Né à Paris le 8 janvier 17-24, mort le 7 février
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gieux, mais bien différents les uns des autres. Je ne comprends pas parmi les religieux de Lisle de Sales. Il nous paraît fort étonnant aujourd'hui
que l'auteur de la Philosophie de la nature ait commencé par être moine ; cela ne pouvait étonner personne au xviii® siècle. Celui-là n'a été oratorien qu'un instant; mais Raynal, Legrand d'Aussy, Anquelil et Dom Poirier ont appartenu au clergé d'une façon sérieuse. ' ^ '
L'abbé Raynal, après avoir exercé le ministère spirituel à Paris, avait quitté sans retour tout caractère ecclésiastique, s'était livré aux philosophes et à rEncyclopédie,et avait hautement professé l'athéisme. Lègrand, d'Aussy, élevé chez les jésuites, était entré dans leur compagnie. Il avait vingt-six ans, et professait la rhétorique dans leur collège de Caen, lorsque la société fut dispersée. Il rentra alors dans la vie civile, mais resta dans le célibat, et mena une vie retirée, uniquement occupé de ses études. Anquetil appartenait à la congrégation de Sainte-Geneviève. Le gouvernement révolutionnaire le trouva curé de la Villette, près de Paris, et renferma à Saint-Lazare pendant la Terreur. On ne peut guère écrire la biographie des premiers mem- ^ bres de l'Institut sans avoir à mentionner une pros-
cription ou un emprisonnement. Un prêtre surtout, un curé, et un curé de Paris qui n'avait pas abjuré, ne pouvait échapper à la mort que par unmiracle. S'il n'était ni massacré, ni guillotiné, il était déporté. Sa meilleure chance était d'être oublié dans une prison. Anquetil, détenu à Saint-Lazare, continua d'écrire son Histoire universelle^ autre détail qui ne manque jamais dans la vie des savants et des lettrés de cette époque. On écrivait, pour ainsi dire, jusque sous le couteau. C'était un temps où on avait peu de courage pour entreprendre et beaucoup de courage pour supporter, parce qu'on regardait la lutte comme impossible et la vie comme indifférente. Quant à Dom Poirier, il resta bénédictin, même quand il n'y en eut plus ; et quoiqu'il demeurât à deux pas de la prison de l'Abbaye, c'est certainement l'homme du monde qui entendit le moins le bruit que faisait la Révolution. Une singularité de la section d'histoire, c'est qu'elle était presque entièrement composée de membres étrangers aux assemblées politiques. Raynal avait été nommé à l'Assemblée constituante, mais il avait refusé à cause de son âge. Nous avons vu que Louis XVI avait offert le portefeuille des finances à Dacier, qui le refusa. Il avait fait la même offre à
plusieurs autres, sans plus de succès; à Garnier, par exemple. On avait longtemps assiégé le cœur des rois pour leur arracherla place de ministre, elle roi maintenant sollicitait en vain ses sujets pour la leur faire accepter. A l'exception de ce même Dacier, qui fît partie du Tribunat, aucun des membres de la section d'histoire ne fut mêlé aux affaires publiques après sa nomination.
Enfin, ils avaient presque tous appartenu à l'ancienne Académie des inscriptions et belles-lettres: Lévesque, Bouchaud, Anquetil, Dacier, Gaillard, Poirier, six sur neuf. Dacier avait été secrétaire perpétuel et le redevint par la suite. Gaillard appartenait en même temps à l'Académie française.
On avait placé l'histoire parmi les sciences morales et politiques, parce que c'est une science éminemment humaine : c'est la même science que la psychologie sous une autre forme. Mais il y a deux sortes d'historiens : les philosophes, qui étudient l'homme; les érudits, qui discutent les textes. Dans l'organisation actuelle de l'Institut, ces deux sortes de savants appartiennent à deux académies différentes ; les philosophes sont dans l'Académie philosophique et les savants dans l'Académie érudite. Il y a bien enoore, dans l'arrangement actuel, l'incon-
vénient d'avoir toujours au complet une section d'histoire générale et philosophique; mais au moins l'histoire philosophique est représentée. Elle ne Tétait pas avant 4803. Du moment où les philosophes historiens et les philosophes érudils n'avaient que six places dans l'Institut, on ne peut guère s'étonner que ces places aient été attribuées de préférence aux érudits, parce que des philosophes tels que Volney, Garât, Pastoret pouvaienl être placés ailleurs et les érudits ne le pouvaient pas. La section d'histoire semble donc une partie de l'Académie des inscriptions égarée dans l'Académie des sciences morales et politiques, et cela, non seulement à cause de l'origine de la plupart de ses membres, mais à cause de la nature de leurs , travaux.
11 faut reconnaître que le premier membre qui fut choisi par le Directoire pour faire partie de la section, Pierre-Charles Lévesque, eut lui-même la pensée qu'en passant de l'ancienne Académie des inscriptions à la nouvelle Académie philosophique, il devait, en quelque sorte, se transformer, etd'érudit devenir philosophe. Il se souvint à propos qu'il avait publié, dans sa jeunesse : Les rêves i Aristobule, philosophe grec, suivis d'un abrégé de
vie de Formose^ philosophe français. Entre ,res travaux qu'il présenta à la section, il y en ualre dont les sujets appartiennent à la philosoe. On en jugera par leurs titres. Le premier est itulé : Considérations sur Vhomme observé dans vie sauvage, dans la vie pastorale et dans la vie icée;\e second : Considérations sur les obstacles î les anciens philosophes ont apportés au progrès la saine philosophie ;\t \.vo\ûhmQ\ Extrait d'un moire sur quelques acceptions du mot nature, înfîn le quatrième : Mémoire sur la sympathie raie. 11 est à peine nécessaire de dire que par mots : la saine philosophie, Lévesque entend la losophie de Gondillac. Tous les membres de la onde classe, à l'exception de trois ou quatre, isidéraient Locke et Gondillac, auxquels il leur ivait quelquefois, par la plus étrange des anolies, d'associer le nom de Pascal, comme les ^miers des philosophes, ou plutôt, pour rendre s* exactement leur, pensée, comme les seuls phiophes véritables, tous les autres n'ayant été que rs précurseurs ou des rêveurs. Lévesque écridonc sur des sujets de philosophie, mais il est Bcile, quelque bonne volonté qu'on y mette, de prendre pour un philosophe. Ses quatre mé-
moires ne servent qu'à démontrer à quel point Condillac s'était emparé des esprits, combien on se sentait heureux de savoir que les idées ne sont qu'un rapport fait à l'entendement sur le témoignage des sens, quel mépris on professait pour les rêveries idéalistes, et quel singulier amas de notions vagues et inexactes on mettait à la place de l'histoire de la philosophie. Le mémoire sur la sympathie morale explique ainsi le principe de la morale. « On souffre, dit Fauteur, à l'aspect de l'homme souffrant. Pour s'épargner une douleur à soi-même, on s'empresse de le secourir. Si l'on parvient à rendre le calme à son ^e, on éprouve un calme heureux; et comme les sensations agréar blés ne sont pas moins communicables que les sensations pénibles, en faisant entrer la joie dans l'âme d'un infortuné, on éprouve soi-même le plus ^ pur et le plus délicieux des plaisirs. »
Le mémoire sur les obstacles apportés au progrès de l'esprit humain par les anciens philosophes, a au moins un mérite : c'est son titre, qui dit tout de suite ce qu'il est. L'auteur pense que les Grecs ont commencé par avoir des idées raisonnables en philosophie : il entend par là qu'ils avaient fort peu d'idées et des idées fort peu étendues. Puis est venu
Pythagore, « qui a tout gâté par ses prétentions », et qui a construit un monde chimérique derrière lequel le monde véritable a pour longtemps disparu. Il nous représente Socrate comme un homme pauvre, mal vêtu, courant nu-pieds après les passants, les arrêtant, les accablant de questions : cet homme que sa femme battait en plein marché devait être pour le grand nombre un objet de ridicule à Athènes, comme il le serait à Londres ou à Paris. Lévesque n'est pas éloigné de croire que Platon, « comme on l'en accuse », avait acheté les écrits des disciples de Pythagore pour les détruire après en avoir pris la substance. Ce serait, suivant l'auteur, un larcin bien malheureux, car la philosophie de Platon, qu'elle soit de lui ou de Pythagore, consiste à supprimer la nature sensible et à soutenir que les idées ont seules une existence réelJe, parce qu'elles sont dans l'entendement divin. Lévesque se montre moins dur pour Aristote que pour Platon. L'un, dit-il, savait bien peindre, l'autre savait mieux voir; mais il eut le malheur de faire de la physique avec de la métaphysique, au lieu d'en faire avec des observations; il observa cependant « une fois »,et ilfit l'Histoire des animaux, qui est un chef-d'œuvre. Ni Platon, ni Aristote ne furent heureux dans leur
postérité. Arislote fit « de subtils ergotistes »; Platon, « de sombres et ardents mystiques ». Fort heureusement, après tant de siècles perdus par la faute des philosophes, « le sage Locke » vint remettre Tesprit huinain sur la bonne voie et Tamcher aux Platon, aux Aristote, aux Descartes et aux
Leibnitz. .
Lévesque se rendit plus sérieusement utile à la classe par ses recherches historiques. Il lui apporta successivement un mémoire Sur la retraite des Gaulois après qu'ils se furent rendus maîtres du Gapitole, un mémoire Sur la constitution de la République de Sparte, dans lequel il assure quesila royauté continua de subsister à Sparte après qu'elle eut été détruite dans le reste de la Grèce, cela vint de ce que les rois se nommaient ailleurs €««).£?,-, tandis qu'à Sparte, ils se nommaient ç^ayot. Cette remarque est bien digne d'une époque et d'une école qui donnaient au langage une si large place dans la formation des idées et des raisonnements. 11 apporta encore un mémoire étendu Sur la conslitution de la République d'Athènes qui occupa trois séances, un mémoire Sur le retour des Argonautes par le Nord, les fragments d'une histoire de lancienne Egypte d'après Hérodote, Diodore de Sicile
et Strabon. Enfin, il lut, en l'an XI, un mémoire Sur le gouvernement de la France sous les deux der-^ nières dynasties. Tous ces travaux étaient estimables et plusieurs montrent chez leur auteur une connaissance très étendue de l'antiquité grecque. Lévesque a écrit pour l'Institut la biographie de Legrand d'Aussy. Ce morceau, de peu d'étendue, ne mériterait pas d'être particulièrement signalé, s'il ne contenait cette appréciation de la compagnie de Jésus (Legrand d'Aussy avait commencé par être jésuite) : « Il entra vers l'âge de dix-huit ans dans la société de ses maîtres : société célèbre par le grand nombre d'hommes distingués qu'elle renferma dans son sein, ou dont elle forma la jeunesse. Elle fut l'objet de grandes calomnies, parce qu'elle répandit un grand éclat ; elle acquit une puissance réelle, parce qu'elle rejeta les titres fastueux; son ambition fut grande, parce qu'elle jouit d'un grand crédit ; et, semblable à la secte qu'avait instituée Pythagore, elle fut accueillie par des souverains, prit part aux affaires politiques de plusieurs États, excita la haine d'autres corps ambitieux comme elle, et finit par être dissoute. » Ce jugement sur les jésuites fut lu en séance publique
de l'Institut le 45 messidor an X.
De Lisle de Sales ne pouvait manquer d'être un académicien fécond, mais de cette fécondité qui encombre et devient un fléau pour les assemblées. Il a écrit toute sa vie, sur tous les sujets. Son premier livre est un poème en dix chants, intitulé La Bardinadey ou les Noces de la Stupidité. Sa Philosophie de la nature y à laquelle il dut sa célébrité par le procès auque 1 elle donna lieu, n'avait pas moins de dix volumes dans sa demière édition. Son Histoire philosophique du mond^ primitif est en sept volumes. Il a publié un Essai sur la tragédie, par un philosophe^ des Paradoxes, par un citoyen, la Lettre de Brutus sur les chars, le Théâtre d'un sybarite, un roman oriental intitulé : Tige de myrte et Bouton de rose; V Histoire des hommes en cinquantetrois volumes, dont les quarante et un premiers sont entièrement de lui; une foule de biographies; des Mélanges, ]e seul de ses ouvrages dont il ne fût pas satisfait : « Je voudrais les effacer avec mon sang, disait-il, si je ne prenais le parti plus sage de les effacer avec ma plume. » 11 faut citer aussi, dans celte immensité, un Mémoire en faveur de DieUy publié en 1802 sous ce titre: de Dieu, première propriété de Vhomme, et de son influence sur Vorganisation sociale ; une utopie politique, intitulée
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Phocion^ et une autre infiniment plus développée, puisqu'elle n'a pas moins de sept volumes, sous ce titre : Ma république^ auteur Platon^ éditeur J. de SaleSy ouvrage destiné à être publié en 1800. Il ne croyait pas déroger, en se couvrant ainsi du nom de Platon; il ne croyait pas non plus se grandir, car il se plaçait de très bonne foi sur le rang des plus grands génies. Il avait son buste dans sa bibliothèque, avec celte inscription :
Dieu, la nature et rhomme, il a tout expliqué.
On raconte qu'Andrieux écrivit au-dessous cet autre vers :
Mais personne avant lui ne l'avait remarqué,
et que de Lisle, au Heu d'en rire, se fâcha. Sa vanité n'étaitd'ailleurs ni malveillante, ni malfaisante. II disait de lui-même : Ma douce philanthropie y mes folies de bien public à la Saint-Pierre.. • ma bonhomie... mes innocentes caricatures. Il n'aurait peut-être pas manqué de talent, s'il avait su se juger et se restreindre. Il a fait une bonne traduction de Suétone, publiée en quatre volumes, sous un pseudonyme bizarre : Histoire des douze Césars de SuétonOy traduite en français par H. Ophellot de La Pause. Il faut se souvenir que les titres extra-
vagants étaient une des manies de l'époque. Entre autres singularités, de Liste de Sales eut celle de se marier à soixante-douze ans. Il s'était condamné à une rude gêne pour amasser une bibliothèque de trente-six mille volumes, qu'il estimait deux cent mille francs, et qui n'en produisit que trente mille. Il s'empressa de faire communications sur communications dès qu'il fut membre de rinstitut..Les secrétaires en rendirent compte, selon l'usage, soit dans les séances publiques, soit dans les recueils présentés au Corps législatif. « Mais, dit-il, ces analyses ne donnent pas de mes ouvrages l'idée que je m'en forme moi-même. Toute analyse faite par une main étrangère ne rend jamais qu'imparfaitement l'idée primordiale de Tauteur ; c'est quelquefois un cadre qu'emprunte un homme d'esprit pour faire valoir ses paradoxes ; plus souvent, c'est une grande composition de Raphaël ou de Michel-Ange réduite dans la plus mesquine des gravures. » Pour répondre à ces susceptibilités, la classe prit le parti de publier des analyses de ses mémoires faites par lui-même. Il se mit aussitôt à l'œuvre et donna, dans le premier volume du recueil, l'analyse de cinq mémoires, qu'il avait lus pendant l'année. En voici la nomenclature : Décote-
verte d'une île et d'une vérité, dialogue ; — Examen critique des philosophes qui ont rêvé sur le bonheur; — Pensées philosophiques sur la raison. t L'auteur d'Emile , qui quelquefois a été le Newton de la morale, était persuadé que pour découvrir les vrais rapports des êtres entre eux, il fallait étudier les rapports de chacun d'eux avec soi-même. Cette clef simplifie toutes les recherches : on est au centre de la sphère, et on en mesure mieux tous les rayons. Dès qu'on se connaît, on connaît l'univers. » — Apophthegmes sur le bonheur; — Élogede laFontaine, pour sa fête séculaire, en i796. « La Fontaine, on ne peutàe le dissimuler, était dévot. Il l'était avec cette ingénuité qui désigne l'ignorance d'un enfant et qui la fait pardonner ; et s'il n'excitait pas le sourire de la raison, c'est qu'à l'exemple de Fénelon, son modèle, il avait attaché la philosophie à la religion par le fil de la tolérance. » Cette longue analyse des mémoires lus par de Lisle de Sales comprend encore un éloge historique de Bailly, et cet étonnant mémoire dont le titre fit l'admiration de Talleyrand, qui le consigna sur le procès-verbal. Je transcris ce titre en entier, ou plutôt ces trois titres, car ils correspondent à trois, parties
d'un même mémoire qui furent lues séparément. Philosophie d'un homme libre sur rinstitut national et les académies ; Introduction à un tableau de Ut littérature européenne; Plan général d'un tableau philosophique de la littérature depuis le siècle de Marc- Aurèle jusqu'à V avènement de la République française.
Parmi les mémoires communiqués par deLislede Sales pendant les années suivantes, nous signalerons un mémoire intitulé : Des trois morales de Vhomme, de Vétat et de Vunivers ; un autre Sur la paix de Westphalie, un autre Sur la régence du duc d'Orléans; un Tableau historique du règne de Louis XVI j écrit, dit le rapporteur, avec le désir d'être impartial.
Mais ce qui honore de Lisle de Sales plus que ses ouvrages, c'est le courage dont il a donné plusieurs fois des preuves. Il en donna sous l'ancienne monarchie, dans le procès de la Philosophie de la naturCy sous la Convention quand il fit l'apologie de la tolérance, ce qui lui valut une captivité de onze mois et aurait pu lui coûter la vie, sous le Directoire, où, seul de tout l'Institut, il protesta contre la radiation de Garnot, Barthélémy, Pastoret, Sicard et Fontanes.
A la suite du coup d'État de fructidor, ces cinq membres de Tlnstitut, condamnés à la déportation sans jugement, avaient été rayés de la liste de l'Institut par le même procédé dictatorial et révolutionnaire. Une lettre du ministre de l'intérieur avait simplement averti l'Institut que le citoyen... ayant été compris dans la loi de déportation du 19 fructidor an V (5 septembre 1797), il y avait lieu de procéder à son remplacement. L'Institut ne se permit pas un mot de réclamation; Il remplaça Carnot par Napoléon Bonaparte dans la première classe ; dans la seconde, Pastoret par Champagne, Barthélémy, membre non résident, par Lescallier; enfin dans la troisième, Sicard par Cailhava, et Fontanes par Le Blanc de Guillet. L'Institut subit en silence un coup d'autorité qui excluait de son sein des membres élus par lui, tous illustres ou célèbres, que n'avait frappés aucun jugement prononcé par un tribunal régulier, et dont le seul crime était de penser sur la politique autrement qu'un autre membre de l'Institut, La Réveillère- Lépeaux, collègue de Carnot dans le Directoire, égal peut-être à sa victime en patriotisme, en probité; mais prodigieusement inférieur en capacité et en services. Les nouveaux élus acceptèrent
paisiblement leur élection, sans paraître se douter que la place qu'ils occupaient appartenait à un autre. C'est ainsi que le Directoire commença la série des épurations que l'Empire et la Restauration devaient continuer, et qui sont de véritables attentats contre la dignité des lettres.
Une des premières mesures du gouvernement consulaire fut de rappeler les proscrits de fructidor. Dès le mois de nivôse an IX, Fontanes, Sicard, Pastoret, Carnot, exilés, ou cachés en France, furent autorisés à reparaître. Bonaparte chargea Fontanes de prononcer publiquement l'éloge de Washington ; il appela Barthélémy à faire partie du Sénat. On ne pouvait douter qu'il ne souhaitât d'autant plus de les voir rentrer à l'Institut, qu'il avait accepté pour lui-même, après le 48 fructidor, la succession de Carnot, et qu'il devait avoir à cœur de laver cette tache.
Le Directoire s'attribuait le droit de faire des épurations, parce que, sous l'ancienne monarchie, le roi, qui pouvait tout, pouvait annuler l'élection d'un académicien. Il est assez étrange devoir, en 1 792 et en 1 797, les académiciens et les membres de l'Institut reconnaître eux-mêmes ce droit, et le regarder comme un attribut de la puissance publique
recueilli par l'assembléÇinationale et plus tard par le Directoire dans Thérilage de la royauté.
On se rappelle la tentative honteuse de Fourcroy proposant à l'Académie des sciences de prononcer elle-même des radiations « pour cause d'incivisme » . L'Académie avait refusé avec dégoût. Mais elle ne se croyait pas à l'abri d'une épuration, et ce passage extrait par M. Joseph Bertrand* du procès-verbal de la séance du 25 août 1792 en est la preuve: « Plusieurs personnes observent que TAcadémie n'a le droit d'exclure aucun de ses membres, qu'elle ne doit pas prendre connaissance de leurs principes et de leurs opinions politiques, le progrès des sciences étant son unique occupation ; que d'ailleurs l'Assemblée nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation àrAcadémie,elle exercera le droit qu'elle seule peut avoir de rayer delalistede l'Académie les membres qu'elle jugera devoir être exclus. ï
Cette opinion de l'ancienne Académie des sciences explique peut-être que l'Institut ait supporté si docilement l'épuration de 1797. Mais, en 1800, dès que le désir du premier Consul lui fut connu,