne faut que le » mettre en train ; et puis il fait l'amour » comme sur des roulettes... Ab! scélérat » de Pierre!... va-t-il droit à a chose!... -
» — 3Iais qu'ai-je doue dit à mademoi- » selle, pour que vous ayez de telles pen- » sées ? » demande Pierre, « j'avais cru... » j'avais seulement le désir...
» — Eh ! mon Dieu ! ne prends pas tant » de détours! t'as des désirs, c'est tout » simple... maiuscUe a des youx assez noirs
V,:i TOURLOUROU. 83
» pour ça! gnia pas là de quoi se mordre » lii langue!., le militaire n'est ^as fel^/ia/ii, » d'ailleurs...
» — Oh, mon Dieu! je ne me fâche pas, » moi, » dit Félicité en reprenant son air déluréj « au contraire, j'aime bien les gens » sans façon. Et^ tenez, si vous le voulez, » je vais vous faire une proposition...
» — Voyons votre proposition, fille des » amours... Joséphine, je vous range dans » la même famille... — Je i'espère bien ! »> parle. Félicité.
» — Eeoutez-moi. Ce soir ma jeune de- '■> moiselle sort, elle va au spectacle avec » monsieur Daulay... elle ne refusera cer- » tainement pas, elle n'a pas encore été an 3 spectacle de sa vie. Par ainsi je serai seule >> et libre depuis sept heures jusqu'à onze n au moins: eh bien ! si vous voulez venir » tous, je vous préparerai une collation soi- >' gnée... de la charcuterie avec du punch , » des gâteaux, des liqueurs ; nous nous ré- » galerons , nous rirons, nous jouerons à " (!rs jeux innocents et autres, et nous ne- Jiî. 3..
8© ïj> Tocur.oïruou.
' craineîrons pas qu'on vieni>€ nous ùt-jan- ».ger... Eh bien! que dites-vous de mon » projet ?
» — ■ Approuvé! • dit Joséphine; • oh ! » c est chiirniant!... comme nous nous aniu- ■' serons !.,.
s — Fameuse, la proposition! « s'c'crie l'Ieur-d'Amour, « nous ladoptoas à la nia- ■-•j-orité !... un repas.... de jolies femelles.... -'- des liqueurs et de l'amour !... nie voilà »• dans mon eopJière .'... et toi, Pierre, ça » te va-t-il ?
» — Moi.... oh! je jure à mademoiselle >'• d'être chez elle ce soir... dussé-je y per- ^ dre la vie \
» — Allons! il a toujours l'air de jouer- - la tragédie, lui !... mais c'est pas tout ça ! V une réllexion à présent... pour rester chez > mademoiselle passé la retraite, il nous y laut une permission...
» Nous la demanderons, » dit Pierre ; If j (m fais mon affaire, je te réponds de » ! Obtenir !...
>> — Oii ! va-t-il à présent!... c.t-il cb.aud ,
■>.{« caiuM'atle!... il paraît qu'il ne s'agit que » lie le mettre en train,
» — Moi ^ > dit Joséphine, « je vais conter »-une colle en rentrant à mes bourgeois; je » (lirai que ma tante est très-malade, qu'elle » a avalé, de l'eau, de javelle pour du vinai- » i^re et qu'il faut absolument que je passe > lu soiiée près d'elle.
» — C'est ça! une tante avec des coli- » ques... oh 1 les fenmiesj c'est des boutiques. » d'esprit!... Mais nous deux, Pjerre, nous î .allons rentrer tout de suite au quartier afin » de trouver le lieutenant.
» — Allez, « dit Joséphine, <t moi je ren- » tre chez mes bourgeois... je vas me fairo » des yeux rouges pour les attendrir.
» — Et moi, » dit Félicité , « je vais faire » toutes mes dispositions afin que ce soir » nous ne manquions de rien... Au revoir... » monsieur Pierre.
» — A ce soir , mademoiselle.
» — Ah! minute! » s'écrie Fleur-d'Amour, " nous nous en allons comme des séries, et « le rendez-vous pour ce soir?
g*! VS TOURLOUHOU.
» — Contre le Château-d'Eau, » dit Joséphine, a j'y serai et je vous conduirai » chez Félicité, qui demeure en face. — C'est » dit : contre le Chàteau-d'Eau , à sept heu- » res moins le quart.
» — D'ailleurs, » dit Félicité, « je me » tiendrai à la fenêtre qui donne sur le bou- » levard, et dès qu'on sera narti, je vous » ferai signe en agitant mon mouchoir. — Ça « y est., ô femme spiritueuse, va!... Adieu!. » à ce soir. »
Fleur-d'x\mour et Pierre regagnent leur quartier. Tout le long du chemin le premier se réjouit d'avance du plaisir qu'il goûtera te soir ; il ne cesse d'en parler à. son camarade; mais Pierre ne répond que par monosyllabes, car son cœur, son esprit sont trop pleins pour qu'il puisse entendre ce que lui dit Fleur d'Amour. Pierre n'a plus qu'uiv espoir, qu'une pensée, c'est d'arracher ?ilurie (.les mains tle son ravisseur r il ne sait pas encore cununent iiy parviendra, mais il est décidé à tout entreprendre paur arriver à ce but.
LN TODRLOUROU. 89
Lii conduite régulière du jeune soldat lui avait valu l'estime et la confiance de ses chefs , et on lui accorde la permission qu'il demande pour le soir; cependant elle n'est que potir jusqu'à neuf heures.
« C'est tout le temps qu'il nous faut pour » avaler toute la collation et vider les bou- » teilles! » dit Fleur-d'Amour , « d'ailleurs » je mange Irès-vite, moi... ô quelle soirée » bachique et voluptueuse!.... Dis donc, » Pierre, tu n'es pas fâché maintenant que » je t'aie fait faire la connaissance de mam- » selle Félicité ? »
Pierre répond quelques mots d'une voix entrecoupée, etFleur-d' Amour se dit: « C'est » drôle!... le camarade n'est pas plus gai » quand il est amoureux!... O être singu- » lier!... Enfin ce soir faut espérer qu il se » déridera devant les carafons. »
La soirée est venue. Pierre presse Fleurd'Amour pour partir; celui-ci ne finit pas de blanchir sa buflieterie et de brosser son babil.
« On nous attend, » dit Pierre. — Oli !
6J V}i TOUKtOUfiOU.
» que non!.... il n'est que six lieures.... Kîi)i » d abord quand je vas avec du sexe je tiens » à être éblouissant dans ma tenue... je ne ï veux pas qu'un poil passe l'autre. — Mais •■' tu es très-bien... — Non... voilà encore uii » grain de poussière sur la guêtre... Je m'e'- » tonne, Pierre, que tu ne te donnes pas » aussi uneallure plus séductrice... tu gardes -j trop de sévérité dans la tournure... — Eti! » il s'agit bien de cela !... — Il nie semble que » ce n'est pas pour parler politique que nous » allons souper avec les demoiselles... drôle •> de corps, va!... tu fais lamour comme si
* tu mangeais de mauvais z' haricots ':... » Enfin Pierre a emmené son camarade ;
Ai arrivent sur le boulevard du Cliàteaud"Eau , et il n'est encore que six heures et demie-..
« iS^ous avons une bonne petite faclion à ■> faire, e dit Fleur-d' Amour, ^ et le vent n'est
* pas du mi<]i- mais une chose à laquelle
* nous n'avons pas pensée... - — Quoi doîic ? « — il fait nuit. — C'est vrai, mais cela ne s nous empêchera nas à?, reconaaître ta
us TOCilLOUriOU. iîi
» Joséphine. — Non, sans doute... et de son » coté je suis ben sûr qu'elle me reconnaî- » trait rien qu'à l'odorat. Mais l'autre qui » doit nous faire des signes par la fenêtre, » quand elle sera seule... avec son niou- » choir.... ca ne sera pas commode à distin- » guer! — Sois tranquille! j'ai de bons » yeux... je les verrai, mai... mais ta niaî- ^ tresse ne vient pas... — Une minute donc!.. » nous ne faisons que d'arriver. D'ailleurs, >' \"jis-'tu , les bonnes ne sont pas maîtresses » de leur temps... je te dis -ça pour ta con- » naissance future. Quand on^ des relations » avec une cuisinière, il faut toujours lui an- » corder le quart d'heure de graisse ^' c'est » l'usaûfe. »
Sept heures viennent de sonner, lorsque mademoiselle Joséphine arrive sur le boule^ vard. Les deux soldats la reconnaissent et vont à elle.
« Je vous ai peut-être fait attendre, » dit la bonne, « dnnie! ce n'est pas nîa r faute... Concevez-vous des brutes comme » mes bourgeois, qui me refusent la per-
92 Vy TOURLOUROU.
» mission d'aller cliez ma tante... sous piv- « texte qu'ils vont ce soir au spectacle et « quils veulent que je garde les enfants; s c'est-y ca de la tyrannie!... Oh ! la vilaine » race que les maîtres î... quand donc qu'il » n'y en aura pus! pour que je me fasse » servir à mon tour.
» — Eh bien, douce amie, comment donc » que vous avez fait pour lors? » dit Fleurd'Amour.
« — Pardi ! j'ai rongé mon frein; je les ai » laissé partir, el puis ensuite j ai couché les » enfants... au lit, et plus vite que ça ! Les » petites voulaient laisonner... elles préten- » daient qu'il n'était pas l'heure de se cou- » cher!... je leur ai appliqué une demi- B douzaine de claques, elles ont fermé 1 œil » tout de suite.
» — Les claques , ça fait parfaitement dor- » mir, d'ailleurs! Enfin, vous voilà, nous » voici... gnia pus d'affront...
» Où sont les fenêtres de mademoiselle » Félicité ? » demande Pierre avec iropatience.
vy TOURLOunou. 9?
« — Là bas... tenez... au troisième... mais » on n'y voit guère... ce sera difficile d'oper- » cevoir les signaux. — Le camarade à des » yeux de chat, il y voit la nuit. Promenons- » nous un brin , tendre amie , pendant qu'il » va guetter la fenêtre. »
Fleur- d'Amour prend Jose'pbine sous le bras, et tout deux se promènent autour du Ghâteau-d'Eau, pendant que Pierre reste les yeux fixes sur les croisées qu'on lui a indiquées. Dix minutes s'écoulent. Pierre a peine à modérer son impatience; vingt fois il est sur le point de s'élancer dant la maison où. demeure îMarie, de monter, de réclamer la jeune fille; mais il sent que sa précipitation peut tout gâter; il n'a aucun titre pour se présenter ainsi. On pourrait nier, on pourrait le chasser; et, en apprenant que ce n'est pas pour elle qu'il vient, mademoiselle Félicité ne serait plus disposée à le recevoir; il faut donc dissimuler et cacher ses tourments jusqu'à ce que le moment d'agir soit venu.
Une fenêtre du troisième est ouverte; un iii. 9
mouchoir est agité en deîiors de la croisée. Pierre court vers les amoureux qui se promènent , en leur criant :
« Venez! venez! on nous attend...
» — Alors, en avant! dit Fleur-d'Amour.
Pierre arrive le premier; son camarade lui crie en vain: « Pas si vite, donc Ionise » monte pas chez les demoiselles comme sur « im rempart!.. » Le jeune soldat est au iroisième, lorsque mademoiselle Joséphine n'est encore que devant la portière, à laquelle elle dit: « Nous allons chez mon amie Félicité... » en soirée... — Très-bien! montez, mes- ^ sieurs , mesdames.
» — Belle maison! » dit Fleur-d'Amour; « diable! les domestiques ont de l'ouvrage... » on frotte tout le long des escaliers!... »
Mademoiselle Félicité attendait sa société, et elle a tout disposé pour la recevoir. Le logement que Daulay avait loué pour Marie se composait d'une jolie salle à manger de laquelle on allait dans une petite cuisine , puis dims la chambre de la bonne. Une autre porte de la salle à manger donnaie
UN TOl/RLOUFiOU. 83
dans un petit salon qui conduisait à une clianibre à coucher.
Mademoiselle Félicité a pensé que la salle à manger suffirait à sa compagnie ; elle a lait un grand feu dans le poêle et allumé plusieurs lampes. Sur un buffet une partie (le la collation est déjà en évidence. Enfin Félicité a soigné sa toilette , parce qu'elle veut achever de tourner la télé au beau sol^dat qui lui a serré les. bras le matin.
a Nous voilà, » dit Joséphine, » j'espère « que nous sommes exacts. — Oh 1 vous êtes » bien aimables... mon monde est sorti tard » et cela me contrariait bien; mais enlin les » voilà partis, et nous sommes lesmaî'aesici...
» — Bon, bravo! fameux! » dit Fleur-
d'Amour; « tiens mais c'est propre ici.
» — Bonsoir, monsieur Pierre, » ditFélicitéj « vous vous portez bien ce soir ?....
» — Oui, mademoiselle... oui , » répond Pierre d'un air distrait et en regardant au" tour de lui avec curiosité. » C'est donc ici...
» que demeure.... mademoiselle Marie
» voire maîtresse...
06 UN TOURLODROU.
» — Oui Oli! le logement est bien
» genlil... j'ai ma chambre de ce côté, après » la cuisine.
» — Ah ! tu es sous la même clef , » dit Joséphine, * c'est incommode... — Oh, mou » Dieu, je t'assure... que si je voulais rece- » voir,., des visites.., ca ne me gênerait pas » du tout. Mademoiselle ma maîtresse a si » peu l'habitude du monde...
s — Et sa cluunbre , où donc est-elle.'' » dit Pierre.
« — Là-bas... après le salon... Ditesdonc, » trouvez-vous qu'il fasse assez chaud ici ?... » faut pas ménager le bois, d'abord. — Très-
» bien délicieuse chaleur, » dit Fleur-
d'Amour; a avec la nôtre, c'est plus qu'au » Canada. — Voyons nous assez clair ? J'ai » allumé deux carcelles... mais je peux al- » lumer des bougies... c'est pas moi qui paie » tout ca ! ■- — Nous sommes suffisamment
» éclairés nous pourrions lire dans le
» blanc de nos yeux. Mais si nous inissioiis
a tout de suite la table et le couvert il
» me send)le que nous sommes venus ici
TÎN TOURLOUROU. 07'
» pour jouer delà mâchoire. — 11 a raison, » M. Fleur-d'Amour, mettons le couvert? » rieur-d'Amour place la table et les assiettes. Joséphine et Félicité vont chercher a la cuisine tout ce qu'il faut pont le souper. Pendant ce temps, Pierre s'est approché de la porte du salon; il l'ouvre, prend une lumière; s'avance doucement dans cette pièce et de là entre dans la chambre de Marie.
« Diable! » dit Fleur-d'Amour en examinant ce qu'on met sur la table, * Mamselle » Félicité fait bien les choses..» nous allons » nous faire des bosses... Joséphine, je veux » absolument que tu te trouves une condi- » tion équivalente à celle-ci. — Sois tran- » quille... j'vas seulement patienter jusqu'au » jour de Tan pour avoir mes étrennes ; mais r> ensuite comme je vous lâcherai mon mé- » na^e à deux liards!.«
» — Monsieur Pierre ne nous aide pas » trop, » dit Félicité, « où donc est-il allé? » — Il est entré là-dedans, » dit Fleur-d'Aiii(>i:r, « pas gêné le camarade, il veut voir » les appartements,., il a peut-être cru (jue
U8 UN Tour.LOUROU.
» c'était le chemin de votre chambre , mam- » selle... »
Mademoiselle Félicité sourit, puis va à la recherche de Pierre, qu'elle trouve immobile et comme en contemplation devant le lit de Marie.
« Qu'est-ce que vous faites donc là, mon- » sieur Pierre? » dit Félicité en frappant sur l'épaule du jeune soldat.
« Ah! pardon , mademoiselle... j'étais en- " tré... je 'regardais... ^ Je vois bien que » vous regardez. Mais ce n'est pas ma cham- » breici, c'est celle de la demoiselle dont je r> vous ai conté l'histoire. Ma chambre est » ])ien gentille aussi... je vous la ferai voir » si vous êtes sage. »
Les yeux de mademoiselle Félicité s'étaient fixés avec malice sur Pierre. Celui-ci pousse un soupir que la jeune bonne interprète trèsfavorablement, et, prenantPierreparlamain, elle l'entraîne en lui disant : « Allons... ve- » nez... et ne soupirez pas comme ça!... on » tâchera d'adoucir vos souffrances... »
En revenant par le salon av-c Pierre, lé-
UN TornLocr.oi). 99'
licite y trouve Fleur-d'Amour qui s'était «.'ouché tout de son long sur un divan , cE. avait mis une chancelière sur sa tête en guise de bonnet de nuit.
« Fameux! le petit lit de camp... et le » bonnet de coton fourré!... » dit Fleurd'Ainour. ■ Ce lieu me semble un séjour de bayadère !
» — Ce n'est pas un lit cela , c'est un divan ; » et ce que vous avez mis sur votre tète, » c'est pour mettre les pieds. — Allons donc^ " pas possible!... les pieds dans un joli par- » tefeui'ilj' en î^iîaroquin !...
» — Fiî bien! est-ce qu'on ne soupe pas ? » dit Josépîîine ^ a si vous (lànez ainsi, nous » n'aurons pas le temps de manger.
» — Elle a raison. A table. —^ A table. »
Tout le njonde revient à la salle à inanger et l'on se met à table. Fleur-d'Amour près de sa Josépliine et Félicité à coté de Pierre. Celui-ci fait tous ses efforts pour paraître i;ai et prendre part à la conversation; mais sa préoccupation, son air distrait, agité, n'ccbappenf point aux autres convives.
100 tlN TOCRLOUROU.
Fleur-d'Amour qui boit et mange comme fjuatre , dit à chaque instant :
« Tu ne manges pas, Pierre, tu ne bois » pas!., on voit ben ({ue t'es amoureux !.. tu » te nourris de sentiment.
» — Il ne faut pas que l'amour empêche » de manger, » dit Joséphine; « au con- « traire, il faut nourrir sa passion. — Su- » périeurement parlé! » dit Fleur-d'Amour. a La mienne ne mourra pas d'inanition!... » Ce jambon réveillerait un mort.
» — Si par hasard on sonnait pendant » que nous sommes à table .^ » dit Joséphine.
* — Tant pis! mais je n'ouvrirais pas!... » je serais censée sortie aussi. Dame! faut » hen que chacun s'amuse. — C'est juste, » dit; Fleur-d'Amour, « vous avez d'excel- « lents principes... Je vas en prendre en- » core une tranche.
» — Mais d'ailleurs ils ne reviendront » pas avant la fin du spectacle!... » reprend Félicité, « et puis ensuite...
» — Ensuite? » dit Pierre en la reijardaut avec auxiélé.
lî.V lOURLOUROU. 101
• — Ah ! dame... j'ai mon idée. — Quelle » idée ?... parlez donc !
» — Ah! oui, voyons l'idée... Je vas » prendre un peu de gras , moi.
» — Eh bien ! je ne sais si je me trompe...
■ mais je crois que M. Dauluy veut en ve-
■ nir à ses fins avec mamselle Marie... —
■ Quoi!... vous pensez...
» — Prends donc garde, Pierre, tu ver^ » ses sur la table ! » dit Fieur-d'z\niour qui tendr.it son verre à son camarade , dont l'agitation venait d'augmenter.
« — Ecoulez donc^ » dit Félicité , « ce » ji'une homme dépense beaucoup d'argent « ici pour mademoiselle, et je n'ai pas idée
■ qu'il soit bien riche; enfin, ce qui me » fait supposer que ce soir il a des inten-
■ lions, c'est qu'il m'a dit tout bas en sor- » tant : « Quand nous serons rentrés du «spectacle, au lieu de rester m'éclairer et » fermer la porte, va le coucher tout de j» suite et ne reparais plus... »
Pierre fait un mouvemement convulsif.
« Allons! voilà qijjil niinge sun couteau ,
». à présent, » dit Fleur-d' Amour. Je crois, » comme vousjmamselle Félicité, que votre
• maîtresse... ce soir... Hum!... Je vas
• prendre tm morceau de maigre.
D — Ce ne sont pas mes affaires, » dit Félicité. « Monsieur Pierre , prenez donc » quelque chose... tenez, buvez de ceci... » c'est bien bon, c'est du vin de i^Ialaga. — » Tilerci , mademoiselle. — Ah ben ! moi, » je vas lui dire deux mots à votre vin de » tralala!... et puis, si vous voulez, pour » achever de nous égayer , je vas vous »• chanter une petite chanson que je me suis » apprise soi-même pour la récréation du » dessert. — Vous serez bien aimable de m nous chanter quelque chose , monsieur » Fleur-d'Amour. . . — - Oh! mon objet est » l'être le plus gracieux que j'aie jamais » connu , » dit Joséphine que le vin rend très-tendre, a. Et, Dieu merci, je puis dii'e » que j'ai connu ben des militaires, pour- » tant. — Je n'en ai jamais douté, belle amie. 5 Je vas prendre de l'entrelardé, à c' t'heure.
». — ivlonsieur Pierre , chantez-vous ? »
UN TOURLOUROU. ÎOâ
(^-eniande Félicité à son voisin : celui-ci a les yeux baissés et ne répond pas.
a — Pierre, on te parle... on te demande si » tu chantes ? » crie Fleur-d'Amour à son camarade. « Ehben !... réponds donc... sois « donc aimable, franc et troubadour... t'as » l'air (l'un canon encloué !... bois donc... » A votre santé, sexe aimable !... — Voyons, » Monsieur Fleur-d'iVmour, votre chanson ? » — M'y voilà... mais je veux qu'on fasse » chorus au refrain qui imite le roulement » du tambour. — C'est convenu.
Fleur-d'Amour passe sa main sur ses lèvres et se met à chanter en criant comme un sourd :
Lison est une jeune fille.... troutrou!... Quand on la voit chacun grille... troutrou!... D'iui dire vous êtes ben gentille... Iroutrou
Vous faites un joli bijou,
Troutrou! troutrou!...
Les deux bonnes font chorus; Pierre seul ne répète pas le refia n, et Fleur-d'Amour