MONSIEUR
OÙUS me demandez de présenter au public d'Europe la belle série des vues d
| LEUR US l'Amérique du Nord dont vous préparez une édition. J'accède d'autant plus So UN volontiers à votre désir qu'en feuilletant le premier de ces fascicules, je viens
dt d'éprouver une émotion véritable, comme si le docteur Faust, m'eut, pour quelques minutes, prêté
UE son légendaire manteau et que ce subit enchantement m'eut transporté dans ce nouveau monde
vers lequel j'avoue que mon regret s'en va trop souvent. Je me suis revu en un éclair entrant à
New-York et presque effaré par la foudroyante révélation de cette frénésie d'activité — traversant le Commons de Boston et remué par le charme du passé que semblent secouer les feuillages de ces arbres vénérables dans la vieille cité puritaine, à Chicago, et confondu, écrasé par la hauteur de ces bâtisses si justement surnommées des “écorcheuses de ciel” et des ‘“ passeuses de nuages”, s4y scrapers et cloud passers, à Baltimore et tout hanté le long de Charles street par le fantôme du malheureux Edgar Poe, — dans les bois de Goat /sland, écoutant et regardant à travers l'or des branches touchées par l'automne la magnifique coulée blanche du Niagara précipité d'une chüte éternellement, immensément gémissante, — à Minneapolis, et perdu dans les allées de ce délicieux Central Park, oasis de verdure douce et d'eau paisible jeté aux portes de la plus chaotique des cités et de la plus improvisée. ... Telle est la précision de ces grandes photo-gravures et leur minutie que même le pas des gens dans les rues et leur geste s'y trouvent surpris et notés. C'est la vie même qui palpite là, si complète, si présente qu'elle inflige au voyageur revenu dans son pays cette demie hallucination.
Et pourtant s'il n'y avait dans cet étonnant relief de réalité que cet amusement d'un trompe-l'œil, la série de ces exactes images ne constituerait pas un livre. C'est dans l’art qui a présidé aux choix de ces images et à leur classement que me parait résider le rare intérêt de cette publication. Si j'en juge d'après le contenu des deux premières fascicules elles ont été rangées de manière à dégager par elles seules les quelques traits essentiels de la physionomie pittoresque des États-Unis en particulier et par suite de leur psychologie, Car les paysages d'une contrée, et ses édifices, ses fleuves et ses villes, ses montagnes et ses promenades publiques ne représentent pas uniquement des points de vue. Le message moral que cette contrée a pour mission de nous apporter est partout empreint dans ces décors si nous savons l'en dégager, et celui de l'Amérique du Nord est le plus important peut-être que puisse recevoir un civilisé du vieux monde, |
sv
Votre premicre livraison, Monsieur, s'ouvre par une vue de Washington et du Capitole. C'est l'avertissement que vous nous conviez à visiter un pays tout entier faconné par la Fée, bonne où mauvaise, funeste où bienfaisante des siècles nouveaux : da Démocratie. Et cest une architecture de démocratie qui imprime en effet leur forme aux colossales villes dont vous nous donnez aussitôt quelques profils 5 un square à New-York. une rue à Philadelphie, l'angle d'une avenue à
Chicavo, Les batisses démeserées di briques ot de fer escaladent le ciel de leurs dix, de leurs quinze, de leurs dix-huit ctages. D'innombrables fenctres les trouent, qui attestent la perforation intérieure, le découpage de Ta maison en des centaines, en des milliers d'offices, C'est pour la foule que ces étranges palais sont dressés, et non plus comme ceux des anciens temps, pour un individu où pour une caste, Ce qu'ils manifestent, c'est la multiplication indéfinie des activités, c'est l'appel au travail et à la fortune de toutes les énergies, de toutes les classes TE 4 x quelque chose de fantastique, de babélique presque, dans ces forteresses d'affaires élancées si haut, adaptées à une aussi formidable quantité d'entreprises, Elles ctonnent, elles déconcertent, elles épouvantent. Puis en les contemplant on y devine Flébauche d'un art nouveau les lincaments d'une formule inédite, A regarder comment l'architecte de Paditorium de Chicago, par exemple, à voiontairement
assis sa batisse sur des porches surbaissés et parmi des blocs de pierre rudes et frustes, à voir ensuite s'élancer, s'allonger les supports des arceaux dans l'entrecolonnement desquels il a massé quatre étages de fenêtres et la Tévéreté enfin des des dernitres croisces et du fronton, il est impossible de pas deviner un rève de beauté dans ce monstrueux édifice, C'est un effort, gauche par instants et par Instanis réusssi pour arriver au monument, pour ennoblir de style ce qui ne serait, sans cette recherche, qu'une habile spéculation de terrain. Certes, Le type définitif de cette architecture n'a pas encore té trouvé mais il s'esquisse, il se débat parmi ces tentatives chaotiques, et elles annoncent, elles proclament qu'une civilisation de pure utilité ne saurait s'accepter elle-méme, qu'elle se Tanguit, à son insu et parfois maluré elle, d'un peu de beauté et par conséquent d'idéal. Quelle beauté 2 Quel idéal? Nous le pressentons sans bien le concevoir. Mais c'est beaucoup que cette germination, que ce besoin d'art soient déja sensibles,
A ces paysages de rues et de brldings vous ave, Monsieur, entremelé les autres, ceux de la nature, et vous avez eu raison, car C'était le plus sûr moyen de rendre perceptible laccord mystérieux qui existe entre les uns et les autres, entre cette
nature ét cette civilisation. Ce je ne sais quoi d'effréné et de colossal qui marque toutes les entreprises des Américains, se retrouve mème dans les horizons de la tee où ils vivent, Les rivières v sont larges commes des fleuves, les fleuves épandus comme des bras de mer. Îes temp” Hs lacs v roulent des lames aussi hautes que celles de FOcéan et les plaines s'y étendent demesurées, indétinies à pert: 2 regard, Les forûts v couvrent des morceaux de sel grands comme des provinces. La chaine des gigantesques Montagn ,; Rocheuses s'étend sur une longueur prodigieuse. Le climat même de ce vaste continent qui dévale Ces régions aretiques aux régions tropicales, sans barrière, sans accident de terrain, semble ne pas connaitre de mesure, L'niver y est plus glacé, Fété plus brulant qu'ailleurs Les orages v sont des ouragans, :es boursasques de mer des eyelones. On dirait qu'au contact de cette nature trop puissante l’homme à éprouvé le besoin de tendre ses forces jusqu'à leur exirèéme limite afin de Flégaler et de Ta maitriser. Aussi est-il nécessaire, pour comprendre TAme Américaine, d'évoquer à côté des résultats derniers de son énergie le milieu primitif où cette énergie à dû grandir. Quelques dates en regard de ce double tableau, et l'histoire des États-Unis s'éclaire d'un jour révélateur. Le contraste entre la sauvagerie
grandiose des paysages et la hardiesse des constructions des villes permet de mesurer le chemin parcouru par cette société miraculeuse d'improvisation jusqu'a en étre effravante, et pourtant ce n'est ni l'effroi ni l'étonnement qui dominent. Ce qui se dégage de ce pays, contemplé réellement où à travers ces gravures, c'est une espérance, comme si d'Alaska au golfe du Mexico il se prononcait à toutes les heures un immense acte de foi dans la volonté humaine.
Voila, Monsieur, les réflexions qui s'élevaient dans mon esprit tandis que je feuilletais votre bel album. Vous avez pensé qu'elles pourraient intéresser quelques personnes et servir de commentaire utile à ce volume. Je suis heureux de vous les alresser ét de vous envoyer avec mes souhaits de succés pour votre œuvre, les meilleurs compliments de
Votre dévoué,