‹ Un voyage dans le haut SénégalChapitre 6 sur 8 · L'^T VOYAGE · texte numérisé non relu

L'^T VOYAGE

têtes. Au premier abord, nous n'apercevons pas les auteurs de ces cris, mais en plongeant nos regards parmi les arbres, nous distinguons une véritable armée de singes de la race des cynocéphales, que notre coup de fusil a sans doute réveillés et effrayés. Ils nous fixent d'un air menaçant, en gambadant de branches en branches, les secouant avec colère, et comme prêts à se jeter sur nous. Nous avons bien envie de tirer dessus. Notre guide nous fait signe de ne pas tirer, et nous fait comprendre qu'il y aurait du danger pour nous. Je lui demande s'ils attaquent les hommes, il répond affirmativement.

Nous restons l'arme au pied, et nous convenons d'attendre afin de voir ce que feraient ces peu aimables habitants de la forêt : abandonneraient-ils le terrain ou nous attaqueraient-ils ? Nous étions bien décidés, en cas d'attaque, à nous servir de nos fusils de guerre, dont nous nous étions heureusement munis.

Notre guide nous raconte que ces gros singes ne craignent pas de descendre dans la plaine pour attaquer les cultivateurs dans leurs lougans, pendant la récolte du maïs et du gros mil, dont ils sont très friands.

Les cynocéphales n'abandonnent ni leurs morts, ni leurs blessés; ils se feraient plutôt tuer que d'en laisser un seul sur le champ de bataille; ce n'est que par surprise que l'on peut s'emparer des jeunes.

Nous étions donc là, immobilisés depuis quelques minutes, quand, dans le lointain, se montre à nos yeux un magnifique sanglier, puis un second. Que faire? Si nous tirons, les maudits singes sont capables

de venir sur nous, et nous craignons qu'il en soit de même si nous paraissons les fuir. La tentation l'emporte sur la prudence : M. Riquier tire sur l'un des sangliers qui disparaissent tous sans être atteints, car la distance était trop grande.

Jamais je n'ai entendu un pareil vacarme de la part de nos voisins les singes, effrayés par ce nouveau coup de feu ; malgré la gravité de la situation, nous ne pouvions nous empêcher de rire des gestes comiques d'intimidation qu'ils nous faisaient, sans toutefois abandonner leur place.

Nous allions nous décider à partir, car le soleil nous incommodait beaucoup, quand un nouveau sanglier se montre du côté opposé par où venaient de disparaître les deux premiers. Notre guide nous dit qu'il doit y avoir une mare où ils viennent s'abreuver, et que nous en verrions bien d'autres si nous restions. Puisque nos singes ne nous avaient pas attaqués une première fois, je visai le sanglier à travers les arbres, et, comme mon compagnon, je le manquai. Ce dernier coup de feu nous débarrassa de nos cynocéphales, qui s'enfuirent de l'autre côté de la montagne.

En chemin, notre guide nous raconte que la veille de notre arrivée à Bakel, un énorme caïman s'était emparé d'une génisse qui s'abreuvait au fleuve sur la rive des Maures. Le caïman lui avait pris le museau entre ses terribles mâchoires et l'entraînait vers le milieu du fleuve quand on jeta l'alarme; mais avant qu'on fût venu au secours de la pauvre bête, son ravisseur lui avait déjà coupé le gosier et l'avait asphyxiée ; on ne rapporta que son cadavre.

Ces accidents arrivent assez souvent, et quelquefois ce sont de jeunes indigènes qui disparaissent de la sorte, ce qui n'empêche pas les autres de jouer avec insouciance dans les eaux du fleuve, comme de vrais poissons.

Le Ier août, les eaux ayant monté de im,8o dans un jour, la Falcmé peut continuer sa route pour Kayes sans crainte d'échouer.

BAKEL A KAYES (71 milles).

POINTS INTERMEDIAIRES

Milles.

Kounguel (R. G.). — Diaguila (R. D.), villages . 5 5

Galmé (R. D.), roches, village 9 »

Yaféré, village 13 »

Diogoutouré (R. D.), village » »

Aroundou, village 16 »

Falémé, rivière 16 5

Goutioubé, village 17 »

Tafa-Sirga » »

Kotéré, village. 21 »

Sollon (R. D.), rodies, village » »

Ségala, village » »

Khabou (R. D.), village, Guidimackha .... » »

Khabou (R. D.), village, Godiaga » »

Lanel-Mody, village 28 »

Marigot de Kharakoro » »

Dikokovéry, village 33 »

Sébékou, village 35 »

Bousséla (R. D.), village 35 5

Koudamala, village 36 »

Toubabo-N'Kané, village ......... 375

Fandankha (R. D.), village ....*.... » »

Babou-Goumcu, village ......... » »

Makhana, village 39 »

Makhalagaré, village » »

Makha-Doujac, village » »

Daramané, village . 40 5

Sogoné, village. 44 »>

Tawda, village » »

Gakoura (R. D.), village » »

Diani-Khoré, village » »

Diani-Bambara, village » »

Ambidébi (Tougouné), village 49 "

Milles.

Ambidébi (Guidimakha), village » «

Moussala, village 53 »

Pagni (R. D.), village 54 »

Salancouda (R. D.), village » »

Timbou N'Kané. village 56 5

Diakhandapé, village » »

Somonkidi (R. D.), village 58 »

Gorgokotèle, village » »

Diacanap, village 58 5

N'Diawara et Gouizamel, villages 63 »

Boungourou (entrée de la forêt), village 65 5

Diala, village » »

Diakhalel, village 68 »

Kamankhoulou, village. » »

Galadioga, village » »

Gorèta, village » »

Kayes, poste 71 »

Jusqu'à la rivière la Falémé, affluent important du Sénégal, on ne voit rien de bien saillant à signaler. La navigation est très facile.

Cette rivière, qui est l'objet d'études constantes, est appelée, dans un temps plus ou moins éloigné, à recevoir nos bâtiments du commerce, et à voir sur ses rives l'établissement de comptoirs français. Depuis peu, les bâtiments de la station y sont envoyés très souvent, soit pour en étudier les fonds, les coudes et les passages, soit en mission plus politique que scientifique. Les rives de la Falémé, d'après plusieurs explorateurs, sont très peuplées, et les habitants adonnés à l'agriculture. Le terrain est accidenté et très propice à la culture du mil, du maïs, du riz, de l'igname et

des arachides. Les relations avec les naturels sont aussi faciles qu'avec ceux du bas Sénégal.

Il est certain que l'établissement de comptoirs français enlèvera immédiatement aux Anglais l'influence qu'ils y exercent par leurs relations de la Gambie.

Il y a quelques années, une société française s'était montée dans le but d'exploiter les sables aurifères du Bambouck. Cette entreprise, livrée à ses propres ressources, combattue au lieu d'être soutenue, minée sournoisement par des intérêts jaloux, qui préfèrent tout à l'établissement d'une industrie quelconque au Sénégal, cette entreprise succomba après avoir démontré d'une façon indéniable que l'or existe dans ces contrées. Je crois qu'elle était dirigée par un ingénieur des Mines, dont le nom m'échappe.

Mais aujourd'hui que l'on connaît mieux le terrain et l'indigène, que le Sénégal n'est plus le monopole de quelques-uns, que les moyens de communication sont plus fréquents et plus faciles, qui pourrait prétendre qu'une nouvelle entreprise, montée par des hommes expérimentés et sur des bases solides, ne serait pas couronnée d'un plein succès ?

L'or du Bambouck se trouve disséminé à l'état de pépites dans des sables d'alluvion, ainsi qu'en filons dans le quartz et l'argile schisteuse. Voici comment procèdent les noirs pour l'extraire : pendant la saison sèche, ils creusent des trous profonds de 7 à 8 mètres, et les femmes lavent la terre qui en est retirée d'une façon très simple, avec des calebasses, ce qui fait perdre beaucoup d'or.

Les bijoutiers de Saint-Louis ont des modèles de

bijoux pleins d'originalité, fabriqués avec cet or, des anneaux, des papillons, des croix, des étoiles, des élytres d'insectes enchâssés, des pendants d'oreilles, des amulettes, etc., traités généralement à la manière du filigrane. La façon de ces bijoux se paie environ 25 0/0 de la valeur du métal.

Tous les bijoux dont s'affublent les indigènes sont faits avec l'or dit de Galam; ils en portent au cou, aux oreilles, aux doigts des mains et des pieds, aux chevilles, etc. Le gros d'or (3 grammes) vaut de 12 à 16 francs, à Saint-Louis. Dans le haut fleuve, on l'achète quelquefois 7 et 8 francs.

A quelques milles de Kayes, s'offrent au voyageur la magnifique forêt de Boungourou, et dans le lointain, les montagnes verdoyantes et boisées de Médine.

Sur tout le parcours du Sénégal, de Bakel à Kayes, les rives sont très peuplées, on compte jusqu'à 47 villages; il y a des endroits où ils sont les uns sur les autres. Ces villages sont habités par des races différentes : Toucouleurs, Sarrakollets, on y trouve aussi des Peuls ; ces derniers abandonnent le bas Sénégal depuis quelques années, et viennent se réfugier de préférence vers le Toro et le Lao. Cette immigration vers le haut fleuve semble être due au peu de sécurité et de protection qu'ils trouvent dans le bas fleuve. On remarque aussi qu'un grand nombre de Toucouleurs et de Sarrakollets se sont fixés sur la rive droite depuis la campagne du colonel Frey. Ces populations fuient notre civilisation et nous refusent aujourd'hui la confiance qu'elles avaient toujours montrée envers la France.

DANS LE HAUT SENEGAL 6l

Cette émigration en masse est bien regrettable, car si ce mouvement n'est pas enrayé, on peut prédire la ruine du bas Sénégal. On oublie trop facilement que notre colonie africaine n'est qu'une colonie d'exploitation et non de colonisation, et que ces émigrants sont des cultivateurs : sans eux que pouvons-nous y faire? Du militarisme! C'est, en effet, un peu ce qu'on y a fait jusqu'à ce jour, et ce que l'on y fait depuis le départ du gouverneur Seignac-Lesseps.

Ce haut fonctionnaire civil a laissé dans la colonie, où la droiture de son caractère et ses qualités administratives étaient fort appréciées, des souvenirs nombreux d'estime et de regret.

Pauvres Africains ! On vous parle de l'abolition de l'esclavage et des bienfaits de la civilisation, mais bientôt vous travaillerez pour de nouveaux despotes, cent fois plus durs que vos premiers maîtres, qui vous rendaient doux ce que nous appelons votre esclavage. On vous civilisera, et pour prix, vous fertiliserez la terre, — que nous ne pouvons cultiver, — sans en recueillir les fruits ; vous chercherez pour d'autres l'or caché dans ses entrailles; on vous apportera des vices inconnus, ce sera là votre bénéfice.

Voilà la morale que l'on peut tirer de la civilisation européenne telle qu'on semble du moins la comprendre sous le gouvernement actuel de notre vieille colonie française. Est-ce cela que veut la France? Non, non! Aussi doit-on protester et élever la voix contre de pareilles doctrines.

Voyons brièvement comment les fonctionnaires de l'État, de la République Française, comprennent l'a-

bolition de l'esclavage. Je prends pour exemple ce qui se passe dans le bas Sénégal :

En deux mots, l'esclave est un serviteur attaché à la fortune du maître, travaillant pour lui, mais nullement maltraité, pouvant même acquérir des biens. Il y a des esclaves plus riches que leurs maîtres.

Visitez une case, vous serez frappé de l'égalité qui règne entre le maître et l'esclave. Là, n'apparaît nul commandeur armé d'une lanière retentissante. Maîtres et esclaves sont musulmans, les uns et les autres savent qu'Allah ne fait aucune différence entre les esclaves et les hommes libres, pourvu qu'ils soient hommes de bien : « Adore ton maître, dit le Koran, respecte-le, sois obéissant et tu seras recompensé, tu seras accueilli dans mon paradis et tu auras toutes les jouissances. »

L'esclave au Sénégal peut se marier à sa guise. S'il épouse une femme libre, ses enfants seront libres. Si, au contraire, un homme libre épouse une esclave, les enfants seront captifs. La femme impose toujours sa qualité à la descendance.

Parlez de philanthropie après cela.

La République de 1848 a décrété l'abolition de l'esclavage ; en vertu de ce principe, « tous les hommes sont égaux ! » Est-il appliqué au Sénégal ? Non. L'esclavage existe dans toute la colonie, dans les villes, à Saint-Louis même.

« La France, disait un de nos collaborateurs, en juin 1886, a déclaré libres tous les individus vivant sur son territoire, et dans sa tendre sollicitude elle a même inventé le certificat de liberté. »

En quoi consiste ce certificat de libération ? Supposons un esclave ou captif du Cayor, par exemple, qui veut se faire libérer ; il arrive à Saint- Louis, se présente devant le tribunal et on lui délivre un papier, en vertu duquel il est libre, libre s'entend de rester à Saint-Louis ou dans ses environs immédiats, car ce papier dont il est porteur serait pour lui d'une protection peu efficace s'il retournait dans le Cayor ou s'il gagnait d'autres territoires protégés.

Que va devenir ce malheureux, habitué aux travaux des champs ? quel sera son sort ? L'on s'en préoccupe fort peu et l'on s'étonne de voir augmenter dans des proportions inquiétantes le nombre des vagabonds dans nos villes et la banlieue de nos cités ! Prenons un autre exemple :

Un jeune esclave a obtenu un certificat de libération, il est confié, c'est l'expression consacrée, à une famille, quelquefois à un mineur bien en cour, heureux d'avoir un négrillon sur ses talons, qui le gardera jusqu'à sa majorité, l' élèvera et sera chargé de lui apprendre un métier (!). Mais à sa majorité, il n'a jamais mis les pieds dans un atelier, et va où bon lui semble !

Ces eslavcs libres deviennent donc la propriété de telle ou telle famille, de telle ou telle personne. Ils sont soumis à une domesticité qui rappelle trop l'ancien esclavage. On tire d'eux tout le profit possible, mais là s'arrête la sollicitude des propriétaires.

Ils sont rares ceux qui, parmi nous, rendent la liberté (!) douce à ces déshérités du sort, se prennent d'une tendre commisération pour eux et songent à leur avenir.

La captivité entendue au Sénégal est pire que l'esclavage lui même. Maintenant si la France veut mettre en pratique la loi sur l'esclavage, elle se heurtera à des difficultés inouïes provenant des mœurs de ces contrées. Il y a là un problème à résoudre.

Je reviens à mon sujet. En arrivant à Kayes, nous passons un chenal très étroit, entre les roches et la berge ; ce chenal n'a guère plus de la largeur d'un grand bâtiment. Avant et après Kayes, il y a onze petits îlots appelés les Kayes (quelques auteurs écrivent Khâyes), qui rendent l'évolution des navires assez difficile.

Un Européen nous dit que Tannée dernière, le capitaine du Kita, remorqueur de l'État, M. Bernard, fit sauter avec la dynamite une bonne partie de ces îlots; ce capitaine, nous dit-il, a été décoré de la Légion d'honneur en récompense de ses services. Depuis son départ, le projet de détruire tous ces rochers qui rendent la navigation si mauvaise aurait été abandonné.

En arrivant à terre, je m'empresse de rendre visite au commandant supérieur^?' intérim, M. Monségur, commandant d'infanterie de marine. Ses bureaux, très bien situés, dominent le fleuve, sur le bord duquel est le jardin du gouvernement. Ce jardin est très grand, bien entretenu; c'est le plus beau de tout le Sénégal ; il contient une belle collection d'arbres fruitiers très vigoureux; des bananiers, les seuls du haut fleuve ; un jardin potager où l'on voit de très beaux choux, des carottes, des navets, etc.; tous les légumes de France poussent là à plaisir.

Tout en visitant les dépendances du gouvernement, j'entretiens le commandant sur le haut fleuve et son avenir. De notre entretien je conclus que M. Galliéni emploiera toute son autorité et son énergie à faire disparaître les difficultés qui ont pu entraver le développement du commerce de la traite; à assurer la domination française dans les régions du haut Sénégal et du haut Niger; à faire respecter les nombreux pays placés aujourd'hui sous notre protection; à réprimer les révoltes ; a provoquer les chefs à traiter avec nous ; en un mot, toutes ses forces sont acquises a l'œuvre civilisatrice qui livrera définitivement à notre puissance et à notre commerce les riches vallées du Niger et du Soudan.

Son gouvernement a déjà beaucoup fait. A Kayes, surnommé à juste titre le gouffre aux hommes et aux millions, il a construit des casernes pour abriter nos soldats; leur nourriture, qui laissait à désirer, est aujourd'hui aussi abondante et aussi saine qu'à Saint- Louis; le pain et le vin sont bons, et la mortalité, effrayante les années précédentes, n'a été que de trois décès d'Européens pendant toute la première campagne de cet officier, doublé d'un administrateur distingué. Il a compris qu'avant de faire quelque chose de stable, il fallait penser à garantir nos soldats, nos employés, tous ces modestes collaborateurs de la mission qui lui est confiée.

Un bâtiment est affecté aux bureaux et au logement du commandant supérieur; un bâtiment pour le télégraphe; un autre très grand, bien aéré, est affecté aux officiers, qui en possèdent un second où ils ont établi

leur mess; ce dernier, je présume, est destiné à la gare du chemin de fer. Le commissariat de la marine a tous ses bureaux dans un autre ; c'est le plus mal partagé, les employés y manquent de confortable.

Il reste à établir des ateliers et des magasins pour abriter le personnel et le matériel du chemin de fer, répandus un peu de tous les côtés.

L'appontement en fer pour le déchargement du matériel de l'Etat est avancé ; il sera terminé dans la campagne 1887-88.

On parle aussi de construire des quais pour les bâtiments du commerce qui éprouvent de grandes difficultés dans le débarquement de leur chargement.

Des grandes voies, plantées d'arbres, coupent Kayes en tous sens.

Le gouvernement du Soudan accorde au commerce toutes les facilités pour construire : concessions gratuites à ceux qui en font la demande; wagonnets pour le transport de la pierre, etc .

On voit, par cette simple énumération, les tendances du gouvernement actuel du Soudan français : protection la plus large au commerce. Avec une politique aussi sage, on peut être certain de faire œuvre durable et féconde en bons résultats. Cette manière de comprendre la civilisation vaut assurément mieux que la civilisation à coups de fusil ou par pendaison, pratiquée dans le bas Sénégal.

Quant aux plaintes du commerce, il y en a peu ; quand il s'en produit, l'administration les écoute avec intérêt et les prend en considération.

Je tiens ces renseignements des commerçants de

Kayes eux-mêmes. A cette date , on parlait de la nomination d'un autre officier au commandement du haut fleuve; les habitants, très émus de cette fausse nouvelle, formaient des voeux pour le maintien de M. Galliéni. Leurs craintes sont aujourd'hui dissipées.

La population de Kayes est composée de Sarrakollets, de Kassonkais, de Bambaras et de Toucouleurs.

Voici un fait qui s'est passé dans un des villages formant Kayes, auquel j'ai assisté en me promenant en compagnie du capitaine Larroque et du mécanicien de la Falcmê, M. Chimère. Il est assez curieux et assez ardu à décrire; je le voilerai le plus possible, afin de ne pas effaroucher la pudeur des lecteurs. On pourrait l'intituler : le baptême de... boue. On fêtait le huitième jour d'un mariage :

Il était dix heures du matin, il faisait un soleil splendide. Le village des tirailleurs était en fête, mais pas en fête ordinaire, car il n'y avait ni danses, ni coups de tam-tam, ni chants. Dix à douze négresses, amies de la nouvelle mariée, sont réunies dans la case de celle-ci, toutes nues, le milieu du corps seul est enveloppé d'une étoffe légère, bien collante et faisant le tour des hanches; l'entre-jambes est garanti par une bande d'étoffe partant de derrière pour revenir par devant en formant ceinture. Cette précaution est bonne à prendre comme on le verra par la suite. La nouvelle mariée est... costumée de même que ses amies. A voir ces femmes ainsi accoutrées, les yeux animés, on les croirait prêtes à quelque combat, et c'en est un, en effet, mais d'un nouveau genre. Chacune d'elles est armée d'une calebasse pleine de boue

bien liquide, puis postées en affût, épiant les passants, et le premier qui se présente à elles en boubou blanc, est immédiatement aspergé à profusion de cette boue : après les vêtements, les cheveux, la figure; aucune partie du corps n'est épargnée; les femmes ne le lâchent que lorsque le malheureux n'en peut plus et est obligé de se débarrasser de ses vêtements souillés. La victime ne doit pas montrer de mauvaise humeur, mais rire et prendre part aux divertissements.

Pareille manœuvre se renouvelle jusqu'à ce qu'il y ait assez d'hommes ainsi cmbousês pour tenir tête aux négresses dont le nombre augmente toujours. Mais aussitôt qu'ils sont en nombre suffisant, gare aux femmes; l'heure de la revanche est sonnée pour le sexe fort; ce qu'elles ont fait leur sera rendu au centuple. En effet, bientôt elles n'ont plus forme humaine ; elles sont dans un état plus que dégoûtant : la tête, la figure, la poitrine, tout le corps n'est qu'un amas de boue ruisselante qui a à peine le temps de sécher. Elles sont prises, renversées à terre, et des calebasses entières d'ordures coulent sur elles. Des hommes leur écartent les jambes et essaient de dénouer l'espèce de caleçon qu'elles se sont arrangé autour du corps; quelquefois, ils ne réussissent pas, car elles se défendent avec énergie et sont secourues souvent par leurs camarades; mais s'ils réussissent, les endroits les plus intimes sont souillés du sale liquide sans aucune pitié, puis elles sont retournées sur le ventre, et la même opération a lieu par derrière, avec accompagnement de claques sur la partie du corps la plus rebondissante, excitant ainsi les rires de la multitude. Pendant ce temps, un

loustic apporte de l'herbe dont on fait des bouclions, et alors a lieu un bouchonnage brutal de tous les endroits qui ont passé au baptême de la boue.

Toute la journée ce jeu continue.

Les jeunes garçons et les jeunes filles ne sont pas les moins ardents, et môme les femmes de quarante ans, à prendre part à ce jeu. Singulières mœurs!

Après deux jours passés à visiter le siège du gouvernement du haut fleuve , nous décidons d'aller à Médine à cheval, et de revenir par le fleuve en pirogue. Ce moyen nous donnera la facilité d'étudier pendant quelques kilomètres cette fameuse voie ferrée qui nous a coûté tant d'hommes et a engouffré tant de millions pour un bien mince résultat.

Ah ! si l'on devait continuer l'ancienne manière de faire pour la construction de la ligne ferrée jusqu\à Bamakou, au Niger ; si pour étendre notre domination par la force, il fallait répandre autant de sang français qu'il en a été déjà versé depuis la pose du premier rail, et grever notre budget de plus de ioo millions, mieux vaudrait tout abandonner; il y aurait, certes, du patriotisme à le faire.

Nous saurons, peut-être un jour, à qui a profité l'établissement de cette ligne ferrée; on dira tout haut les noms que Ton prononce tout bas !

Voici les points intermédiaires de Kayes à Médine :

Page 1