Un trio de romans
UN lundi du mois de juin de 184 . , dia de toros, comme on dit en Espagne, un jeune homme de bonne mine, mais qui paraissait d'assez mauvaise humeur, se dirigeait vers une maison de la rue San-Bernardo, dans la très noble et très héroïque cité de Madrid.
D'une des fenêtres de cette maison s'échappait un clapotis de piano qui augmenta d'une manière sensible le mécontentement peint sur les traits du jeune homme ; il s'arrêta devant la porte comme hésitant à entrer ; mais cependant il prit une détermination violente, et, surmontant sa répugnance, il souleva le marteau , au fracas duquel répondit dans l'escalier le bruit des pas lourds et gauchement empressés du gallego qui venait ouvrir.
On aurait pu supposer qu'une affaire désagréable, un emprunt usuraire à contracter, une dette à solder, un sermon à subir de la part de quelque vieux parent grondeur, amenait ce nuage sur la physionomie naturellement joyeuse de don Andrès de Salcedo.
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Il n'en était rien.
Don Andrès de Salcedo, n'ayant pas de dettes, n'avait pas besoin d'emprunter, et, comme tous ses parents étaient morts, il n'attendait pas d'héritage, et ne redoutait les remontrances d'aucune tante revêche et d'aucun oncle quinteux.
Bien que la chose ne soit guère à la louange de sa galanterie, don Andrès allait tout simplement rendre à doiia Fehciana Vasquez de los Rios sa visite quotidienne.
Doila Feliciana Vasquez de los Rios était une jeune personne de bonne famille, assez jolie et suffisamment riche, que don Andrès devait épouser bientôt.
Certes, il n'y avait pas là de quoi assombrir le front d'un jeune homme de vingt-quatre ans, et la perspective d'une heure ou deux passées avec une novia « qui ne comptait pas plus de seize avrils » ne devait présenter rien d'effrayant à l'imagination.
Comme la mauvaise humeur n'empêche pas la coquetterie, Andrès, qui avait jeté son cigare au bas de l'escalier, secoua, tout en montant les marches, les cendres blanches qui salissaient les parements de son habit, donna un tour à ses cheveux et releva la pointe de ses moustaches ; il se défit aussi de son air contrarié, et le plus joli sourire de commande vint errer sur ses lèvres.
« Pourvu, dit-il en franchissant le seuil de l'appartement, que l'idée ne lui vienne pas de me faire répéter avec elle cet exécrable duo de Bellini qui n'en finit pas, et qu'il faut reprendre vingt fois 1
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Je manquerai le commencement de la course et ne verrai pas la grimace de l'alguazil quand on ouvrira la porte au taureau. »
Telle était la crainte qui préoccupait don Andrès, et, à vrai dire, elle était bien fondée.
Feliciana, assise sur un tabouret et légèrement penchée, déchiffrait la partition formidable ouverte à l'endroit redouté ; les doigts écartés, les coudes faisant angle de chaque côté de sa taille, elle frappait des accords plaqués et recommençait un passage difficile avec une persévérance digne d'un meilleur sort.
Elle était tellement occupée de son travail, qu'elle ne s'aperçut pas de l'entrée de don Andrès, que la suivante avait laissé passer sans l'annoncer, comme familier de la maison et futur de sa maîtresse.
Andrès, dont les pas étaient amortis par la natte de paille de Manille qui recouvrait les briques du plancher, parvint jusqu'au miheu de la chambre sans avoir attiré l'attention de la jeune fille.
Pendant que dona Feliciana lutte contre son piano, et que don Andrès reste debout derrière elle, ne sachant s'il doit franchement interrompre ce vacarme intime ou révéler sa présence par une toux discrète, il ne sera peut-être pas hors de propos de jeter un coup d'œil sur l'endroit où la scène se passe.
Une teinte plate à la détrempe couvrait les murs ; de fausses moulures, de feints encadrements à la grisaille entouraient les fenêtres et les portes-
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Quelques gravures à la manière noire, venues de Paris, Souvenirs et Regrets, les Petits Braconniers, Don Juan et Haydée, Minna et Brenda, étaient suspendues, dans la plus parfaite s^Tuétrie, à des cordons de soie verte. Des canapés de crin noir, des chaises assorties au dos épanoui en lyre, une commode et une table d'acajou ornées de sphinx en cadenettes, souvenir de la conquête d'Égj^te, une pendule représentant la Esmeralda faisant écrire à sa chèvre le nom de Phébus, et flanquée de deux chandeliers sous globe, complétaient cet ameublement de bon goût.
Des rideaux de mousseline suisse à ramages prétentieusement drapés et rehaussés de toutes sortes d'estampages garnissaient les croisées et reproduisaient d'une façon désastreusement exacte les dessins que les tapisseries de Paris font paraître dans les journaux de modes ou par cahiers lithographies.
Ces rideaux, il faut le dire, excitaient l'admiration et l'envie générales.
Il serait injuste de passer sous silence une foule de petits chiens en verre filé, de groupes en porcelaine moderne, de paniers en filigrane entremêlés de fleurs d'émail, de serre-papiers d'albâtre et de boîtes de Spa relevées de coloriages qui encombraient les étagères, brillantes superfluités destinées à trahir la passion de Feliciana pour les arts.
Car Feliciana Vasquez avait été élevée à la française et dans le respect le plus profond de la mode du jour ; aussi, sur ses instances, tous les
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meubles anciens avaient-ils été relégués au grenier, au grand regret du don Geronimo Vasquez, son père, homme de bon sens, mais faible.
Les lustres à dix bras, les lampes à quatre mèches, les fauteuils couverts de cuir de Russie, les draperies de damas, les tapis de Perse, les paravents de la Chine, les horloges à gaine, les meubles de velours rouge, les cabinets de marqueterie, les tableaux noirâtres d'Orrente et de Menendez, les Uts immenses, les tables massives de noyer, les buffets à quatre battants, les armoires à douze tiroirs, les énormes vases à fleurs, tout le vieux luxe espagnol, avaient dû céder la place à cette moderne élégance de troisième order qui ravit les naïves populations éprises d'idées civilisatrices et dont une femme de chambre anglaise ne voudrait pas.
Dofia Feliciana était habillée à la mode d'il y a deux ans ; il va sans dire que sa toilette n'avait rien d'espagnol : elle possédait à un haut degré cette suprême horreur de tout ce qui est pittoresque et caractéristique, qui distingue les femmes comme il faut ; sa robe, d'une couleur indécise, était semée de petits bouquets presque invisibles ; l'étoffe en avait été apportée d'Angleterre et passée en fraude par les hardis contrebandiers de Gibraltar ; la plus couperosée et la plus revêche bourgeoise n'en eût pas choisi une autre pour sa fille. Une pèlerine garnie de valenciennes ombrait modestement les charmes timides que l'échancrure du corsage, commandée par la gravure de modes, eût pu laisser à découvert. Un brodequin étroit
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moulait un pied qui, pour la petitesse et la cambrure, ne démentait point son origine.
C'était, du reste, le seul indice de sa race qu'eût conservé dona Feliciana ; on l'eût prise d'ailleurs pour une Allemande ou une Française des provinces du Nord ; ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son teint uniformément rosé, répondaient aussi peu que possible à l'idée que l'on se fait généralement d'une Espagnole d'après les romances et les keepsakes. Elle ne portait jamais de mantiUe et n'avait pas le moindre stylet à sa jarretière. Le fandango et la cachucha lui étaient inconnus ; mais elle excellait dans la contredanse, le rigodon et la valse à deux temps ; elle n'allait jamais aux courses de taureaux, trouvant ce divertissement « barbare » ; en revanche, elle ne manquait pas d'assister aux premières représentations des vaudevilles traduits de Scribe, au théâtre del Principe, et de suivre les représentations des chanteurs italiens au théâtre del Circo. Le soir, elle allait faire au Prado un tour en calèche, coiffée d'un chapeau venant directement de Paris.
Vous voyez que dofia Feliciana Vasquez de los Rios était, sur tous points, une jeune personne parfaitement convenable.
C'était ce que disait don Andrès ; seulement il n'osait pas formuler vis-à-vis de lui-même le complément de cette opinion : parfaitement convenable, mais parfaitement ennuyeuse !
On demandera pourquoi don Andrès faisait la cour dans des vues conjugales à une femme qui
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lui plaisait médiocrement. Était-ce par avidité? Non ; la dot de Feliciana, quoique d'un chiffre assez rond, n'avait rien qui pût tenter Andrès de Salcedo, dont la fortune était pour le moins aussi considérable : ce mariage avait été arrangé par les parents des deux jeunes gens, qui s'étaient laissé faire sans objection ; la fortune, la naissance, l'âge, les rapports d'intimité, l'amitié contractée dès l'enfance, tout s'y trouvait réuni. Andrès s'était habitué à considérer Feliciana comme sa femme. Aussi lui semblait-tl rentrer chez lui en allant chez elle ; et que peut faire un mari chez lui, si ce n'est de sortir ? Il trouvait d'ailleurs à doiïa Feliciana toutes les qualités essentielles ; eUe était joUe, mince et blonde ; elle parlait français et anglais, faisait bien le thé. Il est vrai que don Andrès ne pouvait souffrir cette horrible mixture. Elle dansait et jouait du piano, hélas ! et lavait assez proprement l'aquarelle. Certes, l'homme le plus difficile n'aurait pu exiger davantage.
« Ah ! c'est vous, Andrès », dit sans se retourner Fehciana, qui avait reconnu la présence de son futur au craquement de ses chaussures.
Que l'on ne s'étonne pas de voir une demoiselle aussi bien élevée que Feliciana interpeller un jeune homme par son petit nom ; c'est l'usage en Espagne au bout de quelque temps d'intimité, et l'emploi du nom de baptême n'a pas la même portée amoureuse et compromettante que chez nous.
« Vous arrivez tout à propos ; j'étais en train de
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repasser ce duo, que nous devons chanter ce soir à la tertulia de la marquise de Bena vidés.
— Il me semble que je suis un peu enrhumé », répondit Andrès.
Et, comme pour justifier son assertion, il essaya de tousser ; mais sa toux n'avait rien de convaincant, et dona Feliciana, peu touchée de son excuse, lui dit d'un ton assez inhumain :
« Cela ne sera rien ; nous devrions bien le chanter ensemble encore une fois pour être plus sûrs de notre effet. Voulez-vous prendre ma place au piano et avoir la complaisance d'accompagner ? »
Le pauvre garçon jeta un regard mélancolique sur la pendule ; il était déjà quatre heures ; il ne put réprimer un soupir et laissa tomber ses mains désespérées sur l'ivoire du clavier.
Le duo achevé sans trop d'encombre, Andrès lança encore vers la pendule, où la Esmeralda continuait d'instruire sa chèvre, un coup d'œil furtif qui fut surpris au passage par Feliciana.
« L'heure paraît vous intéresser beaucoup aujourd'hui, dit Fehciana ; vos yeux ne quittent pas le cadran.
— C'est un regard vague et machinal... Que m'importe l'heure quand je suis près de vous ? »
Et il s'incHna galamment sur la main de Feliciana pour y poser un baiser respectueux.
« Les autres jours de la semaine, je suis persuadée que la marche des aiguilles vous est fort indifférente ; mais le lundi, c'est tout autre chose...
— Et pourquoi cela, âme de ma vie ? Le temps
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ne coule-t-il pas toujours aussi rapide, surtout quand on a le bonheur de faire de la musique avec vous ?
— Le lundi, c'est le jour des taureaux, et, mon cher don Andrès ! n'essayez pas de le nier, il vous serait plus agréable d'être en ce moment-ci à la porte d'Alcala qu'assis devant mon piano. Votre passion pour cet affreux plaisir est donc incorrigible ? Oh ! quand nous serons mariés, je saurai bien vous ramener à des sentiments plus civilisés et plus humains.
— Je n'avais pas l'intention formelle d'y assister... cependant j'avoue que, si cela ne vous contrariait pas... je suis allé hier à l'Arroyo d'Abrunigal, et il y avait entre autres quatre taureaux de Gaviria... des bêtes magnifiques, un fanon énorme, des jambes sèches et menues, des cornes comme des croissants ! et si farouches, si sauvages qu'ils avaient blessé l'un des bœufs conducteurs ! Oh ! quels beaux coups il va se faire tout à l'heure dans la place, si les toreros ont le cœur et le poignet fermes ! » s'écria impétueusement Andrès, emporté par son enthousiasme d'aficionado.
Feliciana, pendant cette tirade, avait pris un air suprêmement dédaigneux, et dit à don Andrès :
« Vous ne serez jamais qu'un barbare verni ; vous allez me donner mal aux nerfs avec vos descriptions de bêtes féroces et vos histoires d'éventrements... et vous dites ces horreurs avec un air de jubilation, comme si c'étaient les plus belles choses du monde. »
Le pauvre Andrès baissa la tête ; car il avait lu,
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comme les autres Espagnols, les stupides tirades philanthropiques que les poltrons et les âmes sans énergie ont débitées contre les courses de taureaux, un des plus nobles divertissements qu'il soit donné à l'homme de contempler ; et il se trouvait un peu Romain de la décadence, un peu boucher, un peu belluaire, un peu cannibale ; mais cependant il eût volontiers donné ce que sa bourse contenait de douros à celui qui lui eût fourni les moyens de faire une retraite honnête et d'arriver à temps pour l'ouverture de la course.
«Allons, mon cher Andrès, dit Fehciana avec un sourire demi-ironique, je n'ai pas la prétention de lutter contre ces terribles taureaux de Gaviria ; je ne veux pas vous priver d'un plaisir si grand pour vous : votre corps est ici, mais votre âme est au cirque. Partez ; je suis clémente et vous rends votre Hberté, à condition que vous viendrez de bonne heure chez la marquise de Benavidès. »
Par une délicatesse de cœur qui prouvait sa bonté, Andrès ne voulut pas profiter sur-le-champ de la permission octroyée par Feliciana ; il causa encore quelques minutes et sortit avec lenteur, comme retenu malgré lui par le charme de la conversation.
Il marcha d'un pas mesuré jusqu'à ce qu'il eût tourné l'angle de la calle ancha de San-Bernardo pour prendre la calle de la Luna : alors, sûr d'être hors de vue du balcon de sa fiancée, il prit une allure qui l'eut bientôt amené dans la rue du Desengafïo.
Un étranger eût remarqué avec surprise que
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les passants se dirigeaient du même côté : tous allaient, aucun ne venait. Ce phénomène dans la circulation de la ville a lieu tous les lundis, de quatre à cinq heures.
En quelques minutes, Andrès se trouva près de la fontaine qui marque le carrefour où se rencontrent la red de San-Luis, la rue Fuencarral et la rue Ortaleza.
Il approchait.
La calle del CabaUero de Gracia franchie, il déboucha dans cette magnifique me d'Alcala, qui s'élargit en descendant vers la porte de la ville, ainsi qu'un fleuve approchant de la mer, comme si elle se grossissait des affluents qui s'y dégorgent.
Malgré son immense largeur, cette belle rue, que Paris et Londres envieraient à Madrid, et dont la pente, bordée d'édifices étincelants de blancheur, se termine sur une percée d'azur, était pleine, jusqu'au bord, d'une foule compacte, bariolée, fourmillante et de plus en plus épaisse.
Les piétons, les cavaliers, les voitures se croisaient, se heurtaient, s'enchevêtraient au milieu d'un nuage de poussière, de cris joyeux et de vociférations ; les caleseros juraient comme des possédés ; les bâtons résonnaient sur l'échiné des rosses rétives ; les grelots, suspendus par grappes aux têtières des mules, faisaient un tintamarre assourdissant ; les deux mots sacramentels de la langue espagnole étaient renvoyés d'un groupe à l'autre comme des volants par des raquettes.
Dans cet océan humain apparaissaient de loin en loin, pareils à des cachalots, des carrosses du
temps de Philippe IV, aux dorures éteintes, aux couleurs passées, traînés par quatre bêtes antédiluviennes ; des berlingots, qui avaient été fort élégants du temps de Manuel Godoï, s'affaissaient sur leurs ressorts énervés, plus honteusement délabrés que les coucous des environs de Paris, réduits à l'inaction par la concurrence des chemins de fer .
En re\'anche, comme pour représenter l'époque moderne, des omnibus, attelés de six à huit mules maintenues au triple galop par une mousqueterie de coups de fouet, fendaient la foule, qui se rejetait, effarée, sous les arbres écimés et trapus dont est bordée la rue d'Alcala, à partir de la fontaine de Cybèle jusqu'à la porte triomphale élevée en l'honneur de Charles III.
Jamais chaise de poste à cinq francs de guide, au temps où la poste marchait, n'a volé d'un pareil train. Les omnibus madrilènes, ce qui explique cette vélocité phénoménale, ne vont que deux heures par semaine, l'heure qui précède la course et celle qui la suit : la nécessité de faire plusieurs voyages en peu de temps force les conducteurs à extraire à coups de trique de leurs mules toute la \àtesse possible ; et, il faut le dire, cette nécessité s'accorde assez bien avec leur penchant.
Andrès s'avançait de ce pas alerte et vif particulier aux Espagnols, les premiers marcheurs du monde, faisant sauter joj'eusement dans sa poche, parmi quelques douros et quelques piécettes, son biUet de sombra (place à l'ombre), tout près de la barrière ; car, dédaignant l'élégance des loges.
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il préférait s'appuyer aux cordes qui sont censées devoir empêcher le taureau de sauter parmi les spectateurs, au risque de sentir à son coude le coude bariolé d'une veste de paysan, et dans ses cheveux la fumée de cigarette poussée par un manolo ; car, de cette place, l'on ne perd pas un seul détail du combat, et l'on peut apprécier les coups à leur juste valeur.
Malgré son futur mariage, don Andrès ne se privait nullement de la distraction de regarder les jolis visages plus ou moins voilés par les mantilles de dentelles, de velours ou de taffetas. Même si quelque beauté passait, l'éventail ouvert sur le coin de la joue, en manière de parasol, pour préserver des acres baisers du hâle la fraîche pâleur d'un teint délicat, il allongeait le pas, et, se retournant ensuite sans affectation, contemplait à loisir les traits qu'on lui avait dérobés.
Ce jour-là, don Andrès faisait sa revue avec plus de soin qu'à l'ordinaire ; il ne laissait passer aucun minois vraisemblable sans lui jeter son coup d'œil inquisiteur. On eût dit qu'il cherchait quelqu'un à travers cette foule.
Un fiancé ne devrait pas, en bonne morale, s'apercevoir qu'il existe d'autres femmes au monde que sa novia ; mais cette fidélité scrupuleuse est rare ailleurs que dans les romans, et don Andrès, bien qu'il ne descendît ni de don Juan Tenorio ni de don Juan de Marana, n'était pas attiré à la place des Taureaux par le seul attrait des belles estocades des Luca Blanco et du neveu de Montés.
Le lundi précédent il avait entrevu à la course.
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sur les bancs du tendido, une tête de jeune fille d'une rare beauté et d'une expression étrange. Les traits de ce visage s'étaient dessinés dans sa mémoire avec une netteté extraordinaire pour le peu de temps qu'il avait pu mettre à les contempler. Ce n'était qu'une rencontre fortuite qui ne devait pas laisser plus de trace que le souvenir d'une peinture regardée en passant, puisque aucune parole, aucun signe d'intelligence n'avaient pu être échangés entre Andrès et la jeune manola (elle paraissait appartenir à cette classe), séparés qu'ils étaient l'un de l'autre par l'intervalle de plusieurs bancs. Andrès n'avait d'ailleurs aucune raison de croire que la jeune fille l'eût aperçu et eût remarqué son admiration. Ses yeux, fixés sur l'arène, ne s'étaient pas détournés un instant du spectacle, auquel elle paraissait prendre un intérêt exclusif.
C'était donc un incident qu'il eût dû oublier sur le seuil du lieu qui l'avait vu naître. Cependant, à plusieurs reprises, l'image de la jeune fille s'était retracée dans l'esprit d'Andrès avec plus de vivacité et de persistance qu'il ne l'aurait fallu.
Le soir, sans en avoir la conscience, sans doute, il prolongeait sa promenade, ordinairement bornée au salon du Prado, où s'étale sur des rangs de chaises la fashion de Madrid, au delà de la fontaine d'Alcachofa, sous les allées plus ombreuses fréquentées par les manolas de la place Lavapiès. Un vague espoir de retrouver son inconnue le faisait déroger à ses habitudes élégantes.
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De plus, il s'était aperçu, symptôme significatif, que les cheveux blonds de Feliciana prenaient, à contre-jour, des teintes hasardeuses, atténuées à grand'peine par les cosmétiques {jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait fait cette remarque), et que ses yeux, bordés de cils pâles, n'avaient aucune expression, si ce n'est celle de l'ennui modeste qui sied à une jeune personne bien élevée ; et il bâillait involontairement en pensant aux douceurs que lui réservait l'hymen.
Au moment où Andrès passait sous une des trois arcades de la porte d'Alcala, un calesin fendait la foule au milieu d'un concert de malédictions et de sifflets, car c'est ainsi que le peuple accueille en Espagne tout ce qui le dérange au milieu de ses plaisirs et semble porter atteinte à la souveraineté du piéton.
Ce calesin était de l'extravagance la plus réjouissante ; sa caisse, portée par deux énormes roues écarlates, disparaissait sous une foule d'amours et d'attributs anacréontiques, tels que lyres, tambourins, musettes, cœurs percés de flèches, colombes se becquetant, exécutés à des époques reculées par un pinceau plus hardi que correct.
La mule, rasée à mi-corps, secouait de sa tête empanachée tout un carillon de grelots et de sonnettes. Le bourrelier qui avait confectionné son harnais s'était livré à une débauche incroyable de passementeries, de piqûres, de pompons, de houppes et de fanfreluches de toutes couleurs. De loin, sans les longues oreilles qui sortaient de ce brillant fouillis, on eût pu prendre cette tête
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de mule ainsi attelée pour un bouquet de fleurs ambulant.
Un calesero de mine farouche, en manches de chemise et la chamarre de peau d'Astracan au coin de l'épaule, assis de côté sur le brancard, bâtonnait à coups de manche de fouet la croupe osseuse de sa bête, qui s'écrasait sur ses jarrets et se jetait en avant avec une nouvelle furie.
Un calesin, le lundi, à la porte d'Alcala, n'a rien en soi qui mérite une description particuUère et doive attirer l'attention, et si celui-là est honoré d'une mention spéciale, c'est qu'à sa vue la plus agréable surprise avait éclaté sur la figure de don Andrès.
Il n'est guère dans l'usage qu'une voiture se rende vide à la place des Taureaux ; aussi le calesin contenait-il deux personnes.
La première était une vieille, petite et grosse, vêtue de noir, à l'ancienne mode, et dont la robe, trop courte d'un doigt, laissait paraître un ourlet de jupon en drap jaune, comme en portent les paysannes en Castille ; cette vénérable créature appartenait à cette espèce de femmes qu'on appelle en Espagne la tîa Pelona, la tia Blasia, selon leur nom, comme on dit ici la mère Michel, la mère Godichon, dans le monde si bien décrit par Paul de Kock. Sa face large, épatée, livide, aurait été des plus communes, si deux yeux charbonnés et entourés d'une large auréole de bistre, et deux pinceaux de moustaches obombrant les commissures des lèvres, n'eussent relevé cette trivialité par un certain air sauvage et féroce digne des
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duègnes du bon temps. Goya, l'inimitable auteur des Caprices, vous eût en deux coups de pointe gravé cette physionomie. Bien que l'âge des amours fût envolé depuis longtemps pour elle, si jamais il avait existé, elle n'en arrangeait pas moins ses coudes dans sa mantille de serge, bordée de velours, avec une certaine coquetterie, et manégeait prétentieusement un grand éventail de papier vert.
Il n'est pas probable que ce fut l'aspect de cette aimable compagnonne qui amenât un éclair de satisfaction sur le visage de don Andrès.
La seconde personne était une jeune fille de seize à dix-huit ans, plutôt seize que dix-huit ; une légère mantille de taffetas, posée sur la galerie d'un haut peigne d'écaillé qu'entourait une large natte de cheveux tressés en corbeille, encadrait sa charmante figure d'une pâleur imperceptiblement ohvâtre. Son pied, allongé sur le devant du calesin et d'une petitesse presque chinoise, montrait un mignon souher de satin à quartier de ruban et le commencement d'un bas de soie à coins de couleur bien tiré. Une de ses mains délicates et fines, bien qu'un peu basanées, jouait avec les deux pointes de la mantille, et l'autre, repliée sur un mouchoir de" batiste, faisait briller quelques bagues d'argent, le plus riche trésor de son écrin de manola; des boutons de jais miroitaient à sa manche et complétaient ce costume rigoureusement espagnol.
Andrès avait reconnu la délicieuse tête dont le souvenir le poursuivait depuis huit jours.
Il doubla le pas et arriva en même temps que
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le calesin à l'entrée de la place des Taureaux ; le calesero avait mis le genou en terre comme pour servir de marchepied à la belle manola, qui descendit en lui appuyant légèrement le bout des doigts sur l'épaule : l'extraction de la vieille fut autrement laborieuse ; mais enfin elle s'opéra heureusement, et les deux femmes, suivies d'Andrès, s'engagèrent dans l'escalier de bois qui conduit aux gradins.
Le hasard, par une galanterie de bon goût, avait distribué les numéros des stalles, de façon que don Andrès se trouvât assis précisément à côté de la jeune manola.
Pendant que le public envahissait tumultueusement la place, et que le vaste entonnoir des gradins se noircissait d'une foule de plus en plus compacte, les toreros arrivaient les uns après les autres par une porte de derrière dans l'endroit qui leur sert de foyer, et où ils attendent l'heure de la funciôn.
C'est une grande salle blanchie à la chaux, d'un aspect triste et nu. Quelques petites bougies y font trembloter leurs étoiles d'un jaune fade devant une image enfumée de Notre-Dame, suspendue à la muraille ; car, ainsi que tous les gens exposés par état à des périls de mort, les toreros sont dévots, ou tout au moins superstitieux ; chacun possède une amulette, à laquelle il a pleine confiance ; certains présages les abattent ou les enhardissent ; ils savent, disent-ils, les courses qui leur seront funestes. Un cierge offert et brûlé à propos peut cependant corriger le sort et prévenir le péril. Il y en avait bien, ce jour-là, une douzaine d'allumés, ce qui prouvait la justesse de la remarque de don Andrès sur la force et la férocité des taureaux de Gaviria qu'il avait vus
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la veille à l'Arroyo, et dont il décrivait avec tant d'enthousiasme les qualités à sa fiancée Feliciana, médiocre appréciatrice de semblables mérites.
Il vint à peu près une douzaine de toreros, chulos, banderillos, espadas, embossés dans leurs capes de percaline glacée. Tous, en passant devant la madone, firent une inclination de tête plus ou moins accentuée. Ce devoir accompli, ils allèrent prendre sur une table la copa de fiiego, petite coupe à manche de bois et remplie de charbon, posée là pour la plus grande commodité des fumeurs de cigarettes et de puros, et se mirent à pousser des bouffées en se promenant ou campés sur les bancs de bois le long du mur.
Un seul passa devant le tableau révéré sans lui accorder cette marque de respect, et s'assit à l'écart en croisant l'une sur l'autre des jambes nerveuses que le luisant du bas de soie aurait pu faire croire de marbre. Son pouce et son index, ]aunes comme de l'or, sortaient par l'hiatus de son manteau, tenant serré un reste de papelito aux trois quarts consumé. Le feu s'approchait de l'épiderme de manière à brûler des doigts plus délicats ; mais le torero n'y faisait pas attention, occupé qu'il paraissait d'une pensée absorbante.
C'était un homme de vingt -cinq à vingt-huit ans. Son teint basané, ses yeux de jais, ses cheveux crépus démontraient son origine andalouse. Il devait être de Séville, cette prunelle noire de la terre, cette patrie naturelle des vaillants garçons, des bien plantés, des bien campés, des gratteurs de guitare, des dompteurs de chevaux, des piqueurs
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de taureaux, des joueurs de navaja, de ceux du bras de fer et de la main irritée.
Il eût été difficile de voir un corps plus robuste et des membres mieux découplés. Sa force s'arrêtait juste au point où elle serait devenue de la pesanteur. Il était aussi bien taillé pour la lutte que pour la course, et, si l'on pouvait supposer à la nature l'intention expresse de faire des toreros, elle n'avait jamais aussi bien réussi qu'en modelant cet Hercule aux proportions déliées.
Par son manteau entrebâillé, on voyait pétiller dans l'ombre quelques paillettes de sa veste incarnat et argent, et le chaton de la sortija qui retenait les bouts de sa cravate ; la pierre de cet anneau était d'une assez grande valeur, et montrait, comme tout le reste du costume, que le possesseur appartenait à l'aristocratie de sa profession. Son mono de rubans neufs, lié à la partie mèche des cheveux réservée exprès, s'épanouissait derrière sa nuque en touffe opulente ; sa montera, du plus beau noir, disparaissait sous des agréments de soie de même couleur, et se nouait sous son menton par des jugulaires qui n'avaient jamais servi ; ses escarpins, d'une petitesse extraordinaire, auraient fait honneur au plus habile cordonnier de Paris, et eussent pu servir de chaussons à une danseuse de l'Opéra.
Cependant Juancho, tel était son nom, n'avait pas l'air ouvert et franc qui convient à un beau garçon bien habillé et qui va tout à l'heure se faire applaudir par les femmes : l'appréhension de la lutte prochaine troublait-elle sa sérénité ? Les
périls que courent les combattants dans l'arène, et qui sont beaucoup moins grands qu'on ne pense, ne devaient avoir rien de bien inquiétant pour un gaillard découplé comme Juancho. Avait-il vu en rêve un taureau infernal portant sur des cornes d'acier rougi un matador embroché ?
Rien de tout cela ! Telle était l'attitude habituelle de Juancho, surtout depuis un an ; et, sans qu'il fût précisément en état d'hostilité avec ses camarades, il n'existait pas entre eux et lui cette familiarité insouciante et joviale de gens qui courent ensemble les mêmes chances ; il ne repoussait pas les avances, mais il n'en faisait aucune, et, quoique Andalous, il était volontiers taciturne. Cependant, quelquefois il semblait vouloir se dérober à sa mélancoHe, et se hvrait aux élans désordonnés d'une joie factice. Il buvait outre mesure, lui si sobre ordinairement, faisait du vacarme dans les cabarets, dansait des cachuchas endiablées, et finissait par des querelles absurdes où le couteau ne tardait pas à briller ; puis, l'accès passé, il retombait dans sa taciturnité et dans sa rêverie.
Diverses conversations se tenaient simultanément parmi les groupes ; on parlait d'amour, de politique et surtout de taureaux.
« Que pense Votre Grâce, disait, avec ces belles formules cérémonieuses de la langue espagnole, un torero à un autre, du taureau noir de Mazpule ? A-t-il la vue basse, comme le prétend Arjona ?
— Il est myope d'un œil et presbyte de l'autre ; il ne faut pas s'y fier.
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— Et le taureau de Lizaso, vous savez, celui de couleur pie, de quel côté pensez-vous qu'il donne le coup de corne ?
— Je ne saurais le dire, je ne l'ai pas vu à l'œuvre ; quel est votre avis, Juancho ?
— Du côté droit, répondit celui-ci comme réveillé d'un rêve et sans jeter les yeux sur le jeune homme arrêté devant lui.
— Pourquoi ?
• — Parce qu'il remue incessamment l'oreiUe droite, ce qui est un signe presque infaillible. »
Cela dit, Juancho porta à ses lèvres le reste de son papelito, qui s'évanouit en une pincée de cendres blanches.
L'heure fixée pour l'ouverture de la course approchait ; tous les toreros, à l'exception de Juancho, s'étaient levés ; la conversation languissait, et l'on entendait des coups sourds de la lance des picadores s'exerçant contre le mur dans une cour intérieure, pour se faire la main et étudier leurs chevaux. Ceux qui n'avaient pas fini leurs cigarettes les jetèrent ; les chulos arrangèrent avec coquetterie sur leur avant-bras les plis de leurs capes de couleurs éclatantes et se mirent en rang Le silence régnait, car c'est un moment toujours un peu solennel que celui de l'entrée dans la place, et qui rend les plus rieurs pensifs.
Juancho se leva enfin, jeta son manteau, qui s'affaissa sur le banc, prit son épée et sa muleta, et alla se mêler au groupe bigarré.
Tout nuage s'était envolé de son front. Ses yeux brillaient, sa narine dilatée aspirait l'air fortement.
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Une singulière expression d'audace animait ses traits ennoblis. Il se carrait et cambrait comme pour se préparer à la lutte. Son talon s'appuyait énergiquement à terre, et, sous les mailles de soie, les nerfs de son cou-de-pied tressaillaient comme les cordes au manche d'une guitare. Il faisait jouer ses ressorts, et s'en assurait au moment de s'en servir, ainsi qu'un soldat fait jouer avant la bataille son épée dans le fourreau.
C'était vraiment un admirable garçon que Juancho, et son costume faisait merveilleusement ressortir ses avantages : une large faja de soie rouge sanglait sa taille fine ; les broderies d'argent qui ruisselaient le long de sa veste formaient au collet, aux manches, aux poches, aux parements, comme des endroits stagnants où l'arabesque redoublait ses complications et s'épaississait de façon à faire disparaître l'étoffe. Ce n'était plus une veste incarnadine brodée d'argent, mais une veste d'argent brodée d'incarnadin. Aux épaules papillotaient tant de torsades, de globules, de filigranes, de nœuds et d'ornements de toute sorte, que les bras semblaient jaillir de deux couronnes défoncées. La culotte de satin, enjolivée de soutaches et de paillons sur les coutures, pressait, sans les gêner, les muscles de fer et des formes d'une élégance robuste. Ce costume était le chef-d'œuvre de Zapata, de Grenade Zapata, ce Cardillac des habits de majo, qui pleure toutes les fois qu'il vous rapporte un habit, et vous offre pour le ravoir plus d'argent qu'il ne vous en a demandé pour le faire. Les connaisseurs ne croyaient pas l'estimer
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trop cher au prix de dix mille réaux. Porté par Juancho, il en valait vingt mille !
La dernière fanfare avait résonné ; l'arène était vide de chiens et de muchachos. C'était le moment. Les picadores, rabaissant sur l'œil droit de leur monture le mouchoir qui doit les empêcher de voir arriver le taureau, se joignaient au cortège, et la troupe déboucha en bon ordre dans la place.
Un murmure d'admiration accueillit Juancho quand il vint s'agenouiller devant la loge de la reine ; il plia le genou de si bonne grâce, d'un air à la fois si humble et si fier, et se releva si moelleusement, sans effort ni saccade, que les vieux aficionados eux-mêmes dirent : « Ni Pépé Illo, ni Romero, ni José Candido, ne s'en fussent mieux acquittés. »
L'alguazil à cheval, en costume noir de familier de la Saint e-Hermandad, alla, selon la coutume, au milieu des huées générales, porter la clef du toril au garçon de service, et, cette formalité accomplie, se sauva au plus grand galop qu'il put, chancelant sur sa selle, perdant les étriers, embrassant le col de sa monture, et donnant à la populace cette comédie de l'effroi, toujours si amusante pour les spectateurs à l'abri de tout danger.
Andrès, tout heureux de la rencontre qu'il avait faite, n'accordait pas grande attention aux préliminaires de la course, et le taureau avait déjà éventré un cheval sans qu'il eût jeté un seul regard au cirque.
Il contemplait la jeune fille placée à côté de lui avec une fixité qui l'eût gênée sans doute si elle s'en
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fût aperçue. Elle lui sembla plus charmante encore que la première fois. Le travail d'idéalisation, qui se mêle toujours au souvenir et fait souvent éprouver des déceptions quand on se retrouve en présence de l'objet rêvé, n'avait rien pu ajouter à la beauté de l'inconnue ; il faut avouer aussi que jamais type plus parfait de la femme espagnole ne s'était assis sur les gradins de granit bleu du cirque de Madrid.
Le jeune homme, en extase, admirait ce profil si nettement découpé, ce nez mince et fier aux narines roses comme l'intérieur d'un coquillage, ces tempes pleines où, sous un léger ton d'ambre, se croisait un imperceptible lacis de veines bleues ; cette bouche fraîche comme une fleur, savoureuse comme un fruit, entr'ouverte par un demi-sourire et illuminée par un éclair de nacre, et surtout ces yeux d'où le regard, pressé par deux épaisses franges de cils noirs, jaillissait en irrésistibles effluves.
C'était toute la pureté du type grec, mais affinée par le caractère arabe, la même perfection avec un accent plus sauvage, la même grâce, mais plus cruelle ; les sourcils dessinaient leur arc d'ébène sur le marbre doré d'un coup de pinceau si hardi, les prunelles étaient d'un noir si âprement noir, une pourpre si riche éclatait dans la pulpe des lèvres, qu'une pareille beauté eût eu quelque chose d'alarmant dans un salon de Paris ou de Londres ; mais elle était parfaitement à sa place à la course de taureaux, sous le ciel ardent de l'Espagne.
La vieille, qui ne donnait pas aux péripéties de l'arène la même attention que la jeune, observait
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le manège d'Andrès avec un regard oblique et un air de dogue flairant un voleur. Joyeuse, cette physionomie était laide ; refrognée, elle était repoussante ; ses rides semblaient plus creuses, et l'auréole brune qui cernait ses yeux s'agrandissait et rappelait vaguement les cercles de plume qui entourent les prunelles des chouettes ; sa dent de sanglier s'appuyait plus fortement sur sa lèvre calleuse, et des tics nerveux contractaient sa face grimaçante.
Comme Andrès persistait dans sa contemplation, la colère sourde de la vieille augmentait d'instant en instant ; elle se tracassait sur son banc, faisait siffler son éventail, donnait de fréquents coups de coude à sa belle voisine, et lui adressait toutes * sortes de questions pour l'obliger à tourner la tête de son côté ; mais, soit que celle-ci ne comprît pas ou qu'elle ne voulût pas comprendre, elle répondait en deux ou trois mots et reprenait son attitude attentive et sérieuse.
« La peste soit de l'atroce sorcière ! se disait tout bas Andrès, et quel dommage qu'on ait aboli l'inquisition ! Avec une figure pareille, on vous l'eût promenée, sans enquête, à califourchon sur un âne, coiffée de san-benito et vêtue de la chemise soufrée ; car elle sort évidemment du séminaire de Barahona, et doit laver les jeunes filles pour le sabbat. »
Juancho, dont le tour de tuer n'était pas arrivé, se tenait dédaigneusement au miheu de la place, sans prendre plus souci des taureaux que s'ils eussent été des moutons ; à peine faisait-il un léger
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mouvement de corps et se dérangeait -il de deux ou trois semelles lorsque la bête furieuse, se préoccupant de cet homme, faisait mine de fondre sur lui.
Son bel œil noir lustré faisait le tour des loges, des galeries et des gradins, où palpitaient, comme des ailes de papillons, des essaims d'éventails de toutes nuances ; on eût dit qu'il cherchait à reconnaître quelqu'un parmi ces spectateurs. Lorsque son regard, promené circulairement, arriva au gradin où la jeune fille et la vieille femme étaient assises, un éclair de joie illumina sa brune figure, et il fit un imperceptible mouvement de tête, espèce de salut d'intelligence comme s'en permettent quelquefois les acteurs en scène.
« Militona, dit la vieille à voix basse, Juancho nous a \ai.es ; prends garde à te bien tenir ; ce jeune homme te fait les doux yeux, et Juanx^ho est jaloux.
— Qu'est-ce que cela me fait ? répondit Militona sur le même ton.
— Tu sais qu'il est homme à faire avaler une langue de bœuf à quiconque lui déplaît.
— Je ne l'ai pas regardé, ce monsieur, et d'ailleurs, ne suis-je pas ma maîtresse ? »
En disant qu'elle n'avait pas regardé Andrès, Militona faisait un petit mensonge. Elle ne l'avait pas regardé, les femmes n'ont pas besoin de cela pour voir, mais elle aurait pu faire de sa personne la description la plus minutieuse.
En historien véridique, nous devons dire qu'elle trouvait don Andrès de Salcedo ce qu'il était en effet, un fort joli cavalier.
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Andrès, pour avoir un moyen de lier conversation, fit signe à l'un de ces marchands d'oranges, de fruits confits, de pastilles et autres douceurs, qui se promènent dans le corridor de la place, et offrent au bout d'une perche leurs sucreries et leurs dragées aux spectateurs qu'ils soupçonnent de galanterie. La voisine d' Andrès était si jolie, qu'un marchand se tenait aux environs, comptant sur une vente forcée.
« Senorita, voulez-vous de ces pastilles ? » dit Andrès avec un sourire engageant à sa belle voisine, en lui présentant la boîte ouverte.
La jeune fille se retourna vivement et regarda Andrès d'un air de surprise inquiète.
« Elles sont au citron et à la menthe », ajouta Andrès, comme pour la décider.
Militona, prenant tout à coup sa résolution, plongea ses doigts menus dans la boîte et en retira quelques pincées de pastilles.
« Heureusement Juancho a le dos tourné, grommela un homme du peuple qui se trouvait là ; autrement il y aurait du rouge de répandu ce soir.
— Et madame, en désire-t elle ? » continua Andrès du ton le plus exquisement poli, en tendant la boîte à l'horrible vieiUe, que ce trait d'audace déconcerta au point qu'elle prit, dans son trouble, toutes les pastilles sans en laisser une.
Toutefois, en vidant la bonbonnière dans le creux de sa main noire comme celle d'une momie elle jeta un coup d'œil furtif et effaré sur le cirque et poussa un énorme soupir.
En ce moment, l'orchestre sonna la mort :
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c'était le tour à Juancho de tuer. Il se dirigea vers la loge de l'ayuntamiento, fit le salut et la demande de rigueur, puis jeta en l'air sa montera avec la crânerie la plus coquette. Le silence se fit tout à coup parmi l'assemblée, ordinairement si tumultueuse ; l'attente oppressait toutes les poitrines.
Le taureau que devait tuer Juancho était des plus redoutables ; pardonnez-nous si, occupé d'Andrès et de Militona, nous ne vous avons pas conté ses prouesses en détail : sept chevaux étendus, vides d'entrailles et découpant sur le sable, aux différents endroits où l'agonie les avait fait tomber, la mince silhouette de leur cadavre, témoignaient de sa force et de sa furie. Les deux picadores s'étaient retirés moulus de chutes, presque éclopés, et le sobre-saliente (doublure) attendait dans la coulisse, en selle et la lance au poing, prêt à remplacer ses chefs d'emploi hors de service.
Les chulos se tenaient prudemment dans le voisinage de la palissade, le pied sur l'étrier de bois qui sert à la franchir, en cas de péril ; et le taureau vainqueur vaquait librement par la place, tachée çà et là de larges mares de sang sur lesquelles les garçons de combat n'osaient pas aller secouer de la poussière, donnant des coups de corne dans les portes, et jetant en l'air les chevaux morts qu'il rencontrait sur son passage.
« Fais ton fier, mon garçon, disait un aficionado du peuple en s'adressant à la bête farouche' jouis de ton reste, saute, gambade, tu ne seras pa£ si gai tout à l'heure : Juancho va te calmer. »
En effet, Juancho marchait vers la bête mon-
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strueuse de ce pas ferme et délibéré qui fait rétrograder même les lions.
Le taureau, étonné de se voir encore un adversaire, s'arrêta, poussa un sourd beuglement, secoua la bave de son mufle, gratta la terre de son sabot, pencha deux ou trois fois la tête et recula de quelques pas.
Juancho était superbe à voir : sa figure exprimait la résolution immuable ; ses yeux fixes, dont les prunelles entourées de blanc semblaient des étoiles de jais, dardaient d'invisibles rayons qui criblaient le taureau comme des flèches d'acier ; sans en avoir la conscience, il lui faisait subir ce magnétisme au moyen duquel le belluaire Van Amburg envoyait les tigres tremblants se blottir aux angles de leur cage.
Chaque pas que l'homme faisait en avant, la bête féroce le faisait en arrière.
A ce triomphe de la force morale sur la force brute, le peuple, saisi d'enthousiasme, éclata en transports frénétiques ; c'étaient des applaudissements, des cris, des trépignements à ne pas s'entendre ; les amateurs secouaient à tour de bras les espèces de sonnettes et de tam-tams qu'ils apportent à la course pour émettre le plus de bruit possible. Les plafonds craquaient sous les admirations de l'étage supérieur, et la peinture détachée s'envolait en tourbillons de pellicules blanchâtres.
Le torero ainsi applaudi, l'éclair aux yeux, la joie au cœur, leva la tête vers la place où se trouvait Militona, comme pour lui reporter les bravos qu'on lui criait de toutes parts et lui en faire honunage.
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Le moment était mal choisi. Militona avait laissé tomber son éventail, et don Andrès, qui s'était précipité pour le ramasser avec cet empressement à profiter des moindres circonstances qui caractérise les gens désireux de fortifier d'un fil de plus la chaîne frêle d'une nouvelle Maison, le lui remettait d'un air tout heureux et d'un geste le plus galant du monde.
La jeune fille ne put s'empêcher de remercier d'un joh sourire et d'une gracieuse inclination de tête l'attention poHe d'Andrès.
Ce sourire fut saisi au vol par Juancho ; ses lèvres pâlirent, son teint verdit, les orbites de ses yeux s'empourprèrent, sa main se contracta sur le manche de la muleta, et la pointe de son épée, qu'il tenait basse, creusa convulsivement trois ou quatre trous dans le sable.
Le taureau, n'étant plus dominé par l'œillade fascinatrice, se rapprocha de son adversaire sans que celui-ci songeât à se mettre en garde. L'intervalle qui séparait la bête de l'homme diminuait affreusement.
« En voilà un gaillard qui ne s'alarme pas ! dirent quelques-uns, plus robustes aux émotions.
— Juancho, prends garde, disaient les autres, plus humains ; Juancho de ma vie, Juancho de mon cœur, Juancho de mon âme, le taureau est presque sur toi ! »
Quant à MiUtona, soit que l'habitude des courses eût émoussé sa sensibilité, soit qu'elle eût toute confiance dans l'habileté souveraine de Juancho ou qu'elle portât un intérêt médiocre
à celui qu'elle troublait si profondément, sa figure resta calme et sereine comme s'il ne se fût rien passé ; seulement, une légère rougeur monta à ses pommettes, et son sein souleva d'un mouvement un peu plus rapide les dentelles de sa mantiUe.
Les cris des assistants tirèrent Juancho de sa torpeur ; il fit une brusque retraite de corps et agita les plis écarlates de sa muleta devant les yeux du taureau.
L'instinct de la conservation, l'amour-propre du gladiateur luttaient, dans l'âme de Juancho, avec le désir d'observer ce que faisait Militona ; un coup d'œil égaré, un oubli d'une seconde pouvaient mettre sa vie en péril dans ce moment suprême. Situation infernale ! être jaloux, voir auprès de la femme aimée un jeune homme attentif et charmant, et se trouver au milieu d'un cirque, sous la pression des regards de douze mille spectateurs, ayant à deux pouces de la poitrine les cornes brûlantes d'une bête farouche qu'on ne peut tuer qu'à un certain endroit et d'une certaine manière, sous peine d'être déshonoré !
Le torero, redevenu maître de la juridiction, comme on dit en argot tauromachique, s'établit solidement sur ses talons, et fit plusieurs passes avec la muleta pour forcer le taureau à baisser la tête.
« Que pouvait lui dire ce jeune homme, ce drôle à qui elle souriait si doucement ? & pensait Juancho, oubhant qu'il avait devant lui un adversaire redoutable ; et, involontairement, il releva les yeux.
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Le taureau, profitant de cette distraction, fondit sur l'homme ; celui-ci, pris de court, fit un saut en arrière, et, par un mouvement presque machinal, porta son estocade au hasard ; le fer entra de quelques pouces ; mais, poussé dans un endroit défavorable, il rencontra l'os et, secoué par la bête furieuse, rejailHt de la blessure avec une fusée de sang et alla retomber à quelques. pas plus loin. Juancho était désarmé et le taureau plein de vie ; car ce coup perdu n'avait fait qu'exaspérer sa rage. Les chulos accoururent, faisant onduler leurs capes roses et bleues.
Militona avait légèrement pâli ; la vieille poussait des « Aïe ! » et des « Hélas ! » et gémissait comme un cachalot échoué.
Le public, à la \aie de la maladresse inconcevable de Juancho, se mit à faire un de ces triomphants vacarmes dans lesquels excelle le peuple espagnol ; c'était un ouragan d'épithètes outrageuses, de vociférations et de malédictions. « Fuera, fuera, criait-on de toutes parts, le chien, le voleur, l'assassin ! Aux présides ! à Ceuta ! Gâter une si belle bête ! Boucher maladroit ! bovirreau ! » et tout ce que peut suggérer en pareille occasion l'exubérance méridionale, toujours portée aux extrêmes.
Cependant Juancho se tenait debout sous ce déluge d'injures, se mordant les lèvres et déchirant de sa main restée libre la dentelle de son jabot. Sa manche, ouverte par la corne du taureau, laissait voir sur son bras une longue rayure violette. Un moment, il chancela, et l'on put croire qu'n allait tomber suffoqué par la violence de son
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émotion ; mais il se remit bien vite, courut à son épée, comme ayant arrêté un projet dans son esprit, la ramassa, la fit passer sous son pied pour en redresser la lame fléchie, et se posa de manière à tourner le dos à la partie de la place où se trouvait Militona.
Sur un signe qu'il fit, les chulos lui amenèrent le taureau en l'amusant de leurs capes, et cette fois, débarrassé de toute préoccupation, il porta à l'animal une estocade de haut en bas dans toutes les règles, et que le grand Montés de Chiclana luimême n'eût pas désavouée.
L'épée, plantée au défaut de l'épaule, s'élevait avec sa poignée en croix entre les cornes du taureau et rappelait ces gravures gothiques où l'on voit saint Hubert à genoux devant un cerf portant un crucifix dans ses ramures.
L'animal s'agenouilla pesamment devant Juancho, comme rendant hommage à sa supériorité, et, après une courte convulsion, roula, les quatre sabots en l'air.
« Juancho a pris une brillante revanche ! Quelle belle estocade ! je l'aime mieux qu'Arjona et le Chiclana ; qu'en pensez-vous, seilorita ? dit Andrès tout à fait enthousiasmé à sa voisine.
— Pour Dieu, monsieur, ne m'adressez plus un mot », répondit Militona très vite, sans presque remuer les lèvres et sans détourner la tête.
Ces paroles étaient dites d'un ton si impératif et si suppliant à la fois, qu'Andrès vit bien que ce n'était pas le ^< finissez » d'une fillette qui meurt d'envie que l'on continue.
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Ce n'était pas la pudeur de la jeune fille qui lui dictait ces paroles ; les essais de conversation d'Andrès n'avaient rien qui méritât une telle rigueur, et les manolas, qui sont les grisettes de Madrid, sans vouloir en médire, ne sont pas, en général, d'une susceptibilité si farouche.
Un effroi véritable, le sentiment d'un danger qu'Andrès ne pouvait comprendre, vibraient dans cette phrase brève, décochée de côté et qui paraissait être elle-même un péril de plus.
« Serait-ce une princesse déguisée ? se dit Andrès assez intrigué et incertain du parti qu'il devait prendre. Si je me tais, j'aurai l'air d'un sot ou tout au moins d'un don Juan médiocre ; si je persiste, peut-être attirerai-je à cette belle enfant quelque scène désagréable. Aurait-elle peur de la duègne ? Non ; puisque cette aimable gaillarde a dévoré toutes mes pastilles, elle est un peu complice, et ce n'est pas elle que redoute mon infante. Y aurait-il ici autour quelque père, quelque frère, quelque mari ou quelque amant jaloux ? »
Personne ne pouvait être rangé dans, aucune de ces catégories parmi les gens qui entouraient Militona ; ils avaient des airs effacés et des physionomies vagues; évidem.ment, nul lien ne les rattachait à la belle manola.
Jusqu'à la fin de la course, Juancho ne regarda pas une seule fois du côté du tendido, et dépêcha les deux taureaux qui lui revenaient avec une maestria sans égale ; on l'applaudit aussi furieusement qu'on l'avait siffié.
Andrès, soit qu'il jugeât prudent de ne pas re-
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nouer l'entretien après cette phrase, dont le son alarmé et suppliant l'avait touché, soit qu'il ne trouvât pas de manière heureuse de rentrer en conversation, n'adressa plus un mot à Miiitona, et même il se leva quelques minutes avant la fin de la course.
En enjambant les gradins pour se retirer, il dit tout bas quelques mots à un jeune garçon à physionomie intelligente et vive, et disparut.
Le petit drôle, lorsque le public sortit, eut soin de marcher dans la foule, sans affectation et, de l'air le plus dégagé du monde, derrière Miiitona et la duègne. Il les laissa remonter toutes deux dans leur calesin ; puis, ayant l'air de céder à un mouvement de gaminerie lorsque la voiture s'ébranla sur ses grandes roues écarlates, il se suspendit à la caisse, des pieds et des mains, en chantant à tuetête la chanson populaire des taureaux de Puerto.
La voiture s'éloigna dans un tourbillon de bruit et de poussière.
« Bon, se dit Andrès, qui vit, d'une allée du Prado où il était déjà parvenu, passer le calesin à toute vitesse avec le muchacho hissé par derrière, je saurai ce soir l'adresse de cette charmante créature, et que le duo de Bellini me soit léger ! »
Le jeune garçon devait venir rendre compte de sa mission à don Andrès, qui l'attendait en fumant un cigare dans une allée du Prado, aux environs du monument élevé aux victimes du 2 mai.
Tout en poussant devant lui les bouffées de tabac qui se dissipaient en bleuâtres spirales, Andrès faisait son examen de conscience, et ne pouvait guère s'empêcher de reconnaître qu'il était sinon amoureux, du moins très vivement préoccupé de la belle manola. Quand même la beauté de la jeune fille n'eût pas suffi pour mettre en feu le cœur le moins inflammable, l'espèce de mystère que semblait annoncer son effroi quand Andrès lui avait adressé la parole après l'accident arrivé à Juancho, ne pouvait manquer de piquer la curiosité de tout jeune homme un peu aventureux : à vingt-cinq ans, sans être don Quichotte de la Manche, l'on est toujours prêt à défendre les princesses que l'on suppose opprimées.
Fehciana, la demoiselle si bien élevée, que devenait-elle à travers tout cela ? Andrès en était assez embarrassé ; mais il se dit que son mariage avec elle ne devant avoir lieu que dans six mois, cette légère amourette aurait le temps d'être menée à bien, rompue et oubliée avant le terme
fatal, et que, d'ailleurs, rien n'était si facile à cacher qu'une intrigue de ce genre, Feliciana et la jeune fille vivant dans des sphères à ne jamais se rencontrer. Ce serait sa dernière folie de garçon ; car dans le monde on appelle folie aimer une jeune fille gracieuse et charmante, et raison épouser une femme laide, revêche, et qui vous déplaît ; après, il vivrait en ermite, en sage, en vrai martyr conjugal.
Les choses ainsi arrangées dans sa tête, Andrès s'abandonna aux plus agréables rêveries. Il était tenu par dona Feliciana Vasquez de los Rios à un régime de bon ton et d'amusement de bon goût qui lui pesait fort, bien qu'il n'osât protester ; il lui fallait se conformer à une foule d'habitudes anglaises, au thé, au piano, aux gants jaunes, aux cravates blanches, au vernis, sans circonstance atténuante, à la danse marchée, aux conversations sur les modes nouvelles, aux grands airs italiens, toutes choses qui répugnaient à son humeur naturellement libre et gaie. Malgré lui, le vieux sang espagnol s'insurgeait dans ses veines contre l'envahissement de la civilisation du Nord.
Se supposant déjà l'amant heureux de la manola du cirque — quel homme n'est pas un peu fat, au moins en pensée ? — il se voyait dans la petite chambre de la jeune fille, débarrassé de son frac et faisant une coUation de pâtisseries, d'oranges, de fruits confits, arrosée de flacons de vins de Peralta et de Pedro Jimenès plus ou moins légitimes, que la tîa aurait été chercher à la boutique de vins généreux la plus proche.
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Prenant un papel de hilo teint au jus de réglisse, la belle enfant roulait dans la mince feuille quelques brins de tabac coupés d'un trabuco, et lui offrait une cigarette tournée avec la plus classique perfection.
Puis, repoussant la table du pied, elle allait décrocher du mur une guitare, qu'elle remettait à son galant, et une paire de castagnettes de bois de grenadier, qu'elle s'ajustait aux pouces, en serrant la ganse qui les noue de ses petites dents de nacre, et se mettait à danser, avec une souplesse et une expression admirables, une de ces vieilles danses espagnoles où l'Arabie a laissé sa langueur brûlante et sa passion mystérieuse, en murmurant d'une voix entrecoupée quelque ancien couplet de séguedille incohérent et bizarre, mais d'une poésie pénétrante.
Pendant qu'Andrès s'abandonnait à ses voluptueuses rêveries avec tant de bonne foi qu'il marquait la mesure des castagnettes en faisant craquer ses phalanges, le soleil baissait rapidement et les ombres devenaient longues. L'heure du dîner approchait ; car aujourd'hui, à Madrid, les personnes bien situées se mettent à table à l'heure de Paris ou de Londres, et le messager d'Andrès ne revenait pas ; quand même la jeune fille eût logé à l'extrémité opposée de la ville, à la porte San-Joachim ou San-Gerimon, le jeune drôle eût eu le temps, et bien au delà, de faire deux fois la course, surtout en considérant que, dans la première partie du voyage, il était perché sur l' arrièretrain de la voiture.
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Ce retard étonna et contraria vivement Andrès, qui ne savait où retrouver son émissaire, et qui voyait ainsi se terminer au début une aventure qui promettait d'être piquante. Comment se remettre sur la piste une fois perdue, quand on ne possède pas le plus petit indice pour se guider, pas un détail, pas même un nom, et qu'il faut compter sur le hasard décevant des rencontres ?
« Peut-être est-il arrivé quelque incident dont je ne puis me rendre compte ; attendons encore quelques minutes », se dit Andrès.
Profitant de la permission d'ubiquité accordée aux conteurs, nous suivrons le calesin dans sa course rapide. Il avait d'abord longé le Prado, puis s'était enfoncé dans la rue de San-Juan, ayant toujours l'émissaire d'Andrès accroché des pieds et des mains à ses ressorts ; ensuite, il avait gagné la rue de los Desamparados. Au milieu à peu près de cette rue, le calesero, sentant de la surcharge, avait envoyé au pauvre Perico, avec une dextérité extrême, un coup de fouet bien sanglé à travers la figure, qui l'avait forcé à lâcher prise.
Lorsque, après s'être frotté les yeux tout pleurants de douleur, il eut recouvré la faculté de voir, le calesin était déjà au bout de la rue de la Fé, et le bruit de ses roues sur le pavé inégal allait s'affaiblissant. Perico, excellent coureur comme tous les jeunes Espagnols, et pénétré de l'importance de sa mission, avait pris ses jambes à son cou, et il eût assurément rattrapé la voiture si celle-ci eût roulé en ligne droite ; mais à l'extrémité
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de la rue, elle fit un coude, et Perico la perdit de vue un instant. Quand il tourna l'angle à son tour, le calesin avait disparu. Il était entré dans ce lacis de rues et de ruelles qui avoisinent la place de Lavapiès. Avait-il pris la rue del Povar ou celle de Santa-Inès, celle de las Damas ou de San-Lorenzo ? C'est ce que Perico ne put démêler ; il les parcourut toutes, en espérant voir le calesin arrêté devant quelque porte : il fut trompé dans son espoir ; seulement il rencontra sur la place la voiture qui revenait à vide et dont le conducteur, faisant claquer son fouet comme des détonations de pistolet par une sorte de menace ironique, se hâtait pour aller prendre un autre chargement.
Dépité de n'avoir pu faire ce qu'Andrès lui avait demandé, Perico s'était promené quelque temps dans les rues où il présumait que le calesin avait déposé ses deux pratiques, pensant, avec cette précoce intelligence des passions qu'ont les enfants méridionaux, qu'une si jolie fille ne pouvait manquer d'avoir un galant et de se mettre à la fenêtre pour le regarder venir, ou de sortir pour l'aUer retrouver s'il ne venait pas, le jour des taureaux étant consacré, à Madrid, aux promenades, aux parties fines et aux divertissements. Ce calcul n'était pas dénué de justesse ; en effet, bien des jolies têtes souriaient, encadrées aux fenêtres, et se penchaient sur les balcons, mais aucune n'était celle de la manola qu'on l'avait chargé de suivre. De guerre lasse, après s'être lavé les yeux à la fontaine Lavapiès, il descendit vers le Prado pour rendre compte à don Andrès de sa mission.
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S'il ne rapportait pas l'adresse précise, il était du moins à peu près certain que la belle demeurait dans une des quatre rues dont nous avons cité les noms ; et, comme elles sont très courtes, c'était déjà moins vague que de la chercher dans tout Madrid.
S'il fût resté quelques minutes de plus, il aurait vu un second calesin s'arrêter devant une maison de la rue del Povar, et un homme, soigneusement embossé et le manteau sur les yeux, sauter légèrement à bas de la voiture et s'enfoncer dans l'allée. Le mouvement du saut dérangea les plis de la cape, qui laissa briller un éclair de paillon, et découvrit des bas de soie étoiles de quelques gouttelettes de sang et tendus par une jambe nerveuse.
Vous avez sans doute déjà reconnu Juancho. En effet, c'était lui. Mais pour Perico, aucun lien ne rattachait Juancho à Militona, et sa présence n'eût pas été un indice de l'endroit où demeurait la jeune fille. D'ailleurs, Juancho pouvait rentrer chez lui. C'était même la version la plus vraisemblable. Après une course aussi dramatique que celle-là, il devait avoir besoin de repos et d'appliquer quelques compresses sur l'égratignure de son bras, car les cornes du taureau sont venimeuses et font des blessures lentes à guérir.
Perico se dirigea d'un pas allongé du côté de l'obélisque du Deux-Mai, où Andrès lui avait donné rendez-vous. Autre anicroche. Andrès n'était pas seul. Doha Feliciana, qui était sortie pour quelque emplette avec une de ses amies qu'elle
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reconduisait, avait aperçu de sa voiture son fiancé se promenant avec une impatience nerveuse ; elle était descendue, ainsi que son amie, et, s'approchant d'Andrès, elle lui avait demandé si c'était pour composer un sonnet ou un madrigal qu'il errait ainsi sous les arbres à l'heure où les mortels moins poétiques se livrent à leur nourriture. Le malheureux Andrès, pris en flagrant délit de commencement d'intrigue, ne put s'empêcher de rougir un peu et balbutia quelques galanteries banales ; il enrageait dans son âme, bien que sa bouche sourît. Perico, incertain, décrivait autour du groupe des cercles embarrassés ; tout jeune qu'il était, il avait compris qu'il ne fallait pas donner à un jeune homme l'adresse d'une manola devant une jeune personne si bien habillée à la française. Seulement il s'étonnait en lui-même qu'un cavalier qui connaissait de si belles dames à chapeau prît intérêt à une manola en mantille.
« Que nous veut donc ce garçon qui vous regarde avec ses grands yeux noirs comme s'il voulait nous avaler ?
— Il attend sans doute que je lui jette le bout de ce cigare éteint », répondit Andrès en joignant l'action à la parole et en faisant un imperceptible signe qui voulait dire : « Reviens, quand je serai' débarrassé. »
L'enfant s'éloigna, et, tirant un briquet de sa poche, fit du feu et se mit à humer le havane avec la componction d'un fumeur accompli.
Mais Andrès n'était pas au bout de ses peines. Feliciana se frappa le front de sa main étroitement
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gantée, et dit, comme sortant d'un rêve : « Mon Dieu, j'étais si préoccupée tantôt de notre duo de Bellini, que j'ai oublié devons dire que mon père, don Geronimo, vous attend à dîner. Il voulait vous écrire ce matin ; mais comme je devais vous voir dans l'après-midi, je lui ai dit que ce n'était pas la peine. Il est déjà bien tard, dit-elle en consultant une petite montre grande comme l'ongle ; montez en voiture avec nous, nous mettrons Rosa chez elle et nous retournerons à la maison ensemble. »
Si l'on s'étonne de voir une jeune personne si bien élevée prendre un jeune homme dans sa voiture, nous ferons observer que, sur le devant de la calèche, était assise une gouvernante anglaise, roide comme un pieu, rouge comme une écrevisse, et ficelée dans le plus long des corsets, dont l'aspect suffisait pour mettre en fuite les amours et les médisances.
Il n'y avait pas moyen de reculer; après avoir présenté la main à Feliciana et à son amie pour les aider à monter, il prit place sur le devant de la calèche à côté de miss Sarah, furieux de n'avoir pu entendre le rapport de Perico, qu'il croyait mieux renseigné, et avec la perspective d'une soirée musicale indéfiniment prolongée.
Comme nous pensons que la description d'un dîner bourgeois n'aurait rien d'intéressant pour vous, nous irons à la recherche de Militona, espérant être plus heureux dans nos investigations que Perico.
Militona demeurait, en effet, dans une des mes
soupçonnées par le jeune espion d'Andrès. Vous dire le genre d'architecture auquel appartenait la maison qu'elle habitait avec beaucoup d'autres serait fort difficile, à moins que ce ne fût à l'ordre composite. La plus grande fantaisie avait présidé au percement des baies, dont pas une n'était pareille. Le constructeur semblait s'être donné pour but la sjnnétrie inverse, car rien ne se correspondait dans cette façade désordonnée ; les murailles, presque toutes hors d'aplomb, faisaient ventre et paraissaient s'affaisser sous leur poids ; des S et des croix de fer les contenaient à peine, et sans les deux maisons voisines, un peu solides où elle s'épaulait, elle serait tombée infailliblement au travers de la rue ; au bas, le plâtre écaillé par larges plaques laissait voir le pisé des murs ; le haut, mieux conservé, offrait des traces d'ancienne peinture rose, qui paraissait comme la rougeur de cette pau\Te maison honteuse de sa misère.
Près d'un toit de tuiles tumultueux et découpant sur l'azur du ciel un feston brun édenté çà et là, souriait une petite fenêtre encadrée d'un récent crépi de chaux ; une cage, à droite, contenait une caille ; une autre, à gauche, d'une dimension presque imperceptible, ornée de perles de verre rouge et jaune, servait de palais et de cellule à un grillon ; car les Espagnols, à qui les Arabes ont laissé le goût des r\i:hmes persistants, aiment beaucoup les chants monotones, frappés à temps égaux, de la caille et du grillon. Une jarre dt terre poreuse, suspendue par les anses à une ficelle et couverte d'une sueur perlée, rafraîchissait l'eav-
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à la brise naissante du soir, et laissait tomber quelques gouttes sur deux pots de basilic placés audessous. Cette fenêtre, c'était celle de la chambre de Militona. De la rue un observateur eût deviné tout de suite que ce nid était habité par un jeune oiseau ; la jeunesse et la beauté exercent leur empire même sur les choses inanimées, et y posent involontairement leur cachet.
Si vous ne craignez pas de vous engager avec nous dans cet escalier aux marches calleuses, à la rampe miroitée, nous y suivrons Militona, qui monte en sautillant les degrés rompus avec toute l'élasticité d'un jarret de dix-huit ans ; elle nage déjà dans la lumière des étages supérieurs, tandis que la tîa Aldonza, retenue dans les limbes obscurs des premières marches, pousse des han ! de saint Joseph et se pend désespérément des deux mains à la corde grasse.
La belle fiUe, soulevant un bout de sparterie jetée devant une de ces portes de sapin à petits panneaux multipliés si communes à Madrid, prit sa clef et ouvrit.
Une si pauvre chambre ne pouvait guère tenter les voleurs et n'exigeait pas de grandes précautions de fermeture : absente, Militona la laissait ouverte ; mais, quand elle y était, elle la fermait soigneusement. Il y avait alors un trésor dans ce mince taudis, sinon pour les voleurs, du moins pour les amoureux.
Une simple couche de chaux remplaçait, sur la muraille, le papier et la tenture ; un miroir dont l'étamage rayé ne reflétait que fort imparfaitement
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la charmante figure qui le consultait ; une statuette en plâtre de saint Antoine, accompagnée de deux vases de verre bleu contenant des fleurs artificielles ; une table de sapin, deux chaises et un petit lit recouvert d'une courte-pointe de mousseUne avec des volants découpés en dents de loup, formaient tout l'ameublement. N'oubHons pas quelques images de Notre-Dame et des saints, peintes et dorées sur verre avec une naïveté byzantine ou russe, une gra\aire du Deux-Mai, l'enterrement de Daoiz et Vélarde, un picador à cheval d'après Goya, plus un tambour de basque faisant pendant à une guitare ; par un mélange du sacré et du profane, dont l'ardente foi des pays vraiment catholiques ne s'alarme pas, entre ces deux instruments de joie et de plaisir s'élevait une longue palme tire-bouchonnée, rapportée de l'égHse le jour de Pâques fleuries.
Telle était la chambre de Mihtona, et, bien qu'elle ne renfermât que les choses strictement nécessaires à la vie, elle n'avait pas l'aspect aride et froid de la misère ; un rayon joj^eux l'iUuminait ; le rouge \ni des briques du plancher était gai à l'œil ; aucune ombre difforme ne trouvait â s'accrocher, avec ses ongles de chauve-souris, dans ces angles d'une blancheur éclatante ; aucune araignée ne tendait sa toile entre les solives du plafond ; tout était frais, souriant et clair dans cette pièce meublée de quatre murs. En Angleterre, c'eût été le dénûment le plus profond ; en Espagne, c'était presque l'aisance, et plus qu'il n'en fallait pour être aussi heureux qu'en paradis.
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La vieille était enfin parvenue à se hisser jusqu'au bout de l'escalier ; elle entra dans le charmant réduit et s'affaissa sur une des deux chaises, que son poids fit craquer d'une manière alarmante.
« Je t'en prie, Militona, décroche-moi la jarre, que je boive un coup; j 'étouffe, j'étrangle; la poussière de la place et ces damnées pastilles de menthe m'ont mis le feu au gosier.
— Il ne fallait pas les manger à poignées, tia o, répondit la jeune fille avec un sourire en inclinant le vase sur les lèvres de la vieille.
Aldonza but trois ou quatre gorgées, passa le dos de sa main sur sa bouche et s'éventa en silence sur un rythme rapide.
« A propos de pastilles, dit-eUe après un soupir, quels regards furieux lançait Juancho de notre côté ! Je suis sûre qu'il a manqué le taureau parce que ce joli monsieur te parlait, il est jaloux comme un tigre, ce Juancho, et, s'il a pu le retrouver, il lui aura fait passer un mauvais quart d'heure. Je ne donnerais pas beaucoup d'argent de la peau de ce jeune homme, car elle court risque d'être fendue par de fameuses estafilades. Te rappelles-tu la beUe aiguillette qu'il a levée sur ce Luca, qui voulait t'offrir un bouquet à la remeria de San- Isidoro ?
— J'espère que Juancho ne se portera à aucune de ces fâcheuses extrémités ; j'ai prié ce jeune homme de ne plus m'adresser la parole, d'un ton si suppliant et si absolu, qu'il n'a plus rien dit à dater de ce moment ; il a compris mon effroi et
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en a eu pitié. ]\Iais quelle affreuse tyrannie d'être ainsi poursuivie de cet amour féroce !
— C'est ta faute, dit la vieille : pourquoi es-tu si jolie ? »
Un coup sec, frappé à la porte comme par un doigt de fer, interrompit la conversation des deux femmes.
La vieille se leva et alla regarder par le petit judas grillé et fermé d'un volet, pratiqué dans la porte à hauteur d'homme, selon l'usage espagnol.
A l'ouverture parut la tête de Juancho, pâle sous la teinte bronzée dont le soleil de l'arène l'avait revêtue.
Aldonza entre-bâilla la porte et Juancho entra. Son vis3.ge trahissait les \nolentes émotions qui l'avaient agité dans le cirque ; on y hsait une rage concentrée ; car, pour cette âme entichée d'un grossier point d'honneur, les bravos n'effaçaient pas les sifflets ; il se regardait comme déshonoré et obligé aux plus téméraires prouesses pour se réhabiliter dans l'opinion publique et vis-à-vis de lui-même.
Mais ce qui l'occupait surtout, et ce qui portait sa fureur au plus haut degré, c'était de n'avoir pu quitter l'arène assez tôt pour rejoindre le jeune homme qui paraissait si galant auprès de Militona ; où le retrouver maintenant ? Sans doute il avait suivi la jeune fille, il lui avait parlé encore.
A cette idée, sa main tâtait machinalement sa ceinture pour y chercher son couteau.
Il s'assit sur l'autre chaise ; Militona, appuyée à la fenêtre, déchiquetait la capsule d'un œillet
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rouge effeuillé ; la vieille s'éventait par contenance ; un silence général régnait entre les trois personnages ; ce fut la vieille qui le rompit.
« Juancho, dit-elle, votre bras vous fait-il toujours souffrir ?
— Non, répondit le torero en attachant son regard profond sur Militona.
— Il faudrait y mettre des compresses d'eau et de sel î>, continua la vieille, pour ne pas laisser tomber aussitôt la conversation.
Mais Juancho ne fit aucune réponse, et, comme dominé par une idée fixe, il dit à Militona : « Quel était ce jeune homme placé à côté de vous à la course de taureaux ?
— C'est la première fois que je le rencontre ; je ne le connais pas.
— Mais vous voudriez le connaître ?
— La supposition est polie. Eh bien ! quand cela serait ?
— Si cela était, je le tuerais, ce charmant garçon en bottes vernies, en gants blancs et en frac.
— Juancho, vous parlez comme un insensé : vous ai-je donné le droit d'être jaloux de moi? Vous m'aimez, dites-vous ; est-ce ma faute, et faut-il, parce qu'il vous a pris fantaisie de me trouver jolie, que je me mette à vous adorer sur-le-champ?
— Ça, c'est vrai, elle n'y est pas forcée, dit la vieille ; mais pourtant, à vous deux vous feriez un beau couple ! Jamais main plus fine ne se serait posée sur un bras plus vigoureux, et, si vous dansiez ensemble une cachucha au jardin de Las Ddicias, ce serait à monter sur les chaises.
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— Ai-je fait la coquette avec vous, Juancho? vous ai-je attiré par des œillades, des sourires et des mines penchées ?
— Non, répondit le torero d'une voix creuse.
— Je ne vous ai jamais fait de promesses ni permis de concevoir d'espérances ; je vous ai toujours dit : « Oubliez-moi. » Pourquoi me tourmenter et m'offenser par vos violences que rien ne justifie ? Faudra-t-il donc, parce que je vous ai plu, que je ne puisse laisser tomber un regard qui ne soit un arrêt de mort ? Ferez- vous toujours la solitude autour de moi ? Vous avez estropié ce pauvre Luca, un brave garçon qui m'amusait et me faisait rire, et blessé grièvement Ginès, votre ami, parce qu'il m'avait effleuré la main ; croyezvous que tout cela arrange beaucoup vos affaires ? Aujourd'hui, vous faites des extravagances dans le cirque; pendant que vous m'espionnez, vous laissez arriver les taureaux sur vous, et donnez une pitoyable estocade !
— Mais c'est que je t'aime, Militona, de toutes les forces de mon âme, avec toute la fougue de ce sang qui calcine mes veines ; c'est que je ne vois que toi au monde, et que la corne d'un taureau m'entrant dans la' poitrine ne me ferait pas détourner la tête quand tu souris à un autre homme. Je n'ai pas les manières douces, c'est vrai, car j'ai passé ma jeunesse à lutter corps à corps avec les bêtes farouches ; tous les jours je tue et m'expose à être tué ; je ne puis pas avoir la douceur de ces petits jeunes gens délicats et minces comme des femmes, qui perdent leur temps à se faire friser
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et à lire les journaux ! Au moins, si tu n'es pas à moi, tu ne seras pas à d'autres ! » reprit Juancho après une pause, en frappant la table avec force, et comme résumant par ce coup de poing son monologue intérieur.
Et, là-dessus, il se leva brusquement et sortit en grommelant :
« Je saurai bien le trouver et lui mettre trois pouces de fer dans le ventre. »
Retournons maintenant auprès d'Andrès, qui, piteusement planté devant le piano, fait sa partie dans le duo de Bellini avec un luxe de notes fausses à désespérer Feliciana. Jamais soirée élégante ne lui avait inspiré plus d'ennui, il donnait à tous les diables la marquise de Benavidès et sa tertulia.
Le profil si pur et si fin de la jeune manola, ses cheveux de jais, son œil arabe, sa grâce sauvage, son costume pittoresque, lui faisaient prendre un plaisir médiocre aux douairières en turban qui garnissaient le salon de la marquise. Il trouva sa fiancée décidément laide, et sortit tout à fait amoureux de Militona.
Comme il descendait la rue d'Alcala pour retourner chez lui, il se sentit tirer par la basque de son habit ; c'était Perico qui, ayant fait de nouvelles découvertes, tenait à lui rendre compte de sa mission, et aussi peut-être à toucher le douro promis.
«Cavalier, dit l'enfant, elle demeure dans la rue del Povar, la troisième maison à droite. Je l'ai vue tantôt à sa fenêtre, qui prenait la jarre à rafraîchir l'eau, d
« Ce n'est pas le tout de connaître le nid de la
colombe, se dit don Andrès en s'éveillant après un sommeil que l'image de Militona avait traversé plus d'une fois de sa gracieuse apparition, il faut encore arriver jusqu'à elle. Comment s'y prendre ? Je ne vois guère d'autre moyen que de m'aller établir en croisière devant sa maison, et d'observer les tenants et les aboutissants. Mais si je vais dans ce quartier, habillé comme je suis, c'est-à-dire comme la dernière gravure de mode de Paris, j'attirerai l'attention, et cela me gênerait dans mes opérations de reconnaissance. Dans un temps donné, elle doit sortir ou rentrer ; car je ne suppose pas qu'elle ait sa chambrette approvisionnée pour six mois de dragées et de noisettes ; je l'accosterai au passage avec quelque phrase galamment tournée, et je verrai bien si elle est aussi farouche à la conversation qu'elle l'était à la place des Taureaux. Allons au Rastro acheter de quoi nous transformer de fashionable en manolo ; ainsi déguisé, je n'éveillerai les soupçons d'aucun jaloux et d'aucun frère féroce, et je pourrai, sans faire semblant de rien, prendre des informations sur ma belle. »
Ce projet arrêté, Andrès se leva, avala à la hâte une tasse de chocolat à l'eau, et se dirigea vers le
Rastro, qui est, comme le Temple de Madrid, l'endroit où l'on trouve tout, excepté une chose neuve. Il se sentait tout heureux et tout gai ; l'idée que la jeune fille ne pouvait pas l'aimer ou en aimer un autre ne lui était pas venue ; il avait cette confiance qui trompe rarement, car elle est comme la divination de la sympathie ; l'ancien esprit d'aventure espagnol se réveillait en lui. Ce travestissement l'amusait, et, quoique l'infante à conquérir ne fût qu'une manola, il se promettait du plaisir à se promener sous sa fenêtre en manteau couleur de muraille ; le danger que l'effroi de la jeune fille faisait pressentir ôtait à cette conquête ce qu'elle pouvait avoir de vulgaire.
Tout en forgeant dans sa tête ces mille et mille stratagèmes qui s'écroulent les uns sur les autres et dont aucun ne peut servir à l'occasion, Andrès arriva au Rastro.
C'est un assez curieux endroit que le Rastro. Figurez-vous un plateau montueux, une espèce de butte entourée de maisons chétives et malsaines, où se pratiquent toutes sortes d'industries suspectes.
Sur ce tertre et dans les rues adjacentes se tiennent des marchands de bric-à-brac de bas aloi, fripiers, marchands de ferraille, de chiffons, de verres cassés, de tout ce qui est vieux, sale, déchiré, hors de service. Les taches et les trous, les fragments méconnaissables, le tesson de la borne, le clou du ruisseau trouvent là des acheteurs. C'est un singulier mélange où les haillons de tous les états ont des rencontres philosophiques : le vieil
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habit de cour dont on a décousu les galons coudoiq la veste du paysan aux parements naulticolores la jupe à paillettes désargentées de la danseusej est pendue à côté d'une soutane élimée et rapiécée.' Des étriers de picador sont mêlés à des fleurs fausses, à des livres dépareillés, à des tableaux noirs et jaunes, à des portraits qui n'intéressent plus personne. Rabelais et Balzac vous feraient là-dessus une énumération de quatre pages.
Cependant, en remontant vers la place, il y a quelques boutiques un peu plus relevées où ron trouve des habits qui, sans être neufs, sont encore propres et peuvent être portés par d'autres que des sujets du royaume picaresque.
Ce fut dans une de ces boutiques qu'Andrès entra.
Il y choisit un costume de manolo assez frais, et qui avait dû, dans sa primeur, procurer à son heureux possesseur bien des conquêtes dans la red de San-Luis, la rue del Barquillo et la place Santa- Ana : ce costume se composait d'un chapeau à cime tronquée, à bords évasés en turban et garnis de velours, d'une veste ronde tabac d'Espagne, à petits boutons, d'un pantalon large, d'une grande ceinture de soie et d'un manteau de couleur sombre. Tout cela était usé juste à point pour avoir perdu son lustre, mais ne manquait pas d'une certaine élégance.
Andrès s'étant contemplé dans une grande glace de Venise à biseau, entourée d'un cadre magnifique et venue là on ne sait d'où, se trouva à son gré. En effet, il avait ainsi une tournure
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délibérée, svelte, faite pour les cœurs sensibles de Lavapiès.
Après avoir payé et fait mettre les habits à part, il dit au marchand qu'il reviendrait le soir se costumer dans sa boutique, ne voulant pas qu'on le vît sortir de chez lui travesti.
En revenant, il passa par la rue del Povar; il reconnut tout de suite la fenêtre entourée de blanc et la jarre suspendue dont Perico lui avait parlé ; mais rien ne semblait lui indiquer la présence de quelqu'un dans la chambre : un rideau de mousseline soigneusement fermé rendait la vitre opaque au dehors.
«Elle est sans doute sortie pour aller vaquer à quelque ouvrage ; elle ne rentrera que la journée . finie, car elle doit être couturière, cigarera, brodeuse ou quelque chose approchant », se dit Andrès, et il continua sa route.
Militona n'était pas sortie, et, penchée sur la table, elle ajustait les différentes pièces d'un corsage de robe étalées sous ses yeux. Quoiqu'elle ne fît rien de mystérieux, le verrou de sa porte était poussé, sans doute dans la crainte de quelque invasion subite de Juancho, que l'absence de la tia Aldonza aurait rendue plus dangereuse.
Tout en travaillant, eUe pensait au jeune homme qui la regardait, la veille, au Cirque, avec un œil si ardent et si velouté, et lui avait dit quelques mots d'une voix qui résonnait encore doucement à son oreille.
« Pourvu qu'il ne cherche pas à me revoir ! Et pourtant, cela me ferait plaisir qu'il le cherchât.
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Juancho engagerait avec lui quelque affreuse querelle, il le tuerait peut-être ou le blesserait dangereusement comme tous ceux qui ont voulu me plaire ; et même, quand je pourrais me soustraire à la tyrannie de Juancho, qui m'a suivie de Grenade à Séville, de Séville à Madrid, et qui me poursui\Tait jusqu'au bout du monde pour m'empêcher de donner à un autre le cœur que je lui refuse, à quoi cela m'avancerait-il? Ce jeune homme n'est pas de ma classe ; à ses habits l'on voit qu'il est noble et riche ; il ne peut avoir pour moi qu'un caprice passager : il m'a déjà oubliée sans doute. »
Ici, la vérité nous oblige à confesser qu'un léger nuage passa sur le front de la jeune fille, et qu'une respiration prolongée, qui pouvait se prendre pour un soupir, gonfla sa poitrine oppressée.
« Il doit sans doute avoir quelque maîtresse, quelque fiancée, jeune, belle, élégante, avec de beaux chapeaux et de grands châles. Comme il serait bien avec une veste brodée en soie de couleur, à boutons de fihgrane d'argent, des bottes piquées de Ronda, et un petit chapeau andalous ! Quelle taille fine il aurait, serré par une belle ceinture de soie de Gibraltar ! » se disait Militona conduisant son monologue, où, par un innocent subterfuge du cœur, elle revêtait Andrès d'un costume qui le rapprochait d'elle.
Elle en était là de sa ;êverie, lorsque Aldonza, qui habitait la même maison, heurta à la porte.
« Tu ne sais pas, ma chère ? dit-elle à Militona, cet enragé de Juancho, au lieu d'aller panser son
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bras, s'est promené toute la nuit devant ta fenêtre, sans doute pour voir si le jeune homme du Cirque rôdait par là : il s'était fourré dans la tête que tu lui avais donné rendez-vous. Si cela avait été vrai, cependant ? comme ce serait commode ! Aussi, pourquoi ne l'aimes-tu pas, ce pauvre Juancho ? il te laisserait tranquille.
— Ne parlons pas de cela ; je ne suis pas responsable de l'amour que je n'ai provoqué en rien.
— Ce n'est pas, poursuivit la vieille, que le jeune cavalier de la place des Taureaux ne soit très bien de sa personne, et très galant ; il m'a offert la boîte de pastilles avec beaucoup de grâce et tous les égards dus à mon sexe ; mais Juancho m'intéresse, et j'en ai une peur de tous les diables ' Il me regarde un peu comme ton chaperon, et serait capable de me rendre responsable de ta préférence pour un autre. Il te surveille de si près, qu'il serait bien difficile de lui cacher la moindre chose.
— A vous entendre, on croirait que j'ai déjà une affaire réglée avec ce monsieur, dont je me rappelle à peine les traits, répondit Militona en rougissant un peu.
— Si tu l'as oublié, il se souvient de toi, lui, je t'en réponds ; il pourrait faire ton portrait de mémoire ; il n'a pas cessé de te regarder tout le temps de la course ; on eût dit qu'il était en extase devant une Notre-Dame. »
En entendant ces témoignages qui confirmaient l'amour d'Andrès, Militona se pencha sur
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son ou\Tage sans rien répondre ; un bonheur inconnu lui dilatait le cœur.
Juancho, lui, était bien loin de ces sentiments tendres ; enfermé dans sa chambre garnie d'épées et de devises de taureaux qu'il avait enlevées au péril de sa vie pour les offrir à MiUtona, qui n'en avait pas voulu, il se laissait aller à ce rabâchage intérieur des amants malheureux : il ne pouvait comprendre que Mihtona ne l'aimât point ; cette aversion lui semblait un problème insoluble et dont il cherchait en vain l'inconnue. N'était-il pas jeune, beau, vigoureux, plein d'ardeur et de courage ? les plus blanches mains de l'Espagne ne l'avaient-elles pas applaudi mille fois ? ses costumes n'étaient-ils pas brodés d'autant d'or, enjolivés d'autant d'ornements que ceux des plus galants toreros ? son portrait ne se vendait-il pas partout lithographie, imprimé dans les foulards avec une auréole de couplets laudatifs, comme celui des maîtres de l'art ? Qui, Montés excepté, poussait plus bravement une estocade et faisait agenouiller plus vite un taureau ? Personne. L'or, prix de son sang, roulait entre ses doigts comme le vif-argent. Que lui manquait-il donc ? Et il se cherchait avec bonne foi un défaut qu'il ne se trouvait pas ; et il ne pouvait s'expliquer cette antipathie, ou tout au moins cette froideur, que par un amour pour un autre. Cet autre, il le poursuivait partout ; le plus frivole motif excitait sa jalousie et sa rage ; lui qui faisait reculer les bêtes farouches, il se brisait contre la persistance glacée de cette jeune fille. L'idée de la tuer pour faire
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cesser le charme lui était venue plus d'une fois. Cette frénésie durait depuis plus d'un an, c'està-dire depuis le jour où il avait vu Militona, car son amour, comme toutes les fortes passions, avait acquis tout de suite son développement : l'immensité ne peut grandir.
Pour rencontrer Andrès, il s'était dit qu'il fallait fréquenter le salon du Prado, les théâtres del Circo et del Principe, les cafés élégants et les autres lieux de réunion de gens comme il faut ; et, bien qu'il professât un profond dédain pour les habits bourgeois, et fût ordinairement vêtu en majo, une redingote, un pantalon noir et un chapeau rond étaient posés sur une chaise : il était allé les acheter le matin sous les piliers de la calle Mayor, précisément à l'heure où Andrès faisait son emplette au Rastro; l'un, pour arriver à l'objet de sa haine, l'autre, pour arriver à l'objet de son amour, avaient pris le même moyen.
Feliciana, à qui don Andrès ne manqua pas d'aller faire sa visite à l'heure ordinaire avec l'exactitude d'un amant criminel, lui fît d'amers reproches sur les notes fausses et les distractions sans nombre dont il s'était rendu coupable la veille chez la marquise de Benavidès. C'était bien la peine de répéter si soigneusement ce duo, de le chanter tous les jours, pour faire un fiasco à la soirée solennelle. Andrès s'excusa de son mieux. Ses fautes avaient fait briller d'un éclat plus vif l'imperturbable talent de Feliciana, qui n'avait jamais été mieux en voix, et qui avait chanté à rendre jalouse la Ronconi du théâtre del Circo ;
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et il n'eut guère de peine à la calmer ; ils se séparèrent fort bons amis.
Le soir était venu, et Juancho, revêtu de ses habits modernes qui le rendaient méconnaissable, parcourait d'un pas saccadé et fié\Teux les avenues du Prado, regardant chaque homme au visage, allant, venant, tâchant d'être partout à la fois ; il entra dans tous les théâtres, fouilla de son œil d'aigle l'orchestre, les avant-scènes et les loges ; il avala toutes sortes de glaces dans les cafés, se mêla à tous les gi-oupes de politiqueurs et de poètes dissertant sur la pièce nouvelle, sans pouvoir décou\T:ir rien qui ressemblât à ce jeune homme qui parlait d'un air si tendre à Militona le jour des taureaux, par l'excellente raison qu'Andrès, qui était allé se costumer chez le marchand, prenait le plus posément du monde, à cette heure-là, un verre de limonade glacée dans une orchateria de chnfas (boutique d'orgeat), située presque visà-vis la maison de Militona, où il avait établi son quartier d'observation, avec Perico pour éclaireur. Au reste, Juancho aurait passé devant lui sans le regarder ; l'idée ne lui serait pas venue d'aller chercher son rival sous la veste ronde et le sombrero de calana d'un manolo. Militona, cachée dans l'angle de la fenêtre, ne s'y était pas trompée une minute ; mais l'amour est plus clairvoyant que la haine. En proie à la plus vive anxiété, elle se demandait quels étaient les projets du jeune homme en s'établissant ainsi dans cette boutique, et redoutait la scène terrible qui ne saurait manquer de résulter d'une rencontre entre Juancho et lui.
Andrès, accoudé sur la table, examinait avec une attention de mouchard épiant un complot les gens qui entraient dans la maison. Il passa des femmes, des hommes, des enfants, des gens de tout âge, d'abord en grand nombre, car la maison était peuplée de beaucoup de familles, et puis à intervalles plus éloignés ; peu à peu, la nuit était venue, et il n'y avait plus à rentrer que quelques retardataires. Militona n'avait point paru.
Andrès commençait à douter de la bonté des renseignements de son émissaire, lorsque la fenêtre obscure s'éclaira et fit voir que la chambre était habitée.
Il avait la certitude que Mihtona était bien dans sa chambre, mais cela ne l'avançait pas à grand'chose ; il écrivit quelques mots au crayon sur un papier, et, appelant Perico qui rôdait aux alentours, lui dit de l'aller porter à la belle manola.
Perico, se ghssant sur les pas d'un locataire qui rentrait, s'engagea dans l'escalier noir, et, tâtant les murs, finit par arriver au palier supérieur. La lueur qui filtrait par les interstices des ais lui fit découvrir la porte qui devait être celle de Militona ; il frappa deux coups discrètement ; la jeune fille entre-bâilla le guichet, prit la lettre et referma le petit volet.
« Pourvu qu'elle sache lire », dit Andrès en achevant sa boisson glacée et en payant sa dépense au Valencien, maître de l'orchateria.
Il se leva et marcha lentement sous la fenêtre. Voici ce que la lettre contenait :
« Un homme qui ne peut vous oublier, et qui ne
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le voudrait pas, cherche à vous revoir ; mais, d'après les quelques mots que vous lui avez dits au Cirque, et ne sachant pas votre vie, il aurait peur, en l'essayant, de vous causer quelque contrariété. Le péril qui ne serait que pour lui ne l'arrêterait pas. Éteignez votre lampe et jetez -lui votre réponse par la fenêtre. »
Au bout de quelques minutes la lampe disparut, la fenêtre s'ou\Tit, et ]\Iilitona, en prenant sa jarre, fit tomber un des pots de basilic qui vint se briser en éclats à quelque distance de don Andrès,
Dans la terre brune qui s'était répandue sur le pavé, brillait quelque chose de blanc ; c'était la réponse de ]\Iilitona,
Andrès appela un sereno (garde de nuit) qui passait avec son falot au bout de sa lance, et le pria de baisser sa lanterne, à la lueur de laquelle il lut ce qui suit, écrit d'une main tremblante et en grosses lettres désordonnées :
« Éloignez- vous... je n'ai pas le temps de vous en écrire plus long. Demain, je serai à dix heures dans l'église de San-Isidore. ÎMais, de grâce, partez : il y va de votre vie. »
« Merci, brave homme, dit Andrès en mettant un réal dans la main du sereno, vous pouvez continuer votre route. »
La rue était tout à fait déserte, et Andrès se retirait à pas lents, lorsque l'apparition d'un homme enveloppé dans un manteau, sous lequel le manche d'une guitare dessinait un angle aigu, éveiUa sa curiosité et le fit se blottir dans un coin obscur.
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L'homme rejeta les pans de son manteau sur ses épaules, ramena sa guitare par devant, et commença à tirer des cordes ce bourdonnement rythmé qui sert de basse et d'accompagnement aux mélodies des sérénades et des séguedilles.
Il était évident que ces préludes bruyants avaient pour but d'éveiller la belle en l'honneur de qui ce bruit se commettait ; et, comme la fenêtre de Mihtona restait fermée, l'homme, réduit à se contenter d'un auditoire invisible, malgré ce diction espagnol qui prétend qu'il n'est pas de femme si bien endormie à qui le frémissement d'une guitare ne fasse mettre le nez à la fenêtre, après deux hum ! hum ! profondément sonores, commença à chanter les couplets suivants, avec un fort accent andalous :
Enfant aux airs d'impératrice.
Colombe au regard de faucon, Tu me hais, mais c'est mon caprice De me planter sous ton balcon.
Là, je veux, le pied sur la borne.
Pinçant les nerfs, tapant le bois.
Faire luire à ton carreau morne Ta lampe et ton front à la fois.
Je défends à toute guitare De bourdonner aux alentours :
Ta rue est à moi. Je la barre Pour y chercher seul mes amours.
Et je coupe les deux oreilles Au premier racleur de jambon
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Qui, devant la chambre où tu veilles.
Braille un couplet, mauvais ou bon.
Dans sa gaine, mon couteau bouge :
AUons ! qui veut de l'incarnat ?
A son jabot qvii veut du rouge Pour faire un bouton de grenat ?
Le sang dans les veines s'ennuie.
Car il est fait pour se montrer ; Le temps est noir, gare la pluie ! Poltrons, hâtez-vous de rentrer.
Sortez, vaillants, sortez, bravaches, L'avant-bras couvert du manteau.
Que sur vos faces de gavaches J'écrive des croix au couteau !
Qu'ils s'avancent ! Seuls ou par bande. De pied ferme je les attends.
A ta gloire il faut que je fende Les naseaux de ces capitans.
Au ruisseau qui gêne ta marche Et pourrait salir tes pieds blancs.
Corps du Christ ! je veux faire une arche Avec les côtes des galants.
Pour te prouver combien je t'aime, Dis, je tuerai qui tu voudras ; J'attaquerai Satan lui-même.
Si pour Hnceul j 'ai tes deux draps.
Porte sourde ! Fenêtre aveugle !
Tu dois pourtant ouïr ma voix ; Comme un taureau blessé je beugle.
Des chiens excitant les abois !
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Au moins plante un clou dans ta porte ; Un clou pour accrocher mon cœur.
A quoi sert que je le remporte Fou de rage, mort de langueur ?
« Peste, quelle poésie farouche ! pensa Andrès, voilà de petits couplets qui ne pèchent pas par la fadeur. Voyons si Mihtona, car c'est en son honneur qu'a lieu ce ta,page nocturne, est sensible à ces vers élégiaques, composés par Matamore, don Spavento, Fracasse ou Tranchemontagne. C'est probablement là le terrible galant qui lui inspire tant de peur. On s'effrayerait à moins. »
Don Andrès, ayant un peu avancé la tête hors de l'ombre où il s'abritait, fut atteint par un rayon de lune et dénoncé aux regards vigilants de Juancho.
« Bon ! je suis pris, dit Andrès ; faisons bonne contenance. »
Juancho, jetant à terre sa guitare, qui résonna lugubrement sur le pavé, courut et s'avança sur Andrès, dont la figure était éclairée et qu'il reconnut aussitôt.
« Que venez-vous faire ici à cette heure ? dit-il d'une voix tremblante de colère.
— J'écoute votre musique : c'est un plaisir déUcat.
— Si vous l'avez bien écoutée, vous avez dû entendre que je défends à qui que ce soit de se trouver dans cette rue quand j'y chante.
— Je suis très désobéissant de ma nature, répondit Andrès avec un flegme parfait.
— Tu changeras de caractère aujourd'hui.
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— Pas le moins du monde, j'aime mes habitudes.
— Eh bien ! défends-toi ou meurs comme un chien &, cria Juancho en tirant sa navaja et en roulant son manteau sur son bras.
Ces mouvem.ents furent imités par Andrès, qui se trouva en garde avec une promptitude qui démontrait une bonne méthode et qui surprit un peu le torero, car Andrès avait longtemps travaillé sous un des plus habiles maîtres de Séville, de même qu'on voit à Paris de jeunes élégants étudier la canne, le bâton et la savate, réduits en principes mathématiques par Lecour et Boucher.
Juancho tournait autour de son adversaire, avançant comme un bouclier son bras gauche défendu par plusieurs épaisseurs d'étoffe, le bras droit retiré en arrière pour donner plus de jet et de détente au coup : tour à tour, il se rele\^ait et s'affaissait sur ses jarrets plies, se grandissant comme un géant, se rapetissant comme un nain; mais la pointe de son couteau rencontrait toujours la cape roulée d'Andrès prêt à la parade.
Tantôt il faisait une brusque retraite, tantôt une attaque impétueuse ; il sautait à droite et à gauche, balançant sa lame comme un javelot, et faisait mine de la lancer.
Andrès, à plusieurs reprises, répondit à ces attaques par des ripostes si vives, si bien dirigées, que tout autre que Juancho n'eût pu les parer. C'était vraiment un beau combat et digne d'une galerie de spectateurs érudits ; mais, par malheur, toutes les fenêtres dormaient et la me était com-
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plètement déserte. Académiciens de la plage de San-Lucar, du Potro de Cordoue, de l'Albaycin de Grenade et du barrio de Triana, que n'étiezvous là pour juger ces beaux coups !
Les deux adversaires, tout vigoureux qu'ils étaient, commençaient à se fatiguer ; la sueur ruisselait de leurs tempes, leurs poitrines haletaient comme des soufflets de forge, leurs pieds trépignaient la terre plus lourdement, leurs sauts avaient moins d'élasticité.
Juancho avait senti la pointe du couteau d'Andrès pénétrer dans sa manche, et sa rage s'en était accrue ; tentant un suprême effort, au risque de se faire tuer, il s'élança comme un tigre sur son ennemi.
Andrès tomba à la renverse, et sa chute fit ouvrir la porte mal fermée de la maison de Militona, devant laquelle avait heu la bataille. Juancho s'éloigna d'un pas tranquille. Le sereno qui passait au coin de la rue cria : « Rien de nouveau, onze heures et demie, temps étoile et serein. »
JuANCHO s'était éloigné, à la voix du garde de nuit, sans s'assurer si Andrès était mort ou seulement blessé ; il croj'ait l'avoir tué, tant il était sûr de ce coup pour ainsi dire infaillible. La lutte avait été loyale, et il ne se sentait aucun remords ; le sombre plaisir d'être débarrassé de son rival dominait chez lui toute autre considération.
L'anxiété de Militona pendant cette lutte, dont le bruit sourd l'avait attirée à la fenêtre, ne saurait se peindre ; elle voulait crier, mais sa langue s'attachait à son palais, la terreur lui serrait la gorge de sa main de fer ; chancelante, éperdue, à demi folle, elle descendit l'escahcr au hasard, ou plutôt elle se laissa glisser sur la rampe comme un corps inerte. Elle arriva juste au moment où Andrès tombait et repoussait par sa chute le battant mal clos de la porte.
Heureusement, Juancho ne vit pas le mouvement plein de désespoir et de passion avec lequel la jeune fille s'était précipitée sur le corps d'Andrès ; car, au heu d'un meurtre, il en aurait commis deux.
Elle mit la main sur le cœur d'Andrès et crut sentir qu'il battait faiblement ; le sereno passait, répétant son refrain monotone ; Mihtona l'ap-
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pela à son secours. L'honnête gallego accourut, et, mettant sa lanterne au visage du blessé, il dit : «Eh ! tiens, c'est le jeune homme à qui j'ai prêté mon fanal pour lire une lettre », et il se pencha pour reconnaître s'il était mort ou vivant.
Ce sereno aux traits fortement caractérisés, à la physionomie rude, mais bonne ; cette jeune fille d'une blancheur de cire et dont les sourcils noirs faisaient encore ressortir la mortelle pâleur ; ce corps inanimé, dont elle soutenait la tête sur ses genoux, formaient un groupe à tenter la brosse de Rembrandt, La lumière jaune de la lanterne frappait ces trois figures de reflets bizarres, et formait au centre de la scène cette étoile scintillante que le peintre hollandais aime à faire briller dans ses rousses ténèbres ; mais peut-être aurait -il fallu un pinceau plus pur et plus correct que le sien pour rendre la suprême beauté de Militona, qui semblait une statue de la Douleur agenouillée près d'un tombeau.
« Il respire, dit le sereno après quelques minutes d'examen ; voyons sa blessure. » Et il écarta les habits d'Andrès toujours évanoui. « Ah ! voilà un fier coup, s'écria-t-il avec une sorte d'étonnement respectueux, porté de bas en haut, selon toutes les règles : c'est bien travaillé. Si je ne me trompe, ce doit être l'ouvrage d'une main sévillane. Je me connais en coups de couteau ; j'en ai vu tant ! Mais qu'allons-nous faire de ce jeune homme ? il n'est pas transportable, et d'ailleurs, où le porterions-nous ? Il ne peut pas nous dire son adresse.
— Montons-le chez moi, dit Militona ; puisque
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je suis venue la première à son secours... il m'appartient. »
Le sereno appela, en poussant le cri de ralliement, un confrère à son aide, et tous deux se mirent à gravir avec précaution le rude escalier. Militona les suivait, soutenant le corps de sa petite main, et tâchant d'épargner les secousses au pau\Te blessé, qui fut posé doucement sur le petit lit virginal, à la couverture de mousseline dentelée.
L'un des serenos alla chercher un chirurgien, et l'autre, pendant que Mihtona déchirait quelque linge pour faire des bandelettes et de la charpie, tâtait les poches d'Andrès pour voir s'il ne s'y trouvait pas quelque carte ou quelque lettre qui pût ser\'ir à constater son identité. Il ne trouva rien. Le chiffon de papier sur lequel I\Iilitona prévenait Andrès du danger qu'il courait était tombé de sa poche pendant la lutte, et le vent l'avait emporté bien loin ; ainsi, jusqu'au retour du blessé à la vie, nulle indication ne pouvait mettre la police sur la voie.
jNIilitona raconta qu'elle avait entendu le bruit d'une querelle, puis un homme tomber, et ne dit pas autre chose. Bien qu'elle n'aimât pas Juancho, elle ne l'aurait pas dénoncé pour un crime dont elle était la cause involontaire. Les \aolences du torero, quoiqu'elles l'effrayassent, prouvaient une passion sans bornes, et, même lorsqu'on ne la partage pas, on est toujours secrètement flatté de l'inspirer.
Enfin, le chirurgien arriva et visita la blessure, qui n'avait rien de très grave : la lame du couteau
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avait glissé sur une côte. La force du coup et la rudesse de la chute, jointes à la perte de sang, avaient étourdi Andrès, qui revint à lui dès que la sonde toucha les bords de la plaie. Le premier objet qu'il aperçut en ouvrant les yeux, ce fut Militona qui tendait une bandelette au chirurgien. La tia Aldonza, accourue au bruit, se tenait debout de l'autre côté du chevet et marmottait à demivoix des phrases de condoléance.
Le chirurgien, ayant achevé le pansement, se retira et dit qu'il reviendrait le lendemain.
Andrès, dont les idées commençaient à se débrouiller, promenait un regard encore vague sur ce qui l'entourait ; il s'étonnait de se trouver dans cette chambre blanche, sur ce chaste petit lit, entre un ange et une sorcière ; son évanouissement formait une lacune dans ses souvenirs, et il ne s'expliquait pas la transition qui l'avait amené de la iTie, où tout à l'heure il se défendait contre la navaja de Juancho, dans le frais paradis habité par Militona.
« Je t'avais bien dit que Juancho ferait quelque malheur. Quel regard furieux il nous lançait ! ça ne pouvait manquer. Nous voilà dans de beaux draps ! Et quand il apprendra que tu as recueilli ce jeune homme dans ta chambre !
— Pouvais-je le laisser mourir sur ma porte, répondit Militona, moi qui suis cause de son malheur ? Et, d'ailleurs, Juancho ne dira rien ; il aura fort à faire pour échapper au châtiment qu'il mérite,
— Ah ! voilà le malade qui revient à lui, fit
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la vieille ; regarde, ses yeux s'entr'ou\Tent, un peu de couleur reparaît aux joues.
— N'essayez pas de parler, le chirurgien l'a défendu », dit la jeune fille en voyant qu'Andrès essayait de balbutier quelques mots ; et, avec ce petit air d'autorité que prennent les gardesmalades, elle posa sa main sur les lè\T:es pâles du jeune homme.
Quand l'aurore, saluée par le chant de la caille et du grillon, fit pénétrer sa lueur rose dans la chambrette, elle éclaira un tableau qui eût fait rugir Juancho de colère ; Militona, qui avait veillé jusqu'au matin au chevet du lit du blessé, brisée par la fatigue et les émotions de la nuit, s'était endormie, et sa tête, flottante de sommeil, avait cherché, à son insu, un point d'appui au coin de l'oreiller sur lequel reposait Andrès, Ses beaux cheveux s'étaient dénoués et se répandaient en noires ondes sur la blancheur des draps, et Andrès, qui ne dormait pas, en enroulait une boucle autour de ses doigts.
Il est vrai que la blessure du jeune homme et la présence de tia Aldonza, qui ronflait à l'autre bout de la chambre à faire envie à la pédale de l'orgue de Notre-Dame de Séville, empêchaient toute mauvaise interprétation.
Si Juancho avait pu se douter qu'au lieu de tuer son rival il lui avait procuré un moj'en d'entrer chez Militona, d'être déposé sur ce ht qu'il ne regardait qu'avec des frissons et des pâleurs, lui, l'homme au cœur d'acier et au bras de fer, de passer la nuit dans cette chambre où il était à peine
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admis le jour et devant laquelle il errait à travers l'ombre, irrité et grondant, il se serait roulé par terre de rage, et déchiré la poitrine avec ses ongles.
Andrès, qui cherchait à se rapprocher de Militona, n'avait pas pensé à ce moyen dans tous ses stratagèmes.
La jeune fille se réveilla, renoua ses cheveux toute honteuse, et demanda au malade comment il se trouvait :
« Bien », répondit celui-ci en attachant sur la belle enfant un regard plein d'amour et de reconnaissance.
Les domestiques d'Andrès, voyant qu'il n'était pas rentré, crurent qu'il avait fait quelque souper joyeux ou qu'il était allé à la campagne, et ne s'inquiétèrent pas autrement.
Feliciana attendit vainement la visite accoutumée. Andrès ne parut pas. Le piano en souffrit. Feliciana, contrariée de cette absence, frappait les touches avec des mouvements saccadés et nerveux ; car, en Espagne, ne pas aller voir sa novia à l'heure dite est une faute grave qui vous fait appeler ingrat et perfide. Ce n'est pas que Feliciana fût éprise bien violemment de don Andrès ; la passion n'était pas dans sa nature et lui eût paru une chose inconvenante ; mais elle avait l'habitude de le voir et, à titre de future épouse, le regardait déjà comme sa propriété. Elle alla vingt fois du piano au balcon, et contrairement à la mode anglaise qui ne veut pas qu'une femme regarde par la fenêtre, elle se pencha dans la me pour voir si don Andrès n'arrivait pas.
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« Je le verrai sans doute au Prado ce soir, se dit Feliciana par manière de consolation, et je lui ferai une verte semonce. »
Le Prado, à sept heures du soir, en été, est assurément une des plus belles promenades du monde : non qu'on ne puisse trouver ailleurs des ombrages plus frais, un site plus pittoresque, mais nulle part il n'existe une animation plus vive, un mou vement plus gai de la population.
Le Prado s'étend de la porte des Récollets à la porte d'Atocha, mais il n'est guère fréquenté que dans la portion comprise entre la rue d'Alcala et la rue de San-Geronimo. Cet endroit s'appelle le Salon, nom assez peu champêtre pour une promenade. Des rangées d'arbres trapus, qu'on écime pour forcer le feuillage à s'étendre, versent une ombre avare sur les promeneurs.
La chaussée réservée aux voitures est bordée de chaises comme le boulevard de Gand, et de candélabres dans le goût de ceux de la place de la Concorde, qui ont remplacé les jolies potences de fer à volutes également enroulées qui, naguère encore, supportaient les lanternes.
Sur cette chaussée se pavanent les voitures de Londres et de Binixelles, les tilburys, les calèches, les landaus aux portières armoriées, et quelquefois aussi le vieux carrosse espagnol traîné par quatre mules rebondies et luisantes.
Les élégants se penchent sur leurs trotteurs anglais ou font piaffer leurs jolis chevaux andalous à la crinière nattée de rouge, au col arrondi en gorge de pigeon, aux mouvements onduieux comoïie
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les hanches d'une danseuse arabe. De temps en temps passe au galop un magnifique barbe de Cordoue, noir comme l'ébène et digne de manger de l'orge mondé dans une auge d'albâtre aux écuries des califes, ou quelque prodige de beauté, une vierge de Murillo détachée de son cadre et trônant dans sa voitiu'e avec un chapeau de Beaudrand pour auréole.
Dans le Salon proprement dit fourmille une foule incessamment renouvelée, une rivière vivante avec des courants en sens contraires, des remous et des tourbillons, qui se meut entre des quais de gens assis.
Les mantilles de dentelles blanches ou noires encadrent de leurs plis légers les plus célestes visages qu'on puisse voir. La laideur est un accident rare. Au Prado, les laides ne sont que joHes ; les éventails s'ouvrent et se ferment avec un sifflement rapide, et les agurs (bonjours) jetés au passage sont accompagnés de gracieux sourires ou de petits signes de main ; c'est comme le foyer de l'Opéra au carnaval, comme un bal masqué à visage découvert.
De l'autre côté, sous les allées qui longent le parc d'ailillerie et le musée de peinture, à peine flânent quelques fumeurs misanthropiques, qui préfèrent, à la chaleur et au tumulte de la foule, la fraîcheur et la rêverie du soir.
Feliciana, qui se promenait en voiture découverte à côté de don Geronimo, son père, cherchait vainement des yeux son fiancé parmi les groupes de jeunes cavaliers ; il ne vint pas, selon son habi-
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tude, caracoler près de la voiture. Et les observateurs s'étonnèrent de voir la calèche de dona Feliciana Vasquez de los Rios faire quatre fois la longueur de la chaussée sans son escorte ordinaire.
Au bout de quelque temps, FeHciana, ne voyant pas Andrès à l'état équestre, pensa qu'il se promenait peut-être pédestrement dans le Salon, et dit à son père qu'elle avait envie de marcher.
Trois ou quatre tours faits dans le Salon et l'allée latérale la convainquirent de l'absence d'Andrès.
Un jeune Anglais recommandé à don Geronimo vint le saluer et commença une de ces conversations laborieuses que les habitants de la Grande- Bretagne ont seuls la persévérance de poursui\Te, avec les gloussements et les intonations les plus bizarres, à travers les langues qu'ils ne savent pas.
Feliciana, qui entendait assez couramment le Vicaire de Wakefield, venait au secours du jeune insulaire avec une obligeance charmante et prodiguait les plus doux sourires à ses affreux piaulements. Au théâtre del Circo, où ils se rendirent ensuite, elle lui expliqua le ballet et lui fit la nomenclature des loges... Andrès ne se montra pas encore.
En rentrant, Feliciana dit à son père :
« On n'a pas vu Andrès aujourd'hui.
— C'est vrai, dit Geronimo, je vais envoyer chez lui. Il faut qu'il soit malade. »
Le domestique revint au bout d'une demiheure et dit :
« M. Andrès de Salcedo n'a pas paru chez lui depuis hier. »
"Le lendemain se passa sans apporter de nouvelles d'Andrès. On alla chez tous ses amis. Personne ne l'avait vu depuis deux jours.
Cela commençait à devenir étrange. On supposa quelque voyage subit pour affaire d'importance. Les domestiques, interrogés par don Geronimo, répondirent que leur jeune maître était sorti l'avant-veille, à six heures du soir, après avoir dîné comme à l'ordinaire, sans avoir fait aucun préparatif, ni rien dit qui pût faire soupçonner un départ. Il était habillé d'une redingote noire, d'un gilet jaune de piqué anglais, et d'un pantalon blanc, comme pour aller au Prado.
Don Geronimo, fort perplexe, dit qu'il fallait visiter la chambre d'Andrès pour voir s'il n'avait pas laissé sur quelque meuble une lettre explicative de sa disparition.
Il n'y avait chez Andrès d'autre papier que du papier à cigarettes.
Comment justifier cette absence incompréhensible ?
Par un suicide ?
Andrès n'avait ni chagrins d'amour, ni chagrins d'argent, puisqu'il devait épouser bientôt ceUe
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qu'il aimait, et jouissait de cent mille réaux de rente parfaitement assurés. D'ailleurs, comment se noyer au mois de juin dans le Manzanarès, à moins d'3' creuser un puits ?
Par un guet-apens ?
Andrès n'avait pas d'ennemis, ou du moins on ne lui en connaissait pas. Sa douceur et sa modération écartaient l'idée d'un duel ou d'une rixe où il aurait succombé ; ensuite l'événement eût été connu, et, mort ou vivant, Andrès eût été rapporté chez lui.
Il y avait donc là-dessous quelque mystère que la police seule pouvait éclaircir.
Geronimo, avec la naïveté des honnêtes gens, croyait à l'omniscience et à l'infaillibilité de la police ; il eut recours à elle.
La police, personnifiée par l'alcade du quartier, mit ses lunettes sur son nez, consulta ses registres et n'y trouva rien, à dater du soir de la disparition d'Andrès, qui pût se rapporter à lui. La nuit avait été des plus calmes dans la très noble et très héroïque cité de Madrid : sauf quelques vols avec effraction ou escalade, quelque tapage dans les mauvais heux, quelques rixes d'ivrognes dans les cabarets, tout avait été le mieux du monde.
«Il y a bien, dit le grave magistrat avant de refermer son livre, un petit cas de tentative de meurtre aux environs de la place de Lavapiès.
— Oh ! monsieur, répondit Geronimo déjà tout alarmé, pouvez-vous me donner quelques détails ?
— Quels vêtements portait don Andrès de Sal-
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cedo la dernière fois qu'il est sorti de chez lui? demanda l'officier de police avec un air de réflexion profonde.
— Une redingote noire, répondit Geronimo plein d'anxiété.
— Pourriez-vous affirmer, continua l'alcade, qu'elle fût précisément noire, et non pas tête de nègre, vert-bronze, solitaire, ou marron, par exemple ? La nuance est très importante.
— Elle était noire, j'en suis sûr, je l'affirmerais sur l'honneur. Oui, devant Dieu et les hommes, la redingote de mon gendre futur était de cette couleur... distinguée, comme dit ma fille Feliciana.
— Vos réponses dénotent une éducation soignée, ajouta le magistrat en manière de parenthèse. Ainsi, vous êtes sûr que la redingote était noire?
— Oui, digne magistrat, noire ; telle est ma conviction, et personne ne m'en fera changer.
— La victime portait une veste ronde, dite marseillaise et de couleur de tabac d'Espagne. A la rigueur, la nuit, une redingote noire pourrait passer pour une veste brune, se disait le magistrat paraissant se consulter lui-même. Don Geronimo, vos souvenirs vont-ils jusqu'à se rappeler le gilet que don Andrès avait ce soir-là ?
— Un gilet de piqué anglais jaune.
— Le blessé portait un gilet bleu à boutons de filigrane ; le jaune et le bleu n'ont pas beaucoup de rapport ; cela ne concorde pas très bien. Et le pantalon, monsieur, s'il vous plaît ?
— Blanc, monsieur, de coutil de fil, à sous-pied.
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ajusté sur la botte. Je tiens ces détails du valet de chambre qui a aidé Andrès dans sa toilette le jour fatal.
— Le procès-verbal marque pantalon large de drap gris, souliers blancs de peau de veau. Ce n'est pas cela. Ce costume est celui d'un majo, d'un petit -maître de la classe du peuple qui aura reçu ce mauvais coup à la suite de quelque bataille en l'honneur d'une donzeUe en jupon court. Malgré toute la bonne volonté du monde, nous ne saurions reconnaître M. de Salcedo dans ce personnage. Voici, du reste, le signalement du blessé, relevé avec beaucoup de soin par le sereno : figure ovale, menton rond, front ordinaire, nez moyen, pas de signes particuliers. Reconnaissez-vous M. de Salcedo à ce portrait ?
— Pas le moins du monde, répondit avec conviction don Geronimo... Mais comment retrouver la trace d' Andrès ?
— Ne vous inquiétez pas, la police veille sur les citoyens ; elle voit tout, elle entend tout, eUe est partout ; rien ne lui échappe ; Argus n'avait que cent yeux, eUe en a mille, et qui ne se laissent pas endormir par des airs de flûte. Nous retrouverons don Andrès, fût-il au fond des enfers. Je vais mettre deux agents en route, les plus fines mouches qui aient jamais existé, Argamasilla et Covachuelo, et dans vingt-quatre heures nous saurons à quoi nous en tenir. »
Don Geronimo remercia, salua et sortit plein de confiance. Il retourna chez lui et fit le récit de la conversation qu'il avait eue avec la police à sa
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fille, qui n'eut pas un instant l'idée que le manolo blessé rue del Povar pût être son fiancé.
Feliciana pleurait la perte de son novio avec la réserve d'une demoiselle bien née ; car il serait indécent à une jeune personne de paraître regretter trop vivement un homme. De temps à autre, elle portait à ses yeux son mouchoir bordé de dentelles, pour essuyer une larme qui germait péniblement dans le coin de sa paupière. Les duos délaissés traînaient mélancoliquement sur le piano fermé : signe de grande prostration morale chez Feliciana. Don Geronimo attendait avec impatience que les \angt-quatre heures fussent écoulées pour voir le triomphant rapport de Covachuelo et d'Argamasilla.
Les deux spirituels agents allèrent d'abord à la maison d'Andrès, et firent causer adroitement les valets sur les habitudes de leur maître. Ils apprirent que don Andrès prenait du chocolat le matin, faisait la sieste à midi, s'habillait sur les trois heures, allait chez dona Feliciana Vasquez de los Rios, dînait à six heures et rentrait se coucher vers minuit, après la promenade ou le spectacle, ce qui donna profondément à réfléchir aux deux agents. Ils surent aussi qu'en sortant de chez lui, Andrès avait descendu la rue d'Alcala jusqu'à la caUe ancha de PeKgros : ce détail précieux leur fut donné par un portefaix asturien qui se tenait habituellement devant la porte.
Ils se transportèrent rue de Peligros, et parvinrent à découvrir qu'Andrès y avait effectivement passé l'avant -veille, à six heures et quelques
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minutes ; de fortes présomptions pouvaient faire croire qu'il avait suivi son chemin par la rue de la Cniz.
Ce résultat important obtenu, fatigués par la violente contention d'esprit qu'il avait faUu pour y parvenir, ils entrèrent dans un ermitage, c'est ainsi qu'on appelle les cabarets à Madrid, et se mirent à jouer aux cartes en sablant une bouteiUe de vin de Manzanilla. La partie dura jusqu'au matin.
Après un court sommeil, ils reprirent leurs recherches et parvinrent à suivre rétrospectivement Andrès jusqu'aux environs du Rastro ; là, ils perdirent ses traces : personne ne pouvait plus leur donner des nouvelles du jeune homme en redingote noire, en gilet de piqué jaune, en pantalon blanc. Évaporation complète ! Tous l'avaient vu aller, nul ne l'avait vu revenir... Ils ne savaient que penser. Andrès ne pouvait cependant avoir été escamoté en plein jour dans un des quartiers les plus populeux de Madrid ; à moins qu'une trappe ne se fût ouverte sous ses pieds et refermée aussitôt, il n'y avait pas moyen d'expliquer cette suppression de personne.
Ils errèrent longtemps aux alentours du Rastro, interrogèrent quelques marchands, et n'en purent tirer rien autre chose. Ils s'adressèrent même à la boutique où Andrès s'était travesti ; mais c'était la femme qui les reçut, et c'était le mari qui avait vendu les habits : eUe ne put donc leur donner aucun renseignement, et d'ailleurs ne comprit rien aux questions ambiguës qu'ils lui firent ; sur
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leur mauvaise mine, elles les prit même pour des voleurs, quoiqu'ils fussent précisément le contraire, et leur ferma la porte au nez d'assez mauvaise humeur, tout en regardant s'il ne lui manquait rien.
Tel fut le résultat de la journée. Don Geronimo retourna à la police, qui lui répondit gravement qu'on était sur la trace des coupables, mais qu'il ne fallait rien compromettre par trop de précipitation. Le brave homme, émerveillé, répéta la réponse de la police à Feliciana, qui leva les yeux au ciel, poussa un soupir et ne crut pas se permettre une exclamation trop forte pour la circonstance en disant : « Pauvre Andrès ! *>
Un fait bizarre vint compliquer cette ténébreuse affaire. Un jeune drôle d'une quinzaine d'années environ avait déposé dans la maison d'Andrès un paquet assez gros, et s'était précipitamment retiré en jetant cette phrase : « Pour remettre à M. Salcedo. »
Cette phrase, si simple en apparence, parut une infernale ironie lorsqu'on ouvrit le paquet.
Il renfermait, devinez quoi ? la redingote noire, le gilet de piqué jaune, le pantalon blanc de l'infortuné Andrès, et ses jolies bottes vernies à la tige de maroquin rouge. On avait poussé le sarcasme jusqu'à rouler ses gants de Paris l'un dans l'autre avec beaucoup de soin.
A ce fait étrange et sans exemple dans les annales du crime, Argamasilla et Covachuelo restèrent frappés de stupeur : l'un leva les bras au ciel, l'autre les laissa pendre fiasquement le long
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de ses hanches, dans une attitude découragée ; le premier dit : 0 fempora ! et le second : 0 mores !
Qu'on ne s'étonne pas d'entendre deux alguazils parler latin : Argamasilla avait étudié la théologie, et Covachuelo le droit ; mais ils avaient eu des malheurs. Qui n'en a pas eu ?
Renvoyer les habits de la victime à son domicile, fort proprement plies et ficelés, n'était-ce pas un raffinement de perversité rare ? Joindre la raillerie au crime, quel beau texte pour le discours du fiscal !
Cependant, l'examen des habits envoj^és rendit encore les dignes agents plus perplexes.
Le drap de la redingote était parfaitement intact ; aucun trou triangulaire ou rond, accusant le passage d'une lame ou d'une balle, ne s,'y montrait. Peut-être la victime avait-elle été étouffée. Alors il y aurait eu lutte ; le gilet et le pantalon n'auraient pas eu cette fraîcheur : ils seraient tordus, fripés, déchirés ; on ne pouvait supposer qu'Andrès de Salcedo se fût déshabillé lui-même avec précaution avant la perpétration du crime et livré tout nu aux poignards de ses assassins pour ménager ses hardes : c'eût été une petitesse !
Il y avait vraiment de quoi casser contre les murs des têtes plus fortes que celles d'Argamasilla et de Covachuelo.
Covachuelo, qui était le plus logicien des deux, après s'être tenu pendant un quart d'heure les tempes à deux mains pour empêcher l'intensité de la méditation de faire éclater son front de génie, émit cette idée triomphante :
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« Si le seigneur Andrès de Salcedo n'est pas mort, il doit être vivant, car ce sont les deux manières d'être de l'homme ; je n'en connais pas une troisième. »
Argamasilla fit un signe de tête en manière d'adhésion.
« S'il vit, ce dont j'ai la persuasion, il ne doit pas aller sans vêtement, more fer arum. Il n'avait aucun paquet en sortant de chez lui ; et, comme voilà ses habits, il doit en avoir acheté d'autres nécessairement, car il n'est pas supposable que, dans cette civilisation avancée, un homme se contente du vêtement adamique. o
Les yeux d' Argamasilla lui sortaient des orbites, tant il écoutait, avec une attention profonde, le raisonnement de son ami Covachuelo.
« Je ne pense pas que don Andrès eût fait préparer d'avance les habits dont il se serait revêtu plus tard dans une maison du quartier où nous avons perdu ses traces ; il doit avoir acheté des nippes chez quelque fripier, après avoir renvoyé ses propres vêtements.
— Tu es un génie, un dieu, dit Argamasilla en serrant Covachuelo sur son cœur ; permets que je t'embrasse : à dater de ce jour, je ne suis plus ton ami, mais ton séide, ton chien, ton mameluk. Dispose de moi, grand homme, je te suivrai partout. Ah ! si le gouvernement était juste, au lieu d'être simple agent de police, tu serais chef politique dans les plus importantes villes du royaume. Mais les gouvernements ne sont jamais justes !
— Nous allons fouiller toutes les boutiques des
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fripiers et des marchands d'habits tout faits de la ville ; nous examinerons leurs registres de vente, et nous aurons, de cette manière, le nouveau signalement du seigneur Salcedo. Si le portier avait eu l'idée d'arrêter ou de faire arrêter le muchacho qui a remis le paquet, nous aurions su par lui qui l'envoyait et d'où il venait. Mais les gens qui ne sont pas de la partie ne pensent à rien, et nul ne pouvait prévoir cet incident. Allons, en route, Argamasiila : tu vas visiter les tailleurs de la calle May or ; moi, je confesserai les fripiers du Rastro. »
Au bout de quelques hemres, les deux amis faisaient leur rapport à l'alcade.
Argamasiila raconta minutieusement et compendieusement le résultat de ses recherches. Un individu revêtu du costume de majo, paraissant fort agité, avait acheté et payé, sans faire d'observation sur le prix (signe d'une grande préoccupation morale), un frac et un pantalon noirs, chez un des principaux maîtres tailleurs établis sous les piliers de la caUe Mayor.
Covachuelo dit qu'un marchand du Rastro avait vendu une veste, un gilet et une ceinture de manolo à un homme en redingote noire et en pantalon blanc, qui, selon toute probabilité, n'était autre que don Andrès de Salcedo en personne.
Tous deux s'étaient déshabillés dans l'arrièreboutique et étaient sortis revêtus de leurs nouveaux costumes, qui, vu la classe de la société à laquelle ceux qui les portaient semblaient appartenir, étaient à coup sûr des déguisements. Dans quel
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but, le même jour, et presque à la même heure, un homme du monde avait-il pris la veste de majo, et un majo le frac d'un homme du monde ? C'est ce que les faibles moyens d'agents subalternes comme les pauvres Argamasilla et Covachuelo ne sauraient décider, mais que devinerait infailliblement la haute perspicacité du magistrat devant lequel ils avaient l'honneur de parler.
Quant à eux, sauf meilleur avis, ils pensaient que cette disparition mystérieuse, cette coïncidence singuhère de travestissements, ces habits renvoyés par manière de défi, toutes ces choses d'une étrangeté inexpliquable, devaient se rattacher à quelque grande conspiration ayant pour but de mettre sur le trône Espartero ou le comte de Montemolin. Sous ces habits d'emprunt, les coupables étaient sans doute partis pour aller rejoindre, dans l'Aragon ou la Catalogne, quelque noyau carhste, quelque reste de guérilla cherchant à se réorganiser. L'Espagne dansait sur un volcan ; mais, si l'on voulait bien leur accorder une gratification, ils se chargeaient, à eux deux, Argama silla et Covachuelo, d'éteindre ce volcan, d'empêcher les coupables de rejoindre leurs complices, et promettaient, sous huit jours, de livrer la liste des conjurés et les plans du complot.
L'alcade écouta ce rapport remarquable avec toute l'attention qu'il méritait, et dit aux deux agents :
« Avez-vous quelques renseignements sur les démarches faites par ces deux individus après leur travestissement réciproque ?
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— Le majo, ihabiUé en homme du monde, est aUé se promener c^ans le salon du Prado, est entre au théâtre del Circo, et a pris une glace au cate de la Bourse, répondit''- Argamasilla.
— L'homme du mona'^, habillé en majo, a iait plusieurs tours sur la place"; de Lavapiès et dans les rues adjacentes, flânant, lor^-^nant les manolas aux fenêtres, ensuite il a bu une .nVimonade à la neige, dans un orchateria de chufas, déJ(5>osa Covachuelo.
— Chacun a pris le caractère eide son costume, dissimulation profonde, infernale ha^aVilete, dit alcade ; l'un voulait se populariser t ^^^ sentiments de la classe basse ; l'auV^-^^ ^ ,
assurer la haute de la sympathie et de k '' ^°"^Pf'-
1 • ,r ■ - IV ■■ r5 veiUons
tion populaires. Mais nous sommes la, nou:- c
au grain ! Nous vous prendrons la main ^
sac, messieurs les conspirateurs, carhstes ot^t^, ^^ ,
cuchos, progressistes ou retardataires. Ha l^ei •
Argus avait cent 3'eux, mais la police en a rî-^i*
qui ne dorment pas. » ^^
Cette phrase était le refrain du digne homn^^ * son dada, son LiUa Burello. Il trouvait avec raisc qu'elle remplaçait fort majestueusement une idéfo "* quand l'idée lui manquait. 1^
« Argamasilla et Covachuelo, vous aurez votr4- \ gratification. ^lais ne savez-vous pas ce que soni^ devenus vos deux criminels (car ils le sont), après les allées et les venues exigées par leurs funestes • projets ?
— Nous l'ignorons; car il faisait déjà sombre,' et, comme nous ne pouvons obtenir sur des démarches extérieures et passées que des témoi-
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gnages oculaires et peu détaillés, nous avons perdu leurs traces à dater de la nuit.
— Diable ! c'est fâcheux, reprit l'alcade.
— Oh ! nous les retrouverons », s'écrièrent les deux amis avec enthousiasme.
Don Geronimo revint dans la journée pour savoir s'il y avait des nouvelles.
Le magistrat le reçut assez sèchement ; et, comme don Geronimo Vasquez se confondait en excuses et demandait pardon d'avoir été sans doute importun, il lui dit :
« Vous devriez bien ne pas vous intéresser si ostensiblement à don Andrès de Salcedo ; il est impliqué dans une vaste conspiration dont nous sommes à la veille de saisir tous les fils.
— Andrès conspire ! s'écria don Geronimo ; lui!
— Lui, répéta d'un ton péremptoire l'officier de police.
— Un garçon si doux, si tranquille, si gai, si inoffensif !
— Il feignait la douceur comme Brutus contrefaisait la folie ; moyen de cacher son jeu et de détourner l'attention. Nous connaissons cela, nous autres vieux renards. Ce qui pourrait lui arriver de mieux, c'est qu'on ne le retrouvât pas. Souhaitez-le pour lui. »
Le pauvre Geronimo se retira très penaud et très honteux de son peu de perspicacité. Lui qui connaissait Andrès depuis l'enfance et l'avait fait sauter tout petit sur ses genoux, il ne se doutait pas le moins du monde qu'il avait recueilli dans sa
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maison un conspirateur d'une espèce si dangereuse. Il admirait avec terreur la sagacité effrayante de la police, qui, en si peu de temps, avait découvert un secret qu'il n'avait jamais soupçonné, lui qui pourtant voyait tous les jours le criminel, et l'avait méconnu au point de vouloir en faire son gendre.
L'étonnement de Feliciana fut au comble lorsqu'elle apprit qu'elle avait été courtisée avec tant d'assiduité par le chef d'un complot carliste aux immenses ramifications. Quelle force d'âme il fallait qu'eût don Andrès pour ne rien laisser transparaître de ses hautes préoccupations poHtiques, et répéter avec tant de flegme des duos de Bellini ! Fiez-vous donc, après cela, aux airs reposés, aux mines tranquilles, aux yeux sereins, aux bouches souriantes ! Oui eût dit qu 'Andrès, qui ne prenait feu que pour les courses de taureaux et ne paraissait avoir d'autre opinion que de préférer Se villa à Rodrigues, le Chiclanero à Arjona, cachait de si vastes pensées sous cette frivoHté apparente ?
Les deux agents se livrèrent à de nouvelles recherches et décou\Tirent que le jeune homme blessé et recueilH par MiUtona était le même qui avait acheté des habits au Rastro. Le rapport du sereno et celui du fripier concordaient parfaitement. Veste chocolat, gilet bleu, ceinture rouge, il n'y avait pas à s'y tromper.
Cette circonstance dérangeait un peu les espérances d'Argamasilla et de Covachuelo relativement à la conspiration. La disparition d 'Andrès leur eût été plus commode. La chose avait l'air
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de se réduire à une simple intrigue amoureuse, à une innocente querelle de rivaux, à un meurtre pur et simple, ce qu'il y a au monde de plus insignifiant. Les voisins avaient entendu la sérénade, tout s'expliquait.
Covachuelo dit en soupirant :
« Je n'ai jamais eu de bonheur. s> Argamasilla répondit d'un ton larmoyant : « Je suis né sous une étoile enragée. » Pauvres amis ! flairer une conspiration et mettre la main sur une méchante petite rixe suivie seulement de blessures graves ! C'était navrant.
Retournons à Juancho, que nous avons abandonné depuis son combat au couteau contre Andrès. Une heure après il était retourné, à pas de loup, sur le théâtre de la lutte, et, à sa grande surprise, il n'avait pas retrouvé le corps à la place où il était certain de l'avoir vu tomber. Son adversaire s'était-il relevé et traîné plus loin dans les convulsions de l'agonie ? avait-il été ramassé par les serenos ? C'est ce qu'il ne pouvait savoir. Devait-il, lui Juancho, rester ou s'enfuir? Sa fuite le dénoncerait, et d'ailleurs l'idée de s'éloigner de ]\IiIitona, de la laisser hbre d'agir à son caprice, était insupportable à sa jalousie. La nuit était obscure, la rue déserte, personne ne l'avait vu. Qui pourrait l'accuser ?
Cependant le combat avait duré assez longtemps pour que son adversaire le reconnût ; car les toreros, comme les acteurs, ont des figures notoires, et, s'il n'était pas mort sur le coup, comme l'on pouvait le supposer, peut-être l'avait-il dénoncé.
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Juancho, qui était en délicatesse avec la police
pour ses vivacités de couteau, courrait risque, s'il
était pris, d'aller passer quelques étés dans les
possessions espagnoles en Afrique, à Ceuta ou à
Melilla.
Il s'en alla donc chez lui, fit sortir dans la cour son cheval de Cordoue, lui jeta une couverture bariolée sur le dos et partit au galop.
Si un peintre eût vu passer dans les rues ce robuste cavalier pressant des jambes ce grand cheval noir, à la crinière échevelée, à la queue flamboyante, qui arrachait des aigrettes d'étincelles au pavé inégal, et filait le long des murailles blanchâtres sur lesquelles son ombre avait de la peine à le suivre, il eût fait une figure d'un effet puissant ; car ce galop bruyant à travers la ville silencieuse, cette hâte à travers la nuit paisible, étaient tout un drame : mais les peintres étaient couchés.
Il eut bientôt atteint la route Caravanchel, dépassé le pont de Ségovie, et s'élança à fond de train dans la campagne sombre et morne.
Déjà il était à plus de quatre lieues de Madrid, lorsque la pensée de Mihtona se présenta si vivement à son esprit, qu'il se sentit incapable d'aller plus loin. Il crut que son coup n'avait pas été bien porté, et que son rival n'avait peut-être qu'une légère blessure ; il se le figura guéri, aux genoux de Militona souriante.
Une sueur froide lui baigna le front ; ses dents s'engrenèrent les unes dans les autres sans qu'il pût les desserrer ; ses genoux convulsifs serré-
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rent si violemment les flancs de son cheval, que la noble bête, les côtes ployées, manquant de respiration, s'arrêta court. Juancho souffrait comme si on lui eût plongé dans le cœur des aiguilles rougies au feu.
Il tourna bride et revint vers la ville comme un ouragan. Quand il arriva, son cheval noir était blanc d'écume. Trois heures du matin venaient de sonner ; Juancho courut à la rue del Povar. La lampe de Militona brillait encore, chaste et tremblante étoile, à l'angle d'un vieux mur. Le torero essaya d'enfoncer la porte de l'allée ; mais, en dépit de sa force prodigieuse, il ne put en venir à bout. Militona avait soigneusement baissé les barres de fer à l'intérieur. Juancho rentra chez lui, brisé, malheureux à faire pitié, et dans l'incertitude la plus horrible ; car il avait vu deux ombres sur le rideau de Militona. S'était-il donc trompé de victime !
Quand il fit grand jour, le torero, embossé dans sa cape et le chapeau sur les yeux, vint écouter les différentes versions qui circulaient dans le voisinage sur l'événement de la nuit ; il apprit que le jeune homme n'était pas mort, et que, déclaré non transportable, il occupait la chambre de Militona, qui l'avait recueilli, action charitable dont les commères du quartier la louaient fort. Malgré sa vigueur, il sentit ses genoux chanceler, fut forcé de s'appuyer à la muraille ; son rival dans la chambre et sur le lit de Militona ! Le neuvième cercle d'enfer n'aurait pu inventer pour lui une torture plus horrible.
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Prenant une résolution suprême, il entra dans la maison et commença à gravir l'escalier d'un pas lourd et plus sinistrement sonore que celui de la statue du Commandeur.
vn
Arrivé au palier du premier étage, Juancho, chancelant, éperdu, s'arrêta et demeura comme pétrifié ; il avait peur de lui-même et des choses terribles qui allaient se passer. Cent mille idées lui traversèrent la tête en une minute. Se contenterait-il de trépigner son rival et de lui faire rendre ce qui lui restait de son souffle abhorré? Tuerait-il Militona ou mettrait-il le feu à la maison ? Il flottait dans un océan de projets horribles, insensés, tumultueux. Pendant un court éclair de raison, il fut sur le point de descendre, et avait même déjà fait une demi-conversion de corps ; mais la jalousie lui enfonça de nouveau son épine empoisonnée dans le cœur, et il recommença à gravir la rude échelle.
Certes, il eût été difficile de trouver une nature plus robuste que celle de Juancho : un col rond comme une colonne et fort comme une tour, rattachait sa tête puissante à ses épaules athlétiques ; des nerfs d'acier s'entre-croisaient sur ses bras invincibles ; sa poitrine eût défié les pectoraux de marbre des gladiateurs antiques : d'une main il aurait arraché la corne d'un taureau ; et pourtant la violence de la douleur morale brisait
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toute cette force physique. La sueur baignait ses tempes, ses jambes se dérobaient sous lui, le sang montait à sa tête par folles vagues, et il lui passait des flammes dans les yeux. A plusieurs reprises, U fut obligé de s'accrocher à la rampe pour ne pas tomber et rouler comme un corps inerte à travers l'escalier, tant il souffrait atrocement de l'âme.
A chaque degré, il répétait, en grinçant comme une bête fauve :
«Dans sa chambre!... dans sa chambre!..,» Et machinalement il ouvrait et il fermait son long couteau d'Albacète, qu'il avait tiré de sa ceinture.
Il arriva enfin devant la porte, et là, retenant sa respiration, il écouta.
Tout était tranquille dans l'intérieur de la chambre, et Juancho n'entendit plus que le sifflement de ses artères et les battements sourds de son cœur.
Que se passait-il dans cette chambre silencieuse, derrière cette porte, faible rempart qui le séparait de son ennemi ? Militona, compatissante et tendrement inquiète, se penchait sans doute vers la couche du blessé pour épier son sommeil et cahuer ses souffrances.
« Oh ! se dit-il, si j'avais su qu'il ne fallait qu'un coup de couteau dans la poitrine pour te plaire et t'attendrir, ce n'est pas à lui, mais à moi, que je l'aurais donné ; dans ce funeste combat, je me serais découvert exprès pour tomber mourant devant ta maison. Mais tu m'aurais laissé me tordre sur le pavé sans secourir mon agonie :
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car je ne suis pas un joli monsieur à gants blancs et à redingote pincée, moi ! »
Cette idée réveillant sa fureur, il heurta violemment.
Andrès tressaillit sur sa couche de douleur; Militona, qui était assise près de son lit, se leva droite et pâle, comme poussée par un ressort ; la tia Aldonza devint verte, et fit un signe de croix en baisant son pouce.
Le coup était si bref, si fort, si impératif, qu'il n'y avait pas moyen de ne pas ouvrir. Un autre coup pareil à celui-là, et la porte tombait en dedans.
C'est ainsi que frappent les convives de marbre, les spectres qu'on ne peut chasser, tous les êtres fatals qui surviennent aux dénouements : la Vengeance avec son poignard, la Justice avec son glaive.
La tia Aldonza ouvrit le judas d'une main tremblante, et, par le trou carré, aperçut la tête de Juancho.
Le masque de Méduse, blafard au miheu de sa chevelure vipérine et verdâtre, n'eût pas produit un effet plus terrible sur la pauvre vieille ; elle voulut appeler, mais aucun son ne put s'exhaler de sa gorge aride ; elle resta les doigts écartés, les prunelles fixes, la bouche ouverte avec son cri figé, comme si elle eût été changée en pierre.
Il est vrai que la tête du torero, ainsi encadrée, n'avait rien de rassurant : une auréole rouge cernait ses yeux ; il était livide, et ses pommettes, abandonnées par le sang, faisaient deux taches
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blanches dans sa pâleur ; ses narines dilatées palpitaient comme celles des bêtes féroces flairant une proie ; ses dents mordaient sa lè\'Te toute gonflée de leurs empreintes. La jalousie, la fureur et la vengeance combattaient sur cette physionomie bouleversée.
« Notre-Dame d'Almudela, marmotta la vieille, si vous nous sauvez de ce péril, je vous dirai une neuvaine et vous donnerai un cierge à feston et à poignée de velours. »
Tout courageux qu'il fût, Andrès éprouva ce sentiment de malaise que les hommes les plus braves ressentent en face d'un péril contre lequel ils sont sans défense ; il étendit machinalement la main comme pour chercher quelque arme.
Voyant qu'on n'ouvrait pas, Juancho appuya son épaule et fit une pesée ; les ais crièrent et le plâtre commença à se détacher autour des gonds et de la serrure.
Mihtona, se posant devant Andrès, dit d'une voix ferme et calme à la vieille, folle de terreur :
« Aldonza, ou^Tez, je le veux. »
Aldonza tira le verrou, et, se rangeant contre le mur, elle renversa le battant de la porte sur elle pour se couvrir, comme le belluaire qui lâche un tigre dans l'arène, ou le garçon de toril donnant la liberté à une bête de Gaviiia ou de Colmenar.
Juancho, qui s'attendait à plus de résistance, entra lentement, un peu déconcerté de n'avoir pas trouvé d'obstacles. Mais un regard jeté sur Andrès, couché sur le lit de Mihtona, lui rendit toute sa colère.
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Il saisit le battant de la porte, auquel se cramponnait de toute sa force la tia Aldonza qui croyait sa dernière heure arrivée, et la referma malgré tous les efforts de la pauvre femme ; puis il s'appuya le dos à la porte et croisa les bras sur sa poitrine.
« Grand Dieu ! murmura la vieille, claquant des dents, il va nous massacrer ici tous les trois. Si j'appelais au secours par la fenêtre ? »
Et elle fit un pas de ce côté. Mais Juancho, devinant son intention, la rattrapa par un pan de sa robe, et, d'un mouvement bmsque, la replaqua au mur avec un morceau de jupe de moins.
« Sorcière, n'essaye pas de crier, ou je te tords le col comme à un poulet, et je te fais rendre ta vieille âme au diable ! Ne te mets pas entre moi et l'objet de ma colère, ou je t'écraserai en allant à lui.
Et, en disant cela, il montrait Andrès faible et pâle et tâchant de soulever un peu sa tête de dessus l'oreiUer.
La situation était horrible ; cette scène n'avait fait aucun bruit qui pût alarmer les voisins. Et d'ailleurs, les voisins, retenus par la terreur qu'inspirait Juancho, se seraient plutôt enfermés chez eux qu'ils n'auraient eu l'idée d'intervenir dans un semblable débat ; aUer chercher la police ou la force armée demandait beaucoup de temps, et U aurait fallu que quelqu'un du dehors fût prévenu, car il n'y avait pas moyen de songer à s'échapper de la chambre fatale.
Aussi le pauvre Andrès, déjà frappé d'un coup
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de couteau, affaibli par la perte de son sang, n'ayant pas d'armes et hors d'état d'en faire usage quand il en aurait eu, embarrassé de linges et de couvertures, se trouvait à la merci d'un brutal ivre de jalousie et de rage, sans qu'aucun moyen humain pût le défendre ; tout cela parce qu'il avait regardé le profil d'une jolie manola à la course de taureaux. Il est permis de croire qu'en ce moment U regrettait le piano, le thé et les mœurs prosaïques de la civilisation. Cependant, il jeta un regard suppHant sur Militona, comme pour la prier de ne pas essayer une lutte inutile, et il la trouva si radieusement belle dans la blancheur de son épouvante, qu'il ne fut pas fâché de l'avoir connue, même à ce prix.
Elle était là, debout, une main appuyée sur le bord du lit d'Andrès, qu'elle semblait vouloir défendre, et l'autre étendue vers la porte avec un geste de suprême majesté :
« Que venez-vous faire ici, meurtrier ? dit-elle à Juancho d'une voix \'ibrante ; il n'y a qu'un blessé dans cette chambre où vous cherchez un amant ! retirez- vous sur-le-champ. N'avez- vous pas peur que la plaie ne se mette à saigner en votre présence ? N'est-ce pas assez de tuer ? faut -il encore assassiner ?
La jeune fille accentua ce mot d'une façon singuUère et l'accompagna d'un regard si profond que Juancho se troubla, rougit, pâht, et sa ph\'sionomie de féroce devint inquiète. Après un silence, il dit d'une voix entrecoupée :
« Jure-moi sur les reliques de Monte-Sagrado
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et sur l'image de Notre-Dame-del-Pilar, par ton père qui fut un héros, par ta mère qui fut une sainte, que tu n'aimes pas ce jeune homme, et je me retire aussitôt ! »
Andrès attendit avec anxiété la réponse de Militona.
Elle ne répondit pas.
Ses longs cils noirs s'abaissèrent sur ses joues que colorait une imperceptible rougeur.
Bien que ce silence pût être un arrêt de mort pour lui, Andrès, qui avait attendu la réponse de Militona avec anxiété, se sentit le cœur inondé d'une satisfaction indicible.
« Si tu ne veux pas jurer, continua Juancho, affirme-le-moi simplement. Je te croirai ; tu n'as jamais menti ; mais tu gardes le silence, il faut que je le tue... Et il s'avança vers le lit, son couteau ouvert... Tu l'aimes !
— Eh ! bien oui, s'écria la jeune fille avec des yeux étincelants et la voix tremblante d'une colère subHme. S'il doit mourir à cause de moi, qu'il sache du moins qu'il est aimé ; qu'il emporte dans la tombe ce mot, qui sera sa récompense et ton supplice. »
Juancho, d'un bond, fut à côté de Militona, dont il saisit vivement le bras.
« Ne répète pas ce que tu viens de dire, ou je ne réponds plus de moi, et je te jette, avec ma navaja dans le cœur, sur le corps de ce mignon.
— Que m'importe ? dit la courageuse enfant. Crois-tu que je vivrai, s'il meurt ? »
Andrès, par un effort suprême, essaya de se
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relever sur son séant. Il voulut crier : une écume rose monta à ses lèvres ; sa plaie s'était rouverte. Il retomba évanoui sur son oreiller.
« Si tu ne sors pas d'ici, dit Militona en voyant Andrès en cet état, je croirai que tu es vil, infâme et lâche ; je croirai que tu aurais pu sauver Dominguez, lorsque le taureau s'est agenouillé sur sa poitrine, et que tu ne l'as pas fait, parce que tu étais bassement jaloux.
— Militona ! Militona ! vous avez le droit de me haïr, quoique jamais femme n'ait été aimée par un hom.me comme vous par moi ; mais vous n'avez pas le droit de me mépriser. Rien ne pouvait arracher Dominguez à la mort !
— Si vous ne voulez pas que je vous regarde comme un assassin, retirez-vous de suite.
— Oui, j'attendrai qu'il soit guéri, répondit Juancho d'un ton sombre ; soignez-le bien !... J'ai juré que, moi vivant, vous ne seriez à personne. »
Pendant ce débat, la vieille, entre-bâillant la porte, avait été sonner l'alarme dans le voisinage et requérir main-forte.
Cinq ou six hommes se précipitèrent sur Juancho, qui sortit de la chambre avec une grappe de muchachos suspendue après lui ; il les secoua et les jeta contre les murs, comm.e le taureau fait des chiens, sans qu'aucun pût mordre et l'arrêter.
Puis il s'enfonça d'un pas tranquille dans le dédale des rues qui entourent la place Lavapiès.
Cette scène aggrava l'état d'Andrès, qui fut pris d'une fàè\Te violente et délira toute la journée, toute la nuit et le jour suivant. Ivlilitona le veilla
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avec la plus délicate et la plus amoureuse sollicitude.
Pendant ce temps-là, Argamasilla et Covachuelo, comme nous l'avons raconté à nos lecteurs, par leurs industrieuses démarches, étaient parvenus à découvrir que le manolo blessé rue del Povar n'était autre que M. de Salcedo, et l'alcade du quartier avait écrit à don Geronimo que le jeune homme auquel il s'intéressait avait été retrouvé chez une manola de Lavapiès, qui l'avait recueilli à moitié mort devant sa porte et couvert, on ne savait pourquoi, d'un vêtement de majo.
Feliciana, à cette nouvelle, se posa cette question, à savoir si une jeune fiancée peut aller voir, en compagnie de son père ou d'une parente respectable, son fiancé dangereusement blessé. N'y a-t-il pas quelque chose de choquant à ce qu'une demoiselle bien élevée voie prématurément un homme dans un lit ? Ce spectacle, quoique rendu chaste par la sainteté de la maladie, n'est-il pas de ceux que doit se refuser une vierge pudique ? Mais cependant, si Andrès allait se croire abandonné et mourait de chagrin ! Ce serait bien triste.
« Mon père, dit Feliciana, il faudra que nous allions voir ce pauvre Andrès.
— Volontiers, ma fille, répondit le bonhomme : j'allais te le proposer. »
Grâce à la force de sa constitution et aux bons soins de Militona, Andrès fut bientôt en voie de guérison : il put parler et s'asseoir un peu sur son séant • le sentiment de sa situation lui revint : elle était assez embarrassante.
Il présumait bien que sa disparition devait avoir jeté Feliciana, don Geronimo et ses autres amis dans une inquiétude qu'il se reprochait de ne pas faire cesser ; et pourtant il ne se souciait guère de faire savoir à sa novia qu'il était dans la chambre d'une johe fille, pour le compte de laquelle il avait reçu un coup de navaja. Cette confession était difficile, et, cependant, il était impossible de ne pas la faire.
L'aventure avait pris des proportions toutes différentes de celles qu'il avait voulu d'abord lui donner ; il ne s'agissait plus d'une intrigue légère avec une fillette sans conséquence. Le dévouement et le courage de Mihtona la plaçait sur une toute autre ligne. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait qu' Andrès avait engagé sa foi ? L'idée du courroux de Feliciana touchait moins le jeune blessé que celle de la douleur de Militona. Pour l'une, il s'agissait d'une impropriété, pour l'autre d'un dés-
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espoir. Cet aveu d'amour si noblement jeté en face d'un danger suprême devait-il avoir une telle récompense? Ne fallait-il pas qu'il protégeât désormais' la jeune fille contre les fureurs de Juancho, qui pouvait revenir à la charge et recommencer ses violences ?
Andrès faisait tous ces raisonnements, et bien d'autres ; tout en réfléchissant, il regardait Militona, qui, assise près de la fenêtre, tenait en main quelque ouvrage ; car, une fois le trouble des premiers moments passé, elle avait repris sa vie laborieuse.
Une lumière tjède et pure l'enveloppait comme d'une caresse et ghssait avec des frissons bleuâtres sur les bandeaux de ses magnifiques cheveux roulés en natte derrière sa tête ; un œillet, placé près de la tempe, piquait cette ébène d'une étincelle rouge. Elle était charmante ainsi. Un coin de ciel bleu, sur lequel se dessinait le feuillage du pot de basihc, veuf de son pendant lancé à la rue le soir du billet, servait de fond à sa délicieuse figure.
Le grillon et la caille jetaient leur note alternée, et une vague brise, se parfumant sur la plante odorante, apportait dans la chambre un arôme faible et doux.
Cet intérieur, aux murailles blanches garnies de quelques gravures populaires grossièrement coloriées, illuminé par la présence de Militona, avait un charme qui agissait sur Andrès. Cette chaste indigence, cette nudité virginale plaisaient à l'âme : la pauvreté innocente et fière a sa poésie. Il faut
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donc réellement si peu de chose pour la vie d'un être charmant !
En comparant cette chambre si simple à l'appartement prétentieux et de mauvais goût de dona Feliciana, Andrès trouva la pendule, les rideaux, les statuettes et les petits chiens de verre filé de sa fiancée encore plus ridicules.
Un tintement argentin se fit entendre dans la rue.
C'était le troupeau des chè\Tes laitières qui passaient en agitant leurs sonnettes.
« Voilà mon déjeuner qui arrive, dit gaiement Mihtona en posant son ou\Tage sur la table ; il faut que je descende pour l'arrêter au passage ; je vais aujourd'hui prendre un pot plus grand, puisque nous sommes deux et que le médecin vous a permis de manger quelque chose.
— Vous n'aurez pas en moi un con\'ive difficile à nourrir, répondit Andrès en souriant.
— Bah ! l'appétit vient en mangeant, lorsque le pain est blanc et le lait pur ; et mon fournisseur ne me trompe pas. c
En disant ces mots, eUe disparut en fredonnant à mi-voix un couplet de vieille chanson. Au bout de quelques minutes, elle revint, les joues roses, la respiration haute d'avoir monté si vite les marches du roide escalier, tenant sur la paume de sa main le vase plein d'un lait écumant.
;; J'espère, monsieur, que je ne vous ai pas laissé longtemps seul. Quatre-vingts marches à descendre et siurtout à monter !
— Vous êtes vive et preste comme un oiseau.
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Tout à l'heure, ce noir escalier devait ressembler à l'échelle de Jacob.
— Pourquoi ? demanda Militona avec la plus parfaite naïveté, ne se doutant pas qu'on lui tendait un madrigal.
— Parce qu'il en descendait un ange, répondit Andrès en attirant à ses lèvres une des mains de Mihtona, qui venait de faire deux parts du lait.
— AUons, flatteur, mangez et buvez ce qui vous revient ; vous m'appelleriez archange que vous n'en auriez pas davantage. »
Elle lui tendit une tasse brune, à demi pleine, avec un petit quartier de ce délicieux pain mat et serré, d'une blancheur éblouissante, particuUer à l'Espagne.
« Vous faites maigre chère, mon pauvre ami ; mais, puisque vous avez pris un habit d'enfant du peuple, il faut vous résoudre aussi au déjeuner qu'aurait fait celui dont vous avez revêtu le costume : cela vous apprendra à vous déguiser. »
En disant cela, elle soufflait la mousse légère qui couronnait sa tasse, et buvait à petites gorgées. Une jolie raie blanche marquait au-dessus de sa lèvre rouge la hauteur atteinte par le lait.
«A propos, dit-elle, vous allez m'expliquer, maintenant que vous pouvez parler, pourquoi vous, que j'ai rencontré à la place des Taureaux, pincé dans une jolie redingote, habillé à la dernière mode de Paris, je vous ai retrouvé devant ma porte vêtu en manolo. Quand étiez-vous déguisé ? Ici ou là-bas ? Bien que je n'aie pas grand usage du monde, je crois que la première forme sous laquelle
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je vous ai vu était la vraie. Vos petites mains blanches qui n'ont jamais travaillé le prouveraient.
— Vous avez raison, Militona, le désir de vous revoir et la crainte d'attirer sur vous quelque danger, m'avaient fait prendre cette veste, cette ceinture et ce chapeau ; mes vêtements habituels auraient trop vite appelé l'attention sur moi dans ce quartier. Avec les autres, je n'étais qu'une ombre dans la foule, où nul ne pouvait me reconnaître que l'œil de la jalousie.
— Et celui de l'amour, reprit Militona en rougissant. \'otre travestissement ne m'a pas trompée une minute : j'aurais cru que la phrase que je vous avais dite au Cirque vous aurait arrêté ; je le désirais, car je prévo3^ais ce qui n'a pas manqué d'arriver, et pourtant j'eusse été fâchée d'être trop bien obéie,
— Et ce terrible Juancho, me permettez-vous quelques questions sur son compte ?
— Ne vous ai- je pas dit, sous la pointe de son couteau, que je vous aimais ? N'ai-je pas ainsi répondu d'avance à tout ? » répliqua la jeune fille en tournant vers Andrès ses yeux illuminés d'innocence, son front radieux de sincérité.
Tous les doutes qui avaient pu s'élever dans son esprit à l'endroit de la haison du torero et de la jeune fille s'évanouirent comme une vaine fumée.
« Du reste, si cela peut vous faire plaisir, cher malade, je vous raconterai mon histoire et la sienne en quatre mots. Commençons par moi. Mon père, obscur soldat, a été tué pendant la guerre civile en combattant comme un héros pom- la cause
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qu'il croyait la meilleure. Ses hauts faits seraient chantés par les poètes si, au lieu d'avoir eu pour théâtre quelque gorge étroite de montagne dans une sierra de l'Aragon, ils avaient été accomplis sur quelque champ de bataille illustre. Ma digne mère ne put survivre à la perte d'un époux adoré, et je restai orpheline à treize ans, sans autres parents au monde qu'Aldonza, pauvre elle-même, et qui ne pouvait m'être d'un grand secours.
«Cependant, comme il me faut bien peu, j'ai vécu du travail de mes mains sous ce ciel indulgent de l'Espagne, qui nourrit ses enfants de soleil et de lumière ; ma plus grande dépense, c'était d'aller voir, les lundis, la course de taureaux, car nous autres, qui n'avons pas, comme les demoiselles du monde, la lecture, le piano, le théâtre et les soirées nous aimons ces spectacles simples et grandioses, où le courage de l'homme l'emporte sur l'impétuosité aveugle de la brute. Là, Juancho me vit et conçut pour moi un amour insensé, une passion frénétique. Malgré sa mâle beauté, ses costumes brillants, ses exploits surhumains, il ne m'inspira jamais rien... Tout ce qu'il faisait, et qui aurait dû me toucher, augmentait mon aversion pour lui.
« Cependant, il avait une telle adoration pour moi que souvent je me trouvais ingrate de ne pas y répondre ; mais l'amour est indépendant de notre volonté : Dieu nous l'envoie quand il lui plaît. Voyant que je ne l'aimais pas, Juancho tomba dans la méfiance et la jalousie ; il m'entoura de ses obsessions, il me surveilla, il m'épia et
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chercha partout des rivaux imaginaires. Il me fallut veiller sur mes yeux et sur mes lèvres ; un regard, une parole, devenaient pour Juancho le prétexte de quelque affreuse querelle ; il faisait la solitude autour de moi et m'entourait d'un cercle d'épouvante que bientôt nul n'eût osé franchir.
— Et que j'ai rompu à jamais, je l'espère ; car je ne pense pas que Juancho revienne à présent.
— Pas de sitôt du moins ; car il doit se cacher pour éviter les poursuites jusqu'à ce que vous soyez guéri. Mais vous, qui êtes-vous ? il est bien temps de le demander, n'est-ce pas ?
— Andrès de Salcedo est mon nom. J'ai assez de fortune pour ne faire que ce qui me paraît honorable, et ne dépends de personne au monde.
— Et vous n'avez pas quelque novia bien belle, bien parée, bien riche ! » dit Mihtona avec une curiosité inquiète.
Andrès aurait bien voulu ne pas mentir ; mais la vérité n'était pas aisée à dire. Il fit une réponse vague.
Militona n'insista pas, mais elle pâlit un peu et devint rêveuse.
« Pourriez-vous me faire donner un bout de plume et un carré de papier ? Je voudrais écrire à quelques amis qui doivent être inquiets de ma disparition, et les rassurer sur mon sort. »
La jeune fille finit par trouver, au fond de son tiroir, une vieille feuille de papier à lettres, une plume tordue, une écritoire où l'encre desséchée formait comme un enduit de laque.
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Quelques gouttes d'eau rendirent à la noire bourbe sa fluidité primitive, et Andrès put griffonner sur ses genoux le billet suivant, adressé à don Geronimo Vasquez de los Rios :
« Mon futur beau-père, « Ne soyez pas inquiet de ma disparition ; un accident qui n'aura pas de suites graves me retient pour quelque temps dans la maison où l'on m'a recueilli. J'espère, dans quelques jours, pouvoir aller mettre mes hommages aux pieds de dofia Feliciana.
« ANDRÈS DE SALCEDO. f>
Cette lettre, passablement machiavélique, n'indiquait pas l'adresse de la maison, ne précisait rien, et laissait à celui qui l'avait écrite la latitude de colorer plus tard les circonstances de la teinte nécessaire ; elle devait suffire pour calmer les craintes du bonhomme et de Feliciana et faire gagner du temps à Andrès, qui ne savait pas Geronimo si bien instruit, grâce à la sagacité d'Argamasilla et de Covachuelo.
La tia Aldonza porta la missive à la poste, et Andrès, tranquille de ce côté-là, s'abandonna sans réserve aux sensations poétiques et douces que lui inspirait cette pauvre chambre rendue si riche par la présence de Militona.
Il éprouvait cette joie immense et pure de l'amour vrai qui ne résulte d'aucune convention sociale, où n'entrent pour rien les flatteries de l'amour-propre, l'orgueil de la conquête et les
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chimères de l'imagination, de cet amour qui naît de l'accord heureux de la jeunesse, de la beauté et de l'innocence : subhme trinité.
Le brusque aveu de Mihtona, au dire des raffinés qui dégustent l'amour, comme une glace, par petites cuillerées, et attendent pour le mieux savourer... qu'il soit fondu, aurait dû enlever à Andrès bien des nuances, bien des gradations charmantes par sa soudaineté sauvage. Une femme du monde eût préparé six mois l'effet de ce mot ; mais Militona n'était pas du monde.
Don Geronimo, ayant reçu la lettre d'Andrès, la porta à sa fille, et lui dit d'un air de jubilation :
« Tiens, Fehciana, une lettre de ton fiancé. »
Feliciana prit d'un air assez dédaigneux le papier que lui tendait son père, fit la remarque qu'il n'était nullement glacé et dit :
« Une lettre sans enveloppe et fermée avec un pain à cacheter ! Quelle faute de savoir-vivre ! mais il faut pardonner quelque chose à la rigueur de la situation. Pauvre Andrès ! quoi ! pas même un cahier de papier à lettres Victoria ! pas même un bâton de cire d'Alcroft Regents'-quadrant ! Qu'il doit être malheureux ! A-t-on idée d'une feuille de chou pareille, sir Edwards ? ajouta-t-elle en passant, après l'avoir lue, la lettre au jeune gentleman du Prado, fort assidu dans la maison depuis l'absence d'Andrès.
— Ho ! gloussa péniblement l'aimable insulaire, les sauvages en Australie font mieux que cela ! c'est l'enfance de l'industrie ; à Londres, on ne voudrait pas de ce chiffon pour envelopper les bougies de suif.
— Parlez anglais, sir Edwards, dit Fehciana, vous savez que j'entends cette langue.
— No ! je aime mieux perfectionner moi dans l'espagnol, langage qui est le vôtre, :>
Cette galanterie fît sourire Feliciana. Sir Edwards lui plaisait assez. Il réalisait bien mieux qu'Andrès
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son idéal d'élégance et de confortable. C'était, sinon le plus civil, du moins le plus civilisé des hommes. Tout ce qu'il portait était fait d'après les procédés les plus nouveaux et les plus perfectionnés. Chaque pièce de ses vêtements relevait d'un brevet d'invention et était taiUée dans une étoffe patentée imperméable à l'eau et au feu. Il avait des canifs qui étaient en même temps des rasoirs, des tire-bouchons, des cuillers, des fourchettes et des gobelets ; des briquets se comphquant de bougies, d'encriers, de cachets et de bâtons de cire ; des cannes dont on pouvait faire une chaise, un parasol, un pieu pour une tente et même une pirogue en cas de besoin, et mille autres inventions de ce genre, enfermées dans une quantité innombrable de ces boîtes à compartiments que charrient avec eux, du pôle arctique à l'équateur, les fils de la perfide Albion, les hommes du monde à qui il faut le plus d'outils pour vivre.
Si Fehciana avait pu voir la table-toilette du jeune lord, elle eût été subjuguée tout à fait. Les trousses réunies du chirurgien, du dentiste et du pédicure ne comptent pas plus d'aciers de formes alarmantes et singuhères. Andrès, malgré ses essais de high life, avait toujours été bien loin de cette subhmité.
« Mon père, si nous allions faire une visite à notre cher Andrès, sir Edwards nous accompagnerait ; cela serait moins formel : car, j'ai beau être sa fiancée, l'action d'aller voir un jeune homme blesse toujours les convenances ou tout au moins les froisse.
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— Puisque je serai là avec sir Edwards, quel mal peut-il y avoir ? répondit Geronimo, qui ne pouvait s'empêcher de trouver sa fille un peu bégueule. Si d'ailleurs tu penses qu'il ne soit pas régulier d'aller voir toi-même don Andrès, j'irai seul, et te rapporterai fidèlement de ses nouvelles.
— Il faut bien faire quelque sacrifice à ceux qu'on aime », reprit Feliciana, qui n'était pas fâchée de voir les choses par ses propres yeux.
jyjlie Vasquez, quelque bien élevée qu'elle fût, n'en était pas moins femme, et l'idée de savoir son fiancé, pour lequel elle n'avait du reste qu'une passion très modérée, chez une manola qu'on disait jolie, l'inquiétait plus qu'elle n'aurait voulu en convenir vis-à-vis d'elle-même. L'âme féminine la plus sèche a toujours quelque fibre qui palpite, pincée par l'amour-propre et la jalousie.
Sans trop savoir pourquoi, Feliciana fit une toilette exorbitante et tout à fait déplacée pour la circonstance : pressentant une lutte, elle se revêtit de pied en cap de la plus solide armure qu'elle put trouver dans l'arsenal de sa garde-robe, non que, dans son dédain de bourgeoise riche, elle crût pouvoir être battue par une simple manola, mais, instinctivement, elle voulait l'écraser par l'étalage de ses splendeurs, et frapper Andrès d'une amoureuse admiration. Elle choisit un chapeau de gros de Naples couleur paille, qui faisait paraître encore plus mornes ses cheveux blonds et sa figure fade ; un mantelet vert-pomme garni de dentelles blanches sur une robe bleu de ciel ; des bottines lilas et des gants de filet noir
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brodés de bleu. Une ombrelle rose entourée de dentelles et un sac alourdi de perles d'acier complétaient l'équipement.
Toutes les couturières et toutes les femmes de chambre du monde lui eussent dit : « IMademoiselle, vous êtes mise à ravir ! »
Aussi, lorsqu'elle donna un dernier coup d'œil à la glace de sa psyché, sourit-elle d'un air fort satisfait ; jamais elle n'avait ressemblé davantage à la poupée d'un journal de modes sans abonnés.
Sir Edwards, qui donnait le bras à Fehciana, n'était pas ajusté dans un style moins précieux ; son chapeau presque sans bord, son habit aux basques rognées, son gilet quadrillé bizarrement, son col de chemise triangulaire, sa cravate de satin improved Moreen foundation, faisaient un digne pendant aux magnificences étalées par la fille de don Geronimo.
Jamais couple mieux assorti n'avait cheminé côte à côte : ils étaient faits l'un pour l'autre et s'admiraient réciproquement.
On arriva à la me del Povar, non sans de nombreuses plaintes de Fehciana sur le mauvais état des pavés, sur l'étroitesse des rues, l'aspect maussade des bâtisses, lamentations auxquelles le jeune Anglais faisait chorus en vantant les larges trottoirs de dalles ou de bitume, les immenses mes et les constructions correctes de sa ville natale.
« Quoi ! c'est devant cette masure que l'on a ramassé M. de Salcedo déguisé et blessé ? Que pouvait-il venir faire dans cet affreux quartier ? dit Fehciana d'un air de dégoût.
— Étudier philosophiquement les mœurs du peuple ou essayer sa force au couteau, comme à Londres je me fais, pour placer des coups de poing nouveaux, des querelles dans le Temple et dans Cheapside, répondit le jeune lord dans son iargon hispano-britannique.
— Nous allons bientôt savoir ce qui en est », ajouta don Geronimo.
Les trois personnages s'engouffrèrent dans l'allée de la pauvre maison si fort méprisée par la superbe Feliciana, et qui pourtant renfermait un trésor qu'on chercherait souvent en vain dans les hôtels magnifiques.
Feliciana, pour franchir l'allée, tenait sa jupe précieusement ramassée dans sa main. Si elle eût connu l'agrafe Page, elle eût, en ce moment, apprécié tout le mérite de cette invention.
Arrivée à la rampe, elle frémit a l'idée de poser sur cette corde huileuse son gant d'une fraîcheur idéale, et pria sir Edwards de lui prêter de nouveau l'appui de son bras.
Une voisine officieuse ouvrait la marche. La périlleuse ascension commença.
Lorsque don Geronimo eût répondu : Gente de paz (gens tranquilles) au qui-vive effrayé de la tia Aldonza, toujours en transes depuis l'algarade de Juancho, la porte s'ouvrit, et Andrès, déjà troublé par l'accent de cette voix connue, vit entrer d'abord sir Edwards, qui formait l'avantgarde, puis don Geronimo, et enfin Feliciana, dans l'état fabuleux de sa toilette supercoquentieuse.
Elle s'était réservée pour le bouquet de ce feu
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d'artifice de surprise, soit par instinct de la gradation des effets, soit qu'elle craignît d'inonder trop subitement l'âine d'Andrès d'un bonheur audessus de ses forces, ou bien encore parce qu'il n'eût pas été convenable d'entrer la première dans une chambre où se trouvait un jeune homme couché.
Son entrée ne produisit pas le coup de théâtre qu'elle en attendait. Non seulement Andrès ne fut pas ébloui, il n'eut pas l'air inondé de la félicité la plus pure, il ne versa pas de larmes d'attendrissement à l'idée du sacrifice surhumain de monter trois étages, que venait de faire en sa faveur une jeune personne si habillée ; mais encore un sentiment assez \4sible de contrariété se peignit sur sa figure.
L'effet avait été raté aussi complètement que possible.
A l'aspect de ces trois personnes, Militona s'était levée, avait offert une de ses chaises à don Geronimo, avec la déférence respectueuse qu'une jeune fille modeste a toujours poiu: un N-ieillard, et fait signe à la tîa Aldonza de présenter l'autre à ]\pi^ Vasquez.
Celle-ci, après avoir écarté la jupe de sa mirifique robe bleu de ciel, comme si elle eût craint de la salir, se laissa tomber sur le siège de joncs en poussant un soupir d'essoufflement et en s'éventant avec son mouchoir.
«Comme c'est haut! j'ai cru que je n'aurais jamais assez de respiration pour arriver.
— La sefiora était sans doute trop serrée », dit Militona d'un air de naïveté parfaite.
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Feliciana, qui, bien que maigre, se laçait au cabestan, répondit d'un ton aigre-doux que les femmes savent prendre en pareille circonstance :
« Je ne me serre jamais. »
Décidément, l'affaire s'engageait mal. La jeune fille du monde n'avait pas l'avantage.
Militona, avec sa robe de soie noire à la mode espagnole, ses jolis bras découverts, sa fleur posée sur l'oreille, faisait paraître encore plus ridicules la recherche et le luxe de mauvais goût de la toilette de Feliciana.
La senora Feliciana Vasquez de los Rios avait Tair d'une femme de chambre anglaise endimanchée ; MiHtona, d'une duchesse qui veut garder l'incognito.
Pour réparer son échec, la fille de Geronimo essaya de déconcerter la manola en faisant peser sur elle un regard suprêmement dédaigneux ; mais elle en fut pour ses peines, et finit par baisser les yeux devant le regard clair et modeste de l'ouvrière.
«Quelle est cette femme, se dit Militona : la sœur d'Andrès ? oh ! non, elle lui ressemblerait ; elle n'aurait pas cet air insolent.
— Eh bien ! Andrès, dit Geronimo d'une voix affectueuse, en s'approchant du Ht, vous l'avez échappé belle ! Comment vous trouvez-vous maintenant ?
— Assez bien, répondit Andrès, grâce aux bons soins de mademoiselle.
— Que nous récompenserons convenablement de ses peines, interrompit Feliciana, par quelque
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cadeau, une montre d'or, une bague ou tout autre
bijou à son choix. »
Cette phrase bénigne avait pour but de faire descendre la charmante créature du piédestal où la posait sa beauté.
Militona, ainsi attaquée, prit un air si naturellement royal et eut une telle fulguration de majesté, que M^^^ Vasquez demeura toute interdite.
Edwards ne put s'empêcher de murmurer : «It is a very pretty girl"^, » oubliant que Feliciana comprenait l'anglais.
Andrès répondit d'un ton sec :
<( De pareils services ne se payent pas.
— Oh ! sans doute, reprit Geronimo. Qui parle de payer ? c'est un simple témoignage de gratitude, un souvenir de reconnaissance, voilà tout,
— Vous devez être bien mal ici, cher Andrès, continua ^I^^^ Vasquez, en détaillant de l'œil tout ce qui manquait au pau\Te logis.
— Monsieur a eu la bonté de ne pas se plaindre », dit Militona en se retirant du côté de la fenêtre, comme pour laisser le champ hbre à l'impertinence de Feliciana et lui dire tacitement : « Vous êtes chez moi, je ne vous chasse pas, je ne le puis ; mais je trace une hgne de démarcation entre vos insultes et ma patience d'hôtesse. »
Commençant à être assez embarrassée de sa contenance, Fehciana fouettait la pointe de sa bottine avec le bout d'ivoire de son ombrelle.
Il se fit un moment de silence.
1 C'est une très jolie fille.
Don Geronimo rechercha à l'angle de sa tabatière une pincée de polvo sevillano (tabac jaune), qu'il porta à son nez vénérable avec un geste d'aisance qui sentait le bon vieux temps.
Sir Edwards, pour ne pas se compromettre, prit un air bête si parfaitement imité, qu'on aurait pu le croire véritable.
La tia Aldonza, les yeux écarquillés, la lèvre tombante, admirait dévotement la vertigineuse toilette de FeUciana : ce tapage de bleu de ciel, de jaune, de rose, de vert-pomme, de lilas, la faisait tomber dans un ébahissement naïf. Jamais elle ne s'était trouvée face à face avec de pareilles splendeurs.
Quant à Andrès, il enveloppait d'un long regard de protection et d'amour Militona, qui, placée à l'autre bout de la chambre, rayonnait de beauté et il s'étonnait d'avoir jamais eu l'idée d'épouseî Fehciana, qu'il trouvait ce qu'elle était réellement : le produit artificiel d'une maîtresse de pension et d'une marchande de modes.
Militona se disait à elle-même :
« C'est singulier ! moi qui n'ai jamais haï personne, dès le premier pas que cette femme a fait dans cette chambre, j'ai senti un tressaillement comme à l'approche d'un ennemi inconnu. Qu'aije à craindre ? Andrès ne l'aime pas, j'en suis sûre ; je l'ai bien vu à ses yeux. Elle n'est pas jolie, et c'est une sotte ; autrement, serait -elle venue ainsi attifée voir un malade dans une pauvre maison ? Une robe bleu de ciel et un mantelet vert-pomme, quel manque de sensibilité ! Je la déteste, cette
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grande perche... Que vient-elle faire ici ? Repêcher son novio ; car c'est sans doute quelque fiancée. Andrès ne m'avait pas parlé de cela... Oh ! s'il l'épousait, je serai bien malheureuse ! Mais il ne l'épousera pas ; c'est impossible. Elle a de vilains cheveux blonds et des taches de rousseur, et Andrès m'a dit qu'il n'aimait que les cheveux noirs et les teints d'une pâleur unie. »
Pendant ce monologue, Fehciana en faisait un autre de son côté. Elle analysait la beauté de Militona avec le violent désir de la trouver en défaut sur quelque point. A son grand regret, elle n'y trouva rien à redire. Les femmes, comme les poètes, s'apprécient à leur juste valeur et connaissent leur force véritable, sauf à n'en convenir jamais. Sa mauvaise humeur s'en augmenta, et elle dit d'un ton assez aigre au pauvre Andrès :
« Si votre médecin ne vous a pas défendu de parler, racontez -nous donc un peu votre aventure ; car c'est une aventure que nous ne savons que d'une manière fort embrouillée.
— Hô ! tâchez de raconter l'histoire romanesque, ajouta l'Anglais.
— Tu veux le faire bavarder et tu vois bien qu'il est encore très faible, interrompit Geronimo avec une bonhomie paternelle.
— Cela ne le fatiguera pas beaucoup, et, au besoin, mademoiselle pourra venir à son aide ; elle doit savoir toutes les circonstances, »
Ainsi interpellée, Mihtona se rapprocha du groupe.
«J'avais eu la fantaisie, dit Andrès, de me
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déguiser en manolo, pour courir dans les anciens quartiers et jouir de l'aspect animé des cabarets et des bals populaires ; car, vous le savez, Feliciana, j'aime, tout en admirant la civilisation, les vieilles coutumes espagnoles. En passant par cette rue, j'ai rencontré un farouche donneur de sérénades, qui m'a cherché querelle et m'a blessé dans un combat au couteau, loyalement et dans toutes les règles. Je suis tombé, et mademoiselle m'a recueilli demi-mort sur le seuil de sa maison.
— Mais savez-vous bien, Andrès, que cela est fort romantique et ferait un sujet de complainte admirable, en poétisant un peu les choses ? Deux farouches rivaux se rencontrent sous le balcon d'une beauté... » Et en disant cela elle regardait Mihtona, et riait d'un méchant sourire forcé... « Ils se cassent leur guitare sur la tête et se tracent des croix sur la figure. Cette scène, gravée sur bois et placée en tête de la romance, produirait le plus bel effet ; ce serait à faire la fortune d'un aveugle.
— Mademoiselle, dit gravement Militona, deux lignes plus bas, et la lame entrait dans le cœur.
— Certainement ; mais, comme toujours, elle a glissé de manière à ne faire qu'une blessure intéressante...
— Oui ne vous intéresse guère, en tous les cas, répondit la jeune fille„
• — Elle n'a pas été reçue en mon honneur, et je ne puis y prendre un si vif intérêt que vous ; cependant, vous voyez que je viens rendre visite à votre blessé. Si vous voulez, nous veillerons chacune notre tour : ce sera charmant.
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— Jusqu'à présent je l'ai veillé seule, et je continuerai, répondit Militona.
— Je sens qu'à côté de vous, je puis paraître froide; mais il n'est pas dans mes mœurs de recueillir des jeunes gens chez moi, même pour une légère égratignure à la poitrine.
— Vous l'auriez laissé mourir dans la rue de peur de vous compromettre ?
— Tout le monde n'est pas libre comme vous ; on a des ménagements à garder ; celles qui ont une réputation ne sont pas bien aise de la perdre.
— Allons, Feliciana, tu dis des choses qui n'ont pas le sens commun ; tu t'emportes à propos de rien, dit le conciUant Geronimo, Tout cela est purement fortuit ; Andrès n'avait jamais vu mademoiselle avant l'accident ; ne va pas prendre de la jalousie et te mettre martel en tête sans le moindre motif.
— Une fiancée n'est pas une maîtresse », continua majestueusement Feliciana, sans prendre garde à l'interruption de son père.
Mihtona pâlit sous cette dernière insulte. Un lustre humide illumina ses yeux, son sein se gonfla, ses lèvres se gonflèrent, un sanglot fut près de jaillir de sa gorge ; mais elle se contint, et ne répondit que par un regard chargé d'un mépris écrasant.
«Allons-nous-en, mon père, ma place n'est pas ici ; je ne puis m'arrêter plus longtemps chez une fille perdue.
— Si ce n'est que cela qui vous fait sortir, restez, mademoiselle, dit Andrès en prenant Mihtona par
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la main. Dona Feliciana Vasquez de los Rios peut prolonger sa visite à M"^^ Andrès de Salcedo, que je vous présente; je serais désolé de vous avoir fait commettre une inconvenance.
— Comment ! s'écria Geronimo : que dis-tu, Andrès ? Un mariage arrangé depuis dix ans ! es-tu fou ?
— Au contraire, je suis raisonnable, répondit le jeune homme ; je sais que je n'aurais pu faire le bonheur de votre fille.
— Chimères, fantaisie d'écervelé. Tu es malade, tu as la fièvre, continua Geronimo, qui s'était habitué à l'idée d'avoir Andrès pour gendre.
— Ho ! ne vous inquiétez pas, dit l'Anglais en tirant Geronimo par la manche, vous ne manquerez pas de gendres ; votre fille est si belle et s'habille d'une façon si superbe !
— Vos fortunes se convenaient si bien, poursuivit Geronimo...
— Mieux que nos cœurs, répondit Andrès. Je ne pense pas que ma perte soit bien vivement sentie par M^^^ Vasquez.
— Vous êtes modeste, répliqua Feliciana ; mais, pour vous ôter tout remords, je veux vous laisser cette persuasion. Adieu, soyez heureux en ménage. Madame, je vous salue. »
Militona répondit par une révérence pleine de dignité à l'inclination de tête ironique de Fehciana.
« Venez, mon père ; sir Edwards, donnez-moi le bras. »
L'Anglais, interpellé, arrondit gracieusement son
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bras en anse d'amphore, et ils sortirent très majesteusement.
Le jeune insulaire rayonnait. Cette scène avait fait naître dans son esprit des espérances qui, jusqu'alors, n'avaient pu ouvrir leurs ailes. Feliciana, pour laquelle il brûlait d'une flamme discrète, était libre ! Ce mariage projeté depuis si longtemps venait de se rompre : « Oh ! se disait-il en sentant sur sa manche le gant étroit de la jeune fille, épouser une Espagnole, c'était mon rêve ! une Espagnole à l'âme passionnée, au cœur de flamme et qui fasse le thé dans mes idées... Je suis de l'avis de lord Byron : arrière les pâles beautés du Nord ; j'ai juré à moi-même de ne me marier qu'avec une Indienne, une ItaHenne ou une Espagnole. J'aime mieux l'Espagnole à cause du romancero et de la guerre de l'indépendance ; j'en ai vu beaucoup qui étaient passionnées, mais eUes ne faisaient pas le thé selon mes principes, commettant des impropriétés vraiment choquantes : au lieu que Feliciana est si bien élevée ! Quel effet elle fera à Londres, aux bals d'Almack et dans les raouts fashionables ! Personne ne voudra croire qu'elle est de Madrid. Oh !• que je serai heureux ! Nous irons passer les étés avec notre petite famille à Calcutta ou au cap de Bonne-Espérance, où j'ai un cottage. Quelle félicité ! »
Tels étaient les songes d'or que faisait tout éveillé sir Edwards en reconduisant I\I^^^ Vasquez chez eUe.
De son côté, FeUciana se livrait à des rêveries analogues ; sans doute, elle éprouvait un assez
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vif dépit de la scène qui venait de se passer, non qu'elle regrettât beaucoup Andrès, mais elle était piquée d'avoir été prévenue. Il y a toujours quelque chose de désagréable à être quittée même par un homme à qui l'on ne tient pas, et, depuis qu'elle connaissait sir Edwards, Feliciana avait envisagé sous un jour beaucoup moins favorable l'engagement qui la liait à Andrès.
La rencontre de son idéal personnifié dans sir Edwards lui avait fait comprendre qu'elle n'avait jamais aimé don Andrès !
Sir Edwards était si bien l'Anglais de ses rêves ! l'Anglais rasé de frais, vermeil, luisant, brossé, peigné, poncé, en cravate blanche dès l'aurore, l'Anglais waterproof et mackintosh ! l'expression suprême de la civiHsation !
Et puis, il était si ponctuel, si précis, si mathématiquement exact au rendez-vous ! Il en aurait remontré aux plus fidèles chronomètres ! « Quelle vie heureuse une femme mènerait avec un être pareil ! se disait tout bas M^^® Fehciana Vasquez de los Rios. J'aurais de l'argenterie anglaise, des porcelaines de Wedgwood, des tapis dans toute la maison, des domestiques poudrés; j'irais me promener à Hyde-Park, à côté de mon mari conduisant son four in hancl. Le soir, au théâtre de la Reine, j'entendrais la musique italienne dans ma loge tendue de damas bouton d'or. Des daims familiers joueraient sur la pelouse verte de mon château, et peut-être aussi quelques enfants blonds et roses : des enfants font si bien sur le devant d'une calèche, à côté d'un king-charles authentique ! »
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Laissons ces deux êtres si bien faits pour s'entendre continuer leur route, et revenons rue del Povar retrouver Andrès et Militona.
La jeune fille, après le départ de Feliciana, de don Geronimo et de sir Edwards, s'était jetée au cou d'Andrès avec une effusion de sanglots et de larmes; mais c'étaient des larmes de joie et de bonheur qui ruisselaient doucement en perles transparentes sur le duvet de ses belles joues sans rougir ses divines paupières.
Le jouj, baissait, les jolis nuages roses du couchant pommelaient le ciel. Dans le lointain l'on entendait bourdonner les guitares, ronfler les panderos sous les pouces des danseuses, frissonner les plaques de cuivre des tambours de basque, et babiller les castagnettes. Les ay ! et les ola ! des couplets de fandango jaillissaient par bouffées harmonieuses du coin des rues et des carrefours, et tous ces bruits joyeux et nationaux formaient comme un vague épithalame au bonheur des deux amants. La nuit était venue tout à fait, et la tête de Militona reposait toujours sur l'épaule d'Andrès.
Nous avons un peu perdu de vue notre ami Juancho. Il serait convenable d'aller à sa recherche, car il était sorti de la chambre de MiHtona dans un état d'exaspération qui touchait à la démence. En grommelant des malédictions et en faisant des gestes insensés, il avait gagné, sans savoir où il allait, la porte de Hierro, et ses pieds l'avaient mené au hasard à travers la campagne.
Les environs de Madrid sont arides et désolés, une couleur terreuse revêt les murailles des misérables constructions clairsemées le long des routes, et qui servent à ces industries suspectes et malsaines que les grandes villes rejettent hors de leur sein. Ces terrains décharnés sont constellés de pierres bleuâtres qui grossissent à mesure qu'on approche du pied de la Sierra de Guadarrama, dont les cimes, neigeuses encore au commencement de l'été, apparaissaient à l'horizon comme de petits nuages blancs pelotonnés. A peine voit-on çà et là quelque trace de végétation. Les torrents desséchés rayent le sol d'affreuses cicatrices ; les pentes et les coUines n'offrent aucune verdure et forment un paysage en harmonie avec tous les sentiments tristes. La gaieté s'y éteindrait, mais au moins le désespoir ne s'y sent raillé par rien.
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Au bout d'une heure ou deux de marche, Juancho, ploj^ant sous le poids de sa pensée, lui que n'eussent pas courbé les portes de Gaza enlevées par Samson, se laissa tomber à plat ventre sur le revers d'un fossé, s'appuya sur les coudes en se tenant le menton et les joues avec les mains, et demeura ainsi imrnobile, dans un état de prostration complète.
Il regardait défiler, sans les voir, les chariots, dont les bœufs, effrayés de voir ce corps couché sur le bord de la route, faisaient, en passant près de lui, un écart qui leur attirait un coup d'aiguillon de la part de leurs conducteurs ; les ânes chargés de paille hachée et retenue par des cordelettes de jonc ; le paysan à physionomie de bandit, fièrement campé sur son cheval, la main sur la cuisse et la carabine à l'arçon de la selle ; la paysanne à l'air farouche, traînant après soi un marmot en pleurs ; le vieux Castillan, coiffé de son casque de peau de loup ; le Manchègue, avec sa culotte noire et ses bas drapés, et toute cette population errante qui apporte de dix lieues au marché trois pommes vertes ou une botte de piment.
Il souffrait atrocement, et des larmes, les premières qu'il eût versées, tombaient de ses joues brunes sur la terre indifférente, qui les buvait comme de simples gouttes de pluie. Sa robuste poitrine, gonflée par des soupirs profonds, soulevait son corps. Jamais il n'avait été si malheureux ; le monde lui semblait près de finir ; il ne voyait plus de but à la création et à la vie. Qu'allait-il faire désormais ?
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« Elle ne m'aime pas, elle en aime un autre , se répétait Juancho, pour se démontrer cette vérité fatale que son cœur refusait d'admettre. Est-ce possible ? est-ce croyable ? EUe si fîère, si sauvage, avoir pris tout à coup une passion pour un inconnu, tandis que moi, qui ne vivais que pour elle, qui la suivais depuis deux ans comme son ombre, je n'ai pu obtenir un mot de pitié, un sourire indulgent ! Je me trouvais à plaindre alors, mais c'était le paradis à côté de ce que je souffre aujourd'hui. Si elle ne m'aimait pas, au moins elle n'aimait personne.
« Je pouvais la voir ; eUe me disait de m'en aller, de ne plus revenir, que je l'ennuyais, que je la fatiguais, que je l'obsédais, qu'elle ne pouvait souffrir plus longtemps ma tyrannie ; mais au moins, quand je m'en allais, elle restait seule ; la nuit, j'errais sous sa fenêtre, fou d'amour, ivre de désirs ; je savais qu'elle reposait chastement sur son petit lit virginal ; je n'avais pas la crainte de voir deux ombres sur son rideau ; malheureux, je savourais cette douceur amère, que nul n'était mieux partagé que moi. Je ne possédais pas le trésor, mais aucun autre n'en avait la clef.
« Et maintenant, c'est fini, plus d'espoir ! Si elle me repoussait quand elle n'aimait personne, que sera-ce à présent que sa répulsion contre moi s'augmente de toute sa sympathie pour un autre ! Oh ! je le sens bien i Aussi, comme j'écartais tous ceux qu'attirait sa beauté ! comme je faisais bonne garde autour d'elle ! Ce pauvre Luca et ce pauvre Ginès, comme je vous les ai arrangés, et cela pour
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rien ! et j'ai laissé passer l'autre, le vrai, le dangereux, celui qu'il fallait tuer ! Main maladroite, esclave imbécile qui n'a pas su faire ton devoir, sois punie ! »
En disant cela, Juancho mordit sa main droite si cruellement que le sang fut près de jaillir.
«Quand il sera guéri, je le provoquerai une seconde fois, et je ne le manquerai plus. Mais si je le tue, jamais Militona ne voudra me revoir ; de toute façon, elle est perdue pour moi. C'est à en devenir fou ; il n'y a aucun moyen. S'il pouvait mourir naturellement par quelque catastrophe soudaine, un incendie, un écroulement de maison, un tremblement de terre, une peste. Oh ! je n'aurai pas ce bonheur-là. Démons et furies ! Quand je pense que cette âme charmante, ce corps si parfait, ces beaux yeux, ce divin sourire, ce cou rond et souple, cette taille si mince, ce pied d'enfant, tout cela c'est à lui ! Il peut lui prendre la main, et elle ne la retire pas ; faire pencher vers lui sa tête adorée, qu'elle ne détourne pas avec dédain. Quel crime ai- je commis pour être puni de la sorte ? Il y a tant de belles filles en Espagne qui ne demanderaient pas mieux que de me voir à leurs genoux ! Quand je parais dans l'arène, plus d'un cœur palpite sous une jolie gorge ; plus d'une main blanche me salue d'un signe amical. Que de Sévillanes, de Madrilènes et de Grenadines mont jeté leur éventail, leur mouchoir, la fleur de leurs cheveux, la chaîne d'or de leur cou, transportées d'admiration pour mon coiu-age et ma bonne mine ! Eh bien ! je les ai dédaignées ; je n'ai voulu que
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celle qui ne voulait pas de moi ; entre ces mille amours j'ai choisi une haine ! Entraînement invincible ! destin fatal ! Pauvre Rosaura, toi qui avais pour moi une si naïve tendresse à laquelle je n'ai pas répondu, insensé que j'étais, comme tu as dû souffrir ! Sans doute, ie porte aujourd'hui la peine du chagrin que je t'ai fait. Le monde est mal arrangé : il faudrait que tout amour fît naître son pareil ; alors on n'éprouverait pas de pareils désespoirs. Dieu est méchant ! C'est peut-être parce que je n'ai pas fait brûler de cierges devant l'image de Notre-Dame, que j'ai éprouvé de telles disgrâces. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ? Jamais je ne pourrai vivre une minute tranquille sur cette terre ! Dominguez est bien heureux que le taureau l'ait tué, lui qui aimait aussi Militona ! J'ai pourtant fait ce que j'ai pu pour le sauver ! Et elle qui m'accusait de l'avoir abandonné dans le péril ! car non seulement elle me hait, mais encore elle me méprise. O ciel ! c'est à devenir fou de rage ! !>
Et, en disant ces mots, il se leva d'un bond et reprit sa course à travers les champs.
Il erra ainsi tout le jour, la tête perdue, l'œil hagard, les poings contractés ; des hallucinations cruelles lui représentaient Andrès et Militona se promenant ensemble, se tenant la main, s'embrassant, se regardant d'un air de langueur, sous les aspects les plus poignants pour un cœur jaloux ! Toutes ces scènes se peignaient de couleurs si vives, s'imprégnaient d'une réaUté si frappante, qu'il s'élança plus d'une fois en avant comme pour
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percer Andrès ; mais il n'atteignait que l'air et
se réveillait tout surpris de sa vision.
Les formes des objets commençaient à se confondre à sa vue ; il se sentait les tempes serrées ; un cercle de fer lui pressait la tête, ses yeux brûlaient, et, malgré la sueur qui ruisselait sur sa figure et les rayons d'un soleil de juin, il avait froid.
Un bouvier dont la charrette avait versé, la roue ayant passé sur une grosse pierre, vint lui taper sur l'épaule et lui dit :
« Homme, vous me paraissez avoir des bras robustes • voulez-vous m'aider à relever ma charrette ? Mes pauvres bêtes s'épuisent en vain. »
Juancho s'approcha, et, sans mot dire, se mit en devoir de relever la charrette ; mais les mains lui tremblaient, ses jambes flageolaient, ses muscles invaincus ne répondaient plus à l'appel. Il la soulevait un peu et la laissait retomber, épuisé, haletant.
« Au juger, je vous aurais cru la poigne plus solide que cela », dit le bouvier, étonné du peu de succès des efforts de Juancho.
Il n'avait plus de forces, il était malade.
Cependant, piqué d'honneur par la remarque du bouvier, et orgueilleux de ses muscles comme un gladiateur qu'il était, il réunit, par une projection de volonté effrayante, tout ce qui lui restait de vigueur et donna un élan furieux.
La charrette se retrouva sur ses roues comme par enchantement, sans que le bouvier y eût mis la main. La secousse avait été si violente que la voiture avait failh verser de l'autre côté,
« Comme vous y allez, mon maître ! s'écria le
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bouvier émerveillé ; depuis l'hercule d'Ocana, qui emportait les grilles des fenêtres, et Bernard de Carpio, qui arrêtait les meules du moulin avec le doigt, on n'a pas vu un gaillard pareil. »
Mais Juancho ne répondit pas, et tomba évanoui tout de son long sur le chemin, comme tombe un corps mort, pour nous servir de la formule dantesque.
« Est-ce qu'il se serait brisé quelque vaisseau dans le corps ? dit le bouvier tout effrayé. N'importe, puisque c'est en me rendant service que l'accident lui est arrivé, je vais le charger sur ma charrette et je le déposerai à San Agustin, ou bien à Alcobendas dans quelque auberge. »
L'évanouissement de Juancho dura peu, bien qu'on n'eût employé pour le faire cesser ni sels ni esprits, choses dont les bouviers sont généralement dépourvus ; mais le torero n'était pas une petite maîtresse.
Le bouvier le couvrit de sa mante. Juancho avait la fièvre, et il éprouvait une sensation inconnue jusqu'alors à son corps de fer, la maladie !
Arrivé à la posada de San Agustin, il demanda un ht et se coucha.
Il dormit d'un sommeil de plomb, de ce sommeil invincible qui s'empare des prisonniers indiens au miheu des tortures que leur inflige l'ingénieuse cruauté des vainqueurs, et dont s'endorment les condamnés à mort le matin du jour de leur exécution.
Les organes brisés refusent à l'âme de lui donner les moyens de souffrir.
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Ce néant de douze heures sauva Juancho de la folie ; il se leva sans fièvre, sans mal de tête, mais faible comme dans la convalescence d'une maladie de six mois. Le sol se dérobait à ses pieds, la lumière étonnait ses yeux, le moindre bruit l'étourdissait ; il se sentait l'esprit creux et l'âme vide. Un grand écroulement s'était fait en lui. A la place où s'élevait autrefois son amour, il y avait un gouffre que rien désormais ne pouvait remplir.
Il resta un jour dans cette auberge, et se trouvant mieux, car son énergique nature reprenait le dessus, il se fit donner un cheval et se dirigea vers Madrid, rappelé par cet instinct étrange qui ramène aux spectacles douloureux : il éprouvait le besoin d'inonder ses blessures de poison, d'élargir ses plaies et de se retourner lui-même le couteau dans le cœur ; il était trop loin de son malheur : il voulait s'en rapprocher, pousser son mart3Te jusqu'au bout, s'enivrer de son absinthe, se faire Gubher la cause du mal par l'excès de la souffrance.
Pendant que Juancho promenait sa douleur, des alguazils le cherchaient de tous côtés, car la voix publique le désignait comme étant celui qui avait donné le coup de couteau au seigneur Andrès de Salcedo. Celui-ci, comme vous le pensez bien, n'avait pas porté plainte ; c'était bien assez d'avoir pris au pau\Te Juancho celle qu'il aimait, sans encore lui prendre la hberté ; Andrès ignorait même les poursuites dirigées contre le torero.
Argamasilla et Covachuelo, cet Oreste et ce Pylade de l'arrestation, s'étaient mis en campagne pour découvrir et arrêter Juancho ; mais ils pro-
cédèrent avec beaucoup de délicatesse, vu les mœurs notoirement farouches du compagnon ; on pouvait même croire, et des envieux qui jalousaient la position des deux amis l'affirmaient hautement, que Covachuelo et Argamasilla prenaient des informations pour ne pas se rencontrer avec celui qu'ils étaient chargés de prendre ; mais un espion maladroit vint dire qu'on avait vu entrer le coupable dans la place des Taureaux, d'un air aussi calme que s'il n'avait rien sur la conscience.
Il fallut donc s'exécuter. Tout en marchant à l'endroit désigné, Argamasilla disait à son ami :
« Je t'en prie en grâce, Covachuelo, ne fais pas d'imprudence ; modère ton héroïsme, tu sais que le gaillard a la main leste ; n'expose pas la peau du plus grand homme de police qui ait jamais existé à la furie d'un brutal.
— Sois tranquille, répondit Covachuelo, je ferai tous mes efforts pour te conserver ton ami. Je ne serai brave qu'à la dernière extrémité, lorsque j'aurai épuisé tous les moyens parlementaires. »
Juanctio, en effet, était entré dans le Cirque, afin de voir les taureaux qu'on venait d'enfermer pour la course du lendemain, plutôt par la force de l'habitude que par un dessein bien arrêté.
Il y était encore et traversait l'arène, lorsque Argamasilla et Covachuelo arrivèrent suivis de leur petite escouade.
Covachuelo, avec la plus grande politesse et les formules les plus cérémonieuses, notifia à Juancho qu'il eût à le suivre en prison.
Juancho haussa dédaigneusement les épaules et poursm\it son chemin.
Sur un signe de l'alguazil, deux agents se jetèrent sur le torero, qui les secoua comme un grain de poussière qu'on fait tomber de sa manche.
Toute la bande se rua alors sur Juancho, qui en envo3^a trois ou quatre rouler à quinze pas, les quatre fers en l'air ; mais, comme le nombre finit toujours par l'emporter sur la force personnelle, et que cent pygmées ont raison d'un géant, Juancho, tout en rugissant, s'était peu à peu rapproché du toril, et là, se débarrassant par une brasque secousse des mains qui s'accrochaient à ses habits, il en ouvrit la porte, se précipita dans ce dangereux asile et s'y enferma, à peu près comme ce belluaire qui, poursuivi par des gardes de commerce, se réfugia dans la cage de ses tigres.
Les assaiUants essaimèrent de le forcer dans cette retraite ; mais la porte qu'ils tâchaient d'enfoncer se renversa tout à coup, et un taureau, chassé de son compartiment par Juancho, s'élança tête basse sur la troupe effrayée.
Les pauvres diables n'eurent que le temps bien juste de sauter par-dessus les barrières : l'un d'eux ne put éviter un large accroc à ses chausses.
« Diable ! dirent Argamasilla et Covachuelo, cela va devenir un siège dans les règles.
— Tentons un nouvel assaut. »
Cette fois, deux taureaux sortirent ensemble et fondirent sur les assaillants ; mais comme ceux-ci se dispersèrent avec la légèreté que donne la peur, les bêtes farouches, ne voyant plus d'ennemis
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humains, se tournèrent l'une contre l'autre, croisèrent leurs cornes, et, le mufle dans le sable, firent de prodigieux efforts pour se renverser.
Covachuelo cria à Juancho, en tenant avec précaution le battant de la porte :
«Camarade, vous avez encore cinq taureaux à lâcher; nous connaissons vos munitions. Après cela, il faudra vous rendre, et vous rendre sans capitulation. Sortez de votre propre mouvement, et je vous accompagnerai à la prison avec tous les égards possibles, sans menottes ni poucettes, dans un calesin à vos frais, et je ne ferai aucune mention sur le rapport de la résistance que vous avez faite aux agents de l'autorité, ce qui aggraverait votre peine ; suis- je gentil ? »
Juancho, ne voulant pas disputer plus longtemps une liberté qui lui était indifférente, se remit aux mains d'Argamasilla et de Covachuelo, qui le conduisirent à la prison de la ville avec tous les honneurs de la guerre.
Lorsque les clefs eurent fini de grincer dans les serrures, il s'étendit sur son grabat et se dit : « Si je la tuais ! ne songeant plus qu'il était au cachot. Oui, c'est ce que j'aurais dû faire le jour où j'ai trouvé Andrès chez elle. Ma vengeance eût été complète ; oh ! quelle atroce angoisse il eût soufferte en voyant sa maîtresse poignardée sous ses yeux ; faible, cloué au lit, ne pouvant la défendre ; car je ne l'aurais pas tué, lui ! je n'aurais pas commis cette faute ! Je me serais sauvé dans la montagne ou livré à la justice. Je serais tranquille, maintenant, d'une façon ou d'une autre. Pour que
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je puisse vivre, il faut qu'elle soit morte; pour qu'elle puisse vivre, H faut que je meure ; j'avais ma navaja à la main, un coup, et tout était fini; mais elle avait dans les yeux une lueiu: si flamboyante, eUe était si désespérément belle que je n'ai plus eu ni force, ni volonté, ni courage, moi qui fais baisser la paupière aux lions quand je les regarde dans leurs cages, et ramper les taureaux sur le ventre comme des chiens battus.
« Eh quoi ! j 'aurais déchiré son sein charmant ! fait sentir à son cœur le froid de l'acier, et ruisseler sur sa blancheur son beau sang vermeil ! Oh ! non, je ne commettrai pas cette barbarie. Il vaudrait mieux l'étouffer avec son oreiller, comme fait le nègre à la jeune dame de Venise dans la pièce que j'ai vue au théâtre del Circo. Mais pourtant, elle ne m'a pas trompé, elle ne m'a pas fait de faux serment ; elle a toujours été vis-à-vis de moi d'une froideur désespérante. C'est égal, je l'aime assez pour avoir droit de mort sur elle ! »
Telles étaient, à quelques variantes près, les idées qui occupaient Juancho dans sa prison.
Andrès revenait à la santé à vue d'œil ; il s'était levé, et, appuyé sur le bras de Mihtona, avait pu faire le tour de la chambre et aller respirer l'air à la fenêtre ; bientôt ses forces lui avaient permis de descendre dans la rue et d'aller chez lui faire les dispositions nécessaires pour son prochain mariage.
Sir Edwards, de son côté, s'était déclaré ; il avait demandé dans les règles la main de Feliciana Vasquez de los Rios à don Geronimo, qui la lui avait accordée avec empressement. Il s'occupait de
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la corbeille et faisait venir de Londres des robes et des parures d'une richesse fabuleuse et d'un goût exorbitant. Les cachemires, choisis dans la gamme jonquille, écarlate et vert-pomme, eussent défié les investigations de M. Biétry. Ils avaient été rapportés de Lahore, cette métropole de châles, par sir Edwards lui-même, qui possédait une ou deux fermes dans les environs ; ils étaient faits avec le duvet de ses propres chèvres : l'âme de Feliciana nageait dans la joie la plus pure.
Militona, quoique bien heureuse aussi, n'était pas sans quelques appréhensions ; elle avait peur d'être déplacée dans le monde où son union avec Andrès allait la faire entrer. Chez elle, une maîtresse de pension n'avait pas détruit l'ouvrage de Dieu, et l'éducation remplacé l'instinct ; elle avait le sentiment du bien, du beau, de toutes les poésies de l'art et de la nature, mais rien que le sentiment. Ses belles mains n'avaient jamais pétri l'ivoire du clavier ; elle ne hsait pas la musique, quoiqu'elle chantât d'une voix pure et juste ; ses connaissances littéraires se bornaient à quelques romances, et, si elle ne faisait pas de fautes en écrivant, il fallait en remercier la simphcité de l'orthographe espagnole.
« Oh ! se disait-elle, je ne veux pas qu' Andrès rougisse de moi. J'étudierai, j'apprendrai, je me rendrai digne de lui. Pour belle, il faut bien croire que je le suis, ses yeux me le disent ; et quant aux robes, j'en ai assez fait pour les savoir porter aussi bien que les grandes dames. Nous irons dans quelque retraite où nous resterons jusqu'à ce que la
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pauvre chrysalide ait eu le temps de déployer ses ailes et de se changer en papillon. Pourvu qu'il ne m'arrive pas quelque malheur ! ce ciel trop bleu m'effraye. Et Juancho, qu'est -il devenu ? Ne ferat-il pas quelque tentative insensée ?
— Oh ! pour cela, non, répondit la tîa Aldonza à cette réflexion de Militona achevée à haute voix. Juancho est en prison, comme accusé de meurtre sur la personne de M. de Salcedo, et, vu les antécédents du gaiUard, son affaire pourrait prendre mauvaise tournure.
— Pauvre Juancho ! je le plains maintenant. Si Andrès ne m'aimait pas, je serais si malheureuse ! »
Le procès de Juancho prenait une mauvaise tournure. Le fiscal présentait le combat nocturne sous forme de guet-apens et d'homicide, n'ayant pas donné la mort par cause indépendante de la volonté de Juancho. La chose ainsi considérée devenait grave.
Heureusement Andrès, par les expUcations et le mouvement qu'il se donna, réduisit l'assassinat à un simple duel, à une arme autre, il est vrai, que celle employée par les gens du monde, mais qu'il pouvait accepter, puisqu'il en connaissait le maniement. La blessure, d'ailleurs, n'avait rien eu de grave ; il en était parfaitement rétabh, et, dans cette quereUe, il avait eu, en quelque sorte, les premiers torts. Les résultats en avaient été trop heureux pour croire les avoir payés trop chers d'une égratignure.
Une accusation d'assassinat dont la victime se
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porte bien et plaide pour le meurtrier ne peut pas être soutenue longtemps, même par le fiscal le plus altéré de vindicte publique.
Aussi Juancho fut-il relâché au bout de quelque temps, avec le regret de devoir sa liberté à l'homme qu'il haïssait le plus sur terre, et dont, à aucun prix, il n'eût voulu recevoir un service.
En sortant de prison, il dit d'un air sombre :
« Maintenant, me voilà misérablement hé par ce bienfait. Je suis un lâche et un infâme, ou désormais cet homme est sacré pour moi. Oh ! j'aurais préféré aller aux galères ; dans dix ans, je serais revenu et me serais vengé. 0
A dater de ce jour, Juancho disparut. Quelques personnes prétendirent l'avoir vu galoper du côté de l'Andalousie sur son cheval noir. Le fait est qu'on ne le rencontra plus dans Madrid.
Mihtona respira plus à l'aise ; elle connaissait assez Juancho pour ne plus rien craindre de sa part.
Les deux mariages se firent en même temps et à la même éghse. Militona avait voulu faire ellemême sa robe de mariée : c'était son chef-d'œuvre ; on l'aurait dite taillée dans les feuilles d'un hs ; elle était si bien faite, que personne ne la remarqua.
FeHciana avait une toilette extravagante de richesse.
En sortant de l'éghse, tout le monde disait de FeHciana : « Quelle belle robe ! » et de JMihtona : « Quelle charmante personne I »
Non loin de l'ancien couvent de Santo-Domingo, dans le quartier de l'Antequerula de Grenade, sur le penchant de la colline, s'élevait une maison d'une blancheur étincelante, qui brillait comme un bloc d'argent entre le vert foncé des arbres qui l'entouraient.
Par-dessus les murailles du jardin débordaient, comme d'une urne trop pleine, de folles guirlande?^^ de vigne et de plantes grimpantes qui retombaient en larges nappes du côté de la rue.
A travers la grille de la porte, on apercevait d'abord une espèce de péristyle, orné d'une mosaïque de cailloux de différentes couleurs, ensuite, une cour intérieure, un patio, pour nous servir de l'expression propre, une architecture évidemment moresque.
Ce patio était entouré de sveltes colonnes de marbre blanc d'un seul morceau, de la plus gracieuse proportion, dont les chapiteaux, d'un corinthien capricieux, portaient, entremêlées à leurs volutes, des inscriptions en lettres arabes fleuries, où brillaient encore quelques restes de dorure.
Sur ces chapiteaux retombaient des arcs évidés
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en cœur, pareils à ceux de l'Alhambra, qui formaient sur les quatre faces de la cour une galerie couverte. Au milieu, dans un bassin bordé de vases de fleurs et de caisses d'arbustes, grésillait un mince jet d'eau qui couvrait de perles les feuilles lustrées, et semblait chuchoter, de sa voix de cristal, quelque amoureux secret à l'oreille des myrtes et des lauriers-roses.
Un tendido de toile plafonnait la cour et en faisait comme un salon extérieur où régnaient une ombre transparente et une fraîcheur déhcieuse.
Au mur était accrochée une guitare et, sur un canapé de crin, traînait un large chapeau de paille, orné de rubans verts.
Tout homme, en passant par cette me et en jetant l'œil dans cet intérieur, quelque mauvais observateur qu'il fût, n'eût pu manquer de dire : « Là vivent des gens heureux. » Le bonheur illumine les maisons et leur donne une physionomie que n'ont pas les autres. Les murailles savent sourire et pleurer ; elles s'amusent ou elles s'ennuient ; elles sont revêches ou hospitahères, selon le caractère de l'habitant qui leur sert d'âme : celles-ci ne pouvaient être animées que par de jeunes amants ou de nouveaux époux.
Puisque la grille n'est pas fermée, poussons-la et pénétrons dans l'intérieur.
Au fond du patio, une autre porte, ouverte aussi, nous donnera entrée dans un jardin qui n'est ni français ni anglais, et dont le type n'existe qu'à Grenade ; une \Taie forêt vierge de myrtes, d'orangers, de grenadiers, de lauriers-roses, de
jasmins d'Espagne, de pistachiers, de sycomores, de térébinthes, dominée par quelques cyprès séculaires s'élevant silencieusement dans le bleu du ciel, comme une pensée de mélancolie au milieu de la joie.
A travers ces fouillis de fleurs et de parfum s'élançaient en fusées d'argent les eaux du Darro, amenées du sommet de la montagne par les merveilleux travaux hydrauliques des Arabes.
Des plantes rares s'épanouissaient en gerbe dans de vieux vases moresques, aux ailes découpées à jour, au galbe plein de sveltesse, historiés de versets du Coran.
Mais ce qu'il y avait de plus remarquable était une allée de lauriers aux troncs polis, aux feuilles métalliques, le long de laquelle régnaient deux bancs à dossiers et à sièges de marbre, et couraient deux niisseaux d'une eau diamantée dans une rigole d'albâtre.
Au bout de cette allée, sur le pavé de laquelle le prodigue soleil de l'Andalousie pouvait à peine jeter quelques ducats d'or à travers le réseau serré des feuilles, s'élevait un petit bâtiment de forme élégante, une espèce de pavillon, de ceux qu'on appelle à Grenade tocador ou mirador, et d'où l'on jouit d'une vue étendue et pittoresque.
L'intérieur du tnirador était un bijou de ciselure moresque. La voûte, de celles que les Espagnols désignent sous le nom de media-naranja (demiorange), offrait une si prodigieuse comphcation d'arabesques et d'ornements, qu'elle semblait plutôt un madrépore ou un gâteau d'abeilles que
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l'œuvre de la patience humaine ; les grottes à cristallisations offrent seules cette abondance de stalactites sculptées.
Au fond, dans le cadre de marbre de la fenêtre, qui s'ouvrait sur un abîme, étincelait le plus splendide tableau qu'il soit donné à l'œil humain de contempler.
Sur les premiers plans, à travers un bois de lauriers énormes, parmi des rochers de marbre et de porphyre, le Genil accourait, par sauts et par bonds, de la Sierra, et se dépêchait d'aller retrouver Grenade et le Darro ; plus loin, s'étendait la riche Vega avec sa végétation opulente, et, tout au fond, mais si près qu'il semblait qu'on pût les toucher, s'élevaient les montagnes de la Sierra-Nevada.
Dans ce moment, le soleil se couchait et teignait les cimes neigeuses d'un rose à qui rien ne peut se comparer : un rose tendre et frais, lumineux et vivant, un rose idéal, divin, d'une nuance introuvable ailleurs qu'au paradis ou à Grenade ; un rose de vierge écoutant pour la première fois un aveu d'amour.
Un jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un près de l'autre au balcon, admiraient ensemble ce subhme spectacle ; le bras du jeune homme reposait sur la taille de la jeune femme, avec le chaste abandon de l'amour partagé.
Après quelques minutes de contemplation silencieuse, la jeune femme se releva et fit voir un visage charmant, qui n'était autre, comme nos lecteurs l'ont sans doute deviné, que celui de M™® Andrès de Salcedo, ou Militona, si ce nom,
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sous lequel ils l'ont connue plus longtemps, leur
plaît davantage.
Il n'est pas besoin de dire que ce jeune homme était Andrès,
Aussitôt le mariage conclu, Andrès et sa femme étaient partis pour Grenade, où il possédait une maison venant d'héritage d'un de ses oncles. Feliciana avait suivi sir Edwards à Londres. Chaque couple cédait ainsi à son instinct : le premier cherchait le soleil et la poésie, le second la civiUsation et le brouillard.
Ainsi qu'elle l'avait dit, MiHtona n'avait pas voulu entrer tout de suite dans le monde, où son union avec Andrès lui donnait droit de tenir un rang ; elle aurait craint de faire rougir Andrès par quelque charmante ignorance ; et, dans cette heureuse retraite, elle était venue oubher les étonnements naïfs de la pauvreté.
Elle avait gagné singulièrement au phj'sique et au moral. Sa beauté, qu'on aurait pu croire parfaite, avait augmenté. Quelquefois, dans l'ateher d'un grand sculpteur, on voit une statue admirable qui vous semble finie, mais l'artiste trouve encore moyen d'ajouter de nouvelles perfections à ce que l'on croyait achevé.
Il en était ainsi de la beauté de Militona ; le bonheur lui avait donné le suprême poli; mille détails charmants étaient devenus d'une délicatesse exquise par les recherches et les soins que permet la fortune. Ses mains, d'une forme si pure, avaient blanchi ; les quelques maigreurs causées par le travail et le souci du lendemain s'étaient
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comblées. Les lignes de son beau corps ondulaient plus moelleuses, avec la sécurité de la femme et de la femme riche. Son heureuse nature s'épanouissait en toute Hberté et jetait ses fleurs, ses parfums et ses fruits ; son esprit vierge recevait toutes les notions et se les assimilait avec une facihté extrême. Andrès jouissait du plaisir de voir naître, pour ainsi dire, dans la femme qu'il aimait, une femme supérieure à la première.
Au lieu du désenchantement de la possession, il trouvait chaque jour en M™^ de Salcedo une qualité nouvelle, un charme inconnu, et s'applaudissait d'avoir eu le courage de faire ce que le monde appelle une sottise, c'est-à-dire d'épouser, étant riche, une jeune fille sage, admirablement belle et passionnément amoureuse de lui.
Ne devrait -ce pas être pour les gens qui ont de la fortune une espèce de devoir de retirer de l'ombre et de la misère les belles filles vertueuses, les reines de beauté sans royaume, et de les faire monter sur le trône d'or qui leur est dû ?
Rien ne manquait à la féhcité d 'Andrès et de MiHtona. Seulement elle pensait quelquefois au pauvre Juancho, dont personne n'avait plus entendu parler ; elle aurait bien voulu que son bonheur ne fît le désespoir de personne, et l'idée des souffrances éprouvées par ce malheureux la troublait au miheu de sa joie : « Il m'aura sans doute oubhée, se disait-elle comme pour s'étourdir ; il sera allé dans quelque pays étranger, loin, bien loin. »
Juancho avait-il, en effet, oubUé Militona?
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La chose est douteuse. Il n'était pas si loin que le pensait la jeune femme ; car, au moment où elle s'abandonnait à cette pensée, si eUe eût regardé à la crête du mur, du côté du précipice, elle eût vu, à travers le feuillage, scintiller une pruneUe fixe, phosphorescente comme ceUe d'un tigre, qu'elle eût reconnue à son éclat.
« Veux-tu venir faire notre promenade au Généralife ? dit Andrès à M°^^ de Salcedo, respirer les parfums amers des lauriers-roses et entendre miauler les paons sur les cyprès de Zoraïde et de Chaîne-des-Cœurs ?
— Il fait encore bien chaud, mon ami, et je ne suis pas habillée, répondit la jeune femme.
— Comment ! tu es charmante avec ta robe blanche, ton bracelet de corail, et la fleur de grenade qui éclate à ton oreUle. Jette une mantille là-dessus, et les rois maures seront capables de ressusciter, quand tu traverseras l'Alhambra. »
MUitona sourit, ajusta les plis de sa mantille, prit son éventail, cet inséparable compagnon de la femme espagnole, et les deux époux se dirigèrent du côté du Généralife, situé, comme chacun sait, sur une éminence reUée à ceUe que couronnent les tours rouges de l'Alhambra par un ravin, le plus pittoresque qui soit au monde, et où serpente un sentier bordé d'une végétation luxuriante dans lequel nous devancerons de quelques pas M. et M™® de Salcedo, qui s'avancent lentement sous la voûte de feuillage en se tenant par le bout de la main et en balançant leurs bras comme des enfants joueurs.
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Derrière le tronc de ce figuier, dont les feuilles vertes et sombres font comme une nuit sur le sentier qui s'étrangle, est-ce une erreur ? Il nous semble avoir vu luire comme le canon d'une arme à feu, comme l'éclair de cuivre d'un tromblon qui s'abaisse.
Un homme est couché à plat ventre dans les lentisques et les azeroliers, comme un jaguar à l'affût de sa proie et qui mesure en pensée le saut qu'il doit faire pour lui tomber sur les épaules : c'est Juancho, qui vit depuis deux mois à Grenade, caché dans les tanières des troglodytes des Gitanos, creusées le long des escarpements de Monte- Sagrado, où sont les caves des martyrs. Ces deux mois l'ont vieilli de dix ans ; il a le teint noir, les joues creuses, les yeux ardents, comme un homme que dévore une pensée unique : cette pensée est celle de tuer Militona !
Vingt fois déjà, car il rôde sans cesse autour d'elle, invisible et méconnaissable, épiant l'occasion, il aurait pu mettre à exécution son projet mais toujours au moment, le cœur lui avait manqué.
En venant à son embuscade, car il avait remarqué que tous les jours, à peu près à la même heure, Andrès et Militona passaient par ce chemin, il s'était juré par les serments les plus formidables d'accomplir sa funeste résolution et d'en finir une fois pour toutes.
Il était donc là, son arme chargée à côté de lui, ( piant, écoutant les bruits de pas dans le lointain, se disant pour raison suprême et dernier encouragement au meurtre :
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« Elle a tué mon âme, je puis bien tuer son corps ! »
Un son de voix rieuses et claires se fit entendre au bout du sentier.
Juancho tressaillit et devint livide ; puis il arma le chien du tromblon.
« N'est-ce pas, disait Militona à son mari, on dirait le sentier qui mène au paradis terrestre ; ce ne sont que fleurs et parfums, chants d'oiseaux et rayons... Avec un chemin pareil, on serait fâché d'arriver même au plus bel endroit ! »
Elle était, en disant ces mots, parvenue près du figuier fatal.
<( Qu'il fait bon, qu'il fait frais ici ! Je me sens toute légère, toute heureuse. »
La gueule du tromblon invisible était orientée parfaitement dans la direcùon de sa tête, qui n'avait jamais été plus rose et plus souriante.
« Allons, pas de faiblesse, murmura Juancho en mettant le doigt sur la gâchette de la détente. Elle est heureuse, elle vient de le dire, jamais moment ne fut plus favorable. Qu'elle meure sur cette phrase ! »
C'en était fait de Militona : la bouche du tromblon, caché par le feuillage, touchait presque à son oreille ; une seconde de plus, et cette tête charmante allait voler en éclats, et toute cette beauté ne former qu'un mélange de sang, de chair et d'os broyés.
Au moment de briser son idole, le cœur de Juancho se gonfla ; un nuage passa sur ses yeux ; cette hésitation ne dura que l'espace d'un éclair,
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mais elle sauva M"*^ de Salcedo, qui ne sut jamais <:[uel péril elle avait couru, et qui acheva sa promenade au Généralife avec la plus parfaite tranquillité d'esprit.
«Allons, décidément, je suis un lâche, dit Juancho en s' enfuyant à travers les broussailles ; je n'ai de courage que contre les taureaux et les hommes. »
Quelque temps après, la renommée se répandit d'un torero qui faisait des prodiges d'adresse et de valeur ; jamais on n'avait vu une témérité pareille : il disait venir d'Amérique, de Lima, et, en ce moment, donnait des représentations à Puerto de Santa Maria.
Andrès, qui se trouvait avec sa femme à Cadix, où il avait été dire adieu à un ami en partance pour Manille, eut le désir, bien naturel pour un aficionado comme lui, d'aller voir ce héros tauromachique ; Militona, quoique douce et sensible, n'était pas femme à refuser une semblable proposition, et tous deux descendirent sur la jetée, afin de prendre le bateau à vapeur qui fait la traversée de Cadix à Puerto, ou, à son défaut, une de ces petites barques qui ont un œil ouvert, peint de chaque côté de leur t'aille-mer, ce qui donne à leur proue une apparence de visage humain des plus singulières.
Il régnait sur le port une activité et un mouvement extraordinaires ; les patrons des barques s'arrachaient les pratiques et passaient alternativement des flatteries aux menaces ; les cris, les jurons, les quolibets croisaient leurs feux roulants.
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et, de minute en minute, un esquif, livrant au vent sa voile latine, était emporté comme une plume de cygne sur le bleu cristal de la rade.
Andrès et Militona prirent place à la poupe de l'une d'elles, dont le patron fredonnait gaiement, en tendant le coude à la jeune femme pour la faire monter à son bord, le vers de la chanson des taureaux de Puerto :
Levez un peu ce petit pied !
Cadix présente un aspect admirable du côté de la mer, et mérite tout à fait les éloges que Byron lui adresse dans ses strophes. On dirait une ville d'argent posée entre deux coupoles de saphir : c'est la patrie des belles femmes, et ce n'est pas faire un médiocre éloge de MiHtona que de dire qu'elle y était regardée et suivie sur l'Alameda de plusieurs attentifs.
Aussi, c'est qu'elle était adorable avec sa mantille de dentelles blanches, sa rose dans les cheveux, son mouchoir de col assujetti aux épaulettes par deux camées, son corsage garni de passementeries et de franges aux poignets et aux entournures, sa jupe aux larges volants, ses bas à jour plus minces que des toiles d'araignées, enfermant une jambe faite au tour, ses jolis souliers de satin chaussant le pied le plus mignon du monde et dont on eût pu dire, ci'mme dans la chanson espagnole : « Si la jambe est une réalité, le pied est une illusion. 0
En changeant de fortune, MiHtona avait conservé son amour pour les modes et les usages
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espagnols ; elle ne s'était faite ni Française ni Anglaise, et, quoiqu'elle pût avoir des chapeaux aussi jaune-soufre que qui que ce soit dans la Péninsule, elle n'abusait pas de cette facilité. Le costume que nous venons de décrire montre qu'elle s'inquiétait assez peu des modes de Paris.
Cette population vêtue de couleurs brillantes, car le noir n'a pas encore envahi tout à fait l'Andalousie, qui fourmillait sur la place ou s'attablait à l'auberge de Vista-Alegre et dans les cabarets voisins en attendant la course, formait un spectacle des plus gais et des plus animés.
Aux mantilles se mêlaient ces beaux châles écarlates et posés sur la tête, qui encadrent si bien les visages d'une pâleur mate des femmes de Puerto de Santa Maria et de Xérès de la Frontera.
Les majos, laissant pendre un mouchoir de chacune des poches de devant de leur veste, se dandinaient et prenaient des poses en s'appuyant sur leur vara, espèce de canne bifurquée, ou s'adressaient des andaluçades dans leur patois désossé et presque entièrement composé de voyelles.
L'heure de la course approchait, et chacun se dirigeait du côté de la place en racontant des merveilles du torero, qui, s'il continuait et n'était pas embroché subitement tout vif, ne tarderait pas à dépasser Montés lui-même, car il avait certainement tous les diables au corps.
Andrès et Militona s'assirent dans leur loge, et la course commença.
Ce fameux torero était vêtu de noir ; sa veste, toute garnie de jais et d'ornements de soie, avait
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une richesse sombre en harmonie avec la physionomie farouche et presque sinistre de celui qui la portait ; ' une ceinture jaune tournait autour de ses flancs maigres ; dans cette charpente, il n'y avait que des muscles et des os.
Sa figure brune était coupée de deux ou trois rides tracées plutôt par l'ongle tranchant d'un souci que par le soc des années ; car, bien que la jeunesse eût disparu de ce masque, l'âge mûr n'y avait pas mis son empreinte.
Ce visage, cette tournure ne semblaient pas inconnus à Andrès ; mais cependant il ne pouvait démêler ses souvenirs.
Militona n'avait pas hésité un seul instant. Malgré son peu de ressemblance avec lui-même, elle avait tout de suite reconnu Juancho !
Ce profond changement opéré en si peu de temps l'effraya, en lui montrant quelle passion terrible était celle qui avait ravagé à ce point cet homme de bronze et d'acier.
Elle ouvrit précipitamment son éventail pour cacher sa figure et se jeter en arrière, en disant à Andrès d'une voix brève : « C'est Juancho. »
Mais elle s'était reculée trop tard, le torero l'avait vue ; il lui fit de la main comme une espèce de salut.
« Tiens, c'est Juancho, reprit Andrès ; le pauvre diable est bien changé, il a vieilli de dix ans. Ah ! c'est lui qui est la nouvelle épée dont on p^rle tant ; il a repris le métier.
■ — Mon ami, allons-nous-en, dit INIilitona à son mari ; je ne sais pourquoi, je me sens toute trou-
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blée ; il me semble qu'il va se passer quelque chose de terrible.
— Que veux-tu qu'il arrive, répondit Andrès, si ce n'est les chutes de picadores et les éventrements de chevaux obhgatoires ?
— Je crains que Juancho ne fasse quelque extravagance, ne se laisse aller à quelque acte de fureur.
— Tu as toujours ce méchant coup de navaja sur le cœur. Si tu savais le latin, et heureusement tu l'ignores, je te dirais que cela ne peut arriver, d'après la loi, non bis in idem. D'ailleurs, ce brave garçon a dû avoir le temps de se calmer. »
Juancho fit des prodiges ; il agissait comme s'il eût été invulnérable à la façon d'Achille ou de Roland ; il prenait les taureaux par la queue et les faisait valser ; il leur posait le pied entre les cornes et les franchissait d'un saut ; il leur arrachait les devises, se plantait droit devant eux, et se Uvrait avec une audace sans exemple aux plus dangereux manèges de cape.
Le peuple, enthousiasmé, applaudissait avec frénésie et disait qu'on n'avait jamais vu course pareille depuis le Cid Campeador.
La quadrille des toreros, électrisés par l'exemple, semblait ne plus connaître aucun péril. Les picadores s'avançaient jusqu'au miheu de la place ; les banderillos posaient leurs flèches entourées de découpures de papier, sans en manquer une. Juancho secondait tout le monde à temps, savait distraire la bête farouche et l'attirer sur lui. Le pied avait ghssé à un chulo, et le taureau allait lui
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ouvrir le ventre, si Juancho ne l'avait fait reculer au péril de sa vie.
Toutes les estocades qu'il donnait étaient portées de haut en bas, entre les épaules de la bête, entrées jusqu'à la garde, et les taureaux tombaient foudroyés à ses pieds, sans que le cachetero ait eu besoin de venir terminer leur agonie avec son poignard.
« Tudieu, disait Andrès, Montés, le Chiclanero, Arjona, Labi et les autres n'ont qu'à se bien tenir ; Juancho les dépassera tous, si ce n'est déjà fait. »
Mais une semblable fête ne devait pas se renouveler ; Juancho atteignit cette fois aux plus hautes subhmités de l'art ; il fît des prodiges qu'on ne reverra plus. Mihtona elle-même ne put s'empêcher de l'applaudir ; Andrès trépignait ; le délire était au comble, des exclamations frénétiques saluaient chaque mouvement de Juancho.
On lâcha le sixième taureau.
Alors il se passa une chose extraordinaire, inouïe ; Juancho, après avoir ménagé supérieurement le taureau et fait des passes de muleta inimitables, prit son épée, et au heu de l'enfoncer dans le col de l'animal, comme on s'y attendait, la jeta en l'air avec tant de force qu'elle fut se planter dans la terre en pirouettant à vingt pas de lui.
« Que va-t-il faire ? s'écria-t-on de toutes parts. Ce n'est pas du courage, c'est de la foUe ! quelle nouvelle invention est-ce là ? Va-t-il tuer le taureau en lui donnant une croquignole sur le nez ?... »
Juancho lança sur la loge où se trouvait Mihtona un regard ineffable où se fondaient tout son amour
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et toutes ses souffrances, et resta immobile devant le taureau.
L'animcd baissa la tête. La corne entra tout entière dans la poitrine de l'homme et en sortit rouge jusqu'à la racine.
Un colossal cri d'horreur, composé de dix mille voix, monta vers le ciel.
Militona se renversa sur sa chaise, pâle comme une morte. Pendant cette minute suprême, elle avait aimé Juancho.
TA marquise de Champrosé est à sa toilette ; ses 1 y femmes raccommodent. Le galant édifice de sa coiffure touche à sa fin. Des houppes de cygne s'échappe un nuage de poudre à la maréchale dont la marquise préserve ses yeux en tenant cachée sa charmante figure dans un cornet de maroquin vert -pomme, au grand désespoir de M. l'abbé, qui proteste contre cette éclipse.
Enfin l'opération est terminée ! Les cheveux blond cendré de la marquise, relevés, en hérisson sur le sommet de la tête, érêpés en neige sur chaque face, ont disparu sous cette poussière blanche qui s'aUie si bien aux tons de pastel de sa peau. Un long repentir, faiblement bouclé, descend le long de son col et vient jouer sur sa poitrine un peu découverte.
M"^^ de Champrosé abaisse le fatal cornet, et son joli visage, frais comme une rose pompon, apparaît dans tout son éclat ; l'abbé ne se sent pas d'aise, il s'est levé brusquement de la duchesse où il était étendu et papillonne dans la chambre.
Dans sa joie, il heurte les meubles, renverse
les porcelaines, gêne les femmes, fait japper le petit chien et glapir le sapajou effrayés de sa turbulence ; il jette au loin le malencontreux cornet, qu'il appelle l'éteignoir des grâces, et va se placer au bon point pour détailler les charmes de la marquise.
« Au vrai, marquise, dit l'abbé dans son enthousiasme, cette coiffure vous sied à ravir ; les Amours ont pétri votre teint, et vous avez aujourd'hui les yeux d'un lumineux particulier.
— Vous trouvez, l'abbé ? répond la marquise en minaudant et en jetant un coup d'oeil à sa glace, entourée de dentelles, posée sur sa toilette ; cependant j'ai passé une nuit affreuse et j'ai une migraine horrible.
— Je souhaiterais à la baronne de ces migraineslà, qui vous mettent la joue en fleur et vous font plus fraîche qu'Hébé : la vraie migraine a l'œil battu et le teint plus jaune qu'un coing, et je m'inscris en faux contre la vôtre.
— Eh bien ! soit, je n'ai pas eu la migraine, mais j'ai eu des vapeurs.
— Par la cerise de votre bouche, par les roses de vos pomm.ettes, par le brillant humide de vos prunelles, je soutiens que vous allez au mieux et que vos vapeurs sont de pures chimères.
— L'abbé, vous êtes d'une barbarie insoutenable. Je suis mourante, et vous me brutalisez de compliments à brûle-pourpoint sur ma fraîcheur et mon air de santé. Allons, dites-moi tout de suite que je suis potelée et rougeaude ; comparez-moi à quelque divinité mythologique de plafond qui a
des joues de pommes d'api et des appas de nourrice.
— Là, là, ne vous fâchez point : j'avais mal vu et vous admirais d'habitude et de confiance. Je m'aperçois, en effet, que vous avez une mine d'enterrement et'de lendemain de bal. Allons, tendezmoi votre petite main blanchette, que je vous tâte le pouls ; je me pique un peu de médecine, et je donne des avis qui ne sont pas à mépriser. »
D'un air languissant qui fait un contraste parfait avec les lis et les roses de son teint, M"^^ de Champrosé tend à l'abbé, qui le prend délicatement entre le pouce et l'index, un joli bras fait au tour, qui sort d'un jabot de dentelle.
L'abbé paraît écouter et compter les pulsations avec une attention profonde, et si sa bonne figure rebondie, où le rire a creusé deux fossettes, pouvait se prêter à une expression grave, il eût semblé sérieux en ce moment.
La marquise le regarde, émue, retenant sa respiration, de l'air de quelqu'un qui attend son arrêt.
« Êtes-vous convaincu maintenant ? dit-elle en voyant la mine pleine de componction de l'abbé.
— Hem ! hem ! fit l'abbé, voilà un pouls qui ne dit rien de bon : cette gentille veine bleue ne se comporte pas bien sous mon pouce ; elle est capricante en diable.
— Serais-je grièvement malade ? soupira la marquise.
— Oh ! non pas, répliqua l'abbé d'un ton rassurant, il ne s'agit pas ici de ces grosses maladies.
comme rhumes, fièvres ou fluxions de poitrine, qui regardent Tronchin ou Bordeu, mais je vous soupçonne véhémentement d'avoir le moral affecté.
— Le moral, c'est cela ! s'écria la marquise, enchantée d'être si bien comprise.
— Il y a là-dessous quelque peine de cœur, continua l'abbé, et Cupidon a fait des siennes. Ce petit dieu malin ne respecte pas toujours les marquises. »
A cette assertion, M^^ de Champrosé prit un air suprêmement dédaigneux et dit à l'abbé :
« Des peines de cœur, fi donc ! Me prenez- vous pour quelqu'un de bas lieu, ou bien ai-je l'air d'une grisette amoureuse ?
— Ce n'était qu'une supposition ; je la retire.
— J'ai peur que vous ne voyiez depuis quelque temps mauvaise compagnie, et que vous ne donniez dans la fréquentation des bourgeois, pour m'accuser de pareilles choses.
— Peut-être le veuvage vous pèse-t-il, et avezvous de ces mélancoHes qui viennent d'être seule le soir dans un vaste hôtel ?
-r Décidément votre esprit est en baisse, dit la marquise en modulant un petit éclat de rire clair, argentin, vibrant, plein d'une naïve insolence de grande dame.
— Alors qu'avez-vous donc, car les diagnostics me trompent et ma science est en défaut ?
— Je m'ennuie ! » répond la marquise avec un air d'accablement et en se laissant aller sur son fauteuil,
A ce mot, la figure de Fabbé prit une expression
d'étonnement extrême : ses fossettes se comblèrent, et ses yeux restèrent fixés sur M"^^ de Champrosé, pleins d'inquiétude et d'interrogation. Le dixhuitième siècle ne s'ennuyait pas avec ses magots, ses porcelaines, ses trumeaux tarabiscotés, ses petits soupers, ses faciles conquêtes, ses couplets égrillards, ses gouaches libertines, ses sofas, ses tabatières, ses nymplies, ses carlins et ses philosophes.
Il n'avait guère le temps de s'attrister, ce joyeux dix-huitième siècle ! Aussi le mot de la marquise consterna-t-il l'abbé et lui parut-il incompréhensible.
« Qu'une marquise riche de deux cent mille livres de rente, et charmante, veuve à dix-huit ans du mari que voilà, fit l'abbé en tendant la main vers un pastel oval où grimaçait, sous le harnois du dieu Mars, une figure jaune, sèche, ridée et plus que sexagénaire, dise qu'elle s'ennuie, cela manque de toute vraisemblance.
— Cela est pourtant...
— Vous dont l'existence coule parmi les ris, les jeux et les plaisirs, vous ennuyer !
— Que pourrai-je faire pour sortir d'un état si funeste ?
— Si vous changiez votre sapajou contre un ouistiti, et votre carlin contre un gredin ?
— C'est une idée que vous me donnez là ; j'essayerai ; mais j'ai bien peur que ce moyen ne me suffise pas.
— A votre place, je renouvellerai la tenture de ce cabinet ; le bleu a quelque chose de trop lan-
goureux qui pousse à la rêverie ; une nuance plus égayée convieadrait mieux à la situation de votre âme : rose tendre, par exemple ?
— Oui, rose tendre glacé d'argent, cela me tirerait un peu de mes idées noires ; je manderai mon tapissier. En attendant, trouvez-moi quelque chose qui m'amuse.
— Voulez- vous que je vous fasse la lecture ? la table est couverte de brochures, de livres et d'ana de toutes sortes d'auteurs. Ce n'est pas que je fasse le moindre cas de ces grimauds, de ces gratte-papier ; mais quelquefois, parmi les saugrenuités que ces espèces tirent de leurs cervelles biscornues, il se trouve des drôleries dont on peut rire sans conséquence. Voici le Grelot, l'Écumoire, les Matines de Cythère, dit l'abbé en feuilletant les volumes. Vous plairait-il d'entendre le discours où la fée Moustache, métamorphosée en taupe par la rancune du génie Jonquille, énumère à Tanzaï et à Néadamé les perfections du prince Cormoran, son amoureux ? C'est un beau morceau. »
La marquise de Champrosé fit un signe d'assentiment, s'arrangea dans sa bergère, allongea sur un tabouret ses petits pieds chaussés de mules qu'une Chinoise n'eût pas trouvées trop grandes, et parut résignée à l'audition du chef-d'œuvre.
L'abbé commença le panégyrique de Cormoran, par Moustache, d'un ton minaudier et supercoquentieux :
« C'était le plus beau danseur du monde. Personne ne faisait la révérence de meilleure grâce ; il devinait toutes les énigmes, jouait bien tous les
jeux, tant de force que d'adresse, depuis le troumadame jusqu'au ballon. Sa figure était charmante et empaquetée, si l'on peut le dire, dans les agréments les plus rares ; il savait accompagner de toutes sortes d'instruments une voix charmante qu'il avait.
« Outre les talents que je viens de nombrer, il faisait joliment les vers. Sa conversation enjouée et sérieuse satisfaisait également par ses grâces et sa solidité. Austère avec la prude, libre avec la coquette, mélancolique avec la tendre, il n'y avait pas à la cour une dame dont il n'excitât la jalousie.
« La supériorité de son esprit ne le rendait pas insociable ; complaisant avec finesse, il savait se plier à tout ; il possédait mieux que pas un le jargon brillant, et il n'y avait personne qui ne fût comblé de l'entendre ; et, quoique cet être farouche, intitulé de bon sens, n'agît pas toujours civilement avec ce qu'il disait, l'élégance insoutenable de ses discours faisait qu'il n'y perdait rien, ou que le bon sens caché derrière une multitude miraculeuse de mots placés au mieux aurait paru d'une insipidité affadissante à ses sectateurs les plus absurdes, s'il eût été vêtu moins légèrement. »
Un imperceptible bâillement, réprimé par politesse, contracta la m.âchoire de M"^^ de Champrosé, qui d'abord avait souri aux aimables qualités de Cormoran.
« En effet, continua l'abbé, la raison est vulgaire : elle paraît toujours ce qu'elle est ; elle craint de se noyer dans l'enjouement, et ne manque pas
i8o JEAN ET JEANNETTE
de faire un saut en arrière quand une idée singulièrement tournée se présente ou qu'une imagination lumineuse se place commodément dans le cœur.
« Après cela, si elle triomphe, c'est d'une façon si insultante pour l'humanité, l'amour-propre le mieux élevé y trouve tant de décri, y perd tant de ses grâces, prend si mauvaise opinion de lui-même, qu'il faudrait qu'il fût bien ridicule pour ne pas lui rompre en visière.
— Grâce ! abbé, dit la marquise, en laissant voir toutes ses belles dents blanches dans un bâillement coquet. Ce que vous lisez là est sans doute le plus joli du monde, mais je n'y saurais rien comprendre et n'ai guère envie de m'y efforcer. »
Le volume fut replacé sur la table. On annonça des \àsites : le petit chevalier de Verteuil, le gros commandeur de Livry ; le financier Bafogne, un Midas qui n'avait pas d'oreilles d'âne, bien qu'il les méritât, et qui changeait en or tout ce qu'il touchait...
On s'accorda à trouver l'œil de M°^® de Champrosé légèrement battu et sa mine inquiétante, quoique toujours jolie ; seulement, le petit chevalier se récria et dit qu'il était déshonorant, pour la jeunesse française, qu'une charmante marquise se mourût d'ennui au milieu du joyeux règne de Louis XV le Bien-Aimé.
ïl fut décidé qu'une promenade serait de bon effet, et que l'air du boudoir, chargé de parfum d'ambre, portait aux nerfs, causait des vapeurs et faisait donner dans mille bizarreries que le grand air dissiperait infailliblement. Le chevalier
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promit d'être de la dernière folie ; le commandeur jura de ne point parler de ses conquêtes ; Bafogne prétendit qu'il comprendrait les turlupinades du chevalier en se les faisant répéter seulement trois fois ; quant à l'abbé, une affaire l'appelait ailleurs ; il devait retrouver la compagnie chez le garde, au pont tournant, où l'on dînerait en revenant du Cours-la-Reine, avant d'aller à l'Opéra.
Ce qui fut dit fut fait : l'on attela les quatre chevaux soupe de lait à la calèche Ulas tendre, vernie par Martin, qui, par sa coupe, représentait la conque de Vénus.
La marquise étala ses grâces languissantes sur les coussins de velours blanc. Le chevalier dit des choses de l'autre monde en termes d'une singularité piquante et d'un inattendu merveilleux : il déchira le tiers et le quart, la cour et la ville, raconta des histoires scandaleuses avec des détails d'une vivacité incroyable et juste assez gazés pour ne pas forcer la pudeur de la marquise à se réfugier derrière l'éventail.
Le commandeur allait commencer le récit d'une de ses bonnes fortunes avec une demoiselle de l'espalier, mais il s'arrêta à temps. Le financier ne fut que suffisamment stupide pour l'emploi.
Le cocher coupa toutes les voitures avec une insolence inouïe, et qui sentait son cocher de bonne maison, sûr de ses maîtres. Tout alla au mieux. Le garde s'était surpassé ; les mets furent déclarés exquis, et les vins de choix, par l'abbé, qui se piquait d'être gourmet et de ne laisser point surprendre sa religion en pareille matière.
A l'Opéra, les Indes galantes furent chantées avec moins de cris que d'habitude, grâce aux critiques de Jean- Jacques Rousseau, citoyen de Genève, qui avait tj^mpanisé dans ses écrits le urlo francese ; et les danseurs exécutèrent un ballet cil le sentiment de l'amour était peint par des attitudes voluptueuses, mais décentes, qui jetaient une douce langueur dans l'âme et arrivaient au cœur par le chemin des yeux •, et cependant, lorsque M°^® de Champrosé rentra chez elle, assez tard dans la soirée, elle s'ennuyait toujours !
La marquise avait-elle donc une de ces humeurs atrabilaires et sauvages, un de ces esprits insociables qui prennent tout au rebours et se forgent dans la solitude de lugubres chimères ?
On ne peut mieux née, et ayant toujours vécu dans r extrêmement bonne compagnie, débarrassée des préjugés gothiques d'une vertu ignoble qui l'eût empêchée de demander le bonheur au plaisir, M™^ de Champrosé ne donnait pas dans le travers des idées romanesques ; pourtant elle ne pouvait se dissimuler qu'elle connaissait d'avance les plaisanteries du chevalier et les ariettes des Indes galantes.
Bien des fois déjà elle était allée se promener au Cours-la-Reine en calèche découverte, précédée de son coureur Almanzor, Basque dératé et léger comme un cerf. Ce n'était pas non plus la première fois qu'elle soupait chez le garde, et, sans avoir l'esprit tourné aux nouveautés de mauvais goût, la marquise eût souhaité quelque divertissement d'un régal plus vif.
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Lorsque Justine vint pour mettre sa maîtresse au lit, elle lui trouva l'air excessivement abattu, et en femme de chambre favorite à qui la fidélité de ses services donne des droits à une certaine familiarité, elle hasarda quelques questions auxquelles la marquise répondit avec cette ouverture de cœur d'une personne qui souffre et se veut soulager de sa peine en la contant ; veuve depuis deux ans d'un homme pour qui l'extrême différence d'âge ne lui permettait d'avoir que du respect, la marquise de Champrosé, sans avoir eu personne en pied, s'était laissé faire la cour d'assez près, et peut-être Justine, si elle n'eût été la discrétion même, eût-elle pu affirmer que, si sa maîtresse ressemblait à quelque femme de l'antiquité, assurément ce n'était point à la belle Artémise, veuve de Mausole.
Après avoir écouté le récit des douleurs de sa maîtresse, Justine dit avec le ton le plus respectueux :
«n semble que madame n'a pas d'amant en ce moment-ci.
— Non, ma pau^•re Justine, répondit W^^ de Champrosé d'un air découragé.
— C'est la faute de madame, car les soupirants ne lui manquent pas, et j'en sais un tas des mieux situés qui font le pied de grue devant ses perfections.
— Oh ! sans doute, on n'est point encore laide à faire peur, dit la marquise en lançant un coup d'œiï à un trumeau de glace.
■ — Le chevalier de Verteuil est fou de madame.
— Combien de louis t'a-t-il donnés pour me le souffler dans le tuyau de l'oreille, à mon coucher ou à mon lever ?
— Madame sait que je suis le désintéressement même. La passion du chevalier me touche, voilà tout. Mais s'il ne plaît pas à madame, il y a encore le commandeur de Livry qui l'adore.
— Oui, il m'aime un peu plus que Rose ou la Désobry. Que le chevalier et le commandeur perdent la tête pour moi, cela m'est bien égal si je ne la perds pas pour eux.
« Je voudrais aim.er quelqu'un de jeune, de frais, de pur, de naïf, qui croie encore au sentiment et dont je sois la première flamme ; il m'ennuie de partager avec les filles d'Opéra et les impures !
— Ce que madame demande là est bien difficile, répondit Justine, pour ne pas dire impossible.
— Et pourquoi cela, Justine ?
— MM. les ducs, marquis, vicomtes et chevaUers n'ont pas les mérites qu'il faut pour aimer de la sorte que madame désire.
— Tu crois ?
— Oh ! j'en suis sûre ; les femmes se jettent à leur tête par vanité, coquetterie ou intérêt : ils ont leurs poches pleines de poulets, de miniatures et de tresses de cheveux, et puis, comme dit madame, l'Opéra est un lieu terrible pour la commodité des soupirs.
— Ainsi, à ton avis, Justine, les gens de qualité ne sont point capables d'une flamme au goût dont je la voudrais ?
— En aucune façon ; et, à moins que madame
i86 JEAN ET JEANNETTE
la marquise ne déroge, j'ai J^ien peur qu'elle ne
puisse se satisfaire l'imagination.
— Déroger ! y penses-tu, Justine ?
— Ce n'est point un conseil que je donne, c'est une réflexion que je fais.
— Je ne saurais descendre plus bas qu'un baron.
— Les barons manquent totalement de naïveté, et il y en a qui sont pires que des ducs.
— Eh bien ! je choisirai mon soupirant parmi les écuyers.
— Les écuyers se font si retors par les morales qui courent !
— Je ne puis cependant pas aimer un roturier.
— Un roturier seul vous aimera.
— Quelle folie étrange !
— L'amour est notre richesse, à nous gens de rien qui ne possédons ni titres, ni châteaux, ni carrosses, ni diamants, ni petites maisons au faubourg.
— Comme tu dis cela !
— Il faut nous en tenir à l'amour ; le plaisir est trop cher.
— Tu as donc un amoureux bien épris, bien tendre, bien fidèle ?
— Puisque madame le dit, je ne la démentirai pas.
— Sans doute quelque prince de la livrée, mon coureur Almanzor, ou Azolan, le chasseur du marquis ?
— Pardonnez -moi, madame ; des domestiques de grande maison deviennent presque aussi vicieux que des maîtres.
— Qui est-ce donc ?
— Un pauvre garçon très ordinaire, courtaud de boutique de son état, et qui n'a d'autre beauté qu'une santé vermeille, ni d'autre mérite que de m'aimer comme une bête.
— Cet amour-là est le bon. Que tu dois être heureuse !
— Oui, surtout les jours où madame n'a pas besoin de moi et m'accorde la permission de sortir. Ce soir, par exemple, si vous m'en donniez le congé, j'irais à un petit bal, au Moulin-Rouge, pour les noces de ma cousine.
— Est-elle jolie, ta cousine ?
— Comme un cœur ! Des yeux bleus, des cils longs comme le doigt et un air de rosière.
— Quelles gens y aura-t-il à ce bal ?
— Oh ! des gens très huppés, des bourgeois ayant pignons sur rue, des fils et des filles de marchands, des clercs d'huissier et de procureur ; il y aura un
* violon, un fifre et un tambourin ; on soupera, et le matin on ira cueillir des lilas dans les prés Saint- Gervais.
— Tu me donnes envie d'aller à ce bal, cela me distrairait. Quelle drôle de mine doivent avoir tous ces gens-là !
— Si cela pouvait amuser madame, rien ne serait plus aisé ; je lui mettrais un de mes costumes et la ferais passer pour une de mes amies.
« Avec mon fourreau et mon casaquin de poult de soie rayé rose et blanc, un fichu de linon, un chignon plat et un bavolet de dentelles, elle sera parfaitement déguisée et -cependant toujours belle.
i88 JEAN ET JEANNETTE
— Flatteuse... Et tu crois que tes habits m' iront bien?
— Nous sommes à peu près de même taille, seulement madame a le corsage plus fin que moi, mais avec un pli et deux épingles on arrangera cela. »
M™^ de Champrosé, éveillée par le piquant d'une fantaisie, n'était plus la femme nonchalante de tout à l'heure ; elle avait quitté son air languissant et ses poses endormies. Son œil brillait, sa petite narine rose frémissait.
Elle aidait elle-même Justine à tirer, sur sa jambe faite au tour, de fins bas gris de perle à coins rouges ; à chausser des souliers mignons ornés de petites boucles d'argent. Le savant édifice, élevé le matin avec tant de soin et de travail, fut démoli en quelques coups de peigne. M.^^ de Champrosé n'en fut pas moins jolie.
Le déshabillé de Justine se trouvait aller au mieux à la marquise : en ce temps-là, les femmes de* chambre, se modelant sur les soubrettes de comédie, se permettaient d'être aussi bien faites que leurs maîtresses, quelquefois mieux, ce qui n'était point le cas de Justine ; car M"^^ la marquise de Champrosé ne devait point ses charmes aux ressources mystérieuses d'une toilette savante.
Elle n'avait rien à cacher, rien à réparer, et restait jolie, même pour sa soubrette, à F encontre de ces héros qui n'en sont plus pour leur valet de chambre.
Justine envoya chercher une voiture de place qu'on fit approcher de la petite porte du jardin, et la marquise, bien emmitouflée d'une calèche
en taffetas gorge de pigeon dont le capuchon lui rabattait sur les yeux, s'élança joyeuse dans le char de louage, et le cocher fouetta les haridelles dans la direction du Moulin-Rouge, croyant emmener deux femmes de chambre allant en partie fine.
A PEU près à l'heure où M™^ de Champrosé venait de quitter son hôtel, déguisée en grisette endimanchée, un souper avait lieu chez la Guimard, célèbre sujet de l'Académie royale de musique et de danse.
Ce souper réunissait plusieurs seigneurs des plus beaux noms de France, qui ne dédaignaient pas de venir se délasser chez cette belle damnée, comme l'appelle M. de IMarmontel, de l'ennui que leur avait causé des sociétés plus décentes.
La salle à manger, décorée avec un goût qui faisait honneur à l'esprit de l'illustre impure, et une richesse qui faisait honneur à la magnificence de M. de S***, réunissait tout ce qu'un luxe déUcat peut mettre au service d'une élégance raffinée : les marbres les plus précieux avaient été rassemblés à grands frais pour en revêtir les lambris, ou des dorures placées à propos, mais sans cette surcharge qui sent son traitant et son financier, encadraient des peintures ajustées à la destination du lieu, et dues au pinceau moelleux et léger de M. Fragonard, l'élève des Grâces et le peintre ordinaire de Terpsichore ; de petits culs nus d'Amours fouettés de roses entassaient dans des corbeilles les dons de Cérès, de Bacchus et de Pomone ; l'un
d'eux même acceptait des mains d'Amphitrite différents poissons de couleurs variées, entre autres un homard qui lui pinçait le doigt et lui faisait faire la plus gentille grimace du monde ; des guirlandes de fleurs et de fruits d'une touche spirituelle autant que fraîche rattachaient entre eux ces médaillons auxquels leur auteur avait mis tous ses soins, par reconnaissance pour son aimable protectrice.
La table était servie avec une délicatesse inouïe : ce n'étaient que raretés, primeurs, mets exquis à profusion ; le vin d'Aï et de Sillery, ce vin vraiment français qui rit dans la fougère et semble pétiller de bons mots, refroidissait au milieu de la glace dans des urnes d'argent ciselées par Germain, et, fréquemment renouvelé, animait la gaieté des convives.
Des personnes moins habituées à de pareilles magnificences auraient oublié la bonne chère pour contempler le surtout, merveille de Clodion, où ce statuaire, qui excelle dans ces sortes d'ouvrages, s'était vraiment surpassé.
Ce surtout de bronze doré représentait l'histoire de la nymphe Syrinx poursuivie à travers les roseaux par le grand dieu Pan ; l'exemple du dieu libertin était suivi par une foule d'égipans, de satyres et de faunes qui agaçaient, lutinaient, embrassaient et renversaient les nymphes compagnes de Syrinx sur des joncs et des feuillées formant de jolis motifs d'ornement.
Ces figurines avaient une liberté dans l'exécution, une volupté dans les attitudes, une passion
dans les gestes qui les faisaient paraître vivantes, et décelaient chez le sculpteur un grand feu d'imagination et une facilité merveilleusement tournée aux choses de galanterie ; les nymphes surtout étaient charmantes ; leur pudeur, bien qu'effarouchée, n'avait rien d'outrageusement sauvage.
Dans son trouble, Syrinx faisait les trahisons les plus utiles aux charmes qu'elle essayait de cacher. Les roseaux et les herbages, se fermant ou s' ouvrant à propos, laissaient tout voir sans montrer rien.
Dans les figures de ces njmiphes, les connaisseurs prétendaient reconnaître les traits de plusieurs des beautés à la mode (cette supposition n'avait rien d'invraisemblable), et, dans les masques des satyres et des égipans, ceux de traitants, de financiers, et même de certains vieux seigneurs fort connus par leur luxure.
La société n'était pas des plus nombreuses, mais elle était choisie ; quatre ou cinq hommes, et à peu près autant de femmes, la composaient.
Comme nous l'avons dit, les hommes appartenaient au plus grand monde, aux familles les mieux situées à la cour ; quant aux femmes, c'étaient des impures, des damnées, des comédiennes, pour qui la scène n'était qu'un prétexte, car on ne sait pas pourquoi la bonne compagnie, lorsqu'elle veut se divertir, est forcée d'avoir recours à la mauvaise, ce qui ferait croire que le vice a plus d'agréments que la vertu, conclusion que doit réprouver la morale.
La Guimard présidait le souper avec cette grâce
spirituelle, cette volupté et ce feu qui faisaient d'elle la grande prêtresse du plaisir, religion qui comptait bien peu d'athées dans ce galant dixhuitième siècle.
Sa maigreur célèbre s'expliquait par l'entraînement de la danseuse, qui avait bien voulu sacrifier quelques-unes des rondeurs de la femme à la légèreté de son art : cette maigreur, qui n'avait rien de désagréable, ne se traduisait que par des élégances, des grâces et des finesses. Sa taille, dégagée d'appas superflus, s'enchâssait naturellement dans un corsage fluet comme le corps d'un papillon, dont sa jupe étincelante semblait former les ailes.
Sa main frêle et diaphane se jouait dans des bagues de diamants qu'une petite fille de dix ans n'eût pu mettre à son doigt.
Sa poitrine, intrépidement décolletée, étalait les plus délicieux néants, et l'on peut dire que jamais le rien ne fut plus joli.
Son col mince et blanc avait beaucoup de noblesse et lui faisait porter la tête comme un oiseau ou comme une fleur.
Ce qu'il avait fallu de millions jetés au vent et de fortunes absorbées pour arriver à cette ardente maigreur, on pouvait le supputer dans les yeux dévorants illuminés de fantaisies impossibles qui animaient cette figure, dont le fard rougissait, sans l'altérer, la pâleur délicate.
Beaucoup de femmes ont eu le goût du luxe et des plaisirs ; la Guimard en avait le génie.
Les trois autres avaient ce teint de pa-lel fait
d'un nuage rose et blanc veiné d'azur, cet œil en coulisse tout chargé de moquerie et de désir, ce nez irrégulier, ni grec, ni romain, plein de caprice et d'esprit ; cette bouche en cœur prête pour le baiser ou le sarcasme, ces fossettes où les Ris donnent l'hospitalité aux Amours, cette physionomie mobile, éveillée et piquante si bien en accord avec les mœurs, les arts et les modes du temps, et dont le type est aujourd'hui perdu.
Leur ajustement, de la plus charmante folie, plein de nœuds de rubans et de papillons, de pierreries et de fleurs, égayait les yeux par ses couleurs agréables et tendres, car, vu la saison, ces dames étaient en habit de printemps vert-pomme, rose et bleu de ciel ; la Guimard, seule, était en blanc, comme une vestale, sans doute par antiphrase ; il n'y avait de coloré dans toute sa personne que ses lèvres et le haut de ses pommettes.
Toute la lumière se concentrait sur elle et semblait la désigner comme reine de la fête.
M. Fragonard lui-même, s'il eût voulu faire un tableau de cette fête, n'eût pas autrement disposé les groupes et contrasté les nuances.
Certes, si l'on demandait à un jeune homme, et même à un homme d'âge mûr, s'il connaît un moyen plus agréable de tuer le temps que de faire un excellent souper dans une salle éclairée par un incendie de bougies, avec les plus gens d'esprit de la cour et les plus jolies femmes de l'Opéra et de la Comédie, il répondrait que non, et que rien n'est comparable au plaisir de porter des santés
à la plus belle avec du vin de Champagne, assis entre deux nymphes brillamment parées, dont le rire éclate et dont la joue rougit sur le fard, d'aise et de plaisir.
Eh bien ! ce divertissement paraissait très peu réjouir le vicomte de Candale, qui, renversé sur sa chaise, attendait, d'un air triste et nonchalant, que la mousse qui écumait dans le cornet de cristal de son verre se fût éteinte pour le porter à ses lèvres et répondre à la santé que la belle Guimard, debout et sa jolie main appuyée sur la table, venait de porter en ces termes :
« A M. le vicomte de Candale, autrement dit le Beau ténébreux.
— Oui, à la santé du nouvel Amadis des Gaules ! » crièrent en chœur les autres con^-ives en tendant leurs verres du côté du vicomte de Candale.
Le vicomte, après avoir choqué son verre avec celui de chaque con\àve, le vida silencieusement et le reposa près de lui.
« Ce cher vicomte, dit en souriant une jolie femme dont l'œil déjà vif était allumé par une touche de fard placée à propos sous la paupière ; ce cher vicomte, a-t-il reçu quelque mauvaise nouvelle ? Est-ce que, par hasard, l'oncle dont il hérite et qui paraissait sentir le ridicule qu'il y a de ne pas mourir à soixante et dix ans, aurait renvoyé ses médecins et se remettrait à vivre ?
— Tais-toi, Cidalise, reprit une grande fille en taffetas vert-pomme glacé d'argent et qui faisait avec sa voisine un contraste parfait ; M. de Caudale n'est point encore si bas percé qu'il en soit à soupirer après les héritages ; cet incomparable fils de famille mange à même sa légiame, et il a encore de quoi être aimé à l'Opéra pendant un lustre.
— Oh ! dit Cidalise, quand il n'aura plus d'argent on lui fera crédit et on l'aimera sur billets payables avec la dot de sa femme.
— Et moi, dit une blonde fort jolie en se penchant à l'oreille du vicomte avec un abandon voluptueux, je l'aimerai pour rien.
— C'est bien cher, Rosette, répondit Caudale en donnant une petite tape amicale sur l'épaule nue et frémissante de la jeune femme. Je préférerais, je crois, dans une extrémité pareille, déclarer ma flamme à Cidalise en engageant mes héritages futurs sur papier timbré ; mais rassurez-vous, je ne suis pas beaucoup plus ruiné qu'à l'ordinaire, et j'ai toujours quelques milliers de louis en réserve pour les choses inutiles.
— Alors, qu'avez- vous donc, Caudale ? dit la Guimard, intervenant dans la conversation ; vous êtes d'un morne inouï, et l'on ne vous reconnaît pas.
« Vous, d'habitude si vif aux reparties, vous donnez dans la gravité à faire peur, et vous vous tenez à ce souper comme quelqu'un de robe siégeant sur les fleurs de lis. Nous ne jugeons personne, mon cher.
igS JEAN ET JEANNETTE
— C'est vrai que ce pauvre Caudale a la plus piteuse mine du monde et fait piètre contenance devant les flacons et les beautés, cria, de l'autre bout de la table, le marquis de Valnoir, qui se sentait déjà de ses nombreuses libations à Bacchus, et s'était plusieurs fois fait donner de l'éventail siules doigts par une voisine peu sévère pourtant.
— Je vais le confesser, moi », dit la blonde Rosette en prenant le vicomte par la main et en l'entraînant vers une riche paphos qui se contournait sur ses pieds rocaille, au fond de la salle, et offrait aux entretiens amoureux toutes les facilités désirables.
« Cher frère, il faut d'abord vous mettre à genoux, c'est l'attitude obligée au tribunal de la pénitence, dit Rosette avec un air de componction tout à fait édifiant.
— Je n'y dérogerai pas, répondit le vicomte, surtout lorsque le confesseur a l'œil si tendre et la voix si douce. »
Et il s'agenouilla devant Rosette, qui pencha sur lui sa tête charmante.
«Quel remords vous agite, que vous portez de par le monde cette physionomie lugubre et pitoyable ?
« Quelle conquête avez- vous manquée ? à quelle innocence, à quel mari avez-vous fait grâce dans un moment de vertu ridicule ? car ce sont là des fautes dont on ne se console point.
— Je n'ai rien de ce genre à me reprocher. D'innocence, je^ n'en ai rencontré nulle part. Quant aux époux, ûs sont trop Vulcains pour qu'on en
ait pitié ; ma conscience est donc en règle de ce côté-là.
— Dès que vous n'avez pas commis de ces péchéslà, je vous absous, et il n'est pas nécessaire que vous restiez agenouillé ; prenez place à côté de moi, et baisez ma main pour toute pénitence. »
Candale se releva et posa galamment ses lèvres sur la main fine et potelée de Rosette.
« Alors expliquez-moi cette physionomie funèbre.
« Si ce n'est pas le remords qui l'assombrit, c'est le chagrin, et quel chagrin pouvez-vous avoir ? un amour malheureux ? Il ne doit pas y en avoir pour vous.
— Vous me flattez ; mais je n'ai point les conditions qu'il faut pour ce malheur-là, puisque je n'aime personne.
— Savez- vous que ce n'est ni galant ni français, ce que vous venez de dire, monsieur ?
« Apprenez qu'à Paris, un homme du monde est toujours censé amoureux de la femme à laquelle il parle.
— Vous n'êtes pas une femme, puisque vous êtes mon confesseur.
— Nullement. Vous vous êtes relevé et nous causons. Fi ! monsieur le vicomte... Je suis femme et très femme.
— Eh bien, petite, si j'étais amoureux de toi, ce n'est pas cela qui me rendrait triste, car tu ne me recevrais pas en tigresse d'Hj/rcanie, si j'en crois ce que tu me chuchotais tout à l'heure à l'oreille.
— Qu'ai-je donc dit tout à l'heur© ?
— Que tu m'aimerais quand même je serais ruiné.
— Oui, mais comme vous n'êtes pas ruiné, je ne vous aime plus ; j'aurais fait cette générosité à votre indigence,
« Nous qui recevons toujours, U nous plaît quelquefois de donner ; c'est une douceur non pareille. »
Et, en disant cela, la voLx enjouée et moqueuse de Rosette avait pris un ton d'attendrissement, et ses beaux yeux bleus s'étaient illuminés d'une douce lueur dont Caudale fut frappé.
«Quel regret j'ai de ne pas être aussi pauvre qu'un poète ! J'ai bien envie, pour me mettre dans l'état qu'il faut pour être aimé de vous, de jouer toutes les nuits.
— Vous pourriez gagner.
— De marier des rosières, de doter des académies, de faire faire des cascades dans le jardin de mon château, ce qui ruine même les rois.
— Tout cela ne serait pas nécessaire, continua Rosette en faisant bouffer sa jupe étalée ; si vous m'aimiez un peu, je me résignerais à souffrir votre richesse ; mais vous n'avez pas la moindre flamme à mon endroit.
— C'était vrai tout à l'heure ; maintenant, peutêtre, ce ne l'est plus, répondit Caudale en se rapprochant de Rosette autant que le permettait le panier, et en saisissant sa main qu'elle abandonna sans résistance.
— Eh bien ! savez- vous le secret de Caudale ? cria le marquis de Valnoir en s' avançant d'un pas
mal assuré, que maintenait encore l'habitude de l'ivresse, vers le groupe qui s'était isolé pendant quelque temps du tumulte général de l'orgie.
— Oui, je le sais, répondit Rosette en se levant et sans retirer la main que tenait le vicomte ; il m'a confié ses malheurs, et je vous le ramène tout consolé.
— Peste ! quelle consolatrice ! il faudra lui confier la guérison des désespoirs », grommela le marquis de Valnoir en reconduisant d'un air ironique le couple vers la table.
Le vicomte de Candale, s'il n'était pas guéri radicalement de sa tristesse, avait l'air à coup sûr beaucoup moins mélancolique ; son œil avait repris du brillant, et il répondit avec beaucoup de grâce et d'esprit à toutes les plaisanteries qu'on lui lançait des quatre coins de la table, et la Guimard avoua que les malfaisantes vapeurs qui offusquaient la gaieté du jeune gentilhomme étaient dissipées complètement, et qu'elle reconnaissait son Candale d'autrefois.
Une santé générale fut votée en l'honneur de Rosette, qui avait opéré ce miracle, et les verres furent vidés religieusement jusqu'à la dernière goutte, grâce à la vigilante police du marquis de Valnoir, qui mettait une solennité ponctuelle à ces sortes de libations, et ne permettait à personne d'être moins ivre que lui.
Au milieu de la bacchanale qui suivit cette santé, sans que personne prit garde à eux, tant chacun était occupé de ses propres affaires, Candale et Rosette s'éclipsèrent.
Rosette, qui ne devait s'en aller que plus tard avec l'amie qui l'avait amenée, monta dans le vis-à-vis du vicomte de Caudale.
Ce genre de char semble avoir été inventé par l'amour pour la facilité des aveux et des larcins galants ; beaucoup d'amants timides y ont dû au hasard d'un choc un bonheur qu'ils n'eussent point eu l'audace de demander.
Le pied rencontre le pied, le genou frôle le genou, les mains se touchent, les bouches et les joues viennent au-devant les unes des autres. Pour peu que l'énorme cocher, plus ivre que de coutume, coupe brusquement un ruisseau, peu de vertus sortent d'un vis-à-vis comme elles y sont entrées.
Rosette, comme on a pu le voir, n'était pas d'une vertu bien farouche et Caudale ne péchait pas par un rigorisme outré ; eh bien ! nous pouvons affirmer, ce qui ne paraîtrait croyable à personne, que, pendant le trajet, qui fut assez long, le cocher du vicomte étant trop spirituel pour pousser ses chevaux quand son maître était en vis-à-vis avec une jolie femme, Caudale ne se permît pas la moindre liberté, bien que Rosette se penchât souvent vers lui et montrât son émotion par ses soupirs étouffés et le mouvement de sa gorge qui faisait trembler son bouquet.
Oui, ce fait, invraisemblable au dix-huitième siècle, se produisit ce soir-là.
Candale remit Rosette chez elle sans lui avoir pris un seul baiser, et la quitta après l'avoir saluée au seuil de son appartement. /
Lorsqu'il fut remonté dans sa voiture, il dit en bâillant :
« Dieu ! que ces filles et ces soupers m'assomment ! Mais comment vais-je finir ma nuit ?
«Si j'essayais de m 'encanailler un peu et d'aller incognito à ce bal dont Bonnard m'a parlé, et où il doit se trouver quelques jolis minois de la bourgeoisie et du peuple, plus frais que tous ces museaux célèbres, lustrés de pommade et de fard, qui semblent s'être polis comme les idoles sous les baisers des dévots ! »
Rosette, à qui pareille aventure n'était jamais arrivée, s'abandonna toute rêveuse aux mains de ses femmes, qui l'accommodèrent, et se coucha dans une solitude dont elle paraissait étonnée et chagrine.
« Ah ! Candale ! Candale ! » murmura-t-elle en s' endormant.
M^'^ DE Champrosé, que nous avons laissée en fiacre avec sa fidèle Justine, s'amusa fort des cahots du sapin qui vacillait sur ses ressorts fatigués, et pendant le trajet, qui dura longtemps, bien que le cocher, grassement payé, fouettât ses deux rossinantes avec toute la conscience imaginable, elle poussait de petits cris mêlés de rire chaque fois que la machine chancelante penchait d'un côté ou d'un autre, suivant les inégalités d'un pavé détestable, car monseigneur le lieutenant de police s'occupait beaucoup plus alors de chercher des histoires scandaleuses pour l'amusement du roi son maître, que de la commodité des citadins.
Enfin l'on arriva, car on finit toujours par là, même quand on est parti en fiacre.
Un petit Savoyard, porteur d'un falot, tendit galamment le coude aux dames, qui descendirent par le marchepied glissant avec une maladresse affectée, qui leur laissa le temps de faire voir aux gens attroupés à la porte une cheville bien tournée et un bas bien tendu.
Le bal était commencé, les fenêtres de la guinguette du MouHn- Rouge, vivement illuminées, montraient que les ordonnateurs de la fête,
quoique bourgeois, n'avaient pas lésiné sur l'huile, fournie d'ailleurs par quelques-uns d'entre eux, qui exerçaient la noble profession d'épicier ; des tapissiers avaient apporté des banquettes et des festons de fleurs de papier, de sorte que la salle n'avait pas si mauvaise grâce qu'on eût pu se l'imaginer d'abord.
L'orchestre, grimpé sur un tréteau recouvert d'une housse passementée de paillon, occupait l'embrasure d'une porte dont on avait enlevé les battants : il se composait d'un violon, qui, après avoir raclé sa partie au spectacle d'Audinot ou des Grands Danseurs du roi, n'était pas fâché de gagner un petit écu de trois livres, dans le reste de sa nuit, à faire danser des bourrées et des rigodons ; d'un tambourin, qui marquait fortement la mesure pour la rappeler à des oreilles disposées à la mettre en oubU ; et d'une flûte, qui ne se permettait qu'un nombre suffisant de couacs.
Certes, M. Rameau, qui sait inventer de si savantes combinaisons musicales, eût pu trouver cet orchestre un peu maigre et barbare ; mais il suffisait de reste à ce qu'on exigeait de lui : il suppléait au nombre par le zèle ; le violon grattait les boyaux de son instrument avec furie, et faisait les démanchés les plus extravagants du monde, accompagnés de grimaces de possédé ; la flûte gonflait ses joues comme un suppôt d'Éole dans le ballet des vents, et soufflait dans son turlututu de manière à se rendre la face du plus beau cramoisi ; le tambourin, agitant ses bras en démoniaque, battait sa peau d'âne à la crever, et tous trois, de
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peur de perdre la mesure, la battaient fortement du pied, comme des ménétriers de village, et faisaient lever un nuage de poussière de la planche qui les supportait.
Un broc de vin où ils buvaient tour à tour de larges lampées, était placé à côté de ces Amphions ; et l'hôte du Moulin-Rouge le remplissait complaisamment, ayant appris par expérience que rien n'est salé comme la musique, à en juger par l'altération inextinguible des musiciens.
Cette harmonie qu'on entendait de l'escalier divertissait M™^ de Champrosé qui, jouant ellemême fort proprement du clavecin, était à même de distinguer les licences que cet orchestre sauvage se permettait avec les règles de la musique.
Dans le trajet, M™^ de Champrosé avait permis et recommandé à Justine de ne la point traiter avec un respect qui n'eût pas été naturel entre cousines.
Elle lui ordonna même de la tutoyer, et comme elle ne pouvait pas s'appeler de son nom véritable, elle avait choisi celui de Jeannette comme simple, pastoral et candide au possible.
Quand Justine parut accompagnée de Jeannette, tout le monde se précipita vers elle avec beaucoup d'empressement ; elle présenta sa fausse cousine le plus naturellement du monde, et les galanteries de l'assemblée éclatèrent en compliments qui, pour être mal tournés, n'en furent pas moins acceptés avec plaisir : les dieux, les rois et les jolies femmes avalent tout dans ce genre, et madame la marquise trouva que ces petits bourgeois étaient
plus gens de goût qu'on ne le supposait : un peu de balourdise, en matière de madrigal, ne nuit pas toujours, cela prouve la sincérité. Trop de facilité inspire la défiance.
Aussi M™^ de Champrosé, qui était peu flattée d'entendre l'abbé ou le commandeur la comparer à Hébé, rougit-elle de plaisir en entendant un jeune fils de droguiste de la rue Sainte-Avoie dire, en passant près d'elle : « Quelle joue de pêche !... On y mordrait ! »
Il est vrai 'qu'on ne pouvait rien voir de plus joli, de plus mignon, de plus frais et de plus fin que la fausse Jeannette.
Quoiqu'elle portât l'habit de cour avec un air de princesse et la noble impudence d'une personne des mieux nées, le simple costume de la grisette lui seyait encore mieux.
Le cotillon lui donnait encore plus de grâce que le panier de six aunes.
Débarrassée de tous les attifets que la mode entasse, elle en était cent fois plus charmante : ses beaux cheveux, d'un blond cendré, au lieu d'être crêpés, pommadés, étages en édifice extravagant sur carcasse de fil de fer et surchargés de nœuds, de plumes, de fleurs et de papillons de porcelaine, à peine nuages d'un œil de poudre, retombaient sur un col blanc en large chignon, et, relevés à la chinoise sur le haut de la tête, marquaient les sept pointes et découvraient un front poli et d'une forme parfaite.
]\/[me (^Q Champrosé n'était pas de ces ennuyeuses beautés à la grecque ou à la romaine, qui sont
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meilleures pour le marbre que pour l'amour. Ses yeux charmants, pleins d'esprit, animaient une physionomie éveillée, bien que capable, à cause de son extrême jeunesse, de jouer la naïveté en perfection.
Son nez, à la Roxelane, manquait heureusement de ces régularités qu'on célèbre, mais qui ne plaisent point ; quant à sa bouche, c'était, pour le dessin, une miniature de l'arc de Cupidon, et, pour la couleur, une de ces cerises doubles que Jean- Jacques Rousseau jetait du haut de l'arbre sur le sein de M^i^ Gallet.
Quoique fort grande dame, elle n'avait rien d'invraisemblable en grisette.
Son pied était bien petit et son soulier bien mignon ; mais il est reconnu que les grisettes parisiennes, qui trottent comme des perdrix, valent, pour la petitesse du pied, les marquises andalouses, et mettent beaucoup de coquetterie à se chausser.
Pour les mains, dont les doigts effilés et roses dépassaient une petite mitaine de filet noir, leur délicatesse s'expliquait naturellement.
M^i^ Justine n'avait-elle pas dit que sa cousine était ouvrière en dentelles, et certes ce n'est point à entrelacer des fils d'Arachné que l'on peut s'érailler les doigts et se casser les ongles.
Jeannette devint tout de suite l'héroïne du bal ; à peine pouvait-elle s'asseoir sur la banquette appuyée à la muraille, à côté de Justine, qu'elle était aussitôt invitée : un galant avait été lui chercher un gros bouquet de roses du roi, qu'elle
tenait en dansant, et dont elle avait placé un bouton sur son sein, à l'endroit où les pointes de son fichu se rejoignaient. Dorât, le poète mousquetaire, eût dit que c'était pour parfumer la fleur. Un autre, clerc d'huissier de son état, lui avait fait le régal de deux oranges et d'un éventail de papier vert, au dos duquel était gravé un air d'Emelinde.
Ces galanteries réjouissaient fort Jeannette, qui recevait tout d'un air riant, et s'amusait des gros roulements d'yeux et des grands soupirs du jeune droguiste et du troisième clerc ; elle ne s'était pas imaginée que ces espèces ressemblassent autant à des hommes que cela.
Ces bourgeois et petites gens que jusqu'alors eUe avait à peine entrevus du haut de son carrosse, fourmillant dans la crotte ou éclaboussés par son cocher, ou fuyant sous un déluge de pluie, la surprenaient par des façons presque humaines ; elle n'aurait pas cru que ces animaux-là sussent s'exprimer en langage intelligible, dire des choses sensées et même galantes.
Elle éprouvait le même étonnement que si son carlin eût un jour, au lieu de japper, pris subitement la parole, ou que son sapajou se fût mêlé à la conversation, et encore cela l'eût beaucoup moins surprise : son carlin était si intelligent et son sapajou si spirituel, ayant été élevés par M. l'abbé.
Ce n'est pas que M™^ de Champrosé eût des hauteurs affectées et fût méprisante le moins du monde ; elle n'était pas entichée de sa noblesse, ne parlait
jamais de ses aïeux et se souciait fort peu de son arbre généalogique ; mais elle n'avait jamais été en rapport avec d'autres gens que ceux de sa classe, qui tous se croyaient d'une argile choisie et d'un sang particulier.
Elle remarqua que le troisième clerc d'huissier avait la jambe aussi bien tournée que celle du chevalier de Verteuil, qui la dandinait perpétuellement pour la faire remarquer.
Ce qui l' étonna profondément, c'est que le fîls du droguiste, bien qu'il ne rit pas à tout propos et hors de tout propos, avait les dents d'un aussi bel orient que les perles dont M. l'abbé tirait si fort vanité, qu'il eût ri en apprenant les nouvelles les plus désastreuses.
« Ces maroufles sont aussi bien faits que des gentilshommes et ne disent pas beaucoup plus de sottises », pensa M"^^ de Champrosé, en acceptant une invitation pour la contredanse suivante.
Entraînée par l'élan et la naïveté du plaisir général, la fausse Jeannette s'abandonnait de tout cœur à la danse et tendait sans façon ses pâles mains aristocratiques aux pattes rougeaudes de ses compères, lorsqu'il s'agissait de former la ronde, surprise d'avoir, malgré son extrêmement bonne naissance, la trivialité de s'amuser elle-même comme une personne de peu ou de rien.
On eût dit qu'avec les paniers, les diamants et le rouge, elle avait dépouillé cette langueur qui ne s'attache qu'aux gens qui sont de qualité, et dédaigne les constitutions plus massives de la bourgeoisie.
L'admiration naïve de ces patauds la flattait ! Si elle n'était pas des plus finement exprimée, elle avait du moins le mérite de la sincérité.
Pour toutes ces bonnes gens, elle n'était que Jeannette, cousine d'une femme de chambre, soubrette en haut lieu, il est vrai, mais nullement titrée.
Là, point de marquisat autre que celui de ses beaux yeux, et point de richesses que celles de son corsage.
Elle fut heureuse de ne pas décheoir en prenant l'anonyme, qui n'est pas favorable à beaucoup de personnes, même des pms haut placées.
EUe dansait la gavotte, le menuet, la bourrée, en tâchant de ne pas laisser trop voir les grâces que lui avait apprises Marcel, et de se restreindre aux naturelles, qui lui allaient encore mieux.
Cependant, quoiqu'elle s'amusât fort, elle n'avait encore rien vu qui répondit particulièrement à son projet, et, parmi ces bonnes figures, elle n'en trouvait pas une qui produisît l'effet désiré.
Les coups de foudre étaient à la mode en ce temps où l'on avait beaucoup abrégé les formalités gothiques dont s'entourait la pruderie de nos aïeux, et il était convenu que les coeurs faits l'un pour l'autre pouvaient s'entendre à première vue sans se faire languir par tous ces soins mortels.
Mais M™^ de Champrosé, quelque désir qu'elle eût d'être foudroyée, ne trouvait pas un tel charme à la conversation de l'aimable droguiste présomptif et aux œiliades du délicieux troisième clerc d'huissier, qu'elle ne jouît de sa parfaite liberté d'esprit et de cœur ; et comme, dans une figure de la contredanse, Justine, en passant auprès de sa maîtresse, semblait l'interroger de l'œil et lui demander si sa fantaisie avait fait un choix parmi ces galants, d'im imperceptible mou\'ement de tête elle lui fit signe que non.
Si elle restait insensible, elle avait fait d'ef-
froyables ravages dans les cœurs de cette petite bourgeoisie, et les beautés du lieu, qui brillaient d'un éclat passable avant le lever de l'astre nouveau, se trouvaient presque à demi éteintes par sa lumière.
^iies javotte, Nanette et Denise, presque abandonnées de leurs adorateurs habituels, restaient dans une solitude maussade, comme si elles • 'ussent été des douairières ou des aïeules destinées par la multitude de leurs automnes à faire tapissc-rie de haute-lice le long de la muraille.
Elles avaient pourtant de fortes couleurs sur leurs joues de pommes d'api, des corsages remplis à craquer, et des bas de soie à coins rouges tirés sur leurs jambes dodues, et s'étonnaient qu'une j)etite personne, à peine potelée, presque pâle, pût lutter contre d'aussi robustes appas et des avantages si palpables.
Pour ramener à elles leurs amoureux envolés, elles faisaient les avances les plus marquées, louchaient à force d'oeillades en coulisse, riaient bruyamment d'un rire un peu jaune, et même Denise, en passant près du jeune droguiste, qui, jusquelà, s'était posé sur le pied de son soupirant ordinaire, et acquitté fort régulièrement de cet office, ne put s'empêcher, pour ramener à elle une attention qui s'éloignait, de lui faire ce qu'en termes vulgaires on appelle un pinçon ; mais le passionné droguiste, qui parlait en ce moment à Jeannette, aussi stoïque que le petit garçon Spartiate qui se laissait ronger le ventre par le renard, ne témoigna point par un cri ou par un geste qu'il eût la
chair tordue par des doigts qui ne manquaient pas de vigueur, et à qui la colère en eût donné quand même ils eussent été faibles.
Il ne retourna même pas la tête, et Denise fut obligée de revenir à sa banquette sans recueillir de sa démarche l'aumône d'un coup d'œil ou le fruit d'un sourire.
En vain Javotte étendait le pied aux yeux du troisième clerc et faisait briller sa boucle de marcassite ou de cailloux du Rhin pour s'attirer le compliment que le jeune suppôt de Thémis ne manquait pas de lui faire à cette occasion ; cela ne servit de rien, les regards du clerc étaient trop occupés ailleurs pour s'abaisser jusque-là, et mademoiselle Javotte en fut pour ses frais de coquetterie.
Nanette, qui d'ordinaire n'avait pas le temps de s'asseoir, tant elle était poursuivie, perdit au moins une demi-douzaine de contredanses.
Bien que personne, dans cette réimion, ne soupçonnât la quaUté de la marquise, on eût dit que la force de la naissance et du sang plus pur produisait son effet sur ces braves gens qui, certes, avaient à l'endroit de la fausse Jeannette, des attentions et des déUcatesses involontaires que ne leur eût pas inspirées une grisette d'égale beauté.
Plaire à ces espèces n'était pas le but de la marquise, bien qu'elle fût flattée de l'admiration qu'elle inspirait.
Des reines, dit-on, et des plus sévères, ont été quelquefois plus sensibles aux grossiers compli-
ments d'un matelot qu'aux madrigaux étudiés des courtisans et des poètes de cour.
Il y a, dans certaines brutalités, quelque chose qui ne déplaît pas aux personnes les plus délicates, et M™^ de Champrosé jouissait délicieusement des compliments adressés à Jeannette.
La grisette répondait à la marquise de la sincérité des galanteries du chevalier, du commandeur et de l'abbé.
Cependant, tourner des têtes de roturiers ne lui suffisait pas ; elle aurait voulu être touchée ellemême de caprice ou de passion, et ne pas borner son escapade à de simples rigodons dans une guinguette.
L'air modeste de la mariée, chez qui la pudeur modérait l'amour et qui cherchait à contenir l'ardeur de son jeune époux, dont les baisers bruyants, accueillis par les rires de l'assemblée, la faisaient rougir jusqu'au blanc des yeux, ramenait l'imagination de la marquise à des idées de bonheur simple et vrai comme la nature le dispense à ceux qui ne méconnaissent pas ses lois.
Elle songeait à cette main tordue par la goutte, dans laquelle elle avait mis sa main au sortir du couvent, à cette figure morne, ridée et froide du marquis de Champrosé, espèce de momie desséchée par l'ambition et la débauche, qu'elle avait trouvée si laide et si ridicule sans perruque, sous le baldaquin de son Ht de noces, et elle ne pouvait pas s'empêcher de dire que la cousine de sa femme de chambre était mieux traitée par l'hymen qu'elle ne l'avait été elle-même.
2i6 JEAN ET JEANNETTE
Il est vrai que le marié n'avait pas soixante quartiers, mais il n'avait pas soixante hivers, ce qui est une compensation.
Pendant que la marquise faisait ces réflexions, en s'éventant de son éventail de papier vert avec une aisance qui eût pu la trahir à des yeux plus expérimentés, le fils du droguiste et le troisième clerc, méditant des aveux dont la rédaction compliquée s'embrouillait dans leur tête, restaient fichés devant elle comme des pieux, avec l'air le plus piteux et le plus risible du monde ; M'^^ de Champrosé s'en amusait sous cape, et, par une , malicieuse cruauté, ne les aidait pas le moins du monde, en sorte qu'ils roulaient des yeux comme des nègres qui ont une pendule dans le ventre.
Justine, voyant sa maîtresse ainsi bloquée, vint à elle, et, lui prenant le bras, fit quelques tours dans le bal en causant à voix basse.
« Madame s'est-elle ennuyée au bal de ma cousine, et que lui semble de ces petites gens ?
— Non, je me suis amusée comme une femme qui danse, et ces bourgeois me semblent assez joyeux.
— Est-ce là tout ?
— Oui.
— Le fils du droguiste est pourtant bien vu dans la rue Sainte- Avoie, et les plus jolies filles ne dédaignent pas son coup de chapeau.
— C'est possible, mais il ne m'inspire nullement l'envie de déroger.
— Et le troisième clerc ?
— A tout ce qu'il faut pour passer second clwrc, rien de plus.
— Je suis désolée que madame en soit pour ses frais de dérangement.
— J'ai presque envie de faire avancer le fiacre et de retourner à l'hôtel.
— Si madame me permettait de lui donner un conseil, ce serait de rester encore un peu.
— Tu t'amuses donc beaucoup ?
— Je ne m'amuse pas si madame s'ennuie, mais ce sera peut-être lorsque nous serons parties que ce que nous cherchons arrivera. On attend encore quelques jeunes gens, et d'ailleurs, d'un bal comme d'un feu d'artifice, le plus beau c'est la fin, le bouquet. »
M™^ de Champrosé se rendit à de si bonnes raisons, et n'eut pas tort, comme on le verra tout à l'heure.
Comme la vie est faite et que le train du monde est bizarre !
Si M™^ de Champrosé avait quitté sa place un quart d'heure plus tôt, elle n'eût jamais été amoureuse.
vn
Les prévisions de Justine ne tardèrent pas à se justifier, et montrèrent toute la sagesse de cette femme de chambre modèle, que M. de Marivaux n'eût pas manqué d'introduire dans une de ses comédies, sous le nom de Lisette ; et M™^ de Champrosé n'eut qu'à se louer d'avoir écouté le conseil de sa suivante.
Le bal était à peu près à la moitié d'un bal raisonnable, c'est-à-dire à deux heures du matin, et déjà l'on passait les rafraîchissements, consistant en cidre doux, vin de Suresnes et châtaignes grillées à la poêle, lorsqu'il se fit grand bruit à la porte, et un personnage, qui paraissait d'importance, opéra son entrée d'une façon superbe et triomphante : c'était l'intendant du marquis de ***, qui, bon prince ce soir-là, ne dédaignait pas de venir se dérider un instant, et se reposer des soucis de la grandeur dans cette petite fête.
L'intendant, qui frisait la cinquantaine, avait une trogne vermeille sous sa petite perruque à boudins serrés, qui montrait que le culte de Bacchus possédait en lui un desservant plein de ferveur, en même temps que ses mollets nerveux, enfermés dans des bas chinés, et sa carrure qui se moulait
dans un large habit marron, montraient qu'il était encore, malgré son âge, un vert-galant, et ce qu'on appelle à Cythère un payeur d'arrérages.
Ce personnage, auquel toute l'assemblée marquait beaucoup de déférence, et à qui on donnait du M. de Bonnard gros comme le bras, en amenait un autre qu'il annonça sous le nom modeste de M. Jean, un parent de province qui venait à Paris dans l'espoir d'entrer commis aux gabelles, par sa toute- puissante protection.
« Il est un peu timide, ajouta à cette explication reçue avec toute la bénignité possible le majestueux M. de Bonnard, secouant d'un air d'aisance aristocratique, à la manière des grands seigneurs, qu'il tâchait de singer, quelques grains de tabac d'Espagne arrêtés aux plis de son jabot ; mais j'espère que ces dames ne le traiteront pas trop en provincial et voudront être indulgentes pour les débuts d'un jeune garçon tout frais débarqué par le coche d'Auxerre, et qui ne demande pas mieux que de se former aux belles manières de Paris. »
Cette petite harangue terminée, maître Bonnard pirouetta sur son talon avec assez de prestesse, et, croyant avoir fait tout ce qu'il fallait pour son protégé, l'abandonna à lui-même, — lâchant le coq parmi les poulettes, — et s'en alla dire des gaudrioles aux mères et pincer la joue aux filles, d'un air semi-paternel, semi-libertin, dont le secret est perdu.
M. Jean, que Jeannette regardait de son coin avec beaucoup d'attention, n'avait pas autant
de disgrâce qu'on aurait pu l'attendre d'un provincial ; il se tenait même avec assez d'aisance, surtout en pensant à l'embarras qu'il devait éprouver de se trouver seul dans un bal où il ne connaissait âme qui vive, au milieu de bourgeois a^^ant pignon siu" rue, de droguistes, de clercs d'huissier, de femmes de chambre de grandes maisons, mises comme des princesses, et de marchandes cossues, toutes vêtues de soies flamboyantes et portant des coques de perles aux oreilles ; il avait la taille bien prise ppur une taille de province ; son habit de droguet tourterelle à boutons d'acier, sur une veste de soie rayée lilas, ne faisait pas trop mauvaise figure pour avoir été coupé dans une petite ville.
Le nouveau-venu, à ce que remarqua Jeannette, avait la jambe belle et le pied petit, et son soulier, ciré à l'œuf, où scintillait une boucle d'acier, le chaussait à merveille.
Quant à sa figure, il avait une physionomie charmante, à laquelle ne nuisait pas un certain air d'ingénuité que les fermnes, même les moins usagées, ne haïssent pas de trouver aux jeunes gens ; son œil, quoique doux, ne manquait pas de feu, et à la \àvacité de son regard, on devinait que, s'il n'eût été retenu par sa timidité, il se fût montré aisén^ent spirituel ; cette timidité n'allait cependant pas jusqu'à cette bêtise qui étrangle les débutants, leur fait commettre bévues sur bévues, et les rend les plus ridicules du monde.
Quoique de province, il ne paraissait pas éprouver ces vertiges de niaiserie qui poussent un mal-
JEAN ET JEANNETTE 2ai
heureux jeune homme brûlant d'inviter une jolie cousine dont il est amoureux, comme il convient, à demander pour la contredanse un affreux laideron qu'il abhorre.
Il alla, de l'air le plus humblement poli, mais toutefois sans trop de confusion, inviter du premier coup la plus jolie, la plus élégante et la plus tf^tée du bal, c'est-à-dire M^^^ Jeannette en pers(jnne.
Ce coup d'éclat stupéfia trois ou quatre dadais a tournure d'échalas, à cheveux de filasse et à rnains rouges, qui tournaient depuis une heure autour de Jeannette comme des hérons en peine, changeant de patte de temps en temps, et méditant le projet chimérique et fabuleux d'inviter la belle ouvrière en dentelles... pour la prochaine.
Un soupir plein de mélancoUe s'échappa de la poitrine des quatre imbéciles, qui, bien que nés rues du Puits-qui-Parle, de la Femme-sans-Tête, de l'Homme-Armé et du Petit-Musc, ne purent s'empêcher d'envier la facilité avec laquelle ce petit gringalet débarqué d'Auxerre se présentait aux joHes filles.
L'aimable droguiste, qui croyait n'avoir pas produit une impression désagréable sur M^^^ Jeannette, et qui, depuis le commencement du bal, se torturait l'esprit pour en tirer des madrigaux et des compHments qui ne sentissent pas trop leur rue Sainte- Avoie, ne vit pas entrer dans la lice ce nouveau concurrent sans en éprouver du déplaisir.
Car on a beau dire que T amour-propre aveugle l'homme, il n'aveugle pas assez les droguistes pour
ne pas leur faire redouter la présence d'un joli garçon auprès de l'objet de leur préférence.
Le troisième clerc ne put s'empêcher non plus de regarder d'un œil farouche et de maudire in petto M. Bonnard d'avoir amené ce jouvenceau propret et tiré à quatre épingles, qui réussissait, au bout d'une phrase, mieux que lui au bout de deux heures de soins et de galanteries, car le sourire avec lequel Jeannette accueillit la demande de M. Jean avait quelque chose de si gracieux, de si doux et de si bienveillant, que le basochien en éprouva de la jalousie ; il n'avait jamais obtenu, lui, que de petits sourires du bout des lèvres et comme accordés par grâce, et pourtant sa gaieté intarissable eût déridé les morts, et cette soirée avait été pour lui la soirée suprême.
M. Jean prit délicatement M^^^ Jeannette par le bout de ses johs doigts, et la conduisit à sa place dans la danse.
Il ne s'acquitta pas mal des figures, ne se montra nullement emprunté, et si M. Bonnard n'avait pas dit que ce jeune homme arrivait de province depuis peu, l'on ne s'en serait vraiment pas douté.
« Vous n'avez jamais vu Paris, monsieur Jean ? dit Jeannette à son partenaire dans l'intervalle d'une contredanse.
— Non, mademoiselle, c'est la première fois que je viens dans cette grande ville.
— Et que vous en semble : répond-elle à ce que vous imaginiez ?
— Oui et non : j'y trouve des monuments superbes qui attestent la puissance de nos rois et la
richesse des particuliers ; mais tout cela mêlé à tant de misère, de boue et de fumée, que je ne sais pas si je dois admirer ou blâmer. Ce que j'ai vu de plus remarquable à Paris, jusqu'à présent, c'est vous, soit dit sans vous flatter.
— Oh ! si vous n'avez vu que moi de remarquable, c'est qu'il n'y a pas longtemps que vous êtes débarqué, et vous n'avez pas eu le temps de pousser vos observations bien loin.
— J'ai trouvé ! Je ne chercherai plus. Quoique de province, je sais apprécier la beauté, la décence et les grâces, ce qu'elles valent.
— Taisez- vous, vilain flatteur, vous allez me faire rougir.
— Quel plus joli fard pourrait colorer vos joues que le sang de votre cœur ému par l'accent honnête d'un garçon qui vous aime ?
— A qui je plais, je le veux bien... Quoique modeste, on sait qu'on n'est point faite à inspirer de l'horreur ; mais comment pouvez- vous dire que vous m'aimez !... Vous me connaissez à peine depuis une heure.
— Une heure ! il n'en faut pas tant. Je ne vous ai pas plutôt aperçue, que j'ai senti là que je vous appartenais.
« Je ne vous connais pas, grands dieux ! N'ai- je pas vu l'expression céleste de votre regard, la grâce charmante de votre sourire, entendu le son argenté de votre voix ?
« N'ai-je pas touché votre main avec une pression légère ? N'ai-je pas, en dansant, respiré votre bouquet parfumé par votre sein ? Ne sais- je pas que
vous avez les cheveux blonds, la taille souple et nonchalante, que vous dansez à ravir ?
« Ou'aurai-je appris de plus sur vous, quand je vous aurai suivie pas à pas pendant plusieurs mois, comme votre chien ou comme votre ombre ?
« Une existence claire et limpide comme la vôtre se pénètre d'un seul coup d'oeil.
— Vous croj^ez ? répondit la fausse Jeannette, qui ne put réprimer un imperceptible sourire à ces dernières paroles de M. Jean ; j'ai des yeux bleus et les cheveux blonds, comme vous l'avez très bien remarqué; mais que je ne sois pas perfide, acariâtre, méchante, insupportable ? Toute jeune fille est charmante au bal, et la danse adoucit les caractères les plus revêches.
— Calomniez- vous à plaisir ; les divinités peuvent mal parler d'elles sans blasphémer ; mais vous ne me ferez pas changer d'avis.
— Eh bien! soit; je suis un composé de perfections ; je ne contesterai pas là-dessus avec vous, quoiqu'il y ait bien de l'exagération dans ce que vous venez de dire ; mais, de tout cela, il ne s'ensuit pas que je doive accepter votre amour aussi vite qu'il est né.
— Qui vous demande cela ? Je veux, si vous me le permettez, vous prouver combien peut être durable un sentiment qui n'a eu besoin que d'une minute pour naître et d'une heure pour se développer.
— Oh ! je vous en préviens, si cette fantaisie née avec le bal ne meurt pas avec lui, et si vous vous souvenez de la petite ouvrière en dentelles
que le contraste de plusieurs laiderons vous a fait trouver gentille, vous serez obligé de me faire une cour dans les règles, de filer le parfait amour comme un héros de roman d'autrefois, et il n'est pas dit qu'au bout de toutes ces épreuves je ne vous rie au nez et ne vous fasse une belle révérence en vous disant : Votre servante. »
Un nouveau rigodon interrompit cette conversation à propos, et Justine, qui se tenait discrètement à l'écart et chaperonnait assez négligemment sa prétendue cousine, comprit bien vite, avec cette profonde entente du cœur humain en général, et de celui de leur maîtresse en particuHer, qu'ont les femmes de chambre dignes de ce nom, que M"^^ de Champrosé s'intéressait à M. Jean d'une façon assez suivie, et n'était pas loin de voir son vœu exaucé.
Le bal tirait sa fin ; les ménétriers, fatigués de racler, de souffler et de taper leurs instruments, tâchaient vainement de réveiller un reste d'ardeur en profitant des poses de la musique pour s'humecter le gosier ; le sommeil et l'ivresse les gagnaient ; les quinquets commençaient à manquer d'huile, et les bougies, arrivées à leur fin, menaçaient de faire éclater leurs bobèches.
L'Aurore, qui venait de quitter la couche du vieux Tithon, jetait à travers les rideaux ses tons de pastel bleuâtres.
Quelqu'un de bien avisé proposa, avant de rentrer se coucher, d'aller dans les prés Saint-Gervais voir le lever de l'aurore, boire du lait chez le
nourrisseur, et cueillir des lilas. On était au commencement de mai, qui est l'époque de ces fleurs si chères aux Parisiens, et dont Lis admirent avec raison les jolis thyrses violets.
La proposition fut accueillie comme elle le méritait, et tout le bal, même les gens d'âge plus mûr, à qui le lit aurait mieux convenu qu'une course dans la rosée, partit avec des cris de joie pour les fameux prés, une des plus fraîches verdures des environs de Paris.
M. Jean offrit son bras à M'^^ Jeannette, qui l'accepta, sous la sauvegarde toutefois de M^'^ Justine, qui répondait de sa vertu.
Le droguiste offrit le sien à Denise, qui, tout heureuse de reprendre son captif, ne jugea pas à propos d'entrer dans des récriminations inutiles.
Le troisième clerc fut tout heureux que Javotte, la belle aux boucles de marcassite, voulût bien marcher à côté de lui ; et, ainsi appareillée, la bande s'enfonça couple à couple dans les petits sentiers qui séparent les massifs odorants.
Parmi ces groupes, la plupart d'amants et de fiancés, quelques baisers, grâce aux détours des allées, avaient été pris et rendus, car ces choseslà ne se gardent pas.
M. Jean, lui, n'osa pas s'émanciper jusqu'à de telles hardiesses ; mais il serra quelquefois contre son cœur le bras de M™^ de Champrosé, pour laquelle il fit la plus énorme gerbe de lilas blancs et violets que jamais grisette ait emportée des prés Saint-Gervais dans sa mansarde. Il avait renversé pour elle toute la corbeille de Flore.
C'eût été un charmant sujet de tableau pour M. Lancret, peintre des fêtes galantes, que ces groupes d'amoureux qui se perdaient exprès dans les étroites allées.
Ces jupes de soie et de pékin, aux couleurs riantes, tranchant sur le fond de la verdure ; ces corsages qui, sans être échancrés avec la noble impudence des femmes de la cour, laissaient apercevoir ou plutôt deviner des charmes naissants, mais déjà mûrs pour l'amour ; ces bras jetés nonchalamment autour des tailles ; ces têtes rapprochées, sous prétexte de se parler bas ; ces lèvres adressant à la joue la confidence destinée à l'oreille ; tout cela in\dtait le pinceau d'un artiste accoutumé à sacrifier aux Grâces, et fonnait un coup d'œil aussi agréable pour les yeux que pour le cœur.
Un peu en arrière, marchaient des groupes de parents et de personnes entre deux âges, les papas, en grand habit à la française à larges basques, à gros boutons miroitants, d'ime coupe pleine de bonhomie, la main fortement appuyée sur la canne à bec de corbin, le lampion carrément enfoncé sur la tête ; les mamans, dodues et vermeilles, encore appétissantes, vêtues de leurs robes de noces rélargies et d'étoffes à grands ramages et à grandes fleurs, à la mode au commencement du règne, écoutant les gaudrioles de leurs compères en guignant leurs filles du coin de l'œil, bien qu'elles fussent sûres de la sagesse de leurs enfants.
Ces groupes, que le peintre eût pu colorer de tons plus chauds et plus mûrs, faisaient ressortir à merveille toute cette jeunesse éclatante et fraîche.
que l'aurore baignait de sa lueur rose, l'aurore, cette jeunesse du jour !
M. Lancret eût assurément mis Jean et Jeannette au centre de sa composition.
Pour se garder de la fraîcheur, Jeannette avait jeté sur »es épaules la calèche de taffetas gorge de pigeon ; mais la soie avait glissé, et, comme elle penchait la tête, on voyait sa nuque blanche et polie, où brillaient quelques petits cheveux foUets échappés au peigne d'acier qui mordait son chignon ; elle se tenait serrée contre M. Jean, pour éviter les branches emperlées de rosée qui dégouttaient sur sa robe et semblaient vouloir lui barrer le passage pour la retenir plus longtemps.
C'était du moins la raison qu'elle se donnait à elle-même ; car il était sûr qu'elle pesait sur le bras de M. Jean plus que ne l'exigaient un chemin parfaitement uni et sa légèreté naturelle.
Pour se donner une contenance, elle faisait prendre à sa figure un bain de fleurs en la plongeant dans la grosse touffe qu'on avait cueillie pour elle, noyant ainsi les roses dans les lilas.
On arriva chez le nourrisseur, qui se hâta de traire ses vaches, étonnées de voir leur étable envahie par cette joyeuse troupe, et qui retournaient la tête tandis que leur lait écumeux tombait dans des jattes d'une propreté fabuleuse.
Comme le nourrisseur n'avait pas une quantité de tasses suffisante, Jean et Jeannette, qui formaient un couple que déjà l'on ne séparait plus, tant la nature les avait bien assortis, n'eurent qu'une tasse pour eux deux ; Jeannette but la
première, et Jean put retrouver sur le bord de la coupe l'empreinte des lèvres charmantes de la jeune ouvrière en dentelles.
Les xàeux et M. de Bonnard se firent apporter du vin, préférant le jus de la vigne à ce régal arcadique et fait pour des morveux sevrés depuis peu de temps.
Puis enfin l'on se sépara.
Au moment de se quitter, M. Jean demanda s'il aurait le bonheur de revoir M^^^ Jeannette, et celle-ci, s'étant consultée quelques minutes avec Justine, lui répondit qu'elle irait le surlendemain reporter de l'ouvrage à une pratique, et que si M. Jean se voulait trouver rue Saint-Martin, à trois heures du soir, on pourrait faire un bout de chemin ensemble.
Puis le fiacre qui les avait amenées vint les reprendre, et M™® de Champrosé, rentrant dans son appartement par l'escalier dérobé, qui ne manquait jamais aux maisons, même les plus vertueuses, du dix-huitième siècle, se livra, sous le ciel armorié de son lit, à un sommeil que traversa plus d'une fois l'image de M. Jean.
La belle dormeuse s'éveilla à midi passé, heure qui n'avait rien d'invraisemblable, et avant laquelle il était rare qu'elle sonnât jamais.
Pour tout le monde, excepté pour la fidèle Justine, elle avait bien réellement passé la nuit à l'hôtel, et qui que ce soit au monde ne pouvait soupçonner son équipée, à laquelle personne d'ailleurs n'avait le droit de trouver à redire, puisqu'elle était veuve et libre de ses actions ; mais il est si facile de faire ce que l'on veut en gardant les bienséances les plus étroites, qu'il n'y a que les maladroits qui s'ôtent volontairement ce vernis de bonne réputation toujours agréable et nécessaire.
La discrétion de Justine était assurée ; la marquise possédait un secret que, pour tout au monde, sa femme de chambre n'eût voulu voir divulger ; en outre, une rente assez considérable promise à Justine, au bout d'un certain nombre d'années, si l'on était content d'elle, répondait de sa fidélité.
W^^ de Champrosé ne risquait donc rien avec eUe.
Les rideaux doubles et les volets rembourrés
qui protégeaient ce temple du sommeil contre la lumière et le bruit fiurent ouverts, et Phoebus, admis au petit lever de la marquise, vint lui faire sa cour et papillonner dans la ruelle.
Justine leva sa maîtresse un peu fatiguée ou plutôt allanguie de ses prouesses du bal, car Terpsychore, qui donne de si fortes courbatures aux hommes, n'a pu parvenir encore à lasser véritablement une femme, tant ce sexe charmant et léger est fait pour la danse.
Un bain était préparé ; Justine y plongea sa maîtresse, et si quelque indiscret se fût trouvé là, sans être couronné de bois de cerf et dévoré par les chiens, comme Actéon, il eût vu des appas bien plus parfaits que ceux de Diane, car il n'est point croyable qu'une déesse vraiment bien faite se fût gendarmée à ce point d'avoir été surprise nue ; il fallait qu'elle y perdît et ne se souciât point qu'on fît de ses charmes un détail qui ne leur eût point été favorable.
Ce n'était pas le cas de M™^ de Champrosé, de qui l'on pouvait dire que la parure ne lui ajoutait rien, et même qu'elle lui ôtait.
Quand le corps de M™^ de Champrosé se fut déroulé dans l'eau parfumée et tiède, une conversation s'établit entre la maîtresse et la suivante : on pense bien qu'il y fut question de M. Jean.
« N'as-tu pas remarqué, disait la marquise à Justine, combien ce jeune homme diffère des autres qui se trouvaient là, et ne trouves-tu pas qu'il a le meilleur air du monde ?
— Je suis de l'avis de madame, répondit la
complaisante Justine ; ce garçon paye effectivement de mine.
— Il n'est point emprunté ni gauche dans ses manières.
— Oh ! pour cela, non ; il a les façons fort bonnes.
— Il s'exprime agréablement ; ses mots, pour être simples, n'en sont pas moins choisis.
— Pour cela, je m'en rapporte à l'avis de madame, qui s'y connaît mieux que moi ; et d'ailleurs ce jeune homme parlait trop bas et trop près de l'oreille de M^^^ Jeannette pour que je l'entendisse.
— Penses-tu qu'il soit amoureux de moi ?
— Je crois que madame n'a pas besoin de mes lumières là-dessus.
— Il m'a dit des galanteries ; il m'a fait même une déclaration ; mais ce n'est point assez : je veux savoir s'il sent à mon endroit une de ces passions fortes et soutenues, comme tu dis que les roturiers en éprouvent.
— Autant que je puis me fier à mes faibles connaissances, M. Jean me semble avoir dans le cœur le germe d'un amour véritable.
— Le germe seulement ?
— Un peu de vertu et de résistance feraient de cela une de ces passions dont je parlais à madame, et qui n'existent point dans le grand monde.
— Justine, il me paraît que vous êtes un peu bien impertinente ; il semblerait, à ton dire, que nous autres, duchesses et marquises, nous n'ayons pas la défense qu'il faut dans les choses d'amour.
— On n'est pas grande dame pour se gêner en tout, et les règles de morale, faites pour les petites gens, n'ont rien qui doive gêner les personnes de qualité ; mais je voulais insinuer que c'était peutêtre grâce à cela que les marquis, vicomtes et chevaliers ne sont amoureux que superficiellement.
— Ainsi donc, si je veux être aimé de M. Jean, tu me conseillerais la vertu ?
— Je n'aurais pas osé dire cela formellement à madame, de peur de lui paraître ridicule ; mais telle est mon idée.
— Quelle fille singulière tu fais, Justine ! tu as vraiment des imaginations de l'autre monde ; mais je m'y conformerai, ne fût-ce que pour voir.
— Madame veut-elle sortir du bain ?
— Oui ; roule-moi dans un peignoir, et portemoi à mon lit ; nous continuerons la conversation. »
Quand M*"® de Champrosé se fut établie sur les oreillers que Justine faisait bouffer d'une main légère, l'entretien se poursuivit de la sorte entre la maîtresse et la femme de chambre :
« Justine, cela contrariera peut-être tes idées de vertu, mais j'ai donné rendez- vous à M. Jean, rendez- vous en plein vent, il est vrai, et qui ne peut tirer à conséquence ; mais un rendez-vous, enfin.
— Madame, je ne vous blâmerai point de cela. Puisque vous désirez poursuivre cette aventure, il ne fallait pas en perdre tout d'abord la trace.
« Sans ce rendez-vous, comment aurions-nous retrouvé M. Jean, que nous ne connaissons pas, à moins de le demander à M. Bonnard, qui le connaît.
— Tu as l'esprit judicieux, Justine, mais ce
projet, quoique bien conçu, ne laisse pas que d'être assez embarrassant à l'exécution.
— Que madame la marquise daigne se reposer sur moi des détails et des fatigues de l'exécution ; je m'en vais lui dérouler mon plan de campagne : d'abord, il me faudrait vingt-cinq louis.
— Prends-les. Il y a de l'or dans le tiroir du petit bureau en bois de rose, là-bas, près de la fenêtre.
— Je les ai.
— Continue, maintenant.
— Avec ces vingt-cinq louis, je vais louer une jolie chambre très virginale et très modeste, et je la garnirai de meubles tels que peut les avoir une ouvrière en dentelles qui a les doigts agiles et à qui l'ouvrage ne manque pas, car si vous voulez voir plus tard M. Jean avec un peu plus de commodité et de mystère que dans la rue, vous ne pourrez, à moins de détruire complètement son illusion, le recevoir à l'hôtel de Champrosé, où votre suisse ne serait pas médiocrement étonné de s'entendre jeter un nom si uni.
— Tu raisonnes à merveille, cette chambre me paraît le plus nécessaire du monde.
— Je l'arrêterai dans la journée, puisque madame en tombe d'accord ; il faudrait ensuite un trousseau complet : fourreaux, déshabillés, casaquins, cornettes ; car la garde-robe de M™^ de Champrosé, toute bien fournie qu'elle soit, ne peut servdr à M^'^ Jeannette. Abondance de bien nuit quelquefois.
— Tu es sententieuse comme un philosophe ;
mais tu as raison : ce qui n'arrive pas toujours aux philosophes.
« Le trousseau est accordé ; mais que tout cela soit de bon goût. Je ne veux pas pousser le travestissement jusqu'à n'être pas jolie.
— Soyez tranquille, on vous aura des toiles fines qui ne vous blesseront point, des milleraies rose et blanc, ou blanc et bleu, des indiennes à petits bouquets et autres étoffes printanières fraîches et de peu de prix, que la saison autorise ; et comme madame est blonde, et que ses cheveux sans poudre vont paraître davantage, il lui faudra de petits bonnets simples et coquets, où, vu l'état de Jeannette, nous pourrons mettre de la denteUe.
— Ce sera charmant, dit, en frappant ses petites mains l'une contre l'autre, la marquise déjà tout enthousiasmée de ces toilettes, dont l'idée lui souriait comme à un gourmet celle d'un repas de pain bis, de crème et de fraises fait sur l'herbe, au printemps, devant quelque métairie.
— Madame serait du dernier mieux, même en torchon ; elle pare tout ce qu'elle porte, et d'ailleurs les choses n'ont pas toujours besoin de coûter beaucoup pour être jolies, et elle ne sera pas, je l'espère, trop rebutée de sa garde-robe de grisette.
— Ce qui va me coûter beaucoup, ce sera de ne pas être chaussée de soie.
— Il y a des bas de fil, ou de coton, si fins que madame ne s'apercevra pas de la différence.
« L'on pourrait même risquer le bas de soie sans pécher contre la vraiserhblance, car quelques-
unes d'entre les plus huppées des grisettes se permettent cette coquetterie.
— Tu me rassures ; mais comment nous arrangerons-nous demain pour aller à ce rendez- vous? Je ne puis sortir d'ici à trois heures en grisette.
— Assurément, non ; mais madame n'a qu'à se faire conduire par son carrosse à quelque église ou à quelque magasin ayant une double issue où un fiacre nous attendra ; nous y monterons, et nous irons à la chambre de Jeannette, où j'habillerai madame de façon à lui faire croire qu'elle n'a jamais fait toute sa vie que de la dentelle. »
Les choses ainsi convenues, Justine leva la marquise de Champrosé, et, après l'avoir remise aux mains des autres femmes pour finir de l'accommoder, la quitta après lui avoir demandé le congé de sortir.
L'abbé fut introduit et admis comme de coutume à faire sa cour ; malgré les souffrances que devait lui causer l'amour qui le brûlait, il avait le teint rose et paraissait très frais pour un homme rôti, calciné, tombé en cendres ; le chevalier ne tarda pas à paraître, suivi du commandeur, qui précédait le financier, de sorte que la ménagerie familière de M°^^ de Champrosé se trouva au grand complet.
Ils furent tous enchantés de voir la marquise dans de meilleures dispositions, qu'ils attrbuèrent d'un commun accord à l'influence salutaire de la promenade au Cours-la-Reine.
Mais pas un parmi ces hommes perspicaces ne devina que la fraîcheur de M™^ de Champrosé venait de ce qu'elle avait passé la nuit au bal, et le feu de ses prunelles de ce qu'elle n'aimait aucun d'eux.
Justine ne perdit pas de temps, et, en effet, il
n'y en avait pas à perdre, puisque tout devait être prêt pour le lendemain.
Elle loua près d'une église une chambre et un cabinet fort convenables, au prix de cent cinquante livres par an, dont elle paya sur-le-champ un quartier ; puis, elle alla chez un marchand de meubles d'occasion où elle acheta ce qu'il fallait pour garnir les appartements de M^'® Jeannette, ayant soin de ne rien choisir que de très propre, mais qui n'eût point l'air trop neuf ; et, avec l'aide de deux garçons tapissiers assez adroits, elle eut bientôt mis le nid en état de recevoir l'oiseau.
Elle se procura aussi, chez une lingère de ses amies, du linge tout fait et assez bon; et quatre couturières largement payées eurent bientôt coupé, bâti et cousu les étoffes qu'elle leur avait livrées, sur un patron à la taille de M™^ de Champrosé.
Le lendemain, tout se passa comme il avait été réglé.
Sortie de chez elle, dans sa voiture et avec les habits de sa condition, M™^ de Champrosé se fit conduire à l'église Saint-R..., entra par une porte, se déroba par une autre, et trouva dans le fiacre qui l'attendait une mante que Justine y avait mise pour qu'elle la pût jeter sur son costume de grande dame, et monter à la chambrette sans qu'on la remarquât.
L'escalier était un peu roide et fait en échelle de mouUn ; une grosse rampe de bois le bordait d'un côté, et, de l'autre, une corde aidait à l'ascension.
Il y avait loin de là à l'escalier *de l'hôtel de ;^jme ^q Champrosé, si commodément ménagé par le sieur Ledoux, architecte de la favorite, orné de bas-rehefs représentant des bacchanales d'enfants, par Lecomte, et côtoyé d'une rampe ouvrée et fieuronnée par le célèbre serrurier Amour ; mais ce contraste plut à la marquise, qui posait en chancelant, sur des marches raboteuses, un pied habitué à fouler les degrés de marbre et des tapis moelleux.
En entrant dans la chambre, M'^^ de Champrosé fut on ne peut plus satisfaite du zèle de Justine, car ce petit asile, tout en ne dépassant en rien la médiocrité, avait tout ce qu'il fallait pour nicher convenablement l'innocence ou l'amour.
Si ]\P^^ de Champrosé eût été philosophe (mais elle ne l'était pas), elle eût pu faire mille réflexions fastidieuses sur la fohe des mortels qui se tourmentent de mille manières pour acquérir un luxe qui n'est point nécessaire au bonheur.
En effet, cet intérieur que le peintre Chardin, si vanté à bon droit par M. Diderot, eût aimé à reproduire, formait avec sa boiserie grise, son carreau recouvert d'un tapis usé, sa cheminée de faux marbre surmontée d'un camaïeu, sa fenêtre aux vitres étroites et dont quelques-imes avaient un bouillon au milieu, son pot de faïence de Vincennes où trempe une fleur, sa lumière sobre, tranquille, discrète, concentrée sur la table à ou\Tage, un fond tout aussi favorable à la beauté de la marquise que son opulent boudoir encombré de cabinets de laque, de magots de la Chine, de bis-
cuits de Sèvres, d'impostes de Boucher, de gouaches de Baudoin et de mille superfluités coûteuses.
Le mobilier était des plus simples, mais Justine n'avait rien oublié.
Une couchette de bois ordinaire, peinte en gris et réchampie de blanc, se cachait à demi sous de pudiques rideaux de perse ; quelques chaises à pieds de biche, une bergère en velours d'Utrecht vert un peu passé, un peu miroité, mais sans tache ni déchirure, où l'on eût pu jurer que la grand'mère s'était assise pendant dix ans ; une commode en marqueterie à dessus de marbre, à tiroirs garnis de poignées de cuivre rocaille, une petite table bien luisante, bien cirée à faire honneur à la propreté d'une ménagère flamande, et sur laquelle étaient placés les planchettes, les écheveaux de fil, les pelotes d'épingles et les bobines qui servent à faire la dentelle, un trumeau garni de sa glace, car il faut bien à la fillette la plus modeste et la plus pauvre un bout de miroir pour se regarder, composaient un ameublement qui fit voir plus tard à M™® de Champrosé qu'il ne fallait pas de grandes dépenses pour loger le bonheur.
La fenêtre, car cette chambre avait été celle d'une véritable grisette, était entourée d'un cadre de pois de senteur, de liserons et de capucines, les uns en fleur, les autres en train de faire, en attendant mieux, grimper leurs feuilles découpées en cœur, et d'entortiller leurs vrilles après les ficelles tendues par une main prévoyante.
Cette fenêtre donnait sur les jardins d'un vaste hôtel du voisinage, et, par cet accident heureux,
la fenêtre de Jeannette échappait à ces horizons de Paris composés d'angles de toits, de tuyaux de cheminées, de grands murs maussades délavés par la pluie, et qui ne sont pas faits à souhait pour le plaisir des yeux.
Les cimes des marronniers, panachés de fleurs, ondoyaient, et le zéphyr en apportait l'amer parfum sur le bout de son aile.
L'examen du logis achevé, l'on procéda à la toilette, qui fut faite en un tour de main : il ne s'agissait que de changer de robe et de coiffure, d'aller du composé au simple.
Grâce à l'habileté consommée de Justine, la métamorphose fut complète.
Il n'est peut-être pas si aisé que l'on croit de changer une marquise en grisette ; le contraire serait peut-être plus facile.
Aussi Justine a-t-elle avoué plus tard que cette toilette avait été son coup de génie, son œuvre suprême, et elle a dit que pas une des grandes toilettes de madame ne lui avait coûté de si vifs efforts de conception, et ne lui avait semblé plus impossible à exécuter.
]yjme (jç Champrosé jeta un coup d'oeil dans la glace, qu'elle n'avait pas regardée jusque-là, cédant à la prière de Justine qui lui avait demandé de ne point se mirer en détail, mais d'une seule fois pour jouir de la surprise du changement à vue.
La marquise fut à la fois étonnée et ravie ; elle se trouvait une beauté inconnue ; quoique plus charmante que jamais, elle se reconnaissait à
peine : tout en elle était changé, jusqu'à la couleur des cheveux et du teint ; par l'absence de rouge et de poudre, l'air, l'expression n'étaient plus les mêmes ; au lieu de cette grâce piquante, de ce grand air, insolence de la beauté, elle avait une physionomie douce, modeste, virginale, presque enfantine, car cette simplicité fraîche la rajeunissait de deux ou trois ans ; elle était une fois plus belle qu'au bal de la veille, où, vêtue des habits de Justine, elle avait nécessairement pris quelque chose de moins pur et de moins distingué, car les habits se moulent sur le caractère, et l'âme de ceux qui les portent leur font prendre certains plis, et Justine avait une âme de femme de chambre.
« Madame voit qu'elle peut perdre sa fortune sans risque pour sa beauté, et que ses charmes ne sont ni chez la marchande de modes, ni chez le bijoutier, dit Justine avec un légitime sentiment d'orgueil ; tout ce que madame porte ne vaut pas trente livres.
— Mais aussi, c'est Justine qui m'a habillée, répondit M^^ de Champrosé, rendant le compliment à sa camériste.
« Mais il est plus de trois heures. Donne-moi ce petit carton, et conduis-moi jusqu'à l'angle de la rue Saint-Martin, où tu m'abandonneras à mon sort. »
Le travestissement achevé, M™® de Champrosé descendit l'escalier, suivie de sa fidèle camériste, qui la soutenait par le coude avec une sollicitude obséquieuse.
Cela sembla singulier à la marquise, de marcher elle-même dans la rue ; c'était la première fois qu'elle se trouvait en contact avec le pavé de Paris, si boueux, si inégal, si glissant, et pourtant si plein de charmes pour l'observateur et le moraliste, qui savent y glaner mille anecdotes bizarres ou philosophiques.
EUe voyait le peuple de plain-pied, elle qui, jusqu'alors, ne l'avait aperçu que du haut de son carrosse, et s'étonnait parmi beaucoup de figures tristes et hâves, sur lesquelles la misère ou le maJheur avait laissé leur empreinte, d'en rencontrer plusieurs qui ne différaient pas beaucoup des visages ayant leurs grandes et petites entrées à Versailles.
Contrairement aux habitudes des grisettes qui trottent menu et se faufilent à travers les embarras, la marquise marchait avec une gaucherie adorable ; elle hésitait à chaque pas et semblait essayer chaque pavé, comme une danseuse novice
qui tâte la corde de sa semelle frottée de blanc d'Espagne.
Les voitures l'effrayaient et lui arrachaient de petits cris.
Le cœur lui battait fort comme celui de toute jolie femme qui va en aventure, et, sans donner dans les rigueurs des Vestales, la marquise n'avait pas tellement l'habitude de ces équipées qu'elle n'en éprouvât quelque émotion.
Il est vrai que les médisants eussent pu dire que M™^ de Champrosé n'avait pas vingt ans, et que sans doute elle se formerait, comme la duchesse de B., la baronne de C. et la présidente de T.
Tout en marchant, elle se représentait la hardiesse de sa démarche, qui lui avait paru toute simple en projet, tant il y a loin du projet à l'exécution.
Le rêve est toujours charmant, mais la réaUté a ses exigences grossières, faites pour blesser les âmes délicates, que la même situation pensée n'effrayerait pas.
Les passants la regardaient sous le nez avec un air de curiosité et un sans façon qui l'eussent indignée, si Justine ne lui avait rappelé à propos que ces œillades, impertinentes pour M™^ de Champrosé, ne devaient pas offenser M^^^ Jeannette allant porter de l'ouvrage en ville.
Au bout de quelques rues, la fausse Jeannette, mieux entrée dans l'esprit de son rôle, sautillait sur les pavés sans moucheter de boue ses jolis bas de soie gris de perle, et soutenait assez bien
les madrigaux un peu vifs des amateurs qui croisaient son chemin.
Justine, hardie et délurée comme une soubrette de comédie, formait l'aile et l' arrière-garde, et empêchait les brusques entreprises des jeunes libertins et de ces vieillards luxurieux qui n'ont pas changé de caractère depuis le bain de Suzanne.
On arriva de la sorte rue Saint-Martin, lieu du rendez-vous.
Là, Justine dut quitter M"^^ de Champrosé, car il n'est pas d'usage que les grisettes aient des dames de compagnie ou des suivantes lorsqu'elles trottent par la ville.
Cependant elle ne s'éloigna pas tout à fait et se tint à l'écart, en observation, pour accourir en cas où son assistance serait nécessaire.
]\jme (jg Champrosé, quand Justine l'eut quittée, bien qu'elle fût au milieu d'une rue populeuse, se trouva aussi seule qu'au milieu d'un désert d'Afrique ou d'Amérique, et, prenant son courage à deux mains, se mit à raser les maisons comme une hirondelle furtive.
Sa solitude ne fut pas de longue durée. M. Jean, bien que l'heure indiquée par le rendez- vous n'eût pas encore sonné à l'horloge de la paroisse, faisait depuis longtemps pied de grue, car si l'exactitude est la politesse des rois, la politesse des amoureux consiste à devancer le temps ; si l'on n'arrive pas trop tôt, l'on arrive trop tard.
M. Jean, qui avait aperçu de loin M^'^ Jeannette, tout en semblant examiner avec beaucoup d'attention, pour se donner une contenance, un barbouil-
leur qui ornait d'une couche de peinture l'enseigne du Chat qui pêche, s'avança d'un pas vif, mais mesuré, vers la belle ouvrière en dentelles qu'il salua très respectueusement lorsqu'il se trouva nez à nez avec elle.
Jeannette joua l'étonnement lorsque M. Jean lui parla, comme si cette rencontre eût été l'effet du hasard, et la plus aimable rougeur vint colorer ses joues ; car, bien qu'elle fût du monde, W^^ de Champrosé avait cette particularité de rougir à la moindre émotion.
Lorsque Justine vit M. Jean cheminer auprès de M^^^ Jeannette, et le couple remonter vers le boulevard d'un air de parfaite intelligence, elle crut que sa surveillance devenait inutile et se retira discrètement pour laisser le champ libre à sa maîtresse.
Rien n'était plus charmant que ce groupe : on eût dit l'Amour déguisé en commis cherchant à faire la conquête de Psyché travestie en grisette.
En les voyant passer, les hommes disaient : Qu'elle est jolie ! les femmes : Qu'il est bien fait ! c'est Cupidon, c'est Vénus !
Et chacun se souhaitait une telle maîtresse, chacune un tel amant.
La rue Saint-Martin, qui voit voltiger le long de ses boutiques tant de gentilles ouvrières et d'agréables coureurs d'aventures, semblait émerveillée de tant de grâces.
En effet, il était difhc le de rêver quelque chose de plus charmant que Jeannette ; la venue de M. Jean, bien qu'elle l'attendit, avait fait épanouir
spontanément sur ses joues deux bouquets de roses que Flore eût enviés pour sa corbeille ; un feu modeste animait ses prunelles bleues voilées sous de longs cils blonds, comme sous un éventail d'or, et son sein, agité par les battements de son cœur, soulevait le linon de son corsage.
Quant à M. Jean, il avait, sous ses habits simples et propres, un air de distinction à faire douter de la vertu de sa mère, car il était difficile de supposer qu'un pareil Adonis fût sorti d'une souche provinciale, et il fallait que quelqu'un du bel air, en passant par là, eût conté fleurette à M"^^ Jean.
C'était le raisonnement que se faisait M™^ de Champrosé, persuadée de la roture de M. Jean.
Quant au lecteur, il ne s'étonnera pas de la bonne mine du jeune homme, en se rappelant l'ennui du vicomte de Caudale au souper de la Guimard, sa froideur avec Rosette dans le vis-àvis, et le caprice qui lui avait pris d'aller au Moulin-Rouge terminer sa nuit par des plaisirs de moins bon ton, mais plus vifs.
« J'avais peur que vous ne vinssiez pas », dit Jean, entrant en matière sans trop d'embarras.
Un regard de Jeannette contenant un doux reproche et qu'il était impossible de traduire autrement que : « Vous saviez bien que je viendrais », fut sa seule réponse.
« Le cœur me bat bien fort, car il y a plus d'une heure que je fais semblant de regarder les enseignes des boutiques.
— Je n'étais cependant pas en retard, répliqua Jeannette en levant son doigt effilé vers le cadran
de l'église devant laquelle le couple passait en ce moment.
— L'amour avance toujours, et pour lui les horloges les mieux réglées retardent quand elles ont à sonner les rendez- vous.
— Monsieur Jean, vous êtes d'une galanterie...
— Galant, non ; amoureux, oui. Les beaux messieurs du grand monde sont galants, ils savent dire mille impertinences aimables ! mais nous autres petites gens nous sommes passionnés et sincères ; ce n'est pas notre esprit, c'est notre cœur qui parle. »
A ces paroles débitées avec feu. M™® de Champrosé pensa que Justine avait eu raison de prétendre qu'en amour il fallait déroger pour' trouver un cœur neuf au sentiment et capable d'aimer de la bonne façon.
— Eh bien ! oui, j'admets que vous êtes amoureux, mais U ne faut pas gesticuler de manière à nous faire regarder des passants.
— Pardon, mademoiselle, permettez-moi de vous offrir le bras : à marcher près de vous, j'ai l'air d'un inconnu qui cherche à vous aborder, et qui peut-être vous importune.
« Si vous l'acceptez, vous êtes sous ma sauvegarde, et si votre beauté attire encore les regards, du moins ma présence les forcera d'être respectueux. »
La marquise de Champrosé, qui sentait que ce raisonnement était juste, et qui s'y serait rendue quand même il n'eût pas été juste, appuya le bout de sa main délicate et gantée d'une petite mitaine de filet sur la manche bien brossée de
M. Jean ; ainsi appuyée, elle marcha d'un pied plus sûr sur le pavé glissant, et parvint bientôt au boulevard.
« Mais je voudrais bien retourner chez moi, répondit du ton le plus naïf et le plus modeste du monde Jeannette, qui n'était pas fâchée de prolonger ainsi le rendez-vous et donner d'une façon naturelle son adresse à M. Jean.
— Chez vous ? rien de mieux ; mais où est-ce chez vous ? »
Jeannette nomma la rue.
Seulement, comme elle ne connaissait nullement les rues de Paris, n'étant jamais sortie qu'en voiture, il lui fut impossible d'en trouver le chemin.
Il eût paru invraisemblable à quelqu'un de moins amoureux et de moins préoccupé que ÎM. Jean, qu'une ouvrière en dentelles ne sût pas le chemin de sa maison ; la jeune femme donna pour excuse qu'elle sortait fort peu et habituellement en compagnie d'une amie qui savait mieux s'orienter qu'elle à travers la grande ville, et que, ce jour- là, elle ne l'avait pas amenée pour une cause que M. Jean apprécierait sans doute.
Ce n'était pas à notre jeune homme de trouver cette excuse mauvaise ; il s'en contenta.
Quant à lui, sa position de provincial nouveau débarqué le dispensait de rien connaître aux rues de Paris ; il n'y avait d'autre moyen que de demander sa route de carrefour en carrefour, ce qui serait fort ennuyeux, ou bien de prendre une voiture de place, et il faut avouer que tout modeste et réservé que fût M. Jean, la perspective d'un.
tête-à-tête un peu moins en plein vent, dans ce boudoir roulant qu'on appelle un fiacre, lui souriait très fort.
Il proposa ce dernier moyen à Jeannette qui l'accepta, non sans rougir un peu, mais elle commençait à être un peu lasse, car de sa vie elle n'avait autant marché.
Trouver un fiacre, ce ne fut pas long ; il en flânait un par là, la caisse peinte en bleu perruquier et doublée en vieux velours d'Utrecht jaune. En amour, souvent un fiacre vaut un bosquet de Cythère.
Nos deux amants y montèrent, et dans le trajet, qui malheureusement n'était pas long, Jean, avec une hardiesse respectueuse, s'était emparé de la main de M^^^ Jeannette, qui ne l'avait pas trop disputée, et en couvrait les ongles roses de baisers.
La voiture s'arrêta, et un : déjà ! naïf s'échappa des lèvres de M'"^ de Champrosé. Exclamation qui dut charmer beaucoup M. Jean, car elle pouvait passer pour un aveu, ou tout au moins pour la préface d'un aveu.
M. Jean, qui avait donné la main à M^'^ Jeannette pour descendre du fiacre, n'avait pas lâché les jolis petits doigts qu'il tenait pressés délicatement entre les siens.
La stricte bienséance eût peut-être voulu qu'il saluât et se retirât : mais M. Jean, quoique de province et le plus respectueux du monde dans ses façons, n'était pas homme à lâcher le toupet de l'occasion lorsqu'il le tenait.
Il suivit Jeannette pour l'aider à monter l'escalier, bien qu'elle prétendît le pouvoir faire aisément toute seule, les grisettes n'ayant point d'écuyer pour leur tendre le poing.
Avec une insistance douce quoique opiniâtre, M. Jean, en dépit de la révérence que lui fit Jeannette, arrivée à sa porte, pénétra dans la chambre d'un air si candide, si décent, si réservé, que M™^ de Champrosé ne le put trouver mauvais.
« Ah ! que dira Justine, pensa la marquise ; dès la seconde entrevue, l'ennemi est déjà dans la place et mon cœur bat la chamade. »
Un peu fatiguée de sa course et plus émue qu'elle n'osait se l'avouer, M^^ de Charriprosé se laissa tomber dans l'antique bergère, s' éventant de son mouchoir, quoi qu'il ne fît pas très chaud.
Prenant un petit tabouret, M. Jean vint s'établir aux pieds de Jeannette, ce qui n'était pas si gauche, se dit la marquise, pour quelqu'un d'Auxerre ; car cette position si respectueuse en apparence, et qui se peut prendre vis-à-vis des reines, a cet avantage de ne se prêter pas moins aux audaces qu'aux adorations.
C'est d'un grand stratégiste dans la guerre de l'amour que de s'y mettre tout d'abord, et les Polybes de la chose l'ont toujours conseillé. C'est donc un coup de maître que de débuter ainsi.
<( Vous êtes bien logée, mademoiselle Jeannette, dit M. Jean, en promenant son regard autour de lui.
— Oui, fit négligemment Jeannette, il y a assez de place pour travailler et pour chanter.
— Et pour aimer !
— Oh ! pour cela, je n'en sais rien ; ma tante Ursule avait des principes. Avec sa mine rébarbative, elle recevait les galants de Turc à Maure.
« Malheureusement, elle est morte l'année passée ! Pauvre tante ! » Et ici Jeannette éleva vers le plafond, qui représente le ciel dans les scènes d'intérieur, un œil aussi sec que possible.
« Que Dieu veuille avoir son âme, s'exclama d'un air de componction suffisante Jean, qui n'était nullement fâché du trépas de cette tante revêche, dragon qui gardait les pommes d'Hespérides, — et vous tivez seule, ici ?
— Je ne vois que ma cousine Justine ; vous savez, celle qui m'a conduite au bal ; une bien bonne fiUe. Je ne sors dans la semaine que pour reporter mon ouvrage, et le dimanche pour aller à la messe et à vêpres.
— Où diable la vertu va-t-elle se nicher ? pensa M. Jean, appliquant à la grisette le mot de MoHère au mendiant.
— Ma mère et mon père sont morts lorsque j'étais toute jeune ; c'est ma tante qui m'a élevée, et maintenant que je n'ai plus que Justine, vous êtes la première personne étrangère qui ait mis le pied dans ce réduit. Ma cousine me grondera bien de vous avoir laissé entrer.
— Et moi, je vous en remercie comme d'une précieuse faveur. On ne peut voir voler la fauvette sans désirer connaître son nid. Ce me sera une satisfaction bien douce, en pensant à vous, de pou-
voir mettre derrière votre image le fond sur lequel elle se détache habituellement,
« Le jour, je vous verrai assise dans ce grand fauteuil, près de cette fenêtre, où un rayon de soleil viendra se dorer à vos cheveux, occupant au travail des doigts faits pour le sceptre ; la nuit, je me représenterai votre tête virginale faisant des songes enfantins sur le chaste oreiller de ce petit Ut bleu et blanc, et je saurai le matin quelles sont les fleurs que vous respirez lorsque, pour faire honte à l'aurore, vous allez en vous levant ouvrir votre croisée.
— Oh ! monsieur Jean, vous parlez comme écrivent ceux qui font des chansons. Seriez-vous un auteur et méditeriez-vous une pièce pour la comédie ? dit Jeannette d'un air un peu alarmé.
— Rassurez-vous, mademoiselle Jeannette, je ne suis pas assez dénué de poésie pour faire des vers.
— Oh ! tant mieux, si j'aimais quelqu'im, je voudrais qu'il n'eût d'esprit que pour moi.
— Ainsi donc, vous vivez contente.
— Oui, mon travail de dentelles, qui n'a rien de répugnant ni de pénible, et que je ferais même par amusement, me donne suffisamment de quoi vivre ; il est vrai que je vis de peu.
— Et vous ne sentez pas qu'il vous manque quelque chose ?
— Nullement. N'ai-je pas du bon lait pour mon déjeuner et une voisine officieuse qui prépare mon humble repas, car dans notre état il faut se conserver les doigts nets ?
« Mon mobilier n'est-il pas gentU, surtout depuis que ma tante Ursule m'a légué son fauteuil à oreilles et sa belle commode à poignées de cuivre ? Allez, il y a peu de grisettes qm soient aussi fières et aussi braves que moi : j'ai un déshabillé pour chaque saison, vert pour le printemps, rose pour l'été, lilas pour l'automne, feuille-morte pour l'hiver, sans compter les fourreaux pour tous les jours.
« Quant aux bonnets, ce n'est pas cela qui m'embarrasse, je me fais de quoi les garnir et je me traite en bonne pratique. »
En faisant cette énumération de ses richesses, Jeannette s'était levée et déployait ses robes avec un mouvement de coquetterie enfantine suprêmement bien joué ou peut-être naturel.
Ces ajustements, quoique simples, étaient de bon goût, venaient des meilleures faiseuses et pouvaient flatter la marquise, car ils la rendaient jolie aux yeux de M. Jean.
« Vous n'avez pas besoin de tout cela pour être belle, dit galamment le jeune phénix d'Auxerre après avoir admiré les richesses de Jeannette.
— Oh ! pas besoin ! cela est bon à dire ; mais vous ne ferez jamais croire à une jeune fille qu'un joli bonnet gâte une jolie figure, et qu'une robe neuve n'ajoute rien à une taille fine. »
M. Jean, se souvenant un peu trop du vicomte de Caudale, avait sur le bout de la langue une réponse décolletée et mj^hologique qui eût été de mise chez la Guimard ou dans les coulisses de l'Opéra, mais qui ne convenait nullement dans la chaste mansarde d'une grisette honnête.
Aussi se boma-t-il à convenir que la parure embellissait la beauté, axiome que les femmes ont toujours trouvé raisonnable, et qui a été mis en lumière, un siècle plus tard, par un célèbre faiseur d' opéras-comiques.
Cette concession faite, il revint à son idée première et continua :
« Un fauteuil à oreilles, une commode à poignées de cuivre ne remplissent pas tout un cœur, surtout un cœur de dix-sept ans. Justine est une compagne agréable, mais être deux femmes ensemble, c'est être seule. N'avez-vous pas désiré d'avoir un ami ?
— Oh ! si, mais ma tante Ursule m'a dit que tous les hommes étaient des enjôleurs et qu'il n'y avait pas d'amitié entre une jeune fille et un jeune homme.
— D'amitié, non ; mais de l'amour.
— L'amour est un péché.
— Le plus charmant péché du monde et celui qui se pardonne le plus facilement dans le ciel », dit M. Jean en attirant à lui M^^® Jeannette, qui le repoussa d'un « laissez-moi » si faiblement accentué, qu'il n'en fit rien et posa un baiser sur le front rose de la jeune fille, qui se trouvait à la hauteur de ses lèvres.
Un bruit de pas dans l'escalier se fit entendre fort à propos pour la vertu de Jeannette.
M. Jean, pensant que cette occasion se retrouverait, laissa s'envoler la colombe qu'il tenait déjà par l'aile, et prit congé de l'air le plus civil du monde, après avoir pris toutefois rendez-vous pour le dimanche suivant.
M°^^ de Champrosé prit par contenance un livre dépareillé sur une étagère, Huon de Bordeaux, ou les Quatre Fils Aymon, nous ne savons plus lequel, se jeta sur le fauteuil, allongea ses pieds sur le tabouret, et attendit Justine qui ne vint pas encore, car le bruit de pas n'avait été qu'une fausse alerte.
oc-
Justine, ayant vu sa maîtresse sous la sauvegarde de M. Jean, avait profité de l'occasion pour aller rendre visite à ce courtaud de boutique, frais et bête, qui lui semblait le type du véritable amour, et dont la solide galanterie lui plaisait plus que les grâces un peu mièvres du chevalier.
S'il ne parlait pas en mots choisis, le courtaud avait auprès des femmes l'éloquence qui persuade, et M^i^ Justine le trouvait un Cicéron dans le têteà-tête.
Aussi eurent-ils ensemble une conversation assez longue, et lorsque la femme de chambre vint retrouver M™^ de Champrosé dans la chambre de Jeannette, le jour était-il entre chien et loup.
Sa maîtresse tenait en main un livre plutôt par contenance que pour s'occuper l'esprit, qu'elle a.vait suffisamment en éveil comme cela, car, pour une femme, les romans qu'elle fait sont plus amusants que ceux qu'elle lit, fussent-ils du citoyen de Genève, de M. Arouet de Voltaire ou de M. de Crébillon le fils.
La prévoyante Justine, qui avait arrangé en route une petite excuse pour rendre son absence un peu prolongée décente et plausible, n'en eut aucun besoin.
i§§ JEAN ET JEANNETTE
M™® de Champrosé ne s'était pas aperçue que Justine eût tardé si longtemps ; elle ne vit même pas l'œil brillant, la joue allumée de sa camériste, et sa coiffure un peu irrégulière, quoique rajustée, qui eût pu lui donner le soupçon que Justine n'avait point passé tout son temps à faire sentinelle ; et d'ailleurs la marquise, bonne et indulgente, ne s'en fût pas autrement formalisée, surtout en ce moment où elle avait besoin d'elle.
« Ah ! vous voilà, Justine, dit la marquise, en sortant de sa rêverie et avec un petit cri qui indiquait plutôt la surprise que l'attente.
— Je suis aux ordres de m.adame, répondit la soubrette en s'inclinant d'un air respectueux et contrit.
— Justine, défaites-moi, dit la marquise en s' abandonnant aux mains de sa femme de chambre.
— Ce sera bientôt fait, et j'ai là tout ce qu'il faut pour rajuster madame. »
L'habile Justine, en quelques tours de peigne, eut bientôt fait disparaître l'ouvrière en dentelles et remis M™^ de Champrosé à la place de Jeannette.
Le déshabillé à mille raies, le fichu de linon, les bas de soie gris et les petits souUers à boucles disparurent comme par enchantement, pour laisser paraître les vêtements d'une personne de qualité qui ne veut pas tirer l'œil.
Ainsi accoutrée, M™*^ de Champrosé regagna, suivie de Justine, la voiture qui l'attendait, et se fit mener à son hôtel, où son absence, parfaitement niotivée, n'avait pas été remarquée.
JEAN ET JEANNETTE 2éi
Pendant le trajet, Justine avait respecté le silence de sa maîtresse qui, le cœur agité d'émotions inconnues, se livrait délicieusement à ces douceurs nouvelles ; un frais étonnement la rendait distraite à la fois et joyeuse ; quoiqu'elle ne dît rien, sa charmante figure pétillait de pensées.
Le financier et l'abbé, qui ce soir-là soupèrent avec elle, la trouvèrent la plus jolie du monde sans savoir pourquoi, et d'une beauté qu'on ne lui avait pas vue encore ; car cela soit dit sans vouloir faire de comparaison irrespectueuse, il en est d'une femme comme d'un cheval de race : il faut les voir tous deux animés.
Et certes, M™® de Champrosé avait une âme ce soir-là : elle sourit fort agréablement au financier, et traita l'abbé beaucoup mieux que de coutume.
Elle riait de leurs plaisanteries, qui lui fournissaient un prétexte d'épancher sa gaieté intérieure, comme s'ils eussent dit les choses les plus piquantes et les plus spirituelles ; et cependant M. le financier Bafogne avait de l'esprit comme un coffre et de la grâce comme un sac ; et l'abbé, bien qu'il sût du latin et qu'il fût au courant du jargon des ruelles, ne promettait nullement, s'il persistait à être d'égUse, d'égaler l'aigle de Meaux ou le cygne de Cambrai.
Mais, comme le disent certains philosophes qui ont du bon, malgré leur obscurité, rien n'existe qu'en nous-même ; c'est notre gaieté ou notre tristesse qui rend les horizons riants ou tristes : une personne ayant l'âme en joie trouve à se diver-
26aK JEAN ET JEANNETTE
tir là où d'autres moins heureusement disposées ne voient rien qui les puisse intéresser.
jyjme ^g Champrosé, dans l'état d'esprit où elle était, se fût amusée fort avec des gens de moins d'agrément que l'abbé et le traitant.
Cependant à la fin ils la fatiguèrent, car le vacarme de leurs éclats de rire, devenus bruyants et incommodes, la distrayait d'une pensée trop agréable pour la vouloir perdre dans les banalités d'une conversation superficielle.
Pour indiquer à ses hôtes, disposés à prolonger la séance, que l'heure de la retraite était sonnée, elle fît quelques-unes de ces petites mines que les gens qui sont du monde comprennent à demi-mot, quoique souvent l'idée de laisser un rival seul avec la dame de leurs pensées leur fasse faire la sourde oreille.
La marquise contracta sa bouche de rose en un joli bâillement nerveux, comprimé poliment par la paume de la main, mais assez significatif pour qui voulait l'entendre.
Comme le financier, qui s'était levé et avait pris son chapeau au second bâillement, vit que l'abbé ne bougeait pas, il se rassit avec une opiniâtreté jalouse.
Voyant Bafogne prendre position dans sa bergère, comme un homme qui s'arrange pour le reste de la nuit, et l'abbé posé vis-à-vis de lui en chien de faïence, M™^ de Champrosé sentit qu'il fallait frapper un grand coup, et demanda l'heure qu'il était d'un ton de fatigue et d'ennui assez marqué.
L'abbé, qui était plus usagé que le traitant, com-
JEAN ET JEANNETTE 2é3s
prit qu'il serait de mauvais goût de rester plus longtemps, et, par une manœuvre savante, saisissant le bras de Bafogne, il lui dit d'un ton leste et dégagé :
« Venez-vous, mon cher ? Vous voyez bien que cette chère marquise a besoin de repos. »
Bafogne, quoique énormément contrarié, ne put s'empêcher de faire demi-volte et de suivre la courbure de l'échiné de l'abbé dans le salut profond que celui-ci fît à la marquise.
Ces deux messieurs partis. M™® de Champrosé, sur qui Morphée semblait tout à l'heure distiller ses pavots les plus forts, faits d'expositions, de tragédies et de discours académiques, se trouva soudain plus éveillée qu'une chatte guettant un oiseau.
Elle se leva de la duchesse où elle était nonchalamment étendue avec les grâces mourantes d'une femme accablée, et fit deux ou trois tours par la chambre ; puis, se dirigeant vers la cheminée, elle tira le cordon de moire de la sonnette.
Au tintement argentin de la sonnette, Justine parut aussitôt, car elle sentait l'heure des conversations confidentielles arriver, et elle se tenait prête dans l'antichambre à se présenter au premier appel.
Justine était trop femme de chambre de grande maison pour ignorer combien il est avantageux pour une soubrette d'avoir voix consultative dans les choses de cœur de sa maîtresse.
Quand elle eut défait M"^^ de Champrosé, qui passa un grand manteau de lit de mousseUne des
Bfts^ JEAN ET JEANNETTE
Indes garni d'une dentelle de Malines larçe de trois travers de doigt, et mit sur le coin de l'oreille un petit bonnet le plus coquet du monde, dont les ailes en papillon faisaient le plus charmant effet, Justine fit mine de se retirer en adressant à sa maîtresse la question sacramentelle :
« Madame a-t-elle encore besoin de quelque chose ?
— Reste, Justine, je ne sens nuUe envie de dormir, dit la marquise en se soulevant sur son joli coude rose enfoui dans un oreiller de batiste.
— Madame a quelque chose à me dire ?
— Voyez la maligne bête, avec son air étonné. Certainement, j'ai quelque chose à te dire.
— J'écoute, répliqua la soubrette en croisant l'un sur l'autre ses bras nus ornés de mitaines.
— Il faut que je commence moi-même, car tu affectes d'avoir bouche cousue : comment trouvestu M. Jean ?
— Au mieux.
— Il a les dents belles.
— Fort belles.
— La taille fine.
— Très fine.
— Ah ça ! Justine, allons-nous faire une conversation en écho ?
— Je ne puis qu'être de l'avis de madame. M. Jean me paraît un jeune homme accompli ; il a bonne grâce, se met proprement et danse à ravir.
^ Quant à son esprit, je ne pui-^. rien dire, car il n'a parlé qu'à M"^ Jeannette ; mais l'esprit n'est pas nécessaire en amour.
JEAN ET JEANNETTE 29g
— Il en a, je t'assure, et du plus fin.
— Tant pis.
— Pourquoi tant pis ? L'esprit ne gâte rien.
— Je croyais que madame voulait un amour dans le genre naïf.
— Oui ; mais est-il indispensable d'être un sot pour aimer ?
— On dit : aimer comme une bête ; et les proverbes sont la sagesse des nations.
— Que diable, Justine, t'ont fait ces pauvres gens d'esprit pour que tu les maltraites à tout bout de champ ?
— Madame, ils ne m'ont rien fait du tout.
— Et c'est pour cela que tu préfères les bêtes ?
— N'est-ce pas une raison ?
— Rassure-toi, M. Jean n'a pas cet esprit que tu crains.
— Je ne cacherai pas à madame que je l'avais soupçonné d'abord d'être poète, à un certain air mélancolique qu'il a.
— Fi donc ! ses ongles son trop nets, ses cheveux trop bien en ordre, ses bas trop bien tirés pour cela, et d'ailleur~ "e n'ai rien remarqué d'amphigourique dan^ ^es manières de s'exprimer.
— Dès que madame est sûre que ce n'est pas un grimaud de lettres, je le trouve charmant de tout point.
— Penses-tu qu'il m'aime à la façon dont je veux?
— Je le crois, au juger, fort éperdument épris de madame, de M^^® Jeannette, veux- je dire...
lilSe JEAN ET JEANNETTE
— Oh I certes, il n'aurait pas la hardiesse de lever l'œil jusqu'à la marquise de Champrosé.
— Peut-être, je lui trouve un certain brillant dans l'œil, et il a l'air d'avoir le cœur assez haut.
— Mais il faut qu'il ignore que M^^^ Jeannette est marquise.
— Rien n'est plus facile, car ce jeune homme ne doit pas aller dans les endroits où fréquente madame, et ne monte assurément pas dans les carrosses du roi.
— D'ailleurs, il me rencontrerait, qu'il ne me reconnaîtrait pas : tu as su faire de moi-même deux êtres si différents, que lorsque j'ai sur le dos le casaquin de Jeannette, je ne sais vraiment plus qui je suis.
— Et quand madame le doit-elle revoir, ce beau jeune galant ?
— Dimanche, jour où je suis censée n'avoir point de tâche à remplir ni de besogne à faire en viUe.
— Si j'osais donner un conseil à madame, je lui recommanderais, pour la vraisemblance du rôle, de faire un peu la farouche à l'endroit de M. Jean, lorsqu'il lui débitera des douceurs, et de lui donner un peu de buse sur les doigts s'il s'émancipe. Ce sont les façons des petites gens.
— Comme je vais lui dire : finissez ! d'un ton... d'opéra-comique.
— Je dis cela, madame, parce que si Jeannette, qui, dans les idées de sa petite sphère, doit avoir des préjugés gothiques sur la vertu, se laissait aller
tout de suite a des facilités de grande dame, M. Jean pourrait bien la soupçonner marquise.
— Mais sais-tu que c'est insolent ce que tu dis là?
— Oh ! madame ne peut pas se faire une idée de Fimportance qu'on attache à ces choses parmi le menu peuple : aucune défaite n'est vraisemblable avant six semaines ou trois mois de cour ; et puis, en forçant M. Jean à filer le parfait amour comme le font les bourgeoises, madame, j'en réponds, éprouvera des choses qu'elle ne saurait concevoir aujourd'hui.
— Mon Dieu, Justine, que tu es métaphysique ce soir !
— Avez-vous eu faim quelquefois ?
— Quelle singulière question me fais-tu là ! — Jamais !... Est-ce qu'on a faim ?
— Les paysans et les ouvriers prétendent que si.
— Rien ne me ragoûte à table ; je tâte un blancmanger, je suce une aile de perdrix, je touche à quelques drogues, je bois un doigt de crème des Barbades, et c'est tout.
— Eh bien ! si madame restait un jour ou deux sans manger, elle mordrait à belles dents dans un chignon de pain bis et le trouverait délicieux, encore qu'il fût plein de bûches et de son.
— Bon ! Et tu me conseilles la diète pour me donner de l'appétit ?
— Précisément.
— Il y a peut-être du vrai dans ce que tu dis là.
— Quinze jours de résistance, et je prédis à
madame qu'elle sera amoureuse comme une couturière.
— Et M. Jean, que dira-t-il de ce régime ?
— Il s'affolera de M^^^ Jeannette au point de faire toutes les sottises.
— Tu me dis là des choses de l'autre monde, mais qui ont un certain sens ; tu fais bien de me raffermir dans ces idées, car aujourd'hui même j'ai manqué de faire une faute de costume, et d'oubher que Jeannette n'était pas la marquise de Champrosé.
« Il était temps, pour ma vertu, que tu revinsses, et peu s'en est fallu que mon roman ne commençât par le dernier chapitre ; mais pour me conformer à tes plans, je serai désormais d'une pudicité hyrcanienne et bourgeoise. »
Tout en tenant ces menus propos, M™^ de Champrosé se fit mettre au lit, et Justine se retira lorsqu'elle vit Morphée jeter sa poudre d'or dans les yeux de sa belle maîtresse, ce qui ne tarda guère.
La marquise de Champrosé n'était pas la seule qui fût préoccupée tendrement à l'endroit de M. Jean.
Rosette la danseuse pensait aussi fort assidûment au vicomte de Candale, depuis le souper de la Guimard.
Rosette, qui avait le cœur sensible, malgré sa vie de Manon Lescaut (et il faut dire à son excuse qu'il n était guère possible alors d'en mener une autre à l'Opéra), éprouvait des émotions assez rares pour un sujet de la danse récemment sorti de l'espalier : elle aimait !
Ce qui l'avait séduite chez le vicomte, c'était une certaine grâce triste, un vague air d'ennui qui, derrière son esprit, faisait supposer une âme, chose dont on s'inquiétait fort peu dans ce joyeux dix-huitième siècle.
En ce temps-là, il fallait pour plaire avoir la bouche en cœur, le nez au vent, le rouge à la joue.
27a JEAN ET JEANNETTE
naturel ou faux, le jarret tendu, l'épée en verrouil, le claque sous le bras, la main au jabot avec un air de marquis de Moncade, offrir des pastilles de sa bonbonnière, débiter des fadeurs ou des équivoques, chanter les derniers couplets contre la favorite, être gai, vif, pimpant, superficiel et surtout rieur, car c'était l'époque des Ris, des Jeux et des Plaisirs, qui devaient régner dans la vie comme dans les ballets et les dessus de poi-te.
La mélancolie, cette fleur délicate de l'âme, était considérée comme une maladie qui, d'après son étymologie, regardait M. Purgon et M. Fleurant.
Aussi faUait-il à Rosette un naturel plus tendre et plus distingué pour aimer le vicomte, au moment où ses compagnes, et même des femmes d'un rang plus élevé eussent trouvé qu'il donnait dans le morne et frisait l'ennuyeux, par faute de pointe et de montant.
Quand iï était pétillant comme un feu d'artifice, sous le fourmillement des paillettes de son costume et de son esprit, et que dans le premier moment de ses conquêtes il n'avait pas reconnu le vide des plaisirs, Rosette ne s'était pas sentie touchée de son mérite comme elle le fut depuis, circonstance qui tendrait à prouver ce paradoxe énorme, que sous le règne de Cotillon III, à l'Opéra, une danseuse a pu avoir de l'âme, ce qui semble tout à fait invraisemblable ; ces espèces n'aimant que l'or, les contrats de rentes, les diamants, la vaisselle plate, les carrosses, les laquais de six pieds de haut, et autres choses soHdes, et ne s' amusant que
JEAN ET JEANNETTE ijr
des plaisanteries les plus insoutenables, en jargon de coulisse ou de débauche.
La pauvre Rosette avait été profondément étonnée de ce que Caudale, après l'avoir reconduite en vis-à-vis, l'eût si vertueusement saluée à la porte de sa chambre, car, sans vanité, elle se croyait faite de façon à ne pas mériter tant de respect, et, dans tout le règne de Louis XV, un fait semblable ne s'était peut-être pas produit.
Rosette n'en dit rien, car cette histoire divulguée eût perdu Caudale de réputation.
Aussi le matin, très inquiète de cette mésaventure, elle fit devant une glace l'examen détaillé de ses charmes : elle déroula ses cheveux qui étaient à pleines mains ; elle regarda ses dents en les découvrant jusqu'à leurs gencives roses, — jamais jeune loup, égorgeant dans les bois son premier mouton, n'en eut de plus pures ; elle examina son teint plus uni que le satin, que le marbre, que tout ce qu'il y a d'uni au monde, et elle n'y trouva ni un ph, ni une ride, ni une gerçure, ni une tache de rousseur, ni une vergeture : Hébé, la déesse de la jeunesse ; Hygie, la déesse de la santé, ont à coup sûr moins de fraîcheur.
Par un heureux privilège, que le vice a plus souvent que la vertu, les joues de Rosette, malgré le fard et les baisers, conservaient cette fleur de pêche que le moindre contact enlève. Elle passa en revue ses bras, qui étaient les plus beaux du monde, et ses jambes que tout Paris admirait, brillantes comme le marbre sous leur réseau de soie, dans les ballets de Dauberval.
Le résultat de cette inspection fut un sourire. Rosette se trouvait belle.
Elle était rassurée et se donna pour explication que Caudale avait ce soir quelque souci dans l'âme, ou bien qu'il était fatigué, quoique le dix-huitième siècle n'admît pas que l'on pût être fatigué.
Elle prit donc une grande résolution, surtout pour une danseuse, plus adroite de ses pieds que de ses mains ; ce fut d'écrire au vicomte de Caudale !
Les danseuses et même les grandes dames du dix-huitième siècle ne brillaient pas précisément par la caUigraphie et l'orthographe.
On a conservé des lettres de M^^ de Pompadour, de M"™^ la PopeUnière, d'un style charmant, mais écrites comme ne le feraient pas aujourd'hui des cuisinières.
Rosette n'en savait ni plus ni moins que les jolies femmes de son temps. Elle prit une grande feuiUe de papier et y traça, en lettres longues d'un pouce et de l'aspect le plus hiéroglyphique, le billet suivant qu'elle aiuait mieux écrit en trempant le bout de son orteil dans l'encre :
« Mon cher vicomte, « Je suis très inquiète de vous, car sans doute vous étiez malade l'autre soir, ou troublé de remords de conscience, lorsque vous vous retirâtes si brusquement et si maussadement. Je vous soupçonne de m'avoir celé quelque gros péché quand vous étiez à mes genoux, chez cette grande désossée de Guimard. Venez achever votre confession et ne craignez rien, la pénitence sera douce. Je suis
pour vous chez moi toute la nuit et tout le iour, excepté de midi à deux heures, où je répète un pas nouveau avec des gargouillades dont vous serez content, et qui me vont mieux que les rigodons, les tambourins et les loures.
« Adieu, mon cœur.
« Rosette,
4 Second sujet de danse à l'Opéra. >
« P. S. — N'est-ce pas que Guimard est trop maigre et qu'elle a l'air d'un faucheux quand elle danse ? r>
Cette lettre fut portée à l'hôtel de Caudale, et remise au vicomte sur un joU plateau d'argent ciselé par Réveil.
Caudale ne s'étonna pas autrement des jambages hasardés et de l'orthographe fantastique du poulet qu'il déchiffra assez couramment, et dit au grand laquais qui attendait la réponse, avec cet air adorable de fatuité des seigneurs d'autrefois, moitié excédé, moitié protecteur :
« C'est bon, j'y passerai. &
Lorsque M""^ de Champrosé s'éveilla, sa première pensée fut pour M. Jean. Tous ses rêves avaient été pour lui : toute la nuit, sous son ciel à baldaquin, la noble marquise s'était vue dans la petite chambre louée par Justine, avec le costume de Jeannette, assise dans ce fauteuil qui avait si bien l'air d'avoir appartenu à une aïeule, tenant sur ses genoux l'étroite planchette de l'ouvrière en dentelles et croisant avec ses doigts menus les fils imperceptibles qui s'embrouillaient sous les baisers de M. Jean, dévotement agenouillé sur un petit tabouret devant elle.
Changeant de sphère. M™® de Champrosé semblait avoir changé d'âme et de caractère ; l'obsession des galantins qui la bourraient de madrigaux fades, de compliments édulcorés, lui avait jusquelà produit l'effet de ces sucreries, de ces crèmes fouettées, de ces meringues à la glace qui ôtent le goût des aliments sains et rassasient sans nourrir.
Trop entourée pour faire un choix, trop prévenue pour éprouver un désir, elle consumait sa vie dans une nonchalance fantasque. Les amours avaient chassé l'Amour. Depuis sa rencontre avec M. Jean, l'Amour avait chassé les amours.
Dès qu'elle fut habillée, le désir d'aller à la petite chambre s'empara d'elle ; mais Justine, qui était prudente, malgré ses airs évaporés, représenta respectueusement à sa maîtresse qu'il ne serait pas toujours facile de sortir de l'hôtel incognito, et que les stratagèmes qui réussissaient bien une fois ou deux, à cause de l'imprévu, finissent par s'éventer et se découvrir.
« Madame ferait mieux de prétexter un séjour de six semaines à la campagne, dans un château quelconque.
— Rien ne serait plus facile ; mais si j'annonce que je vais dans une de mes terres, j'y serai attendue ; mes amis de Paris pourraient vouloir me rendre visite, et tout se découvrirait.
— Aussi n'est-ce pas dans un de ses châteaux que je conseillerais à madame d'aller.
— Chez une de mes amies la chose serait bien plus vite découverte.
— N'ai-je pas entendu dire à madame qu'elle avait une parente en Bretagne ?
— C'est vrai, je n'y pensais plus, une vieille tante sempiternelle, perchée comme une chouette dans un ancien donjon, en compagnie d'un tas de hiboux, avec un nom qui fait saigner la bouche tant il est dur à prononcer.
« On dit qu'il faut passer par une série de cassecou pour arriver à cette gentilhommière, qui surplombe de deux ou trois cents pieds sur l'Océan.
— Eh bien, madame ferait bien d'aller rendre visite à sa tante, pour un mois ou deux.
— Justine, que me dis-tu là 1
— La parente de madame ne vient jamais ni à Paris ni à Versailles ?
— Oh ! non ; elle se croit encore?au temps d'Anne de Bretagne et des parlements, et regarde Paris comme une Babylone d'abominations.
— C'est ce qu'il nous faut ; madame, accompagnée de la fidèle Justine, monterait en chaise de poste, s'excusant de ne pas emmener de suite sur l'humeur quinteuse et revêche de la vieille dame, et partirait bien ostensiblement avec un grand bruit de ,prelots et de fouets ; puis, au premier relai de poste, nous prendrions nos habits de bergère et nous rentrerions dans Paris par une autre porte.
— C'est délicieux ! s'écria la marquise en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre ; de cette façon, j'aurai devant moi six semaines de liberté ! Justine est un vrai trésor.
— Puisque madame la marquise daigne le dire, je n'en disconviens pas, fît Justine avec une révérence comique ; je vaux bien mon prix ; et M. de Marivaux a mis dans ses pièces du Théâtre- Français des soubrettes qui ne sont pas de ma force. i>
M™® de Champrosé fît un petit signe d'assentiment, et toutes les choses se passèrent de la façon que Justine les avait réglées.
Le départ convenablement annoncé, la chaise sortit de la cour de l'hôtel, entraînée par trois vigoureux percherons, au bruit d'un tintamarre de fouets qui faisait pousser de pitoyables glapissements aux sylphes fessés dans l'air.
La chaise eut bientôt traversé les rues fangeuses de la grande ville, couvrant les piétons d'un déluge de boue, rouant les chiens, renversant les philosophes qui, à l'instar de Jean- Jacques, tâchaient de se faire accrocher par les équipages, afin de pouvoir mettre dans leurs feuilles des déclamations contre les gens riches à l'adresse de la canaille, que ces sortes d'invectives déclamatoires réjouissent toujours.
L'on sortit de la barrière et l'on entra dans la campagne ; quoiqu'il eût tombé de la pluie dans la matinée et que les chemins fussent détrempés, le ciel brillait dans tout son éclat, et quelques joUs nuages pommelés, aussi légers que ceux des plafonds de Fragonard, erraient sur le fond d'un bleu tendre aussi pur que celui de la porcelaine de Sèvres la mieux réussie ; un feuillage d'un vert tendre et gai, car le printemps ne faisait que de naître, et Flore n'avait pas encore vu ses fleurs, changées en fruits, aller remplir les corbeilles de Pomone, rendait l'horizon agréable et riant comme un décor champêtre peint à l'Opéra par Boucher : le paysage, quoique moins azuré et vert pomme dans le lointain, n'en avait pas moins son charme, car la nature, bien que manquant de grâce et un peu grossière, s'entend assez bien à tenir la palette et à manier les pinceaux, et, si elle avait un peu d'académie, on n'aurait rien à lui reprocher.
Il est vrai que les personnages qui peuplaient ces campagnes n'étaient pas habillés en taffetas gorge de pigeon et de satin vert céladon, comme ceux des dessus de porte et des pastorales : les
moutons qui paissaient ne méritaient guère l'épithète de blancs que leur prodigue M™® Deshoulières ; ils paraissaient n'avoir pas été savonnés depuis longtemps, si même ils l'avaient jamais été ; les tendres agneaux ne portaient au col aucune faveur rose ou bleue, et si la belle Philis eût voulut en serrer un contre son cœur, elle eût infailliblement taché son corsage à échelle, car rien n'était plus crotté que ces agnelets.
Ces moutons étonnèrent un peu la marquise, qui s'était fait, d'après les petits vers de M. l'abbé et les gouaches de son éventail, une tout autre idée de la race ovine.
« Qu'est-ce donc que ce tas de haillons qui chemine sur deux grands vilains pieds plats et rouges ?
— Cela, madame, c'est un berger.
— Ciel ! que me dis-tu là, Justine ! Tu te moques ! Un berger, ce pataud !... C'est impossible !
— Il ne ressemble guère à ceux de l'Opéra.
— Et il a bien tort, Justine. La réalité devrait copier le faux.
— Sans doute, Marcel et Vestris, quand ils dansent la courante dans les bergerades, ont bien meilleure façon que cela.
— Et cette autre horreur, qui va battant les dindons avec une gaule ?
— Nous venons de' voir Tircis ; maintenant, nous voyons Philis.
— Justine, tu abuses de ce que je ne me connais pas aux choses de la campagne pour me dire des histoires incroyables.
« Cet affreux morceau de chair mal taillé, cette perruque de filasse emmêlée, ce teint truite, ces gros jupons rapiécés, cette affreuse cape en guenille, non, ce n'est point Philis.
— C'est Philis en personne. Il y a des milliers de Philis, en France, aussi laides que cela.
— Ah ! tu déranges furieusement mes idées pastorales. »
En conversant ainsi, M.^^ de Champrosé penchait sa tête tantôt à droite, tantôt à gauche, s'émerveillant de tout ce qu'elle voyait, et toute joyeuse de l'idée que, tout en parassant s'éloigner de M. Jean, ele s'en rapprochait en réalité.
Quand la chaise s'arrêta au relai, M^^ de Champrosé se prétendit un peu fatiguée, et demanda une chambre d'un air languissant, comme une personne qui se sent attaquée d'une indisposition qu'elle n'a pu prévoir et voudrait ne s'être pas mise en route.
La chaise fut dételée, et M'"® de Champrosé dit qu'elle verrait si dans deux heures elle pourrait continuer son chemin. Comme vous le pensez bien, l'indisposition ne fit qu'augmenter, et Justine, du ton d'autorité d'une personne qui s'entend aux choses de la médecine, décida qu'il fallait rebrousser chemin, et l'on repartit, non cette fois dans la chaise de poste, mais dans une carriole louée d'avance par Justine.
Le cheval percheron, attelé à la carriole, ramena d'un joli petit train la marquise et la soubrette à la barrière Sairit-Denis, où les malles furent emballées dans un nacre, et bientôt les deux femmes
28o JEAN ET JEANNETTE
se trouvèrent dans le petit logis dont M. Jean, quoiqu'il n'en eût pas l'adresse par écrit, et qu'il n'y fût venu que le soir, sut parfaitement retrouver le chemin.
On voit dans certains contes indiens des personnages, soit dieux, soit génies, ou tout simplement magiciens, qui ont la facilité de changer de corps et d'existence sans changer d'âme pour cela.
Grâce à l'industrie de Justine, qui avait su mettre le caprice de sa maîtresse en action. M™® de Champrosé, sans taUsman, sans paroles de grimoire, se trouvait dans la situation de ces personnages fabuleux.
La transformation, ou, si vous l'aimez mieux, la métamorphose était complète. Rien dans ce réduit ne rappelait à Jeannette la marquise de Champrosé. C'était une existence toute nouvelle.
Il arrive souvent qu'on se déplace dans les conditions même les mieux réglées, mais l'on emporte toujours quelque chose de soi dans la situation qu'on traverse, ne fût-ce que le vêtement, ne fût-ce que le nom ; ici, tout était différent, et M™^ de Champrosé ne savait plus au juste si elle était marquise ou grisette.
Un rendez-vous avait été pris pour le dimanche. M. Jean, vous le pensez bien, n'eut garde d'y manquer.
Comme c'était jour de fête, le jeune protégé de
M. Bonnard, qui était venu de bonne heure, et avait failli surprendre au lit la fausse Jeannette, habituée à se lever tard, proposa, comme c'est l'usage entre commis et grisette, une partie de campagne aux environs de Paris, avec une collation de fraises, course à âne dans le bois, et dîner au cabaret du Lapin blanc.
Ce plan fut agréé. Seulement Jeannette voulait emmener Justine ; mais celle-ci, qui préférait à la compagnie la plus aimable celle de son courtaud de boutique, garçon peu éloquent sans doute, mais expressif dans le tête-à-tête, s'excusa en disant qu'elle avait à faire des visites qui étaient d'importance et ne se pouvaient remettre. Jean lui sut beaucoup de gré de cette écHpse, et M™^ de Champrosé ne lui en voulut pas.
On gagna la barrière en fiacre ; M. Jean, encore qu'il ne fût que surnuméraire aux gabelles, paraissait avoir apporté d'Auxerre un nombre suffisant d'écus de six livres dans sa bourse de peau, et se pouvait permettre ces magnificences qui eussent effrayé et épuisé de petits clercs de la basoche, et même des fils de droguistes.
Les environs de Paris, sans être de la beauté dont les voyageurs prétendent ceux de quelques autres villes, offrent cependant un agréable mélange de cultures, de jardins, de marais et de bocages, où les oiseaux et les amours peuvent trouver à se nicher.
Les maisons des cultivateurs avec leurs toits rustiques, les moulins à vent tournant leur aile flasque, les guinguettes qui rient et qui chantent.
animent ce paysage qui, sans être agreste ni pittoresque, a néanmoins de jolis détails et des charmes imprévus.
Et d'ailleurs il n'y a pas besoin des ombres et des fraîcheurs de Tempe pour encadrer les amours d'une grisette parisienne et d'un commis.
Jean et Jeannette s'en allaient donc par la campagne, le long des haies où la jeune femme apercevait toujours quelque fleurette à cueillir, le long des blés trop jeunes encore pour pouvoir prêter leurs gerbes et leurs rideaux à l'amour.
L'on arriva ainsi en devisant au bois, où Jeannette fut hissée sur un âne, à son grand amusement, et parcourut plusieurs allées, accompagnée de Jean et de l'ânier, frappant de conserve la croupe de maître Aliboron. La bête à longues oreilles ne s'en inquiétait pas autrement et happait, tout en trottinant, quelque brindille de feuillage ou quelque tige de chardon, d'où s'envolaient les papillons aussi empressés à courtiser la fleur épineuse que la rose dont on les peint si épris.
La conversation qu'ils eurent ensemble serait difficile à rapporter. Des phrases insignifiantes prennent beaucoup de valeur par l'éclair de l'œil, le tremblement de la voix, la rougeur des joues.
Jean et Jeannette s'aimaient déjà trop pour se le dire, et jouissaient, sans avoir le besoin d'exprimer ce qu'ils sentaient, du bonheur de se trouver ensemble, dans les champs, parmi les fleurs et la verdure, un beau jour de printemps.
Comme l'amour est une passion primitive, on la ressent peut-être avec plus de vivacité quand on
se trouve au sein de la nature. Les conventions humaines et sociales s'oublient plus facilement lorsque rien de factice ne les rappelle, et telle vertu qui serait restée farouche à la ville s'humanise aux champs.
C'est pour cela que les poètes, qui sous leurs images cachent quelquefois des idées philosophiques, ont peuplé les montagnes, les vallées, les bois et les prairies, les fontaines, d'Oréades, de Dr^'ades, de Napées, de Limniades, de Naïades, de Pans, d'^g^^'pans, de Satyres et de Faunes, fort galants et fort amoureux, et n'ont rien imaginé de semblable pour les villes.
M°^^ de Champrosé, cependant, ne succomba point à ce charme, et, si elle entendit les conseils des oiseaux qui se becquetaient dans leurs nids, des fleurs qui se penchaient l'une vers l'autre en entr' ouvrant leurs calices, elle ne les écouta point.
Fut-ce par rigorisme ou par souvenir des recommandations de Justine, ou M. Jean, rendu timide par l'émotion, ne sut-il pas profiter de l'ombre protectrice des bosquets et des faciUtés de la fougère ? Non.
L'état où se trouvaient les deux jeunes gens était si délicieux, qu'ils craignaient d'en sortir par quelque entreprise qui eût pu augmenter leur bonheur, mais peut-être aussi le troubler.
C'est ainsi qu'une marquise et un vicomte, déguisés l'une en grisette, l'autre en commis, mangèrent des fraises dans les bois, sans que la vertu eût à gémir que de quelques serrements de mains et de quelques baisers sur le front ou les
cheveux, dont la bergère la plus prade se serait à peine formalisée, — S'il semble étrange à quelque lecteur que M. Jean, qui avait paru plus vif et plus délibéré à son début, se soit alangui de la sorte, nous répondrons qu'alors il était pris de goût seulement, et que maintenant il est pris d'amour.
La sensible lectrice comprendra, nous y comptons, cette nuance délicate.
Les amoureux prétendent vivre d'air, à la façon des sylphes dont M. Crébillon le fils et M. le comte de Gabalis racontent des choses on ne peut plus étonnantes ; mais cette assertion nous paraît fort hasardée, et il est certain que 'Jean et Jeannette, malgré tout le plaisir qu'ils avaient à cueiUir des violettes, des fraises et des baisers dans les bois, arrivèrent avec un certain contentement au cabaret du Lapin blanc.
Le cabaret du Lapin blanc faisait assez bonne figure sur le bord de la route.
Son enseigne, connue depuis un temps immémorial, avait été barbouillée par un descendant fort éloigné d'Apelle, des deux côtés d'une plaque de tôle qui brimballait au vent et qu'ombrageait une longue branche de pin ; mais l'hôtelier, peu sûr du talent de l'artiste, et se défiant de la fidélité de la représentation du Lapin blanc, avait jugé à propos d'établir dans une cage une enseigne parlante où les yeux les plus ignorants ne se pouvaient tromper.
Un énorme lapin blanc, aux oreilles démesurées, aux gros yeux vermeils, brochait des babines en broutant une carotte à côté de sa fallacieuse image.
qu'on aurait pu prendre pour un cheval, un cerf
ou un éléphant.
La façade du Lapin blanc était enluminée, comme le teint d'un buveur, d'une joyeuse couche de rouge qui indiquait aux desservants de la dive bouteille un temple ou tout au moins une chapelle de Bacchus.
Sur le toit de vieilles tuiles moussues où avaient fleuri quelques joubarbes se promenaient des pigeons de toutes couleurs, pauvres oiseaux de Vénus, ne prévoyant pas la crapaudine et les petits pois, et faisant l'amour comme si la broche ne tournait pas incessamment au rez-de-chaussée.
Les poulets montraient dans la cour la même insouciance, bien que quelque gâte-sauce, veste blanche au dos, en casque à mèche, coutelas au côté, sortît de temps à autre de la salle basse et en empoignât un par l'aile, malgré ses piaillements, car le cabaret était bien achalandé, et la vrille de fumée de sa cheminée, qu'on voyait monter en spirale bleuâtre sur un fond de verdure, ne s'arrêtait jamais.
Autour de la maison s'étendait des tonnelles en treillage fonnant cabinets, et toutes couvertes de houblon, de vigne vierge, de rosiers grimpants et de chèvrefeuille. C'était champêtre, rustique et galant au possible.
Les parfums des fleurs corrigeaient à propos les arômes culinaires, plus substantiels, m.ais moins suaves, et une feuille de rose tombait dans un verre, comme pour mêler Vénus à Bacchus.
Les deux amants s'établirent sous une de ces
tonnelles, vis-à-vis d'une table garnie d'une grosse nappe bise fort propre, traversée d'une large raie rose, de couverts d'étain, de verres à côtes, et d'un broc d'un petit cru d'Argenteuil assez vert, mais naturel, et n'ayant point reçu le baptême, chose rare chez les cabaretiers, grands convertisseurs de vins, et qui n'en souffrent point dans leurs caves qui ne soient bons chrétiens.
Le repas fut le plus gai du monde ; les mets, quoique simples, étaient assez bien préparés, et l'appétit leur servait de sauce.
A coup sûr, si quelqu'un eût passé sur la route et regardé à travers les découpures du feuillage ce commis et cette grisette mangeant et riant à belles dents, il n'eût pas soupçonné que ce commis était un vicomte, la grisette une marquise, M. Jean M. de Candale, et M"e Jeannette M°^e ^e Champrosé.
On revint à la ville par le plus joli clair de lune, et Jeannette, qui prenait tout à fait l'esprit de son rôle, salua gracieusement M. Jean au seuil de sa maison, dont elle lui referma fort proprement la porte sur le nez.
C'est ainsi que cette journée, commencée sous les auspices de Vénus, déesse de l'Amour, finit sous ceux de Minerve, déesse de la Sagesse.
La pauvre Rosette attendit vainement le marquis de Caudale à qui le personnage de M. Jean rendait difficile d'en soutenir un autre ailleurs.
Elle s'étonna de ce manque de galanterie dans un gentilhomme si accompli, et en prit une humeur qui lui fit rabrouer fort aigrement un officier de mousquetaires, un petit-collet, et même un fermier général qui se voulait émanciper à sa toilette, quoique ces derniers soient en bonne odeur à l'Opéra, et n'y trouvent pas de cruelles, à ce que l'on prétend.
Le soir, elle dansa son pas tout de travers, perdit la mesure, confondit les temps, et risqua de se faire siffler, car eUe cherchait des yeux le vicomte dans la salle, et ne le voyant pas dans sa loge habituelle, elle tâchait de fouiller du regard les clavecins et les bonnets d'évêque où elle le soupçonnait en bonne fortune avec quelque rivale ; elle ne put rien découvrir et rentra toute dépitée dans la coulisse, sans même penser au peu d'effet de la gargouillade qu'elle venait d'exécuter assez mal, il faut le dire, et qui lui eût attiré, bien réussie, des applaudissements qui, certes, eussent fait enrager son amie Guimard.
Le souper, qu'elle était dans l'habitude de donner après la représentation, fut le plus triste et le plus maussade du monde, quelques efforts que fissent pour l'égayer les convives et les parasites qui ne manquent jamais à ces sortes de fêtes. — Ce fut peut-être pour la première fois qu'on s'ennuya chez Rosette.
Le lendemain, voyant que Caudale n'arrivait pas, elle résolut un grand coup de tête : ce fut de l'aller trouver, quoique son amour-propre de femme en pût souffrir ; mais l'amour, qui est plus fort que la mort, n'a pas de peine, lorsqu'il est véritable, à l'emporter sur la vanité.
Elle s'habilla comme une femme qui veut être irrésistible, avec un goût, une grâce et une richesse inouïs. Il semblait que les fées eussent arrangé de leurs mains les déhcates merveilles de sa coiffure, et bâti sa robe avec des pétales de fleurs, tant elle était frêle et légère, quoique relevée d'agréments de toutes sortes.
Son chignon à la Dubarry, invention charmante due à la favorite, et qui séduit par un air voluptueux et négligé, comme si la chevelure détachée par une main téméraire eût été relevée à la hâte ; l'épingle d'or, ayant pour tête un gros diamant, et piquée de biais, ornement que n'adoptent pas les prudes, mais qui sied à ravir, lui donnaient une physionomie de nymphe en conquête des plus agaçantes, et à laquelle le vieux Priam lui-même n'eût pas résisté, malgré les neiges de l'âge.
Elle monta dans un superbe vis-à-vis dû à la tendresse du prodigue prince de R..., et qui n'avait
pas coûté moins de cinquante mille livres ; magnificence qui ne doit point surprendre, lorsqu'on songe que la Guimard se promène à Longchamp dans une voiture aux roues cerclées d'argent et traînée par six chevaux ferrés de même, rien ne semblant assez beau à ces impures qui prennent plaisir à souiller l'or pour narguer la vertu pauvre.
Rien n'était plus magnifique et plus élégant en même temps que la voiture où monta Rosette la danseuse ; une reine ne l'aurait pas souhaitée plus luxueuse.
Outre le chiffre de Rosette tracé en fleurs, qui formait le milieu des quatre panneaux principaux sur fond d'or, sur chacun des panneaux de côté l'on voyait répétés, d'une part, une corbeille garnie d'un lit de roses sur lequel deux colombes se becquetaient lascivement ; de l'autre, un cœur transpercé d'une flèche, le tout enrichi de carquois, de flambeaux, de tous les attributs du dieu de Paphos.
Ces emblèmes ingénieux étaient surmontés d'une guirlande en fleurs de burgau, la plus belle chose qu'on pût voir de ses deux yeux. Le reste était proportionné.
La housse du siège du cocher, les supports des laquais par derrière, les roues, les moyeux, les marchepieds étaient autant de détails recherchés et finis, qu'on ne pouvait se lasser de contempler, et qui portaient l'empreinte des grâces de la divinité d'un char aussi voluptueux.
Chacun, en le voyant passer, s'écriait que jamais les arts n'avaient été poussés à ce degré de per-
fection, et que la galanterie ne pouvait aller plus loin.
Ce fut dans ce superbe équipage que Rosette se rendit à l'hôtel de Candale, faisant l'admiration des hommes et le désespoir des femmes, qui s'indignaient de ce qu'une espèce affichât un tel luxe, lorsque elles-mêmes étaient forcées de marcher à pied ou de se faire voiturer dans des carrosses de l'autre siècle, aussi surannés que ridicules, mais bien dignes de charrier ces laiderons rechignes et ces vertueuses momies.
Le suisse, colossal et convenablement vermillonné et bourgeonné, secouant la poudre de sa perruque à chaque mouvement, et faisant osciller sur le dos de sa livrée son énorme queue garnie d'un crapaud, ouvrit la porte avec empressement, et le vis-à-vis, traîné par quatre magnifiques chevaux aux crinières nattées de rose et d'argent, tourna dans la cour sablée et vint s'arrêter devant le vestibule de l'escaUer qui égalait celui d'un château royal, pour la majesté et le grand goût de la décoration.
Là, un valet de pied, assis sur une banquette, et jouant aux cartes avec un piqueur, répondit au laquais de Rosette que le vicomte de Candale n'y était point.
Peu contente de cette réponse, qui déconcertait ses plus chères espérances. Rosette fit approcher le valet de pied et le voulut interroger ellemême.
« Lafieur ou Labrie ? dit-elle d'un ton interrogatif.
— Lafleur, pour vous servir, madame, répondit le valet en saluant.
— Réponds-moi franchement, Lafleur ; ton maître est chez lui ?
— Non, madame, il n'y est point.
— Tu es sûr qu'il ne se fait point celer ?
— S'il se faisait celer pour les fâcheux, il y serait pour madame. M. le vicomte de Candale nous donne pour consigne de laisser passer les jolies femmes, répondit le maraud, qui se piquait d'esprit et lisait quelquefois des romans dans les antichambres.
— Tu es galant, Lafleur, comme un valet de comédie. Voilà deux louis pour ton compliment.
« Tu dis que ton maître t'ordonne de laisser passer les jolies femmes... à moins cependant qu'il n'y en ait déjà une chez lui.
« N'est-ce pas qu'il y en a une ?
— Oh ! non, madame. Lorsque M. le vicomte est en affaire réglée, il va dans sa petite maison du faubourg.
— C'est juste, dit Rosette ; où avais-je l'esprit ?
— Faudra-t-il dire à M. le vicomte que madame est venue ?
- — Oui, n'y manque pas.
— Madame... de quoi? dit le valet avec un air maHcieux, quoique plein de respect.
— Rosette tout court, ou, s'il te faut un titte. Rosette de l'Opéra, cela vaut un titre de duchesse.
— C'est bien, madame, je n'aurai garde de l'oublier, et je vais boire les deux louis à votre santé, avec mon ami Champagne. »
Rosette fit dire à son cocher de toucher vers le faubourg de..., où se cachait la petite maison du vicomte de Caudale, qu'elle connaissait par les récits de ses compagnes, sans y être allée ellemême, hélas !
Ce n'est pas d'ordinaire en si brillant équipage qu'on se rend à ces mystérieux asiles, mais bien en carrosse uni, avec une livrée grise, empaquetée d'une vaste thérèse ou quelque voile rabattu sur la figure, ou dans une chaise hermétiquement close qui vous jette à la porte, ouverte et fermée aussitôt, sans que le passant curieux ait pu saisir autre chose que la pointe d'une mule de satin et le bout des doigts gantés soulevant le marteau ou tirant le pied de la sonnette.
Comme Rosette n'avait rien a ménager, ni frère féroce, ni mari jaloux, ni protecteur en titre, elle ne risquait rien à se montrer à découvert, et s'en alla heurter bravement à la porte de la petite maison.
Un valet couvert d'une livrée de fantaisie, et qui habitait là au cas qu'un rendez- vous de jour ou de nuit y amenât M. le vicomte, ouvrit aussitôt et introduisit Rosette dans le sanctuaire.
Ce vénérable portier de Cythère avait l'air grave, empesé, discret et pénétré de l'importance de sa place, qui n'était pas une sinécure, car jusqu'alors le vicomte avait mené joyeuse vie.
Il ne parut nullement étonné de la présence de Rosette, quoiqu'il ne l'attendît pas ; mais M. de Caudale avait auprès des belles des façons si persuasives et si triomphantes, que le temps lui man-
quait souvent pour prévenir les ministres de ses
voluptés ; celui-ci pensa donc que c'était un
rendez-vous impromptu, et que le vicomte allait
arriver.
Cette petite maison, que rien ne décelait du dehors, et qui se cachait derrière de grands murs insignifiants, vieillis à dessein pour ne pas attirer l'œil, était une des plus élégantes du faubourg : tout y était disposé pour le plaisir et le mystère.
Quatre ou cinq pièces plafonnées en coupole et prenant le jour de haut, la composaient. Tout ce que le luxe peut inventer de rare et de voluptueux y était réuni.
Les mythologies amoureuses dues au pinceau agréable et léger de Boucher, le peintre des Grâces et des Amours, agrémentaient les plafonds et les dessus de porte.
Les lambris tourmentés et tarabiscotés avec un caprice inouï étincelaient de dorures en or de plusieurs couleurs et représentaient des rocailles, des palmes, des fleurs entremêlées de musettes, de flûtes de Pan, de nids de colombe, de lacs d'amour, de flèches, de cœurs, de coupes, de flacons et autres attributs galants, sculptés avec beaucoup d'art et de délicatesse.
L'ameublement était des plus galants et des plus magnifiques. De grandes glaces semblaient prêtes à multipUer les objets charmants dont ces lieux enchanteurs avaient le privilège de recevoir la visite.
D'énormes vases de Chine en céladon craquelé y contenaient les fleurs les plus rares, incessam-
ment renouvelées ; des tapis épais, semés de roses. y assourdissaient les pas.
Mais une partie qui avait été l'objet d'un soin tout particulier, c'était celle des sophas, des duchesses et des paphos.
Le sopha du boudoir, entre autres, d'une étoffe bleu de ciel relevé de passementerie et de glands d'argent, eût offert un logement riche et commode à l'âme d' Amanzëi, le conteur favori de Schahabam, et eût pu lui fournir autant d'aventures à lui seul que tous les divans d'Agra.
La solitude de la petite maison fit plaisir à Rosette qui, tout en désirant voir Caudale, craignait de l'y rencontrer.
Pour laisser un signe de sa venue, elle défit un superbe bracelet ornée d'un camée représentant Terpsychore dansant, tandis qu'Euterpe joue de la flûte, et le posa sur un oreiller du sopha, de façon à ce qu'il pût être vu et trouvé facilement ; mais eUe se retira après avoir regardé à sa montre l'heure qu'il était, comme quelqu'un qui ne peut plus attendre.
« Je reviendrai, dit-elle au laquais.
— C'est bien, madame », répondit-il en s'inclinant.
En sortant de la petite maison, elle se fit conduire chez la Guimard, où le vicomte de Candale fréquentait, et qui aurait pu lui en donner des nouvelles, mais la célèbre danseuse n'avait pas vu Candale depuis le souper.
M. de Valnoir l'avait vainement cherché pour une fête qu'il donnait et où l'on devait jouer une parade amphigourique de Collé, des plus libres et des plus divertissantes.
Rosette rentra chez elle fort mécontente et fort
triste. Elle n'avait plus qu'une chose à faire, attendre que le vicomte, mû de quelque résipiscence galante, la vînt trouver de lui-même, parti mélancolique et piteux qu'une amoureuse ne saurait admettre.
Le lendemain, elle retourna à la petite maison du faubourg et retrouva son bracelet à l'endroit où elle l'avait mis, preuve de la sagesse de Caudale.
La chose devenait grave : un vicomte de vingtcinq ans, beau, riche... et sage. Cela n'était pas naturel.
Il devait y avoir quelque passion là-dessous ; le bonheur peut seul distraire du plaisir.
Après avoir erré une demi-heure dans cette soUtude voluptueuse dont il lui eût été si doux de profiter, Rosette se retira, à la grande surprise du' grison qui ne pouvait comprendre que son maître manquât de la sorte deux rendez-vous qui devaient être agréables.
Il eût compris qu'il ne fût pas venu au second, mais qu'il eût oublié le premier, cela blessait ses principes de valet de don Juan qui avait eu l'honneur d'appartenir à M. de Richelieu et de travailler avec M. Lebel, ministre des plaisirs de Sa Majesté ; aussi prit-il sur lui d'écrire à M. le vicomte ce qui se passait. Voici la missive du vénérable serviteur :
« Monsieur le vicomte,
« J'ai toujours rempli avec beaucoup de zèle
la place que monsieur a daigné me confier, et je
crois m'en être montré digne. Sans vouloir en rien
préjuger des intentions de monsieur, qui est bien
le maître de faire ce qu'il lui plait, je pense qu'il est de mon devoir de l'avertir qu'il est venu deux fois à sa petite maison, dont j'ai la garde et la direction, une fort belle dame en grand équipage, point masquée ni cachée, et qui m'a paru être de l'Opéra. Eue semblait avoir un grand désir de voir monsieur.
« Il se peut qu'entre tant d'affaires que monsieur a sur les bras, comme de princesses, de duchesses, marquises, baronnes, présidentes et autres, il ait oublié celle-ci. Je sais que ce ne sera pas pour monsieur un bien grand triomphe, vu qu'il a tout ce qu'il y a de plus huppé ; mais, outre que cette dame est très bien de sa personne, elle en tient véritablement pour monsieur et s'en va le cœur bien gros. Nous qui voyons passer beaucoup d'amours, nous nous y connaissons ; c'est du véritable, et j'en préviens monsieur pour qu'il en fasse comme il lui conviendra.
« Roux, dit Hector, valet de cœur et grison de M. le vicomte. »
Cette lettre parvint à Caudale qui reconnut tout de suite Rosette à ce portrait, et se promit d'aller chez elle ; mais l'homme propose et l'amour dispose, et Candale, vêtu de l'habit de droguet de M. Jean, se trouva dans la petite chambre de l'ouvrière en dentelles, au lieu d'être dans le boudoir de la danseuse comme il en avait le dessein.
Contrariée du peu de succès de ses démarches. Rosette se sentit si triste qu'elle se crut malade ; elle dit qu'elle avait ses nerfs et ses vapeurs, et
s'établit dans une chaise longue. Ses amis la vinrent visiter, entre autres la Guimard, qui, au fond, était une assez bonne diablesse.
Elle vit tout de suite, en femme d'expérience, quel était le mal de Rosette et, au lieu d'y chercher une foule de noms barbares comme un membre des quatre facultés n'eût pas manqué de le faire, elle lui dit sans autre préambule :
« Tu es amoureuse.
— Hélas ! oui.
— Comment, hélas ! n'est pas amoureuse qui veut ; c'est un bonheur qui ne m'est arrivé qu'une fois, et je donnerais bien les mille écus de pension par semaine que me donne le prince pour en être encore là !
— Mais être amoureuse pour n'être point aimée !
— Qu'est-ce que cela fait ? On aime, cela est si bon ! Et, d'ailleurs, faite de la façon dont tu es, tu ne dois pas trouver de cruel.
« Tiens ! je ne sais pourquoi ce mot au masculin me fait rire. Il semble fait pour rimer avec belle dans les chansons et les madrigaux.
— Comme tu ris !
— Faut-il pleurer celui qui t'a inspiré cette flamme ? C'est donc un Hippolyte, un être farouche et maussade qui ne se plaît qu'aux bois et préfère au beau sexe les cerfs et les daims, comme celui de M. Racine ?
— Oh ! non, il n'est pas sylvestre à ce point.
— Et peut-on savoir son nom ?
— M. le vicomte de Caudale.
— Alors la situation n'est pas désespérée ; car
il n'est pas barbare outre mesure, et, l'autre soir,
à mon souper, vous paraissiez du dernier mieux.
— Oui, je le croyais assez tendre à mon endroit ; mais depuis ce souper, je n'ai pu le revoir.
— Il n'est cependant pas introuvable ; on ne voit que lui à Versailles, au Cours-la-Reine, au Palais-Royal, aux Tuileries, à l'Opéra, à la Comédie, au Concert spirituel.
— Eh bien ! depuis quelques jours, il a passé à l'état de chimère.
— Il est peut-être allé dans quelqu'une de ses terres, ou bien il suit le roi au voyage de Marly.
— Point ; je m'en suis informée auprès de Lafleur, son valet de pied ; U n'a point emmené ses équipages, et même il paraît de temps en temps chez lui, mais sans suite et fort irrégulièrement.
— Voilà qui est singulier !
— Que peut-il faire ?
— S'il avait une affaire réglée avec quelque grande dame, le mari ou l'amant supplanté nous l'aurait dit, car c'est chez nous qu'on vient chercher consolation de ces désastres.
— C'est vrai.
— S'il avait donné dans les lacs de quelque beauté de théâtre, elle l'aurait déjà crié sur les toits ; quand on est de l'espalier ou des choeurs, ou même premier sujet, on ne cache pas un vicomte de Candale.
— Alors, où a-t-il logé son cœur ?
— J'ai bien peur qu'il n'ait donné dans quelque amour bourgeois ou de robe au Marais ou à l'île Saint-Louis,
— Tu m'effrayes, chère Guimard.
-— Sans cela, il ne serait pas naturel, ma pauvre Rosette, que toi, une des plus belles filles de l'Opéra, tu soupirasses en vain.
— Je sens le vrai de ce que tu dis ; mais comment se conduire en une telle occurrence ?
— Fais-toi faire la cour par deux autres amants, cela te distraira toujours un peu.
— Point. J'écouterai tes conseils, à la condition qu'ils ne me diront pas de renoncer à mon amour.
— A la bonne heure, c'est être franche, et je vais te conseiller selon ton goût. Il faut absolument savoir ce que fait M. de Caudale.
« Tu y es bien décidée, n'est-ce pas, car tu n'es pas de ces courages pusillanimes qui préfèrent l'incertitude à la vérité ?
— Non, certes ; mais comment savoir ce qu'il fait ? Je l'ai essayé vainement.
— Belle manière de pénétrer le secret des gens que de l'aller demander à eux-mêmes !
— Alors, comment s'y prendre ?
— M. de Sartines, qui est fort de mes amis, m'a rendu quelques petits services dans les choses de son ressort, et cela le plus galamment du monde.
— M. le lieutenant de poHce ?
— Oui.
— Quel rapport y a-t-il entre la police et l'amour?
— De très grands rapports. J'avais un amoureux que je soupçonnais de quelques frasques en dessous ; je n'y tenais pas autrement ; mais je n'aime pas à être prise pour dupe.
« ]\I. de Sartines, pour éclairer sa conduite, me prêta ses deux plus fines mouches, des gens admirables pour la sape et l'intrigue, qui en revendraient à tous les Scapins de comédie, des hommes de génie qui lisent les lettres que vous avez dans vos poches, reconnaissent les gens masqués, voient à travers les murs et vous racontent tous vos secrets.
— Et qu'en arriva-t-il ?
— Mes Sbrigani me démontrèrent en vingtquatre heures que j'étais indignement trompée, et j'eus le plaisir de confondre le parjure avec des preuves de trahison si évidentes, qu'il crut qu'il y avait de la diablerie là-dessous, ou tout au moins de la magie blanche.
— C'est admirable !
— Je vais demander avec toi à M. de Sartines qu'U mette à ton service ces deux Argus, ce qu'il t'accordera à coup sûr, à moins qu'ils ne soient employés à des choses qui concernent le salut de l'État. »
Rosette donna dans cette idée avec la furie d'ime personne amoureuse et jalouse qui voit un moyen d'éclaircir ses doutes, et les deux danseuses s'en allèrent chez 'SI. de Sartines qu'elles trouvèrent dans un cabinet plein de perruques, en train d'en essayer une nouvelle.
Ce magistrat les reçut de la manière la plus affable et la plus gracieuse, et se fit un plaisir d'attacher temporairement au service de Rosette les sieurs Clochelourde et Pincecroc qui, en virtuoses émérites, ne purent s'empêcher de sourire
lorsque la danseuse leur dit ce qu'elle désirait savoir.
Le lendemain, un petit rapport fort proprement écrit se trouvait sous l'oreiller de Rosette, placé là par une main inconnue.
Il contenait ces mots :
« M. le vicomte de Caudale va tous les jours chez M. Bonnard, son intendant, où il quitte ses habits de ville pour prendre ceux d'un jeune commis aux gabelles ; puis il se rend, ainsi déguisé, rue de ***, n° ***, au troisième étage, chez M'^^ Jeannette, ouvrière en dentelles, emménagée là depuis peu. Il y reste deux heures environ.
« Dimanche dernier, M. le vicomte et M'^^ Jeannette sont allés se promener à la campagne et ont diné au cabaret du Lapin blanc. Nous ne savons pas au juste ce qu'ils ont mangé, mais si madame y tient nous ferons nos efforts... »
« Ah ! grands dieux ! soupira Rosette en Usant le fatal rapport, une grisette est encore pire qu'ime bourgeoise » ; et, se laissant aller en arrière, elle perdit connaissance ; on ne put la faire revenir qu'avec l'eau de la reine de Hongrie et les gouttes du général la Mothe, souveraines dans ces occasions.
Le caprice de M"^® de Champrosé de se transformer en Jeannette devait troubler plus d'un cœur.
Le sensible droguiste de la rue Sainte-Avoie avait reçu au bal du Moulin-Rouge une flèche de Cupidon en pleine poitrine. L'on n'ignore pas que ce petit dieu tire sur les mortels avec des flèches de deux sortes.
Les premières ont des pointes d'or, les secondes des pointes de plomb ; les unes inspirent l'amour, les autres l'antipathie, ou tout au moins la froideur.
Le malheureux droguiste était si traversé par une des premières, que le dard lui sortait par le dos, tant la corde avait été bien tendue et l'arc bien bandé. Une des secondes avait été dirigée sur M™^ de Champrosé, qui se souciait du droguiste non plus que s'il n'eût pas été du monde.
Être l'héritier présomptif d'une belle droguerie, rue Sainte-Avoie, à l'enseigne du Mortier d'argent, et mourir d'amour pour une grisette sans le sou, c'est une position humiUante et triste.
C'était celle du jeune Rougeron, l'Alcibiade, l'Amilcar, le Galaor du quartier, celui que les Denise, les Nicole et les Javotte regardaient tendrement en passant devant la boutique, où, assis au comptoir proprement ciré, il broyait quelque médicament, quelque épice, quelque aromate, ou
se délassait des soins de la journée à tourner très dextrement en cornets de papier les œuvres de messieurs tels ou tels, dont plusieurs étaient cependant des quarante.
Plus d'une belle fille de la rue Maubuée, de la rue du Plâtre, de la rue Geoffroy-l' Angevin et Bardu-Bec, rêvait d'être assise en robe de siamoise flambée dans ce comptoir triomphal ; car, si la droguerie touche d'un côté à l'épicerie, de l'autre elle touche à l'apothicaire, ce qui la relève infiniment et lui donne de la majesté.
Mais elles rêvaient et soupiraient en vain ; Rougeron ne pensait qu'à M^^^ Jeannette, qui, vu l'eftet divers des flèches dont nous avons parlé tout à l'heure, n'avait pas pensé une minute à lui.
Comment retrou va-t-il la jolie ouvrière en dentelles ? c'est un point d'histoire qui n'est pas bien éclairci.
Il est probable qu'il la rencontra par hasard et la suivit de loin jusqu'à son logis, ou peut-être le courtaud de boutique, galant de Justine, qui était son ami, fit-il quelque indiscrétion ; ce que nous pouvons dire, sans plus nous arrêter sur ce détail fastidieux, c'est qu'un matin Jeannette vit entrer chez elle le fils du droguiste ayant l'air le plus piteux, le plus décontenancé et le plus sot du monde, tournant son chapeau entre ses doigts, saluant comme un enfant de chœur, aussi empêtré de sa personne, aussi embarrassé de ses bras et de ses jambes qu'un amoureux de village devant les grands-parents de son accordée.
Ce triomphateur d'un si beau sang-froid et d'un
3o6 JEAN ET JEANNETTE
si grand aplomb dans les bals de guinguettes faillit prendre un billet de parterre, comme le beau Léandre ou Jeannot dans les parades de la foire Saint-Laurent, lorsque Jeannette lui dit de s'asseoir, tant il avait pris mal ses mesures, car l'amour, qui donne de l'esprit aux filles, rend les garçons bêtes, on ne sait pourquoi.
Jeannette, le voyant tout rouge, tout pantelant, le front couvert de sueur, eut pitié de son embarras et ouvrit la conversation par une phrase banale.
« Quel hasard vous amène ici, mon cher monsieur?
— Je passais par là, et j'ai profité de l'occasion pour vous faire une petite visite, car je ne vous ai pas vue depuis ce fameux bal...
— Ce m'est bien de l'honneur, et vous m'y voyez on ne peut plus sensible », reprit Jeannette d'un ton froid qui contre-balançait ce que ses paroles pouvaient avoir d'honnête et d'engageant.
La conversation allait tomber de nouveau, lorsque l'infortuné droguiste, faisant un violent effort sur lui-même, reprit ainsi avec beaucoup de feu et de véhémence :
« Non, mademoiselle Jeannette, je ne passais pas par là, comme je viens de le dire tout à l'heure. Je suis bien venu tout exprès en prenant ma résolution à deux mains : je soufrais trop de ne pas vous voir,
« C'est le bal du Moulin- Rouge qui a tout fait. Vous étiez ce soir-là si jolie, si brave, si pimpante, que j'en ai eu le cœur pris tout de suite.
<i Jusqu'à présent, j'avais eu des amourettes ; maintenant, c'est de l'amour tout de bon ; je le sens à la peine que j'endure ; j'en perds le manger.
le boire et le dormir, encore que je voudrais si bien dormir, pour rêver de vous ; ce serait toujours cela !
« Avant de vous connaître, je passais pour un garçon entendu dans ma partie, et qui ne manquait pas d'esprit ; on citait mes quolibets de la rue de la Verrerie à la rue des Vieilles- Audriettes ; à présent, je ne mets pas le poids qu'il faut, je pèse tout de travers, je fais des cornets qui se déroulent, je donne de la vanille pour de la cannelle, et me trompe sans cesse dans les sirops. Je ne sais plus distinguer un alcali d'un acide, et, tout dernièrement, j'ai raté une teinture de tournesol, à quoi j'excelle.
« Autrefois j'avais toujours le petit mot pour rire, et disais aux pratiques et aux jeunes filles les choses les plus drôles du monde ; mais ce n'est plus cela : je suis maladroit, tout stupide et tout chose, ce qui prouve, mademoiselle, que je vous aime ; car enfin ce n'est pas naturel, et il faut que le petit dieu malin s'en soit mêlé. »
Pendant cette étrange déclaration. Jeannette eut plus d'une fois envie de rire ; mais l'infortuné droguiste avait tant de feu et de conviction, son sentiment était tellement sérieux sous son discours burlesque, qu'elle put n'éclater point et répondre assez doucement pour ne pas aggraver ce chagrin véritable, quoique ridicule :
« Monsieur Rougeron, tout cela sans doute est fâcheux ; mais qu'y puis- je ?
— Celle qui a fait le mal le peut bien guérir.
— Je voudrais bien vous rendre la raison, mais pas de la manière que vous entendez.
— Et comment ?
3o8 JEAN ET JEANNETTE
— En vous exhortant à ne plus penser à moi, comme doit le faire toute honnête fille en cette occasion.
— Vous ne m'aimez donc pas ?
— Non ! et cela ne doit pas vous blesser. On n'est point maîtresse de ses sentiments. Denise vous aime, et vous ne l'aimez pas.
— C'est vrai ; mais il me semble que si vous accueilliez mes vœux un peu favorablement, vous finiriez par avoir de l'affection pour moi.
— On ne finit pas par avoir de l'affection ; c'est par là qu'il faut commencer.
— En amour, peut-être ; mais pour le mariage ce n'est pas nécessaire. Il y a la force du sacrement, puis l'habitude ; les bons soins et les enfants font le reste.
« Oui, Jeannette, tel est l'entraînement de ma passion pour vous, que je vous épouserai, s'il le faut, malgré la distance qui sépare un droguiste établi d'une simple ouvrière en dentelles.
« Mes parents murmureront d'abord, on criera à la mésalliance dans la rue Sainte-Avoie, mais votre beauté triomphera de tout et fera comprendre ma résolution.
« Je mets, divine Jeannette, le Mortier d'argent à vos pieds avec son comptoir de chêne, ses balances luisantes, ses pots de porcelaine étiquetés, ses tablettes et ses casiers remplis de cochenille, de safran, de mastic, d'outremer, de sang-de-dragon, de bézoar, de gomme adragante, de sandaraque, de cinname, de benjoin et d'aromates de l'Inde, aussi précieux que l'or ; j'y ajoute les trois miUe
livres de rente qui me viennent du chef de ma mère, et ma maison de la rue Culture-Sainte-Catherine, qui est d'un beau rapport, et une pièce de vigne près d'Orléans, dont je fais un vin assez joli, sans compter les hardes, nippes et bijoux.
— Tout cela est très beau, répondit M™^ de Champrosé, peu émerveillée de cet inventaire persuasif qui eût dû éblouir Jeannette, et sur lequel le droguiste amoureux comptait comme sur le mouvement d'éloquence le plus irrésistible ; mais je ne puis donner les mains à un mariage qui vous mettrait mal avec vos parents...
— S'il n'y a que cet obstacle, je saurai bien l'aplanir, répondit le droguiste tout pâle d'émotion.
— Et auquel, continua Jeannette, malgré tous les avantages qu'il présente et l'honneur dont il me comblerait, je ne me sens nulle inclination.
— Si vous me refusez de la sorte, mademoiselle Jeannette, c'est que vous en aimez un autre.
— Eh bien ! quand cela serait ! ne puis- je disposer de mon cœur à ma fantaisie ? .
— Et c'est M. Jean l'heureux mortel ! un petit provincial d'Auxerre, dont tout l'avenir est d'avoir douze cents livres aux gabelles... Joli parti !
— Très bon pour moi, qui n'ai rien. Mais de grâce, mon cher monsieur Rougeron, ne vous laissez pas aller à ce mauvais goût de draper un rival. »
Sans ajouter un mot, le droguiste anéanti se retira blême de colère et de jalousie, méditant quelque vengeance contre Jeannette ou contre Jean, ou même contre tous les deux, car rien n'est plus amer dans son ressentiment qu'un droguiste aigri.
Nous avons laissé Rosette évanouie en apprenant cette déplorable nouvelle que M. le vicomte de Candale était préoccupé d'une grisette ; quand elle fut revenue de cette pâmoison, elle n'eut d'autre idée que de voir cette Jeannette, assez belle pour couper les roses sous le pied à une déesse d'Opéra et débaucher au sentiment un jeune seigneur qui, jusque-là, s'était contenté du plaisir.
Elle comprit, avec cet instinct de femme qui ne trompe jamais, que l'ouvrière en dentelles devait être un rare morceau pour séduire à ce point M. de Candale, qui était fort usagé et avait beaucoup de monde.
Ce qui l' alarma principalement, c'est que M''^ Jeannette, quoique courtisée du vicomte, restait dans sa petite chambre, au lieu d'être transportée dans quelque petit hôtel meublé avec un luxe ruineux, comme c'est l'usage lorsqu'un seigneur distingue avec quelque suite une fille de peu.
Il fallait que Jeannette fût d'une vertu à toute épreuve, ou que M. de Candale la respectât infiniment, pour ne pas s'être conduit avec elle de la sorte dont il l'aurait fait avec tout autre.
Elle se disait bien que le vicomte s'était déguisé d'abord pour ne pas effaroucher la donzelle et
pénétrer dans la place à l'abri de ce travestissement ; mais elle s'étonnait qu'il le gardât ; et, pour éclaircir ses doutes, elle fit venir une chaise, s'y plaça, enveloppée d'une grande thérèse de couleur sombre, et dit à ses porteurs de la conduire à la rue de...
Jeannette, qui se croyait inconnue à l'univers et perdue comme un oiseau au fond des bois dans ce nid d'amour, fut on ne peut plus surprise lorsqu'elle vit entrer une belle femme bien mise, et l'air passablement dédaigneux, qui lui dit :
« Mademoiselle Jeannette ?
— C'est moi, madame.
— Vous travaillez en dentelles ?
— Oui, madame.
— Pourriez-vous me faire trois aunes d'un dessin pareil à celui-ci ?
— Ce sera long et difficile, mais on peut en venir à bout, dit M"^^ de Champrosé, soutenant à tout hasard devant cette inconnue, dont elle ignorait les intentions, son personnage d'ouvrière.
— Et ce sera cher ?
— Trois louis, madame.
— Les voilà d'avance », dit Rosette, qui voulait se donner le temps d'examiner sa rivale, et qui ne put, avec la meilleure volonté du monde de la trouver affreuse, s'empêcher de convenir vis-à-vis d'elle-même que Jeannette était charmante.
Elle admira en enrageant ces beaux yeux bleus si tendres et si fiers, cette bouche rose, ce teint délicat, ces traits si purs, ce beau col si bien attaché, tous ces charmes modestes que faisait valoir un
frais déshabillé ; et cette contemplation lui arracha un soupir.
Certes, sa beauté valait celle de Jeannette, et pourtant l'ouvrière en dentelles avait quelque chose d'indéfinissable, un charme particulier, une noblesse naturelle, un certain air aristocratique, si ce mot peut s'appliquer à une simple grisette.
« D'où vient donc qu'elle est plus belle que moi ? se disait la danseuse vis-à-vis de l'ouvrière ; mes yeux valent les siens, mon teint est aussi éclatant, et ma taille est mieux prise. Serait-ce, comme dit ce philosophe, imitateur de Jean- Jacques, que je fais dîner à l'office, qu'à la beauté physique elle joint la beauté morale ? J'étais venue pour lui chanter pouilles, et voilà que je reste presque embarrassée devant elle. »
Ces réflexions rapides traversèrent la tête de Rosette, causèrent un silence de quelques secondes qui devenait gênant ; la danseuse le rompit :
« Ma chère petite, fit-elle du ton le plus affectueux qu'elle put prendre, cette dentelle n'était qu'un prétexte ; je voulais vous voir et vous parler pour des choses d'importance, qui vous regardent vous et moi : car, bien que je ne vous aie jamais vue, tout ce qui vous intéresse me touche fort.
— Ce que vous dites, madame, est une énigme où je ne comprends rien.
« Que peuvent avoir de commun deux personnes qui ne se sont jamais rencontrées, et qui ne se rencontreront probablement plus ?
— Mademoiselle Jeannette, vous avez-un amant?» A cette interpellation si brusque, le noble sang
de ses aïeux monta aux joues de W^^ de Champrosé qui, se rappelant qu'elle était Jeannette, se remit aussitôt et garda un silence hautain.
« Un amant, c'est peut-être trop dire, un amoureux, comme cela se nomme dans votre caste.
— Que j'aie un galant ou non, que vous importe ? Laissez-moi, madame ; vous me tenez, dans je ne sais quel but, des discours que je ne puis entendre.
— Cela m'importe beaucoup, j'aime le vicomte de Caudale.
— Et moi, M. Jean, cela m'est bien égal.
— Pas si égal que vous croyez.
— Et pourquoi ?
— M. le vicomte de Caudale et M. Jean ne sont qu'une seule personne.
— Je ne crois pas un mot de ce que vous dites. Vous voulez me tourmenter ; en tout cas, je ne suis point jalouse : vous n'êtes pas aimée. Sans cela vous ne viendriez pas chercher le vicomte de Caudale chez M^^® Jeannette.
— Hélas ! vous avez bien raison, mademoiselle Jeannette, il ne m'aime point, et maintenant je le comprends, car vous êtes belle, très belle, oui, plus belle que moi ; mais l'amour que vous acceptiez de M. Jean, pouvez- vous l'accepter du vicomte de Caudale, un jeune seigneur de maison illustre, bien placé à la cour, qui a pris ce déguisement pour vous séduire, comme Jupiter lorsqu'il se transformait pour se divertir avec de simples mortelles ? Il n'a d'autre idée que de vous suborner, d'abuser de votre innocence.
« Rien de sérieux ne peut exister entre vous. Vous
êtes nés dans des sphères trop différentes pour que vos existences ne se séparent pas d'elles-mêmes. Que pouvez-vous être dans sa vie ? Une heure de plaisir,
«Bientôt il retournera au monde où il est fait pour briller, et vous resterez dans votre ombre, pleurant votre crédulité.
« Assurément il vous donnera autant d'or que vous voudrez, il vous fera des rentes ; mais ce n'est pas là ce que vous désirez de lui, puisque vous êtes sage et ne visez qu'au sentiment.
« Peut-être, chère petite, aviez- vous l'espoir de vous faire épouser par M. Jean.
« C'est une chimère avec M. de Caudale, qui sera duc et grand d'Espagne de première classe après la mort de son oncle.
— Qui sait ? dit Jeannette en souriant le plus tranquillement du monde ; nous reparlerons de cela quand vous viendrez chercher votre denteUe.
— Mais c'est qu'elle le fera comme elle le dit, pensa Rosette atterrée, en regagnant sa chaise.
« Ces grisettes, avec leurs semblants de désintéressement et de vertu, sont mille fois plus rouées que les sujets du chant, et ce n'est pas peu dire.
« Ah ! mon pauvre cœur de bonne fille, dans quelle galère t'es-tu embarqué en aimant Candale ! »
Cette révélation étrange, si bizarrement faite, causa-t-eUe peine ou plaisir à celle qui la reçut ? Si Jeannette y perdit, M"^^ de Champrosé y gagna.
Elle se sut bon gré de la perspicacité de son choix : elle aima son sang de ne s'être point trompé, et fit compliment à son cœur de n'avoir pas aidé ce
caprice plébéien né des conseils de l'ennui et des intrigues d'une femme de chambre.
Elle eut une joie d'hermine en sentant sa blanche fourrure vierge de tache. Au fond, quoique très amoureuse de Jean, elle trouvait ce nom bien vulgaire, et fut heureuse de le voir s'allonger de la vicomte de Caudale ; alors, bien des élégances, bien des distinctions et des finesses qui lui semblaient étonnantes dans le faux commis aux gabelles s'expliquèrent d'elles-mêmes.
Elle se livra à son amour avec une sécurité plus, complète, n'en redoutant pas les suites et pouvant faire une liaison éternelle de ce qui ne devait être qu'une fantaisie de passage.
Ainsi Rosette, au lieu de nuire aux amours de Caudale, les avait servis ; mais elle ne pouvait savoir que Jeannette était la marquise de Champrosé ; elle ne l'avait pas demandé aux mouchards qui, en gens discrets, lui avaient laissé ignorer ce détail à la recommandation de M. de Sartines, toujours prudent, mystérieux et sage.
Lorsque M. Jean vint rendre sa visite accoutumée à Jeannette, celle-ci le reçut de l'air le plus cérémonieux du monde et avec toutes les marques du plus profond respect.
« Quelles belles révérences vous me faites aujourd'hui, mademoiselle Jeannette ; vous m'aviez habitué à une réception plus amicale et plus familière ; un baiser me plairait mieux que trente révérences.
— Ah ! c'est que je ne croyais pas recevoir dans mon humble chambre un si grand et si puissant personnage.
3i6 JEAN ET JEANNETTE
■ — Quel personnage ? que voulez-vous dire ? où tendent ces simagrées ? dit Candale, assez inquiet de la tournure que prenait cette conversation.
— C'est vraiment beaucoup d'honneur pour la pauvre Jeannette.
— Pardieu ! trêve de raillerie ; Jean et Jeannette peuvent se faire plaisir, mais non honneur : leurs titres se valent.
— Non. M^i^ Jeannette ne peut aller de pair avec le vicornte de Candale. Votre généalogie, monsieur Jean, — permettez-moi de vous appeler encore une fois de ce nom sous lequel je vous ai tant aimé, — remonte beaucoup plus haut que la mienne. »
Ce coup subit étourdit un peu Candale, mais il se remit bientôt, et, avec un air d'extrême noblesse, il dit:
« Quelle que soit la manière dont vous ayez appris mon nom, je ne le renierai pas. Oui, je suis le vicomte de Candale. Je dois cela à mes aïeux de le dire quand on me le demande.
— Ah ! monsieur de Candale, comme vous avez abusé de la simplicité d'une jeune fille ! comme vous m'avez trompée !
— Trompée ! et en quoi? Ai-je menti? Regardez, mes yeux ne sont-ils pas pleins de flamme et d'amour ? Ce que M. Jean a dit, Candale le répète.
— Mais M^^^ Jeannette peut-elle l'écouter ?
— Dédaigneuse ! elle écoutait bien M. Jean. Allez-vous faire la fière parce que je ne suis qu'un \dcomte ? Tout le monde ne peut pas être roturier. Je n'ai pas eu la chance de naître sans particule et sans titre. Il faut me pardonner.
— Comment se fait-il que le vicomte de Candale fût à la noce au Moulin- Rouge ?
— Mon Dieu ! pur caprice, désœuvrement, ennui de plaisirs fastidieux, amour de l'inconnu, vague espérance du cœur qui cherche ce qu'il rêve et que j'ai trouvé, grâce à mon travestissement ; vous avez accueilli le commis aux gabelles et vous auriez repoussé le vicomte.
« Écoutez, Jeannette, continua-t-il d'un ton plus sérieux : je vous aime comme je n'ai jamais aimé personne ; fiez- vous à moi.
« Loin de cacher ma passion, je veux m'en glorifier, je veux vous remettre à votre place, je veux enchâsser votre beauté dans l'or, vous faire une vie d'enchantements et de fêtes, vous rendre riche, éclatante, heureuse à faire envie aux duchesses, vous donner sur des plats d'argent les clefs de vermeil de tous mes châteaux ; la maîtresse du roi, qui est presque reine de France, pâlira de jalousie en vous voyant passer, car elle se sentira tombée du trône de beauté qu'elle n'occupe que parce que vous daignez rester dans l'ombre.
« Ma vie, mon sang, mon or, tout est à vous. Je vous donne tout.
— Oui, tout, excepté cet anneau, que M. Jean aurait passé au doigt de Jeannette, et qui, seul, me permettrait d'accepter les trésors de M. de Candale.
« Adieu, vicomte, nous ne devons plus nous revoir. Baisez ma main pour la dernière fois... Ah ! monsieur Jean, pourquoi êtes-vous venu danser au Moulin-Rouge ! »
Il faudrait un crayon plus habile et plus exercé que le nôtre pour peindre au vrai la physionomie désappointée de l'abbé lorsqu'il se présenta à l'hôtel de Champrosé à son heure ordinaire, et qu'il lui fut dit par le suisse que M™'^ la marquise était allée passer six semaines à la terre de sa tante, la vieille baronne de Kerkaradec, en Bretagne.
L'abbé, réjoui de l'idée de voir M™^ de Champrosé dont il aimait fort la société, était arrivé d'un air furtif et joyeux, sautillant sur la pointe de ses souliers à boucles d'or, son petit manteau galamment jeté sur le bras, sa jambe moulée dans un fin bas de soie noire et comme on dit infiocchi.
Il était encore plus rose et plus épanoui que de coutume ; son sourire, motivé par un contentement | ^ intérieur, faisait étinceler les trente-deux perles F' de sa denture. | ^
Il avait préparé deux ou trois plaisanteries à peu près neuves et autant de madrigaux presque inédits sur l'effet desquels il comptait beaucoup, Jamais il ne s'était senti si en verve, et, pour arriver plus tôt, il avait fait dire son bréviaire par soni domestique.
Pauvre abbé ! aucun pressentiment fâcheux nq l'avait averti.
A force de grâce et d'amabilité, il se flattait de supplanter, ce jour-là, le sapajou, son élève et son rival dans le cœur de M™* de Champrosé, et M"^^ de Champrosé était partie pour un pays sauvage, inabordable, affreux, pire que la Chersonèse taurique, et peuplé de Topinambous, d'Algonquins et de Hurons !... Quel coup !
Son sourire, qu'il ne pouvait fermer tout à fait, se rétrécit de moitié, ce qui était pour lui la suprême expression de la tristesse, et il se retira à pas lents, la mine défaite et l'air atterré, laissant prendre au taffetas de son manteau des plis désespérés, et se répétant machinalement :
« Quelle barbarie insoutenable et quelle irrégularité choquant de procédé de s'en aller ainsi sans tambour ni trompette chez une tante sempiternelle, et de nous planter là, nous ses amis, ses commensaux, ses adorateurs, et les animaux de sa ménagerie intime.
« A qui donc vais- je dire les petits vers impromptus que j'ai si laborieusement préparés pour elle ce matin ? Faudra-t-il les laisser rancir jusqu'à son retour?... Ah! sort cruel, destinée impie, que t'a fait un pauvre abbé de cour pour le persécuter de la sorte ! »
Après l'abbé vint le financier Bafogne, en carrosse surdoré, chargé de peintures et d'armoiries voyantes (car Bafogne avait acheté récemment des lettres de noblesse), encombré par derrière d'un monde de laquais, chargé par devant d'un cocher de la plus vaste corpulence.
Ce financier descendit lourdement de la somp-
tueuse machine, vêtu avec un faste inouï : habit, veste et culotte de brocart d'or doublé de brocart d'argent, boutons de diamants larges comme des tabatières. Il rayonnait comme un paon dans sa queue, car, ayant formé depuis longtemps le projet de faire une déclaration en règle à M^"^ la marquise de Champrosé, et ayant choisi ce jour-là précisément pour l'exécution de ce grand acte qui lui coûtait beaucoup, car M"^^ de Champrosé lui imposait, il s'était mis sous les armes et fait aussi beau que possible, c'est-à-dire fort laid, les grâces ne s' achetant pas chez le fournisseur.
Lorsqu'il apprit l'inconcevable départ qui dérangeait tous ses plans, il se mit dans une violente colère, de cramoisi devint violet, jura, maugréa, tempêta, frappa la terre de sa grande canne à pomirie d'or, ciselée par Roettiers, le graveur du roi, d'une force à la briser, quoique le jonc en fût d'un prix inestimable, et dit au suisse ce mot magnifique qui peignait au vif sa profonde croyance dans le pouvoir de l'argent :
« Maraud, dis-moi que ta maîtresse n'est pas partie et je te donne cent pistoles ! »
Le suisse consciencieux, qui ne demandait pas mieux que de gagner la somme, eut le chagrin de répondre à Bafogne que sa maîtresse était véritablement partie depuis la veille pour le château de sa tante, la baronne de Kerkaradec, près de Pen-Marck, dans la baie d'Audierne, détails qu'il se crut obligé d'ajouter pour remercier le traitant de la profusion de son offre, et que celui-ci récompensa par une poignée d'écus de six livres.
Au traitant succédèrent le commandeur de Livry et le chevalier, dans un phaéton attelé de grands chevaux anglais, importation mise à la mode par M. de Lauraguais, qui revenait de Londres, où il était allé apprendre à penser.
Le commandeur fut sensiblement navré de l'absence de M"^^ de Champrosé, dont le cuisinier avait un style qui cadrait avec ses opinions sur la science de bien manger.
Personne ne réussissait mieux à son gré le potage à la bisque et les quenelles à l'essence, et c'était un homme incomparable pour les salmis de bécasses.
Aussi le commandeur était-il de la fidélité la plus exemplaire aux soupers de la marquise. On pouvait difficilement le détourner à manger ailleurs, et, après ses propr-es vins, qu'il soignait avec la sollicitude la plus minutieuse, il n'admettait comme dignes d'être bus par un gosier intelligent que ceux de la marquise, dont le sommelier avait pour lui la vénération la plus profonde à cause de ses grandes connaissances dans la matière.
Le chevalier, qui, trompé par les peintures que Justine lui faisait de ses progrès dans le cœur de sa maîtresse, croyait entendre sonner bientôt pour lui l'heure du berger, ne vit pas sans un dépit extrême ses espérances reculées indéfiniment.
Il s'imaginait, grâce à son esprit de ruelles et à sa jambe qu'il avait fort belle et dont il tirait vanité, avoir fait quelque impression sur l'aimable marquise : que de bons mots et de dandinements il lui faudrait pour rattraper le temps perdu !
pensa-t-il avec une sorte de rage. Mais ce dépit outré ne remédiait à rien.
Les quatre habitués de l'hôtel Champrosé se dispersèrent donc, cherchant à passer leur soirée du mieux possible.
L'abbé alla chez la présidente de T***, mais il trouva son carlin si mal élevé et son singe si maussade qu'il s'amusa médiocrement ; la présidente se couperosait d'ailleurs outrageusement, et pour comble de malheur, jamais incarnat ne fut plus mal distribué que le sien, les roses de la pudeur avaient abandonné ses joues pour se réfugier sur son nez où, malgré l'eau de chicorée et de concombre dont on les arrosait, elles se changeaient en coquelicots du ponceau le plus vif.
L'abbé, comparant ce nez, indomptable dans ses ardeurs, au petit nez frais et blanc de M™^ de Champrosé, sentit plus amèrement toute l'étendue de son infortune.
Il essaya vainement de placer les vers et les mots qu'il avait faits le matin : les circonstances n'y prêtaient pas, et, au lieu de compliments, ils eussent paru des injures sanglantes.
Accablé par tant de revers, il fut terne, et la présidente de T*** dit à la baronne de B*** :
« Décidément, il baisse, ce cher abbé. »
Encore si le souper avait été bon ! Mais les vins étaient frelatés et les laquais ne versaient à boire qu'en rechignant ; les assiettes disparaissaient aussitôt qu'on tournait la tête, escamotées par les serviteurs pressés de s'aller coucher et d'emporter la desserte.
Malgré le luxe de la vaisselle plate, l'éclat des cristaux et des bougies, c'était une vraie chère de cabaret, comme dans la plupart de ces maisons où l'ostentation se mêle à l'avarice.
Le malheureux abbé prit congé, indigéré à la fois et mourant de faim, et se retira chez lui avec des idées d'aller finir à la Trappe,
Bafogne ne fut pas beaucoup plus heureux ; ne sachant que faire de son temps, il se rendit chez la Desobry, qui l'aidait à prendre en patience les rigueurs des grandes dames ; mais comme l'impure avait compté que son Mondor passerait sa soirée ailleurs, elle avait pris ses mesures pour charmer la soUtude où il la laissait.
Le traitant, qui entra inopinément avec l'autorité d'un homme qui paye, vit une petite table à deux couverts déhcatement servie, et un bout d'épée et ime basque d'uniforme qui disparaissaient par une porte refermée aussitôt.
En vain la Desobry chercha-t-elle à lui expUquer que rien n'était plus naturel que d'avoir deux couverts quand on est seule. Le traitant ne voulut point mordre à cette explication si plausible. Car il avait vu, de ses yeux vu, un pan d'habit disparaître dans le cabinet, qu'il voulut ouvrir à toute force.
Il en sortit un mousquetaire rouge de la plus belle venue, qui n'avait pas l'air le moins du monde déconcerté, et qui expUqua à Bafogne qu'il était le cousin de M^^ Desobry, personne fort respectable, et qu'il entendait qu'on traitât avec les plus grands égards ; sinon, il jurait son grand sacrebleu qu'il
couperait les deux oreilles au faquin qui lui manquerait.
Le financier, qui ne brillait pas précisément par l'héroïsme, et tenait à conserver ses oreilles, quoiqu'elles fussent longues, lança à la Desobry un regard de travers, comme celui des boucs dont parle Virgile ; mais il ne sonna mot et se retira en fermant les portes avec fracas, laissant le champ libre au mousquetaire et à la donzelle, qui riait impertinemment aux éclats.
Telle fut la soirée du traitant Bafogne.
Le commandeur de Livry, pour se consoler, dévora presque entière une hure de sanglier aux pistaches qui le failHt étouffer, bien qu^il l'eût arrosée de nombreux rouge-bords et qu'il possédât un estomac d'autruche, célèbre pour sa capacité digestive.
La nuit, il eut un cauchemar affreux. Le sanglier dont il avait mangé la hure, sinistrement décapité, piétinait sur sa poitrine et tâchait de l'écraser en se roulant sur lui.
Ce songe alarma beaucoup le commandeur, qui consulta Tronchin.
Le célèbre docteur répondit en souriant :
« Ce rêve signifie que le sanglier est lourd et que vous aurez une indigestion si vous en mangez encore. »
Quant au chevalier, il était de si mauvaise • humeur, si aigre, si cassant, qu'il se fit, dans les covdisses de l'Opéra, une querelle avec Versac ; on prit l'heure pour se battre, et le chevalier reçut à la joue une estafilade qui le faillit éborgner, et
le força de porter pendant quelques jours une grande mouche de taffetas d'Angleterre qui le défigurait si plaisamment, qu'elle faillit lui faire avoir un autre duel.
Voilà les fâcheuses extrémités où M™® de Champrosé contraignit ses quatre visiteurs habituels, en feignant d'aller passer six semaines chez sa tante, la baronne douairière de Kerkaradec, tandis qu'elle filait le parfait amour avec Jean, dans sa petite chambre d'ouvrière en dentelles.
Mais ce que M™^ de Champrosé n'avait pas prévu, c'est le parti suprême que prirent tous ces désœuvrements aux abois.
Au bout de quelques jours d'essais infructueux pour se caser aussi agréablement ailleurs, l'abbé, le financier, le chevaHer et le commandeur conçurent séparément une idée dont chacun crut avoir la primeur, et qu'ils mirent à exécution le plus sournoisement possible.
Cette idée amena la complication que nous allons raconter.
Le manoir de Kerkaradec, vieux reste des temps de barbarie, est une bastille gothique avec des murailles de quinze pieds d'épaisseur, où les fenêtres font cabinet, avec des créneaux, des moucharabys, des mâchicoulis, des barbacanes, un pont-levis, une herse et tout l'attirail féodal.
Quatre tourelles aux toits en poivrière flanquent les angles, surmontées de girouettes en queue d'aronde que rouille le vent de la mer qui se brise au pied du château sur des rocs, et dont on entend, nuit et jour, la plainte ennuyeuse et monotone , des nuées de martinets tournent en criant autour de cette gentilhommière pour tâcher de donner un peu de vie à ces murs noircis par les siècles.
Rien n'est plus affreux que ce manoir de Kerkaradec, élevé à une époque où le goût n'était pas encore formé par les Mansard, les Gabriel, les Ledoux et les Servandoni, qui nous ont fait goûter les beautés régulières et le vrai style de l'architecture.
Il est étonnant qu'on puisse vivre hors de l'atmosphère des cours, loin du soleil de Versailles, le seul qui éclaire véritablement, parmi les paysans non moins sauvages que des animaux, et des gen-
tilshommes aussi rudes que leurs aïeux celtes, de féroce mémoire.
Cependant la douairière de Kerkaradec, quoique des mieux nées, avait résolu ce problème, puisqu'elle était âgée de quatre-vingts ans ; il est vrai qu'elle avait eu le temps d'oublier Paris, où elle avait été élevée, sur sa grève solitaire de la baie d'Audieme.
Certes, on ne pouvait rêver pour ce vieux château une châtelaine plus assortie ; la figure allait on ne peut mieux au cadre : la douairière de Kerkaradec, avec son bonnet à grandes barbes du temps de la jeunesse de Louis XIV, sa robe d'étoffe roide, brocatelle ou lampas, qu'on eût dit taillée dans un vieux rideau, ses grands yeux de chouette tout bistrés et séparés par un nez mince, luisant comme un bec, sa bouche rentrée par l'enfoncement des dents, semblait l'esprit des temps passés, qui revenait hanter cet édifice d'autrefois. Malgré son air de sorcière, augmenté par la solitude et la sauvagerie du lieu, M"*^ de Kerkaradec avait cependant grand air et haute mine ; on comprenait que le sang qui gonflait ses vieilles veines, sous la peau parcheminée de ses mains sèches comme des griffes de momie, était un sang pur et sorti d'une noble source.
Le rêve caressé de cette bonne dame était d'avoir un partenaire pour jouer aux cartes avec elle. Tous les vieux gentilshommes ses amis étaient morts depuis longtemps.
Elle n'avait que des parents éloignés ou qui ne demeuraient pas en Bretagne ; le curé ne pouvait pas venir souvent.
«UrfJ/MJ^JJ^JM'AA//ÀiVM'Mt
Le presbytère était à une assez grande distance du château, et les chemins qui y conduisaient étaient détestables.
La pauvre douairière, assise près d'une fenêtre dans un grand fauteuil de tapisserie, s'occupait donc gravement à faire une partie toute seule, sa main droite la représentant elle-même, et sa main gauche représentant son adversaire idéal, lorsqu'une vieille servante tout effarée entra dans la chambre et dit à sa maîtresse :
« Madame ! madame ! on a sonné à la cloche du pont-levis !
— Allons donc ! folle, les oreilles te tintent. Qui veux-tu qui sonne à notre pauvre colombier abandonné ?
— Les oreilles ne me tintent pas : Yvon est allé ouvrir.
— Que me contes-tu ? Il ne vient personne ici. M. le curé passe par la brèche du parc, et entre par la poterne.
— Madame, on a sonné, — et sonné trois fois.
— Chimères ! Le dernier qui a fait baisser le pont-levis, c'est M. de Penhoël, parce qu'il venait à cheval, et il y a... voyons... quinze ans qu'il est mort », dit la bonne dame en comptant sur ses doigts maigres et jaunes.
La vieille Berthe ne s'était cependant pas trompée, car, au bout de quelques minutes, un grand drôle, moitié laquais, moitié valet de ferme, vint dire qu'un gentilhomme, dont la chaise s'était rompue à quelque distance du château, demandait l'hospitalité.
« L'hôte que Dieu nous envoie est le bienvenu, dit la vieille dame, qui avait les traditions des anciens temps. Faites-le entrer. »
Le laquais sortit et M™® de Kerkaradec ne put s'empêcher de se dire : « Il fera ma partie, cet hôte béni qui me tombe du ciel. »
Un personnage de notre connaissance, qui n'était autre que le chevalier, reconnaissable à la ligne rouge que lui laissait sur la joue l'estafilade faite par l'épée de Versac, s'approcha du fauteuil de la douairière, qui s'était un peu soulevée, et salua profondément.
« Madame, je suis le chevalier de Saint-Hubert.
— Moi, la baronne de Kerkaradec.
— Un maladroit de postillon a versé ma chaise et m'a brisé une roue dans une ornière, et je me vois dans l'impossibiHté de continuer ma route devant que ma chaise soit raccommodée.
— Ce château est le vôtre, monsieur ; mais ne vous êtes- vous pas blessé ou contusionné en tombant ?
— Non, madame, ma chute a été la plus heureuse du monde ; j'ai glissé sur un tertre fort mollet, tout moussu et tout herbu.
— Ah ! tant mieux ; en sorte que, pour attendre l'heure du dîner, vous pourriez faire avec moi un cent de piquet ?
— Très volontiers », répondit le chevalier qui saisissait aux cheveux cette occasion de rester dans la place.
Et il s'empara des cartes qu'il battit et coupa avec une aisance qui fit plaisir à la douairière. « Quelle diable d'idée, se disait-il, a eue M"^*^ de
Champrosé de se venir enterrer dans ce nid de hiboux et de rats avec cette vieille momie ! Les femmes sont vraiment folles. Où peut-elle être? Sans doute dans sa chambre, à lire, à parfiler ou dormir.
« Il faudra bien qu'elle vienne diner, et alors je la verrai, et cette passion à la suivre fera son effet et avancera mes affaires. »
Le chevalier et la douairière avaient à peine joué deux parties que Berthe, plus effarée que la première fois, vint dire :
« Madame, on a encore sonné.
— Eh bien ! qu'on ouvre. »
Le laquais introduisit au bout de quelques instants un charmant abbé de cour très poupin, très propret, qui parut très surpris et très contrarié en voyant le chevalier déjà installé.
Cet abbé vous le connaissez, du reste ; il n'avait pu résister à deux jours de présidente et s'était mis au pourchas de M™* de Champrosé.
Dévorant cette contrariété, U décUna son nom et raconta son histoire, exactement pareille à celle du chevalier.
M^^ de Kerkaradec expliqua ce double accident par l'état affreux des chemins, où bêtes, voitures et gens se perdent ; puis elle invita l'abbé à prendre place autour de la table verte.
Une demi-heure après environ, la sonnette retentit une troisième fois, et Bafogne, souillé de boue, car plus gros et plus lourd il n'avait pas versé si adroitement que le chevalier et l'abbé, fit son apparition.
On lui fit accueil comme aux autres, et la douairière, levant au ciel ses mains diaphanes à force de maigreur, dit, avec un accent de jubilation profonde :
« Le ciel n'a pas voulu que je meure sans jouer encore une fois au whist. Nous voilà quatre : c'est le nombre qu'il faut ; la Providence est grande ! »
Le commandeur, assez disloqué, ne tarda pas à paraître en se servant du même prétexte.
« Asseyez-vous, monsieur, et quand un de ces gentilshommes sera fatigué, vous reprendrez son jeu », dit la vieille dame transportée de joie d'une telle affluence.
Les quatre courtisans de M^^ de Champrosé avaient eu tous les quatre la même idée d'aller la retrouver au château de Kerkaradec, et leur Imaginative peu fertile leur avait fourni le même moyen, c'est-à-dire le plus banal.
Chacun avait espéré être seul inventeur de cette combinaison triomphale, et ce fut avec la rage la plus comique qu'ils se trouvèrent tous réunis chez la vieille Bretonne.
Tout en jouant de la plus mauvaise grâce du monde, ils se regardaient en dessous comme ces chimères japonaises, constellées de verrues, que l'on met en regard sur les étagères et les cheminées.
Mais cela c'était rien en comparaison de ce qui les attendait.
On vint dire à M"^ de Kerkaradec qu'elle était servie, et l'on passa dans la salle à manger, la vieille dame donnant la main au chevalier.
O surprise ! ô rage ! ô désespoir ! M™^ de Champrosé ne parut pas : elle n'était pas au château !
Où pouvait-elle être ? Sans doute en campagne avec quelque galant.
Le chevalier amena délicatement la conversation sur M™^ de Champrosé, qui, disait-il, lui avait parlé souvent de M"^^ de Kerkaradec avec beaucoup de vénération et d'amour.
« Oh ! fit la vieille dame, mes rides sans doute lui font peur. Il y a six ans que je ne l'ai vue, et plus de deux ans qu'elle ne m'a écrit.
— Nous sommes joués ! » s'écrièrent en chœur, mais à bouche close, le chevalier, l'abbé, le traitant et le commandeur, qui, après être restés un jour ou deux à faire la partie de W^^ de Kerkaradec, comme la bienséance l'exigeait, repartirent ensemble pour Paris moulus et furieux.
Vous pensez bien qu'ils racontèrent l'histoire à qui voulut l'entendre, à la ville et à la cour, dans les- cercles et dans les ruelles, à l'Opéra et à la Comédie, et il ne fut bientôt plus bruit que de la disparition de M™^ la marquise de Champrosé, envolée avec un galant inconnu ; car, dans cet ingénieux et positif dix-huitième siècle, personne ne supposa un instant qu'elle fût partie seule.
Candale lui-même apprit la chose et s'en étonna fort ; mais il était à mille lieues de penser que lui seul eût pu dire où était la belle fugitive.
xxm
La situation se compliquait ; M^^ de Champrosé avait appris par Justine, qui avait gardé des intelligences à l'hôtel, le voyage de ses quatre familiers à Kerkaradec, et le bruit qui en résultait.
Ce qui aurait été grave avec M. Jean, devenait bien plus arrangeable avec le vicomte de Caudale ; mais la marquise, avant de rejeter à tout jamais ce joli masque de Jeannette, sous lequel elle s'était déguisée pendant quelques jours, voulut pousser son personnage jusqu'au bout. Elle eut le caprice, ayant commencé cette intrigue, d'en tirer tout ce qu'elle contenait.
Cette ambition la prit, puisqu'elle avait donné dans le romanesque d'être aimée pour elle-même, de ne devoir qu'à ses agréments naturels un triomphe qu'elle eût si facilement conquis avec son titre, sa richesse et sa grande position.
D'un autre côté, le vicomte de Caudale, en rentrant chez lui, où il déposa les modestes habits de M. Jean, désormais inutiles, sentit qu'il était éperdument amoureux de Jeannette, et qu'il lui serait impossible de vivre sans elle.
Il alla donc la voir, revêtu, cette fois, des habits de son rang, dans un costume magnifique et galant qui faisait ressortir merveilleusement les avantages
de sa personne. Il avait mis ses ordres, comme pour une visite de cérémonie.
Quand il entra dans la chambre, l'air tout rayonnant et tout superbe, Jeannette eut un frisson de plaisir, et trouva le vicomte beaucoup plus beau que le commis aux gabelles.
« Ah ! monsieur Jean, s'écria-t-elle en jouant en perfection la surprise et la douleur, monsieur de Candale, veux- je dire, c'est peu généreux à vous de poursuivre une pauvre fille dont vous avez troublé la vie, et qui ne demande qu'à vous oublier, si elle le peut, dans l'ombre où vous êtes venu la trouver.
— Jeannette, de grâce, continuez à Candale l'amitié, l'amour que ;/ous sembliez avoir pour M. Jean.
— Ne me rappelez pas ce nom sous lequel vous avez surpris un cœur qui croyait pouvoir se donner
— Eh bien ! soit. Ne parlons plus de Jean, parlons de Candale, dit le vicomte en se jetant aux pieds de Jeannette. Que veux-tu, méchante fille, être vertueux et froid qui te fais un jeu de ma souffrance? Tu refuses de me recevoir parce que je suis im vicomte.
« Ta roture est donc plus fîère que ma noblesse ? Quand tu serais princesse, quand tu descendrais de Charlemagne en droite ligne, quand ton blason irait de pair avec le mien, que saint Louis a enrichi d'une nouvelle pièce aux croisades, est-ce que je t'en aimerais moins, et dois-tu m'imputer à faute un avantage que je n'ai pas cherché ?
« Oui, Jeannette, je le sens, ma vie est désormais
attachée à la tienne et ne peut s'en séparer ; il faut que tu m'aimes tout vicomte que je suis. Je vois ta réponse voltiger sur tes lèvres charmantes, mais tu ne la diras point, car ce baiser l'étouffera au passage.
« Tu es à moi de par la sainte nature, de par le droit sacré de l'amour, de par ton cœur qui tremble, de par le mien qui bondit ; duchesse ou grisette, prince ou manant, qu'importe ! Il n'y a ici que Cupidon et Psyché qui s'embrassent en se reconnaissant.
— Caudale, laissez-moi, soupira Jeannette, cherchant à se dégager des bras du vicomte, n'abusez pas de ce que je vous aime.
— Ne crains rien, cher ange ; reste sur mon cœur, c'est ta place ; que peut avoir à redouter de son mari la vicomtesse de Caudale ?
— 0 ciel ! que dites-vous là ?
— Je dis que je vous épouse, parce qu'il n'y a plus maintenant qu'une femme au monde pour moi, et c'est vous.
— Bonheur inespéré ! dit Jeannette, pâle et rose tour à tour, mais que je ne dois pas accepter ! Y songez-vous, quelle mésalliance ! un des plus beaux noms de France s'unir à une pauvre ouvrière en dentelles qui n'a rien que sa vertu.
— Tu es reine par ta vertu. Et d'ailleurs, par les mœurs et les morales qui courent, personne n'est sûr du sang qu'il a dans les veines.
« Qui sait si tu n'es pas aussi noble que moi ? Nos princes sont assez galants pour se pouvoir dire à la lettre pères du peuple.
— Oh ! de grâce, Candale, ne calomniez pas ma mère, dit M™^ de Champrosé, qui ne put s'empêcher de sourire intérieurement de la supposition de Candale, supposition beaucoup plus fondée qu'il ne se l'imaginait, et ne persistez pas dans cette demande qui ferait le malheur de votre vie.
— Nullement ; je prétends que nous serons heureux à faire enrager tout le monde.
— Comment, moi, pauvre ignorante, qui ne sais rien de la vie ni du monde, me pourrais-je conduire dans ces sphères brillantes, parmi tous ces hauts personnages, ces femmes altières qui me regarderont du haut de leur orgueil, et me feront sentir mon humble origine par des coups d'œil méprisants et des rires dédaigneux ?
— Tout le monde respectera une femme que je présenterai en la tenant par la main.
— Ne craignez-vous pas les brocards de la ville et de la cour ?
— D'abord, je ne crains personne : je suis jeune, hbre, riche, et si quelque vieux gentillâtre, entiché des préjugés gothiques, me blâme de l'action la plus raisonnable de ma vie, j'aurai pour moi M. de Voltaire, le citoyen de Genève, Diderot et toute la clique encyclopédique, qui feront un bruit du diable en célébrant mon action comme digne d'un des sept sages de la Grèce.
« J'en deviendrai tout populaire. Vous voyez donc, Jeannette, que toutes vos raisons ne valent rien, et vous serez bientôt la femme la plus recherchée et la plus à la mode de Paris.
« Voulez- vous me donner, oui ou non, le bout
de cette petite main blanche et frêle comme une main de marquise, pour que j'y passe la bague de M. Jean ? »
Jeannette, qui comprit que plus de résistance pourrait contrarier et rebuter le vicomte, les yeux baissés et les joues fardées de pudeur, tendit le doigt à l'anneau de fiançailles que Caudale lui offrait ; et l'anneau accepté, elle se jeta au cou de son mari avec une effusion de tendresse adorable.
Le jour fut pris pour la célébration du mariage que l'impatient Caudale voulut le plus rapproché possible, et le vicomte se retira le cœur plein de joie et de rêves de bonheur, non sans que l'amant eût dérobé quelques baisers au trésor de l'époux.
M™^ de Champrosé eut un moment l'idée de dire son vrai nom à Candale, après avoir reçu la bague ; mais elle voulut lui garder cette surprise pour le contrat : quel ineffable bonheur inonda son âme lorsqu'elle eut acquis cette certitude d'être aimée sans arrière-pensée d'ambition, de vanité ou d'intérêt par un homme noble, riche, illustre, qui la croyait obscure et pauvre, simple fille du peuple, gagnant sa vie à croiser des fils, et qui l'associait à son rang et à sa fortune ! Cet amour lui mettait au front une couronne plus rayonnante que sa couronne de marquise.
Le rôle de Jeannette allait finir, et M™^ de Champrosé, accompagnée de Justine, rentra en chaise de poste à son hôtel avec un grand vacarme, pour que son retour s'aperçut ; l'abbé, le financier, le commandeur et le chevalier accoururent aussitôt, et la marquise leur expUqua qu'en allant à Kerka-
radec elle s'était sentie indisposée assez gravement pour rester au lit quelques jours dans une chambre d'auberge, et qu'elle était revenue à Paris au lieu de continuer sa route, pour se trouver plus à portée, en cas de rechute, des soins de Bordeu, en qui elle avait toute confiance.
Cette histoire de maladie n'était guère soutenue par la mine de la marquise, qui était la plus radieuse et la plus fleurie du monde ; mais comme elle était rigoureusement plausible, il la fallut bien accepter, car personne n'avait le droit de la trouver mauvaise.
Les jours suivants. M™® de Champrosé eut soin de se faire voir en plusieurs endroits, pour bien constater sa présence à Paris.
Elle reparut en grande loge à l'Opéra et à Versailles, où elle fit sur le grand escalier de l'Orangerie une rencontre qui la faillit déconcerter.
Comme elle descendait l'escalier, Candale le remontait.
En voyant venir cette femme avec un panier de six aunes, des plumes, des diamants, et tout l'attirail d'une grande toilette de cour, poudrée à blanc et fardée en roue de carrosse comme une princesse, entourée d'un groupe de courtisans qui papillonnaient, Candale fut étrangement troublé.
Il avait démêlé dans les traits de la marquise une ressemblance la plus singulière du monde avec les traits de Jeannette,
Malgré la différence d'air et de costume, le rapport était si frappant qu'il ne put s'empêcher de s'arrêter sur la marche où il se trouvait et;
de regarder fixement M™^ de Champrosé en s'écriant :
«Grands dieux ! Jeannette... »
La marquise, qui continuait de descendre, jeta sur lui un coup d'œil étonné et naïf, comme quelqu'un qui est surpris par une action qu'il ne comprend pas, et voyant Caudale immobile, les pieds soudés au marbre par la stupeur, elle continua légèrement son chemin, suivie du commandeur de Livry et de Bafogne, qu'elle se plaisait à faire marcher fort vite, parce qu'il était fort gros : petite méchanceté qui la réjouissait infiniment.
« Que la nature est bizarre dans ses jeux, pensa Caudale en remontant l'escalier, lorsque la vision fut évanouie : elle s'amuse à jeter deux visages dans le même moule, et a tirer une double épreuve d'une marquise ou d'une grisette ! Comme elles se ressemblent ! mais comme Jeannette est plus jolie ! »
Non, cher vicomte. Jeannette n'est pas plus jolie, et tu t'en convaincras bientôt. Seulement, tu fais ton devoir d'amoureux en trouvant ta maîtresse la plus belle du monde, — plus belle qu'elle-même.
Il n'y a que la foi qui sauve, et la foi de l'amoureux vaut la foi du charbonnier, c'est la bonne.
L'on n'a pas oublié que le droguiste était sorti de chez Jeannette profondément blessé de voir son illustre alliance dédaignée par une petite créature, fort gentille, en vérité, mais qui n'avait pas un sou vaillant.
Il chercha à se venger de ce dédain, et comme il connaissait le courtaud de boutique, amant de Justine, à qui celle-ci avait eu la faiblesse de dire la vérité sur Jeannette, sous prétexte d'avoir des renseignements sur cette petite qui l'intéressait, il lui tira les vers du nez, et sut que la prétendue ouvrière en dentelles n'était autre que M°^^ la marquise de Champrosé, découverte dont il se promit de tirer bon parti.
En effet, il répandit le bruit que la marquise, à l'instar de beaucoup de dames haut placées, ennu^^ée des voluptés de la cour et des fades galanteries de courtisans éteints, attirait de jeunes hommes du peuple dans de petites tours de Nesle, où elle jouait différents personnages, pour avoir les bénéfices du plaisir sans en prendre la responsabilité.
Il ne borna pas là sa méchanceté, comme on va le voir ; mais l'étoile qui présidait à la destinée de Jean et Jeannette — qu'on nous permette de
leur donner encore ce nom — était si décidément heureuse, que tout ce qu'on imaginait pour leur nuire tournait à leur avantage.
Le jour où Caudale vint chercher Jeannette pour signer le contrat, un commissionnaire ouvrit la porte et jeta une lettre sur la table.
Cette lettre était à l'adresse de M. Jean, et contenait ces mots :
« Monsieur Jean,
« Prenez garde à vous ! vous êtes tombé dans un piège ; vous avez sans doute entendu raconter des histoires de jeunes gens aimés par de grandes dames déguisées qui voulaient voir si les plaisirs du peuple valaient ceux de la cour, et si l'ivresse des cabarets étourdissait mieux que celle des petits soupers ; on vous a parlé de beaux garçons qui disparaissaient, soit dans les oubHettes d'une bastille, soit dans la cale d'un vaisseau partant pour les îles... Tremblez ! l'ouvrière en dentelles est une marquise,- Jeannette est M™^ de Champrosé. C'est vous dire assez le sort qui vous attend, lorsque le caprice de cette autre M"^^ d'Egmont sera passé.
« Si vous avez du courage, tâchez de vous venger d'avoir été joué de la sorte, et de la perdre comme elle le mérite ; si vous n'avez pas assez de cœur pour cela, et si vous avez mordu à ses amorces, ne vous en prenez qu'à vous de ce qui vous arrivera. Vous êtes averti !... »
Le vicomte de Caudale, qui, ne pensant qu'à son bonheur, avait négligemment ouvert cette lettre
écrite sur du papier à chandelles, fut on ne peut
plus surpris de son contenu lorsqu'il y jeta les
yeux.
« Que signifie cette étrange histoire ? s'écria-t-il la voix altérée.
— Ah ! je vois ce que c'est, dit Jeannette en parcourant l'épître le plus tranquillement du monde ; ma femme de chambre aura jasé.
— Votre femme de chambre ! quoi ! grands dieux ! serait-il vrai ! éclaircissez ce mystère ou je meurs !
— Jeannette a fini son rôle.
— C'en était donc un ?
— Monsieur Jean, il vous siérait mal de gronder Jeannette.
— Cette lettre dit donc vrai ?
— Très vrai.
— Madame la marquise de Champrosé !
— Monsieur le vicomte de Candale !
— Perfide !
— Trompeur !
— Ah ! comme vous m'avez joué !
— Et vous, sans Rosette, vous seriez toujours M. Jean.
— Si cette lettre n'avait pas tout découvert, vous auriez encore gardé le silence ?
— Ma signature au bas du contrat vous aurait tout à l'heure révélé mon secret. Allons, mon cher Candale, ne vous désolez pas.
« Je ne suis qu'une marquise, c'est vrai, mais toutes les femmes n'ont pas le bonheur de venir au monde grisettes. Suis-je donc enlaidie depuis que je ne suis plus J-^annette ?
— Non, dit le vicomte en lui baisant la main avec feu.
— Et quand vous me rencontrerez sur l'escalier de Versailles, ' vous me reconnaîtrez et vous me saluerez ?
— C'était donc vous ?
— Assurément.
— Au fait, il ne peut y avoir deux Jeannettes au monde.
— Flatteur !
— Quel singulier enchaînement de circonstances !
— C'est une sympathie secrète qui nous a guidés tous les deux ; mais n'allez pas croire que j'aie l'habitude de ces sortes d'escapades. D'ailleurs, vous verrez bien que non, dit en riant ]yjme (Je Champrosé.
« Mon histoire est la vôtre : un caprice m'a fait prendre, un soir d'ennui, ce travestissement de Jeannette, sous lequel j'ai eu le bonheur de me faire aimer de vous.
« Dans le monde, dominés par la mode et la frivolité, nous n'aurions pu, à travers le tourbillon des plaisirs, démêler nos vrais caractères. Nous aurions passé l'un près de l'autre sans nous comprendre.
« Le masque nous a rendus vrais. Moi qui ai la réputation d'une femme à la mode maniérée et piquante, je suis simple et vraie, la nature seule me touche. Et vous, malgré votre réputation de petit-maître et d'homme de bonne fortune, vous êtes tendre et candide. N'en disons rien à personne, et soyons toujours l'un pour l'autre Jean et Jeannette. »
Le mariage se fit dans la chapelle de l'hôtel Champrosé, et le soir, quand l'abbé vint pour rendre ses soins à la marquise, il s'étonna de voir dans le salon une figure nouvelle dont il n'augura rien de bon pour l'avenir de sa flamme, car l'inconnu était jeune, beau et magnifiquement habillé.
Pour contre-balancer l'effet du nouveau-venu, l'abbé récita à la marquise une pièce de vers sur laquelle il comptait beaucoup et qui commençait ainsi :
Croyant voler sur une rose, Un papillon s'était posé.
Tremblant, sur la bouche mi-close De madame de Champrosé...
« Halte-là ! mon cher poète, dit la marquise en riant, je suis bien désolée de déranger la symétrie de vos vers, mais je ne suis plus M"^^ de Champrosé, je m'appelle maintenant la vicomtesse de Candale, ce qui ne rime plus si bien, et voici mon mari que je vous présente. »
Le commandeur, le traitant et le chevalier apprirent bientôt cette nouvelle et s'y résignèrent. L'abbé seul ne put arranger son couplet avec le nom de Candale et resta inconsolable.
A quelque temps de là. Rosette reçut une grande boîte pleine de dentelles de Malines et un bracelet de diamants fort gros et d'une eau superbe.
Un petit billet était joint à ces deux cadeaux.
Il contenait ces mots : De la part de Jean et Jeannette.
PERSONNE ne pouvait rien comprendre à la maladie qui minait lentement Octave de Saville. Il ne gardait pas le lit et menait son train de vie ordinaire ; jamais une plainte ne sortait de ses lèvres, et cependant il dépérissait à vue d'œil. Interrogé par les médecins que le forçaient à consulter la sollicitude de ses parents et de ses amis, il n'accusait aucune souffrance précise, et la science ne découvrait en lui nul symptôme alarmant : sa poitrine auscultée rendait un son favorable, et à peine si l'oreille appliquée sur son cœur y surprenait quelque battement trop lent ou trop précipité ; il ne toussait pas, n'avait pas la fièvre, mais la vie se retirait de lui et fuyait par une de ces fentes invisibles dont l'homme est plein, au dire de Térence.
Quelquefois une bizarre syncope le faisait pâlir et froidir comme un marbre. Pendant une ou deux minutes on eût pu le croire mort ; puis le balancier, arrêté par un doigt mystérieux, n'étant plus retenu, reprenait son mouvement, et Octave paraissait se réveiller d'un songe. On l'avait envoyé aux eaux ; mais les nymphes thermales ne
purent rien pour lui. Un ^-oyage à Naples ne produisit pas un meilleur résultat. Ce beau soleil si vanté lui avait semblé noir comme celui de la gravure d'Albert Diirer ; la chauve-souris qui porte écrit dans son aile ce mot, melancholia, fouettait cet azur étincelant de ses membranes poussiéreuses et voletait entre la lumière et lui ; il s'était senti glacé sur le quai de la Mergellina, où les lazzaroni demi-nus se cuisent et donnent à leur peau une patine de bronze.
Il était donc revenu à son petit appartement de la rue Saint-Lazare et avait repris en apparence ses habitudes anciennes.
Cet appartement était aussi confortablement meublé que peut l'être une garçonnière. Mais comme un intérieur prend à la longue la physionomie et peut-être la pensée de celui qui l'habite, le logis d'Octave s'était peu à peu attristé ; le damas des rideaux avait pâh et ne laissait plus filtrer qu'une lumière grise. Les grands bouquets de pivoine se flétrissaient sur le fond moins blanc du tapis ; l'or des bordures encadrant quelques aquarelles et quelques esquisses de maîtres avait lentement rougi sous une implacable poussière ; le feu découragé s'éteignait et fumait au milieu des cendres. La \-ieilie pendule de Boule incrustée de cui\Te et d'écaillé verte retenait le bruit de son tic -tac, et le timbre des heures ennuyées parlait bas comme on fait dans une chambre de malade ; les portes retombaient silencieuses, et les pas des rares visiteurs s'amortissaient sur la moquette ; le rire s'arrêtait de lui-même en pénétrant dans ces chambres mornes, froides et ob-
scures, où cependant rien ne manquait du luxe moderne. Jean, le domestique d'Octave, s'y glissait comme une ombre, un plumeau sous le bras, un plateau sur la main, car, impressionné à son insu de la mélancolie du lieu, il avait fini par perdre sa loquacité. — Aux murailles pendaient en trophée des gants de boxe, des masques et des fleurets ; mais il était facile de voir qu'on n'y avait pas touché depuis longtemps ; des livres pris et jetés insouciamment traînaient sur tous les meubles, comme si Octave eût voulu, par cette lecture machinale, endormir une idée fixe. Une lettre commencée, dont le papier avait jauni, semblait attendre depuis des mois qu'on l'achevât, et s'étalait comme un muet reproche au miheu du bureau. Quoique habité, l'appartement paraissait désert. La vie en était absente, et en y entrant on recevait à la figure cette bouffée d'air froid qui sort des tombeaux quand on les ouvre.
Dans cette lugubre demeure où jamais une femme n'aventurait le bout de sa bottine. Octave se trouvait plus à l'aise que partout ailleurs, — ce silence, cette tristesse et cet abandon lui convenaient ; le joyeux tumulte de la vie l'effarouchait, quoiqu'il fît parfois des efforts pour s'y mêler ; mais il revenait plus sombre des mascarades, des parties ou des soupers où ses amis l'entraînaient ; aussi ne luttait-il plus contre cette douleur mystérieuse, et laissait-il aller les jours avec l'indifférence d'un homme qui ne compte pas sur le lendemain. Il ne formait aucun projet, ne croyant plus à l'avenir, et il avait tacitement envoyé à Dieu sa démission de la vie, attendant
qu'il l'acceptât. Pourtant, si vous vous imaginiez une figure amaigrie et creusée, un teint terreux, des membres exténués, un grand ravage extérieur, vous vous tromperiez ; tout au plus apercevrait-on quelques meurtrissures de bistre sous les paupières, quelques nuances orangées autour de l'orbite, quelque attendrissement aux tempes sillonnées de veines bleuâtres. Seulement l'étincelle de l'âme ne brillait pas dans l'œil, dont la volonté, l'espérance et le désir s'étaient envolés. Ce regard mort dans ce jeune visage formait un contraste étrange, et produisait un effet plus pénible que le masque décharné, aux yeux allumés de fièvre, de la maladie ordinaire.
Octave avait été, avant de languir de la sorte, ce qu'on nomme un joli garçon, et il l'était encore : . d'épais cheveux noirs, aux boucles abondantes, se massaient, soyeux et lustrés, de chaque côté de ses tempes ; ses yeux longs, veloutés, d'un bleu nocturne, frangés de cils recourbés, s'allumaient parfois d'une étincelle humide ; dans le repos, et lorsque nuUe passion ne les animait, ils se faisaient remarquer par cette quiétude sereine qu'ont les yeux des Orientaux, lorsqu'à la porte d'un café de Smyrne ou de Constant inople ils font le kief après avoir fumé leur narguilhé. Son teint n'avait jamais été coloré, et ressemblait à ces teints méridionaux d'un blanc ohvâtre qui ne produisent tout leur effet qu'aux lumières ; sa main était fine et délicate, son pied étroit et cambré. Il se mettait bien, sans précéder la mode ni la sui\Te en retardataire, et savait à merveille faire valoir ses avantages naturels.
Quoiqu'il n'eût aucune prétention de dandy ou de gentleman rider, s'il se fût présenté au Jockey- Club, il n'eût pas été refusé.
Comment se faisait-il que, jeune, beau, riche, avec tant de raisons d'être heureux, un jeune homme se consumât si misérablement ? Vous allez dire qu'Octave était blasé, que les romans à la mode du jour lui avaient gâté la cervelle de leurs idées malsaines, qu'il ne croyait à rien, que de sa jeunesse et de sa fortune gaspillées en folles orgies il ne lui restait que des dettes ; — toutes ces suppositions manquent de vérité, — Ayant fort peu usé des plaisirs, Octave ne pouvait en être dégoûté ; il n'était ni splénétique, ni romanesque, ni athée, ni libertin, ni dissipateur ; sa vie avait été jusqu'alors mêlée d'études et de distractions comme celle des autres jeunes gens ; il s'asseyait le matin au cours de la Sorbonne, et le soir il se plantait sur l'escalier de l'Opéra pour voir s'écouler la cascade des toilettes. On ne lui connaissait ni fîlle de marbre ni duchesse, et il dépensait son revenu sans faire mordre ses fantaisies au capital, — son notaire l'estimait ; — c'était donc un personnage tout uni, incapable de se jeter au glacier de Manfred ou d'allumer le réchaud d'Escousse. Quant à la cause de l'état singulier où il se trouvait et qui mettait en défaut la science de la faculté, nous n'osons l'avouer, tellement la chose est invraisemblable à Paris, au dix-neuvième siècle, et nous laissons le soin de la dire à notre héros lui-même.
Comme les médecins ordinaires n'entendaient rien à cette maladie étrange, car on n'a pas encore
disséqué d'âme aux amphithéâtres d'anatomie, on eut recours en dernier heu à un docteur singuher, revenu des Indes après un long séjour, et qui passait pour opérer des cures merveilleuses.
Octave, pressentant une perspicacité supérieure et capable de pénétrer son secret, semblait redouter la visite du docteur, et ce ne fut que sur les instances réitérées de sa mère qu'il consentit à recevoir M. Balthazar Cherbonneau.
Quand le docteur entra. Octave était à demi couché sur un divan : un coussin étayait sa tête, un autre lui soutenait le coude, un troisième lui couvrait les pieds ; une gandoura l'enveloppait de ses plis souples et m.oelleux ; il hsait ou plutôt il tenait un livre, car ses yeux arrêtés sur une page ne regardaient pas. Sa figure était pâle, mais, comme nous l'avons dit, ne présentait pas d'altération bien sensible. Une observation superficielle n'aurait pas cru au danger chez ce jeune malade, dont le guéridon supportait une boîte à cigares au heu des fioles, des lochs, des potions, des tisanes, et autres pharmacopées de rigueur en pareil cas. Ses traits purs, quoiqu'un peu fatigués, n'avaient presque rien perdu de leur grâce, et, sauf l'atonie profonde et l'incurable désespérance de l'oeil. Octave eût semblé jouir d'une santé normale.
Quelque indifférent que fût Octave, l'aspect bizarre du docteur le frappa. M. Balthazar Cherbonneau avait l'air d'une figure échappée d'un conte fantastique d'Hoffmann et se promenant dans la réahté stupéfaite de voir cette création falote. Sa face extrêmement basanée était comme dévorée par un crâne énorme que la chute des
cheveux faisait paraître plus vaste encore. Ce crâne nu, poli comme de l'ivoire, avait gardé ses teintes blanches, tandis que le masque, exposé aux rayons du soleil, s'était revêtu, grâce aux superpositions des couches du hâle, d'un ton de vieux chêne ou de portrait enfumé. Les méplats, les cavités et les saillies des os s'y accentuaient si vigoureusement, que le peu de chair qui les recouvrait ressemblait, avec ses mille rides fripées, à une peau mouillée appUquée sur une tête de mort. Les rares poils gris qui flânaient encore sur l'occiput, massés en trois maigres mèches dont deux se dressaient au-dessus des oreilles et dont la troisième partait de la nuque pour mourir à la naissance du front, faisaient regretter l'usage de l'antique perruque à marteaux ou de la moderne tignasse de chiendent, et couronnaient d'une façon grotesque cette physionomie de cassenoisettes. Mais ce qui occupait invinciblement chez le docteur, c'étaient les yeux ; au milieu de ce visage tanné par l'âge, calciné à des cieux incandescents, usé dans l'étude, où les fatigues de la science et de la \'ie s'écrivaient en sillages profonds, en pattes d'oie rayonnantes, en plis plus pressés que les feuillets d'un hvre, étincelaient deux prunelles d'un bleu de turquoise, d'une limpidité, d'une fraîcheur et d'une jeunesse inconcevables. Ces étoiles ■ bleues brillaient au fond d'orbites bnmes et de membranes concentriques dont les cercles fauves rappelaient vaguement les plumes disposées en auréole autour de la prunelle nyctalope des hiboux. On eût dit que, par quelque sorcellerie apprise des brahmes et des pandits,
le docteur avait volé des yeux d'enfant et se les était ajustés dans sa face de cadavre. Chez le vieillard, le regard marquait vingt ans ; chez le jeune homme, il en marquait soixante.
Le costume était le costume classique du médecin : habit et pantalon de drap noir, gilet de soie de même couleur, et sur la chemise un gros diamant, présent de quelque rajah ou de quelque nabab. Mais ces vêtements flottaient comme s'ils eussent été accrochés à un portemanteau, et dessinaient des plis perpendiculaires que les fémurs et les tibias du docteur cassaient en angles aigus lorsqu'il s'asseyait. Pour produire cette maigreur phénoménale, le dévorant soleil de l'Inde n'avait pas suffi. Sans doute Balthazar Cherbonneau s'était soumis, dans quelque but d'initiation, aux longs jeûnes des fakirs et tenu sur la peau de gazelle auprès des yoghis entre les quatre réchauds ardents ; mais cette déperdition de substance n'accusait aucun affaibhssement. Des ligaments solides et tendus sur les mains comme les cordes sur le manche d'un violon reliaient entre eux les osselets décharnés des phalanges et les faisaient mouvoir sans trop de grincements.
Le docteur s'assit sur le siège qu'Octave lui désignait de la main à côté du divan, en faisant des coudes comme un mètre qu'on reploie et avec des mouvements qui indiquaient l'habitude invétérée de s'accroupir sur des nattes. Ainsi placé, M. Cherbonneau tournait le dos à la lumière, qui éclairait en plein le visage de son malade, situation favorable à l'examen et que prennent volontiers les observateurs, plus curieux de voir que d'être
vus. Quoique la figure du docteur fût baignée d'ombre et que le haut de son crâne, luisant et arrondi comme un gigantesque œuf d'autruche, accrochât seul au passage un rayon du jour, Octave distinguait la scintillation des étranges prunelles bleues qui semblaient douées d'une lueur propre comme les corps phosphorescents : il en jaillissait un rayon aigu et clair que le jeune malade recevait en pleine poitrine avec cette sensation de picotement et de chaleur produite par l'émétique.
« Eh bien, monsieur, dit le docteur après un moment de silence pendant lequel il parut résumer les indices reconnus dans son inspection rapide, je vois déjà qu'il ne s'agit pas avec vous d'un cas de pathologie vulgaire ; vous n'avez aucune de ces maladies cataloguées, à symptômes bien connus, que le médecin guérit ou empire ; et quand j'aurai causé quelques minutes, je ne vous demanderai pas du papier pour y tracer une anodine formule du Codex au bas de laquelle j'apposerai une signature hiéroglyphique et que votre valet de chambre portera au pharmacien du coin, d
Octave sourit faiblement, comme pour remercier M. Cherbonneau de lui épargner d'inutiles et fastidieux remèdes.
« Mais, continua le docteur, ne vous réjouissez pas si vite, de ce que vous n'avez ni hypertrophie du cœur, ni tubercules au poumon, ni ramollissement de la moelle épinière, ni épanchement séreux au cerveau, ni fièvre typhoïde ou nerveuse, il ne s'ensuit pas que vous soyez en bonne santé. Donnez-moi votre main. »
Croyant que M. Cherbonneau allait lui tâter
le pouls et s'attendant à lui voir tirer sa montre à secondes, Octave retroussa la manche de sa gandoura, mit son poignet à découvert et le tendit machinalement au docteur. Sans chercher du pouce cette pulsation rapide ou lente qui indique si l'horloge de la vie est détraquée chez l'homme, M. Cherbonneau prit dans sa patte biaine, dont les doigts osseux ressemblaient à des pinces de crabe, la main fluette, veinée et moite du jeune homme ; il la palpa, la pétrit, la malaxa en quelque sorte comme pour se mettre en communication magnétique avec son sujet. Octave, bien qu'il fût sceptique en médecine, ne pouvait s'empêcher d'éprouver une certaine émotion anxieuse, car il lui semblait que le docteur lui soutirait l'âme par cette pression, et le sang avait tout à fait abandonné ses pommettes.
« Cher monsieur Octave, dit le médecin en laissant aller la main du jeune homme, votre I situation est plus grave que vous ne pensez, et la science, telle du moins que la pratique la vieille routine européenne, n'y peut rien : vous n'avez plus la volonté de vivre, et votre âme se détache insensiblement de votre corps ; il n'y a chez vous ni hypocondrie, ni lypémanie, ni tendance mélancolique au suicide. — Non ! — cas rare et curieux, vous pourriez, si je ne m'y opposais, mourir sans aucune lésion intérieure ou externe appréciable. Il était temps de m'appeler, car l'esprit ne tient plus à la chair que par un fil ; mais nous allons y faire un bon nœud.» Et le docteur se frotta joyeusement les mains en grimaçant un sourire qui détermina un remous de rides dans les mille phs de sa figure.
« Monsieur Cherbonneau, je ne sais si vous me guérirez, et, après tout, je n'en ai nulle envie, mais je dois avouer que vous avez pénétré du premier coup la cause de l'état mystérieux où je me trouve. Il me semble que mon corps est devenu perméable, et laisse échapper mon moi comme un crible l'eau par ses trous. Je me sens fondre dans le grand tout, et j'ai peine à me distinguer du milieu où je plonge. La vie dont j'accomplis, autant que possible, la pantomime habituelle, pour ne pas chagriner mes parents et mes amis, me paraît si loin de moi, qu'il y a des instants où je me crois déjà sorti de la sphère humaine : je vais et je viens par les motifs qui me déterminaient autrefois, et dont l'impulsion mécanique dure encore, mais sans participer à ce que je fais. Je me mets à table aux heures ordinaires, et je parais manger et boire, quoique je ne sente aucun goût aux plats les plus épicés et aux vins les plus forts : la lumière du soleil me semble pâle comme celle de la lune, et les bougies ont des flammes noires. J'ai froid aux plus chauds jours de l'été ; parfois il se fait en moi un grand silence comme si mon cœur ne battait plus et que les rouages intérieurs fussent arrêtés par une cause inconnue. La mort ne doit pas être différente de cet état si elle est appréciable pour les défunts.
— Vous avez, reprit le docteur, une impossibilité de vivre chronique, maladie toute morale et plus fréquente qu'on ne pense. La pensée est une force qui peut tuer comme l'acide prussique, comme l' étincelle de la bouteille de Leyde, quoique la trace de ses ravages ne soit pas saisissable
aux faibles moyens d'analyse dont la science vulgaire dispose. Quel chagrin a enfoncé son bec crochu dans votre foie ? Du haut de quelle ambition secrète êtes-vous retombé brisé et moulu ? Quel désespoir amer nmiinez-vous dans l'immobilité? Est-ce la soif du pouvoir qui vous tourmente? Avez-vous renoncé volontairement à un but placé hors de la portée humaine ? — Vous êtes bien jeune pour cela. — Une femme vous a-t-elle trompé ?
— Non, docteur, répondit Octave, je n'ai pas même eu ce bonheur.
— Et cependant, reprit M. Balthazar Cherbonneau, je lis dans vos yeux ternes, dans l'habitude découragée de votre corps, dans le timbre sourd de votre voix, le titre d'une pièce de Shakspeare aussi nettement que s'il était estampé en lettres d'or sur le dos d'une reliure de maroquin.
— Et quelle est cette pièce que je traduis sans le savoir ? dit Octave, dont la curiosité s'éveillait malgré lui.
— Love' s labour' s lost, continua le docteur avec une pureté d'accent qui trahissait un long séjour dans les possessions anglaises de l'Inde.
— Cela veut dire, si je ne me trompe, peines d'amour perdues.
— Précisément, o
Octave ne répondit pas ; une légère rougeur colora ses joues, et, pour se donner une contenance, il se mit à jouer avec le gland de sa cordelière : le docteur avait reployé une de ses jambes sur l'autre, ce qui produisait l'effet des os en sautoir gravés sur les tombes, et se tenait le pied avec la main à la mode orientale. Ses yeux bleus se
plongeaient dans les yeux d'Octave et les interrogeaient d'un regard impérieux et doux.
« Allons, dit M. Balthazar Cherbonneau, ouvrezvous à moi, je suis le médecin des âmes, vous êtes mon malade, et, comme le prêtre catholique à son pénitent, je vous demande une confession complète, et vous pourrez la faire sans vous mettre à genou.
— A quoi bon? En supposant que vous ayez deviné juste, vous raconter mes douleurs ne les soulagerait pas. Je n'ai pas le chagrin bavard, — aucun pouvoir humain, même le vôtre, ne saurait me guérir.
— Peut-être », fit le docteur en s'établissant plus carrément dans son fauteuil, comme quelqu'un qui se dispose à écouter une confidence d'une certaine longueur.
« Je ne veux pas, reprit Octave, que vous m'accusiez d'un entêtement puéril, et vous laisser, par mon mutisme, un moyen de vous laver lee mains de mon trépas ; mais, puisque vous y tenez, je vais vous raconter mon histoire ; — vous en avez deviné le fond, je ne vous disputerai pas les détails. Ne vous attendez à rien de singulier ou de romanesque. C'est une aventure très simple, très commune, très usée ; mais, comme dit la chanson de Henri Heine, celui à qui elle arrive la trouve toujours nouvelle, et il en a le cœur brisé. En vérité, j'ai honte de dire quelque chose de si vulgaire à un homme qui a vécu dans les pays les plus fabuleux et les plus chimériques.
— N'ayez aucune crainte ; il n'y a plus que le commun qui soit extraordinaire pour moi, dit le docteur en souriant.
— Eh bien, docteur, je me meurs d'amour. »
« Je me trouvais à Florence vers la fin de l'été, en 184..., la plus belle saison pour voir Florence. J'avais du temps, de l'argent, de bonnes lettres de recommandation, et alors j'étais un jeune homme de belle humeur, ne demandant pas mieux que de s'amuser. Je m'installai sur le Long-Arno, je louai une calèche et je me laissai aller à cette douce vie florentine qui a tant de charme pour l'étranger. Le matin, j'allais \'isiter quelque église, quelque palais ou quelque galerie tout à mon aise, sans me presser, ne voulant pas me donner cette indigestion de chefs-d'œuvre qui, en Italie, fait venir aux touristes trop hâtifs la nausée de l'art ; tantôt je regardais les portes de bronze du baptistère, tantôt le Persée de Benvenuto sous la loggia dei Lanzi, le portrait de la Fornarina aux Offices, ou bien encore la Vénus de Canova au palais Pitti, mais jamais plus d'un objet à la fois. Puis je déjeunais au café Doney, d'une tasse de café à la glace, je fumais quelques cigares, parcourais les journaux, et, la boutonnière fleurie de gré ou de force par ces jolies bouquetières coiffées de grands chapeaux de paille qui stationnent devant le café, je rentrais chez moi faire la sieste ; à trois heures, la calèche venait me prendre et me transportait aux Cascines. Les Caséines sont à Florence ce que
le bois de Boulogne est à Paris, avec cette différence que tout le monde s'y connaît, et que le rond-point forme un salon en plein air, où les fauteuils sont remplacés par des voitures, arrêtées et rangées en demi-cercle. Les femmes, en grande toilette, à demi couchées sur les coussins, reçoivent les visites des amants et des attentifs, des dandys et des attachés de légation, qui se tiennent debout et chapeau bas sur le marchepied. — Mais vous savez cela tout aussi bien que moi. — Là se forment les projets pour la soirée, s'assignent les rendez-vous, se donnent les réponses, s'acceptent les invitations ; c'est comme une Bourse du plaisir qui se tient de trois heures à cinq heures, à l'ombre de beaux arbres, sous le ciel le plus doux du monde. Il est obligatoire, pour tout être un peu bien situé, de faire chaque jour une apparition aux Caséines. Je n'avais garde d'y manquer, et le soir, après dîner, j'allais dans quelques salons, ou à la Pergola, lorsque la cantatrice en valait la peine.
« Je passai ainsi un des plus heureux mois de ma vie ; m.ais ce bonheur ne devait pas durer. Une magnifique calèche fît un jour son début aux Caséines. Ce superbe produit de la carrosserie de Vienne, chef-d'œuvre de Laurenzi, miroité d'un vernis étincelant, historié d'un blason presque royal, était attelé de la plus belle paire de chevaux qui ait jamais piaffé à Hyde-Park ou à Saint- James au Drawing-Room de la reine Victoria, et mené à la Daumont de la façon la plus correcte par un tout jeune jockey en culotte de peau blanche et en casaque verte, les cuivres des harnais.
les boîtes des roues, les poignées des portières brillaient comme de l'or et lançaient des éclairs au soleil ; tous les regards suivaient ce splendide équipage qui, après avoir décrit sur le sable une courbe aussi régulière que si elle eût été tracée au compas, alla se ranger auprès des voitures. La calèche n'était pas vide, comme vous le pensez bien ; mais dans la rapidité du mouvement on n'avait pu distinguer qu'un bout de bottine allongé sur le coussin du devant, un large pli de châle et le disque d'une ombrelle frangée de soie blanche. L'ombreUe se referma et l'on vit resplendir une femme d'une beauté incomparable. J'étais à cheval et je pus m'approcher assez pour ne perdre aucun détail de ce chef-d'œuvre humain. L'étrangère portait une robe de ce vert d'eau glacé d'argent qui fait paraître noire comme une taupe toute femme dont le teint n'est pas irréprochable, — une insolence de blonde sûre d'elle-même. — Un grand crêpe de Chine blanc, tout bossue de broderies de la même couleur, l'enveloppait de sa draperie souple et fripée à petits plis, comme une tunique de Phidias. Le visage avait pour auréole un chapeau de la plus fine paille de Florence, fleuri de myosotis et de délicates plantes aquatiques aux étroites feuilles glauques ; pour tout bijou, un lézard d'or constellé de turquoises cerclait le bras qui tenait le manche d'ivoire de l'ombrelle.
« Pardonnez, cher docteur, cette description de journal de mode à un amant pour qui ces menus souvenirs prennent une importance énorme. D'épais bandeaux blonds crespelés, dont les annelures
formaient comme des vagues de lumière, descendaient en nappes opulentes des deux côtés de son front plus blanc et plus pur que la neige vierge tombée dans la nuit sur le plus haut sommet d'une Alpe ; des cils longs et déliés comme ces fils d'or que les miniaturistes du moyen âge font rayonner autour des têtes de leurs anges, voilaient à demi ses prunelles d'un bleu vert pareil à ces lueurs qui traversent les glaciers par certains effets de soleil ; sa bouche, divinement dessinée, présentait ces teintes pourprées qui lavent les valves des conques de Vénus, et ses joues ressemblaient à de timides roses blanches que ferait rougir l'aveu du rossignol ou le baiser du papillon ; aucun pinceau humain ne saurait rendre ce teint d'une suavité, d'une fraîcheur et d'une transparence immatérielles, dont les couleurs ne paraissaient pas dues au sang grossier qui enlumine nos fibres ; îes premières rougeurs de l'aurore sur la cime des sierras-nevadas, le ton carné de quelques camellias blancs, à l'onglet de leurs pétales, le marbre de Paros, entrevu à travers un voile de gaze rose, peuvent seuls en donner une idée lointaine. Ce qu'on apercevait du col entre les brides du chapeau et le haut du châle étincelait d'une blancheur irisée, au bord des contours, de vagues reflets d'opale. Cette tête éclatante ne saisissait pas d'abord par le dessin, mais bien par le coloris, comme les belles productions de l'école vénitienne, quoique ses traits fussent aussi purs et aussi délicats que ceux des profils antiques découpés dans l'agate des camées.
« Comme Roméo oublie Rosalinde à l'aspect
de Juliette, à l'apparition de cette beauté suprême j'oubliai mes amours d'autrefois. Les pages de mon cœur redevinrent blanches : tout nom, tout souvenir en disparurent. Je ne comprenais pas comment j'avais pu trouver quelque attrait dans ces liaisons vulgaires que peu de jeunes gens évitent, et je me les reprochai comm.e de coupables infidélités. Une vie nouvelle data pour moi de cette fatale rencontre.
« La calèche quitta les Caséines et reprit le chemin de la ville, emportant l'éblouissante vision : je mis mon cheval auprès de celui d'un jeune Russe très aimable, grand coureur d'eaux, répandu dans tous les salons cosmopolites d'Europe, et qui connaissait à fond le personnel voyageur de la haute vie ; j'amenai la conversation sur l'étrangère, et j'appris que c'était la comtesse Prascovie Labinska, une Lithuanienne de naissance illustre et de grande fortune, dont le mari faisait depuis deux ans la guerre du Caucase.
« Il est inutile de vous dire quelles diplomaties je mis en œu\Te pour être reçu chez la comtesse, que l'absence du comte rendait très réservée à l'endroit des présentations ; enfin, je fus admis : deux princesses douairières et quatre baronnes hors d'âge répondaient de moi sur leur antique vertu.
« La comtesse Labinska avait loué une villa magnifique, aj^ant appartenu jadis aux Salviati, à une demi-lieue de Florence, et en quelques jours elle avait su installer tout le confortable moderne dans l'antique manoir, sans en troubler en rien la beauté sévère et l'élégance sérieuse. De grandes portières armoriées s'agrafaient heureusement aux
arcades ogivales ; des fauteuils et des meubles de forme ancienne s'harmonisaient avec les murailles couvertes de boiseries brunes ou de fresques d'un ton amorti et passé comme celui des vieilles tapisseries ; aucune couleur trop neuve, aucun or trop brillant n'agaçait l'œil, et le présent ne dissonait pas au milieu du passé. — La comtesse avait l'air si naturellement châtelaine, que le vieux palais semblait bâti exprès pour elle.
« Si j'avais été séduit par la radieuse beauté de la comtesse, je le fus bien davantage encore au bout de quelques visites par son esprit si rare, si fin, si étendu ; quand elle parlait sur quelque sujet intéressant, l'âme lui venait à la peau, pour ainsi dire, et se faisait visible. Sa blancheur s'illuminait comme l'albâtre d'une lampe d'un rayon intérieur : il y avait dans son teint de ces scintillations phosphorescentes, de ces tremblements lumineux dont parle Dante lorsqu'il peint les splendeurs du paradis ; on eût dit un ange se détachant en clair sur un soleil. Je restais ébloui, extatique et stupide. Abîmé dans la contemplation de sa beauté, ravi aux sons de sa voix céleste qui faisait de chaque idiome une musique ineffable, lorsqu'il me fallait absolument répondre, je balbutiais quelques mots incohérents qui devaient lui donner la plus pauvre idée de mon intelligence ; quelquefois même un imperceptible sourire d'une ironie amicale passait comme une lueur rose sur ses lèvres charmantes à certaines phrases, qui dénotaient, de ma part, un trouble profond ou une incurable sottise.
« Je ne lui avais encore rien dit de mon amour ; devant elle j'étais sans pensée, sans force, sans courage ; mon cœur battait comme s'il voulait sortir de ma poitrine et s'élancer sur les genoux de sa souveraine. Vingt fois j'avais résolu de m'expliquer, mais une insurmontable timidité me retenait ; le moindre air froid ou réservé de la comtesse me causait des transes mortelles, et comparables à celles du condamné qui, la tête sur le billot, attend que l'éclair de la hache lui traverse le cou. Des contractions nerveuses m'étranglaient, des sueurs glacées baignaient mon corps. Je rougissais, je pâlissais et je sortais sans avoir rien dit, aj'ant peine à trouver la porte et chancelant comme un homme i\Te sur les marches du perron.
«Lorsque j'étais dehors, mes facultés me revenaient et je lançais au vent les dithyrambes les plus enflammés. J'adressais à l'idole absente mille déclarations d'une éloquence irrésistible. J'égalais dans ces apostrophes muettes les grands poètes de l'amour. — Le Cantique des cantiques de Salomon avec son vertigineux parfum oriental et son ijTisme halluciné de haschich, les sonnets de Pétrarque avec leurs subtilités platoniques et leurs délicatesses éthérées, l'Intermezzo de Henri Heine avec sa sensibilité nerveuse et délirante, n'approchent pas de ces effusions d'âme intarissables où s'épuisait ma vie. Au bout de chacun de ces monologues, il me semblait que la comtesse vaincue devait descendre du ciel sur mon cœur, et plus d'une fois je me croisai les bras sur ma poitrine, pensant les renfermer sur elle.
« J'étais si complètement possédé que je passais des heures à murmurer en façon de litanies d'amour ces deux mots : — Prascovie Labinska, — trouvant un charme indéfinissable dans ces syllabes tantôt égrenées lentement comme des perles, tantôt dites avec la volubilité fiévreuse du dévot que sa prière même exalte. D'autres fois, je traçais le nom adoré sur les plus belles feuilles de vélin, en y apportant des recherches calligraphiques des manuscrits du moyen âge, rehauts d'or, fleurons d'azur, ramages de sinople. J'usais à ce labeur d'une minutie passionnée et d'une perfection puérile les longues heures qui séparaient mes visites à la comtesse. Je ne pouvais lire ni m'occuper de quoi que ce fût. Rien ne m'intéressait hors de Prascovie, et je ne décachetais même pas les lettres qui me venaient de France. A plusieurs reprises je fis des efforts pour sortir de cet état ; j'essayai de me rappeler les axiomes de séduction acceptés par les jeunes gens, les stratagèmes qu'emploient les Valmont du café de Paris et les don Juan du Jockey-Club ; mais à l'exécution le cœur me manquait, et je regrettais de ne pas avoir, comme le Julien Sorel de Stendhal, un paquet d'épîtres progressives à copier pour les envoyer à la comtesse. Je me contentais d'aimer, me donnant tout entier sans rien demander en retour, sans espérance même lointaine, car mes rêves les plus audacieux osaient à peine effleurer de leurs lèvres le bout des doigts rosés de Prascovie. Au quinzième siècle, le jeune novice le front sur les marches de l'autel, le chevalier agenouillé dans sa roide armure, ne devaient pas
avoir pour la madone une adoration plus prosternée. »
M. Balthazar Cherbonneau avait écouté Octave avec une attention profonde, car pour lui le récit du jeune homme n'était pas seulement une histoire romanesque, et il se dit comme à lui-même pendant une pause du narrateur : « Oui, voilà bien le diagnostic de l'amour-passion, une maladie curieuse et que je n'ai rencontrée qu'une fois, — à Chandernagor, — chez une jeune paria éprise d'un brahme ; elle en mourut, la pauvre fille, mais c'était une sauvage ; vous, monsieur Octave, vous êtes un civilisé, et nous vous guérirons. » Sa parenthèse fermée, il fit signe de la main à M. de Saville de continuer ; et, reployant sa jambe sur la cuisse comme la patte articulée d'une sauterelle, de manière à faire soutenir son menton par son genou, il s'établit dans cette position impossible pour tout autre, mais qui semblait spécialement commode pour lui.
« Je ne veux pas vous ennuyer du détail de mon mart^Te secret, continua Octave ; j'arrive à une scène décisive. Un jour, ne pouvant plus modérer mon impérieux désir de voir la comtesse, je devançai l'heure de ma visite accoutumée ; il faisait un temps orageux et lourd. Je ne trouvai pas madame Labinska au salon. Elle s'était établie sous un portique soutenu de sveltes colonnes, ouvrant sur une terrasse par laquelle on descendait au jardin ; elle avait fait apporter là son piano, un canapé et des chaises de jonc ; des jardinières, comblées de fleurs splendides — nulle part elles ne sont si fraîches ni si odorantes qu'à Florence —
remplissaient les entre-colonnements, et imprégnaient de leur parfum les rares bouffées de brise qui venaient de l'Apennin. Devant soi, par l'ouverture des arcades, l'on apercevait les ifs et les buis taillés du jardin, d'où s'élançkient quelques cyprès centenaires, et que peuplaient des marbres mythologiques dans le goût tourmenté de Baccio Bandinelli ou de l'Ammanato. Au fond, au-dessus de la silhouette de Florence, s'arrondissait le dôme de Santa Maria del Fiore et jaillissait le beffroi carré du Palazzo Vecchio.
« La comtesse était seule, à demi couchée sur le canapé de jonc ; jamais elle ne m'avait paru si belle ; son corps nonchalant, alangui par la chaleur, baignait comme celui d'une nymphe marine dans l'écume blanche d'un ample peignoir de mousseline des Indes que bordait du haut en l^as une garniture bouillonnée comme la frange d'argent d'une vague ; une broche en acier niellé du Khorassan fermait à la poitrine cette robe aussi légère que la draperie qui voltige autour de la Victoire rattachant sa sandale. Des manches ouvertes à partir de la saignée, comme les pistils du cahce d'une fleur, sortaient ses bras d'un ton plus pur que celui de l'albâtre où les statuaires florentins taillent des copies de statues antiques ; un large ruban noir noué à la ceinture, et dont les bouts retombaient, tranchait vigoureusement sur toute cette blancheur. Ce que ce contraste de nuances attribuées au deuil aurait pu avoir de triste, était égayé par le bec d'une petite pantoufle circassienne sans quartier en maroquin bleu, gaufrée d'arabesques
jaunes, qui pointait sous le dernier pli de la mousseline.
« Les cheveux blonds de la comtesse, dont les bandeaux bouffants, comme s'ils eussent été soulevés par un souffle, découvraient son front pur et ses tempes transparentes, formaient comme un nimbe, où la lumière pétillait en étincelles d'or.
« Près d'elle, sur une cnaise, palpitait au vent un grand chapeau de paille de riz, orné de longs rubans noirs pareils à celui de la robe, et gisait une paire de gants de Suède qui n'avaient pas été mis. A mon aspect, Prascovie ferma le livre qu'elle lisait — les poésies de Mickiewicz — et me fit un petit signe de tête bienveillant ; elle était seule, — circonstance favorable et rare. — Je m'assis en face d'elle sur le siège qu'elle me désigna. Un de ces silences, pénibles quand ils se prolongent, régna quelques minutes entre nous. Je ne trouvais à mon service aucune de ces banalités de la conversation ; ma tête s'embarrassait, des vagues de flammes me montaient du cœur aux yeux, et mon amour me criait : « Ne perds pas cette occasion suprême. »
«J'ignore ce que j'eusse fait, si la comtesse, devinant la cause de mon trouble, ne se fût redressée à demi en tendant vers moi sa belle main, comme pour me fermer la bouche.
« — Ne dites pas un mot, Octave ; vous m'aimez, je le sais, je le sens, je le crois ; je ne vous en veux point, car l'amour est involontaire. D'autres femmes plus sévères se montreraient offensées ; moi, je vous plains, car je ne puis vous aimer, et
c'est une tristesse pour moi d'être votre malheur. — Je regrette que vous m'ayez rencontrée, et maudis le caprice qui m'a fait quitter Venise pour Florence. J'espérais d'abord que ma froideur persistante vous lasserait et vous éloignerait ; mais le vrai amour, dont je vois tous les signes dans vos yeux, ne se rebute de rien. Que ma douceur ne fasse naître en vous aucune illusion, aucun rêve, et ne prenez pas ma pitié pour un encouragement. Un ange au bouclier de diamant, à l'épée flamboyante, me garde contre toute séduction, mieux que la religion, mieux que le devoir, mieux que la vertu ; — et cet ange, c'est mon amour : — j'adore le comte Labinski. J'ai le bonheur d'avoir trouvé la passion dans le mariage. »
« Un flot de larmes jaillit de mes paupières à cet aveu si franc, si loyal et si noblement pudique, et je sentis en moi se briser le ressort de ma vie.
« Prascovie, émue, se leva, et, par un mouvement de gracieuse pitié féminine, passa son mouchoir de batiste sur mes yeux :
« — Allons, ne pleurez pas, me dit-elle, je vous le défends. Tâchez de penser à autre chose^ imaginez que je suis partie à tout jamais, que je suis morte, oubliez-moi. Voyagez, travaillez, faites du bien, mêlez-vouS activement à la vie humaine ; consolez- vous dans un art où un amour... »
« Je fis un geste de dénégation.
« — Croyez-vous souffrir moins en continuant à me voir ? reprit la comtesse ; venez, je vous recevrai toujours. Dieu dit qu'il faut pardonner à ses ennemis ; pourquoi traiterait-on plus mal
ceux qui nous aiment ? Cependant l'absence me paraît un remède plus sûr. — Dans deux ans nous pourrons nous serrer la main sans péril, — pour vous 9, ajouta-t-elle en essayant de sourire.
« Le lendemain je quittai Florence ; mais ni l'étude, ni les voyages, ni le temps, n'ont diminué ma souffrance, et je me sens mourir : ne m'en empêchez pas, docteur !
— Avez-vous revu la comtesse Prascovie Labinska ? » dit le docteur, dont les yeux bleus scintillaient bizarrement.
« Non, répondit Octave, mais elle est à Paris. » Et il tendit à M. Balthazar Cherbonneau une carte gravée sur laquelle on lisait :
« La comtesse Prascovie Labinska est chez elle le jeudi. »
Parmi les promeneurs assez rares alors qui suivaient aux Champs-Elysées l'avenue Gabriel, à partir de l'ambassade ottomane jusqu'à l'Elysée Bourbon, préférant au tourbillon poussiéreux et à l'élégant fraca.s de la grande chaussée l'isolement, le silence et la calme fraîcheur de cette route bordée d'arbres d'un côté et de l'autre de jardins, il en est peu qui ne se fussent arrêtés, tout rêveurs et avec un sentiment d'admiration mêlé d'envie, devant une poétique et mystérieuse retraite, où, chose rare, la richesse semblait loger le bonheur.
A qui n'est-il pas arrivé de suspendre sa marche à la grille d'un parc, de regarder longtemps la blanche villa à travers les massifs de verdure, et de s'éloigner le cœur gros, comme si le rêve de sa vie était caché derrière ces murailles ? Au contraire, d'autres habitations, vues ainsi du dehors, vous inspirent une tristesse indéfinissable ; l'ennui, l'abandon, la désespérance glacent la façade de leurs teintes grises et jaunissent les cimes à demi chauves des arbres ; les statues ont des lèpres de mousse, les fleurs s'étiolent, l'eau des bassins verdit, les mauvaises herbes envahissent les sentiers malgré le racloir ; les oiseaux, s'il y en a, se taisent.
Les jardins en contre-bas de l'allée en étaient séparés par un saut-de-loup et se prolongeaient en bandes plus ou moins larges jusqu'aux hôtels,
dont la façade donnait sur la rue du Faubourg- Saint-Honoré. Celui dont nous parlons se terminait au fossé par un remblai que soutenait un mur de grosses roches choisies pour l'irrégularité curieuse de leurs formes, et qui, se relevant de chaque côté en manière de coulisses, encadraient de leurs aspérités rugueuses et de leurs masses sombres le frais et vert paysage resserré entre elles.
Dans les anfractuosités de ces roches, le cactier raquette, l'asclépiade incarnate, le millepertuis, la saxifrage, le cymbalaire, la joubarbe, la lychnide des Alpes, le herre d'Irlande trouvaient assez de terre végétale pour nourrir leurs racines et découpaient leurs verdures variées sur le fond vigoureux de la pierre ; — un peintre n'eût pas disposé, au premier plan de son tableau, un meilleur repoussoir.
Les murailles latérales qui fermaient ce paradis terrestre disparaissaient sous un rideau de plantes grimpantes, aristoloches, grenadiUes bleues, campanules, chè\Tefeuille, gypsophiles, glycines de Chine, périplocas de Grèce, dont les griffes, les vrilles et les tiges s'enlaçaient à un treillis vert, car le bonheur lui-même ne veut pas être emprisonné ; et grâce à cette disposition le jardin ressemblait à une clairière dans une forêt plutôt qu'à un parterre assez étroit circonscrit par les clôtures de la civihsation.
Un peu en arrière des masses de rocaille, étaient groupés quelques bouquets d'arbres au port élégant, à la frondaison vigoureuse, dont les feuillages contrastaient pittoresquement : vernis du Japon, tuyas du Canada, planes de Virginie, frênes verts, saules blancs, micocouliers de Provence, que dominaient deux ou trois mélèzes. Au delà
des arbres s'étalait un gazon de ray-grass, dont pas une pointe d'herbe ne dépassait l'autre, un gazon plus fin, plus soyeux que le velours d'un manteau de reine, de cet idéal vert d'émeraude qu'on n'obtient qu'en Angleterre devant le perron des manoirs féodaux, moelleux tapis naturels que l'œil aime à caresser et que le pas craint de fouler, moquette végétale où, le jour, peuvent seuls se rouler au soleil la gazelle familière avec le jeune baby ducal dans sa robe de dentelles, et, la nuit, glisser au clair de lune quelque Titania du West- End la main enlacée à celle d'un Oberon porté sur le livre du peerage et du baronetage.
Une allée de sable tamisé au crible, de peur qu'une valve de conque ou qu'un angle de silex ne blessât les pieds aristocratiques qui y laissaient leur délicate empreinte, circulait comme un ruban jaune autour de cette nappe verte, courte et drue, que le rouleau égalisait, et dont la pluie factice de l'arrosoir entretenait la fraîcheur humide, même aux jours les plus desséchants de l'été.
Au bout de la pièce de gazon éclatait, à l'époque où se passe cette histoire, un vrai feu d'artifice fleuri tiré par un massif de géraniums, dont les étoiles écarlates flambaient sur le fond brun d'une terre de bruyère.
L'élégante façade de l'hôtel terminait la perspective ; de sveltes colonnes d'ordre ionique soutenant l'attique surmonté à chaque angle d'un gracieux groupe de marbre, lui donnaient l'apparence d'un temple grec transporté là par le caprice d'un millionnaire, et corrigeaient, en éveillant une idée de poésie et d'art, tout ce que
ce luxe aurait pu avoir de trop fastueux ; dans les entre-colonnements, des stores rayés de larges bandes roses et presque toujours baissés abritaient et dessinaient les fenêtres, qui s'ouvraient de plainpied sous le portique comme des portes de glace.
Lorsque le ciel^ fantasque de Paris daignait étendre un pan d'azur derrière ce palazzino, les lignes s'en dessinaient si heureusement entre les touffes de verdure, qu'on pouvait les prendre pour le pied-à-terre de la Reine des fées, ou pour un tableau de Baron agrandi.
De chaque côté de l'hôtel s'avançaient dans le jardin deux serres formant ailes, dont les parois de cristal se diamantaient au soleil entre leurs nervures dorées, et faisaient à une foule de plantes exotiques les plus rares et les plus précieuses l'illusion de leur climat natal.
Si quelque poète matineux eût passé avenue Gabriel aux premières rougeurs de l'aurore, il eût entendu le rossignol achever les derniers trilles de son nocturne, et vu le merle se promener en pantoufles jaunes dans l'allée du jardin comme un oiseau qui est chez lui ; mais la nuit, après que les roulements des voitures revenant de l'Opéra se sont éteints au miheu du silence de la vie endormie, ce même poète aurait vaguement distingué une ombre blanche au bras d'un beau jeune homme, et serait remonté dans sa mansarde solitaire l'âme triste jusqu'à la mort.
C'était là qu'habitaient depuis quelque temps — le lecteur l'a sans doute déjà deviné — la comtesse Prascovie Labinska et son mari le comte Olaf Labinski, revenu de la guerre du Caucase après
une glorieuse campagne, où, s'il ne s'était pas battu corps à corps avec le m3'stique et insaisissable Schamyl, certainement il avait eu affaire aux plus fanatiquement dévoués des Mourides de l'illustre schej^ck. Il avait évité les balles comme les braves les évitent, en se précipitant au-devant d'elles, et les damas courbes des sauvages guerriers s'étaient brisés sur sa poitrine sans l'entamer. Le courage est une cuirasse sans défaut. Le comte Labinski possédait cette valeur folle des races slaves, qui aiment le péril pour le péril, et auxquelles peut s'appliquer encore ce refrain d'un vieux chant Scandinave : « Ils tuent, meurent et rient ! »
Avec quelle ivresse s'étaient retrouvés ces deux époux, pour qui le mariage n'était que la passion permise par Dieu et par les hommes, Thomas Moore pourrait seul le dire en style à' Amour des Anges ! Il faudrait que chaque goutte d'encre se transformât dans notre plume en goutte de lumière, et que chaque mot s'évaporât sur le papier en jetant une flamme et un parfum comme un grain d'encens. Comment peindre ces deux âmes fondues en une seule et pareilles à deux larmes de rosée qui, glissant sur un pétale de lis, se rencontrent, se mêlent, s'absorbent l'une l'autre et ne font plus qu'une perle unique ? Le bonheur est une chose si rare en ce monde, que l'homme n'a pas songé à inventer des paroles pour le rendre, tandis que le vocabulaire des souffrances morales et physiques remplit d'innombrables colonnes dans le dictionnaire de toutes les langues.
Olaf et Prascovie s'étaient aimés tout enfants ; jamais leur cœur n'avait battu qu'à un seul nom ;
ils savaient presque dès le berceau qu'ils s'appartiendraient, et le reste du monde n'existait pas pour eux ; on eût dit que les morceaux de l'androg3'ne de Platon, qui se cherchent en vain depuis le divorce primitif, s'étaient retrouvés et réunis en eux ; ils formaient cette dualité dans l'unité, qui est l'harm^onie complète, et, côte à côte, ils marchaient, ou plutôt ils volaient à travers la vie d'un essor égal, soutenu, planant comme deux colombes que le même désir appelle, pour nous servir de la belle expression de Dante.
Afin que rien ne troublât cette félicité, une fortune immense l'entourait comme d'une atmosphère d'or. Dès que ce couple radieux paraissait, la misère consolée quittait ses haillons, les larmes se séchaient ; car Olaf et Prascovie avaient le noble égoïsme du bonheiu:, et ils ne pouvaient souffrir une douleur dans leur rayonnement.
Depuis que le poljiihéisme a emporté avec lui cœ jeunes dieux, ces génies souriants, ces éphèbes célestes aux formes d'une perfection si absolue, d'un rythme si harmonieux, d'un idéal si pur, et que la Grèce antique ne chante plus l'h^Tune de la beauté en strophes de Paros, l'homme a cruellement abusé de la permission qu'on lui a donnée d'être laid, et, quoique fait à l'image de Dieu, le représente assez mal. Mais le comte Labinski n'avait pas profité de cette licence ; l'ovale un peu allongé de sa figure, son nez mince, d'une coupe hardie et fine, sa lèvre fermement dessinée, qu'accentuait une moustache blonde aiguisée à ses pointes, son menton relevé et frappé d'une fossette, ses yeux noirs, singularité piquante.
étrangeté gracieuse, lui donnaient l'air d'un de ces anges guerriers, saint Michel ou Raphaël, qui combattent le démon, revêtus d'armures d'or. Il eût été trop beau sans l'éclair mâle d-o-ses sombres prunelles et la couche hâlée que le soleil d'Asie avait déposée sur ses traits.
Le comte était de taille moyenne, mince, svelte, nerveux, cachant des muscles d'acier sous une apparente délicatesse ; et lorsque, dans quelque bal d'ambassade, il revêtait son costume de magnat, tout chamarré d'or, tout étoile de diamants, tout brodé de perles, il passait parmi les groupes comme une apparition étincelante, excitant la jalousie des hommes et l'amour des femmes, que Prascovie lui rendait indifférentes. — Nous n'ajoutons pas que le comte possédait les dons de l'esprit comme ceux du corps ; les fées bienveillantes l'avaient doué à son berceau, et la méchante sorcière qui gâte tout s'était montrée de bonne humeur ce jour-là.
Vous comprenez qu'avec un tel rival, Octave de Saville avait peu de chance, et qu'il faisait bien de se laisser tranquillement mourir sur les coussins de son divan, malgré l'espoir qu'essayait de lui remettre au cœur le fantastique docteur Balthazar Cherbonneau. — Oublier Prascovie eût été le seul moyen, mais c'était la chose impossible ; la revoir, à quoi bon ? Octave sentait que la résolution de la jeune femme ne faiblirait jamais dans son implacabilité douce, dans sa froideur compatissante. Il avait peur que ses blessures non cicatrisées ne se rouvrissent et ne saignassent devant celle qui l'avait tué innocemment, et il ne voulait pas l'accuser, la douce meurtrière aimée !
Deux ans s'étaient écoulés depuis le jour où la comtesse Labinska avait arrêté sur les lèvres d'Octave la déclaration d'amour qu'elle ne devait pas entendre ; Octave, tombé du haut de son rêve, s'était éloigné, ayant au foie le bec d'un chagrin noir, et n'avait pas donné de ses nouvelles à Prascovie. L'unique mot qu'il eût pu lui écrire était le seul défendu. Mais plus d'une fois la pensée» de la comtesse effrayée de ce silence s'était reportée avec mélancolie sur son pauvre adorateur : — l'avait-il oubhée ? Dans sa divine absence de coquetterie, elle le souhaitait sans le croire, car l'inextinguible flamme de la passion illuminait les yeux d'Octave, et la comtesse n'avait pu s'y méprendre. L'amour et les dieux se reconnaissent au regard : cette idée traversait comme un petit nuage le limpide azur de son bonheur, et lui inspirait la légère tristesse des anges qui, dans le ciel, se souviennent de la terre : son âme charmante souffrait de savoir là-bas quelqu'un malheureux à cause d'elle ; mais que peut l'étoile d'or scintillante au haut du firmament pour le pâtre obscur qui lève vers elle des bras éperdus ? Aux temps mythologiques, Phœbé descendit bien des deux en rayons d'argent sur le sommeil d'Endy-
mion ; mais elle n'était pas mariée à un comte polonais.
Dès son arrivée à Paris, la comtesse Labinska avait envoyé à Octave cette invitation banale que le docteur Balthazar Cherbonneau tournait distraitement entre ses doigts, et en ne le voyant pas venir, quoiqu'elle l'eût voulu, elle s'était dit avec un mouvement de joie involontaire : « Il m'aime toujours ! » C'était cependant une femme d'une angélique pureté et chaste comme la neige du dernier sommet de l'Himalaya.
Mais Dieu lui-même, au fond de son infini, n'a pour se distraire de l'ennui des éternités que le plaisir d'entendre battre pour lui le cœur d'une pauvre petite créature périssable sur un chétif globe, perdu dans l'immensité. Prascovie n'était pas plus sévère que Dieu, et le comte Olaf n'eût pu blâmer cette délicate volupté d'âme.
« Votre récit, que j'ai écouté attentivement, dit le docteur à Octave, me prouve que tout espoir de votre part serait chimérique. Jamais la comtesse ne partagera Votre amour.
— Vous voyez bien, monsieur Cherbonneau, que j'avais raison de ne pas chercher à retenir ma vie qui s'en va.
— J'ai dit qu'il n'3' avait pas d'espoir avec les moyens ordinaires, continua le docteur ; mais il existe des puissances occultes que méconnaît la science moderne, et dont la tradition s'est conservée dans ces pays étranges nommés barbares par une civilisation ignorante. Là, aux premiers jours du monde, le genre humain, en contact immédiat avec les forces vives de la nature.
savait des secrets qu'on croit perdus, et que n'ont point emportés dans leurs migrations les tribus qui, plus tard, ont formé les peuples. Ces secrets furent transmis d'abord d'initié à initié, dans les profondeurs mystérieuses des temples, écrits ensuite en idiomes sacrés incompréhensibles au vulgaire, sculptés en panneaux d'hiéroglyphes le long des parois cryptiques d'Ellora ; vous trouverez encore sur les croupes du mont Mérou, d'où s'échappe le Gange, au bas de l'escalier de marbre blanc de Bénarès la ville sainte, au fond des pagodes en ruines de Ceylan, quelques brahmes centenaires épelant des manuscrits inconnus, quelques yoghis occupés à redire l'ineffable monosyllabe om sans s'apercevoir que les oiseaux du ciel nichent dans leur chevelure ; quelques fakirs dont les épaules portent les cicatrices des crochets de fer de Jaggernat, qui les possèdent ces arcanes perdus et en obtiennent des résultats merveilleux lorsqu'ils daignent s'en servir. — Notre Europe, tout absorbée par les intérêts matériels, ne se doute pas du degré de spiritualisme où sont arrivés les pénitents de l'Inde : des jeûnes absolus, des contemplations effrayantes de fixité, des postures impossibles gardées pendant des années entières, atténuent si bien leurs corps, que vous diriez, à les voir accroupis sous un soleil de plomb, entre des brasiers ardents, laissant leurs ongles grandis leur percer la paume des mains, des momies ég;y'ptiennes retirées de leur caisse et ployées en des attitudes de singe ; leur enveloppe humaine n'est plus qu'une chr3^salide, que l'âme, papillon immortel, peut quitter ou reprendre
à volonté. Tandis que leur maigre dépouille reste là, inerte, horrible à voir, comme une larve nocturne surprise par le jour, leur esprit, libre de tous liens, s'élance, sur les ailes de l'hallucination, à des hauteurs incalculables, dans les mondes surnaturels. Ils ont des visions et des rêves étranges ; ils suivent d'extase en extase les ondulations que font les âges disparus sur l'océan de l'éternité ; ils parcourent l'infini en tous sens, assistent à la création des univers, à la genèse des dieux et à leurs métamorphoses ; la mémoire leur revient des sciences englouties par les cataclysmes plutoniens et diluviens, des rapports oubliés de l'homme et des éléments. Dans cet état bizarre, ils marmottent des mots appartenant à des langues qu'aucun peuple ne parle plus depuis des milliers d'années sur la surface du globe, ils retrouvent le verbe primordial, le verbe qui a fait jaillir la lumière des antiques ténèbres : on les prend pour des fous ; ce sont presque des dieux ! »
Ce préambule singulier surexcitait au dernier point l'attention d'Octave, qui, ne sachant où M. Balthazar Cherbonneau voulait en venir, fixait sur lui des yeux étonnés et pétillants d'interrogations : il ne devinait pas quel rapport pouvaient offrir les pénitents de l'Inde avec son amour pour la comtesse Prascovie Labinska.
Le docteur, devinant la pensée d'Octave, lui fit un signe de main comm.e pour prévenir ses questions, et lui dit : « Patience, mon cher malade ; vous allez comprendre tout à l'heure que je ne me livre pas à une digression inutile. — Las d'avoir interrogé avec le scalpel, sur le marbre des am-
phithéâtres, des cadavres qui ne me répondaient pas et ne me laissaient voir que la mort quand je cherchais la vie, je formai le projet — un projet aussi hardi que celui de Prométhée escaladant le ciel pour y ravir le feu — d'atteindre et de surprendre lame, de l'analyser et de la disséquer pour ainsi dire; j'abandonnai l'effet pour la cause, et pris en dédain profond la science matérialiste dont le néant m'était prouvé. Agir sur ces formes vagues, sur ces assemblages fortuits de molécules aussitôt dissous, me semblait la fonction d'un empirisme grossier. J'essayai par le magnétisme de relâcher les hens qui enchaînent l'esprit à son enveloppe; j'eus bientôt dépassé Mesmer, Deslon, Maxwell, Puj-ségur, Deleuze et les plus habiles, dans des expériences \Taiment prodigieuses, mais qui ne me contentaient pas encore : catalepsie, somnambulism.e, \aie à distance, lucidité extatique, je produisis à volonté tous ces effets inexplicables pour la foule, simples et compréhensibles pour moi. — Je remontai plus haut : des ravissements de Cardan et de saint Thomas d'Aquin je passai aux crises nerveuses des Pythies ; je découvris les arcanes des Époptes grecs et des Nebiim hébreux ; je m'initiai rétrospectivement aux mystères de Trophonius et d'Esculape, reconnaissant toujours dans les merveilles qu'on en raconte ime concentration ou une expansion de l'âme provoquée soit par le geste, soit par le regard, soit par la parole, soit par la volonté ou tout autre agent inconnu. — Je refis im à un tous les. miracles d'Apollonius de Thj'ane. — Pourtant mon ré\'e scientifique n'était pas accompli ; l'âme m'échappait
toujours ; je la pressentais, je l'entendais, j'avais de l'action sur elle ; j'engourdissais ou j'excitais ses facultés ; mais entre elle et moi il y avait un voile de chair que je ne pouvais écarter sans qu'elle s'envolât ; j'étais comme l'oiseleur qui tient un 'oiseau sous un filet qu'il n'ose relever, de peur de voir sa proie ailée se perdre dans le ciel.
« Je partis pour l'Inde, espérant trouver le mot de l'énigme dans ce pays de l'antique sagesse. J'appris le sanscrit et le prâcrit, les idiomes savants et vulgaires : je pus converser avec les pandits et les brahmes. Je traversai les jungles où rauque le tigre aplati sur ses pattes ; je longeai les étangs sacres qu'écaille le dos des crocodiles ; je franchis des forêts impénétrables barricadées de lianes, faisant envoler des nuées de chauves-souris et de singes, me trouvant face à face avec l'éléphant au détour du sentier frayé par les bêtes fauves pour arriver à la cabane de quelque yoghi célèbre en communication avec les Mounis, et je m'assis des jours entiers près de lui, partageant sa peau de gazelle, pour noter les vagues incantations que murmurait l'extase sur ses lèvres noires et fendillées. Je saisis de la sorte des mots tout-puissants, des formules évocatrices, des syllabes du Verbe créateur.
« J'étudiai les sculptures symboliques dans les chambres intérieures des pagodes que n'a vues nul œil profane et où une robe de brahme me permettait de pénétrer ; je lus bien des mystères cosmogoniques, bien des légendes de civilisations disparues ; je découvris le sens des emblèmes que tiennent dans leurs mains multiples ces dieux
hybrides et touffus comme la nature de l'Inde ; je méditai sur le cercle de Brahma, le lotus de Wishnou, le cobra capello de Shiva, le dieu bleu. Ganésa, déroulant sa trompe de pachyderme et clignant ses petits yeux frangés de longs cils, semblait sourire à mes efforts et encourager mes recherches. Toutes ces figures monstrueuses me disaient dans leur langue de pierre : « Nous ne sommes que des formes, c'est l'esprit qui agite la masse. »
« Un prêtre du temple de Tirounamalay, à qui je lis part de l'idée qui me préoccupait, m'indiqua, commue parvenu au plus haut degré de sublimité, un pénitent qui habitait une des grottes de l'île d'Éléphanta. Je le trouvai, adossé au mur de la caverne, enveloppé d'un bout de sparterie, les genoux au menton, les doigts croisés sur les jambes, dans un état d'immobilité absolue ; ses prunelles retournées ne laissaient "voir que le blanc, ses lè\Tes bridaient sur ses dents déchaussées ; sa peau, tannée par une incroyable maigreur, adhérait aux pommettes ; ses cheveux, rejetés en arrière, pendaient par mèches roides comme des filaments de plantes du sourcil d'une roche ; sa barbe s'était divisée en deux flots qui touchaient presque terre, et ses ongles se recourbaient en serres d'aigle.
« Le soleil l'avait desséché et noirci de façon à donner à sa peau d'Indien, naturellement brune, l'apparence du basalte ; ainsi posé, il ressemblait de forme et de couleur à un vase canopique. Au premier aspect, je le crus mort. Je secouai ses bras comme ankylosés par une roideur cataleptique, je lui criai à l'oreille de ma voix la plus forte les
paroles sacramentelles qui devaient me révéler à lui comme initié ; il ne tressaillit pas, ses paupières restèrent immobiles. — J'allais m' éloigner, désespérant d'en tirer quelque chose, lorsque j'entendis un pétillement singulier ; une étincelle bleuâtre passa devant mes yeux avec la fulgurante rapidité d'une lueur électrique, voltigea une seconde sur les lèvres entr'ouvertes du pénitent, et disparut.
« Brahma-Logum (c'était le nom du saint personnage) sembla se réveiller d'une léthargie : ses prunelles reprii ent leur place ; il me regarda avec un regard humain et répondit à mes questions. « Eh bien, tes désirs sont satisfaits : tu as vu une âme. Je suis parvenu à détacher la mienne de mon corps quand il me plaît ; — elle en sort, elle y rentre comme une abeille lumineuse, perceptible aux yeux seuls des adeptes. J'ai tant jeûné, tant prié, tant médité, je me suis macéré si rigoureusement, que j'ai pu dénouer les Mens terrestres qui l'enchaînent, et que Wishnou, le dieu aux dix incarnations, m'a révélé le mot mystérieux qui la guide dans ses Avatars à travers les formes différentes. — Si, après avoir fait les gestes consacrés, je prononçais ce mot, ton âme s'envolerait pour animer l'homme ou la bête que je lui désignerais. Je te lègue ce secret, que je possède seul maintenant au monde. Je suis bien aise que tu sois venu, car il me tarde de me fondre dans le sein de l'incréé, comme une goutte d'eau dans la mer. » Et le pénitent me chuchota d'une voix faible comme le dernier râle d'un mourant, et pourtant distincte, quelques syllabes qui me firent
passer sur le dos ce petit frisson dont parle Job.
— Que voulez-vous dire, docteur ? s'écria Octave ; je n'ose sonder l'effrayante profondeur de votre pensée.
— Je veux dire, répondit tranquillement M. Balthazar Cherbonneau, que je n'ai pas oublié la formule magique de mon ami Brahma-Logum, et que la comtesse Prascovie serait bien fine si elle recon- ^ naissait l'âme d'Octave de Saville dans le corps î d'Olaf Labinski. »
La réputation du docteur Balthazar Cherbonneau comme médecin et comme thaumaturge commençait à se répandre dans Paris ; ses bizarreries, affectées ou vraies, l'avaient mis à la m.ode. Mais, loin de chercher à se faire, comme on dit, une clientèle, il s'efforçait de rebuter les malades en leur fermant sa porte ou en leur ordonnant des prescriptions étranges, des régimes impossibles. Il n'acceptait que des cas désespérés, renvoyant à ses confrères avec un dédain superbe les vulgaires fluxions de poitrine, les banales entérites, les bourgeoises fièvres typhoïdes, et dans ces occasions suprêmes il obtenait des guérisons vraiment inconcevables. Debout à côté du lit, il faisait des gestes magiques sur une tasse d'eau, et des corps déjà roides et froids, tout prêts pour le cercueil, après avoir avalé quelques gouttes de ce breuvage en desserrant des mâchoires crispées par l'agonie, reprenaient la souplesse de la vie, les couleurs de la santé, et se redressaient sur leur séant, promenant autour d'eux des regards accoutumés déjà aux ombres du tombeau. Aussi l'appelait-on le médecin des morts ou le résurrectionniste. Encore ne consentait-il pas toujours à opérer ces cures, et souvent refusait-il des sommes énormes de la part de riches moribonds. Pour qu'il
se décidât à entrer en lutte avec la destruction, il fallait qu'il fût touché de la douleur d'une mère implorant le salut d'un enfant unique, du désespoir d'un amant demandant la grâce d'une maîtresse adorée, ou qu'il jugeât la vie menacée utile à la poésie, à la science et au progrès du genre humain. Il sauva de la sorte un charmant baby dont le croup serrait la gorge avec ses doigts de fer, une déhcieuse jeune fille phtisique au dernier degré, un poète en proie au delirium tremens, un inventeur attaqué d'une congestion cérébrale et qui allait enfouir le secret de sa découverte sous quelques pelletées de terre. Autrement il disait qu'on ne devait pas contrarier la nature, que certaines morts avaient leur raison d'être, et qu'on risquait, en les empêchant, de déranger quelque chose dans l'ordre universel. Vous voyez bien que M. Balthazar Cherbonneau était le docteur le plus paradoxal du monde, et qu'il avait rapporté de l'Inde une excentricité complète ; mais sa renommée de magnétiseur l'emportait encore sur sa gloire de médecin ; il avait donné devant un petit nombre d'élus quelques séances dont on racontait des merveilles à troubler toutes les notions du possible ou de l'impossible, et qui dépassaient les prodiges de Cagliostro.
Le docteur habitait le rez-de-chaussée d'un vieil hôtel de la rue du Regard, un appartement en enfilade comme on les faisait jadis, et dont les hautes fenêtres ouvraient sur un jardin planté de grands arbres au tronc noir, au grêle feuillage vert. Quoiqu'on fût en été, de puissants calorifères soufflaient par leurs bouches grillées de laiton des
trombes d'air brûlant dans les vastes salles, et en maintenaient la température à trente-cinq ou quarante degrés de chaleur, car M. Balthazar Cherbonneau, habitué au climat incendiaire de l'Inde, grelottait à nos pâles soleils, comme ce voyageur qui, revenu des sources du Nil Bleu, dans l'Afrique centrale, tremblait de froid au Caire, et il ne sortait jamais qu'en voiture fermée, frileusement emmaillotté d'une pelisse de renard bleu de Sibérie, et les pieds posés sur un manchon de fer-blanc remph d'eau bouillante.
Il n'y avait d'autres meubles dans ces salles que des divans bas en étoffes malabares historiées d'éléphants chimériques et d'oiseaux fabuleux, des étagères découpées, coloriées et dorées avec une naïveté barbare par les naturels de Ceylan, des vases du Japon pleins de fleurs exotiques ; et sur le plancher s'étalait, d'un bout à l'autre de l'appartement, un de ces tapis funèbres à ramages noirs et blancs que tissent pour pénitence les Thuggs en prison, et dont la trame semble faite avec le chanvre de leurs cordes d'étrangleurs ; quelques idoles indoues, de marbre ou de bronze, aux longs yeux en amande, au nez cerclé d'anneaux, aux lèvres épaisses et souriantes, aux colliers de perles descendant jusqu'au nombril, aux attributs singuliers et mystérieux, croisaient leurs jambes sur des piédouches dans les encoignures ; — le long des murailles étaient appendues des miniatures gouachées, œuvre de quelque peintre de Calcutta ou de Lucknow, qui représentaient les neuf Avatars déjà accomplis de Wishnou, en poisson, en tortue, en cochon, en lion à tête
humaine, en nain brahmine, en Rama, en héros combattant le géant aux mille bras Cartasuciriargunen, en Kistna, l'enfant miraculeux dans lequel des rêveurs voient un Christ indien ; en Bouddha, adorateur du grand dieu Mahadevi ; et, enfin, le montraient endormi, au milieu de la mer lactée, sur la couleuvre aux cinq têtes recourbées en dais, attendant l'heure de prendre, pour dernière incarnation, la forme de ce cheval blanc ailé qui, en laissant r.etomber son sabot sur l'univers, doit amener la fin du monde.
Dans la salle du fond, chauffée plus fortement encore que les autres, se tenait M. Balthazar Cherbonneau, entouré de livres sanscrits tracés au poinçon sur de minces lames de bois percées d'un trou et réunies par un cordon de manière à ressembler plus à des persiennes qu'à des volumes comme les entend la librairie européenne. Une machine électrique, avec ses bouteilles remplies de feuilles d'or et ses disques de verre tournés par des manivelles, élevait sa silhouette inquiétante et compliquée au miheu de la chambre, à côté d'un baquet mesmérique où plongeait une lance de métal et d'où rayonnaient de nombreuses tiges de fer. M. Cherbonneau n'était rien moins que charlatan et ne cherchait pas la mise en scène, mais cependant il était difficile de pénétrer dans cette retraite bizarre sans éprouver un peu de l'impression que devaient causer autrefois les laboratoires d'alchimie.
Le comte Olaf Labinski avait entendu parler des miracles réalisés par le docteur, et sa curiosité demi-crédule s'était allumée. Les races slaves ont
un penchant naturel au merveilleux, que ne corrige pas toujours l'éducation la plus soignée, et d'ailleurs des témoins dignes de foi qui avaient assisté à ces séances en disaient de ces choses qu'on ne peut croire sans les avoir vues, quelque confiance qu'on ait dans le narrateur. Il alla donc visiter le thaumaturge.
Lorsque le comte Labinski entra chez le docteur Balthazar Cherbonneau, il se sentit comme entouré d'une vague flamme ; tout son sang afflua vers sa tête, les veines des tempes lui sifflèrent ; l'extrême chaleur qui régnait dans l'appartement le suffoquait ; les lampes où brûlaient des huiles aromatiques, les larges fleurs de Java balançant leurs énormes calices comme des encensoirs l'enivraient de leurs émanations vertigineuses et de leurs parfums asphyxiants. Il fit quelques pas en chancelant vers il. Cherbonneau, qui se tenait accroupi sur son divan, dans une de ces étrangas poses de fakir ou de sannyâsi, dont le prince Soltikoff a si pittoresquement illustré son voyage de l'Inde. On eût dit, à le voir dessinant les angles de ses articulations sous les plis de ses vêtements, une araignée humaine pelotonnée au milieu de sa toile et se tenant immobile devant sa proie. A l'apparition du comte, ses pnmeUes de turquoise s'illuminèrent de lueurs phosphorescentes au centre de leur orbite dorée du bistre de l'hépatite, et s'éteignirent aussitôt comme recouvertes par une taie volontaire. Le docteur étendit la main vers Olaf, dont il comprit le malaise, et en deux ou trois passes l'entoura d'une atmosphère de printemps, lui créant un frais paradis dans cet enfer de chaleur.
« Vous trouvez-vous mieux à présent ? Vos poumons, habitués aux brises de la Baltique qui arrivent toutes froides encore de s'être roulées sur les neiges centenaires du pôle, devaient haleter comme des soufflets de forge à cet air brûlant, où cependant je grelotte, moi, cuit, recuit et comme calciné aux fournaises du soleil. »
Le comte Olaf Labinski fit un signe pour témoigner qu'il ne souffrait plus de la haute température de l'appartement.
« Eh bien, dit le docteur avec un accent de bonhomie, vous avez ent-endu parler sans doute de mes tours de passe-passe, et vous voulez avoir un échantillon de mon savoir-faire ; oh ! je suis plus fort que Comus, Comte ou Bosco.
— Ma curiosité n'est pas si frivole, répondit le comte, et j'ai plus de respect pour un des princes de la science.
— Je ne suis pas un savant dans l'acception qu'on donne à ce mot ; mais au contraire, en étudiant certaines choses que la science dédaigne, je me suis rendu maître de forces occultes inemploj- ées, et je produis des effets qui semblent merveilleux, quoique naturels. A force de la guetter, j'ai quelquefois surpris l'âme, — elle m'a fait des confidences dont j'ai profité et dit des mots que j'ai retenus. L'esprit est tout, la matière n'existe qu'en apparence ; l'univers n'est peut-être qu'un rêve de Dieu ou qu'une irradiation du Verbe dans l'immensité. Je chiffonne à mon gré la guenille du corps, j'arrête ou je précipite la vie, je déplace les sens, je supprime l'espace, j'anéantis la douleur sans avoir besoin de chloroforme, d'éther ou
de toute autre drogue anesthésique. Armé de la volonté, cette électricité intellectuelle, je vivifie ou je foudroie. Rien n'est plus opaque pour mes yeux ; mon regard traverse tout ; je vois distinctement les rayons de la pensée, et comme on projette les spectres solaires sur un écran, je peux les faire passer par mon prisme invisible et les forcer à se réfléchir sur la toile blanche de mon cerveau. Mais tout cela est peu de chose à côté des prodiges qu'accomplissent certains yoghis de l'Inde, arrivés au plus subhme degré d'ascétisme. Nous autres Européens, nous sommes trop légers, trop distraits, trop futiles, trop amoureux de notre prison d'argile pour y ouxTir de bien larges fenêtres sur l'éternité et sur l'infini. Cependant j'ai obtenu quelques résultats assez étranges, et vous allez en juger », dit le docteur Balthazar Cherbonneau en faisant glisser sur leur tringle les anneaux d'une lourde portière qui masquait une sorte d'alcôve pratiquée dans le fond de la salle.
A la clarté d'une flamme d'esprit-de-vin qui oscillait sur un trépied de bronze, le comte Olaf Labinski aperçut un spectacle effrayant qui le fit frissonner malgré sa bravoure. Une table de marbre noir supportait le corps d'un jeune homme nu jusqu'à la ceinture et gardant une immobilité cadavérique ; de son torse hérissé de flèches comme celui de saint Sébastien, il ne coulait pas une goutte de sang ; on l'eût pris pour une image de martyr coloriée, où l'on aurait oublié de teindre de cinabre les lèvres des blessures.
« Cet étrange médecin, dit en lui-même Olaf,
est peut-être un adorateur de Shiva, et il aura sacrifié cette victime à son idole. »
« Oh ! il ne souffre pas du tout ; piquez-le sans crainte, pas un muscle de sa face ne bougera » ; et le docteur lui enlevait les flèches du corps, comme l'on retire les épingles d'une pelote.
Quelques mouvements rapides de mains dégagèrent le patient du réseau d'effluves qui l'emprisonnait, et il s'éveilla le sourire de l'extase sur les lèvres comme sortant d'un rêve bienheureux. M. Balthazar Cherbonneau le congédia du geste, et il se retira par une petite porte coupée dans la boiserie dont l'alcôve était revêtue.
« J'aurais pu lui couper une jambe ou un bras sans qu'il s'en aperçût, dit le docteur en plissant ses rides en façon de sourire ; je ne l'ai pas fait parce que je ne crée pas encore, et que l'homme, inférieur au lézard en cela, n'a pas une sève assez puissante pour reformer les membres qu'on lui retranche. Mais si je ne crée pas, en revanche je rajeunis. » Et il enleva le voile qui recouvrait une femme âgée magnétiquement endormie sur un fauteuil, non loin de la table de marbre noir ; ses traits, qui avaient pu être beaux, étaient flétris, et les ravages du temps se lisaient sur les contours amaigris de ses bras, de ses épaules et de sa poitrine. Le docteur fixa sur elle pendant quelques minutes, avec une intensité opiniâtre, les regards de ses pnmelles bleues ; les lignes altérées se raffermirent, le galbe du sein reprit sa pureté virginale, une chair blanche et satinée remplit les maigreurs du col; les joues s'arrondirent et se veloutèrent comme des pêches de toute la fraî-
cheur de la jeunesse ; les yeux s'ouvrirent scintillants dans un fluide vivace ; le masque de vieillesse, enlevé comme par magie, laissait voir la belle jeune femme disparue depuis longtemps.
« Croyez-vous que la fontaine de Jouvence ait versé quelque part ses eaux miraculeuses ? dit le docteur au comte stupéfait de cette transformation. Je le crois, moi, car l'homme n'invente rien, et chacun de ses rêves est une divination ou un souvenir, — Mais abandonnons cette forme un instant repétrie par ma volonté, et consultons cette jeune fille qui dort tranquillement dans ce coin. Interrogez-la, elle en sait plus long que les pythies et les sibylles. Vous pouvez l'envoyer dans un de vos sept châteaux de Bohême, lui demander ce que renferme le plus secret de vos tiroirs, elle vous le dira, car il ne faudra pas à son âme plus d'une seconde pour faire le voyage, chose, après tout, peu surprenante, puisque l'électricité parcourt soixante-dix mille heues dans le même espace de temps, et l'électricité est à la pensée ce qu'est le fiacre au wagon. Donnez-lui la main pour vous mettre en rapport avec elle ; vous n'aurez pas besoin de formuler votre question, elle la lira dans votre esprit. »
La jeune fille, d'une voix atone comme celle d'une ombre, répondit à l'interrogation mentale du comte:
« Dans le coffret de cèdre il y a un morceau de terre saupoudrée de sable fin sur lequel se voit l'empreinte d'un petit pied.
— A-t-elle deviné juste ? » dit le docteur négligemment et comme sûr de l'infaillibilité de sa somnambule.
Une éclatante rougeur couvrit les joues du comte. Il avait en effet, au premier temps de leurs amours, enlevé dans une allée d'un parc l'empreinte d'un pas de Prascovie, et il la gardait comme une relique au fond d'une boîte incrustée de nacre et d'argent, du plus précieux travail, dont il portait la clef microscopique suspendue à son cou par un jaseron de Venise.
M. Balthazar Cherbonneau, qui était un homme de bonne compagnie, voyant l'embarras du comte, n'insista pas et le conduisit à une table sur laquelle était posée une eau aussi claire que le diamant.
« Vous avez sans doute entendu parler du miroir magique où Méphistophélès fait voir à Faust l'image d'Hélène ; sans avoir un pied de cheval dans mon bas de soie et deux plumes de coq à mon chapeau, je puis vous régaler de cet innocent prodige. Penchez- vous sur cette coupe et pensez fixement à la personne que vous désirez faire apparaître ; vivante ou morte, lointaine ou rapprochée, elle viendra à votre appel, du bout du monde ou des profondeurs de l'histoire. »
Le comte s'incHna sur la coupe, dont l'eau se troubla bientôt sous son regard et prit des teintes opalines, comme si l'on y eût versé une goutte d'essence ; un cercle irisé des couleurs du prisme couronna les bords du vase, encadrant le tableau qui s'ébauchait déjà sous le nuage blanchâtre.
Le brouillard se dissipa. — Une jeune femme en peignoir de dentelles, aux yeux vert de mer, aux cheveux d'or crespelés, laissant errer comme des papillons blancs ses belles mains distraites sur l'ivoire
du clavier, se dessina ainsi que sous une glace au fond de l'eau redevenue transparente, avec une perfection si merveilleuse qu'elle eût fait mourir tous les peintres de désespoir : — c'était Prascovie Labinska, qui, sans le savoir, obéissait à l'évocation passionnée du comte.
« Et maintenant passons à quelque chose de plus curieux », dit le docteur en prenant la main du comte et en la posant sur une des tiges de fer du baquet mesmérique. Olaf n'eut pas plutôt touché le métal chargé d'un magnétisme fulgurant, qu'il tomba comme foudroyé.
Le docteur le prit dans ses bras, l'enleva comme une plume, le posa sur un divan, sonna, et dit au domestique qui parut au seuil de la porte :
« Allez chercher M. Octave de Sa ville. »
Le roulement d'un coupé se fit entendre dans la cour silencieuse de l'hôtel, et presque aussitôt Octave se présenta devant le docteur ; il resta stupéfait lorsque M. Cherbonneau lui montra le comte Olaf Labinski étendu sur un divan avec les apparences de la mort. Il crut d'abord à un assassinat et resta quelques instants muet d'horreur ; mais, après un examen plus attentif, il s'aperçut qu'une respiration presque imperceptible abaissait et soulevait la poitrine du jeune dormeur.
« Voilà, dit le docteur, votre déguisement tout préparé ; il est un peu, plus difficile à mettre qu'un domino loué chez Babin ; mais Roméo, en montant au balcon de Vérone, ne s'inquiète pas du danger qu'il y a de se casser le cou ; il sait que Juliette l'attend là-haut dans la chambre sous ses voiles de nuit ; et la comtesse Prascovie Labinska vaut bien la fille des Capulets. »
Octave, troublé par l'étrangeté de la situation, ne répondait rien ; il regardait toujours le comte, dont la tête légèrement rejetée en arrière posait sur un coussin, et qui ressemblait à ces effigies de chevaliers couchés au-dessus de leurs tombeaux dans les cloîtres gothiques, ayant sous leur nuque roidie un oreiller de marbre sculpté. Cette belle et noble figure qu'il allait déposséder de son âme lui inspirait maigre lui quelques remords.
Le docteur prit la rêverie d'Octave pour de l'hésitation : un vague sourire de dédain erra sur le pli de ses lèvres, et il lui dit :
« Si vous n'êtes pas décidé, je puis réveiller le comte, qui s'en retournera comme il est venu, émerveillé de mon pouvoir magnétique ; mais, pensez-y bien, une telle occasion peut ne jamais se retrouver. Pourtant, quelque intérêt que je porte à votre amour, quelque désir que j'aie de faire une expérience qui n'a jamais été tentée en Europe, je ne dois pas vous cacher que cet échange d'âmes a ses périls. Frappez votre poitrine, interrogez votre cœur. Risquez-vous franchement votre vie sur cette carte suprême ? L'amour est fort comme la mort, dit la Bible.
— Je suis prêt, répondit simplement Octave.
— Bien, jeune homme, s'écria le docteur en frottant ses mains brunes et sèches avec une rapidité extraordinaire, comme s'il eût voulu allumer du feu à la manière des sauvages. — Cette passion qui ne recule devant rien me plaît. Il n'y a que deux choses au monde : la passion et la volonté. Si vous n'êtes pas heureux, ce ne sera certes pas de ma faute. Ah ! mon vieux Brahma-Logum, tu vas voir du fond du ciel d'Indra où les apsaras t'entourent de leurs chœurs voluptueux, si j'ai oublié la formule irrésistible que tu m'as râlée à l'oreille en abandonnant ta carcasse momifiée. Les mots et les gestes, j'ai tout retenu. — A l'œuvre ! à l'œuvre ! Nous allons faire dans notre chaudron une étrange cuisine, comme les sorcières de Macbeth, mais sans l'ignoble sorcellerie du Nord. — Placez-vous devant moi, assis dans ce
fauteuil ; abandonnez-vous en toute confiance à mon pouvoir. Bien ! les yeux sur les yeux, les mains contre les mains. — Déjà le charme agit. Les notions de temps et d'espace se perdent, la conscience du moi s'efface, les paupières s'abaissent ; les muscles, ne recevant plus d'ordres du cerveau, se détendent ; la pensée s'assoupit, tous les fils délicats qui retiennent l'âme au corps sont dénoués. Brahma, dans l'œuf d'or où il rêva dix mille ans, n'était pas plus séparé des choses extérieures ; saturons-le d'effluves, baignons-le de rayons. »
Le docteur, tout en marmottant ces phrases entrecoupées, ne discontinuait pas un seul instant ses passes : de ses mains tendues jaillissaient des jets lumineux qui allaient frapper le front ou le cœur du patient, autour duquel se formait peu à peu une sorte d'atmosphère \-isible, phosphorescente comme une auréole.
« Très bien ! fit M. Balthazar Cherbonneau, s'applaudissant lui-même de son ouvrage. Le voilà comme je le veux. Voyons, voyons, qu'est-ce qui résiste encore par là ? s'écria-t-il après une pause, comme s'il lisait à travers le crâne d'Octave le dernier effort de la personnahté près de s'anéantir. Quelle est cette idée mutine qui, chassée des circonvolutions de la cervelle, tâche de se soustraire à mon influence en se pelotonnant sur la monade primitive, sur le point central de la vie ? Je saurai bien la rattraper et la mater. »
Pour vaincre cette involontaire rébellion, le docteur rechargea plus puissamment encore la batterie magnétique de son regard, et atteignit la pensée en révolte entre la base du cervelet et l'in-
sertion de la moelle épinière, le sanctuaire le plus caché, le tabernacle le plus mystérieux de l'âme. Son triomphe était complet.
Alors il se prépara avec une solennité majestueuse à l'expérience inouïe qu'il aUait tenter ; il se revêtit comme un mage d'une robe de lin, il lava ses mains dans une eau parfumée, il tira de diverses boîtes des poudres dont il se fit aux joues et au front des tatouages hiératiques ; il ceignit son bras du cordon des brahmes, lut deux ou trois Slocas des poèmes sacrés, et n'omit aucun des rites minutieux recommandés par le sannyâsi des grottes d'Éléphanta.
Ces cérémonies terminées, il ouvrit toutes grandes les bouches de chaleur, et bientôt la salle fut remplie d'une atmosphère embrasée qui eût fait se pâmer les tigres dans les jungles, se craqueler leur cuirasse de vase sur le cuir rugueux des buffles, et s'épanouir avec une détonation la large fleur de l'aloès.
«Il ne faut pas que ces deux étincelles du feu divin, qui vont se trouver nues tout à l'heure et dépouillées pendant quelques secondes de leur enveloppe mortelle, pâlissent ou s'éteignent dans notre air glacial », dit le docteur en regardant le thermomètre, qui marquait alors 120 degrés Fahrenheit.
Le docteur Balthazar Cherbonneau, entre ces deux corps inertes, avait l'air, dans ses blancs vêtements, du sacrificateur d'une de ces religions sanguinaires qui jetaient des cadavres d'hommes sur l'autel de leurs dieux. Il rappelait ce prêtre de Vitziliputzili, la farouche idole mexicaine dont parle Henri Heine dans une de ses ballades,
mais ses intentions étaient à coup sûr plus pacifiques.
Il s'approcha du comte Olaf Labinski toujours immobile, et prononça l'ineffable syllabe, qu'il alla rapidement répéter sur Octave profondément endormi. La figure ordinairement bizarre de M. Cherbonneau avait pris en ce moment une majesté singulière ; la grandeur du pouvoir dont il disposait ennoblissait ses traits désordonnés, et si quelqu'un l'eût vu accomplissant ces rites mystérieux avec une gravité sacerdotale, il n'eût pas reconnu en lui le docteur hoffmannique qui appelait, en le défiant, le crayon de la caricature.
Il se passa alors des choses bien étranges : Octave de Saville et le comte Olaf Labinski parurent agités simultanément comme d'une convulsion d'agonie, leur visage se décomposa, une légère écume leur monta aux lèvres ; la pâleur de la mort décolora leur peau ; cependant deux petites lueurs bleuâtres et tremblotantes scintillaient incertaines au-dessus de leurs têtes.
A un geste fulgurant du docteur qui semblait leur tracer leur route dans l'air, les deux points phosphoriques se mirent en mouvement, et, laissant derrière eux un siUage de lumière, se rendirent à leur demeure nouvelle : l'âme d'Octave occupa le corps du comte Labinski, l'âme du comte celui d'Octave : l'avatar était accomph.
Une légère rougeur des pommettes indiquait que la vie venait de rentrer dans ces argiles humaines restées sans âme pendant quelques secondes, et dont l'Ange noir eût fait sa proie sans la puissance du docteur.
La joie du triomphe faisait flamboyer les prunelles bleues de Cherbonneau, qui se disait en marchant à grands pas dans la chambre : « Que les médecins les plus vantés en fassent autant, eux si fiers de raccommoder tant bien que mal l'horloge humaine lorsqu'elle se détraque : Hippocrate, Gahen, Paracelse, Van Helmont, Boerhaave, Tronchin, Hahnemann, Rasori, le moindre fakir indien, accroupi sur l'escalier d'une pagode, en sait mille fois plus long que vous ! Qu'importe le cadavre quand on commande à l'esprit ! »
En finissant sa période, le docteur Balthazar Cherbonneau fit plusieurs cabrioles d'exultation, et dansa comme les montagnes dans le Sir-Hasirim du roi Salomon ; il faillit même tomber sur le nez, s'étant pris le pied aux plis de sa robe brahminique, petit accident qui le rappela à lui-même et lui rendit tout son sang-froid.
« Réveillons nos dormeurs f>, dit M. Cherbonneau après avoir essuyé les raies de poudre colorées dont il s'était strié la figure et dépouillé son costume de brahme, — et, se plaçant devant le corps du comte Labinski habité par l'âme d'Octave, il fit les passes nécessaires pour le tirer de l'état somnambulique, secouant à chaque geste ses doigts chargés du fluide qu'il enlevait.
Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski (désormais nous le désignerons de la sorte pour la clarté du récit) se redressa sur son séant, passa ses mains sur ses yeux et promena autour de lui un regard étonné que la conscience du moi n'illuminait pas encore. Quand la perception nette des objets lui fut revenue, la première chose qu'il
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aperçut, ce fut sa forme placée en dehors de lui sur un divan. Il se voyait ! non pas réfléchi par un miroir, mais en réalité. Il poussa un cri, — ce cri ne résonna pas avec le timbre de sa voix et lui causa une sorte d'épouvante ; ■ — l'échange d'âmes ayant eu lieu pendant le sommeil magnétique, il n'en avait pas gardé mémoire et éprouvait un malaise singulier. Sa pensée, servie par de nouveaux organes, était comme un ouvrier à qui l'on a retiré ses outik habituels pour lui en donner d'autres. Psyché dépaysée battait de ses ailes inquiètes la voûte de ce crâne inconnu, et se perdait dans les méandres de cette cervelle où restaient encore quelques traces d'idées étrangères.
« Eh bien, dit le docteur lorsqu'il eut suffisamment joui de la surprise d'Octave-Labinski, que vous semble de votre nouvelle habitation ? Votre âme se trouve-t-elle bien installée dans le corps de ce charmant cavalier, hetmann, hospodar ou magnat, mari de la plus beUe femme du monde ? Vous n'avez plus envie de vous laisser mourir comme c'était votre projet la première fois que je vous ai vu dans votre triste appartement de la rue Saint-Lazare, maintenant que les portes de l'hôtel Labinski vous sont toutes grandes ouvertes et que vous n'avez plus peur que Prascovie ne vous mette la main devant la bouche, comme à la villa Salviati, lorsque vous voudrez lui parler d'amour ! Vous voyez bien que le vieux Balthazar Cherbonneau, avec sa figure de macaque, qu'il ne tiendrait qu'à lui de changer pour une autre, possède encore dans son sac à malices d'assez bonnes recettes.
— Docteur, répondit Octave-Labinski, vous avez le pouvoir d'un Dieu, ou, tout au moins, d'un démon.
— Oh ! oh ! n'ayez pas peur, il n'y a pas la moindre diablerie là dedans. Votre salut ne périclite pas : je ne vais pas vous faire signer un pacte avec un parafe rouge. Rien n'est plus simple que ce qui vient de se passer. Le Verbe qui a créé la lumière peut bien déplacer une âme. Si les hommes voulaient écouter Dieu à travers le temps et l'infini, ils en feraient, ma foi, bien d'autres.
— Par quelle reconnaissance, par quel dévouement reconnaître cet inestimable service ?
— Vous ne me devez rien ; vous m'intéressiez, et pour un vieux Lascar comme moi, tanné à tous les Soleils, bronzé à tous les événements, une émotion est une chose rare. Vous m'avez révélé l'amour, et vous savez que nous autres rêveurs un peu alchimistes, un peu magiciens, un peu philosophes, nous cherchons tous plus ou moins l'absolu. Mais levez-vous donc, remuez-vous, marchez, et voyez si votre peau neuve ne vous gêne pas aux entournures. 9
Octave-Labinski obéit au docteur et fît quelques tours par la chambre ; il était déjà moins embarrassé ; quoique habité par une autre âme, le corps du comte conservait l'impulsion de ses anciennes habitudes, et l'hôte récent se confia à ces souvenirs physiques, car il lui importait de prendre la démarche, l'allure, le geste du propriétaire expulsé.
« Si je n'avais opéré moi-même tout à l'heure le déménagement de vos âmes, je croirais, dit en
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riant le docteur Balthazar Cherbonneau, qu'il ne s'est rien passé que d'ordinaire pendant cette soirée, et je vous prendrais pour le véritable, Intime et authentique comte lithuanien Olaf de Labinski, dont le moi sommeille encore là-bas dans la chrysalide que vous avez dédaigneusement laissée. Mais minuit va sonner bientôt ; partez pour que Prascovie ne vous gronde pas et ne vous accuse pas de lui préférer le lansquenet ou le baccarat. Il ne faut pas commencer votre vie d'époux par une querelle, ce serait de mauvais augure. Pendant ce temps, je m'occuperai de réveiller votre ancienne enveloppe avec toutes les précautions et les égards qu'elle mérite. »
Reconnaissant la justesse des observations du docteur, Octave-Labinski se hâta de sortir. Au bas du perron piaffaient d'impatience les magnifiques chevaux bais du comte, qui, en mâchant leurs mors, avaient devant eux couvert le pavé d'écume. — Au bruit de pas du jeune homme, un superbe chasseur vert, de la race perdue des heyduques, se précipita vers le marchepied, qu'il abattit avec fracas. Octave, qui s'était d'abord dirigé machinalement vers son modeste brougham, s'installa dans le haut et splendide coupé, et dit au chasseur, qui jeta le mot au cocher : « A l'hôtel ! » La portière à peine fermée, les chevaux partirent en faisant des courbettes, et le digne successeur des Almanzor et des Azolan se suspendit aux larges cordons de passementerie avec une prestesse que n'aurait pas laissé supposer sa grande taille.
Pour des chevaux de cette allure la course n'est pas longue de la rue du Regard au faubourg Saint-
Honoré ; l'espace fut dévoré en quelques minutes, et le cocher cria de sa voix de Stentor : La porte ! ■ Les deux immenses battants, poussés par le suisse, livrèrent passage à la voiture, qui tourna dans une grande cour sablée et vint s'arrêter avec une précision remarquable sous une marquise rayée de blanc et de rose.
La cour, qu'Octave-Labinski détailla avec cette rapidité de vision que l'âme acquiert en certaines occasions solennelles, était vaste, entourée de bâtiments symétriques, éclairée par des lampadaires de bronze dont le gaz dardait ses langues blanches dans des fanaux de cristal semblables à ceux qui ornaient autrefois le Bucentaure, et sentait le palais plus que l'hôtel ; des caisses d'orangers dignes de la terrasse de Versailles étaient posées de distance en distance sur la marge d'asphalte qui encadrait comme une bordure le tapis de sable formant le milieu.
Le pauvre amoureux transformé, en mettant le pied sur le seuil, fut obligé de s'arrêter quelques secondes et de poser sa main sur son cœur pour en comprimer les battements. Il avait bien le corps du comte Olaf Labinski, mais il n'en possédait que l'apparence physique ; toutes les notions que contenait cette cervelle s'étaient enfuies avec l'âme du prem.ier propriétaire, — la maison qui désormais devait être la sienne lui était inconnue, il en ignorait les dispositions intérieures ; — un escalier se présentait devant lui, il le suivit à tout hasard, sauf à mettre son erreur sur le compte d'une distraction.
Les marches de pierre poncée éclataient de
blancheur et faisaient ressortir le rouge opulent de la large bande de moquette r-etenue par des baguettes de cuivre doré qui dessinait au pied son moelleux chemin ; des jardinières remplies des plus belles fleure exotiques montaient chaque degré avec vous.
Une immense lanterne découpée et fenestrée, suspendue à un gros câble de soie pourpre orné de houppes et de noeuds, faisait courir des frissons d'or sur les murs revêtus d'un stuc blanc et poli comme le marbre, et projetait une masse de lumière sur une répétition de la main de l'auteur, d'un des plus célèbres groupes de Canova, l'Amour embrassant Psyché.
Le paher de l'étage unique était pavé de mosaïques d'un précieux travail, et aux parois, des cordes de soie suspendaient quatre tableaux de Paris Bordone, de Bonifazzio, de Palma le Vieux, et de Paul Véronèse, dont le style architectural et pompeux s'harmonisait avec la magnificence de l'escaher.
Sur ce paher s'ouvrait une haute porte d-e serge relevée de clous dorés ; Octave-Labinski la poussa et se trouva dans une vaste antichambre où sommeillaient quelques laquais en grande tenue, qui, à son approche, se levèrent comme poussés par des ressorts et se rangèrent le long des murs avec l'impassibilité d'esclaves orientaux.
Il continua sa route. Un salon blanc et or, où il n'y avait personne, suivait l'antichambre. Octave tira une sonnette. Une femme de chambre parut.
« Madame peut-elle me recevoir ?
— Madame la comtesse est en train de se déshabiller, mais tout à l'heure elle sera vBible. »
vn
Resté seul avec le corps d'Octave de Saville, habité par l'âme du comt-e Olaf Labinski, le docteur Balthazar Cherbonneau se mit en devoir de rendre cette forme inerte à la vie ordinaire. Au bout de quelques passes Olaf-de Saville (qu'on nous permette de réunir ces deux noms pour désigner un personnage double) sortit comme un fantôme des limbes du profond sommeil, ou plutôt de la catalepsie qui l'enchaînait, immobile et roide, sur l'angle du divan ; il s«e leva avec un mouvement automatique que la volonté ne dirigeait pas encore, et chancelant sous un vertige mal dissipé. Les objets vacillaient autour de lui, les incarnations de Wishnou dansaient la sarabande le long des murailles, le docteur Cherbonneau lui apparaissait sous la figure du sannyâsi d'Éléphanta, agitant ses bras comme des ailerons d'oiseau et roulant ses prunelles bleues dans des orbes de rides brunes, pareils à des cereles de besicles ; — les spectacles étranges auxquels il avait assisté avant de tomber dans l'anéantissement magnétique réagissaient sur sa raison, et il ne se reprenait que lentement à la réalité : il était comme un dormeur réveillé brusquement d'un cauchemar, qui prend encore pour des spectres ses vêtements épars sur les meubles, avec de
vagues formes humaines, et pour des yeux flamboyants de cyclope les patères de cui\Te des rideaux, simplement illuminées par le reflet de la veilleuse.
Peu à peu cette fantasmagorie s'évapora ; tout revint à son aspect naturel ; M. Balthazar Cherbonneau ne fut plus un pénitent de l'Inde, mais un simple docteur en médecine, qui adressait à son client un sourire d'une bonhomie banale.
« Monsieur le comte est-il satisfait des quelques expériences que j'ai eu l'honneur de faire devant lui ? disait-il avec un ton d'obséquieuse humilité où l'on aurait pu démêler une légère nuance d'ironie ; — j'ose espérer qu'il ne regrettera pas trop sa soirée et qu'il partira convaincu que tout ce qu'on raconte sur le magnétisme n'est pas fable et jonglerie, comme le prétend la science officielle. »
Olaf-de Saville répondit par un signe de tête en manière d'assentiment, et sortit de l'appartement aocompagné du docteur Cherbonneau, qui lui faisait de profonds saints à chaque porte.
Le brougham s'avança en rasant les marches, et l'âme du mari de la comtesse Labinska y monta avec le corps d'Octave de Saville sans trop se rendre compte que ce n'était là ni sa livrée ni sa voiture.
Le cocher demanda où monsieur allait,
« Chez moi », répondit Olaf-de Saville, confusément étonné de ne pas reconnaître la voix du chasseur vert qui, ordinairement, lui adressait cette question avec un accent hongrois des plus prononcés. Le brougham où il se trouvait était tapissé de damas bleu foncé ; un satin bouton
d'or capitonnait son coupé, et le comte s'étonnait de cette différence tout en l'acceptant comme on fait dans le rêve où les objets habituels se présentent sous des aspects tout autres sans pourtant cesser d'être reconnaissables : il se sentait aussi plus petit que de coutume ; en outre, il lui semblait être venu en habit chez le docteur, et, sans se souvenir d'avoir changé de vêtement, il se voyait habillé d'un paletot d'été en étoffe légère qui n'avait jamais fait partie de sa garde-robe ; son esprit éprouvait une gêne inconnue, et ses pensées, le matin si lucides, se débrouillaient péniblement. Attribuant cet état singulier aux scènes étranges de la soirée, il ne s'en occupa plus, il appuya sa tête à l'angle de la voiture, et se laissa aller à une rêverie flottante, à une vague somnolence qui n'était ni la veille ni le sommeil.
Le brusque arrêt du cheval et la voix du cocher criant « La porte ! » le rappelèrent à lui ; il baissa la glace, mit la tête dehors et vit à la clarté du réverbère une rue inconnue, une maison qui n'était pas la sienne.
« Où diable me mènes-tu, animal ? s'écria-t-il ; sommes-nous d<onc faubourg Saint-Honoré, hôtel Labinski ?
— Pardon, monsieur ; je n'avais pas compris 9, grommela le cocher en faisant prendre à sa bête la direction indiquée.
Pendant le trajet, le comte transfiguré se fit plusieurs questions auxquelles il ne pouvait répondre. Comment sa voiture était-elle partie sans lui, puisqu'il avait donné ordi'e qu'on l'attendît ? Comment se trouvait-il lui-même dans la
voiture d'un autre ? Il supposa qu'un léger mouvement de fièvre troublait la netteté de ses perceptions, ou que peut-être le docteur thaumaturge, pour frapper plus vivement sa crédulité, lui avait fait respirer pendant son sommeil quelque flacon de haschich ou de toute autre drogue hallucinatrice dont une nuit de repos dissiperait les illusions.
La voiture arriva à l'hôtel Labinski ; le suisse, interpellé, refusa d'ouvrir la porte, disant qu'il n'y avait pas de réception ce soir-là, que monsieur était rentré depuis plus d'une heure et madame retirée dans ses appartements,
« Drôle, es-tu ivre ou fou ? dit Olaf-de Saville en repoussant le colosse qui se dressait gigantesquement sur le seuil de la porte entre-bâiilée, comme une de ces statues en bronze qui, dans les contes arabes, défendent aux chevaliers errants l'accès des châteaux enchantés.
« Ivre ou fou vous-même, mon petit monsieur », répliqua le suisse, qui, de cramoisi qu'il était naturellement, devint bleu de colère.
— Misérable ! rugit Olaf-de Saville, si je ne me respectais...
■ — Taisez- vous ou je vais vous casser sur mon genou et jeter vos morceaux sur le trottoir, répliqua le géant en ouvrant une main plus large et plus grande que la colossale main de plâtre exposée chez le gantier de la rue Richelieu ; il ne faut pas faire le méchant avec moi, mon petit jeune homme, parce qu'on a bu une ou deux bouteilles de vin de Champagne de trop. »
Olaf-de Saville, exaspéré, repoussa le suisse si rudement, qu'il pénétra sous le porche. Quelques
Valets qui n'étaient pas couchés encore accoururent au bruit de l'altercation.
« Je te chasse, bête brute, brigand, scélérat ! je ne veux pas niême que tu passes la nuit à l'hôtel ; sauve-toi, ou je te tue comme un chien enragé. Ne me fais pas verser l'ignoble sang d'un laquais. »
Et le comte, dépossédé de son corps, s'élançait les yeux injectés de rouge, l'écume aux lèvres, les poings crispés, vers l'énorme suisse, qui, rassemblant les deux mains de son agi-esseur dans une des siennes, les y maintint presque écrasées par i'étau de ses gros doigts courts, charnus et noueux comme ceux d'un tortionnaire du moyen âge.
« Voyons, du calme, disait le géant, assez bonasse au fond, qui ne redoutait plus rien de son adversaire et lui imprimait quelques saccades pour le tenir en respect. — Y a-t-il du bon sens de se mettre dans des états pareils quand on est vêtu en homme du monde, et de venir ensuite comme un perturbateur faire des tapages nocturnes dans les maisons respectables ? On doit des égards au vin, et il doit être fameux celui qui vous a si bien grisé ! c'est pourquoi je ne vous assomme pas, et je me contenterai de vous poser délicatement dans la rue, où la patrouille vous ramassera si vous continuez vos esclandres ; — un petit air de violon vous rafraîchira les idées.
— Infâmes, s'écria Olaf-de Saville en interpellant les laquais, vous laissez insulter par cette abjecte canaille votre maître, le noble comte Labinski ! »
A ce nom, la valetaille poussa d'u" commun
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accord une immense huée ; un éclat de rire énorme, homérique, convulsif, souleva toutes ces poitrines chamarrées de galons : « Ce petit monsieur qui se croit le comte Labinski ! ha ! ha ! hi ! hi ! l'idée est bonne ! »
Une sueur glacée mouilla les tempes d'Olaf-de Saville. Une pensée aiguë lui traversa la cervelle comme une lame d'acier, et il sentit se figer la moelle de ses os. Smarra lui avait-il mis son genou sur la poitrine ou vivait -il de la vie réelle ? Sa raison avait-eUe sombré dans l'océan sans fond du magnétisme, ou était-il le jouet de quelque machination diabolique ? — Aucun de ses laquais si tremblants, si soumis, si prosternés devant lui, ne le reconnaissait. Lui avait-on changé son corps comme son vêtement et sa voiture ?
« Pour que vous soyez bien sûr de n'être pas le comte de Labinski, dit un des plus insolents de la bande, regardez là-bas, le voilà lui-même qui descend le perron, attiré par le bruit de votre algarade. »
Le captif du suisse tourna les yeux vers le fond de la cour, et vit debout sous l'auvent de la marquise un jeune homme de taille élégante et svelte, à figure ovale, aux yeux noirs, au nez aquilin, à la moustache fine, qui n'était autre que lui-même, ou son spectre modelé par le diable, avec une ressemblance à faire illusion.
Le suisse lâcha les mains qu'il tenait prisonnières. Les valets se rangerait respectueusement contre la muraille, le regard baissé, les mains pendantes, dans une immobilité absolue, comme les icoglans à l'approche du padischa ; ils rendaient
à ce fantôme les honneurs qu'ils refusaient au comte véritable.
L'époux de Prascovie, quoique intrépide comme un Slave, c'est tout dire, ressentit un effroi indicible à l'approche de ce Ménechme, qui, plus terrible que celui du tliéâtre, se mêlait à la vie positive et rendait son jumeau méconnaissable.
Une ancienne légende de famille lui revint en mémoire et augmenta encore sa terreur. Chaque fois qu'un Labinski devait mourir, il en était averti par l'apparition d'un fantôme absolument pareil à lui. Parmi les nations du Nord, voir son double, même en rêve, a toujours passé pour un présage fatal, et l'intrépide guerrier du Caucase, à l'aspect de cette vision extérieure de son moi, fut saisi d'une insurmontable horreur superstitieuse ; lui qui eût plongé son bras dans la gueule des canons prêts à tirer, il recula devant lui-même.
Octave-Labinski s'avança vers son ancienne forme, où se débattait, s'indignait et frissonnait l'âme du comte, et lui dit d'un ton de politesse hautaine et glaciale :
« Monsieur, cessez de vous compromettre avec ces valets. M. le comte de Labinski, si vous voulez lui parler, est visible de midi à deux heures. Madame la comtesse reçoit le jeudi les personnes qui ont eu l'honneur de lui être présentées. »
Cette phrase débitée lentement et en donnant de la valeur à chaque syllabe, le faux comte se retira d'un pas tranquille, et les portes se refermèrent sur lui.
On porta dans la voiture Olaf-de Saville évanoui. Lorsqu'il reprit ses sens, il était couché sur un
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lit qui n'avait pas la forme du sien, dans une chambre où il ne se rappelait pas être jamais entré ; près de lui se tenait un domestique étranger qui lui soulevait la tête et lui faisait respirer un flacon d'éther.
« Monsieur se sent-il mieux ? demanda Jean au comte, qu'il prenait pour son maître.
— Oui, répondit Olaf-de Saville ; ce n'était qu'une faiblesse passagère.
— Puis-je me retirer ou faut-il que je veille, monsieur ?
— Non, laissez-moi seul ; mais, avant de vous retirer, allumez les torchères près de la glace.
— Monsieur n'a pas peur que cette vive clarté ne l'empêche de dormir ?
— Nullement ; d'ailleurs je n'ai pas sommeil encore.
— Je ne me coucherai pas, et si monsieur a besoin de quelque chose, j'accourrai au premier coup de sonnette », dit Jean, intérieurement alarmé de la pâleur et des traits décomposés du comte.
Lorsque Jean se fut retiré après avoir allumé les bougies, le comte s'élança vers la glace, et, dans le cristal profond et pur où tremblait la scintillation des lumières, il vit une tête jeune, douce et triste, aux abondants cheveux noirs, aux prunelles d'un azur sombre, aux joues pâles, duvetée d'une barbe soyeuse et brune, une tête qui n'était pas la sienne, et qui du fond du miroir le regardait avec un air surpris. Il s'efforça d'abord de croire qu'un mauvais plaisant encadrait son masque dans là bordure incrustée de cuivre et de burgau de
la glace à biseaux vénitiens. Il passa la main derrière, il ne sentit que les planches du parquet ; il n'y avait personne.
Ses mains, qu'il tâta, étaient plus maigres, plus longues, plus veinées; au doigt annulaire saillait en bosse une grosse bague d'or avec un chaton d'aventurine sur laquelle un blason était gravé, — un écu fascé de gueules et d'argent, et pour timbre un tortil de baron. Cet anneau n'avait jamais appartenu au comte, qui portait d'or à l'aigle de sable essorant, becqué, patte et ongle de même ; le tout surmonté de la couronne à perles. Il fouilla ses poches, il y trouva un petit portefeuille contenant des cartes de visite avec ce nom : « Octave de SâviUe. &
Le rire des laquais à l'hôtel Labinski, l'apparition de son double, la physionomie inconnue substituée à sa réflexion dans le miroir pouvaient être, à la rigueur, les illusions d'un cerveau malade ; mais ces habits différents, cet anneau qu'il ôtait de son doigt, étaient des preuves matérielles, palpables, des témoignages impossibles à récuser. Une métamorphose complète s'était opérée en lui à son insu, un magicien, à coup sûr, un démon peut-être, lui avait volé sa forme, sa noblesse, son nom, toute sa personnalité, en ne lui laissant que son âme sans moyens de la manifester.
Les historiens fantastiques de Pierre Schlemil et de la Nuit de saint Sylvestre lui revinrent en mémoire ; mais les personnages de Lamotte- Fouqué et d'Hoffmann n'avaient perdu, l'un que son ombre, l'autre que son reflet ; et si cette privation bizarre d'une projection que tout le
monde possède inspirait des soupçons inquiétants, personne du moins ne leur niait qu'ils ne fussent eux-mêmes.
Sa position, à lui, était bien autrement désastreuse : il ne pouvait réclamer son titre de comte Labinski avec la forme dans laquelle il se trouvait emprisonné. Il passerait aux yeux de tout le monde pour un impudent imposteur, ou tout au moins pour un fou. Sa femme même le méconnaîtrait affublé de cette apparence mensongère. — Comment prouver son identité ? Certes, il y avait mille circonstances intimes, mille détails mystérieux inconnus de toute autre personne, qui, rappelés à Prascovie, lui feraient reconnaître l'âme de son mari sous ce déguisement ; mais que vaudrait cette conviction isolée, au cas où il l'obtiendrait, contre l'unanimité de l'opinion ? H était bien réellement et bien absolument dépossédé de son moi. Autre anxiété : sa transformation se bornait-elle au changement extérieur de la taille et des traits, ou habitait-il en réalité le corps d'un autre ? En ce cas, qu'avait-on fait du sien ? Un puits de chaux l'avait-il consumé ou était-il devenu la propriété d'un hardi voleur ? Le double aperçu à l'hôtel Labinski pouvait être un spectre, une vision, mais aussi un être physique, vivant, installé dans cette peau que lui aurait dérobée, avec une habileté infernale, ce médecin à figure de fakir.
Une idée affreuse lui mordit le cœur de ses crochets de \npère : « Mais ce comte de Labinski fictif, pétri dans ma forme par les mains du démon, ce vampire qui habite maintenant mon hôtel, à qui mes valets obéissent contre moi, peut-être
à cette heure met-il son pied fourchu sur le seuil de cette chambre où je n'ai jamais pénétré que le cœur ému comme le premier soir, et Prascovie lui sourit-elle doucement et penche-t-elle avec une rougeur divine sa tête charmante sur cette épaule parafée de la griffe du diable, prenant pour moi cette larve menteuse, ce brucolaque, cette empouse, ce hideux fils de la nuit et de l'enfer. Si je courais à l'hôtel, si j'y mettais le feu pour crier, dans les flammes, à Prascovie : On te trompe, ce n'est pas Olaf ton bien-aimé que tu tiens sur ton cœur ! Tu vas commettre innocemment un crime abominable et dont mon âme désespérée se souviendra encore quand les éternités se seront fatigué les mains à retourner leurs sabliers ! »
Des vagues enflammées affluaient au cerveau du comte, il poussait des cris de rage inarticulés, se mordait les poings, tournait dans la chambre comme une bête fauve. La folie allait submerger l'obscure conscience qu'il lui restait de lui-même ; il courut à la toilette d'Octave, remplit une cuvette d'eau et y plongea sa tête, qui sortit fumante de ce bain glacé.
Le sang-froid lui revint. Il se dit que le temps du magisme et de la sorcellerie était passé ; que la mort seule déliait l'âme du corps ; qu'on n'escamotait pas de la sorte, au milieu de Paris, un comte polonais accrédité de plusieurs millions chez Rothschild, allié aux plus grandes familles, mari aimé d'une femme à la mode, décoré de l'ordre de Saint-André de première classe, et que tout cela n'était sans doute qu'une plaisanterie d'assez mauvais goût de M. Balthazar Cherbonneau, qui
s'expliquerait le plus naturellement du monde, comme les épouvantails des romans d'Anne Radcliffe.
Comme il était brisé de fatigue, il se jeta sur le lit d'Octave et s'endormit d'un sommeil lourd, opaque, semblable à la mort, qui durait encore lorsque Jean, croyant son maître éveillé, vint poser sur la table les lettres et les journaux.
Le comte ouvrit les yeux, et promena autour de lui un regard investigateur ; il vit une chambre à coucher confortable, mais simple ; un tapis oceUé, imitant la peau de léopard, couvrait le plancher ; des rideaux de tapisserie, que Jean venait d'entr'ouvrir, pendaient aux fenêtres et masquaient les portes ; les murs étaient tendus d'un papier velouté vert uni, simulant le drap. Une pendule formée d'un bloc de marbre noir, au cadran de platine, surmontée de la statuette en argent oxydé de la Diane de Gabies, réduite par Barbedienne, et accompagnée de deux coupes antiques, aussi en argent, décorait la cheminée en marbre blanc à veines bleuâtres ; le miroir de Venise où le comte avait découvert la veille qu'il ne possédait plus sa figure habituelle, et un portrait de femme âgée, peint par Flandrin, sans doute celui de la mère d'Octave, étaient les seuls ornements de cette pièce, un peu triste et sévère ; un divan, un fauteuil à la Voltaire placé près de la cheminée, une table à tiroirs, couverte de papiers et de livres, composaient un ameublement commode, mais qui ne rappelait en rien les somptuosités de l'hôtel Labinski.
« Monsieur se lève-t-il? » dit Jean de cette voix ménagée qu'il s'était faite pendant la maladie
d'Octave, et en présentant au comte la chemise de couleur, le pantalon de flanelle à pied et la gandoura d'Alger, vêtements du matin de son maître. Quoiqu'il répugnât au comte de mettre les habits d'un étranger, à moins de rester nu il lui fallait accepter ceux que lui présentait Jean, et il posa ses pieds sur la peau d'ours soyeuse et noire qui servait de descente de lit.
Sa toilette fut bientôt achevée, et Jean, sans paraître concevoir le moindre doute sur l'identité du faux Octave de Saville qu'il aidait à s'habiller, lui dit : « A quelle heure monsieur désire-t-il déjeuner ? »
« A l'heure ordinaire », répondit le comte, qui, afin de ne pas éprouver d'empêchement dans les démarches qu'il comptait faire pour recouvrer sa personnalité, avait résolu d'accepter extérieurement son incompréhensible transformation.
Jean se retira, et Olaf-de Saville ouvrit les deux lettres qui avaient été apportées avec les journaux, espérant y trouver quelques renseignements ; la première contenait des reproches amicaux, et se plaignait de bonnes relations de camaraderie interrompues sans motif ; un nom inconnu pour lui la signait. La seconde était du notaire d'Octave, et le pressait de venir toucher un quartier de rente échu depuis longtemps, ou du moins d'assigner un emploi à ces capitaux qui restaient improductifs.
« Ah çà, il paraît, se dit le comte, que l'Octave de Saville dont j'occupe la peau bien contre mon gré existe réellement ; ce n'est point un être fantastique, un personnage d'Achim d'Arnim ou de Clément
Brentano : il a un appartement, des amis, un notaire, des rentes à émarger, tout ce qui constitue l'état civil d'un gentleman. Il me semble bien, cependant, que je suis le comte Olaf Labinski. »
Un coup d'œil jeté sur le miroir le convainquit que cette opinion ne serait partagée de personne ; à la pure clarté du jour, aux douteuses lueurs des bougies, le reflet était identique.
En continuant la visite domiciliaire, il ouvrit les tiroirs de la table : dans l'un il trouva des titres de propriété, deux billets de mille francs et cinquante louis, qu'il s'appropria sans scrupule pour Içs besoins de la campagne qu'il allait commencer, et dans l'autre un portefeuille en cuir de Russie fermé par une serrure à secret.
Jean entra, en annonçant M. Alfred Humbert, qui s'élança dans la chambre avec la familiarité d'un ancien ami, sans attendre que le domestique vînt lui rendre la réponse du maître.
« Bonjour, Octave, dit le nouveau venu, beau jeune homme à l'air cordial et franc ; que fais-tu, que deviens-tu, es-tu mort ou vivant ? On ne te voit nulle part ; on t'écrit, tu ne réponds pas. — Je devrais te bouder, mais, ma foi, je n'ai pas d'amour-propre en affection, et je viens te serrer la main. — Que diable ! on ne peut pas laisser mourir de mélancolie son camarade de collège au fond de cet appartement lugubre comme la cellule de Charles-Quint au monastère de Yuste. Tu te figures que tu es malade, tu t'ennuies, voilà tout ; mais je te forcerai à te distraire, et je vais t'emmener d'autorité à un joyeux déjeuner où Gustave Raimbaud enterre sa liberté de garçon. »
En débitant cette tirade d'un ton moitié fâché, moitié comique, il secouait vigoureusement à la manière anglaise la main du comte qu'il avait prise.
« Non, répondit le mari de Prascovie, entrant dans l'esprit de son rôle, je suis plus souffrant aujourd'hui que d'ordinaire ; je ne me sens pas en train ; je vous attristerais et vous gênerais.
— En effet, tu es bien pâle et tu as l'air fatigué ; à une occasion meilleure ! Je me sauve, car je suis en retard de trois douzaines d'huîtres vertes et d'une bouteille de vin de Sauterne, dit Alfred en se dirigeant vers la porte : Raimbaud sera fâché de ne pas te voir. »
Cette visite augmenta la tristesse du comte. — Jean le prenait pour son maître, Alfred pour son ami. Une dernière épreuve lui manquait. La porte s'ouvrit ; une dame dont les bandeaux étaient entremêlés de fils d'argent, et qui ressemblait d'une manière frappante au portrait suspendu à la muraiUe, entra dans la chambre, s'assit sur le divan, et dit au comte :
« Comment vas-tu, mon pauvre Octave ? Jean m'a dit que tu étais rentré tard hier, et dans un état de faiblesse alarmante ; ménage-toi bien, mon cher fils, car tu sais combien je t'aime, malgré le chagrin que me cause cette inexplicable tristesse dont tu n'as jamais voulu me confier le secret.
— Ne craignez rien, ma mère, cela n'a rien de grave, répondit Olaf-de Saville ; je suis beaucoup mieux aujourd'hui. »
Madame de Saville, rassurée, se leva et sortit, ne voulant pas gêner son fils, qu'elle savait ne
pas aimer à être troublé longtemps dans sa solitude.
« Me voilà bien définitivement Octave de SaviUe, s'écria le comte lorsque la vieille dame fut partie ; sa mère me reconnaît et ne devine pas une âme étrangère sous l'épiderme de son fils. Je suis donc à jamais peut-être claquemuré dans cette enveloppe ; quelle étrange prison pour un esprit que le corps d'un autre ! Il est dur pourtant de renoncer à être le comte Olaf Labinski, de perdre son blason, sa femme, sa fortune, et de se voir réduit à une chétive existence bourgeoise. Oh ! je la déchirerai, pour en sortir, cette peau de Nessus qui s'attache à mon moi, et je ne la rendrai qu'en pièces à son premier possesseur. Si je retournais à l'hôtel ! Non ! — Je ferais un scandale inutile, et le suisse me jetterait à la porte, car je n'ai plus de vigueur dans cette robe de chambre de malade ; voyons, cherchons, car il faut que je sache un peu la vie de cet Octave de SaviUe qui est moi maintenant. » Et U essaya d'ouvrir le portefeuille. Le ressort touché par hasard céda, et le comte tira, des poches de cuir, d'abord plusieurs papiers, noircis d'une écriture serrée et fine, ensuite un carré de vélin : — sur le carré de vélin une main peu habile, mais fidèle, avait dessiné, avec la mémoire du cœur et la ressemblance que n'atteignent pas toujours les grands artistes, un portrait au crayon de la comtesse Prascovie Labinska, qu'il était impossible de ne pas reconnaître du premier coup d'oeil.
Le comte demeura stupéfait de cette découverte. A la surprise succéda un furieux mouvement de
jalousie ; comment le portrait de la comtesse se trouvait-il dans le portefeuille secret de ce jeune homme inconnu, d'oii lui venait-il, qui l'avait fait, qui l'avait donné ? Cette Prascovie si religieusement adorée serait-elle descendue de son ciel d'amour dans une intrigue vulgaire ? Quelle raillerie infernale l'incarnait, lui, le mari, dans le corps de l'amant de cette femme, jusque-là crue si pure ? — Après avoir été l'époux, il allait être le galant ! Sarcastique métamorphose, renversement de position à devenir fou, il pourrait se tromper lui-même, être à la fois Clitandre et George Dandin !
Toutes ces idées bourdonnaient tumultueusement dans son crâne ; il sentait sa raison près de s'échapper, et il fit, pour reprendre un peu de calme, un effort suprême de volonté. Sans écouter Jean qui l'avertissait que le déjeuner était servi, il continua avec une trépidation nerveuse l'examen du portefeuille mystérieux.
Les feuillets composaient une espèce de journal psychologique, abandonné et repris à diverses époques ; en voici quelques fragments, dévorés par le comte avec une curiosité anxieuse :
« Jamais elle ne m'aimera, jamais, jamais ! J'ai lu dans ses yeux si doux ce mot si cruel, que Dante n'en a pas trouvé de plus dur pour l'inscrire sur les portes de bronze de la Cité Dolente : « Perdez tout espoir. » Ou'ai-je fait à Dieu pour être damné vivant ? Demain, après-demain, toujours, ce sera la même chose ! Les astres peuvent entre-croiser leurs orbes, les étoiles en conjonction former des nœuds, rien dans mon sort ne chan-
géra. D'un mot, elle a dissipé le rêve ; d'un geste, brisé l'aile à la chimère. Les combinaisons fabuleuses des impossibilités ne m'offrent aucune chance ; les chiffres, rejetés un milliard de fois dans la roue de la fortune, n'en sortiraient pas, — il n'y a pas de numéro gagnant pour moi ! »
« Malheureux que je suis ! je sais que le paradis m'est fermé et je reste stupidement assis au seuil, le dos appuyé à la porte, qui ne doit pas s'ouvrir, et je pleure en silence, sans secousses, sans efforts, comme si mes yeux étaient des sources d'eau vive. Je n'ai pas le courage de me lever et de m'enfoncer au désert immense ou dans la Babel tumultueuse des hommes. »
« Quelquefois, quand, la nuit, je ne puis dormir, je pense à Prascovie ; — si je dors, j'en rêve ; — oh ! qu'elle était belle ce jour-là, dans le jardin de la villa Salviati, à Florence ! — Cette robe blanche et ces rubans noirs, — c'était charmant et funèbre ! Le blanc pour elle, le noir pour moi ! — Quelquefois les rubans, remués par la brise, formaient une cnoix sur ce fond d'éclatante blancheur ; un esprit invisible disait tout bas la messe de mort de mon cœur. »
« Si quelque catastrophe inouïe mettait sur mon front la couronne des empereurs et des cahfes, si la terre saignait pour moi ses veines d'or, si les mines de diamant de Golconde et de Visapour me laissaient fouiller dans leurs gangues étincelantes, si la lyre de Byron résonnait sous mes doigts, si les plus parfaits chefs-d'œuvre de l'art antique et moderne me prêtaient leurs beautés, si je décou-
vrais un monde, eh bien, je n'en serais pas plus avancé pour cela ! &
« A quoi tient la destinée ! j'avais envie d'aller à Constantinople, je ne l'aurais pas rencontrée ; je reste à Florence, je la vois et je meurs. »
« Je me serais bien tué ; mais elle respire dans cet air où nous vivons, et peut-être ma lèvre avide aspirera-t-elle — ô bonheur ineffable ! — une effluve lointaine de ce souffle embaumé ; et puis l'on assignerait à mon âme coupable une planète d'exil, et je n'aurais pas la chance de me faire aimer d'elle dans l'autre vie. — Être encore séparés là-bas, elle au paradis, moi en enfer : pensée accablante ! »
« Pourquoi faut-il que j'aime précisément la seule femme qui ne peut m'aimer ! d'autres qu'on dit belles, qui étaient libres, me souriaient de leur sourire le plus tendre et semblaient appeler un aveu qui ne venait pas. Oh ! qu'il est heureux, lui ! Quelle sublime vie antérieure Dieu récompenset-il en lui par le don magnifique de cet amour ? »
... Il était inutile d'en lire davantage. Le soupçon que le comte avait pu concevoir à l'aspect du portrait de Prascovie s'était évanoui dès les premières lignes de ces tristes confidences. Il comprit que l'image chérie, recommencée mille fois, avait été caressée loin du modèle avec cette patience infatigable de l'amour malheureux, et que c'était la madone d'une petite chapelle mystique, devant laquelle s'agenouiUait l'adoration sans espoir.
« Mais si cet Octave avait fait un pacte avec le diable pour me dérober mon corps et surprendre sous ma forme l'amour de Prascovie ! »
L'invraisemblance, au dix-neuvième siècle, d'une pareille supposition, la fit bientôt abandonner au comte, qu'elle avait cependant étrangement troublé.
Souriant lui-même de sa crédulité, il mangea, refroidi, le déjeuner servi par Jean, s'habilla et demanda la voiture. Lorsqu'on eut attelé, il se fit conduire chez le docteur Balthazar Cherbonneau; il traversa ces salles où la veille il était entré s'appelant encore le comte Olaf Labinski, et d'où il était sorti salué par tout le monde du nom d'Octave de Saville. Le docteur était assis, comme à son ordinaire, sur le divan de la pièce du fond, tenant son pied dans sa main, et paraissait plongé dans une méditation profonde.
Au bruit des pas du comte, le docteur releva la tête.
«Ah! c'est vous, mon cher Octave; j'allais passer chez vous ; mais c'est bon signe quand le malade vient voir le médecin.
— Toujours Octave ! dit le comte, je crois que j'en deviendrai fou de rage ! » Puis, se croisant les bras, il se plaça devant le docteur, et, le regardant avec une fixité terrible :
«Vous savez bien, monsieur Balthazar Cherbonneau, que je ne suis pas Octave, mais le comte Olaf Labinski, puisque hier soir vous m'avez, ici même, volé ma peau au moyen de vos sorcelleries exotiques. »
A ces mots, le docteur partit d'un énorme éclat de rire, se renversa sur ses coussins, et se mit les poings au côté pour contenir les convulsions de sa gaieté.
« Modérez, docteur, cette joie intempestive dont vous pourriez vous repentir. Je parle sérieusement.
— Tant pis, tant pis ! cela prouve que l'anesthésie et l'hypocondrie pour laquelle je vous soignais se tournent en démence. Il faudra changer le régime, voilà tout.
— Je ne sais à quoi tient, docteur du diable, que je ne vous étrangle de mes mains », cria le comte en s'avançant vers Cherbonneau.
Le docteur sourit de la menace du comte, qu'il toucha du bout d'une petite baguette d'acier. — Olaf-de Saville reçut une commotion terrible et crut qu'il avait le bras cassé.
« Oh ! nous avons les moyens de réduire les malades lorsqu'ils se regimbent, dit-il en laissant tomber sur lui ce regard froid comme une douche, qui dompte les fous et fait s'aplatir les lions sur le ventre. Retournez chez vous, prenez un bain, cette surexcitation se calmera. »
Olaf-de Saville, étourdi par la secousse électrique, sortit de chez le docteur Cherbonneau plus incertain et plus troublé que jamais. Il se fit conduire à Passy chez le docteur B***, pour le consulter.
« Je suis, dit-il au médecin célèbre, en proie à une hallucination bizarre ; lorsque je me regarde dans une glace, ma figure ne m'apparaît pas avec ses traits habituels ; la forme des objets qui m'entourent est changée ; je ne reconnais ni les murs ni les meubles de ma chambre ; il me semble que je suis une autre personne que moi-même.
— Sous quel aspect vous voyez- vous ? demanda
le médecin ; l'erreur peut venir des yeux ou du cerveau.
— Je me vois des cheveux noirs, des yeux bleu foncé, un visage pâle encadré de barbe.
— Un signalement de passe-port ne serait pas plus exact : il n'y a chez vous ni hallucination intellectuelle, ni perversion de la vue. Vous êtes, en effet, tel que vous dites.
— Mais non ! J'ai réellement les cheveux blonds, les yeux noirs, le teint hâlé et une moustache effilée à la hongroise.
— Ici, répondit le médecin, commence une légère altération des facultés intellectuelles.
— Pourtant, docteur, je ne suis nullement fou.
— Sans doute. Il n'y a que les sages qui viennent chez moi tout seuls. Un peu de fatigue, quelque excès d'étude ou de plaisir aura causé ce trouble. Vous vous trompez ; la vision est réeUe, l'idée est chimérique : au lieu d'être un blond qui se voit brun, vous êtes un brun qui se croit blond.
— Pourtant je suis sûr d'être le comte Olaf de Labinski, et tout le monde depuis hier m'appelle Octave de Saville.
— C'est précisément ce que je disais, répondit le docteur. Vous êtes M. de Saville et vous vous imaginez être M. le comte Labinski, que je me souviens d'avoir vu, et qui, en effet, est blond. — Cela explique parfaitement comment vous vous trouvez une autre figure dans le miroir ; cette figure, qui est la vôtre, ne répond point à votre idée intérieure et vous surprend. — Réfléchissez à ceci, que tout le monde vous nomme M. de Saville et par conséquent ne partage pas votre croyance.
Venez passer une quinzaine de jours ici : les bains, le repos, les promenades sous les grands arbres dissiperont cette influence fâcheuse. »
Le comte baissa la tête et promit de revenir. Il ne savait plus que croire. Il retourna à l'appartement de la rue Saint-Lazare, et vit par hasard sur la table la carte d'invitation de la comtesse Labinska, qu'Octave avait montrée à M. Cherbonneau.
« Avec ce talisman, s'écria-t-il, demain j-e pourrai la voir ! »
Lorsque les valets eurent porté à sa voiture le vrai comte Labinski chassé de son paradis terrestre par le faux ange gardien debout sur le seuil, l'Octave transfiguré rentra dans le petit salon blanc et or pour attendre le loisir de la comtesse.
Appuyé contre le marbre blanc de la cheminée dont l'âtre était rempli de fleurs, il se voyait répété au fond de la glace placée en symétrie sur la console à pieds tarabiscotés et dorés. Quoiqu'il fût dans le secret de sa métamorphose, ou, pour parler plus exactement, de sa transposition, il avait peine à se persuader que cette image si différente de la sienne fût le double de sa propre figure, et il ne pouvait détacher ses yeux de ce fantôme étranger qui était cependant devenu lui. Il se regardait et voyait un autre. Involontairement il cherchait si le comte Olaf n'était pas accoudé près de lui à la tablette de la cheminée projetant sa réflexion au miroir ; mais il était bien seul ; le docteur Cherbonneau avait fait les choses en conscience.
Au bout de quelques minutes, Octave-Labinski ne songea plus au merveilleux avatar qui avait fait passer son âme dans le corps de l'époux de Prascovie, ses pensées prirent un cours plus conforme à sa situation. Cet événement incroyable.
en dehors de toutes les possibilités, et que l'espérance la plus chimérique n'eût pas osé rêver en son délire, était arrivé ! Il allait se trouver en présence de la belle créature adorée, et elle ne le repousserait pas ! La seule combinaison qui pût concilier son bonheur avec l'immaculée vertu de la comtesse s'était réalisée !
Près de ce moment suprême, son âme éprouvait des transes et des anxiétés affreuses : les timidités du véritable amour la faisaient défaillir comme si elle habitait encore la forme dédaignée d'Octave de Sa ville.
L'entrée de la femme de chambre mit fin à ce tumulte de pensées qui se combattaient. A son approche il ne put maîtriser un soubresaut nerveux, et tout son sang afflua vers son cœur lorsqu'elle lui dit :
« Madame la comtesse peut à présent recevoir monsieur. »
Octave-Labinski suivit la femme de chambre, car il ne connaissait pas les êtres de l'hôtel, et ne voulait pas trahir son ignorance par l'incertitude de sa démarche.
La femme de chambre l'introduisit dans une pièce assez vaste, un cabinet de toilette orné de toutes les recherches du luxe le plus délicat. Une suite d'armoires d'un bois précieux, sculptées par Knecht et Lienhart, et dont les battants étaient séparés par des colonnes torses autour desquelles s'enroulaient en spirales de légères brindilles de convolvulus aux feuilles en cœur et aux fleurs en clochettes découpées avec un art infini, formait une espèce de boiserie architectu-
raie, un portique d'ordre capricieux d'une élégance rare et d'une exécution achevée ; dans ces armoires étaient serrés les robes de velours et de moire, les cachemires, les mantelets, les dentelles, les pelisses de martre-zibeline, de renard bleu, les chapeaux aux mille formes, tout l'attirail de la johe femme.
En face se répétait le même motif, avec cette différence que les panneaux pleins étaient remplacés par des glaces jouant sur des charnières comme des feuiUes de paravent, de façon à ce que l'on pût s'y voir de face, de profil, par derrière, et juger de l'effet d'un corsage ou d'une coiffure.
Sur la troisième face régnait une longue toilette plaquée d'albâtre-onyx, où des robinets d'argent dégorgeaient l'eau chaude et froide dans d'immenses jattes du Japon enchâssées par des découpures circulaires du même métal ; des flacons en cristal de Bohême, qui, aux feux des bougies, étincelaient comme des diamants et des rubis, contenaient les essences et les parfums.
Les murailles et le plafond étaient capitonnés de satin vert d'eau, comme l'intérieur d'un écrin. Un épais tapis de Smyrne, aux teintes moelleusement assorties, ouatait le plancher.
Au milieu de la chambre, sur un socle de velours vert, était posé un grand coffre de forme bizarre, en acier de Khorassan ciselé, nieUé et ramage d'arabesques d'une complication à faire trouver simples les ornements de la salle des Ambassadeurs à l'Alhambra. L'art oriental semblait avoir dit son dernier mot dans ce travail merveilleux, auquel les doigts de fée des Péris avaient dû prendre
part. C'était dans ce coffre que la comtesse Prascovie Labinska enfermait ses parures, des joyaux dignes d'une reine, et qu'elle ne mettait que fort rarement, trouvant avec raison qu'ils ne valaient pas la place qu'ils couvraient. Elle était trop belle pour avoir besoin d'être riche : son instinct de femme le lui disait. Aussi ne leur faisait-elle voir les lumières que dans les occasions solennelles où le faste héréditaire de l'antique maison Labinski devait paraître avec toute sa splendeur. Jamais diamants ne furent moins occupés.
Près de la fenêtre, dont les amples rideaux retombaient en plis puissants, devant une toilette à la duchesse, en face d'un miroir que lui penchaient deux anges sculptés par mademoiselle de Fauveau avec cette élégance longue et fluette qui caractérise son talent, illuminée de la lumière blanche de deux torchères à six bougies, se tenait assise la comtesse Prascovie Labinska, radieuse de fraîcheur et de beauté. Un bournous de Tunis d'une finesse idéale, rubané de raies bleues et blanches alternativement opaques et transparentes, l'enveloppait comme un nuage souple ; la légère étoffe avait glissé sur le tissu satiné des épaules et laissait voir la naissance et les attaches d'un col qui eût fait paraître gris le col de neige du cygne. Dans l'interstice des plis bouillonnaient les dentelles d'un peignoir de batiste, parure nocturne que ne retenait aucune ceinture ; les cheveux de la comtesse étaient défaits et s'allongeaient derrière elle en nappes opulentes comme le manteau d'une impératrice. — Certes, les torsades d'or fluide dont la Vénus Aphrodite exprimait des
perles, agenouillée dans sa conque de nacre, lorsqu'elle sortit comme une fleur des mers de l'azur ionien, étaient moins blondes, moins épaisses, moins lourdes ! Mêlez l'ambre du Titien et l'argent de Paul Véronèse avec le vernis d'or de Rembrandt ; faites passer le soleil à travers la topaze, et vous n'obtiendrez pas encore le ton merveilleux de cette opulente chevelure, qui semblait envoyer la lumière au lieu de la recevoir, et qui eût mérité mieux que celle de Bérénice de flamboyer, consteUation nouvelle, parmi les anciens astres I Deux femmes la divisaient, la polissaient, la crespelaient et l'arrangeaient en boucles soigneusement massées pour que le contact de l'oreiller ne la froissât pas.
Pendant cette opération délicate, la comtesse faisait danser au bout de son pied une babouche de velours blanc brodée de cannetille d'or, petite à rendre jalouses les khanouns et les odalisques du Padischa. Parfois, rejetant les plis soyeux du burnous, eUe découvrait son bras blanc, et repoussait de la main quelques cheveux échappés, avec un mouvement d'une grâce mutine.
Ainsi abandonnée dans sa pose nonchalante, elle rappelait ces sveltes figures de toilettes grecques qui ornent les vases antiques et dont aucun artiste n'a pu retrouver le pur et suave contour, la beauté jeune et légère ; elle était mille fois plus séduisante encore que dans le jardin de la viUa Salviati à Florence ; et si Octave n'avait pas été déjà fou d'amour, il le serait infailliblement devenu ; mais, par bonheur, on ne peut rien ajouter à l'infini.
Octave-Labinski sentit à cet aspect, comme s'il eût vu le spectacle le plus terrible, ses genoux s'entre-choquer et se dérober sous lui. Sa bouche se sécha, et l'angoisse lui étreignit la gorge comme la main d'un Thugg ; des flammes rouges tourbillonnèrent autour de ses yeux. Cette beauté le médusait.
Il fit un effort de courage, se disant que ces manières effarées et stupides, convenables à un amant repoussé, seraient parfaitement ridicules de la part d'un mari, quelque épris qu'il pût être encore de sa femme, et il marcha assez résolument vers la comtesse.
« Ah ! c'est vous, Olaf ! comme vous rentrez tard ce soir ! » dit la comtesse sans se retourner, car sa tête était maintenue par les longues nattes que tressaient ses femmes, et la dégageant des plis du bournous, elle lui tendit une de ses belles mains.
Octave-Labinski saisit cette main plus douce et plus fraîche qu'une fleur, la porta à ses lèvres et y imprima un long, un ardent baiser, — toute son âme se concentrait sur cette petite place.
Nous ne savons quelle délicatesse de sensitive, quel instinct de pudeur divine, quelle intuition irraisonnée du cœur avertit la comtesse : mais un nuage rose cou\Tit subitement sa figure, son col et ses bras, qui prirent cette teinte dont se colore sur les hautes montagnes la neige \aerge surprise par le premier baiser du soleil. EUe tressaillit et dégagea lentement sa main, demi-fâchée, demihonteuse ; les lè\T:es d'Octave lui avaient produit conmae une impression de fer rouge. Cependant eUe se remit bientôt et sourit de son enfantillage.
« Vous ne me répondez pas, cher Olaf ; savezvous qu'il y a plus de six heures que je ne vous ai vu ; Vous me négligez, dit-elle d'un ton de reproche ; autrefois vous ne m'auriez pas abandonnée ainsi toute une longue soirée. Avez-vous pensé à moi seulement ?
— Toujours, répondit Octave-Labinski.
— Oh ! non, pas toujours ; je sens quand vous pensez à moi, même de loin. Ce soir, par exemple, j'étais seule, assise à mon piano, jouant un morceau de Weber et berçant mon ennui de musique ; votre âme a voltigé quelques minutes autour de moi dans le tourbillon sonore des notes ; puis elle s'est envolée je ne sais où sur le dernier accord, et n'est pas revenue. Ne mentez pas, je suis sûre de ce que je dis. »
Prascovie, en eiïet, ne se trompait pas ; c'était le moment où chez le docteur Balthazar Cherbonneau le comte Olaf Labinski se penchait sur le verre d'eau magique, évoquant une image adorée de toute la force d'une pensée fixe, A dater de là, le comte, submergé dans l'océan sans fond du sommeil magnétique, n'avait plus eu ni idée, ni sentiment, ni volition.
Les femmes, ayant achevé la toilette nocturne de la comtesse, se retirèrent ; Octave-Labinski restait toujours debout, suivant Prascovie d'un regard enflammé. — Gênée et brûlée par ce regard, la comtesse s'enveloppa de son bournous comme la Polymnie de sa draperie. Sa tête seule apparaissait au-dessus des plis blancs et bleus, inquiète, mais charmante.
Bien qu'aucune pénétration humaine n'eût pu
deviner le mystérieux déplacement d'âmes opéré par le docteur Cherbonneau au moyen de la formule du sannyâsi Brahma-Logum, Prascovie ne reconnaissait pas, dans les yeux d'Octave-Labinski, l'expression ordinaire des yeux d'Olaf, celle d'un amour pur, calme, égal, éternel comme l'amour des anges ; — une passion terrestre incendiait ce regard, qui la troublait et la faisait rougir. — Elle ne se rendait pas compte de ce qui s'était passé, mais il s'était passé quelque chose. Mille suppositions étranges lui traversèrent la pensée : n'était-elle plus pour Olaf qu'une femme vulgaire, désirée pour sa beauté comme une courtisane ? l'accord sublime de leurs âmes avait-il été rompu par quelque dissonance qu'elle ignorait ? Olaf en aimait-il une autre ? les corruptions de Paris avaient-elles souillé ce chaste cœur ? Elle se posa rapidement ces questions sans pouvoir y répondre d'une manière satisfaisante, et se dit qu'elle était folle ; mais, au fond, elle sentait qu'elle avait raison. Une terreur secrète l'envahissait comme si elle eût été en présence d'un danger inconnu, mais deviné par cette seconde vue de l'âme, à laquelle on a toujours tort de ne pas obéir.
Elle se leva agitée et nerveuse et se dirigea vers la porte de sa chambre à coucher. Le faux comte l'accompagna, un bras sur la taille, comme Othello reconduit Desdemone à chaque sortie dans la pièce de Shakspeare ; mais quand elle fut sur le seuil, elle se retourna, s'arrêta un instant, blanche et froide comme une statue, jeta un coup d'oeil effrayé au jeune homme, entra, ferma la porte vivement et poussa le verrou.
« Le r^ard d'Octave ! » s'écria-t-elle en tombant à demi évanouie sur une causeuse. Quand elle eut repris ses sens, elle se dit : « Mais comment se fait-il que ce regard, dont je n'ai jamais oublié l'expression, étincelle ce soir dans les yeux d'Olaf ? Comment en ai- je vu la flamme sombre et désespérée luire à travers les prunelles de mon mari ? Octave est-il mort ? Est-ce son âme qui a brillé un instant devant moi comme pour me dire adieu avant de quitter cette terre ! Olaf ! Olaf ! si je me suis trompée, si j'ai cédé follement à de vaines terreurs, tu me pardonneras ; mais si je t'avais accueilli ce soir, j'aurais cru me donner à un autre. »
La comtesse s'assura que le verrou était bien poussé, alluma la lampe suspendue au plafond, se blottit dans son lit comme un enfant peureux avec un sentiment d'angoisse indéfinissable, et ne s'endormit que vers le m.atin : des rêves incohérents et bizarres tourmentèrent son sommeil agité. — Des yeux ardents — les yeux d'Octave — se fixaient sur elle du fond d'un brouillard et lui lançaient des jets de feu, pendant qu'au pied de son lit une figure noire et sillonnée de rides se tenait accroupie, marmottant des syllabes d'une langue inconnue ; le comte Olaf parut aussi dans ce rêve absurde, mais revêtu d'une forme qui n'était pas la sienne.
Nous n'essayerons pas de peindre le désappointement d'Octave lorsqu'il se trouva en face d'une porte fermée et qu'il entendit le grincement intérieur du verrou. Sa suprême espérance s'écroulait. Eh quoi ! il avait eu recours à des moyens terribles, étranges ; il s'était livré à un magicien.
peut-être à un démon, en risquant sa vie dans ce monde et son âme dans l'autre pour conquérir une femme qui lui échappait, quoique livrée à lui sans défense par les sorcelleries de l'Inde. Repoussé comme amant, il l'était encore comme mari ; l'invincible pureté de Prascovie déjouait les machinations les plus infernales. Sur le seuil de la chambre à coucher elle lui était apparue comme un ange blanc de Swedenborg foudroyant le mauvais esprit.
Il ne pouvait rester toute la nuit dans cette situation ridicule ; il chercha l'appartement du comte, et au bout d'une enfilade de pièces il en vit une où s'élevait un lit aux colonnes d'ébène, aux rideaux de tapisserie, où parmi les ramages et les arabesques étaient brodés des blasons. Des panoplies d'armes orientales, des cuirasses et des casques de chevaliers atteints par le reflet d'une lampe, jetaient des lueurs vagues dans l'ombre ; un cuir de Bohême gaufré d'or miroitait sur les murs. Trois ou quatre grands fauteuils sculptés, un bahut tout historié de figurines complétaient cet ameublement d'un goût féodal, et qui n'eût pas été déplacé dans la grande salle d'un manoir gothique ; ce n'était pas de la part du comte frivole imitation de la mode, mais pieux souvenir. Cette chambre reproduisait exactement ceUe qu'il habitait chez sa mère, et quoiqu'on l'eût souvent raillé — sur ce décor de cinquième acte — il avait toujours refusé d'en changer le style.
Octave- Labinski, épuisé de fatigues et d'émotions, se jeta sur le ht et s'endormit en maudissant le docteur Balthazar Cherbonneau. Heureuse-
ment, le jour lui apporta des idées plus riantes ; il se promit de se conduire désormais d'une façon plus modérée, d'éteindre son regard, et de prendre les manières d'un mari ; aidé par le valet de chambre du comte, il fit une toilette sérieuse et se rendit d'un pas tranquille dans la salle à manger, où madame la comtesse l'attendait pour déjeuner.
Octave-Labinski descendit sur les pas du valet de chambre, car il ignorait où se trouvait la salle à manger dans cette maison dont il paraissait le maître ; la salle à manger était une vaste pièce au rez-de-chaussée donnant sur la cour, d'un style noble et sévère, qui tenait à la fois du manoir et de l'abbaye : — des boiseries de chêne brun d'un ton chaud et riche, divisées en panneaux et en compartiments symétriques, montaient jusqu'au plafond, où des poutres en saillie et sculptées formaient des caissons hexagones coloriés en bleu et ornés de légères arabesques d'or ; dans les panneaux longs de la boiserie, Philippe Rousseau avait peint les quatre saisons symbolisées non pas par des figures mythologiques, mais par des trophées de nature morte composés de productions se rapportant à chaque époque de l'an née ; des Chasses de Jadin faisaient pendant aux natures mortes de Ph. Rousseau, et au-dessus de chaque peinture rayonnait, comme un disque de bouclier, un immense plat de Bernard Palissy ou de Léonard de Limoges, de porcelaine du Japon, de majolique ou de poterie arabe, au vernis irisé par toutes les couleurs du prisme ; des massacres de cerfs, des cornes d'aurochs alternaient avec les
faïences, et, aux deux bouts de la salle de grands dressoirs, hauts comme des retables d'églises espagnoles, élevaient leur architecture ouvragée et sculptée d'ornements à rivahser avec les plus beaux ouvrages de Berruguete, de Cornejo Duque et de Verbruggen ; sur leurs rayons à crémaillère brillaient confusément l'antique argenterie de la famille des Labinski, des aiguières aux anses chimériques, des salières à la vieille mode, des hanaps, des coupes, des pièces de surtout contournées par la bizarre fantaisie allemande, et dignes de tenir leur place dans le trésor de la Voûte-Verte de Dresde. En face des argenteries antiques étincelaient les produits merveilleux de l'orfèvrerie moderne, les chefs-d'œuvre de Wagner, de Duponchel, de Rudolphi, de Froment-Meurice ; thés en vermeil à figurines de Feuchère et de Vechte, plateaux niellés, seaux à vin de Champagne aux anses de pampre, aux bacchanales en basrelief ; réchauds élégants comme des trépieds de Pompéi : sans parler des cristaux de Bohême, des verreries de Venise, des services en vieux Saxe et en vieux Sèvres.
Des chaises de chêne garnies de maroquin vert étaient rangées le long des murs, et sur la table aux pieds sculptés en serre d'aigle, tombait du plafond une lumière égale et pure tamisée par les verres blancs dépolis garnissant le caisson central laissé vide, — Une transparente guirlande de vigne encadrait ce panneau laiteux de ses feuillages verts.
Sur la table, servie à la russe, les fruits entourés d'un cordon de violettes étaient déjà posés, et les
mets attendaient le couteau des convives sous leurs cloches de métal poli, luisantes comme des casques d'émirs ; un samovar de ]\loscou lançait en sifflant son jet de vapeur ; deux valets, en culotte courte et en cravate blanche, se tenaient immobiles et silencieux derrière les deux fauteuils, placés en face l'un de l'autre, pareils à deux statues de la domesticité.
Octave s'assimila tous ces détails d'un coup d'œil rapide pour n'être pas involontairement préoccupé par la nouveauté d'objets qui auraient dû lui être familiers.
Un glissement léger sur les dalles, un froufrou de taffetas lui fît retourner la tête. C'était la comtesse Prascovie Labinska qui approchait et qui s'assit après lui avoir fait un petit signe amical.
Elle portait un peignoir de soie quadrillée vert et blanc, garni d'une ruche de même étofte découpée en dents de loup ; ses cheveux massés en épais bandeaux sur les tempes, et roulés à la naissance de la nuque en une torsade d'or semblable à la volute d'un chapiteau ionien, lui composaient une coiffure aussi simple que noble, et à laquelle un statuaire grec n'eût rien voulu changer ; son teint de rose carnée était un peu pâli par l'émotion de la veille et le sommeil agité de la nuit ; une imperceptible auréole nacrée entourait ses yeux ordinairement si calmes et si purs ; elle avait l'air fatigué et languissant ; mais, ainsi attendrie, sa beauté n'en était que plus pénétrante, elle prenait quelque chose d'humain ; la déesse se faisait femme ; l'ange, reployant ses ailes, cessait de planer.
Plus prudent cette fois, Octave voila la flamme de ses yeux et masqua sa muette extase d'un air indifférent.
La comtesse allongea son petit pied chaussé d'une pantoufle en peau mordorée, dans la laine soyeuse du tapis-gazon placé sous la table pour neutraliser le froid contact de la mosaïque de marbre blanc et de brocatelle de Vérone qui pavait la salle à manger, fit un léger mouvement d'épaules comme glacée par un dernier frisson de fièvre, et, fixant ses beaux yeux d'un bleu polaire sur le convive qu'elle prenait pour son mari, car le jour avait fait évanouir les pressentiments, les terreurs et les fantômes nocturnes, elle lui dit d'une voix harmonieuse et tendre, pleine de chastes câlineries, une phrase en polonais !!! Avec le comte elle se servait souvent de la chère langue maternelle aux moments de douceur et d'intimité, surtout en présence des domestiques français, à qui cet idiome était inconnu.
Le Parisien Octave savait le latin, l'italien, l'espagnol, quelques mots d'anglais ; mais, comme tous les Gallo-Romains, il ignorait entièrement les langues slaves. — Les chevaux de frise de consonnes qui défendent les rares voyelles du polonais lui en eussent interdit l'approche quand bien même il eût voulu s'y frotter. — A Florence, la comtesse lui avait toujours parlé français ou italien, et la pensée d'apprendre l'idiome dans lequel Mickiewicz a presque égalé Byron ne lui était pas venue. On ne songe jamais à tout !
A l'audition de cette phrase il se passa dans la cervelle du comte, habitée par le moi d'Octave,
un très singulier phénomène : les sons étrangers au Parisien suivant les replis d'une oreille slave, arrivèrent à l'endroit habituel où l'âme d'Olaf les accueillait pour les traduire en pensées, et y évoquèrent une sorte de mémoire ph^^sique ; leur sens apparut confusément à Octave ; des mots enfouis dans les circonvolutions cérébrales, au fond des tiroirs secrets du souvenir, se présentèrent en bourdonnant, tout prêts à la réplique ; mais ces réminiscences vagues, n'étant pas mises en communication avec l'esprit, se dissipèrent bientôt, et tout redevint opaque. L'embarras du pauvre amant était affreux ; il n'avait pas songé à ces complications en gantant la peau du comte Olaf Labinski, et il comprit qu'en volant la forme d'un autre on s'exposait à de rudes déconvenues.
Prascovie, étonnée du silence d'Octave, et croyant que, distrait par quelque rêverie, il ne l'avait pas entendue, répéta sa phrase lentement et d'une voix plus haute.
S'il entendait mieux le son des mots, le faux comte n'en comprenait pas davantage la signification ; il faisait des efforts désespérés pour deviner de quoi il pouvait s'agir ; mais pour qui ne les sait pas, les compactes langues du Nord n'ont aucune transparence, et si un Français peut soupçonner ce que dit une Italienne, il sera comme sourd en écoutant parler une Polonaise. — Malgré lui, une rougeur ardente couvrit ses joues ; il se mordit les lèvres, et, pour se donner une contenance, découpa rageusement le morceau placé sur son assiette.
«On dirait en vérité, mon cher seigneur, dit la
comtesse, cette fois, en français, que vous ne m'entendez pas, ou que vous ne me comprenez point...
— En effet, balbutia Octave-Labinski, ne sachant trop ce qu'il disait... cette diable de langue est si difficile !
— Difficile ! oui, peut-être pour des étrangers, mais pour celui qui l'a bégayée sur les genoux de sa mère, elle jaillit des lèvres comme le souffie de la vie, comme l'effluve même de la pensée.
— Oui, sans doute, mais il y a des moments où il me semble que je ne la sais plus.
— Que contez- vous là, Olaf ? quoi ! vous l'auriez oubliée, la langue de vos aïeux, la langue de la sainte patrie, la langue qui vous fait reconnaître vos frères parmi les hommes, et, ajouta-t-elle plus bas, la langue dans laquelle vous m'avez dit la première fois que vous m'aimiez !
— L'habitude de me servir d'un autre idiome...» hasarda Octave-Labinski à bout de raisons.
« Olaf, répliqua la comtesse d'un ton de reproche, je vois que Paris vous a gâté ; j'avais raison de ne pas vouloir y venir. Qui m'eût dit que lorsque le noble comte Labinski retournerait dans ses terres, il ne saurait plus répondre aux félicitations de ses vassaux ? »
Le charmant visage de Prascovie prit une expression douloureuse ; pour la première fois la tristesse jeta son ombre sur ce front pur comme celui d'un ange ; ce singulier oubh la froissait au plus tendre de l'âme, et lui paraissait presque une trahison.
Le reste du déjeuner se passa silencieusement : Prascovie boudait celui qu'elle prenait pour le
comte. Octave était au supplice, car il craignait d'autres questions qu'il eût été forcé de laisser sans réponse.
La comtesse se leva et rentra dans ses appartements.
Octave, resté seul, jouait avec le manche d'un couteau qu'il avait envie de se planter au cœur, car sa position était intolérable : il avait compté sur une surprise, et maintenant il se trouvait engagé dans les méandres sans issue pour lui d'une existence qu'il ne connaissait pas : en prenant son corps au comte Olaf Labinski, il eût fallu lui dérober aussi ses notions antérieures, les langues qu'il possédait, ses souvenirs d'enfance, les mille détails intimes qui composent le moi d'un homme, les rapports liant son existence aux autres existences : et pour cela tout le savoir du docteur Balthazar Cherbonneau n'eût pas sufh. Quelle rage ! être dans ce paradis dont il osait à peine regarder le seuil de loin ; habiter sous le même toit que Prascovie, la voir, lui parler, baiser sa belle main avec les lèvres mêmes de son mari, et ne pouvoir tromper sa pudeur céleste, et se trahir à chaque instant par quelque inexplicable stupidité ! « Il était écrit là-haut que Prascovie ne m'aimerait jamais ! Pourtant j'ai fait le plus grand sacrifice auquel puisse descendre l'orgueil humain : j'ai renoncé à mon moi et consenti à profiter sous une forme étrangère de caresses destinées à un autre ! »
Il en était là de son monologue quand un groom s'inclina devant lui avec tous les signes du plus profond respect, en lui demandant quel cheval il monterait aujourd'hui...
Voyant qu'il ne répondait pas, le groom se hasarda, tout effrayé d'une telle hardiesse, à murmurer :
« Vultur ou Rustem ? ils ne sont pas sortis depuis huit jours.
— Rustem », répondit Octave-Labinski, comme il eût dit Vultur, mais le dernier nom s'était accroché à son esprit distrait.
Il s'habilla de cheval et partit pour le bois de Boulogne, voulant faire prendre un bain d'air à son exaltation nerveuse.
Rustem, bête magnifique de la race Nedji, qui portait sur son poitrail, dans un sachet oriental de velours brodé d'or, ses titres de noblesse remontant aux premières années de l'hégire, n'avait pas besoin d'être excité. Il semblait comprendre la pensée de celui qui le montait, et dès qu'il eut quitté le pavé et pris la terre, il partit comme une flèche sans qu'Octave lui fît sentir l'éperon. Après deux heures d'une course furieuse, le cavalier et la bête rentrèrent à l'hôtel, l'un calmé, l'autre fumant et les naseaux rouges.
Le comte supposé entra chez la comtesse, qu'il trouva dans son salon, vêtue d'une robe de taffetas blanc à volants étages jusqu'à la ceinture, un nœud de rubans au coin de l'oreille, car c'était précisément le jeudi, — le jour où elle restait chez elle et recevait ses visites.
<( Eh bien, lui dit-elle avec un gracieux sourire, car la bouderie ne pouvait rester longtemps sur ses belles lèvres, avez-vous rattrapé votre mémoire en courant dans les allées du bois ?
— Mon Dieu, non, ma chère, répondit Octave-
Labinski ; mais il faut que je vous fasse une confidence.
— Ne connais-je pas d'avance toutes vos pensées ? ne sommes-nous plus transparents l'un pour l'autre ?
— Hier, je suis allé chez ce médecin dont on parle tant.
— Oui, le docteur Balthazar Cherbonneau, qui a fait un long séjour aux Indes et a, dit -on, appris des brahmes une foule de secrets plus merveilleux les uns que les autres. — Vous vouliez même m' emmener ; mais je ne suis pas curieuse, — car je sais que vous m'aimez, et cette science me suf&t.
— Il a fait devant moi des expériences si étranges, opéré de tels prodiges, que j'en ai l'esprit troublé encore. Cet homme bizarre, qui dispose d'un pouvoir irrésistible, m'a plongé dans un sommeil magnétique si profond, qu'à mon réveil je ne me suis plus trouvé les mêmes facultés : j 'avais perdu la mémoire de bien des choses ; le passé flottait dans un brouillard confus : seul, mon amour pour vous était demeuré intact.
— Vous avez eu tort, Olaf, de vous soumettre à l'influence de ce docteur. Dieu, qui a créé l'âme, aie droit d'j'' toucher ; mais l'homme, en l'essayant, commet une action impie, dit d'un ton grave la comtesse Prascovie Labinska. — J'espère que vous n'y retournerez plus, et que, lorsque je vous dirai quelque chose d'aimable — en polonais, — vous me comprendrez comme autrefois. &
Octave, pendant sa promenade à cheval, avait imaginé cette excuse de magnétisme pour pallier
les bévues qu'il ne pouvait manquer d'entasser dans son existence nouvelle ; mais il n'était pas au bout de ses peines. — Un domestique, ouvrant le battant de la porte, annonça un visiteur :
« M. Octave de Saville. »
Quoiqu'il dût s'attendre un jour ou l'autre à cette rencontre, le véritable Octave pâlit à ces simples mots comme si la trompette du jugement dernier lui eût brusquement éclaté à l'oreille. Il eut besoin de faire appel à tout son courage et de se dire qu'il avait l'avantage de la situation pour ne pas chanceler ; instinctivement il enfonça ses doigts dans le dos d'une causeuse, et réussit ainsi à se maintenir debout avec une apparence ferme et tranquille.
Le comte Olaf, revêtu de l'apparence d'Octave, s'avança vers la comtesse qu'il salua profondément.
« M. le comte Labinski... M. Octave de Saville... » fit la comtesse Labinska en présentant les gentilshommes l'un à l'autre.
Les deux hommes se saluèrent froidement en se lançant des regards fauves à travers le masque de marbre de la politesse mondaine, qui recouvre parfois tant d'atroces passions.
« Vous m'avez tenu rigueur depuis Florence, monsieur Octave, dit la comtesse d'une voix amicale et famihère, et j'avais peur de quitter Paris sans vous voir. — Vous étiez plus assidu à la villa Salviati, et vous comptiez alors parmi mes fidèles.
— Madame, répondit d'un ton contraint le faux Octave, j'ai voyagé, j'ai été souffrant, malade
même, et, en recevant votre gracieuse invitation, je me suis demandé si j'en profiterais, car il ne faut pas être égoïste et abuser de l'indulgence qu'on veut bien avoir pour un ennuyeux.
— Ennuyé peut-être; ennuyeux, non, répliqua la comtesse ; vous avez toujours été mélancolique, — mais un de vos poètes ne dit-il pas de la mélancolie :
Après l'oisiveté, c'est le meilleur des maux.
— C'est un bruit que font courir les gens heureux pour se dispenser de plaindre ceux qui souffrent, dit Olaf-de Saville. »
La comtesse jeta un regard d'une ineffable douceur sur le comte, enfermé dans la forme d'Octave, comme pour lui demander pardon de l'amour qu'elle lui avait involontairement inspiré.
« Vous me croyez plus frivole que je ne suis ; toute douleur vraie a ma pitié, et, si je ne puis la soulager, j'y sais compatir. — Je vous aurais voulu heureux, cher monsieur Octave ; mais pourquoi vous êtes-vous cloîtré dans votre tristesse, refusant obstinément la vie qui venait à vous avec ses bonheurs, ses enchantements et ses devoirs ? Pourquoi avez-vous refusé l'amitié que je vous offrais ? »
Ces phrases si simples et si franches impressionnaient diversement les deux auditeurs. — Octave y entendait la confirmation de la sentence prononcée au jardin Salviati, par cette belle bouche que jamais ne souilla le mensonge ; Olaf 3^ puisait une preuve de plus de l'inaltérable vertu de la femme, qui ne pouvait succomber que par
un artifice diabolique. Aussi une rage subite s'empara de lui en voyant son spectre animé par une autre âme installé dans sa propre maison, et il s'élança à la gorge du faux comte.
« Voleur, brigand, scélérat, rends-moi ma peau ! o
A cette action si extraordinaire, la comtesse se pendit à la sonnette, des laquais emportèrent le comte.
« Ce pauvre Octave est devenu fou ! » dit Prascovie pendant qu'on emmenait Olaf, qui se débattait vainement.
« Oui, répondit le véritable Octave, fou d'amour ! Comtesse, vous êtes décidément trop belle ! »
Deux heures après cette scène, le faux comte reçut du vrai une lettre fermée avec le cachet d'Octave de Saville, — le malheureux dépossédé n'en avait pas d'autres à sa disposition. Cela produisit un effet bizarre à l'usurpateur de l'entité d'Olaf Labinski de décacheter une missive scellée de ses armes, mais tout devait être singuUer dans cette position anormale.
La lettre contenait les hgnes suivantes, tracées d'une main contrainte et d'une écriture qui semblait contrefaite, car Olaf n'avait pas l'habitude d'écrire avec les doigts d'Octave :
« Lue par tout autre que par vous, cette lettre paraîtrait datée des Petites-Maisons, mais vous me comprendrez. Un concours inexphcable de circonstances fatales, qui ne se sont peut-être jamais produites depuis que la terre tourne autour du soleil, me force à une action que nul homme n'a faite. Je m'écris à moi-même et mets sur cette adresse un nom qui est le mien, un nom que vous m'avez volé avec ma personne. De quelles machinations ténébreuses suis-je victime, dans quel cercle d'illusions infernales ai-je mis le pied, je l'ignore ; — vous le savez, sans doute. Ce secret, si vous n'êtes point un lâche, le canon de mon pistolet ou la pointe de mon épée vous le demandera sur
un terrain où tout homme honorable ou infâme répond aux questions qu'on lui pose ; il faut que demain l'un de nous ait cessé de voir la lumière du ciel. Ce large univers est maintenant trop étroit pour nous deux : — je tuerai mon corps habité par votre esprit imposteur ou vous tuerez le vôtre, où mon âme s'indigne d'être emprisonnée. — N'essayez pas de me faire passer pour fou, — j'aurai le courage d'être raisonnable, et, partout où je vous rencontrerai, je vous insulterai avec une politesse de gentilhomme, avec un sang-froid de diplomate ; les moustaches de M. le comte Olaf Labinskd peuvent déplaire à M. Octave de Sa ville, et tous les jours on se marche sur le pied à la sortie de l'Opéra, mais j'espère que mes phrases, bien qu'obscures, n'auront aucune ambiguïté pour vous, et que mes témoins s'entendront parfaitement avec les vôtres pour l'heure, le Heu et les conditions du combat. »
Cette lettre jeta Octave dans une grande perplexité. Il ne pouvait refuser le cartel du comte, et cependant il lui répugnait de se battre avec luimême, car il avait gardé pour son ancienne enveloppe une certaine tendresse. L'idée d'être obligé à ce combat par quelque outrage éclatant le fit se décider pour l'acceptation, quoique, à la rigueur, il pût mettre à son adversaire la camisole de force de la folie et lui arrêter ainsi le bras, mais ce moyen violent répugnait à sa délicatesse. Si, entraîné par une passion inéluctable, il avait commis un acte répréhensible et caché l'amant sous le masque de l'époux pour triompher d'une vertu au-dessus de toutes les séductions, il n'était pas
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pourtant un homme sans honneur et sans courage ; ce parti extrême, il ne l'avait d'ailleurs pris qu'après trois ans de luttes et de souffrances, au moment où sa vie, consumée par l'amour, allait lui échapper. Il ne connaissait pas le comte ; il n'était pas son ami ; il ne lui devait rien, et il avait profité du moyen hasardeux que lui offrait le docteur Balthazar Cherbonneau.
Où prendre des témoins ? sans doute parmi les amis du comte ; mais Octave, depuis un jour qu'il habitait l'hôtel, n'avait pu se her avec eux.
Sur la cheminée s'arrondissaient deux coupes de céladon craquelé, dont les anses étaient formées par des dragons d'or. L'une contenait des bagues, des épingles, des cachets et autres menus bijoux : — l'autre des cartes de visite où, sous des couronnes de duc, de marquis, de comte, en gothique, en ronde, en anglaise, étaient inscrits par des graveurs habiles une foule de noms polonais, russes, hongrois, allemands, itahens, espagnols, attestant l'existence voyageuse du comte, qui avait des amis dans tous les pays.
Octave en prit deux au hasard : le comte Zamoieczki et le marquis de Sepulveda. — Il ordonna d'atteler et se fit conduire chez eux. Il les trouva l'un et l'autre. Ils ne parurent pas surpris de la requête de celui qu'ils prenaient pour le comte Olaf Labinski. — Totalement dénués de la sensibilité des témoins bourgeois, ils ne demandèrent pas si l'affaire pouvait s'arranger et gcirdèrent un silence de bon goût sur le motif de la querelle, en parfaits gentilshommes qu'ils étaient.
De son côté, le comte véritable, ou, si vous
l'aimez mieux, le faux Octave, était en proie à un embarras pareil ; il se souvint d'Alfred Humbert et de Gustave Raimbaud, au déjeuner duquel il avait refusé d'assister, et il les décida à le servir en cette rencontre. — Les deux jeunes gens marquèrent quelque étonnement de voir engager dans un duel leur ami, qui depuis un an n'avait presque pas quitté sa chambre, et dont ils savaient l'humeur plus pacifique que batailleuse ; mais, lorsqu'il leur eut dit qu'il s'agissait d'un combat à mort pour un motif qui ne devait pas être révélé, ils ne firent plus d'objections et se rendirent à l'hôtel Labinski.
Les conditions furent bientôt réglées. Une pièce d'or jetée en l'air décida de l'arme, les adversaires ayant déclaré que l'épée ou le pistolet leur convenait également. On devait se rendre au bois de Boulogne à six heures du matin dans l'avenue des Poteaux, près de ce toit de chaume soutenu par des piliers rustiques, à cette place Hbre d'arbres où le sable tassé présente une arène propre à ces sortes de combats.
Lorsque tout fut convenu, il était près de minuit, et Octave se dirigea vers la porte de l'appartement de Prascovie. Le verrou était tiré comme la veille, et la voix moqueuse de la comtesse lui jeta cette raillerie à travers la porte :
« Revenez quand vous saurez le polonais, je suis trop patriote pour recevoir un étranger chez moi. »
Le matin, le docteur Cherbonneau, qu'Octave avait prévenu, arriva portant une trousse d'instruments de chirurgie et un paquet de bande-
lettes. — Ils montèrent ensemble en voiture. MM. Zamoieczki et de Sepulveda suivaient dans leur coupé.
« Eh bien, mon cher Octave, dit le docteur, l'aventure tourne donc déjà au tragique? J'aurais dû laisser dormir le comte dans votre corps une huitaine de jours sur mon divan. J'ai prolongé au delà de cette limite des sommeils magnétiques. Mais on a beau avoir étudié la sagesse chez les brahmes, les pandits et les sannj^âsis de l'Inde, on oublie toujours quelque chose, et il se trouve des imperfections au plan le mieux combiné. Mais comment la comtesse Prascovie a-t-eUe accueilli son amoureux de Florence ainsi déguisé ?
— Je crois, répondit Octave, qu'elle m'a reconnu malgré ma métamorphose, ou bien c'est son ange gardien qui lui a soufflé à l'oreille de se méfier de moi ; je l'ai trouvée aussi chaste, aussi froide, aussi pure que la neige du pôle. Sous une forme aimée, son âme exquise devinait sans doute une âme étrangère. — Je vous disais bien que vous ne pouviez rien pour moi ; je suis plus malheureux encore que lorsque vous m'avez fait votre première visite.
— Qui pourrait assigner une borne aux facultés de l'âme, dit le docteur Balthazar Cherbonneau d'un air pensif, surtout lorsqu'elle n'est altérée par aucune pensée terrestre, souillée par aucun limon humain, et se maintient telle qu'elle est sortie des mains du Créateur dans la lumière, la contemplation de l'amour ? — Oui, vous avez raison, elle vous a reconnu ; son angélique pudeur a frissonné sous le regard du désir et, par instinct,
s'est voilée de ses ailes blanches. Je vous plains, mon pauvre Octave ! votre mal est en effet irrémédiable. — Si nous étions au moyen âge, ye vous dirais : Entrez dans un cloître.
— J'y ai souvent pensé », répondit Octave.
On était arrivé. — Le coupé du faux Octave stationnait déjà à l'endroit désigné.
Le bois présentait à cette heure matinale un aspect véritablement pittoresque que la fashion lui fait perdre dans la journée : l'on était à ce point de l'été où le soleil n'a pas encore eu le temps d'assombrir le vert du feuillage ; des teintes fraîches, transparentes, lavées par la rosée de la nuit, nuançaient les massifs, et il s'en dégageait un parfum de jeune végétation. Les arbres, à cet endroit, sont particulièrement beaux, soit qu'ils aient rencontré un terrain plus favorable, soit qu'ils survivent seuls d'une plantation ancienne; leurs troncs vigoureux, plaqués de mousse ou satinés d'une écorce d'argent, s'agrafent au sol par des racines noueuses, projettent des branches aux coudes bizarres, et pourraient servir de modèles aux études des peintres et des décorateurs qui vont bien loin en chercher de moins remarquables. Quelques oiseaux que les bruits du jour font taire pépiaient gaiement sous la feuillée ; un lapin furtif traversait en trois bonds le sable de l'allée et courait se cacher dans l'herbe, effrayé du bruit des roues.
Ces poésies de la nature surprise en déshabillé occupaient peu, comme vous le pensez, les deux adversaires et leurs témoins.
La vue du docteur Cherbonneau fit une impres-
sion désagréable sur le comte Olaf Labinski : mais il se remit bien vite.
L'on mesura les épées, l'on assigna les places aux combattants, qui, après avoir mis habit bas, tombèrent en garde pointe contre pointe.
Les témoins crièrent : « Allez ! »
Dans tout duel, quel que soit l'acharnement des adversaires, il y a un moment d'immobilité solennelle ; chaque combattant étudie son ennemi en silence et fait son plan, méditant l'attaque et se préparant à la riposte ; puis les épées se cherchent, s'agacent, se tâtent pour ainsi dire sans se quitter : cela dure quelques secondes, qui paraissent des minutes, des heures, à l'anxiété des assistants.
Ici, les conditions du duel, en apparence ordinaires pour les spectateurs, étaient si étranges pour les combattants, qu'ils restèrent ainsi en garde plus longtemps que de coutume. En effet, chacun avait devant soi son propre corps et devait enfoncer l'acier dans une chair qui lui appartenait encore la veille. — Le combat se compliquait d'une sorte de suicide non prévue, et, quoique braves tous deux, Octave et le comte éprouvaient une instinctive horreur à se trouver l'épée à la main en face de leurs fantômes et prêts à fondre sur eux-mêmes.
Les témoins impatientés allaient crier encore une fois : « Messieurs, mais allez donc ! » lorsque les fers se froissèrent enfin sur leurs carres.
Quelques attaques furent parées avec prestesse de part et d'autre.
Le comte, grâce à son éducation militaire, était
un habile tireur ; il avait moucheté le plastron des maîtres les plus célèbres ; mais, s'il possédait toujours la théorie, il n'avait plus pour l'exécution ce bras nerveux habitué à tailler des croupières aux Mourides de Schamyl ; c'était le faible poignet d'Octave qui tenait son épée.
Au contraire, Octave, dans le corps du comte, se trouvait une vigueur inconnue, et, quoique moins savant, il écartait toujours de sa poitrine le fer qui la cherchait.
Vainement Olaf s'efforçait d'atteindre son adversaire et risquait des bottes hasardeuses. Octave, plus froid et plus ferme, déjouait toutes les feintes.
La colère commençait à s'emparer du comte, dont le jeu devenait nerveux et désordonné. Quitte à rester Octave de Saville, il voulait tuer ce corps imposteur qui pouvait tromper Prascovie, pensée qui le jetait en d'inexprimables rages.
Au risque de se faire Iranspercer, il essaya un coup droit pour arriver, à travers son propre corps, à l'âme et à la vie de son rival ; mais l'épée d'Octave se lia autour de la sienne avec un mouvement si preste, si sec, si irrésistible, que le fer, arraché de son poing, jaillit en l'air et alla tomber quelques pas plus loin.
La vie d'Olaf était à la discrétion d'Octave : il n'avait qu'à se fendre pour le percer de part en part. — La figure du comte se crispa, non qu'il eût peur de la mort, mais il pensait qu'il allait laisser sa femme à ce voleur de corps, que rien désormais ne pourrait démasquer.
Octave^ loin de profiter de son avantage, jeta son épée, et, faisant signe aux témoins de ne pas
intervenir, marcha vers le comte stupéfait, qu'il prit par le bras et qu'il entraîna dans l'épaisseur du bois.
« Que me voulez-vous ? dit le comte. Pourquoi Jie pas me tuer lorsque vous pouvez le faire ? Pourquoi ne pas continuer le combat, après m'avoir laissé reprendre mon épée, s'il vous répugnait de frapper un hoimne sans armes ? Vous savez bien que le soleil ne doit pas projeter ensemble nos deux ombres sur le sable, et qu'il faut que la terre absorbe l'un de nous.
— Écoutez-moi patiemment, répondit Octave. Votre bonheur est entre mes mains. Je puis garder toujours ce corps où je loge aujourd'hui et qui vous appartient en propriété légitime : je me plais à le reconnaître maintenant qu'il n'y a pas de témoins près de nous, et que les oiseaux seuls, qui n'iront pas le redire, peuvent nous entendre ; si nous recommençons lefduel, je vous tuerai. Le comte Olaf Labinski, que je représente du moins mal que je peux, est plus fort à l'escrime qu'Octave de Saville, dont vous avez maintenant la figure, et que je serai forcé, bien à regret, de supprimer ; et cette mort, quoique non réelle, puisque mon âme y survivrait, désolerait ma mère. »
Le comte, reconnaissant la vérité de ces observations, garda un silence qui ressemblait à une sorte d'acquiescement.
« Jamais, continua Octave, vous ne parviendrez, si je m'y oppose, à vous réintégrer dans votre individualité ; vous voyez à quoi ont abouti vos deux essais. D'autres tentatives vous feraient prendre pour un monomane. Personne ne croira
un mot de vos allégations, et, lorsque vous prétendrez être le comte Olaf Labinski, tout le monde vous éclatera de rire au nez, comme vous avez déjà pu vous en convaincre. On vous enfermera, et vous passerez le reste de votre vie à protester sous les douches que vous êtes effectivement l'époux de la belle comtesse Prascovie Labinska. Les âmes compatissantes diront en vous entendant : Ce pauvre Octave ! Vous serez méconnu comme le Chabert de Balzac, qui voulait prouver qu'il n'était pas mort. *>
Cela était si mathématiquement vrai, que le comte abattu laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
« Puisque vous êtes pour le moment Octave de Saville, vous avez sans doute fouillé ses tiroirs, feuilleté ses papiers ; et vous n'ignorez pas qu'il nourrit depuis trois ans pour la comtesse Prascovie Labinska un amour éperdu, sans espoir, qu'il a vainement tenté de s'arracher du cœur et qui ne s'en ira qu'avec sa vie, s'il ne le suit pas encore dans la tombe.
— Oui, je le sais, fît le comte en se mordant les lèvres,
— Eh bien, pour parvenir à elle j'ai employé un moyen horrible, effrayant, et qu'une passion délirante pouvait seule risquer ; le docteur Cherbonneau a tenté pour moi une œuvre à faire reculer les thaumaturges de tous les pays et de tous les siècles. Après nous avoir tous deux plongés dans le sommeil, il a fait magnétiquement changer nos âmes d'enveloppe. Miracle inutile ! Je vais vous rendre votre corps : Prascovie ne m'aime pas ! Dans la forme de l'époux elle a reconnu l'âme de
l'amant ; son regard s'est glacé sur le seuil de la chambre conjugale comme au jardin de la villa Salviati. »
Un chagrin si vrai se trahissait dans l'accent d'Octave, que le comte ajouta foi à ses paroles.
«Je suis un amoiureux, ajouta Octave en souriant, et non pas un voleur ; et, puisque le seul bien que j'aie désiré sur cette terre ne peut m'appartenir, je ne vois pas pourquoi je garderai vos titres, vos châteaux, vos terres, votre argent, vos chevaux, vos armes. — Allons, donnez-moi le bras, ayons l'air réconciliés, remercions nos témoins, prenons avec nous le docteur Cherbonneau, et retournons au laboratoire magique d'où nous sommes sortis transfigurés ; le vieux brahme saura bien défaire ce qu'il a fait. »
<( Messieurs, dit Octave, soiitenant pour quelques minutes encore le rôle du comte Olaf Labinski, nous avons échangé, mon adversaire et moi, des expHcations confidentielles qui rendent la continuation du combat inutile. Rien n'éclaircit les idées entre honnêtes gens comme de froisser un peu le fer. »
MM. Zamoieczki et Sepulveda remontèrent dans leur voiture. Alfred Humbert et Gustave Raimbaud regagnèrent leur coupé. — Le comte Olaf Labinski, Octave de Sa ville et le docteur Balthazar se dirigèrent grand train vers la rue du Regard.
Pendant le trajet du bois de Boulogne à la rue du Regard, Octave de Saville dit au docteur Cherbonneau :
«Mon cher docteur, je vais mettre encore une fois votre science à l'épreuve : il faut réintégrer nos âmes chacune dans son domicile habituel. — Cela ne doit pas vous être difficile ; j'espère que M. le comte Labinski ne vous en voudra pas pour lui avoir fait changer un palais contre une chaumière et loger quelques heures sa personnalité brillante dans mon pauvre individu. Vous possédez d'ailleurs une puissance à ne craindre aucune vengeance. »
Après avoir fait un signe d'acquiescement, le docteur Balthazar Cherbonneau dit : « L'opération sera beaucoup plus simple cette fois-ci que l'autre ; les imperceptibles filaments qui retiennent l'âme au corps ont été brisés récemment chez vous et n'ont pas eu le temps de se renouer, et vos volontés ne feront pas cet obstacle qu'oppose au magnétiseur la résistance instinctive du magnétisé. M. le comte pardonnera sans doute à un vieux savant comme moi de n'avoir pu résister au plaisir de pratiquer une expérience pour laquelle on ne trouve pas beaucoup de sujets,
puisque cette tentative n'a servi d'ailleurs qu'à confirmer avec éclat une vertu qui pousse la délicatesse jusqu'à la divination, et triomphe là où toute autre eût succombé. Vous regarderez, si vous voulez, comme un rêve bizarre cette transformation passagère, et peut-être plus tard ne serezvous pas fâché d'avoir éprouvé cette sensation étrange que très peu d'hommes ont connue, celle d'avoir habité deux corps. — La métempsycose n'est pas une doctrine nDuveUe ; mais, avant de transmigrer dans une autre existence, les âmes boivent la coupe d'oubli, et tout le monde ne peut pas, comme Pythagore, se souvenir d'avoir assisté à la guerre de Troie.
— Le bienfait de me réinstaller dans mon individualité, répondit poliment le comte, équivaut au désagrément d'en avoir été exproprié, cela soit dit sans aucune mauvaise intention pour M. Octave de Saville que je suis encore et que je vais cesser d'être. »
Octave sourit avec les lèvres du comte Labinski à cette phrase, qui n'arrivait à son adresse qu'à travers une enveloppe étrangère, et le silence s'établit entre ces trois personnages, à qui leur situation anormale rendait toute conversation difficile.
Le pauvre Octave songeait à son espoir évanoui, et ses pensées n'étaient pas, il faut l'avouer, précisément couleur de rose. Comme tous les amants rebutés, il se demandait encore pourquoi il n'était pas aimé — comme si l'amour avait un pourquoi ! la seule raison qu'on en puisse donner est le parce que, réponse logique dans son
laconisme entêté, que les femmes opposent à toutes les questions embarrassantes. Cependant il se reconnaissait vaincu et sentait que le ressort de la vie, retendu chez lui un instant par le docteur Cherbonneau, était de nouveau brisé et bruissait dans son cœur comme celui d'une montre qu'on a laissée tomber à terre. Octave n'aurait pas voulu causer à sa mère le chagrin de son suicide, et il cherchait un endroit où s'éteindre silencieusement de son chagrin inconnu sous le nom scientifique d'une maladie plausible. S'il eût été peintre, poète ou musicien, il aurait cristallisé sa douleur en chefs-d'œuvre, et Prascovie, vêtue de blanc, couronnée d'étoiles, pareille à la Béatrice de Dante, aurait plané sur son inspiration comme un ange lumineux ; mais, nous l'avons dit en commençant cette histoire, bien qu'instruit et distingué. Octave n'était pas un de ces esprits d'élite qui impriment sur ce monde la trace de leur passage. Âme obscurément sublime, il ne savait qu'aimer et mourir.
La voiture entra dans la cour du vieil hôtel de la rue du Regard, cour au pavé serti d'herbe verte où les pas des visiteurs avaient frayé un chemin et que les hautes murailles grises des constructions inondaient d'ombres froides comme celles qui tombent des arcades d'un cloître : le Silence et l'Immobilité veillaient sur le seuil comme deux statues invisibles pour protéger la méditation du savant.
Octave et le comte descendirent, et le docteur franchit le marchepied d'un pas plus leste qu'on n'aurait pu l'attendre de son âge et sans s'appuyer au bras que le valet de pied lui présentait avec cette
politesse que les laquais de grande maison affectent pour les personnes faibles ou âgées.
Dès que les doubles portes se furent refermées sur eux, Olaf et Octave se sentirent enveloppés par cette chaude atmosphère qui rappelait au docteur celle de l'Inde et où seulement il pouvait respirer à l'aise, mais qui suffoquait presque les gens qui n'avaient pas été comme lui torréfiés trente ans aux soleils tropicaux. Les incarnations de Wishnou grimaçaient toujours dans leurs cadres, plus bizaiTes au jour qu'à la lumière ; Shiva, le dieu bleu, ricanait sur son socle, et Dourga, mordant sa lèvre calleuse de ses dents de sanglier, semblait agiter son chapelet de crânes. Le logis gardait son impression mystérieuse et magique.
Le docteur Balthazar Cherbonneau conduisit ses deux sujets dans la pièce où s'était opérée la première transformation ; il fit tourner le disque de verre de la machine électrique, agita les tiges de fer du baquet mesmérien, ouvrit les bouches de chaleur de façon à faire monter rapidement la température, lut deux ou trois lignes sur des papyrus si anciens qu'ils ressemblaient à de vieilles écorces prêtes à tomber en poussière, et, lorsque quelques minutes furent écoulées, il dit à Octave et au comte :
« Messieurs, je suis à vous ; voulez- vous que nous commencions ? »
Pendant que le docteur se livrait à ces préparatifs, des réflexions inquiétantes passaient par la tête du comte.
« Lorsque je serai endormi, que va faire de mon âme ce vieux magicien à figure de macaque qui
pourrait bien être le diable en personne ? — La restituera-t-il à mon corps ou l'emportera-t-il en enfer avec lui ? Cet échange qui doit me rendre mon bien n'est-il qu'un nouveau piège, une combinaison machiavélique pour quelque sorcellerie dont le but m'échappe ? Pourtant, ma position ne saurait guère empirer. Octave possède mon corps, et, comme il le disait très bien ce matin, en le réclamant sous ma figure actuelle je me ferais enfermer comme fou. S'il avait voulu se débarrasser "définitivement de moi, il n'avait qu'à pousser la pointe de son épée ; j'étais désarmé, à sa merci ; la justice des hommes n'avait rien à y voir : les formes du duel étaient parfaitement régulières et tout s'était passé selon l'usage. — Allons ! pensons à Prascovie, et pas de terreur enfantine ! Essayons du seul moyen qui me reste de la reconquérir ! »
Et il prit comme Octave la tige de fer que le docteur Balthazar Cherbonneau lui présentait.
Fulgurés par les conducteurs de métal chargés à outrance de fluide magnétique, les deux jeunes gens tombèrent bientôt dans un anéantissement si profond qu'il eût ressemblé à la mort pour toute personne non prévenue : le docteur fit les passes, accomplit les rites, prononça les syllabes comme la première fois, et bientôt deux petites étincelles apparurent au-dessus d'Octave et du comte avec im tremblement lumineux ; le docteur reconduisit à sa demeure primitive l'âme du comte Olaf Labinski, qui suivit d'un vol empressé le geste du magnétiseur.
Pendant ce temps, l'âme d'Octave s'éloignait lentement du corps d'Olaf, et, au lieu de rejoindre
le sien, s'élevait, s'élevait comme toute joyeuse d'être libre, et ne paraissait pas se soucier de rentrer dans sa prison. Le docteur se sentit pris de pitié pour cette Psyché qui palpitait des ailes, et se demanda si c'était un bienfait de la ramener vers cette vallée de misère. Pendant cette minute d'hésitation, l'âme montait toujours. Se rappelant son rôle, M. Cherbonneau répéta de l'accent le plus impérieux l'irrésistible monosyllabe et fit une passe fulgurante de volonté ; la petite lueur tremblotante était déjà hors du cercle d'attraction, et, traversant la vitre supérieure de la croisée, elle disparut.
Le docteur cessa des efforts qu'il savait superflus et réveilla le comte, qui, en se voyant dans un miroir avec ses traits habituels, poussa un cri de joie, jeta un coup d'œil sur le corps toujours immobile d'Octave comme pour se prouver qu'il était bien définitivement débarrassé de cette enveloppe, et s'élança dehors, après avoir salué de la main M. Balthazar Cherbonneau.
Quelques instants après, le roulement sourd d'une voiture sous la voûte se fit entendre, et le docteur Balthazar Cherbonneau resta seul face à face avec le cadavre d'Octave de Saville.
« Par la trompe de Ganésa ! s'écria l'élève du brahme d'Éléphanta lorsque le comte fut parti, voilà une fâcheuse affaire; j'ai ouvert la porte de la cage, l'oiseau s'est envolé, et le voilà déjà hors de la sphère de ce monde, si loin que le sannyâsi Brahma-Logum lui-même ne le rattraperait pas ; je reste avec un corps sur les bras. Je puis bien le dissoudre dans un bain corrosif si énergique
qu'il n'en resterait pas un atome appréciable, ou en faire en quelques heures une momie de Pharaon pareille à celles qu'enferment ces boîtes bariolées d'hiéroglyphes ; mais on commencerait des enquêtes, on fouillerait mon logis, on ouvrirait mes caisses, on me ferait subir toutes sortes d'interrogatoires ennuyeux... &
Ici, une idée lumineuse traversa l'esprit du docteur ; il saisit une plume et traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier qu'il serra dans le tiroir de sa table.
Le papier contenait ces mots :
« N'ayant ni parents, ni collatéraux, je lègue tous mes biens à M. Octave de Saville, pour qui j'ai une affection particulière, — à la charge de payer un legs de cent mille francs à l'hôpital brahminique de Ceylan, pour les animaux vieux, fatigués ou malades, de servir douze cents francs de rente viagère à mon domestique indien et à mon domestique anglais, et de remettre à la bibUothèque Mazarine le manuscrit des lois de Manou. »
Ce testament fait à un mort par un vivant n'est pas une des choses les moins bizarres de ce conte invraisemblable et pourtant réel ; mais cette singularité va s'expliquer sur-le-champ.
Le docteur toucha le corps d'Octave de Saville, que la chaleur de la vie n'avait pas encore abandonné, regarda dans la glace son visage ridé, tanné et nigueux comme une peau de chagrin, d'un air singulièrement dédaigneux, et faisant sur lui le geste avec lequel on jette un vieil habit lorsque le tailleur vous en apporte un neuf, il murmura la formule du sannyâsi Brahma-Logum.
Aussitôt le corps du docteur Balthazar Cherbonneau roula comme foudroyé sur le tapis, et celui d'Octave de Saville se redressa fort, alerte et vivace.
Octave-Cherbonneau se tint debout quelques minutes devant cette dépouille maigre, osseuse et livide qui, n'étant plus soutenue par l'âme puissante qui la vivifiait tout à l'heure, offrit presque aussitôt les signes de la plus extrême sénilité, et prit rapidement une apparence cadavéreuse.
«Adieu, pauvre lambeau humain, misérable guenille percée au coude, élimée sur toutes les coutures, que j'ai traînée soixante-dix ans dans les cinq parties du monde ! tu m'as fait un assez bon service, et je ne te quitte pas sans quelque regret. On s'habitue l'un et l'autre à vivre si longtemps ensemble ! mais avec cette jeune enveloppe, que ma science aura bientôt rendue robuste, je pourrai étudier, travailler, lire encore quelques mots du grand livre, sans que la mort le ferme au paragraphe le plus intéressant en disant : « C'est assez ! »
Cette oraison funèbre adressée à lui-même, Octave-Cherbonneau sortit d'un pas tranquille pour aller prendre possession de sa nouvelle existence.
Le comte Olaf Labinski était retourné à son hôtel et avait fait demander tout de suite si la comtesse pouvait le recevoir.
Il la trouva assise sur un banc de mousse, dans la serre, dont les panneaux de cristal relevés à demi laissaient passer un air tiède et lumineux, au milieu d'une vt^ritable forêt vierge de plantes exo-
tiques et tropicales ; elle lisait Novalis, un des auteurs les plus subtils, les plus raréfiés, les plus immatériels qu'ait produits le spiritualisme allemand ; la comtesse n'aimait pas les livres qui peignent la vie avec des couleurs réelles et fortes, y- et la vie lui paraissait un peu grossière à force d'avoir vécu dans un monde d'élégance, d'amour et de poésie.
Elle jeta son livre et leva lentement les yeux vers le comte. Elle craignait de rencontrer encore dans les prunelles noires de son mari ce regard ardent, orageux, chargé de pensées mystérieuses, qui l'avait si péniblement troublée et qui lui semblait — appréhension folle, idée extravagante — le regard d'un autre !
Dans les yeux d'Olaf éclatait une joie sereine, brûlait d'un feu égal un amour chaste et pur ; l'âme étrangère qui avait changé l'expression de ses traits s'était envolée pour toujours : Prascovie reconnut aussitôt son Olaf adoré, et une rapide rougeur de plaisir nuança ses joues transparentes. — Quoiqu'elle ignorât les transformations opérées par le docteur Cherbonneau, sa délicatesse de sensitive avait pressenti tous ces changements sans pourtant qu'elle s'en rendît compte.
« Que lisiez-vous là, chère Prascovie ? dit Olaf en ramassant sur la mousse le livre relié de maroquin bleu. — Ah ! l'histoire de Henri d'Ofterdingen, — c'est le même volume que je suis allé vous chercher à franc étrier à Mohilev, — un jour que vous aviez manifesté à table le désir de l'avoir. A minuit il était sur votre guéridon, à côté de votre lampe ; mais aussi Ralph en est resté poussif !
— Et je vous ai dit que jamais plus je ne manifesterais la moindre fantaisie devant vous. Vous êtes du caractère de ce grand d'Espagne qui priait sa maîtresse de ne pas regarder les étoiles, puisqu'il ne pouvait les lui donner.
— Si tu en regardais une, répondit le comte, j'essayerais de monter au ciel et de l'aller demander à Dieu. »
Tout en écoutant son mari, la comtesse repoussait une mèche révoltée de ses bandeaux qui scintillait comme une flamme dans un rayon d'or. Ce mouvement avait fait glisser sa manche et mis à nu son beau bras que cerclait au poignet le lézard constellé de turquoises qu'elle portait le jour de cette apparition aux Caséines, si fatale pour Octave.
« Quelle peur, dit le comte, vous a causée jadis ce pauvre petit lézard que j'ai tué d'un coup de badine lorsque, pour la première fois, vous êtes descendue au jardin sur mes instantes prières ! Je le fis mouler en or et orner de quelques pierres ; mais, même à l'état de bijou, il vous semblait toujours effrayant, et ce n'est qu'au bout d'un certain temps que vous vous décidâtes à le porter.
— Oh ! j'y suis habituée tout à fait maintenant, et c'est de mes joyaux celui que je préfère, car il me rappelle un bien cher souvenir.
— Oui, reprit le comte ; ce jour-là, nous convînmes que, le lendemain, je vous ferais demander officiellement en mariage à votre tante. »
La comtesse, qui retrouvait le regard, l'accent du vrai Olaf, se leva, rassurée d'ailleurs par ces détails intimes, lui sourit, lui prit le bras et fit
avec lui quelques tours dans la serre, arrachant au passage, de sa main restée libre, quelques fleurs dont elle mordait les pétales de ses lèvres fraîches, comme cette Vénus de Schiavone qui mange des roses.
« Puisque vous avez si bonne mémoire aujourd'hui, dit-elle en jetant la fleur qu'elle coupait de ses dents de perle, vous devez avoir retrouvé l'usage de votre langue maternelle... que vous ne saviez plus hier.
— Oh ! répondit le comte en polonais, c'est celle que mon âm.e parlera dans le ciel pour te dire que je t'aime, si les âmes gardent au paradis un langage humain. »
Prascovie, tout en marchant, inclina doucement sa tête sur l'épaule d'Olaf.
« Cher cœur, murmura-t-elle, vous voilà tel que je vous aime. Hier vous me faisiez peur, et je vous ai fui comme un étranger. »
Le lendemain, Octave de Saville, animé par l'esprit du vieux docteur, reçut une lettre liserée de noir, qui le priait d'assister aux service, convoi et enterrement de M. Balthazar Cherbonneau.
Lfe docteur, revêtu de sa nouvelle apparence, suivit son ancienne dépouille au cimetière, se vit enterrer, écouta d'un air de componction fort bien joué les discours que l'on prononça sur sa fosse, et dans lesquels on déplorait la perte irréparable que venait de faire la science ; puis il retourna rue Saint-Lazare, et attendit l'ouverture du testament qu'il avait écrit en sa faveur.
Ce jour-là on lut aux faits divers dans les journaux du soir :
48o AVATAR
« M. le docteur Balthazar Cherbonneau, connu par le long séjour qu'il a fait aux Indes, ses connaissances philologiques et ses cures merveilleuses, a été trouvé mort, hier, dans son cabinet de travail. L'examen minutieux du corps éloigne entièrement l'idée d'un crime. M. Cherbonneau a sans doute succombé à des fatigues intellectuelles excessives ou péri dans quelque expérience audacieuse. On dit qu'un testament olographe découvert dans le bureau du docteur lègue à la bibliothèque Mazarine des manuscrits extrêmement précieux, et nomme pour son héritier un jeune homme appartenant à une famille distinguée, M. 0. de S. »